CHAPITRE II
Départ pour Sikasso, les ruines et les chemins encombrés de cadavres. — Passage du Banifing. — Ruines de Sékana. — Rencontre d’un convoi de ravitaillement. — Le Ménako. — Arrivée sur les bords du Bagoé. — Une lettre de Samory. — Kourala et les Siène-ré ou Sénoufo. — Industrie et mœurs des Siène-ré. — Siège de Natinian. — Arrivée au camp de Samory. — De la façon de voyager des Soudanais. — Portrait de Samory et son entourage. — Musulmans peu scrupuleux. — Familiarité de Samory et de son fils. — Le camp de Samory. — Les palanquements et le blocus. — Garnison des diassa ou palanquements. — Effectifs et personnel non combattant. — Du ravitaillement en vivres, en poudre. — Vente d’esclaves. — Organisation des troupes. — Dénominations et grades. — Des insignes de commandement, des sonneries et des batteries, des pavillons et emblèmes. — Le _Mokho missi kou_. — Les cris de guerre. — Pourparlers avec Samory. — Sotte vanité de Samory. — Situation des armées belligérantes. — Autographe de Karamokho. — Samory essaye de me garder devant Sikasso. — Sottes réflexions de Karamokho. — Je réussis à quitter le camp. — Route de retour sur Tiola-Saniéna et le passage de la rivière de Tiékorobougou. — Arrivée à Komina. — Sur les bords du Bagoé. — Nous nous emparons par ruse d’une pirogue. — Arrivée sur les bords du Baniégué et entrée à Bénokhobougoula.
_Mardi_ 20 _septembre._ — Avant de quitter les bords du Baoulé je donnai mes instructions à Mouça Diawara, mon domestique, sur la route qu’il aurait à suivre pour se rendre avec le convoi à Bénokhobougoula, et lui fis adjoindre un sofa comme sauvegarde.
Mon départ eut lieu à quatre heures de l’après-midi. En quittant les bords du Baoulé, on chemine pendant un bon kilomètre dans des terrains inondés, couverts de hautes herbes. Les rives mêmes du fleuve sont peu boisées ; aussi loin que la vue peut s’étendre on découvre à peine un léger rideau de menus arbres.
Jusqu’à la nuit tombante nous avons contourné des terrains inondés. Le terrain ne se relève guère qu’aux abords de Toula, village abandonné. Menacés par une tornade, nous cherchons à nous établir dans le village pour y passer la nuit. Une inspection des ruines nous force à abandonner notre projet. Hélas ! dans chaque case il y a des cadavres, de partout il se dégage une odeur infecte, il y a peut-être une centaine de malheureux qui sont morts de faim dans ce triste lieu. On est absolument écœuré.
Bon gré, mal gré, nous nous remettons en route, nous dirigeant sur le village suivant, qui se nomme Ouré, où nous arrivons à neuf heures du soir. Pendant ce trajet nous avons traversé une jolie petite rivière, bordée d’une belle végétation, dans laquelle il y avait à peu près un mètre d’eau, ainsi que des terrains marécageux dont les eaux rejoignent la rivière précédente.
Ouré était, avant que les troupes de Samory s’en emparent, un très gros village ; ses ruines, que l’on traverse avant d’atteindre le village actuel, sont plus grandes que Bammako.
Il s’y tenait un marché important, dont la place se trouve encore à l’extérieur du village ; elle est abritée par quatre immenses arbres dont je n’ai pu distinguer l’essence, car la nuit était trop sombre.
C’est la première fois depuis mon départ de Ténetou que je vois une aussi belle végétation, les terres de culture paraissent excellentes. Avant d’entrer dans le village nous avons traversé un champ de mil où nous avons failli nous égarer : les tiges avaient 5 mètres de hauteur.
Dans le village, il n’y a qu’une vingtaine d’habitants, dont un dougoukounasigui (délégué de l’almamy) ; on nous offre l’hospitalité dans une case d’entrée, sorte d’antichambre, nommé _boulou_, qui sert d’écurie, de parc, de corps de garde et de cuisine. C’est à peine si l’on voit clair dans cette case. A la lueur du feu, les noirs qui cohabitent avec moi me paraissent de vrais bandits ; j’ai hâte de quitter ce lieu et ces gens, dont l’aspect est peu rassurant.
_Mercredi_ 21 _septembre._ — A environ 7 kilomètres dans l’est d’Ouré on atteint le Banifing, grand affluent de droite du Baoulé, qu’il rejoint dans les environs de Tabacoroni.
En arrivant à ses bords, inondés sur une profondeur de quelques centaines de mètres, nous rejoignons un convoi de vivres qui est en train d’effectuer son passage ; il utilise à cet effet deux petites pirogues (de 4 mètres de longueur), qui constituent tous les moyens de passage.
Le lit de la rivière est obstrué par des arbres du genre palétuvier. Sa largeur totale est de 40 mètres environ et sa profondeur atteint en ce moment 4 à 5 mètres. En saison sèche elle est cependant guéable.
Nous avons hâte de quitter cet endroit. Là aussi il y a des squelettes et des cadavres en quantité. Je ne les compte plus. Au début, en quittant Ténetou, les deux premiers jours, j’en ai compté une dizaine, mais il y en avait d’autres à quelque distance du chemin, qui se révélaient par l’odeur.
Par ici, le moindre buisson abrite un cadavre ; sur le chemin même on trouve le squelette blanchi à côté du moribond. C’est affreux. Ceux qui vivent semblent morts debout ; une canne à la main, amaigris par la faim, les yeux n’exprimant ni l’intelligence, ni l’hébètement, n’ayant plus conscience de ce qu’ils font, ils marchent ou se traînent péniblement par les chemins jusqu’à ce qu’ils tombent d’inanition. Quelques-uns mettent leur bonnet à la main pour me saluer, ils n’ont plus la force d’articuler une syllabe, ils ont déjà le rictus de la mort sur les lèvres. Ce qu’il y a de particulièrement pénible pour moi, c’est qu’il m’est impossible de les secourir ; je n’ai que le strict nécessaire de vivres et nous devons nous contenter de quelques centaines de grammes de riz par jour.
[Illustration : Dans la ruine de Toula.]
Tous les gens qui reviennent de la colonne sont chassés des villages : les quelques habitants qui y restent craignent d’être encombrés de cadavres. La plupart de ces malheureux se nourrissent de tiges de mil et de maïs. On reconnaît le sentier qui mène à Sikasso aux cadavres dont il est jalonné, et aux rognures de tiges de maïs qui le tapissent. A Ouré les habitants m’ont dit que depuis deux mois ils ne mangeaient que des feuilles et quelques racines.
J’ai remarqué que beaucoup de ces malheureux semblent ne pas connaître l’igname sauvage : nulle part je n’en ai vu déterrer, quoiqu’il y en ait beaucoup dans les endroits humides ; par contre, le _fikhongo_ est recherché avec soin par tous.
Le fikhongo est un tubercule rond, de la forme et un peu du goût du navet, mais plus fade ; on le reconnaît à sa tige, qui consiste en un brin d’herbe très mince, qui n’a que deux feuilles, et qui laisse échapper un suc laiteux quand on le coupe.
Au delà du Banifing, nous traversons encore deux ruines, après lesquelles nous sommes arrêtés par un _farako_, rivière-torrent dont le lit est obstrué de branchages. Sa largeur est de 20 mètres environ ; le courant, très rapide, a enlevé le pont en branchages qui existait. Il nous faut passer à la nage. Pas d’autre incident que l’écorchement des jambes de ma pauvre mule, qui s’était prise dans des branches et des racines enchevêtrées.
Au delà, nous traversons encore une ruine, puis nous atteignons Farabakourou.
A en juger par ses ruines, ce village devait bien avoir deux à trois cents habitants. Actuellement toutes les maisons en briques sèches sont effondrées, il ne reste qu’une quarantaine d’habitants. Quatre vieilles femmes sont assises à l’entrée du village et vendent des piments et des feuilles de baobab ; c’est tout ce qui reste du florissant marché de jadis.
Dans le village, nous avons trouvé un homme de Maréna, près de Kita. Il est de passage ici, se rendant à Gakhalou, dans le sud-ouest, pour y acheter du tabac ; depuis quatre ou cinq ans il s’est fixé dans cette région, attendant le règlement d’une affaire de captifs.
_Jeudi_ 22 _septembre._ — A quelques kilomètres de Farabakourou, nous traversons deux marigots peu profonds, mais dangereux à passer en cette saison à cause de leur fond bourbeux. Entre les deux se trouve le village ruiné de Baffa. Nous sommes arrêtés par le passage du marigot de Samé, qui n’est franchissable qu’à la nage en cette saison ; les peaux de bouc sont déballées et le contenu est peu à peu passé sur l’autre rive, dans des calebasses que les nageurs poussent devant eux. Le temps se passe en arrêts devant ces cours d’eau dépourvus de ponts, et dangereux, soit par leur courant très rapide, soit par le peu de consistance de leur fond ; aussi suis-je obligé de marcher toute la journée pour atteindre Sékana, où je me dispose à camper. Entre le Saméko et Sékana se trouvent les trois ruines de Kokouna, Dialacoro et Kourbala.
Les ruines des quatre villages de Sékana sont situées sur une petite colline dont le pied est arrosé par un joli ruisseau allant rejoindre le Ménako, lequel se jette dans le Bagoé.
Une dizaine de gros baobabs sont groupés entre deux des villages ; cet emplacement servait de marché jadis. J’estime que la population de ces ruines devait s’élever au moins à 2000 habitants. Ce pays n’est plus le Tiénedougou, mais le Foulala ; il était habité par des Bambara Sokho, et en même temps par des Malinkés venus du Ouassoulou, c’est ce qui explique l’existence dans le même village de cases carrées bambara, et de cases rondes en terre, couvertes de chaume.
A Kourbala, j’ai rencontré un convoi de 240 porteurs du Ouassoulou, il venait de Koussan et portait des vivres à la colonne. Il y a là hommes, femmes et enfants. Comme ils marchent en file indienne et assez en désordre, ils couvrent plus d’un kilomètre de chemin. Le chef de convoi, auquel je demande combien il a de monde, me répond qu’il en a tellement qu’il lui est impossible de s’en rendre compte.
C’est toujours de la sorte que les indigènes fixent le nombre des guerriers ; dès qu’ils en voient passer pendant plusieurs heures, le chiffre sort complètement de leur imagination.
Voici ce que j’ai appris sur la formation des convois.
J’ai déjà dit que le pays de Samory était divisé en un certain nombre de provinces ou de districts, correspondant à peu près à l’ancienne division en confédération. A la tête de chaque province se trouve un chef, frère ou fils de l’almamy, ou chef de colonne, qui a sous ses ordres les chefs de village et les dougoukounasigui.
Lorsque ces gouverneurs partent en guerre avec leur escorte permanente, leurs sofa, ils procèdent à la levée des guerriers dans le pays et se portent sur le théâtre de la guerre. Le plus influent chef du village ou dougoukounasigui les remplace dans leur commandement territorial et organise le ravitaillement.
A des intervalles à peu près réguliers, une partie du produit du champ cultivé pour le compte de l’almamy dans chaque village est mis en route vers le théâtre de la guerre à l’aide de porteurs. Ces vivres sont destinés à l’almamy seul, qui en dispose comme il l’entend. Le chef réquisitionne de son côté pour lui et la troupe de son chef direct, et fait les envois à la colonne ; d’autre part, tous les malheureux qui ont des parents à l’armée leur envoient quelques provisions quand ils en ont, et à la condition seule qu’ils ont obtempéré aux réquisitions qui ont été faites chez eux, sans quoi leur bien est confisqué.
Tout ce monde constitue un convoi de quelques centaines de porteurs, ayant chacun une charge de 10 à 15 kilos, emballée dans un _foufou_ (panier dont j’ai fait la description).
De sel, on n’en entend parler que rarement. De temps à autre, les chefs de sofa achètent une barre de sel au prix d’un ou deux prisonniers de guerre, ou de leurs sujets, quand ils n’ont pas de prisonniers. Parfois ils en donnent quelques grammes comme récompense à leurs guerriers, mais c’est tout à fait accidentel.
Les convois marchent généralement escortés de gens de renfort qui sont envoyés à la colonne, ou bien sous la conduite de griots.
Il y a dans ces convois des hommes, des femmes, et même des enfants. Ils marchent généralement une heure et demie sans s’arrêter. Aux endroits où il y a de l’eau, ils perdent aussi du temps à boire ou à traverser le cours d’eau. La débandade la plus complète règne dans les convois.
La nuit était venue et le convoi n’était pas encore totalement rendu à Sékana ; une partie des porteurs étaient perdus dans les hautes herbes et cherchaient à rejoindre les camarades déjà campés. On entendait des cris partout.
Une bonne partie de la nuit a été troublée par les appels des uns et des autres. Un griot, perché sur un pan du mur de l’enceinte délabrée, soufflait dans une corne d’appel et en tirait des sons lugubres ; il n’a cessé de se faire entendre qu’à minuit.
C’est inimaginable, ce tableau, ces faces de toutes nuances, depuis le rouge brun jusqu’au noir d’ébène, pour la plupart hideuses, qui vous font croire qu’on vit au milieu de démons. Ils circulent par le village, cherchant à se voler les provisions ; d’autres, trempés par la pluie, sont nus et sèchent leurs hardes aux feux.
Mais le plus grand nombre, vaincus par le sommeil et la faim, dorment pour oublier. Les cadavres en décomposition, qu’on rencontre par-ci par-là dans les ruines, répandent une odeur infecte qui m’empêche de fermer l’œil de la nuit.
Sékana a été détruit avant Ouré. Une partie de ses habitants étaient allés se fixer dans ce dernier village et à Niamhalla, d’après mes informateurs. En réalité, ils ont été tous vendus comme esclaves par les guerriers de Tari-Mori, lieutenant de Samory.
_Vendredi_ 23 _septembre._ — Je quitte les ruines de Sékana au petit jour (cinq heures) ; il n’est pas possible de se mettre en route plus tôt, les mauvais passages étant trop nombreux ; vers sept heures nous franchissons un marigot dans lequel mon mulet s’embourbe jusqu’au poitrail ; mes noirs n’arrivent à le dégager qu’avec grand’peine.
Un peu plus loin on traverse les ruines de Sobléna et l’on atteint le Ménako, rivière très profonde dont le lit est obstrué de branches de sounsoun. C’est avec les plus grandes difficultés que nous le franchissons en employant les mêmes moyens que pour le Saméko. Le convoi se décide à construire un pont, beaucoup de femmes ne sachant pas nager : on va rester ici toute la journée. Comme je l’ai dit plus haut, le Ménako est le premier affluent du Bagoé ; il a une largeur moyenne de 20 mètres ; ses rives sont inondées. Sur la rive droite se trouvent les ruines de Ména ; c’est là que le chemin bifurque et va à droite à Bénokhobougoula.
L’autre sentier se dirige vers le nord-est afin d’atteindre le Bagoé, un peu au nord de son confluent avec le Baniégué, son affluent de gauche, que l’on traverse pour se rendre de Bénokhobougoula à Komina.
Le chemin longe ensuite, pendant environ 2 kilomètres, un joli petit ruisseau bordé d’une belle végétation ; on le traverse près d’une chute. Deux autres petits ruisseaux, ses affluents, vous séparent des ruines de Dinnsan, qui comprennent plusieurs groupes assez éloignés les uns des autres. On descend ensuite dans une jolie petite vallée boisée ; c’est le premier endroit un peu gai que je traverse depuis bien longtemps.
Le soir, nous campons dans les ruines de Tokoumana. Cette ruine n’est habitée que par un passeur et sa famille ; il s’est construit une échoppe en dehors du village, car l’intérieur est encombré de cadavres. La pluie tombe tous les jours, et rend les sentiers presque impraticables.
_Samedi_ 24 _septembre._ — Deux ruines, Likana et Titiana, séparent Tokoumana du Bagoé. Avant la guerre actuelle, ce fleuve marquait la limite entre les pays de Samory et de Tiéba.
La rivière est bordée, à environ 1 kilomètre de sa rive, par une ligne de collines qui court vers le nord. Ses rives sont basses et inondées, les berges seules sont couvertes d’un rideau de verdure. La largeur du Bagoé est de 150 mètres environ, mais son courant est un peu moins fort que celui du Baoulé.
Le service de passage est fait par quatre petites pirogues pouvant contenir chacune trois ou quatre personnes. Je laisse à penser ce qu’il faut de temps pour effectuer le passage d’un convoi dans ces conditions, surtout quand on songe que le point d’atterrissage sur l’autre rive est situé à plus de 100 mètres en aval, à cause de la violence du courant.
Notre passage a lieu sans incidents.
Comme sur tous les bords de cours d’eau, il y a quantité de malheureux qui attendent le passage. Quelques-uns sont assis là d’un air résigné, ayant abandonné probablement tout espoir de revoir leur pays ; d’autres, auxquels il reste encore un peu de vigueur, comme au Baoulé, se battent pour entrer dans les pirogues, qui malheureusement ne peuvent contenir que peu de monde. Un sofa veut réquisitionner deux malheureux pour leur faire porter un colis à la colonne : ils se jettent à l’eau et se noient volontairement, aimant mieux mourir de suite que d’affronter une seconde fois cette route.
Si jamais l’almamy était forcé de rebrousser chemin rapidement, ce serait tout bonnement sa perte : avec le désordre, le peu de pirogues serait vite coulé, et il ne faut pas songer à traverser à la nage un cours d’eau semblable.
Quand on pense qu’il y a trois petits fleuves, et plusieurs grosses rivières difficiles à traverser, on se demande ce que serait une déroute dans de telles conditions. Franchir 200 kilomètres sans villages habités, sans nourriture, avec des passages aussi difficiles, ne serait pas possible.
Sur les deux rives, il y a de nombreux cadavres, moins cependant qu’aux abords des cours d’eau dépourvus de ponts et privés de pirogues.
La rive droite du Badié (Bagoé) est plus basse que la rive gauche, le terrain est fortement inondé, et pendant 3 kilomètres on traverse des terrains fangeux, couverts de hautes herbes. Mon mulet est à peu près fourbu en sortant de là.
Mais bientôt le terrain se relève. La végétation s’en ressent : il y a plus d’arbres que sur la rive gauche. Une heure après, on coupe un grand chemin, qu’on me dit venir de Saniéna et Komina, et allant à Tiékongoba, village sur la rive gauche du Bagoé. On aperçoit bientôt quelques cultures, des cé et quelques netté. A dix heures et demie, nous passons à environ 1 kilomètre au nord d’un petit village aux cases toutes neuves, perché sur une petite colline de l’autre côté d’un cours d’eau. Enfin, à onze heures, nous arrivons à Dioumana, où il y a une centaine d’habitants.
Sur la rive gauche du Bagoé, le pays s’appelle Siondougou. Ici nous sommes dans le Ganadougou. Comme sur l’autre rive, Dioumana est habité par des Foula du Ouassoulou et quelques Bambara. Quand la colonne de l’almamy est arrivée, les habitants ont fait leur soumission.
Je reste là pendant les heures chaudes de la journée, pour laisser reposer mon mulet, et reçois la visite de deux _kokisi_ de l’almamy et d’un courrier porteur d’une lettre de bienvenue de l’almamy.
Les kokisi sont des captifs de l’almamy spécialement chargés de conserver les bœufs, chevaux, etc., pris sur l’ennemi. Quand on s’empare d’un village, ou qu’il fait sa soumission, ce sont deux kokisi qui veillent les récoltes sur pied jusqu’à maturité ; ils ont aussi à leur garde tout ce qui peut rester dans le village et que l’almamy ne juge pas à propos d’emmener.
Voici la traduction de la lettre de Samory :
« Au nom de Dieu !
« Louanges à Dieu ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur Ahmed (Mahomet) !
« Mille et mille salutations et mille souhaits de bonne santé de l’émir des croyants à son très cher et intime ami le chrétien français.
« Or je t’adresse cette lettre pour te faire savoir qu’aujourd’hui nous sommes dans la joie et rendons grâces à Dieu.
« Hâte-toi de venir auprès de nous, accours sans tarder, car nous désirons ta prompte arrivée auprès de nous.
« Et nous nous réjouissons de ton arrivée à cause de la grande amitié qui existe entre nous et les Français et de notre alliance.
« Sur ce, salut. »
Karamokho, sur le dos du billet, a inscrit son nom en français et un salut en arabe.
J’en donne ci-dessous le fac-similé.
[Illustration]
Le soir je fais le reste de mon étape ; on traverse plusieurs petites ruines et quelques ruisseaux sans importance. Le pays est moins monotone : on voit dans l’est et le nord-est d’assez grandes hauteurs.
Nous couchons à Bassa, très grand et beau village, d’une propreté digne d’être signalée, car depuis longtemps je n’ai eu qu’à constater la trop grande malpropreté des lieux habités en général.
Une grande case carrée à deux portes a été aménagée à mon intention ; il y a du feu et une lampe dans un des coins de la case. Ce village m’a l’air salubre ; j’y ai vu des gens très vieux et bien portants, aucun d’eux n’était atteint d’ophtalmie comme c’est le cas chez les vieux généralement dans ces pays.
L’enceinte de ce village est très haute et en très bon état ; un échafaudage en bois destiné à recevoir les tireurs de la défense en fait tout le tour intérieurement.
[Illustration : Vue de Bassa.]
Il m’est extrêmement difficile d’obtenir des renseignements, même les plus insignifiants : si je demande la distance d’un village à l’autre à deux personnes différentes, l’une m’affirme que j’y serai rendu de suite, tandis que l’autre me soutient que jamais je ne pourrai l’atteindre avant la nuit ; c’est désespérant, les renseignements font défaut, à plus forte raison, pour les cours d’eau. Cela tient à ce que les habitants ont presque tous fui devant la colonne de l’almamy. Quant aux gens de l’almamy, ils sont d’une rare ignorance ; il est vrai que beaucoup d’entre eux n’ont suivi qu’une fois cette route.
_Dimanche_ 25 _septembre._ — Une heure et demie après avoir quitté Bassa, on arrive à Tiola, composé de trois très gros villages, entourés chacun d’un tata, mais aujourd’hui inhabités pour ainsi dire (200 habitants au grand maximum). Il s’y tenait autrefois un gros marché ; tandis qu’une partie des marchands venant du sud, de Komina, Bénokhobougoula et surtout de Tengréla par Fala, passaient à Saniéna et à Dioumana, remontaient de suite au nord sur Toforola, l’autre partie se dirigeait directement de Fala sur Tiola. De là, après avoir traité quelques affaires, ils bifurquaient soit sur Ségou, soit sur Kouoro et Djenné. Tiola n’est autre chose que le Tioula de l’itinéraire Caillié. Je me suis informé de Manian-Mnougnan, mais personne n’a pu me donner de renseignements exacts sur ce village[17]. Aujourd’hui il ne reste sur le marché de Tiola que quelques tas de bois, des condiments et du beurre de cé ; la valeur totale des articles en vente n’atteint certainement pas 5 francs.
Depuis ce matin on s’est sensiblement rapproché de la ligne des hauteurs que j’ai signalée hier. Kourala, où je dois coucher, est situé, dit-on, à quelques kilomètres sur l’autre versant. C’est une série de plateaux surmontés de mamelons de forme conique ; il y a de la verdure jusqu’au sommet.
Avant de gravir ces hauteurs, on traverse une grande plaine en partie cultivée ; au pied même, se trouve une grande cuvette marécageuse assez difficile à passer. L’ascension est peu pénible, quoiqu’il fasse très chaud. Le point le plus élevé qu’atteint le chemin, sorte de col, est à 70 mètres au-dessus de la plaine ; son altitude est de 430 mètres, mais un des cônes du plateau atteint la cote 680 mètres.
Ces hauteurs, dont j’ai relevé les principaux sommets, servent de limite entre le Ganadougou et le Kénédougou, entre les Foula et les Sénoufo.
Ne sachant pas si je suis encore éloigné de Kourala, et afin de laisser écouler les heures chaudes et de donner quelque repos à mon mulet, je me repose près d’un joli marigot qui borde le pied des hauteurs et vient du nord-est.
Deux griots se rendant à la colonne, nous rejoignent quelques instants après ; et, pensant se divertir à nos dépens, ils se mettent à tirer d’un _dian-ne_ et d’un _fabrésoro_ des sons si peu harmonieux qu’au bout d’une demi-heure je suis forcé de les renvoyer. Ils espéraient extorquer quelque cadeau ou quelque aumône à mes hommes.
Le _dian-ne_ est un instrument de musique très répandu chez les Bambara ; il consiste en une calebasse traversée par trois fortes lamelles de bambou pourvues chacune d’une corde en boyau, fixée à un chevalet en bois ; on en joue comme d’une harpe.
Le _fabrésoro_ est plus insupportable encore que le dian-ne : il est construit à l’aide d’un roseau aux deux bouts duquel sont adaptées deux petites calebasses. Il donne des notes très criardes ; on en joue comme d’une flûte.
[Illustration : Rencontre de deux griots.]
Les griots, au Soudan, nous rappellent les bardes, « ces vieux chantres de la gloire et de la religion qui avaient fait de leur lyre un instrument de honteux servage.
« Pour quelques-uns, encore inspirés par l’amour du pays et par le respect des choses saintes, partout on voyait de méchants poètes attachés à la domesticité des princes et chargés de distraire leurs ennuis.
« Le roi Luernius, jetant de l’or, comme une aumône, au barde couvert de sueur et de poussière qui chante ses grossières louanges en courant après son char, n’est-il pas le témoin de la décadence et l’image manifeste de la dégradation ! » etc.
Ainsi s’exprimait Posidonius[18], et ce qu’il disait des anciens bardes se rapporte absolument aux griots soudanais.
A deux heures et demie, je me remets en route, et à quatre heures et demie, par une pluie torrentielle, nous atteignons Kourala. Ce village est composé de deux grands groupes entourés de baobabs et de bombax remarquables par leur grosseur et leur hauteur.
Tous les habitants sont sénoufo. C’est assez original, cette façon de construire : aucune rue n’est droite, les cases sont toutes carrées et construites comme celles des Bambara, mais moins bien ; les briquettes sont rectangulaires au lieu d’être rondes, enfin les portes d’entrée sont très basses.
Les rues, étroites, sont encombrées de magasins à mil en terre cuite d’une hauteur de 2 mètres sur une largeur de 1 mètre. Au milieu des rues se trouvent des poteaux de la hauteur des cases. Ces poteaux supportent une grossière charpente en branchages, et le tout est couvert de tiges de mil, de sorte que l’on est à l’ombre dans les rues. En ce moment ces toits sont en assez mauvais état : le mil n’étant pas encore récolté, ils ne sont pas refaits à neuf.
J’ai été reçu à Kourala par un sofa de quatorze à quinze ans, faisant l’homme, lançant des coups de fouet aux curieux et gesticulant beaucoup. Il m’a présenté le chef du village, un homme d’une cinquantaine d’années. Jusqu’à présent les Sénoufo m’ont paru ressembler fort peu aux autres peuples noirs que je connais déjà.
Ma mission auprès de Samory étant toute pacifique, et, voulant me maintenir strictement dans mon rôle de médiateur entre les deux belligérants, j’ai pensé qu’il serait de la plus grande importance de faire prévenir Tiéba de ne pas s’effrayer de ma présence devant Sikasso. Le difficile était de communiquer avec lui sans éveiller la défiance de Samory. Je chargeai Diawé, mon homme de confiance, de cette délicate mission, dont il s’acquitta fort bien.
Plusieurs habitants de Kourala parlaient le bambara ; Diawé lia conversation avec eux dans la nuit ; il leur expliqua que les Français étaient désireux de voir se terminer cette guerre désastreuse, et que je venais pour tâcher de faire la paix entre les belligérants. Les Sénoufo ont semblé approuver entièrement ma démarche, et il n’y a aucun doute pour moi que dès le lendemain Tiéba devait être informé du but de ma visite au camp de l’almamy. Mon séjour, que je me proposais de ne pas prolonger devant Sikasso, devait lui prouver par la suite que j’avais dit la vérité à ses gens. De sorte que si plus tard j’avais à traverser ses États, il ne pourrait que m’être reconnaissant de la démarche que j’allais tenter près de l’almamy Samory.
J’ai vu partout dans le village de la poterie et des objets en fer fabriqués avec une certaine recherche d’élégance.
Ces objets ne sont pas finis naturellement ; une simple inspection suffit pour s’apercevoir qu’ils sont de fabrication indigène ; je les signale parce que jamais je n’ai vu faire cela par des _noumou_ (forgerons) bambara ou autres ; j’ai appris aussi que les forgerons sénoufo savent faire de la vaisselle en cuivre, et qu’ils tirent la matière première de Kong, qui elle-même la tient des comptoirs de la côte.
[Illustration : Une rue de Kourala.]
La poterie me paraît plus perfectionnée qu’ailleurs, il y a ici des urnes de divers modèles et de toute grandeur, des écuelles et des plats de toutes dimensions, et enfin des tuyaux en terre cuite très réguliers. Comme chez les Bambara, la vaisselle est cuite dans un feu d’écorce de _mana_ ; elle est ensuite trempée par les Sénoufo dans de grandes calebasses, dans lesquelles on a fait infuser, dans de l’eau chaude, de l’écorce, des feuilles et des fruits du _sounsoun_ (arbre qui croît au bord de tous les cours d’eau et qui produit une sorte de petite nèfle jaune) ; cette préparation donne à la poterie un très joli brillant.
Toute la poterie, ainsi que les tuyaux, sont en belle terre rouge, bien moulée et enjolivée de petites ornementations en creux.
Les pipes ne sont pas faites directement avec de la terre glaise, mais avec de la vieille poterie réduite en poudre entre deux pierres, et de laquelle on forme une nouvelle pâte ; de cette façon, la pipe conserve moins le goût acre et terreux propre aux pipes neuves.
Quelques femmes revenant de chercher de l’eau n’avaient pour tout costume qu’une feuille qui, pour n’être pas de vigne, n’en était guère plus grande pour cela ; il n’est pas rare, dans cette région, de voir des jeunes filles et même des femmes se promener non vêtues, mais alors c’est une bande d’étoffe qui les habille ; la feuille, je ne l’avais pas encore vue. Ces femmes étaient-elles Sénoufo ou des captives venant d’un autre pays ? Je n’ai pu le savoir. Le lendemain, j’ai encore vu une de ces femmes ramasser des chenilles sur de jeunes cé ; ces chenilles sont vidées sommairement et séchées. Elles servent dans la préparation des sauces de _to_ ; on ne mange que la chenille du cé (_cétombo_).
[Illustration : Ustensiles employés à Kourala.]
J’ai vu à Kourala des lits très bien faits en palme et bambou, des nattes en forme de store, bien agencées, et beaucoup de vaisselle en fer faite par les forgerons du pays.
La chasse me paraît être en honneur chez les Sénoufo ; beaucoup de cases de Kourala sont ornées à l’extérieur de têtes d’animaux en trophées. Les têtes de biches de toutes les variétés y figurent en abondance, viennent ensuite quelques têtes de _tankho_ (grande antilope à bosses, à fortes cornes courbées en arrière à angle presque droit) et quelques têtes de phacochère (sanglier). J’y ai vu aussi une tête ressemblant à celle d’un très gros chien : d’après la description qui m’a été faite, ce serait une tête de loup ou de quelque animal de ce genre, malheureusement je n’ai pu en retenir le nom. Dans quelques villages sénoufo détruits que j’ai traversés, le tronc des gros baobabs et des bombax est couvert jusqu’aux basses branches des mêmes têtes d’animaux.
La coiffure des hommes et des femmes est très variée : la plus commune consiste en petites touffes ou boucles sur chaque tempe et dans la nuque, ou en plumes blanches piquées dans les cheveux. Ils portent également dans les touffes, en guise de peigne, de petits stylets en corne.
Le tatouage consiste en trois entailles qui partent de chaque coin de la bouche pour se terminer en éventail à la hauteur des oreilles.
A l’extérieur des villages, généralement sous le plus gros arbre, se trouve une petite case en terre, sans toit, de forme variable ; cette case sert au culte que pratique ce peuple ; ce sont des cases pour le _komo_, m’a-t-on dit. Tout ce que j’ai pu en savoir, c’est que les Sénoufo se livrent à peu près aux mêmes pratiques que les Bambara pour le _nama_, qui chez eux s’appelle _komo_.
Ces cases ne peuvent contenir qu’un homme, et sont toutes précédées d’un couloir assez étroit, de 1 mètre de longueur environ ; la hauteur de ces constructions ne dépasse pas 1 m. 50.
On m’a signalé l’existence d’un gros village sénoufo, à une dizaine de kilomètres au nord de Kourala. Il paraît qu’actuellement son marché est encore fréquenté ; ce village s’appelle Kafana.
Toute la région appelée Kénédougou par les Dioula, et Kompolondougou par les indigènes, est habité par des Sénoufo Sakhanokho[19].
_Lundi_ 26 _septembre._ — En quittant Kourala, on franchit une série de petits ruisseaux et plusieurs villages abandonnés, dont on n’a pu me donner les noms. Le terrain continue à se relever sensiblement et change à son avantage. Aux environs des ruines, il y a de très gros arbres, baobabs ou bombax. Tous ces villages n’ont été évacués qu’à l’approche de la colonne ; quelques jardinets abandonnés sont entourés de haies en pourguère.
Après avoir fait halte de midi à une heure, nous nous mettons en route à deux heures. Le baromètre me donne 550 mètres d’altitude. Dans la petite vallée où nous allons descendre, se trouve Natié ou Natinian, dont Birayma, lieutenant de l’almamy, vient de s’emparer, il y a un mois, avec le secours de Liganfali (j’ai signalé leur passage du Baoulé le 15 juillet).
Natinian est un village sénoufo qui devait avoir 500 ou 600 habitants ; il est situé dans une petite vallée bien cultivée, arrosée par deux ruisseaux sans importance. Ce petit village, situé sur la ligne de ravitaillement et qui n’a qu’un mauvais tata, a résisté pendant quatre mois aux troupes de Birayma ; j’estime qu’avec des troupes, même médiocres, on peut s’en emparer de vive force dès le premier jour ; au lieu de cela on en a fait le siège en règle.
En jetant un coup d’œil sur le croquis de Natinian et sur les travaux de siège que les troupes de Samory y ont exécutés, on remarque de suite que de la petite croupe située au nord-est, très rapprochée du village (30 mètres), on voit tout ce qui se passe à l’intérieur. D’autre part, le tata est moins solide en cet endroit ; on aurait donc dû, dès le début, attaquer ce côté faible. Au lieu de cela, le lieutenant de Samory a fait construire trois _sagné_ ou _diassa_ (palanquements en branchages) dans lesquels il s’est installé comme dans son village, se contentant de bloquer la place. Ce n’est que le cinquième mois que les hommes du diassa no 1 se sont portés de nuit, et en repoussant une sortie, sur la crête de la croupe, y ont construit un abatis en ligne droite, d’une douzaine de mètres, et s’y sont installés derrière dans des gourbis ; c’est de là qu’a été donné l’assaut. Les soldats de Samory parlent avec emphase, comme d’un fait d’armes extraordinaire, de cette prise de Natinian, qui gênait le ravitaillement de la colonne.
Or, à ce moment-là, j’étais à Ouolosébougou, où l’on a amené les femmes et les enfants pris dans le village, pour les échanger contre des chevaux. Les femmes étaient toutes vieilles, et les enfants malingres ; les gens de l’almamy n’ont pu en obtenir que huit chevaux. Les hommes, disent-ils, ont tous été tués ; or j’ai visité ce village et les environs, il n’y a pas plus de cadavres que dans les autres, ce qui prouverait que la plupart des habitants ont dû réussir à se sauver. Du reste, sur tout le tour de l’enceinte j’ai remarqué des ouvertures au ras du sol (fig. no 2) permettant de sortir en rampant, et de se dissimuler dans les mils et maïs qui entourent le village.
Si ces ouvertures no 2 avaient été pratiquées par l’assaillant, elles seraient visibles pour tout le monde et de la forme de celle représentée figure 1. J’en conclus donc que la plus grande partie des habitants a dû se sauver. J’ai été stupéfié en voyant ce village, fortifié d’une façon médiocre, résister si longtemps à des troupes auxquelles je supposais quelque valeur.
[Illustration : Plan de Natinian.]
Actuellement les récoltes sur pied sont gardées par deux kokisi, et dans le diassa no 2 il y a une dizaine de jeunes sofas qui ont pour mission de surveiller la ligne de ravitaillement. Cette ligne est très souvent coupée par des bandes de Bambara venus du nord, obéissant à Dioma, chef de Kinié. Ce chef a succédé à Faffa ; il commande une partie du Dolondougou, et quelques villages du Baninko et du Diédougou lui sont soumis.
[Illustration : Fragment de l’enceinte de Natinian.]
Ce _Natié_, ou _Natchié_, ou _Natinian_, est le Natche que Barth donne dans un de ses appendices, à la suite d’un itinéraire de Ségou à Djitamana, comme se trouvant sur la route de Djitamana à Tengréla. Cette route passe, en effet, à Fo, Natié et Dandirisso, et traverse le Badié un peu au sud de Fala, entre Kobi et Maribougou.
Barth, sur sa carte, porte ces localités entre Menguéra et Kong, et les nomme _Fo_, _Natche_, _Dirisso_.
Une heure après être sorti de Natinian, on atteint le point le plus élevé du plateau que l’on commence à gravir dès la sortie du village. De ce point, on voit dans le lointain un grand plateau dénudé aux pentes très douces ; c’est là que sont campées les troupes de l’almamy, et c’est sur l’autre versant que se trouve Sikasso. Dans l’est et dans le sud on aperçoit une chaîne de hauteurs dont j’estime les sommets les plus élevés à 1000 mètres d’altitude. A cinq heures et demie, on passe deux rivières près de leur confluent : l’une est facile à traverser, l’autre, au contraire, est large et profonde. Toute la plaine environnante est inondée : hommes et animaux s’embourbent ; il faut une bonne demi-heure pour arriver sur le terrain solide.
Sur les bords de ces ruisseaux et avant de les franchir, il y a un premier _diassa_ (palanquement), gardé par une cinquantaine d’hommes qui avaient des sentinelles sur les bords du marigot. Ce poste, dont je n’ai pas vu de suite l’utilité, est là depuis le début de la campagne ; il est environ à trois kilomètres en arrière de la ligne des palanquements, et place des sentinelles face au sud ; il doit être destiné à opposer un premier effort à des troupes de secours venant de la direction Tengréla.
Un quart d’heure après avoir franchi ce mauvais marigot, je vois arriver une quinzaine de cavaliers, parmi lesquels je reconnais Karamokho. Ce _prince_ porte une culotte indigène en guinée, une vareuse de tirailleur sénégalais dont le galon en laine jaune est noir de crasse, une cuirasse et un casque avec plumet tricolore ; il monte un cheval que le capitaine Péroz a donné à son père ; son armement consiste en une épée de médecin de l’armée.
Il m’aborde en me disant bonjour en français, et me demande des nouvelles de tous les officiers dont il a su retenir les noms ; de temps en temps, il me dit : « France, il y a bon ».
Tous ces braves gens ont des chevaux en bien mauvais état ; ma mule, qui vient de faire 250 kilomètres en sept jours, et qui aujourd’hui en est à son cinquantième kilomètre, non seulement les dépasse tous au pas, mais encore ne peut être suivie par eux qu’au petit trot.
Nous arrivons au camp à six heures un quart ; l’almamy est assis près de son palanquement, entouré d’une dizaine de ses fidèles. Il me serre la main en me saluant et me dit : « Français, bonjour ».
[Illustration : Arrivée près de l’almamy.]
Après m’avoir exprimé son étonnement de voir un blanc marcher si rapidement, il me remercie d’avoir fait diligence pour le visiter, puis il m’installe provisoirement dans un gourbi peu éloigné de son diassa.
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La dernière étape que je viens de faire et cette marche totale me prouvent que nous exagérons souvent les distances que parcourent les noirs en général (je ne parle pas des courriers). Dans cette marche du Baoulé à Sikasso, j’ai dépassé tous les convois qui se trouvaient sur la route ; voyageant sans bagages avec deux domestiques, je n’ai pu franchir en moyenne que 30 kilomètres par jour, et le dernier jour 50 kilomètres, en partant au petit jour pour m’arrêter à la nuit tombante.
Un de mes camarades m’a confié qu’il avait obtenu de bons résultats en classant les journées de marche des noirs en trois catégories : 1o marche des enfants et des jeunes gens ; 2o marche des adultes ; 3o marche des vieillards.
Au premier abord ce classement peut paraître logique, mais quand on a un tant soit peu vécu chez les noirs, on rejette de suite cette façon de procéder ; les indigènes, quand ils voyagent, ne se réunissent pas par groupes de vieillards, d’adultes ou d’enfants ; ils se soucient peu des êtres faibles qui marchent avec eux : qu’il y ait des femmes ou des enfants, cela leur est bien égal, tout le monde sait cela. Je m’étonne qu’on puisse obtenir un résultat avec cette façon de procéder.
L’indigène du Soudan voyage :
1o En courrier rapide ;
2o Sans bagages, c’est-à-dire avec son fusil et sa peau de bouc seulement ;
3o Avec une charge sur la tête ;
4o Avec des animaux chargés, ânes ou bœufs porteurs.
_Dans le premier cas_, il franchit quelquefois de très grandes distances dans un temps très court ; il est impossible de fixer quoi que ce soit à cet égard, puisque cela dépend beaucoup de la longueur du trajet à faire ; il est évident que, s’il n’a que 80 kilomètres à parcourir, il peut les franchir en vingt-quatre heures ; s’il en a 240, il ne les franchira certainement pas en trois fois vingt-quatre heures.
_Dans le deuxième cas_, il ne marche que sept à huit heures en général ; le noir ne se mettant pas en route avant six ou sept heures du matin s’arrête vers onze heures, et se remet en route entre deux et trois heures pour s’arrêter vers cinq heures et demie ou six heures au plus tard.
Il parcourt, certes, plus de 4 kilomètres à l’heure, mais il cause avec les gens qu’il croise, s’arrête par-ci, par-là, dans les villages, pour boire, et s’il se repose, ce n’est pas dix minutes, c’est une demi-heure et quelquefois plus. De sorte que l’on peut établir presque comme règle qu’il ne parcourt pas en trois jours une distance supérieure à 80 kilomètres environ.
_Dans le troisième cas_, avec une charge sur la tête, sa moyenne de marche est de 20 kilomètres environ, pour un trajet un peu long, et quand il est libre de régler sa marche.
_Dans le quatrième cas_, avec des ânes ou des bœufs chargés, sa moyenne de marche est de 16 kilomètres ; car il y a les mauvais passages, les animaux à décharger et à recharger, à contourner les villages, etc. ; il parcourt donc une distance de 80 kilomètres en cinq jours.
Pour avoir à peu près de bons renseignements d’un indigène il ne faut pas lui poser cette simple question : « Combien y a-t-il entre tel et tel village ? » car il vous donnera un nombre de jours double de ce qu’il y a réellement, tout simplement parce que vous êtes Européen et qu’il est persuadé que nous ne pouvons faire, au maximum, plus de 10 à 15 kilomètres par jour. Vous ne serez donc pas renseigné.
Si vous lui dites : « Combien de jours _as-tu mis_ pour venir de tel endroit ici _avec tes ânes_ ? » il vous répondra carrément : trois, quatre ou cinq jours. S’il vient de loin et qu’il ait mis une dizaine de jours, informez-vous, car il s’est certainement arrêté un jour plein quelque part, dans quelque gros village ou dans une localité où il y a un marché.
On est aussi toujours induit en erreur quand on demande à un habitant la distance qui sépare son village d’un village voisin. Habitué à s’y rendre souvent, quelquefois dès sa plus tendre enfance, il vous dira comme nos campagnards : « C’est à côté », et vous avez 25 à 30 kilomètres à franchir. Ce n’est donc pas auprès d’eux qu’il faut se renseigner.
La méthode que je viens de donner n’est certes pas infaillible, mais je crois que c’est celle qui donne les meilleurs résultats ; j’en ai eu la preuve certaine à plusieurs reprises ; car toujours, avant de me mettre en route, j’ai construit un itinéraire par renseignements de la sorte, et rarement je me suis trompé de plus de 7 à 8 kilomètres au maximum sur 100.
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_Mardi_ 27. — L’almamy me fait construire deux cases en paillote et un abri pour mon mulet ; une dizaine de sofas y travaillent toute la journée. Enfin, dans la soirée, je suis à peu près à l’abri de la pluie. Ma première visite à l’almamy paraît lui faire plaisir. Nous nous bornons à quelques propos insignifiants, un kokisi étant venu, dès le petit jour, recommander à Diawé de me tenir sur mes gardes : qu’il ne fallait parler de rien de sérieux tant que l’almamy ne me ferait pas mander chez lui, ou enverrait Karamokho chez moi.
L’almamy est un grand bel homme d’une cinquantaine d’années ; ses traits sont un peu durs, et, contrairement aux hommes de sa race, il a le nez long et aminci, ce qui donne une expression de finesse à l’ensemble de sa physionomie ; ses yeux sont très mobiles, mais il ne regarde pas souvent en face son interlocuteur.
Son extérieur m’a paru plutôt affable que dur : très attentif quand on lui fait un compliment, il sait être distrait et indifférent quand il ne veut pas répondre catégoriquement à une question. Il parle avec beaucoup de volubilité, et je le crois capable d’avoir la parole chaude et persuasive quand l’occasion s’en présente.
Assis dans un hamac en coton rayé de bleu et blanc qui lui a été rapporté de Paris, par son fils, il tient dans ses mains, dont l’intérieur est ladre, un gros morceau de bois tendre que l’on nomme en bambara _niendossila_, ou encore _ngossé_ (c’est le _sotiou_ des Ouolof), et avec lequel il se nettoie les dents.
Il est vêtu d’un grand doroké en florence mauve, de qualité inférieure, et porte une culotte indigène en cotonnade rayée noir et rouge, de fabrication européenne ; ses jambes, d’un brun chocolat plus clair que la figure, sont enduites de beurre de cé ; il est chaussé de babouches indigènes en cuir rouge.
Sa coiffure consiste en une chéchia rouge de tirailleur autour de laquelle est enroulé un mince turban blanc qui lui passe sur la bouche et encadre sa figure noire. Sur les épaules, il porte négligemment un haïk de bas prix.
A ses pieds sont assis : un vieux kokisi qui ne le quitte jamais, deux marabouts, quelques griots, et les quatre captifs préposés au hamac, à la chaise, au plat de campement dans lequel il se lave les mains, et à la bouillotte qui contient de l’eau pour se rincer de temps en temps la bouche. Ces objets et captifs le quittent rarement ; partout où il va, cet attirail le suit. A sa portée, et sous le même abri (sorte de hangar où est amarré son hamac), deux tailleurs sont occupés à coudre de la florence jaune pour ses femmes. Un des griots porte un gros parapluie rouge, et l’autre une canne-fusil détraquée. Tous les objets que j’ai signalés sont de fabrication anglaise, sauf le hamac et le plat de campement, qui est un plat réglementaire.
Nous parlons de choses insignifiantes ; l’almamy me demande de lui réparer sa canne-fusil, qui est un cadeau, dit-il, de Sir Samuel Row, gouverneur de Sierra-Leone.
Il m’a ensuite fait voir les armes qu’il emportait au combat : un kropatchek, un revolver, une carabine winchester et son sabre. Karamokho est au moins aussi bien armé que son père : outre sa cuirasse et son casque, il emporte un kropatchek, un lefaucheux à un coup, un fusil Gras et son revolver.
De retour à ma case, je reçois de la part de l’almamy un chaudron de riz et dix ignames ; un instant après, Karamokho me fait amener un bœuf.
Je remercie Karamokho, et lui fais observer que le bœuf est de trop : « Nous ne sommes que trois, lui dis-je ; je suis très reconnaissant à ton père de son cadeau, et j’accepterai volontiers un morceau de viande chaque fois que ton père fera abattre un bœuf. — Prends-le, me dit-il. Si nous étions à Bissandougou, mon père t’en donnerait kémé (80). » L’almamy, qui n’était pas loin, entre dans ma case, et me demande d’un air confidentiel pourquoi je ne lui amène pas les soldats qu’il demandait ; à cela je lui réponds qu’ayant reçu sa lettre au Baoulé, je l’avais expédiée à Bammako pour la faire parvenir au colonel commandant supérieur du Soudan français, qui aviserait.
Des hommes s’étant rapprochés, la conversation changea, et l’almamy me dit en riant : « _Prends le bœuf, ou je t’en donne de suite dix_. »
Si je l’avais pris au mot il eût été bien embarrassé : il n’y avait que sept bœufs en tout au camp.
Le bœuf fut tué sur-le-champ, et j’envoyai à l’almamy les morceaux que la politesse indigène lui consacre (un morceau de poitrine, du faux-filet et les deux rognons). Karamokho eut pour sa part un quartier de derrière.
J’avais prié Karamokho de faire tuer l’animal par un marabout, pour que les musulmans pussent en manger, mais il me donna à entendre que son père n’attachait aucune importance à cela quand il était en campagne, et qu’il mangeait tout aussi bien de la viande d’une bête tuée la tête tournée face au nord ou face à l’ouest (les fervents musulmans ne mangent que des animaux dont la tête, au moment d’être coupée, est tournée vers l’est).
J’ai expliqué à Karamokho que, mon départ ayant été très précipité, j’avais dû, à mon grand regret, laisser derrière moi les cadeaux que je destinais à son père, de crainte de les voir se détériorer par la pluie, puisque je voyageais sans tente. Il parut très satisfait de l’énumération que je lui en fis sommairement.
Quoique j’aie observé vis-à-vis de ce monarque et de son fils la plus grande politesse, cette famille royale devint plus que familière dès la première entrevue ; ils n’ont de prince, bien entendu, que le qualificatif dont quelques-uns de nos journaux les ont honorés pendant le séjour de Karamokho à Paris.
[Illustration : Karamokho présentant le bœuf.]
Karamokho se mouche dans ses doigts devant moi ; son père prend ma pipe dans la poche de mon dolman et la porte à sa bouche ; ils me demandent mon uniforme, mes éperons, etc. L’almamy, persuadé que mes deux domestiques sont des tirailleurs déguisés, leur propose de prendre du service chez lui ; il leur donnera plus tard un commandement, dit-il. Enfin il fait comprendre à Diawé que sa couverture lui ferait plaisir (couverture de cheval, qui a sept mois d’usage, achetée par moi 6 fr. 75 au _Bon Marché_) : j’en suis honteux pour eux.
Karamokho, qui vient pendant que je dîne, est désappointé de me voir vivre à l’indigène, car il espérait, dit-il, me voir lui offrir du sucre, du chocolat ou des confitures, choses qui me font défaut, comme bien on pense.
Dans la soirée, l’almamy me présente Liganfali, un de ses lieutenants ; c’est lui qui a fait la conquête du Soulimana, et qui a pris Falaba en 1884.
C’est un homme de quarante-cinq ans ; il est petit pour un noir, mais il a la figure intelligente. Il est le seul à la colonne qui possède des kolas ; il en offre quelques-uns à l’almamy, qui a l’air très familier avec lui ; il l’appelle _Fali_. Un fils de l’almamy, Masser Mahmady, m’est également présenté.
_Mercredi_ 28. — L’almamy me fait dire qu’il m’enverra Karamokho dans la journée, pour que je lui parle, et me propose d’aller rendre visite à ses frères dans les _diassa_ (palanquements en bois, en forme de redoute).
Ces diassa ou _sagné_ sont faits à l’aide de fortes branches de 2 m. 50 à 3 mètres de hauteur ; elles sont plantées d’environ 30 centimètres en terre et enchevêtrées les unes dans les autres, de manière à présenter deux ou trois épaisseurs. Les tireurs se placent derrière cette sorte de palanquement et font feu par les petits vides que forment les branches naturellement tordues et non équarries. Ces sortes d’enceintes sont destinées à arrêter le choc de l’assaillant et à lui faire subir des pertes sérieuses s’il veut s’en emparer. Dans l’intérieur sont disposés, sans ordre ni symétrie, des abris en chaume grossièrement faits. Les chefs seuls ont ce qu’on peut appeler des cases.
Quelques diassa ont de grands saillants de flanquement, ou de petits tambours ; si le reste du tracé n’est pas régulier, c’est parce qu’il a dû se plier aux exigences du terrain, qui, par endroits, est constitué d’agglomérés de fer, trop durs à entamer pour les outils dont disposent les noirs.
Si les diassa appartiennent à l’assaillant qui bloque un village, ils ont rarement plus de 50 à 60 mètres de côté, et renferment un nombre d’abris qui varie entre 200 et 250 au maximum. Quand le diassa sert d’enceinte à un village, les dimensions de ses côtés sont naturellement beaucoup plus grandes, car il n’y a guère de villages fortifiés aussi petits que cela.
Pour un village de grandeur moyenne, le diassa a environ 1000 mètres de développement et il n’y a en général pas plus de 300 fusils pour le défendre, à moins qu’une partie des guerriers de la contrée ne se soit portée dans le village, et que ce dernier ne constitue ainsi la dernière résistance que l’ennemi puisse opposer.
On voit par cela qu’il n’y a qu’un défenseur par 3 mètres courants de diassa ; si peu que quelques-uns d’entre eux abandonnent leur poste de combat pour se porter ailleurs, une face est bien vite dégarnie, ce qui permet de s’en approcher, généralement sans subir de trop grandes pertes.
[Illustration : Un diassa.]
Les indigènes assiègent pendant des mois entiers des diassa sans parvenir à s’en emparer. Les Sénoufo, paraît-il, s’en approchent à l’aide de grands boucliers en bois recouverts de peau de bœuf séchée, coupent les harts et les pieux à coups de hache et réussissent ainsi à s’en emparer. Si les diassa se flanquent mutuellement, la besogne est moins facile et les indigènes ne s’en emparent que difficilement de vive force. Il faut ensuite faire un siège en règle, et l’on ne peut compter que sur un blocus rigoureux amenant la famine et la reddition, ou bien sur une trahison.
Pour nos troupes des colonies, la prise d’une enceinte en palanquement est moins difficile, surtout quand on dispose d’une ou deux pièces de canon, pour épouvanter les assiégés, car le quatre de montagne est impuissant, même à 250 mètres, à faire brèche.
[Illustration : Le tata de Sikasso.]
Une canonnade bien dirigée sur une des faces en éloigne les défenseurs, de sorte qu’il est aisé d’y porter rapidement une troupe munie de paille qu’elle allume au pied du palanquement ou qu’elle jette à l’intérieur, sur les toits en chaume. Un village en feu n’est pas tenable, et le défenseur n’attend généralement pas l’assaut pour l’abandonner.
Quand le canon fait défaut, sous la protection de feux bien nourris vers une face, on arrive rapidement à se porter sur un saillant et à y mettre le feu. Nos troupes ont toujours enlevé de vive force n’importe quel type de fortification indigène, en terre ou en palanquement.
Le grand plateau sur lequel Samory a établi ses troupes est de constitution ferrugineuse ; tous les abords sont dégagés et entièrement déboisés, presque tout le bois ayant été utilisé à la construction des diassa. Seuls les abords immédiats de Sikasso ont conservé des arbres, qui sont néanmoins clairsemés. La ligne des diassa est distante de 2 kilomètres du village, que l’on n’aperçoit distinctement que par un temps très clair. Le tata de Sikasso est en terre glaise ; les murs paraissent très élevés ; leur tracé présente une série de saillants arrondis et de rentrants ingénieusement combinés.
Dans la partie nord du village se trouve un très gros arbre ; dans la partie sud, un petit monticule sur lequel il y a quelques constructions en terre. Les derrières de la position de l’almamy ne sont pas précisément brillants. La rivière et le ruisseau sont d’un passage extrêmement difficile ; la plupart de ses chevaux n’auraient certes pas la vigueur nécessaire pour se dégager des abords vaseux qu’on trouve sur les deux rives. Le pont est en très mauvais état ; ce n’est qu’avec les plus grandes précautions qu’on peut le faire traverser aux chevaux tenus en main.
Les diassa du centre de la position sont assez rapprochés pour croiser leurs feux, mais ceux des ailes sont trop éloignés les uns des autres pour pouvoir se prêter appui mutuellement sans sorties, la portée efficace des armes étant à peine de 100 mètres.
Le diassa no 1 est occupé par Alpha, chef de Ouassaïa, et les troupes du Sankaran. Le diassa no 2 est commandé par un frère de l’almamy qui porte trois noms : _Fabou_, _Kémébirama_ et _Byrayma_ ; dans ce diassa sont les troupes de la région Niger, Ouolosébougou, Kangaré, Faraba. L’almamy a trois fils dans ce tata : Masser Mahmady, Maninian Mahmady et Maninka Mamary. Famako, qui commande la région Ouolosébougou-Bammako en temps de paix, est également dans ce diassa ; actuellement ce chef est en disgrâce, je l’ai vu accroupi au milieu des sofas comme un simple _Kourousitigui_[20] (le signe du commandement est d’être assis sur une petite chaise en bois).
Le diassa no 3 est également commandé par un frère de Samory, connu sous le nom de _Maninkamory_, ou simplement _Mory_ ; il commande en temps de paix Maréna, et a sous ses ordres les hommes du Lenguésoro et du Ouassoulou.
Les diassa 4 et 5 sont très petits. Dans l’un sont les _noumou_ (forgerons), dans l’autre une cinquantaine d’hommes du _Konia_ très dévoués à l’almamy ; c’est avec eux qu’il a commencé ses premières conquêtes.
Les diassa 6 et 8 renferment les sofas sous les ordres directs de Samory ; dans le no 6 loge Karamokho, les marabouts, griots, garanké, et captifs de l’almamy. Le no 7 est le logement particulier de l’almamy, de ses dix femmes, des captives de ses femmes, des kokisi et de leurs griots et garanké, de ses trois chevaux, de ses palefreniers, des captifs préposés au hamac, à la bouillotte et au port des armes et munitions personnelles de Samory.
Entre les tata 6, 7, 8 a été ménagée une petite place sur laquelle s’élèvent un hangar à audience et la mosquée. Au diassa 7 est adossé le parc à bœufs, qui contient 7 têtes de bétail.
No 24. Un puits.
No 23. Un groupe de paillotes dans lesquelles sont campés 18 sofa que Samory appelle ses tirailleurs ; ils sont vêtus d’un pantalon en guinée bleue et d’une vareuse en mauvais drap vert. Ce vêtement est confectionné par eux. La lisière constitue le galonnage chez quelques-uns, chez d’autres elle se trouve autour du col, au milieu d’un bras et même dans le dos. Tous portent une sorte de chéchia faite à l’aide d’un _kassa_ (couverture en laine du Macina) qu’on a essayé de teindre en rouge, mais on n’a obtenu qu’une teinte en roux sale. Neuf d’entre eux sont armés de chassepots ou de fusils Gras, mais n’ont pas de munitions (4 à 8 cartouches, c’est tout ce qui leur reste).
[Illustration : Carte des environs de Sikasso.]
No 9. Diassa occupé par Bilati et les troupes de Kankan.
No 10. Diassa occupé par Foulala Fodé.
No 11. Diassa occupé par Baffa et le contingent de Ténetou au Bagoé.
No 12. Liganfali et ses troupes, contingent de la rive gauche du Niger, Baleya, Soulimana, etc. ; en temps de paix ce chef réside à Syrmaya (Sankaran).
No 13. Poste d’observation.
Nos 17, 18. Groupe de constructions en terre au sud de Sikasso.
Nos 19, 21, 22. Diassa de Tiéba.
No 20. Palanquement en ligne droite des hommes de Tiéba à 350 mètres du diassa d’Alpha.
Autour des diassa règne une grande propreté, on sent cependant partout une odeur de cadavres ; les herbes sont enlevées dans un rayon de 50 mètres ; les ordures et fumiers transportés à 50 mètres en arrière.
Si l’intérieur laisse beaucoup à désirer sous ce rapport, il offre en revanche un coup d’œil très curieux ; il y a là dedans, entassés pêle-mêle, chefs, guerriers, captifs, femmes, enfants, chevaux, etc., par-ci par-là des selles hors de service, et des fusils un peu partout ; c’est le désordre le plus complet qu’on puisse rêver.
Un _grand_ diassa contient un millier de personnes environ ; pour obtenir ce chiffre, j’ai compté les toits de cases et, après avoir déduit ceux qui abritent les chevaux, j’ai multiplié le nombre de cases restant par cinq, qui est la moyenne du nombre de personnes qui y passent la nuit ; les chefs ont plusieurs cases ; il y a aussi certains sofas privilégiés qui ont une case pour eux seuls et leurs femmes, mais je n’en ai pas tenu compte.
Sur ce millier de personnes, il faut déduire tout le personnel non combattant, femmes, captives, gamins, palefreniers, griots, forgerons, selliers, tailleurs, les Bambara qui ne font que les corvées et ne sont pas armés, quantité de fabricants de gris-gris et autres non-valeurs qui seraient trop longs à citer ; ils constituent certainement au moins la moitié de la population d’un diassa. Il resterait 500 combattants ; si je porte ce chiffre à 600, je suis bien au-dessus de la vérité, car Kémébirama, qui commande un des plus grands diassa, m’a fait l’honneur de me présenter tous ses guerriers. Il les avait fait accroupir autour de lui sur une petite place de rassemblement au milieu du diassa ; la plupart d’entre eux avaient le tour des yeux noirci au _kalli_ (antimoine), ce qui les rendait hideux. En me les présentant, il me dit d’un air fier : « Regarde, voilà tous mes guerriers, ils sont nombreux. » Mon domestique d’une part, et moi de l’autre, nous nous sommes amusés à les compter ; lui, en a trouvé 320 et moi, 340. Je maintiens cependant mon chiffre de 600, il vaut mieux apprécier en plus qu’en moins.
Il y a 7 grands diassa à 600 hommes 4200
4 petits à 100 hommes au maximum 400
Le poste d’observation 50
Les sofas de Natinian et les 18 tirailleurs de l’almamy 50 ---- Total général 4700 hommes (en chiffres ronds 5000)
Sur ces 5000 hommes, il y en a 140 de montés ; dans ce chiffre sont compris les chefs, l’almamy, les griots, etc. Comme je l’ai dit plus haut, ces montures n’ont que le nom de cheval, aucune d’elles ne serait capable de faire pendant trois jours de suite 30 kilomètres par jour.
Et dire qu’on a osé surprendre la bonne foi de nos meilleurs journaux de Paris, en leur faisant insérer dans leurs colonnes que le père de Karamokho était roi de 150 contrées, et qu’il pouvait aisément mettre 50000 hommes en ligne[21].
On a été jusqu’à qualifier Samory d’_Alexandre du Soudan_. On aurait mieux fait de le traiter de pourvoyeur d’esclaves.
Actuellement Samory a donc, d’après nos calculs en chiffres ronds, 5000 hommes ; au début de cette campagne (mois d’avril dernier), il avait bien un millier d’hommes de plus, car la mortalité a clairsemé ses rangs : le feu, les déserteurs, les blessés et surtout la famine en sont les causes principales ; il devait avoir également un nombre de chevaux beaucoup supérieur, peut-être double (250 ou 300).
J’ai eu déjà occasion de parler des convois de vivres, mais je n’ai pas fixé le nombre de porteurs arrivant en moyenne par jour au camp. Pendant l’aller et mon séjour j’ai pu à peu près me rendre compte qu’il arrivait environ 200 _foufoutigui_ par jour, ce qui fait environ 2000 kilos de denrées, qui, si elles étaient réparties équitablement et à raison de 250 grammes par homme (juste ce qu’il faut pour ne pas mourir), permettraient de distribuer 8000 rations par jour. Mais il n’en est pas ainsi, et beaucoup de chefs de l’entourage de l’almamy et certains personnages ne se contentent pas de si peu et puisent à pleines mains, tandis que 5000 malheureux sur les 10000 combattants et non-valeurs meurent littéralement de faim. C’est ce qui explique la grande quantité de cadavres qui jalonnent la route.
Pour vivre, ces malheureux vont par bandes dans les lougans des villages abandonnés, y coupant du fonio, des tiges de maïs, et errent dans la brousse pour y déterrer des _fikhongo_[22] et des racines. La nuit, ils cherchent à se voler les uns les autres, et malheur à celui qui ne se couche pas sur sa peau de bouc ou son sachet à vivres ! Du sel, l’almamy et les chefs seuls en ont.
Nous venons de voir comment les troupes sont alimentées en vivres ; nous allons maintenant examiner comment elles sont ravitaillées en munitions. Samory reçoit fort peu de poudre fabriquée dans le pays même ; le soufre fait défaut, il vient des comptoirs européens, et la poudre indigène n’est pas autant prisée que celle qui vient d’Europe.
La quantité de poudre consommée est considérable. J’ai calculé que Samory a dû dépenser à peu près 800 captifs par mois pour l’achat de sa poudre. Un simple calcul suffira pour le démontrer.
L’armée de Samory était de 5000 hommes devant Sikasso ; en admettant que chaque homme ne tire que 5 coups de fusil par semaine, ce qui n’est pas énorme et bien au-dessous de la vérité, nous arrivons à 25000 coups de fusil par semaine à 0 gr. 040 la charge, total 1000 kilogrammes par semaine ; et, pendant 18 mois, 72000 kilogrammes de poudre.
Le prix d’un esclave à la colonne était d’environ 4 à 6 kilogrammes de poudre, suivant le sexe et l’âge ; il y en avait même, et c’était le plus grand nombre, les enfants, qui n’étaient payés que 2 à 3 kilogrammes ; mais nous conservons notre moyenne de 5 kilogrammes pour éviter d’apprécier en trop et de tomber dans l’exagération. Cela nous donne une dépense totale de 14400 esclaves pour la totalité de la campagne ou environ 800 esclaves par mois, vendus pour de la poudre.
Pour l’achat des chevaux, c’est encore pis : le plus bas prix d’un cheval à Ouolosébougou ou ailleurs est de 8 esclaves, et le plus élevé, de 24 ; prenons seulement comme prix moyen 10 esclaves et nous atteindrons de suite des chiffres qu’il est écœurant de transcrire, surtout quand on pense que pour entretenir un effectif moyen de 150 chevaux pendant près de deux ans il faut les renouveler quatre fois.
[Illustration : Intérieur du camp de l’almamy Samory.]
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Les troupes de l’almamy ne sont pas organisées en fractions qu’on pourrait appeler compagnie ou légion, comprenant un chiffre d’hommes toujours invariable, une sorte d’effectif réglementaire ; il n’existe pas non plus de grades bien définis. Voici les différentes appellations sous lesquelles on désigne chefs et soldats :
1o _Bilakoro_. Le bilakoro (qui ne porte pas de pantalons, mais le _bila_, comme son nom l’indique) est une sorte de vélite. Voici comment il est recruté :
Quand on prend un village ou que l’on opère une razzia, tous les prisonniers (femmes et enfants seulement, car tous les guerriers pris sont décapités) sont amenés à l’almamy, qui prend la moitié des femmes et des filles pour lui, l’autre moitié des prisonniers revient au chef et aux guerriers qui ont opéré la prise.
Tous les garçons et jeunes gens ont immédiatement la tête rasée à l’ordonnance et sont confiés à des chefs qui eux-mêmes en répartissent une partie entre leurs meilleurs sofa. Les gamins prennent dès lors le titre de bilakoro, et leur première fonction est de soigner les chevaux. Quand le maître monte à cheval, le bilakoro porte son fusil et le suit au pas de course ; plus tard, quand son chef est riche en fusils, on lui en donne un (vers l’âge de quatorze ou quinze ans). Certains chefs ne commandent que des bilakoro, par exemple Kali, chef de Faraba (entre Kangaba et Ouolosébougou), il est appelé Bilakorotigui, parce que son commandement ne comprend qu’une bande de galopins de ce genre. Qu’on juge de la résistance que peut opposer un groupe de ces guerriers à des hommes faits et rompus à la guerre.
2o Le _kourousitigui_ est un guerrier d’un âge raisonnable ; il est marié et n’est soldat que momentanément ; il n’a jamais ou rarement un commandement.
3o Le _sofa_. Après avoir fait plusieurs expéditions, les bilakoro sont autorisés à porter le pantalon ; ils suivent le chef duquel ils relèvent quand il part en expédition ; quelquefois ils gagnent un cheval ou un ou plusieurs captifs à la suite d’une campagne heureuse. Plus tard, quand ils ont mérité la confiance de l’almamy, ils tiennent garnison dans les villages et n’ont d’autres fonctions que de manger le peu qui reste aux malheureux habitants. Ils deviennent quelquefois _dougoukounasigui_.
4o Le _sofakong_ (à la tête des sofa)[23]. Ce sont des sofa qui se sont particulièrement distingués dans une expédition ; pour les récompenser, leur chef leur donne quelques hommes à commander, le chiffre varie suivant que le _kélétigui_ a peu ou beaucoup d’hommes.
5o Le _kélétigui_ ou _kongtigui_ est un personnage ; il commande le territoire en temps de paix, et en temps de guerre il emmène tout ce qui est valide et possède un fusil dans sa région. Les frères de l’almamy et Alpha, Fali, Baffa, etc., sont ou kongtigui ou kélétigui, suivant qu’ils agissent isolément ou sous les ordres de l’almamy.
On voit que cette soi-disant armée n’est encore qu’une _bande_ bonne à jeter l’épouvante parmi de petites peuplades et incapable d’inspirer aucune crainte à des troupes instruites à l’européenne et possédant une arme à tir rapide.
Ces guerriers ne reçoivent aucune instruction militaire, la plupart ne savent pas tirer un coup de fusil. Les charges de poudre, beaucoup trop fortes, produisent un recul très gênant ; et la poudre indigène, brûlant très lentement dans le bassinet, fait long feu. Ce sont les deux causes qui font détourner la tête au tireur, et au moment de faire feu l’arme n’est jamais en direction.
Tous les chefs auxquels j’ai parlé de leur ordre de combat m’ont dit que les guerriers marchaient tout simplement autour de leur chef, et tiraient des coups de fusil. Au moment de l’assaut, ils poussent le cri répété de _couâ ! couâ !_ qui rappelle celui du canard ; les chefs brandissent en l’air leur sabre ou la hache de guerre qui sont les emblèmes de commandement.
La hache est généralement en argent et très mince ; elle est toujours renfermée dans un étui en peau de chat-tigre dont la queue est cousue après la poignée et sert d’ornement. Cette hache de parade est portée par un bilakoro.
Quelques chefs ont des pavillons : ce sont simplement des morceaux d’étoffe (du calicot ou de la guinée) noués à un bambou ou une tige de mil. Ces drapeaux ne sont pas des emblèmes, on n’attache aucune importance à leur prise, ils ne servent qu’aux ralliements.
Le noir de ces régions ignore le sentiment d’honneur des peuples civilisés pour leur drapeau, et jamais il ne se fait tuer pour lui.
Les guerriers de Samory semblent avoir emprunté le pavillon aux troupes toucouleur d’Ahmadou, chef du Nioro, qui, d’après ce que nous apprend Mage, ont un semblant d’organisation.
Les instruments servant aux sonneries sont très variés ; les griots[24] tirent des sons de toutes les cornes d’animaux. La plus répandue est le _boudofo_ (corne de _dagué_, sorte d’antilope) qui est simplement percée d’un trou près de l’extrémité, et le _bourou_, instrument donnant à peu près les mêmes sons et disposé de la même manière, avec cette différence qu’il est fabriqué avec une défense d’éléphant.
Les sonneries que l’on peut faire à l’aide de ces instruments sont naturellement très limitées, j’en ai toujours entendu tirer les mêmes sons, cependant ils sont très facilement compris, vu que le matin de bonne heure cela veut dire « En route ! » et le soir « Halte ! nous campons ici ».
[Illustration : Un _tabala_ et ses deux porteurs.]
Le vrai instrument avec lequel on peut donner des ordres est le _tabala_, que nous pouvons comparer à notre tambour.
Le tabala est d’une pièce, et creusé dans du diala ; son diamètre varie entre 40 et 50 centimètres ; dans l’intérieur se trouvent quelques _bassi_ (amulettes). Le dessus est tendu d’un morceau de peau de bœuf qui est assujetti par des lanières ; sur cette peau et vers la circonférence il y a généralement un endroit dépourvu de poils sur lequel on voit une inscription en arabe commençant toujours par : _El hamdou lillahi_. « Louange à Dieu », etc.
Ce tabala est porté par deux hommes, à l’aide de deux fortes poignées en lanière dont il est muni ; entre les deux porteurs marche le griot, qui des deux mains frappe du _tabala khalama_ (la plume à écrire du tabala). Ces khalama sont en fort cuir et en forme de boudin ; l’intérieur est rempli de graines et de bourre de coton ; deux solides lanières constituent les poignées.
Avec cet instrument les griots obtiennent une douzaine de batteries différentes au moyen desquelles ils transmettent les ordres de leurs chefs.
Parmi ces batteries on m’a cité : « En avant ! » « Aux armes » « Cessez le feu ! tout est fini » « En retraite ! » « Du secours ! » « Rassemblement à gauche ! », « à droite ! » « La charge ! » « Garde à vous ! ».
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Le camp est très tranquille : à part des coups de fusil isolés qui se succèdent presque sans interruption, le silence n’est troublé que par les cris de quelque captif qui reçoit une rossée. L’aspect est loin d’être celui d’un camp français, où il règne toujours un peu de gaieté, même dans les moments difficiles. Dans le diassa de Birayma, on m’a cependant gratifié d’une séance de _Mokho missi kou_, sorte de croquemitaine ou de polichinelle qui amuse les guerriers par ses propos et ses contorsions.
Il était habillé d’un vêtement en cotonnade rouge d’une seule pièce, avec les jambes et les manches très collantes, et coiffé d’un bonnet rigide hérissé de queues de vache. Au bonnet est cousu un morceau d’étoffe cachant la figure, qui est percé d’une ouverture pour la bouche et de deux autres pour les yeux ; autour de ces trous sont brodés des ronds en cauries.
Dans une musette en guinée qu’il portait en bandoulière se trouvaient des grelots et de la ferraille. Le bas des jambes était muni de sonnettes. Dans les mains il tenait quelques queues de vaches qu’il agitait en causant.
De temps à autre, le soir, vers huit ou neuf heures, sur un signal donné par le tam-tam de l’almamy, une courte batterie de tam-tam se fait entendre sur toute la ligne ; aussitôt après, tous les guerriers poussent une série de cris aigus et désordonnés qu’il est difficile de comparer à autre chose qu’à de véritables cris de bêtes féroces. Dès que le silence est rétabli, on entend un seul cri d’ensemble qui part de Sikasso et des diassa de Tiéba. Ce cri est un _hou_ allongé ressemblant à un rugissement ; on sent qu’il sort de poitrines mâles et que les défenseurs sont nombreux.
Il y a souvent des alertes de nuit, ce sont des malheureux qui volent des vivres, et qu’on poursuit à coups de fusil en criant : _A minna !_ « Attrape-le ».
[Illustration : Mokho missi kou.]
Dans la soirée j’ai eu la visite de Karamokho, accompagné d’un kokisi ; je lui ai parlé longuement de la triste situation que son père s’est créée en commençant cette guerre contre Tiéba, de la famine qui désolait les régions que je venais de traverser, des cultures qui restent en friche, du dépeuplement de son pays, des cadavres qui jalonnent la route, du mécontentement général que cause la guerre, et surtout du tort qu’elle fait à nos traitants de Médine et aux marchands en général. Enfin je lui ai parlé de l’éloignement de sa base d’opérations, de la périlleuse situation de son unique ligne de ravitaillement, de ses troupes fatiguées, de ses chevaux hors de service et du peu de progrès qu’il a fait vers Sikasso, depuis six mois qu’il est là, puisqu’il n’a même pas réussi à s’emparer d’un seul des diassa de Tiéba. J’ai essayé par tous les moyens de lui faire comprendre qu’il avait tout avantage à signer une paix qui ne pouvait qu’être honorable pour lui. Je lui proposais à cet effet d’aller voir Tiéba, et de chercher ainsi à les amener sur un terrain d’entente. Karamokho me dit : « Ce que tu dis est vrai, mais l’almamy ne voudra pas faire la paix ; il m’attend, je vais aller lui dire tout ce que tu m’as dit. »
Une heure après, l’almamy vint dans ma case ; je recommençai mon plaidoyer en faveur de la paix, c’était du temps de perdu.
A tout ce que je venais de lui dire il ne sut me répondre qu’une chose : « J’ai dit, en parlant de Bissandougou, que je rapporterais la tête de Tiéba, et il me la faut. Je resterai ici encore deux, trois ans s’il le faut, mais je veux sa tête. »
Je lui fis remarquer qu’il pourrait devenir dangereux pour lui de prolonger ainsi le siège de ce village, et lui fis comprendre que dans quelques mois la famine sévirait d’une façon très intense, son pays n’ayant presque pas fait de culture cette année. Il en convint et me dit : « Si les Français sont contents de me voir finir la guerre, ils m’enverront les 30 hommes et les canons que j’ai demandés. »
Je lui fis observer qu’il avait grand tort de compter absolument sur ce renfort. « Le colonel commandant supérieur, lui dis-je, n’est pas si content de toi : tu as commencé cette guerre sans nous en parler et maintenant tu demandes brusquement du renfort ; de plus, une lettre de recommandation du colonel que je t’ai adressée est restée cinquante jours sans réponse ; tout ce que tu fais là est loin de prouver ta reconnaissance envers nous. » Après avoir faiblement protesté et _nié_ avoir reçu la lettre du colonel Gallieni, il refusa formellement d’user de moi ou de tout autre comme négociateur de la paix. Il lui faut « la tête de Tiéba ».
Je priai l’almamy de bien réfléchir à tout ce que nous venions de dire ensemble, et puisqu’il ne voulait pas user de moi, je lui demandai à repartir le surlendemain pour continuer ma mission ; il acquiesça à ma demande et me parla de ses bonnes relations avec des chefs dans l’Est : « J’étais sûr d’être partout bien accueilli sur sa recommandation » (!!).
J’ignore jusqu’où va mener la sotte vanité de ce souverain despote. Voici en résumé la situation des deux belligérants.
Sikasso, comme on l’a vu, n’est bloqué sérieusement qu’à l’ouest, et les diassa extrêmes d’Alpha, de Baffa et de Liganfali ne sont qu’une faible menace vers le nord et le sud ; la plupart du temps, même, ces deux diassa sont coupés de leurs communications avec les autres diassa[25] par les troupes de Tiéba ; ce cas s’est présenté deux fois pendant mon séjour au camp.
Sikasso[26] est à la porte du pays de Tiéba, et n’offre aucune difficulté pour le ravitaillement ; ses communications sont libres avec presque tout son pays, et du jour où il plaira à Tiéba de s’en aller avec tout son monde, Samory ne pourra l’en empêcher ; il ne le saura même pas de suite.
Les troupes de Samory sont du reste incapables d’enlever un diassa à Tiéba. Les assiégés sont si peu inquiets qu’ils se livrent à leurs cultures. Les garnisons des diassa de Samory n’osent placer que deux ou trois sentinelles doubles chacun, et à moins de 200 mètres en avant de leur front. Les hommes de Tiéba les enlèvent très souvent, ainsi que les chevaux qui sont en pâture autour des diassa. Somme toute, Tiéba est maître chez lui dans un rayon de 1500 à 1600 mètres vers l’ouest, et tout l’est n’est pas menacé. Il ne manque pas de vivres, dit-on, ses États sont plus peuplés que ceux de Samory, et il peut encore faire venir des denrées des pays de l’intérieur avec lesquels il a conservé de bonnes relations.
Le pays de Samory est pauvre, absolument depeuplé et épuisé ; si le siège se prolonge jusqu’en mars ou avril, tous les vivres auront disparu, car cette année on n’a presque pas fait de cultures. D’autre part, la ligne de ravitaillement est pillée journellement par les Bambara du nord et les gens de Dioma. Les Bilakoro de Natinian ne sont pas de force à surveiller une route de plus de 200 kilomètres de longueur.
Le Ganadougou et la région de Kourala ne sont pas absolument soumis : au moindre revers, ces gens-là se tourneront contre Samory. Tengréla et les villages du Bagoé, de Fala à Papara, peuvent en un jour se porter vers Bénokhobougoula et couper la ligne de ravitaillement, qui passe dans le Sibirila pour atteindre la ligne principale au Bagoé.
En outre, je crois ses troupes moins bonnes que celles de Tiéba, qui le harcèle tous les jours et cherche à lui enlever ses diassa. — L’almamy doit le savoir, car il n’a jamais rien tenté de ce genre-là, et si ce n’était la terreur qu’il inspire, ses guerriers ne tiendraient pas, mais il coupe si souvent des têtes qu’on n’ose désobéir. A ce propos, Kali m’a conté que, lorsque l’almamy a appris que nous n’étions qu’une poignée d’hommes à l’affaire du marigot de Kokoro, il a fait couper la tête aux huit chefs dont les troupes avaient pris la fuite les premiers.
Jamais il n’osera donner l’assaut au village, et il en est à 2 kilomètres au bout de six mois de lutte.
Sur quoi compte-t-il ? sur des défections probablement, ou sur des alliés imprévus ? je l’ignore.
Admettons que Tiéba se retire dans quelques mois, l’almamy fera son entrée dans une ruine, car son adversaire aura emmené tout son monde à l’intérieur ; il lui faudra donc imaginer une guerre plus profitable comme compensation pour ses chefs et ses guerriers. Ces derniers ont perdu leurs chevaux et échangé successivement leurs captifs contre des vivres que les marchands vendent un prix fabuleux aux affamés de la colonne. Où portera-t-il la ruine ? vers le nord ou vers Tengréla ? il n’en sait peut-être rien lui-même, mais il sait qu’il lui faudra se procurer à tout prix des chevaux et des captifs.
_Jeudi_ 29. — Karamokho a été plein de prévenances pour moi aujourd’hui ; je suppose qu’il a quelque chose à me demander ; dans la journée, il est venu me chercher pour me faire voir qu’il sait écrire son nom en français.
Je lui griffonne quelques mots en arabe qu’il va porter à son père. Samory me demande s’il y a des Français qui savent bien lire le Coran : quand il apprend que nous avons de très forts arabisants qui ont traduit des livres et des documents ayant trait aux pays des noirs, il m’exprime son étonnement ; je profite de cela pour lui parler de l’ancien empire de Mali, mais il est très ignorant de l’histoire et de la géographie de son pays ; il connaît cependant Mansa Sliman, puisqu’il m’a cité les actes principaux de son règne. Plus tard, il m’a parlé de la canonnière partie pour Tombouctou. Je me suis aperçu qu’il ne savait pas que le Niger coulait de Bourroum vers Say, le Noufi et la mer ; il croyait qu’il allait à la Mecque !
Bref, jamais l’almamy ni Karamokho n’ont encore été si aimables qu’aujourd’hui ; vers dix heures du soir Karamokho vient pour me parler : comme je dormais, Diawé le renvoie.
_Vendredi_ 30. — Dès le petit jour Karamokho vient dans mon gourbi pour me dire que son père ne veut pas me laisser partir : « Les chemins ne sont pas bons, mon père veut que tu attendes ici que Sikasso se soit rendu, il prendra ensuite quelques villages sur ta route et enverra beaucoup de captifs à l’almamy de Kong, qui te laissera passer. »
Je lui fis observer que ma place n’était pas dans le camp de l’almamy, que j’étais chargé d’une mission qu’il me tardait de remplir dans les plus brefs délais ; que mon convoi était sans chef à Bénokhobougoula, que ma présence y était nécessaire et qu’il ne fallait pas songer à me retenir ici plus longtemps. Son père vient quelques instants après, et essaye de me retenir par des arguments sans valeur. « Avant que cette lune soit finie (quinze jours), Sikasso sera pris. Je vais recevoir des renforts, et, du reste, les hommes de Tiéba meurent de faim dans le village.... Tiens, me dit-il, voilà justement un déserteur qui est arrivé cette nuit, interroge-le toi-même, tu verras que c’est la fin, tous les hommes de Tiéba désertent. »
« Si tu es si sûr de ton affaire, il est inutile de nous demander des troupes de renfort et de te faire construire cinq cases en pisé, lui dis-je ; je ne crois pas du tout à la fin prochaine de cette guerre. Quant à la famine qui règne dans le camp de ton ennemi, tu as pu t’en rendre compte ce matin par le bras du Sénoufo que le garanké de Liganfali t’a apporté. » En effet, quelques instants auparavant, cet homme avait apporté un bras ; la section était faite au gras du bras, et les chairs étaient entourées d’un épais bourrelet de graisse qui était loin d’indiquer le manque de nourriture.
Je n’ai pas voulu faire l’affront à Samory de lui dire que je connaissais son déserteur et que c’était un homme de Tiérou, près de Ténetou, qu’il venait de me présenter avec tant d’impudence. Je voulais à tout prix éviter de le froisser et lui renouvelai mon désir de partir dans la journée comme il en avait été convenu.
« Tu attendras bien huit jours ici, car le _chef du Pourou_ (sic) doit venir me voir et il t’emmènera jusqu’à Kong. » Comme je n’avais jamais entendu parler de ces pays, je demandai quelques explications, et l’almamy me montra l’est, sans pouvoir me donner de renseignements[27] ni de direction précise.
Je promis à Samory de rester à Bénokhobougoula jusqu’à la nouvelle lune (18 octobre) et d’y attendre le chef du Pourou (?) et le courrier qui m’annoncerait son arrivée et me manderait pour conférer avec lui. Cela ne le satisfit pas, car il chercha à me faire comprendre que, s’il voulait, il m’empêcherait de partir. Karamokho, qui était présent, ajouta : « Oui, si les Français, à mon arrivée à Bordeaux, m’avaient dit : « Tu n’iras pas plus loin », j’aurais bien été forcé de revenir. »
On voit par cette aimable réflexion combien son voyage en France lui a peu profité et comme il nous connaît peu, nous qui lui avons offert une si large hospitalité.
Je lui fis remarquer que mon cas n’était pas le même, que je ne demandais rien à l’almamy, si ce n’est la _permission_ de traverser ses États _placés sous notre protectorat !_ et posai catégoriquement la question à Samory : « Veux-tu, _oui_ ou _non_, me laisser traverser ton pays et me faciliter mon voyage ? »
Le but que Samory voulait atteindre en me retenant devant Sikasso ne m’échappa nullement. L’almamy, très fin, pensait que la présence d’un Européen dans son camp aurait pour effet de faire croire à Tiéba que l’avant-garde d’une troupe de soldats français était arrivée, et, pour accréditer cette rumeur, il envoyait des émissaires de tous côtés annonçant l’arrivée de renforts et de canons.
De longues péroraisons succèdent à ma question, à laquelle il ne répond rien ; puis il me signifie qu’il ne me donnera pas de porteurs pour m’en retourner. Je pris congé de lui et de Karamokho et me retirai dans mon gourbi.
Une bonne tornade venait de mettre fin à cette discussion un peu orageuse, et j’étais décidé à partir à la première éclaircie. Une demi-heure après, au moment d’enfourcher mon mulet, un kokisi m’amène sept hommes pour porter mes bagages (trois peaux de bouc). Karamokho me demande de lui envoyer divers objets et me prie de les mettre à part pour que son père ne les lui prenne pas (_sic_).
Mon attitude énergique venait de me tirer de ce mauvais pas, et j’étais libre de m’en retourner à Bénokhobougoula, où mes tribulations allaient probablement recommencer.
Ce n’est pas sans une certaine satisfaction que je quittai le camp de l’almamy. Je me voyais déjà dans la situation de demi-captivité imposée à Mage et à Quintin, à Ségou, en 1862, et de la mission Gallieni, à Nango, en 1880-81.
Notre départ eut lieu à neuf heures du matin. A une heure de l’après-midi, nous arrivons à Natinian, où une forte tornade nous oblige à passer la journée.
Mes domestiques n’étaient pas moins heureux que moi ; ils craignaient qu’en résistant à Samory, ce dernier ne me fît un mauvais parti. « Si tu étais noir, me disait Diawé, Samory t’aurait coupé le cou, parce que tu n’es pas de son avis. » Je crois bien que mon garçon avait raison.
_Samedi_ 1er _octobre._ — Comme à l’aller, j’arrive à Kourala par une pluie battante ; dans la soirée, j’ai un peu rôdé dans les villages ; il y règne une sourde effervescence, et beaucoup d’hommes, me dit-on, viennent de rallier la colonne de Tiéba. Beaucoup de Sénoufo jettent en passant un coup d’œil sur ma case, mais aucun d’eux n’est obséquieux du reste, je n’ai pas encore trop à me plaindre des curieux. Je lie conversation et cherche adroitement à me faire renseigner sans éveiller leur défiance, et, pour cela, je ne prends jamais de notes devant eux. Quelquefois, quand ils sont là depuis un moment et qu’il n’y a rien à en tirer, mon domestique Diawé les renvoie en leur disant que je vais me baigner, et tout le monde s’en va.
Il m’est quelquefois pénible cependant de supporter cet entourage : tous ces gens fument, prisent et chiquent devant moi ; quand ils se mouchent, ils s’essuient les doigts contre le mur ; s’ils crachent, c’est également contre le mur, ils ont alors soin d’étendre le crachat avec la main.
Comme je perdrais certainement mon temps en leur donnant une leçon de civilité, je ne dis rien, c’est le plus sage parti à prendre.
_Dimanche_ 2 _octobre._ — Je m’arrête à Tiola, où j’arrive vers midi. A l’aller, je n’ai fait que traverser ce village, je me suis donc décidé à y faire étape ; d’autre part je vais tâcher de ne pas suivre tout à fait le même chemin pour le retour ; c’est du temps de perdu.
[Illustration : Types de Bambara et de Foula devant leurs cases.]
Dans la journée je me décide pour l’itinéraire Tiola, Saniéna, Komina, Bénokhobougoula. Saniéna et Komina avaient dans mes notes le qualificatif de grand marché, je voulais les voir.
_Lundi_ 3 _octobre._ — Je pars de bonne heure, impossible d’avoir un guide ; aussi, au lieu de passer par Sankorobougou, qui est le chemin le plus court, je fais un peu trop de sud et allonge ma route de trois kilomètres. Je traverse les ruines de Tountjila (3 villages détruits) et, peu de temps après, un joli ruisseau bien ombragé, à eau très claire, qui coule vers le nord. Un gamin me dit que le ruisseau s’appelle Kodialani (le bon petit marigot). Trois ruines nous séparent de Saniéna, on me les a nommées, ce sont Siracoroni, Noumoula, Foulanto ; ces villages ont été détruits par les gens du Ségou. Comme le reste de Ganadougou, ce pays est habité par des Bambara et des Foula Soumantara. Ces Foula sont mélangés aux Bambara et aux Sénoufo avec lesquels ils se trouvent en contact ; aussi ont-ils emprunté la façon de construire les cases aux Bambara, et la coiffure aux Sénoufo, le tatouage est mixte : il y a du Bambara et du Sénoufo.
Je crois ce peuple très travailleur ; il y a quatre ans, leur pays était encore florissant ; mais leur situation difficile entre Tiéba, Ségou et Samory devait les mener à la ruine. Autant que j’ai pu en juger, ces gens ne demanderaient qu’à vivre tranquilles. Du reste leurs petites vallées sont fertiles, la verdure qui borde les cours d’eau semble indiquer que le pays conserve de l’eau pendant toute l’année.
Saniéna était un village d’au moins mille habitants, actuellement il n’en compte plus que quarante. On me dit que dans la soirée je pourrais atteindre Komina. Je quitte cette triste ruine à 2 heures 30, et un quart d’heure après je traverse Tiékorobougou ; ce village a plus d’un kilomètre de long, mais il est également inhabité. En sortant de cette ruine, je me trouve sur les bords d’une rivière très profonde, dont on ne m’a pas révélé l’existence à Saniéna ; je la supposais exister plus au sud, c’est le grand collecteur de la région Kourala. Elle a 20 mètres de largeur.
A toutes les questions que l’on pose, les gens de ce pays répondent par un _an_ allongé ; mon domestique est désespéré de ne pouvoir obtenir d’autre réponse. Ce _an_ correspond pour eux tout aussi bien au _oui_ qu’au _non_ : c’est la réponse toute trouvée quand on ne veut rien dire.
Ce village m’a l’air tout particulièrement hostile à l’almamy, et j’y suis coté comme un de ses amis. Je m’adresse au seul homme qui soit dans le village, il dit qu’il remplace le chef trop vieux et m’affirme qu’il m’est impossible de traverser cette rivière si je ne fais un pont. Voyant que je ne pourrais rien apprendre de lui, j’envoie mon domestique rôder du côté de la rivière sous prétexte d’aller chasser, en lui recommandant de fouiller les abords pour trouver le passage. Deux heures après, il revient et me dit avoir vu déboucher un homme qui a pris la fuite en l’apercevant. Je l’accompagne et une demi-heure après nous découvrons un passage dans le faîte des arbres reliés entre eux par des lianes. Des perches, sur lesquelles il faut faire des prodiges d’équilibre pour ne pas dégringoler dans la rivière, relient les branches entre elles. Si l’on tombe, on est sûr de s’empaler sur les bois morts qu’on aperçoit par-ci par-là à quelques centimètres sous l’eau.
[Illustration : Passage de la rivière sur le faîte des arbres.]
La nuit était venue, nous couchons dans cette ruine, deux vieilles femmes m’offrent leur case, car il va tomber de l’eau. Le soir elles m’apportent quelques pistaches et une petite calebasse de fonio non pilé qui fait le régal de mon mulet.
_Mardi_ 4. — Le lendemain de bonne heure, nous effectuons sans incident le passage du cours d’eau ; sur la rive gauche se trouvent une dizaine de cases de culture qui portent le nom de Nakouna. La rivière que nous venons de traverser n’a pas de nom, on l’appelle simplement _Kô_. Nakouna n’est séparé de Komina que par les ruines de Faracouna.
[Illustration : Singes dans les ruines.]
Nous arrivons à Komina de bonne heure. Les premières ruines que nous traversons sont peuplées de singes verts de l’espèce que nous autres Sénégalais appelons singes de Podor, mais beaucoup plus grands. C’est la première fois que j’en vois depuis que je suis sur la rive droite du Niger. En mandé, on appelle ces singes _ouarra_.
J’ai compté dix-sept ruines à Komina, toutes sont assez grandes et devaient contenir au moins 2 à 300 habitants. Douze ont été habitées simultanément, ce qui portait la population totale de Komina à près de 4000 habitants comme on le voit. Sa perte date de l’arrivée dans le pays de Tari Mori, lieutenant de Samory. Il y a quatre ans, tous les habitants ont été vendus. Actuellement il n’y a plus qu’une cinquantaine d’habitants, disséminés dans deux ruines. C’est tout ce qui reste de la splendeur passée. Deux de mes hommes m’avaient parlé de Komina comme d’un des plus grands marchés de cette région ; ils y étaient venus en 1882, au moment où ce village était en pleine prospérité.
Mon hôte à Komina, qui était allé jusqu’à Saint-Louis, il y a cinq ans, me parle de cela tout bas, il me dit : « Du jour où l’almamy nous a pris, nous étions perdus, regarde ce qui reste ; moi qui suis du pays, j’ai vu à un moment donné les dix-sept villages pleins de monde ; tous les marchands venaient ici parce qu’ils vivaient presque pour rien ; un âne, dans le pays, coûtait 15 francs, notre terre est bonne, tout le monde était _nafouloutigui_ (riche). » Quelques instants après, il m’apportait une corbeille pleine de beaux citrons, presque aussi gros que ceux de France. Ces citronniers sont délaissés et disséminés au milieu des ruines ; dans celle où j’ai séjourné j’en ai vu deux.
Dans la soirée, ce brave homme m’a fait apporter une grande calebasse de _to_. Le to est un mets indigène connu par les Wolof sous le nom de _lakhlalo_ ; il a un avantage considérable sur les autres, c’est qu’il n’entre pas de beurre de cé dans sa préparation. Beaucoup d’Européens ont le goût de cette graisse en horreur. J’avoue que moi aussi j’ai été longtemps à m’y habituer.
On fabrique du to avec de la farine de maïs, de fonio, de sorgho ou de mil. On en fait une pâte un peu consistante et on la met par cuillerées dans de l’eau bouillante comme pour les _knepfl_ alsaciens.
Ces galettes sont servies avec une sauce faite à part et composée de feuilles de haricots, d’oseille, de baobab, de piments, de gombos et, quand on est riche, du sel[28]. C’est délicieux quand on n’a pas autre chose.
Renseignements pris, on me dit qu’il n’y a pas de pirogues en face de Tiékoungo et qu’il me faut aller à Ouaranina. De l’autre côté, sur la rive gauche du Bagoé, il y a un somono qui habite les ruines de Dodia, il possède une pirogue.
_Mercredi_ 5. — J’arrive à Ouaranina (70 habitants) de bonne heure ; une grande plaine inondée nous sépare de Badié, dont on aperçoit le rideau de verdure en quittant Komina. A sept heures du matin nous étions au bord du fleuve, mais nous n’y trouvons pas de pirogues ; mes hommes grimpent dans les arbres et hêlent le passeur, mais rien ne vient. Enfin à deux heures de l’après-midi, après avoir surveillé pendant sept heures les abords du fleuve, nous voyons à quelques centaines de pas sortir de la verdure deux hommes se dirigeant sur Ouaranina ; ils me disent qu’ils viennent de traverser le fleuve, que le piroguier fait le passage en cachette, l’almamy ayant défendu de passer ailleurs qu’au chemin de ravitaillement.
La pirogue qui leur a servi est très petite, disent-ils, trois de leurs camarades sont encore sur l’autre rive et vont aussi passer dans quelques instants. Diawé s’embusque dans les hautes herbes, le piroguier arrive bientôt avec les autres passagers et veut aussitôt pousser au large, mais, mis en joue par mon domestique, il regagne notre rive. Je plaisante le somono sur cette aventure, et il rit de bon cœur. Après lui avoir donné une pipe et des hameçons je suis tout à fait son ami, il redevient de bonne humeur en nous traversant.
[Illustration : Le piroguier mis en joue par le domestique.]
Le Bagoé est aussi large ici qu’au chemin que j’ai suivi pour me rendre à Sikasso, il n’a pourtant pas encore reçu le Banifin, ni la grosse rivière de Tiékorobougou. Sur ses bords, il y a quelques coquilles d’huîtres laissées par les eaux, qui ont déjà baissé d’environ 20 centimètres.
Le passeur m’apprend que le Bagoé est formé de plusieurs rivières nommées Banifing, qui passent à l’ouest de Tengréla et que le fleuve lui-même passe au nord de cette ville. Je connaissais déjà une partie de son cours par un itinéraire de Tengréla à Sikasso qui coupe le Badié à Maribougou et par l’itinéraire Caillié qui le coupe à Fala.
Les pirogues peuvent aller partout, quoiqu’il soit guéable en beaucoup d’endroits en février ; mais on évite de le traverser à gué à cause des caïmans. Ce batelier dit qu’il ne connaît pas de chute et qu’il sait que le fleuve va dans le pays de Ségou ; mais c’est tout ce qu’il sait. Un hippopotame tué à Kanakono, près de Tengréla, avait été charrié jusqu’ici. Très étonné de voir le batelier si bien renseigné, je l’interroge sur Tengréla ; il m’affirme qu’on y va d’ici en cinq jours à pied, ce qui rapprocherait beaucoup plus Bénokhobougoula de Tengréla, si son renseignement est exact.
La rive gauche est inondée aussi. A 500 mètres du fleuve se trouvent Dodia, deux villages ruinés, un seul habitant, le piroguier. Nous continuons encore le soir même notre route et, après avoir traversé un joli ruisseau qui a son confluent à côté de Dadio, nous arrivons à Zangouéla. Ce village se compose de quatre ruines dont l’une contient une vingtaine d’habitants ; nous y passons la nuit, quoique peu éloignés de Bénokhobougoula ; mais il y a des terrains vaseux à traverser, et de nuit on ne peut effectuer le passage du Baniégué.
Quoique je possède une moustiquaire en bon état et que j’aie eu soin de la faire établir avant de me coucher, il est impossible de fermer l’œil à cause des moustiques, c’est du reste la vingtième nuit que je passe ainsi, c’est-à-dire avec deux ou trois heures de sommeil.
_Jeudi_ 6. — En sortant de Zangouéla on tombe dans la plaine herbeuse que traverse le Baniégué qu’on longe pendant trois quarts d’heure avant d’arriver au point de passage ; ce terrain est difficile à traverser, il y a des endroits où hommes et animaux enfoncent jusqu’au jarret.
Un hourrah de joie m’accueille à mon arrivée : mon personnel, que j’avais dirigé du Baoulé directement sur Bénokhobougoula, est sur la rive opposée et salue mon retour. Le voyage de mon convoi s’est effectué sans incident, les ânes sont relativement en bon état et les bagages ne sont pas tombés trop souvent à l’eau, mais mes malheureux noirs ont eu toutes les peines du monde à se procurer juste de quoi ne pas mourir de faim.