Part 7
--Ces photographies, déclara l’entrepreneur, sont celles de mes clientes. Choisissez. Une belle collection, Monsieur. Tous les genres, tous les prix. Mais laissez-moi vous recommander cette blonde si distinguée. Elle est excessivement intéressante. Elle a divorcé d’avec son conjoint parce qu’il ne lui avait pas, en trois années, rendu le moindre hommage. Le fait fut prouvé, devant le tribunal, par le rapport de trois experts. Si vous y songez un peu, l’occasion vous semblera superbe. Car vous êtes, en même temps, assuré de l’ardeur et de la virginité de cette personne. Trois experts, Monsieur!
Lorillard se leva, disant qu’il y penserait. Mais M. Baston continuait:
--Je procure aussi des appartements. Le manque de logis est un des obstacles majeurs à la fondation des ménages réguliers.
--Nous verrons cela plus tard, répondit Fortuné, s’en allant.
--Je fournis également des meubles, reprit l’autre, mobiliers neufs ou d’occasion, à compte ferme ou en location, selon votre préférence,--et des tapis, des appareils de chauffage, des œuvres d’art. Je peux vous recommander des bonnes à tout faire, des valets de chambre.
Il toucha le bras de Lorillard, et murmura:
--... des petites dames, aussi. Hé! Hé! je rends service à tout le monde, moi.
Plus bas encore, M. Baston prononça:
--Si vous avez des ennuis de n’importe quel genre, venez me les confier. J’arrange les pires difficultés, rien ne me prend au dépourvu.--Tenez, là, par exemple, supposez que vous ayez une maîtresse, et qu’elle devienne enceinte;--un accident est si vite arrivé.--Eh bien, je tiens à votre disposition une avorteuse de premier ordre...
--Lorillard, se retirant, supputait avec admiration les gains que devait embourser un personnage qui étendait si loin son activité.
* * * * *
Angèle, le matin qui suivit le scandale, s’en était allée jusqu’à la boutique, pour se défendre avec plus de calme qu’elle n’en avait pu trouver sur le coup. Elle voulait déclarer à Lorillard que si Gentillot-le-joufflu l’avait possédée, c’était par tromperie, et qu’il faut faire une différence entre une femme adultère et une femme abusée. Mais le magasin était fermé. Elle attendit. Lorillard ne revint pas. Il ne parut point davantage le lendemain, ni le surlendemain.
Au bout d’une semaine, elle commença de comprendre qu’elle avait pour toujours perdu son Fortuné. C’est même tout ce qu’elle comprit jamais à son aventure. Quand M. Baston, l’homme d’affaires, vint la voir, à l’occasion de diverses formalités, elle entreprit de le convaincre. Il en rit assez fort, parla du constat, et conclut en apprenant à Angèle qu’elle avouait une infidélité supplémentaire et indiscutable en habitant sous le toit de M. Dujardin. Elle signa tous les papiers, se rendit aux convocations, où Lorillard délégua, pour le représenter, son substitut, M. Baston.
Pendant ce temps, M. Edgar Dujardin se réjouissait, remerciant les dieux bons. Il entourait Angèle des soins les plus émus, lui servait lui-même, au lit, son petit déjeuner, et, malgré le désir qui le tourmentait, n’osait point encore lui offrir son amour. Il interrogea doucement son ancienne bonne sur ses malheurs. Mais elle ne lui en fit qu’un récit très vague, en partie chimérique, confuse qu’elle restait d’avoir innocemment prêté sa chair à Gentillot. Edgar n’insista point, par délicatesse, et redoutant surtout de blesser ce cœur qu’il espérait regagner.
Un matin, comme il apportait à Angèle son chocolat et ses tartines, et qu’il venait de les poser sur la table de nuit, il essaya de renouveler ses plaisirs d’autrefois en glissant une main sur le corps adoré. Mais Angèle, se reculant, supplia M. Dujardin de ne point la traiter comme une femme dévergondée. Car enfin, elle était encore mariée...
Le vétérinaire parut tout à fait édifié. Il s’assit et parla de la sorte:
--La pudeur et la chasteté, dit-il, sont les plus belles parures de la femme. Elles ne te manquent point. Il faut, certes, que Lorillard soit un misérable pour te chercher une querelle dont je ne veux rien savoir, mais que je devine injuste. Toujours est-il qu’il va te laisser libre. Oublie-le, rappelle-toi la passion que je n’ai point cessé de te prouver. Épouse-moi.
Angèle se sentit trop troublée pour répondre. Edgar touchait son âme par tant de constance; il flattait son orgueil de femme calomniée; il excitait en elle un sentiment reconnaissant.
M. Dujardin se leva de nouveau. Angèle, cette fois, ne recula point, elle soupira seulement.
On apprend dans les écoles quelle différence l’on doit établir entre le sens et l’esprit. L’importance de cette distinction est incalculable. Ainsi l’esprit d’Angèle, en ce moment, condamnait l’acte que ses sens souhaitaient. Dans une occasion semblable, il n’y a que deux issues: ou bien l’esprit triomphe, ou ce sont les sens qui l’emportent. Ce dernier cas est de beaucoup le plus fréquent. Enfin il faut noter que les sens d’Angèle, depuis un mois n’avaient pas reçu la plus petite satisfaction. Ajoutons encore que M. Dujardin se montrait pressant, ingénieux, persuasif, qu’Angèle était dans son lit, en chemise, sans défense...
Quand elle but son chocolat, il était froid. Mais M. Dujardin avait chaud. Il épongeait avec un mouchoir la sueur de son visage, et des larmes de joie. Angèle, sa tartine à la main, rougissait d’une honte sincère.
* * * * *
C’est pendant la même matinée, par une coïncidence remarquable, que Valentine, à l’heure du tub, et tandis qu’elle se laissait frictionner par son frère, apprit de celui-ci que l’action en divorce était régulièrement engagée, et que l’on pouvait compter sur Lorillard.
--Bien, répliqua-t-elle. Alors, dis-lui de venir, à trois heures.
Car elle avait décidé de ne pas le recevoir avant qu’il eût donné les gages de son obéissance.
Donc, après le déjeuner, Ernest se rendit à l’hôtel où Lorillard habitait maintenant. Fortuné y subsistait des allocations très décentes que Mlle Gentillot lui accordait. De plus, elle lui avait ouvert un compte chez un tailleur, ainsi que chez un chemisier.
Il faisait plaisir à voir, Fortuné, à présent qu’il portait de beaux complets, du linge fin, des chaussures à la mode, qu’il se rasait tous les jours et se polissait les ongles. Il se levait tard, déjeunait à la brasserie, passait la fin des après-midi à la terrasse des cafés.
Ce jour-là, quand Gentillot arriva, vers deux heures et demie, Lorillard, assis devant une table, penché, un stylographe neuf à la main, s’occupait très studieusement à reproduire, d’après un modèle imprimé, une page de calligraphie.
Gentillot prit la feuille, se mit à rire, et demanda:
--Qu’est-ce que tu fais donc?
--C’est un exercice, répondit Fortuné. Je veux pouvoir écrire proprement mes lettres d’affaires.
Ernest, amusé, répliqua:
--Mais tu auras un secrétaire, mon vieux, qui te copiera tes lettres à la machine à écrire. Va, ne te fatigue pas.
--Tiens, oui, je n’y pensais pas...
Fortuné se retourna vers son camarade, l’observa, puis avec impatience, questionna:
--Dis donc, cette commande, pour quand est-ce?
--Viens la chercher, prononça Gentillot, prenant une mine sérieuse.
* * * * *
La torpédo de Valentine les attendait devant l’hôtel. Durant le trajet, Lorillard rêvait, enfoncé dans les coussins. Il se voyait emporté vers les fabuleuses régions où l’on récolte à pleines mains les billets de banque. Le fils du chiffonnier ne doutait plus de la Fortune, il se sentait sur le point de devenir un roi.
Gentillot poussa Fortuné dans un boudoir, et se retira, en fermant la porte.
Lorillard demeura d’abord tellement stupéfait qu’il oublia même la commande. Comme c’était riche, ici! Cet air chargé de parfums, tout ce luxe, ces étoffes...
La pièce était petite. Sur les murs, et au plafond, des glaces miroitaient. On marchait sur une superposition de tapis. Et, sur un divan noir et or, Valentine était allongée. Sa tête se posait sur des coussins ronds, bleu foncé, où ses cheveux cuivrés brillaient comme une ciselure.
Son peignoir incarnat, à longues manches évasées, s’étalait presque jusqu’aux pieds chaussés de babouches, et il s’écartait sur la poitrine pour montrer, parmi des dentelles, un peu de chair lumineuse et gonflée.
Valentine se soulevant à demi, regarda Lorillard, et elle lui sourit silencieusement. Puis, comme il se taisait, elle murmura:
--Assieds-toi là, près de moi.
Il obéit; alors, elle posa la joue sur l’épaule de Fortuné, puis demanda:
--Tu ne m’embrasses pas?
Il inclina la tête, appuya la bouche sur la bouche écarlate.
--Prends-moi dans tes bras, dit Valentine. Oui, ainsi. Parle-moi. Comme je suis heureuse! Fortuné, mon Fortuné, te rappelles-tu? Je ne t’ai jamais oublié, moi. Non, jamais!
Elle se faisait de plus en plus amoureusement tendre. Lorillard, enhardi, lui rendait ses caresses. Mais lorsqu’il voulut aller plus loin, elle se refusa.
--Non, déclara-t-elle d’un ton mystérieux, non, pas maintenant, pas ici. Un tout petit peu de patience... Ne te fâche pas, chéri, c’est un caprice, un joli caprice! Tu verras, ce soir...
Valentine se redressa, sonna. Une soubrette parut, reçut un ordre, et revint, apportant, sur un plateau, des bouteilles de liqueurs et des verres ventrus. Elle le posa sur un guéridon, et se retira. Valentine poussa devant Lorillard une boîte de cigarettes, et, grave, prononça:
--J’avais, jusqu’à ce jour, interdit à Ernest de te tenir au courant de tout ce que je préparais pour toi. Ne lui fais aucun reproche. S’il t’avait renseigné, je l’aurais chassé.
--Mais, demanda Lorillard, la commande existe vraiment, ce fut pas une histoire?
--Elle existe vraiment, reprit Valentine, remplissant de vieille chartreuse la coupe de Fortuné. Elle existe, mais c’est bien peu de chose. A peine vingt mille francs de boni, cela ne t’engraissera pas beaucoup. Non, j’ai mieux. Ah! par exemple, mon chéri, je me suis donné du mal, tu ne peux pas en avoir idée. Nous étions peut-être cent sur cette affaire-là. Tout le monde la voulait. Une vraie bataille, petit. Je l’ai gagnée.
Elle but une gorgée, en regardant le mur; elle revoyait, sans doute, tous les corps à corps de cette longue bataille.
--Régions dévastées, articula-t-elle avec simplicité. C’est une vraie mine d’or pour nous, les régions dévastées. Mais quelle concurrence! Enfin, tout, est arrangé, l’adjudication m’est promise, je la tiens.
Elle ajouta quelques détails.
--Mais je ne peux pas entreprendre cela, s’écria Lorillard effrayé.
Valentine éclata de rire.
--Que tu es bête, mon chou! Bien sûr que tu ne vas pas t’amuser à reconstruire des villages. Dès que l’on saura que c’est toi qui a emporté le morceau, n’aie pas peur, les propositions ne te manqueront pas. Que de gens vont venir tirer la sonnette de M. Fortuné Lorillard! Tu les écouteras très gentiment, tu attendras, et tu repasseras le marché au plus offrant. De même pour la commande de conserves, il faut vendre tout de suite. Après nous aurons autre chose.
Lorillard l’écoutait, buvant de temps à autre un peu de chartreuse, et secoué par l’impatience de posséder, aussi vite que possible, tout cet argent qu’on lui promettait.
--Les bénéfices seront entièrement pour toi, reprit Valentine. Surtout, ne te laisse pas extorquer de commissions par Ernest. Méfie-toi de lui, il est malin.
Elle regarda sa montre, et se leva.
--Je dois m’habiller et sortir, dit-elle, on m’attend. Ernest est à son bureau, il te donnera tous les renseignements, t’expliquera comment on opère.
Elle embrassa Fortuné, longuement, et comme il partait, elle ajouta, souriante:
--Nous dînerons ensemble ici, ce soir. Et puis après, après, tu sauras ce que c’est que mon petit caprice.
Lorillard, intrigué, la regardait. Elle ajouta, en l’accompagnant jusqu’à la porte:
--Non, non, je ne veux pas que tu saches, c’est une surprise...
* * * * *
Au souper, Valentine, en toilette de soirée, se montra fiévreuse, énervée. Son frère paraissait mécontent, mais avec timidité, et se bornait à marmotter, toutes les cinq minutes, en secouant la tête:
--Quelle drôle d’idée...
Sitôt le dessert avalé, Valentine se dressa.
--Qu’est-ce que tu attends? dit-elle à Ernest.
Ernest disparut. Fortuné aida Valentine à mettre son manteau; puis ils descendirent à leur tour.
La nuit était complète. Devant la porte, l’automobile stationnait. Ernest se tenait au volant.
--Tiens, exclama Fortuné, c’est toi qui conduis?
Ernest haussa les épaules, et, comme Valentine s’installait, il se courba vers Lorillard, en murmurant:
--C’est trop romanesque, les femmes! Nous emmener là-bas, dans un endroit rempli de rôdeurs, à cette heure-ci!
Il grommelait encore, comme un chauffeur de profession, que déjà Lorillard était assis près de l’amoureuse.
Ils traversèrent entièrement Paris. Fortuné se demandait où pouvait mener une course déjà si longue, lorsque la limousine s’arrêta. En mettant pied à terre il reconnut, malgré l’obscurité, l’endroit où il se trouvait: la porte de Vincennes.
Laissant la voiture à la garde d’un gabelou, ils passèrent à pied la barrière. Valentine marchait en tête. Un sentier en pente les conduisit dans le fossé des fortifications.
La lune venait de se lever. Elle éclairait le site lépreux, dessinait le haut du mur d’enceinte, et ses rondeurs gazonnées. De l’autre côté, l’on distinguait des palissades, quelques cabanes, des tas d’ordures. Sur le ciel, d’un violet sombre, couraient de grands nuages bas, éclairés, comme par un incendie, des lumières rousses de la Ville.
Après quelques pas, Valentine dit à son frère:
--Reste là, et fais attention.
Ernest tâta son revolver dans sa poche, et répondit:
--N’allez pas trop loin et ne soyez pas trop longtemps...
Les deux autres s’écartèrent encore, enlacés. Ils trébuchaient à chaque instant parmi les détritus. Valentine s’appuyait de plus en plus contre Lorillard. Narines dilatées, elle respirait profondément, voluptueusement.
--Oh! dit-elle, la sens-tu, hein, cette odeur? Qu’elle me fait de bien! Elle me rajeunit et elle m’excite...
Alors, enivrée, elle s’étendit dans l’herbe sale. Les plis de sa robe de soie verte y brillèrent, aux rayons de la lune, comme un emmêlement de lucioles.
Valentine tendit les bras vers Fortuné, qui déjà se penchait, et elle s’écria, d’une voix hystérique:
--Viens! viens! prends-moi! C’est ici, comprends-tu, que je voulais _te retrouver_!
XI
Le divorce fut prononcé, peu de temps après, aux torts d’Angèle. Et les mois passèrent, enrichissant Fortuné. Valentine n’avait nullement exagéré sa puissance, ni sa bonne volonté. Ernest se montrait un guide habile. Les affaires se succédaient, faciles et fructueuses, et d’une agréable diversité. Lorillard, étonné de lui-même, acquérait et revendait automobiles, stocks, cargaisons, denrées alimentaires, caoutchoucs, matières colorantes. Et toutes ces opérations se posaient et le résolvaient d’une manière abstraite. Jamais Lorillard ne posséda le plus petit entrepôt, ni ne resserra la moindre quantité de marchandises chez lui ni ailleurs. Le plus souvent, même, il ne voyait point ce qu’il achetait, puisqu’il le négociait aussitôt, avec un grand bénéfice.
Car c’était le temps béni des hausses prodigieuses, des prix bondissant chaque jour vers des nouveaux sommets. Une multitude de Lorillard et d’Ernest, accompagnés de courtiers, de «_démarcheurs_», soutenus de solides appuis, jouaient à la balle avec les cours. Il n’y avait que le franc qui baissât, mais sur cette baisse elle-même, Fortuné gagnait, gagnait...
Certaine licence d’importation, peu de temps après ses débuts, le rendit millionnaire d’un seul coup. Pour l’obtenir, il avait fallu corrompre des gens en place. Cela se sut, et il fut question d’arrêter Lorillard. Mais on s’en garda bien, et il conquit dans ce scandale une réputation d’homme adroit, qui le mit au premier plan, très au-dessus des petits agioteurs de Paris et de province.
Il savait bien, lorsqu’il se regardait dans une glace, qu’il y apercevait l’image d’un coquin. Mais cette pensée même lui était douce; il s’enorgueillissait de toutes ses friponneries, où il voyait autant de victoires, et la preuve de la supériorité de son génie. Comment, du reste, eût-il été honteux, alors que chacun le saluait avec déférence, recherchait son amitié?
Lorillard était donc devenu l’un de ces bénéficiaires des troubles et des massacres, princes du caverneux royaume des affaires, qui abondèrent davantage en notre temps que les hydres, dragons, harpies et monstres de toute nature dans l’antiquité. Rabelais, en certain endroit de son Pantagruel, parle de «_Dyables négotians_»; mais c’est seulement aujourd’hui que nous connaissons la force cruelle et invincible de ces démons. Ce sont les «_princes_» en question, lourds de pouvoir, d’argent et de vanité, mais grossiers, comme on le sait bien, et qui se mouchent dans leurs doigts quand on ne les regarde pas.
Fortuné habitait, aux environs du parc Monceau, un hôtel particulier d’une admirable splendeur, tout brillant de dorures. On n’aurait point trouvé, dans toute la maison, un meuble qui ne fût point garanti, sur facture, du style et de l’époque Louis XV, ni aucun, non plus, qui n’eût été récemment construit dans le faubourg Saint-Antoine. Lorillard n’aimait pas trop ce mobilier, mais il le respectait en considération du prix qu’il l’avait payé. De même, il jugeait fort laides les tapisseries dont il avait fait couvrir les murailles, mais il les regardait avec complaisance, à cause de la grande valeur qu’il leur supposait. Et puis, il se rendait compte qu’un personnage tel que lui se devait de posséder des merveilles de ce genre. Les antiquaires-fabricants avaient adroitement imposé cette idée à tous les congénères de Lorillard.
C’est à la porte de cette demeure que vint un jour se présenter Béatrice Brigontal. Le concierge, revêtu d’un uniforme éclatant, se précipita vers elle avec colère, pour lui interdire l’accès. Car il avait, une fois pour toutes, reçu l’ordre de chasser les pauvres, dont la vue dégoûtait son maître. La haillonneuse Béatrice, avec son enfant sale dans les bras, pouvait bien être prise pour une mendiante, surtout en un lieu où ne se montraient jamais que des visiteurs, interlopes parfois, mais toujours richement habillés.
--Sortez! cria le portier. Monsieur donne au bureau de bienfaisance. Monsieur ne veut pas être tourmenté chez lui par tous les indigents de Paris. Fichez-moi le camp!
Mais Béatrice, pleine de ténacité, posant à terre son marmot (lequel à présent marchait assez bien) ne répondit point au domestique. Elle se pencha vers l’enfant, et prononça, bas:
--Appelle papa, mon mignon, et tu auras un bonbon.
Sur cette promesse, l’enfant se mit à crier, d’une voix perçante: Papa! Papa! Papa!
Mlle Brigontal, se tournant enfin vers le serviteur furieux, expliqua:
--Son père, c’est votre patron, larbin! Votre patron qui m’a violentée, entendez-vous?
Elle frappait sa poitrine concave.
--Il me servira une pension, poursuivit Béatrice, ou bien il ira en cour d’assises!
--Allez-vous-en dehors, en attendant, répliqua le concierge, qui la poussait par les épaules. Et n’oubliez pas d’emmener votre produit.
Elle résistait, ne cessant de répéter, d’un ton aigre et puissant, qu’il y avait, Dieu merci, des lois en France, et qu’elles ne permettaient point, ces lois, que l’on labourât une femme sans son autorisation, que l’on engrossât de force une jeune fille pure, et qu’après l’avoir contrainte pendant neuf mois à porter un faix illégitime, on se désintéressât et de l’arbre et du fruit.
Lorillard, de son cabinet de travail, entendit le vacarme dont le rez-de-chaussée retentissait. Il envoya son secrétaire s’informer, puis continua de lire son courrier.
Le secrétaire revint, hilare.
--C’est, dit-il, une pauvre folle, avec un petit garçon. Elle est borgne, et elle assure que vous l’avez violentée.
Fortuné se mit à rire, et répondit, jovial.
--Très drôle, mon ami, très drôle. Pourvu qu’elle n’aille pas prétendre que c’est moi qui l’ai éborgnée.
Comprenant qu’il s’agissait de Béatrice, il plaisantait ainsi pour masquer son trouble, et pour empêcher que ses gens soupçonnassent qu’il avait caressé une femme tellement pauvre et laide.
--Elle affirme qu’elle ne partira pas d’ici, continua le secrétaire. Faut-il téléphoner au commissariat?
--Nullement, dit Lorillard. Faites-la monter; elle m’amusera. Mais qu’elle laisse le mioche en bas.
Peu de secondes après, Béatrice pénétra dans le bureau fastueux. Fortuné congédia le secrétaire.
--Me reconnais-tu? demanda la fille de Brigontal. Ah! je t’ai retrouvé, à la fin.
Elle jeta un regard autour d’elle.
--Il paraît que tes affaires vont bien. Mais je meurs de misère, moi, pendant ce temps-là, avec le pauvre petit ange que tu m’as fait, dégoûtant!
--Si je suis dégoûtant, répondit Lorillard avec froideur, je n’ai pas pu te faire un petit ange. D’un autre côté, quoique j’aie autrefois eu quelque bonté pour toi, je ne vois pas que tu aies droit à une pension. C’est moi, bien plutôt, qui devrais t’en demander une. N’essaie point de me menacer. Tu perdrais ton temps et ne tarderais pas à loger à Charenton, avec les autres folles.
Béatrice recommençait de crier. Fortuné l’interrompit.
--Je désire te venir en aide, déclara-t-il, parce que j’ai pitié de toi.
Il réfléchit un petit moment. Il tenait à se débarrasser à jamais de cette relation peu reluisante; mais il s’affligeait de lui verser de l’argent.
--Veux-tu, dit-il, que je te donne l’ancienne épicerie de ton père? Elle est toujours fermée, et m’appartient encore.
--Oh oui! s’écria Béatrice. Comme tu es gentil...
--Tu auras le fonds et le matériel, avec une petite somme pour commencer. Laisse-moi ton adresse. Je t’enverrai moi-même tes papiers, dès ce soir. Mais tu ne m’ennuieras plus, hein?
Béatrice, heureuse d’un succès si grandiose, ne crut point faire assez en exaltant, à haute voix, la générosité, la noblesse de Lorillard. Elle affecta d’en être émue au point que ses jambes pliaient, et elle se renversa sur un canapé de cuir. Là, fixant son œil affreux, mais brillant de gratitude, sur Fortuné, elle murmura:
--Je ne suis pas une ingrate, tu sais. Si tu veux ta petite récompense...
--Non, vraiment, répliqua l’autre. Je te remercie, je suis trop occupé, ce matin.
Elle insista, par gentillesse. Puis, voyant que Lorillard ne se décidait pas à profiter d’une occasion si agréable, Béatrice s’assit, et, croisant les jambes avec une pudique dignité, elle reprit, sur le ton de la conversation:
--M. Dujardin va épouser Angèle... Cela lui fera une grosse bête dans sa petite ménagerie... Les hommes ont des goûts extraordinaires... Je ne désire pas t’humilier, mais quand je pense que tu m’as préféré ce tas de graisse! Tu savais pourtant que je suis belle de corps...
Fortuné réussit difficilement à renvoyer Béatrice. Il tint parole. Elle, de son côté, ne revint plus l’importuner.
* * * * *
C’est vers ce temps que Valentine quitta les affaires, et dit un éternel adieu aux fatigues de sa profession. Elle se retira, comblée de biens, satisfaite d’avoir jusqu’au bout mené ses entreprises, et devinant, prudente, que des temps plus durs approchaient. Très jeune encore, elle avait royalement tissé sa toile. Il ne restait donc plus qu’à faire peau neuve, à s’installer dans la respectabilité.
Ce n’était pas seulement par sagesse que Valentine Gentillot se réjouissait de l’avenir. Elle chérissait Lorillard, et elle s’extasiait en songeant que désormais nul autre homme que lui ne la toucherait. On ne doit pas s’étonner que Valentine s’illusionnât sur elle-même de si étrange façon. Chacun conçoit le Paradis comme un endroit où l’on se repose. A tout le moins désire-t-on, en général, de faire exactement le contraire de ce qu’on fait actuellement. Qui se promène songe à rentrer à la maison, le prisonnier voudrait courir les champs, le fonctionnaire souhaite la retraite, le savetier attend le jour où il ne ressemellera plus les chaussures, la jeune fille s’irrite de rester en friche, et la plus grande volupté des courtisanes est peut-être de coucher seules.
Mlle Gentillot n’allait point absolument jusque-là. Mais elle appréciait surtout Fortuné à cause des souvenirs qu’il vivifiait en elle. Dans ses bras, elle oubliait tous les travaux accomplis, elle redevenait la petite fille de jadis, et cette impression l’émouvait autant que la romance la plus sentimentale.