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CHAPITRE III

Limites, superficie, population, système orographique et hydrographique, productions, description des diverses régions qui constituent le domaine de Samory. I. Région entre Niger et Milo. II. Régions situées au nord du Ouassoulou. III. Région située à l’ouest du Ouassoulou. IV. Le Ouassoulou, grande route commerciale qui le traverse. V. Provinces au sud du Ouassoulou ; un peu d’histoire. VI. Provinces situées à l’est du Ouassoulou. — Ganadougou. — Provinces Siène-Ré ou Sénoufo. — Le groupe sud Folou, Kabadougou, etc. — Itinéraires et région entre le Ganadougou et le Ségou. — VII. Provinces placées sous le protectorat de Samory. — Le Toukoro, le Gankouna, le Toma. Demba, mon esclave toma libéré, sa passion pour la viande de chien. — Le Ouorodougou et sa division territoriale. Les chemins qui mènent au marché à kolas. — Quelques mots sur les Lô et le commerce du kola. — Le courtage dans cette région — Difficulté de pénétrer dans cette région. — Histoire de Samory. — Version de la cour. — Ma version. — Les débuts de la fortune de l’almamy. — Résumé succinct de ses conquêtes par ordre chronologique. — De la façon dont son pays est administré. — L’esclavage est florissant chez lui. — Son pays est à peu près ruiné. — Causes de la dépopulation. — Pourquoi il y a lieu de protéger les confédérations et de supprimer les grands États nègres.

NOTES SUR LES ÉTATS DE SAMORY

Les limites politiques des États de Samory, placés sous notre protectorat depuis le commencement de l’année 1887, sont : au nord, les États du Ségou, gouvernés par Madané ; à l’est, les États de Tiéba, le Kantli et le Niéné (provinces ayant Tengréla et Bong comme capitales) ; au sud, le Ouorodougou et une série de petits États que nous énumérons plus loin, et qui, tout en se trouvant sous le protectorat de Samory, ne sont pas occupés militairement par ses troupes. Ces États s’étendent jusqu’aux confins de la république de Liberia, qu’ils limitent au nord.

A l’ouest, la colonie anglaise de Sierra-Leone et le Soudan français. Seul le Niger, depuis ses sources jusqu’à hauteur de Bammako, constitue une limite naturelle. Il sépare les États de Samory du Soudan français. A l’est, la frontière était jadis constituée par le cours du Bagoé, mais les incursions faites par les propres troupes de Samory et celles de son voisin Tiéba dans cette région ont singulièrement déformé la frontière. Aujourd’hui Samory possède, sur la rive droite du Bagoé, Komina et Fourou, tandis que Tiéba a comme pointe avancée sur la rive gauche une partie du Niénédougou avec nangalasou ; il a aussi enlevé à l’influence de Samory le Moro, le Kantli, une partie du Fadougou et le Niéné.

Ces pays forment actuellement une province autonome ayant Tengréla et Bong comme capitales, mais reconnaissant la suzeraineté de Tiéba.

La superficie des États de Samory occupés militairement est d’environ 160000 kilomètres carrés. Mais la surface totale de tous les États qui lui obéissent directement et de ceux qui ont accepté son protectorat atteint environ 300000 kilomètres carrés.

Quant à la population, elle est bien diversement répartie comme densité.

Ainsi, dans un trajet de 400 kilomètres j’ai traversé 36 ruines et 36 villages habités, dont la population totale s’élève à 4200 habitants environ et qui se répartissent comme suit :

Villages ayant de 500 à 800 habitants 3

— — 150 à 300 — 7

— — 60 à 100 — 5

— — 20 à 50 — 17

— au-dessous de 20 habitants 4 -- Total 36 villages.

Les villages sont distants les uns des autres de 11 kilomètres en moyenne ; nous trouvons donc que, pour une superficie de 4400 kilomètres carrés, la population est de 4200 habitants, ce qui fait un peu moins d’un habitant par kilomètre carré ; — mettons un.

Dans la superficie totale des États de Samory, qui s’élève, comme nous l’avons vu, à 160000 kilomètres carrés, nous pouvons affirmer que les trois quarts du territoire sont semblables comme désolation à ce que nous avons visité, et que l’autre quart a une population qui d’après nos renseignements n’excède pas 4 habitants par kilomètre carré, ce qui ferait, d’une part, pour les pays dévastés, 120000 habitants ; pour les provinces plus favorisées, 160000 habitants ; au total 280000 habitants.

Si ces 280000 habitants n’ont fourni que 6000 guerriers au début des hostilités avec Tiéba, et environ 3000 sofa répartis sur tout le territoire, nous trouvons qu’il y a un homme armé d’un fusil sur trente habitants ; cette proportion peut paraître faible pour un pays qui est en guerre depuis près de dix ans. Mais chez Samory il existe une grande quantité d’individus valides qui échappent au service militaire parce qu’ils font partie de castes qui ne peuvent fournir des guerriers. Les Bambara ne sont jamais armés, ils constituent cependant plus de la moitié de la population ; enfin, les femmes, qui sont plus nombreuses que les hommes, et les chefs de famille (_soutigui_) sont toujours exempts. Toutes choses considérées, on voit qu’au contraire, les États de Samory fournissent une proportion de guerriers plus considérable que celle que mettent sur pied les grandes puissances européennes en cas de mobilisation.

En 1879-80, la densité de la population des régions de l’est du Niger était considérablement plus forte. La mission Gallieni parle de quinze habitants par kilomètre carré pour le Ségou et les pays toucouleur ; quoique les pays mandé n’aient pas été visités à l’époque, les nombreuses ruines de date récente que j’ai trouvées, et la plupart des villages presque abandonnés que j’ai vus, me permettent de dire que si actuellement les États de Samory n’ont plus que 7 habitants par kilomètre carré, à l’époque il y en avait 10 ou 12, ce qui se rapproche visiblement du chiffre du Ségou.

Le système orographique du pays de Samory ne comporte pas de montagnes élevées, au dire des indigènes ; du reste, en jetant un coup d’œil sur la carte, et en étudiant le système des eaux dans cette région, il est facile, sans trop grande erreur, de dessiner la ligne de partage des eaux qui sépare les affluents de droite du Niger, des rivières côtières qui se déversent dans l’Atlantique à travers la république de Liberia.

Les hauteurs qui constituent cette ligne de partage des eaux semblent courir entre le huitième et le neuvième degré de latitude nord jusque vers le dixième de longitude, puis elles doivent sensiblement incliner vers le sud jusque vers le septième, contourner les sources du Bagoé, se prolonger vers le nord en courant vers le Bagoé (affluent de droite du Niger) et le Bandamma (rivière du Lahou) qui se déverse dans le golfe de Guinée, pour venir se rattacher au massif Natinian-Sikasso dont nous parlerons plus loin. Ce qui nous fait croire que vers le dixième degré de longitude la ligne de partage va gagner le septième de latitude, c’est que, d’après nos renseignements, les sources du Bagoé se trouvent entre le septième et le huitième de latitude. Le peu de longueur des cours d’eau qui se déversent du cap des Palmes au cap Lahou (Rio Cavalli, San Pedro, Sassandra, Fresco) semble du reste confirmer l’hypothèse que nous émettons et nous autoriser à rapprocher la ligne de partage de la côte.

D’après les indigènes, il faut chercher les points culminants de cette ligne de partage d’une part dans le Gankouna, d’autre part dans le Ngara-khadougou.

Le _massif du Gankouna_ (7 à 800 mètres de relief sur le terrain environnant) serait, comme forme et comme aspect, à peu près identique au massif de Kita : comme sur celui-là, il y a des villages sur le plateau et autour du massif. Ces villages seraient au nombre de onze.

Ce massif se prolonge par le Toukoro jusque dans le Ouorocoro, séparant ainsi le bassin du Yendou et du Milo de celui du Ouassoulou-Balé. Puis il détache les chaînes de collines qui viennent séparer les uns des autres les divers cours d’eau secondaires qui se jettent dans le Niger entre Siguiri et Kangaba.

De ce massif sortent le Yendou et le Milo avec leurs affluents, le faisceau des rivières de Kangaba formé par le Fié, le Sankarani et le Dibantoukoro, puis le Ouassoulou-Balé et ses affluents.

Le massif du Ngarakhadougou, de même altitude que le précédent, se prolonge par le Kabadougou, vers le Noolou et le Niéné, et lance de petits contreforts qui séparent le Ouassoulou-Balé du Baoulé et le Baoulé du Bagoé et de ses principaux affluents. C’est dans ce massif que le Baoulé et le Bagoé prennent leurs sources.

René Caillié, dans sa route de Kankan à Tengréla, a franchi tous ces cours d’eau ; mais il ne nous a pas rapporté assez de détails pour nous permettre de reconnaître leur plus ou moins grande importance.

La constitution géologique de la ligne de partage est, d’après les indigènes, analogue à celle des hauteurs de la rive gauche du Niger : elle serait constituée de schiste, de grès, d’agglomérés de fer très durs, et quelquefois de quartz. Caillié cependant nous signale dans sa marche de Timé à Tengréla la présence dans le sud de quelques petits pics granitiques isolés qui doivent probablement se relier au massif du Ngarakhadougou et faire partie de ce nœud orographique.

Les lignes de collines qui courent du sud au nord entre les divers affluents du Niger semblent être de peu d’importance comme relief, et se présenter sous forme de petits plateaux desquels descendent un grand nombre de ruisseaux et de petites rivières qui constituent autant de vallées fertiles, dans lesquelles se sont élevés la plupart des centres habités.

Dans plusieurs de ces vallées, les indigènes se livrent à l’exploitation de l’or, en lavant des alluvions ; mais le rendement n’a jamais été bien grand et est toujours resté inférieur à celui du Bouré et du Bambouk.

L’exploitation aurifère avait surtout lieu dans la région Samaya, Silouba, Sékou, à l’est de Siguiri.

Les vallées principales sont larges, à fond plat, et sujettes à de nombreux débordements, car il y a très peu de villages situés exactement sur les cours d’eau mêmes, les indigènes ayant surtout cherché à éviter les inondations.

Le Baoulé et le Bagoé que j’ai traversés coulent du reste dans des plaines couvertes de hautes herbes et en partie inondées en hivernage. Ce sont ces abords difficiles qui expliquent pourquoi les indigènes n’utilisent pas ces cours d’eau comme moyen de transport ; ce sont pourtant d’excellentes voies commerciales. On ne m’a pas signalé de chute sur ces rivières, dont les principales, le Ouassoulou-Balé, le Baoulé et le Bagoé, sont navigables, d’après les indigènes, pour des embarcations d’un faible tonnage et calant 50 centimètres.

La végétation se présente sous des aspects bien divers dans tout l’empire de Samory : dans les terrains ferrugineux, la végétation est rabougrie ; on y cultive le mil et le sorgho, et les bas-fonds seuls produisent du riz et du maïs ; c’est dans cette zone que l’on rencontre abondamment le cé (arbre à beurre).

Vers le 11°, aux cultures des céréales viennent s’ajouter les tubercules ; l’igname, le taro, la patate sont cultivés sur une grande échelle ; on y rencontre aussi plus d’arbres fruitiers ; le bananier et l’oranger y font leur apparition à l’état isolé. Enfin, à partir du 8°,30 on entre dans la zone du palmier à huile ; la végétation rabougrie fait place à la forêt dense ; les tubercules remplacent les céréales, et le kola, l’arbre à beurre.

Afin de faciliter l’étude des divers pays qui constituent actuellement les États de Samory, nous avons cru devoir employer une classification qui donne un peu de clarté, et répartir la description de ce pays en sept groupes distincts que nous allons successivement examiner.

Cette classification offre en outre l’avantage de correspondre à peu près à la division politique du territoire qui constitue actuellement l’empire de Samory :

I. Les territoires situés entre le Niger et le Milo ;

II. La région située au nord du Ouassoulou ;

III. La région située à l’ouest du Ouassoulou ;

IV. Le Ouassoulou ;

V. La région située au sud du Ouassoulou ;

VI. Le Ganadougou et la région située à l’est du Ouassoulou ;

VII. Et enfin les pays qui reconnaissent le protectorat de Samory, mais qui ne sont pas occupés militairement par les troupes de l’almamy.

I. De la région comprise entre le Niger et le Milo, nous n’avons que peu de choses à dire, une partie de ces territoires est tombée sous notre influence directe depuis les dernières campagnes du colonel Gallieni, et est rattachée en partie au commandement du Soudan français ; les autres, tels que le Sankaran, le Kissi et les régions ayant Falaba comme capitale, nous sont trop peu connus pour que nous nous y étendions davantage. Au moment où ces lignes paraîtront, ils seront tombés sous notre domination ; nous pouvons donc dès aujourd’hui les distraire sans inconvénient de notre étude et aborder les autres régions que nous avons été plus à même d’étudier et sur lesquelles nous avons plus de renseignements.

II. Le Bolé et le Safé, qui constituent les provinces nord, ont été pris sur le Ségou dans le courant de l’année 1882. Kémébirama, appelé aussi Fabou, frère de l’almamy Samory, ayant sous ses ordres Famako, chef de Tenguélé, près Ouolosébougou, fut chargé de cette conquête. Après avoir dévasté la région et s’être emparé de Tadiana, Cisina, Sanancoro, Sénou et Kola, ces deux chefs s’avancèrent jusqu’à Gouni en face de Koulikoro ; Kémébirama poussa même l’audace jusqu’à se porter sur Dougassou, dans le cœur même du Ségou. Mais là il fut repoussé par les cavaliers d’Ahmadou, et rejeté dans le Banan, où avec Famako il sema la dévastation.

Plus au sud, il existait trois confédérations habitées exclusivement par des Bambara qui vivaient en très bons termes avec leurs voisins de même origine, du Ségou. Le pays était relativement bien peuplé ; les nombreuses ruines que l’on traverse partout en sont un indice bien certain.

Les trois chefs les plus influents étaient : 1o Fotigui, qui commandait le Dialacoro, le Djitoumo et le Kéléya ; 2o Kémokho, qui exerçait son autorité sur le Kouroulamini, le Tiaka, le Baya, le Bolou et le Banimonotié ; 3o le chef du Banan.

Ces petits pays n’ayant pu opposer qu’une faible résistance, leurs chefs furent pris et décapités par ordre de Samory.

C’est le Banan qui était le pays le plus peuplé de la région ; actuellement il y a peut-être au grand maximum 40 villages où il y ait encore quelques habitants.

Il m’a été très difficile d’obtenir les quatre itinéraires que je possède à travers le Banan, ce pays, depuis la conquête, n’étant plus traversé par les marchands, qui, comme on le sait, recherchent les chemins passant dans les contrées peuplées.

Voici la liste des villages ayant quelque importance :

_Bougoula_ dans le Safé, _petit marché_, jadis très fréquenté à cause de sa situation sur la route Ségou, Dioumansonna, Ouolosébougou, Kangaré.

_Banko_, dans le Banan, _petit marché_ fréquenté il y a cinq ans encore par les marchands qui venaient de Yamina à Ténetou.

Faraba, grand village, pas de marché, entouré d’une enceinte en terre et d’un palanquement en bois (diassa), résidence d’un frère de Samory, Fabou, appelé aussi Kémébirama ou Birayma tout court, et d’un fils de l’almamy, _Masser Mahmady_.

Faraba est au centre du Tiaka, sur la route de Kangaba à Ouolosébougou.

_Ouolosébougou_, dont j’ai parlé plus haut.

_Kangaré_, près du Ouassoulou-Balé, marché moins important que celui de Ouolosébougou (tous les lundis).

_Kona_, sur la rive gauche du même cours d’eau, également dans le Baya, marché à kolas de la même importance que celui de Kangaré (tous les mardis).

_Kéléya_, composé de trois petits villages, population totale 600 habitants : il s’y tient un petit marché quotidien fréquenté seulement par les marchands résidant aux environs ; c’est un commerce tout à fait local et qui n’a aucune analogie avec ceux de Ténetou, Ouolosébougou, Kona et Kangaré.

Et enfin Ténetou, dont j’ai déjà parlé lors de notre passage.

Beaucoup d’autres villages avaient un petit marché ; la plupart d’entre eux ont aujourd’hui un chiffre d’habitants arrivant rarement à 100, et ne le dépassant jamais, de sorte qu’il ne se fait plus aucune transaction. La route la plus fréquentée est naturellement celle de Bamako, Ouolosébougou, Ténetou ; c’est par elle que vient tout le sel, et que les kolas sont dirigés sur le nord. En hivernage elle passe à Ourou et Bougoula ; en saison sèche on prend le chemin que j’ai suivi pour venir, c’est-à-dire par Tiérou et Bourgoula.

_a._ La route Ouolosébougou, Ségou, par Tamala, Bougoula, Dioumansonna.

_b._ La route Ouolosébougou, Tenguélé, Kangaré, Kona.

J’emploie le mot route, c’est chemin qu’il faudrait dire, car la plus grande largeur de ces voies de communication ne dépasse pas 1 mètre. Les autres chemins sont des sentiers peu ou point frayés du tout, dans lesquels on s’égare très facilement. Les cours d’eau sont, à de rares exceptions, pourvus de ponts. Je ne connais que ceux de Ouolosébougou et celui de Mono.

III. La région qui nous occupe comprend le Diouma, le Kourbaridougou et le Kouroulamini, qu’il ne faut pas confondre avec le Kouroulamini des environs de Ténetou. On a souvent une tendance à comprendre ces pays dans le Ouassoulou. Ces pays ont une histoire toute différente du Ouassoulou et ont eu leur sort bien plus souvent lié à celui des Mamby de Kangaba, de Niagassola et du Manding en général, qu’au Ouassoulou ; ils ont une histoire et une population à part.

Nous venons de voir que les populations situées au nord font partie du groupe bambara (famille mandé) ; ceux-ci au contraire font partie du groupe malinké de la même famille. Ils se rattachent aux populations mandé qui habitent plus au sud et n’ont rien de commun avec les Mandé métissés de Peul qui peuplent le Ouassoulou.

Leur histoire peut se résumer aux conquêtes de Kankan Mahmadou qui vivait dans la première moitié de ce siècle ; au delà, il ne faut pas chercher à savoir quelque chose.

Ce Kankan Mahmadou, qui avait placé sous sa domination toute la région située entre le Niger et le Sankarani, rêva pendant de longues années de faire la conquête du Ouassoulou, et lutta en vain contre un nommé Diéri, chef des Siène-ré, venu des environs de Tengréla. Ce Diéri vint l’assiéger jusque dans sa capitale, mais il fut tué au siège de cette place et Kankan Mahmadou ne lui survécut pas longtemps ; il a dû mourir il y a une quarantaine d’années. Ses fils Mori et Moriba luttèrent encore longtemps, cherchant à s’établir dans le Ouassoulou ; mais, battus à Kangouéla et à Niako en 1870, ils virent bientôt toute influence leur échapper. Les luttes contre le Sankaran, en 1875, et les diverses guerres qu’ils firent comme alliés de Samory, désagrégèrent peu à peu leur royaume. Le Diouma se sépara du Kouroulamini, et le Kourbaridougou échut bientôt en partage à Samory (1877).

Au commencement de 1879, Samory commença à envahir ces provinces ; il fit le siège de Kankan, qui après une résistance de dix mois se rendit.

Enfin en février 1882 il s’emparait du dernier centre de résistance, de Kéniéra. Le colonel Desbordes qui voulait secourir Kéniéra traversa le Niger le 25 février 1882 à Falaba, mais il arriva trop tard devant cette place, qui s’était rendue le 19 du même mois ;

Les centres principaux de cette région sont :

Kéniéra, sur la rive gauche du Kié ; il s’y tient un marché peu important ;

Kamaro, sur la rive gauche du Sankarani, petit marché, sur la route de Kéniéra à Ouolosébougou ;

Sansando, village assez important, situé près du confluent du Niger et du Milo, marché hebdomadaire ;

Khakan, village qui tire son importance par sa position sur le Milo, sur la route de Kangouéla et Dialacoro à Massaya (Sankaran) ;

Enfin Kankan, sur la route de Kouroussa (Niger) au Ouassoulou. Kankan a une mosquée et était, il y a une cinquantaine d’années, la capitale de toute la région sous le règne de Kankan Mahmadou.

Dans cette petite ville, dont l’importance a beaucoup diminué depuis que Samory s’en est emparé, il se tenait un marché très fréquenté. Au commencement de ce siècle, quand Caillié y passa, en 1827, il n’a pas manqué d’en parler comme d’un lieu où se faisaient beaucoup d’échanges.

Aujourd’hui, son marché est peu fréquenté et la ville renferme autant de ruines que d’habitations.

Par sa position un peu excentrique, par rapport aux grands courants commerciaux auxquels donne lieu le trafic du sel ou du kola, cette région n’est guère coupée que par des chemins fréquentés se rendant de l’est à l’ouest, reliant le Fouta-Diallo au Ouassoulou et menant du Milo vers Ténetou et Ouolosébougou. Du temps de Caillié, en 1827, la route qui passe à Kankan et de là se rend à Maninian et à Sambatiguila était une des routes les plus fréquentées de cette partie du Soudan ; elle reliait directement Sierra-Leone aux marchés à kolas.

Aujourd’hui cette route n’existe plus ; elle s’est reportée plus au sud, pour traverser des régions plus peuplées, et de Kankan elle se dirige sur Kalankalan, Ouomalé, à travers le Ouorocoro sur Maninian.

IV. Quoique je n’aie pas eu l’occasion de traverser la partie des États de Samory que l’on est convenu d’appeler le Ouassoulou, j’ai cependant voulu rapporter tous les renseignements que j’ai pu recueillir, si imparfaits qu’ils soient, notre turbulent voisin Samory pouvant bien nous forcer un jour ou l’autre à lui faire la guerre dans cette région.

Le Ouassoulou comprend le Gouana, le Gouanediakha, le Baniakha, le Lenguésoro et le Bodougou.

Les limites sont : à l’ouest, le Sankarani ; au nord, les rivières Dji et Molou, affluents de gauche du Baoulé ; à l’est, une partie du Baoulé et le Yorobadougou ; et enfin au sud, une ligne qui se confond assez sensiblement avec l’itinéraire suivi en 1827 par Caillié pour se rendre de Kankan à Maninian.

Cette région n’a encore été traversée par aucun Européen ; tous les officiers envoyés en mission chez Samory n’ont fait que longer le Ouassoulou ; seul M. Bonnardot, de l’artillerie de marine, s’en est approché en se rendant de Siguiri à Niako. Nous avons cependant six points sur lesquels nous avons pu nous appuyer pour la construction de nos itinéraires par renseignements ; Kéniéra, capitaine Delanneau, 1882 ; Kankan et Bissandougou, Péroz et Plat, 1887 ; Kangouéla, Dialakourou et Niako, lieutenant Bonnardot, 1889.

Nous avons déjà dit, à propos de Kankan, que le Ouassoulou avait eu de nombreuses luttes à soutenir contre Kankan Mahmadou et ses fils, dont la puissance s’est brisée, en 1870, contre Kangouéla et Niako. Depuis, ce pays commençait à se relever, lorsque, en 1874, Samory commença une série d’expéditions qui le firent maître du Lenguésoro, du Bodougou et du Baniakha, qui se rendirent sans lutter. En 1882, Samory s’emparait, à son retour de Niagassola, du Gouanediakha et du Gouana, les deux dernières provinces qui n’avaient pas encore reconnu son autorité.

Le Ouassoulou et les petits pays qui constituent sa ceinture étaient, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire plus haut, jadis bien peuplés ; les habitants, presque tous métissés de Peul, élevaient des chevaux, des bœufs et quelques moutons ; les cultures étaient réputées comme les meilleures de cette partie du Soudan.

Arrosé par cinq grandes rivières et leurs affluents, ce pays ne pouvait être que fertile. Dans la région Sékou, Silouba, Kéniéra, les femmes lavaient même un peu d’or.

Aujourd’hui tout ceci a bien changé, depuis que Samory s’est emparé de ce pays relativement riche ; il n’a fait qu’en tirer des esclaves ; le pays n’est plus peuplé et ne possède plus rien ; les villages qui figurent sur ma carte n’ont plus que quelques sofas pour habitants, et les grands centres qui avaient des marchés sont réduits à l’état de modestes bourgades de trois cents à cinq cents habitants. Ce sont : Gouanafarba, Koussan, Dialakourou, Niako, Lenguésoro[29], Kangouéla, Sékou et Kalako.

Il existe, en effet, une grande voie commerciale, du nord au sud, entre le Sahara et cette partie du Soudan qui, dans ces dernières années, a surtout produit des esclaves.

Les marchandises venant du nord sont les chevaux et le sel ; celles qui viennent du sud sont le kola et les esclaves.

Les caravanes de captifs remontent vers le Bélédougou, le Kaarta, le Bakhounou, le Ségou et le Macina, où on les achète pour des chevaux que l’on se procure chez les peuples d’origine arabe, en échange de ces mêmes esclaves.

Un cheval qui vaut deux ou trois esclaves chez les Maures en vaut de six à dix dans le Kaarta et le Bélédougou, à Ouolosébougou dix à quinze, dans le Ouassoulou quinze à vingt.

Par contre, un esclave vaut d’autant plus cher qu’il se rapproche du Maroc. C’est la loi que subissent toutes les marchandises, dont le prix augmente en raison de l’éloignement du lieu de production.

On comprend que ce sont surtout les chevaux que les guerriers de Samory cherchent à se procurer, car ce sont principalement les cavaliers qui sèment la terreur et arrivent à capturer le plus grand nombre de prisonniers.

Tombouctou, l’Adrar et le Maroc doivent contenir des colonies entières de gens du Ouassoulou. Ceux qui restent dans le pays émigrent volontiers vers le Soudan français dès que Samory est en campagne.

Dans nos possessions, il y a plusieurs villages dont la population entière est originaire du Ouassoulou.

J’ai parlé tout à l’heure de l’origine peul de ces gens-là ; nous y reviendrons à l’occasion du grand exode des Foulbé vers le Soudan occidental.

Voici les principaux chemins qui traversent cette région :

Celui de Kangaré, par Kankan, à Sierra-Leone, il passe à Kona (dont j’ai déjà parlé) et Sékou ; de Sékou il se dirige soit sur Diarakourou, Niako et Kouomo, soit sur Lenguésoro, par Kalako ; dans les deux cas, ils rejoignent l’itinéraire principal Ténetou par Kalankalan à Kankan. L’itinéraire principal de Ténetou, par Kankan à Sierra-Leone, est le plus fréquenté ; il traverse Niamansala, Gouanafarba, Donina, Diadoukhoubala, Lenguésoro, Kalankalan et Kankan.

Un autre chemin quitte l’itinéraire précédent à Naérifodéla, un peu au sud de Gouanafarba, et se dirige sur le marché à kolas de Maninian soit par Koussan et Yanmouso, soit par Koussan et Kouba ; le chemin est n’est fréquenté qu’en saison sèche.

De l’est à l’ouest, cette grande région n’est traversée que par le chemin Maninian, Kankan qui n’est plus l’itinéraire Caillé, mais un chemin moins direct et plus au sud qui s’en sépare à Ségala pour passer à Ouomalé et Kalankalan et traverse le Ouorocoro.

Quant aux communications Kankan, Tengréla, elles se font toutes par Lenguésoro, Koussan, Narambougoula et Tiéganadiassa ; le Yorobadougou n’étant pour ainsi dire plus peuplé, il est presque impossible de le traverser, les vivres faisant défaut, et la plupart des sentiers ayant disparu sous la végétation. Cette zone, surtout aux environs de Tengréla, est infectée de pillards, de sorte que personne n’ose s’y risquer.

V. L’histoire du groupe des provinces situées au sud du Ouassoulou est intimement liée à la fortune de Samory, car c’est dans cette région que, de simple marchand ignoré, il a réussi à se constituer un des plus grands empires de cette partie du Soudan.

Les provinces dont nous nous occupons sont le Torong (ville principale), Bissandougou, le Komo (villes principales), Komo et Kalankalan, le Konia (ville principale), Sanankoro et enfin le Ouorocoro (villes principales), Ouomalé et Ouorocoro. En 1864, quoique jouissant toutes de leur autonomie, elles étaient en quelque sorte tributaires de Sori-Ibrahim, appelé aussi Fodé Ibrahim, souverain de Toukoro (province située au Sud du Konia).

Sori Ibrahim était un marabout très vénéré, chez lequel, comme nous le verrons plus loin, Samory passa près de huit ans. Lorsque Samory retourna dans le Torong en 1868, le chef de ce pays, Bitikié Souané, lui confia le commandement de son armée et, deux ans après, Samory était maître de la situation, l’armée était pour lui. Ceci se passa vers 1871. En 1873, Samory lutta contre Famodou, chef de Bissandougou, et le vainquit. De ce jour le Konia et le Koma se détachèrent de Sori Ibrahim, chef du Toukoro, et se groupèrent autour de Samory. Seule Sanancoro résista pendant quelque temps, mais ce village fut forcé de se rendre et Samory en fit sa capitale.

En 1877, Sori Ibrahim voyant Samory occupé dans le Sankaran et le Diouma essaya de reconquérir le Konia, mais ses deux fils Amara et Mori-Laé furent pris par Maninka Mory et Kémébirama, frères de Samory, et mis à mort.

Les années suivantes, Samory, quoique éloigné du théâtre de la guerre contre Sori, entretenait toujours une colonne destinée à le tenir en échec, lorsqu’en 1880, le généralissime de Samory, Modi Dian Fing, eut son armée presque anéantie, ce qui décida Samory à en finir avec Sori, qu’il rencontra dans le Ouorocoro ; au bout de quelques jours de lutte, Sori tombait entre les mains de Samory. Cette victoire eut pour résultat de donner à Samory le Ouorocoro et le décida de suite à préparer une campagne contre le Gankouna, le Modioulédougou, le Toukoro et le Toma. C’est pour cette raison que le sous-lieutenant indigène Alakamessa, envoyé par le colonel Desbordes à Samory, rencontra ce dernier établi à Guéléba ou Galaba, sur les frontières du Modioulédougou.

Cette région est particulièrement riche, paraît-il ; les cultures sont splendides, le mil et le sorgho y sont encore cultivés, mais c’est l’igname et le maïs qui forment la base de la nourriture.

Le palmier à huile, dont la limite nord est environ par le 10°, y est très abondant ; l’arbre à kolas y fait aussi son apparition ; on le signale à l’état isolé dans plusieurs localités, à Karandougou (Ouorocoro) entre autres, mais il est encore stérile. L’étymologie de Ouorocoro est « à côté du kolas ».

Cette région est traversée du nord au sud par deux chemins très importants :

Celui de l’ouest va de Kankan à Bissandougou, Sanancoro sur Borokénédougou, où il se bifurque pour se rendre d’un côté dans le Toukoro et le Toma et de l’autre dans le Gankouna.

Celui de l’est relie le Ouassoulou par Lenguésoro, Ouomalé, Ouorocoro à Médina, Guéléba et Mousardou ou Moussadougou (capitale de Modioulédougou), sur la frontière de Liberia.

La région qui sépare le Ouorocoro du Torong et du Konia est très accidentée, elle n’est traversée que par un seul chemin, qui paraît-il, n’est pas commode ; ce chemin relie Ouorocoro à Sanancoro par Talikoro.

Plus au nord, il existe l’itinéraire bien fréquenté de Kankan à Maninian ; ce chemin est suivi de préférence à celui de Caillié parce qu’il passe dans des régions mieux habitées et dans lesquelles on trouve plus de ressources.

Il part de Kankan, se dirige par Kalankalan sur Kéniéba, là il se bifurque. Celui du nord suit l’itinéraire Koundian, Kandiba où il rejoint le chemin suivi par Caillié, Ourola, Ségala, Filadougou, etc. Le chemin sud se dirige de Kéniéba par des chemins divers sur Sansando, Dalala, Karandougou, par Losokho sur Maninian.

VI. Cette région comprend trois groupes de provinces :

1o Celles qui anciennement faisaient partie du Ganadougou et qui sont : le Tiankadougou, le Tiéméla, le Gakhalou, le Tiénedougou, le Foulala, le Siondougou, le Mpéla et le Gantiédougou.

Ces provinces étaient peuplées en partie de Bambara, de même origine que ceux du Ségou ; du reste, le Ségou dominait dans cette région en 1852, et en 1856 le Gantiédougou reconnaissait encore la suzeraineté du Ségou (voyez Barth, édition allemande, tome IV, page 577, et le chapitre Tiong-i).

Le reste de la population se composait de Mandé métissés de Peul de même origine que les Ouassoulounké et les habitants du Banimonotié ; ils se différenciaient de ceux-ci par leur nom de famille, qui est Soumantara, tandis que les autres sont Diallo, Diakhité, Sidibé et Sankaré.

Lorsqu’avec El-Hadj Omar, le Ségou devint province toucouleur, le Ganadougou s’en détacha et s’érigea en confédération qui reconnaissait comme souverain Dansénou, dont la résidence était Kounian (sur le Bagoé).

Le Ganadougou fut très prospère pendant le règne de Dansénou, jusqu’à l’époque où Tiéba (chef du Kénédougou) succédant à son père Daoula vint porter la guerre dans le pays, et s’empara de la partie du Ganadougou située sur la rive droite du Bagoé. La paix conclue ne l’empêcha pas de faire des incursions sur l’autre rive, quand le besoin d’esclaves se faisait sentir, de sorte que la partie du Ganadougou de la rive gauche du Baoulé était un pays soumis à des pillages perpétuels.

En 1883, Samory de son côté lança un de ses lieutenants, nommé Tari-Mori, dans la région entre Baoulé et Bagoé, dévasta tout, et emmena en esclavage ce que Tiéba avait épargné comme population. Il poussa ses colonnes jusque dans les pays tributaires du Ségou, le Bolé et le Baninko. Tiéba s’avança de son côté, dans le courant de 1886, jusqu’à Baffa et Diakha, à un jour de marche du Baoulé. C’est du reste ce qui fut une des causes de guerre entre Samory et Tiéba.

2o Les provinces Siène-ré et Sénoufo, qui comprennent le Sibirila, le Papélé, le Niénédougou et une partie du Fadougou, sur l’histoire desquelles nous n’avons pu apprendre que fort peu de choses ; leur sort a toujours été intimement lié à celui de Tiong-i, de Tengréla, de Ngokho et surtout de Bong et de Katon (Niéné).

En 1827-28, au moment du passage de Caillié, Tengréla était le centre le plus commerçant de la région, mais le chef du Niéné qui résidait à Tiong-i était très redouté, c’est même cette raison qui força les caravanes avec lesquelles voyageait notre compatriote de faire le crochet Débéna-Douassou-Ouarakana pour se rendre à Fala, où il a traversé le Bagoé.

La puissance du chef du Niéné est tombée avec la conquête du pays par le Ségou, mais Tengréla a conservé encore longtemps son indépendance, par suite d’alliances habiles avec les divers chefs du Follona et du Niéné. Après avoir lutté fort longtemps contre les lieutenants de Samory, Tiong-i et Tengréla ont accepté son protectorat en 1885 à la suite d’une campagne habilement menée par un guerrier, griot de Samory, nommé Amara Diali.

Aussitôt son départ, Tengréla a renvoyé les sofa de Samory et a recouvré son indépendance. A la mort de Ianokho, chef de Tengréla, son fils Mouça, _mansa_ de Tengréla, a contracté pour se consolider sur son trône une alliance avec Samory, et a même conduit en personne un contingent à l’armée sous les murs de Sikasso. Le parti des Mandé-Dioula, qui est très important à Tengréla, en a été très mécontenté et, en voyant le siège de Sikasso tourner au profit de Tiéba, a fait rappeler Mouça et ses troupes et s’est donné entièrement à Tiéba. Telle était la situation au moment où je passais dans la région.

3o Le troisième groupe comprend : le Folou, le Kabadougou, le Noolou et le Yorobadougou. Ces quatre provinces, peuplées de Mandé Ouassoulounké, de Mandé Bambara et de Siène-ré, étaient trop morcelées pour offrir une grande résistance à Samory. Quand Diéri, chef du Yorobadougou, mourut au siège de Kankan où il assiégeait Kankan Mahmadou, vers 1860, l’autorité de cette famille se désagrégea. La composition hétérogène de ces populations, qui revendiquaient toutes trois le pouvoir, porta un coup funeste à cette confédération, et lorsqu’en 1884 Amara Diali s’y présenta, la conquête lui fut facile ; le pays fut mis à sac et toute la population vendue par Samory pour se procurer des chevaux.

Ces pays sont entièrement dépeuplés ; on voyage des deux et trois jours sans rencontrer d’habitants. Aussi n’existe-t-il aucun itinéraire qui mène directement du Ouassoulou à travers le Yorobadougou, et du Ganadougou vers Maninian ou Timé.

Voici les principaux itinéraires qui traversent de l’est à l’ouest les régions dont je viens de parler.

1o Le chemin Bougouni, Farabakourou, Ména, Bénokhobougoula, Komina ; il reliait directement Ténetou au Ganadougou et au Kénédougou, mais n’était qu’une ligne commerciale d’importance secondaire.

2o Le grand chemin de Ténetou à Tengréla, qui se composait en réalité de deux itinéraires. L’un, à peu près direct, passant par Farabakourou, Ngola (Ngokhola), Niamhalla, Koloni, Kalaka, Dialakou, Zéna, Touséguéla, Ouarakana, etc., était le moins fréquenté. L’autre, le plus important, faisait de légers détours pour passer à Niankourazana, Ntominandokho (le marché de Tomina), qui était un marché se tenant dans la brousse, où se donnaient rendez-vous une fois par semaine tous les villages des environs, et à Niamhalla, que les marchands fréquentaient aussi ; à Zéna il rejoignait le chemin précédent.

3o Le chemin direct de Tengréla par le Papélé, le Sibirila et le Yorobadougou, qui partait de Foulaboula, rive gauche du Baoulé, passait au marché de Banko et entrait dans les pays Sénoufo à Néguépié et Foutiéré.

Tous ces villages, à peu d’exceptions près, sont détruits, et les marchés du Foulala (Niamhalla, Ntominandokho et Niankourazana) n’existent plus depuis cinq ans.

4o Le grand chemin de Niamansala à Komina, par Banko et Diaka.

5o Celui de Banankili et Narambougoula à Bénokhobougoula par Foulala (ex-marché) et Tiéganadiassa.

Ces deux derniers chemins ont été très fréquentés par les gens du Ouassoulou nord, qui se rendaient assez volontiers à Komina au temps où le village était le rendez-vous des gens du Ségou et des marchands du sud.

Dans toute cette région il n’existe actuellement qu’un seul marché ; il se tient à Gakhoulou, dans le Tiémala ; j’ai vu des Dioula s’y rendre pour acheter des _koyo_ (pagnes du pays) ; il est moins important que celui de Ouolosébougou et dans le genre de celui de Kangaré.

Actuellement tous les chemins qui font communiquer le Ouassoulou avec la région Tengréla passent au nord du Papélé, du Yorobadougou et du Bodougou, où il n’existe plus que des ruines. Depuis que l’almamy a ravagé ce pays, personne ne le traverse plus : tous les habitants l’ont fui ou ont été vendus.

Il y a cinquante ans, quand Caillié a parcouru le sud de cette région, il n’a pas pris la route directe de Kankan à Tengréla. Ce n’était pas parce que la région était déserte, mais pour permettre à une partie de la caravane, en arrivant à Diécoura, de continuer vers l’est pour se rendre à un marché appelé Mouma.

Caillié et les Soninké avec lesquels il faisait route ont fait le grand crochet sud sur Timé, afin de passer à Maninian et Sambatiguila pour y acheter des kolas, — car déjà à cette époque ces villages faisaient activement le commerce de ce fruit.

Au nord de la région que j’ai traversée pour me rendre du Baoulé à Sikasso, il existe quelques chemins très fréquentés se rendant jadis dans le Ségou :

1o Celui qui part de la rive droite du Baoulé en face de Bougouni pour passer par Kotié, Tabakoroni, Bolé, Farako, le gué de Sentilonkané et Baroéli à Ségou-Sikoro ;

2o Le chemin qui, des ruines de Baffa, en passant par Kola, Mpiébougoula, Ouola, rejoint le chemin précédent à Bolé ;

3o Un chemin partant de Bénokhobougoula, traversant Kourousina, Tiékongoba, Kéniéréla et Ouola, où il se bifurque pour, d’une part, aller sur Ségou par les itinéraires précédents, d’autre part, passer à Tou, le Diomadougou, Kinian, le gué de Kouralé, Ouakoro et atteindre également Ségou-Sikoro.

Cette région est maintenant ruinée ; quelques villages favorisés seulement conservent encore un petit nombre d’habitants ; ce sont Ouola, Tou-Bolé, où il y a encore de petits marchés ; de ces localités partent des chemins se dirigeant vers l’est et le nord-est, ils ont pour objectif Bla (capitale du Bendougou) et surtout les grands villages du Mienka (Yankasou, Mpésoba, etc.).

Toute cette région située au nord du Ganadougou, après avoir vécu ces dernières années dans la plus profonde anarchie, paraît retrouver un semblant de calme.

Le Baninko et le Diédougou reconnaissent le protectorat du Ségou, le Bolé celui de Samory, et le Dolondougou celui de Tiéba.

A côté de ces provinces tributaires existent deux États qui, par leur importance, ont su conserver un semblant d’autonomie. Elles reconnaissent l’autorité de Tiéba sans lui payer tribut, et lui fournissent des contingents armés ; ce sont : le Diomadougou et le Bendougou, desquels nous aurons l’occasion de parler à propos des États de Tiéba.

VII. Il nous reste à parler des provinces qui, tout en ne faisant pas partie intégrante des États de Samory, ont reconnu son autorité, ne payent pas l’impôt, mais fournissent cependant des contigents armés lorsque l’almamy le leur demande.

Ces provinces sont le Toukoro, le Toma, le Gankouna, le Modioulédougou et le Ouorodougou.

Lorsqu’à la fin de 1880, Samory, après une série de luttes sanglantes dans le Ouorokoro, se fut emparé de Sori Ibrahim, il s’occupa de suite d’organiser la conquête des provinces appartenant au vaincu. Il s’était créé un centre de résistance dans les montagnes du Gankouna où s’était réfugié un chef nommé Sakhadigui.

Lorsqu’en 1881, Alakamessa, sous-lieutenant de tirailleurs sénégalais, vint trouver Samory, ce dernier était établi à Guéléba, sur la frontière du Modioulédougou, qui venait de faire sa soumission. De là Samory se dirigea sur le Toukoro en laissant le soin à un almamy du Ouassoulou de s’emparer des rebelles. Ce n’est cependant que dans le courant de 1882 que le lieutenant de Samory réussit à faire prisonnier Sakhadigui.

Une fois ce chef exécuté, le Gankouna fit sa soumission, et, quelques jours après, le Toma venait demander le protectorat de Samory, afin d’éviter le sort du Gankouna, qui avait été pillé et mis à sac, et dont la plus grosse partie de la population prit le chemin de la captivité.

Le Toukoro limite le Konia au sud ; sa capitale, qui porte le même nom, est éloignée de quatre à cinq jours de marche de Sanancoro. Le Milo y prend sa source ainsi que le Yendou. Cette dernière rivière, également affluent de droite du Niger, porte aussi le nom de Niéné ou Baguié. Son cours est-ouest près de sa source s’infléchit vers le nord dans le Sankaran seulement, et semble se heurter à la base du soulèvement qui relie le massif du Toma aux contreforts du Gankouna.

Nous avons placé le Toukouro par le 9° de latitude ; l’étymologie de ce nom signifiant _à côté de la végétation dense_, il nous a semblé que c’est bien par cette latitude qu’il faut le chercher. La distance de quatre ou cinq jours de marche de Sanancoro, indiquée par les indigènes, semble du reste confirmer le choix de l’emplacement que nous avons assigné à ce pays.

La population de ce pays est entièrement mandé, de la famille malinké ; les Konaté, Kamara, sont les principaux noms de famille qu’on y rencontre.

Le Toma est placé directement au sud du Toukoro, et ne semble en être séparé que par les hauteurs qui constituent la ligne de partage des eaux, entre les affluents du Niger et les cours d’eau qui se déversent dans l’océan, à travers la république de Libéria.

Demba, un de mes captifs libérés, est né dans le Toma et ne l’a quitté qu’il y a cinq ans. Cet homme m’a dit que jamais son pays n’avait été attaqué par Samory, mais que les siens, de crainte de subir le même sort que le Toukoro, avaient reconnu son autorité.

Interrogé sur Mousardou, visitée par Benj. Anderson, et sur Médina, autre grande ville signalée par l’explorateur libérien, il a dit qu’il en avait entendu parler souvent et que ces villes se trouvaient à huit jours de marche dans l’est du Toma. Toujours d’après mon captif, le Toma ne produit exclusivement que des palmiers à huile, des bananes et des ignames, pas de graines.

Ce qui m’a confirmé que Demba me disait la vérité, c’est qu’il n’a jamais mangé ni mil ni graines ; il vivait exclusivement de patates et d’ignames sauvages. Il y a aussi des kolas dans le Toma, mais peu.

La limite du palmier à huile dans cette région est indiquée par Benj. Anderson par 8° 25′ de latitude nord ; le Toma se trouve donc à peu près par cette latitude.

Les Toma parlent un dialecte mandé qu’il est très difficile de comprendre et de prononcer. Koëlle, dans sa _Polyglotta_, en a rapporté un vocabulaire. Demba, mon domestique, savait à peine se faire comprendre en mandé ; il m’a été impossible d’en obtenir les éléments nécessaires à une étude de cette langue.

Cet homme était du reste d’une intelligence au-dessous de la moyenne chez les noirs, et j’ai dû m’en séparer à Bammako en le confiant au commissaire de police, qui a en vain essayé d’en faire son domestique.

Pendant notre route de Médine à Bammako, le pauvre garçon a fait la joie de tout mon personnel, auquel il servait de bouffon. Son étrange expression de visage, son langage que l’on comprenait peu ou point, et son corps tout entier tatoué d’écailles, en faisaient un être qui prêtait à rire malgré toute la pitié qu’il inspirait.

Je me souviendrai toujours de mon passage à Badoumbé (Soudan français), où je restai deux jours à faire soigner quelques ânes malades. Dans ce poste, Demba se livrait journellement à une pantomime qui ne laissait d’intriguer ce brave camarade Champmartin, lieutenant d’infanterie de marine, commandant du poste.

Nous n’y comprenions rien ni l’un ni l’autre, lorsqu’un matin Demba prit Champmartin par sa vareuse et lui montra un chien bien gras et potelé en lui faisant comprendre qu’il voudrait bien le manger. Comme cette bête n’avait pas de maître bien attitré, Champmartin la lui donna, et pendant vingt-quatre heures Demba s’employa à le faire griller et à s’en régaler. Bien souvent, dans la suite, quand je le réprimandais tout doucement, Demba, presque avec des larmes dans la voix, me parlait de Badoumbé.

Il avait voué une éternelle amitié à Champmartin, pour... le chien.

Je crois qu’il ne serait pas juste d’en déduire que tous les Toma ressemblent à Demba ; pour moi, ce spécimen du Toma ne peut être assimilé qu’à la catégorie de gens que, dans nos campagnes, nous qualifions d’_innocents_. Ses compatriotes ont partout la réputation de travailleurs et de gens sensés.

A l’est du Toma et du Toukoro se trouve le Gankouna, pays dont nous avons déjà eu l’occasion de parler ; cette région accidentée est de peu d’étendue ; elle comprend, d’après les renseignements fournis par les indigènes, un groupe de onze villages élevés dans le massif même, tant sur les plateaux que dans de petites vallées adjacentes, offrant comme structure de l’analogie avec les vallées de Mansonnah et de Tinké (Soudan français). Une des rivières qui y coule se perd, paraît-il, dans un gouffre.

D’autres villages sont établis à la base de ce soulèvement, et leurs habitants ne se réfugient sur les plateaux qu’en cas de guerre, afin d’échapper aux guerriers qui viennent les attaquer jusque dans le fond des gorges de ce chaos montagneux. Leurs habitations ressemblent à celles des autres contrées mandé, les habitants ne sont nullement troglodytes, ainsi que l’ont prétendu quelques indigènes mal informés.

Le Ouorodougou n’est pas situé au nord de Tengréla, comme l’indiquait René Caillié ; il est bien au sud de cette ville, et il faut vingt à vingt-cinq jours de marche pour se rendre de Tengréla à Sakhala, Kani et Touté, ses principaux marchés.

On désigne sous le nom générique de Ouorodougou un ensemble de six provinces ou confédérations sur lesquelles l’action de Samory ne s’exerce pas effectivement, mais qui reconnaissent son protectorat depuis la fin de 1885, époque à laquelle elles ont fait acte d’alliance et de soumission avec Sékou Momi, lieutenant de Samory.

Ces provinces sont :

Le Zona, province nord ;

Le Ngarakhadougou, le Patto et le Nigbi, provinces centrales ;

Le Dougougué, province ouest ;

Et enfin le Bérou, province est.

Le Ouorodougou est limité :

Au nord par le Kabadougou, le Noolou et le Niéné ;

A l’ouest par le Modioulédougou ;

A l’est par le Follona, le Kouroudougou et le Baoulé ;

Et enfin, au sud, par la république de Liberia, les peuples de la côte de Krou, le Souamlé et le Tiassalé, peuples du Lahou.

En quittant les provinces de Tengréla, le premier centre que l’on rencontre se nomme Katara. Ce village est un point de passage très fréquenté. C’est là que se bifurque la route qui, d’une part, se dirige vers Touté, Siana et Kani, et, d’autre part, sur Sakhala.

De Katara, la route ouest suit la vallée du Bagoé, passe à Migniniba et atteint Kani, près des sources de la branche principale de Bagoé. De Migniniba part un chemin qui, après avoir traversé le Bagoé, atteint, aux ruines de Morissola, les chemins qui, du Ouorokoro, du Kabadougou et du Noolou, relient Maninian, Odjenné, Sambatiguila et Timé à Touté, puis à Siana. Ces routes sont très fréquentées.

Sakhala, Touté, Kani et Siana sont les marchés à kolas les plus importants du Ouorodougou. La population de chacun de ces centres, d’après nos informations, varie entre quinze cents et trois mille habitants.

A un jour de marche au sud de Katara, près de Tombougou, le chemin de Sakhala traverse le Bagoé, puis Gomonaso et Faraba, villages d’un millier d’habitants ; à Makha se détache un chemin se dirigeant sur Kanyenni et le Kouroudougou[30].

A huit jours de marche au sud de Sakhala on rencontre un grand village appelé Biniéko, et, à un jour au delà, au sud, se trouvent Goéla et Dandoui, qui sont sur la limite du pays des Lô. Les Lô occuperaient la région confinée au sud par le Souamlé et le Tiassalé. Comme on a peu de renseignements sur ce peuple, les noirs (ainsi que cela arrive toujours dans ce cas là) qualifient les Lô de _Mokhodomo_ (mangeurs d’hommes).

Tout ce que j’ai pu apprendre sur eux, c’est qu’ils sont d’un beau noir, comme les Wolof, et qu’ils ne parlent ni le _mandé_ ni l’_agni_.

Leur pays serait traversé en partie par un grand cours d’eau coulant vers le sud et barré de nombreuses chutes. Il n’y a pas de montagnes élevées chez les Lô ni dans le Ouorodougou ; mais le pays est très fourré et se trouve presque entièrement situé dans la zone de la végétation dense. Les indigènes, comme chez les Gân-ne et les Agni de la vallée du Comoé, transportent tout dans des hottes, retenues par trois bretelles, dont l’une ceint le front. Ce mode de transport leur permet de se faufiler plus aisément à travers la brousse.

Dans le pays des Lô, on récolte plusieurs variétés de poivre, dont l’une, connue sous de nom de _feffé_, est transportée par tout le Soudan pour être mélangée à l’antimoine, tant prisé par les indigènes pour se maquiller les yeux.

Les Lô, paraît-il, outre les relations qu’ils entretiennent avec les gens du Ouorodougou, font aussi des achats à un peuple qui habite près de la mer (les Jack-Jack fort probablement).

Le Ouorodougou (pays des kolas) et le Ouorocoro (pays à côté des kolas) ne sont pas des pays de production du kola, comme le fait supposer l’étymologie de leur nom.

Ces pays ne se trouvent que sur les confins des pays à kolas ; ainsi :

A Karandougou, dans le Ouorocoro il y a un arbre à kolas ;

A Sakhala, Kani, Siana et Touté il n’y a encore qu’un, deux ou trois arbres au maximum. Dans quelques autres villages également, on en trouve un ou deux ; je tiens ces renseignements d’un Dioula ruiné, nommé Kéléba, que j’ai engagé à Médine comme ânier ; il est originaire de Tombougou (Ouorodougou) et a été élevé à Sakhala.

Un de mes captifs libérés, né à Ouorocoro, et mon palefrenier, Mouça Diawara, ont été deux fois à Kani et à Sakhala y acheter des kolas. Comme ils étaient trop pauvres pour travailler à leur propre compte, ils gardaient les ânes pendant la route, et, le voyage terminé, on les a payés avec quelques centaines de kolas.

Voici comment se fait, d’après eux, le commerce de kolas dans cette région.

Arrivés à Tiong-i, Tengréla, Maninian, Sambatiguila, que j’appellerai marchés à kolas de la première zone, les marchands font scier leur barre de sel en douze morceaux de _trois doigts_ de largeur, que l’on nomme _kokotla_ (de _koko_, sel en mandé, et _tla_, de l’arbre ثلاثة ou ثالثة, _thélatha_, qui est le nombre trois). Cette opération terminée, on achète les paniers et les nattes à l’aide desquelles on doit emballer les kolas ; tout ceci est payé en sel. Là les caravanes s’informent du cours des kolas, et, si leurs ressources ou l’état de leurs animaux le leur permettent, elles poussent plus au sud pour se procurer ce fruit à meilleur compte.

Arrivés sur les marchés de la deuxième zone (zone plus proche des pays de production), à Odjenné, Touté, Kani, Siana ou Sakhala, les marchands du nord s’adressent aux indigènes, qui font tous le métier de courtier. Ce sont ou des Siène-ré ou des Mandé-Dioula ; les premiers paraissent être les autochtones, les seconds n’y sont venus qu’à une époque relativement récente, mais leur autorité s’est affirmée au point que ce sont eux les maîtres réels du pays ; c’est, du reste, ce qui se passe dans toutes les régions où le Mandé-Dioula s’infiltre.

Ces courtiers conviennent avec les marchands du prix du sel et fixent la quantité de kolas qu’ils recevront en échange d’un _kokotla_ (cette fraction de barre de sel étant devenue depuis Tengréla l’unité d’échange).

Le prix du kola varie naturellement avec la variété, la grosseur et surtout la provenance du fruit.

Le kola de Sakhala est le plus gros que l’on connaisse, il est toujours blanc, se conserve très longtemps et, de préférence, est porté à Djenné et à Tombouctou. Ce kola est aussi le plus cher.

Le kola d’une grosseur moyenne, rouge ou blanc, se trouve surtout à Kani, Siana et Touté, il est également recherché, particulièrement le rouge.

Enfin, il existe une autre variété, qui s’achète en majeure partie à Djenné et Tiomakhandougou ; elle est rouge et très petite, on la connaît dans cette partie du Soudan sous le nom de _maninian ourou_ (kola de maninian), parce qu’on en trouve beaucoup sur ce marché.

Le prix du kola, sur ces marchés, varie entre 200 et 600 fruits pour un kokotla. Ce qu’il y a de curieux, dans cette partie du Soudan, c’est que, dès qu’il s’agit de kolas, la première grosse unité est 100 tandis que partout dans les États de Samory elle n’est que de 80. Ces deux nombres portant le même nom, on fait précéder la dénomination commune du mot _kémé_ par le mot _ourou_ (kola) quand il s’agit de kolas, de sorte que l’on dit pour 100 kolas ourou-_kémé_.

Généralement il y a assez de kolas en réserve dans ces marchés pour contenter les acheteurs, mais il arrive quelquefois que pour des raisons multiples, guerre, pillage, mauvaise saison, il vient une trop grande quantité d’acheteurs à la fois. Alors, il se passe le fait suivant : le prix convenu, les acheteurs remettent leur kokotla aux courtiers, les femmes de tout le village (les femmes seulement) partent au moment où le soleil disparaît à l’horizon, sous la conduite de deux ou trois hommes du village préposés à cet effet, et vont chercher plus au sud la quantité de kolas nécessaire. Ces femmes ne reviennent que le surlendemain à la nuit tombante.

En admettant qu’elles marchent douze heures sur les quarante-huit qu’elles mettent à faire le trajet, elles parcourraient environ 60 kilomètres : donc, c’est, au maximum, à 30 kilomètres au sud de ces marchés que se trouvent les lieux d’échange entre les femmes des courtiers et les habitants des lieux de production.

Kéléba Diara, mon Dioula ânier, me dit que les Lô apportent les kolas en des lieux d’échange situés en pleine brousse. Jamais, lui, qui est resté à Sakhala jusqu’à l’âge de vingt-trois ans environ, n’a pu en savoir plus long. « J’étais bien marabout, mais cela ne suffit pas, il faut faire partie de cette confrérie, et je n’ai jamais été initié. Je n’ai jamais cherché à en savoir davantage, ni à m’aventurer par là : mon affaire eût été vite réglée, on vous coupe tout bonnement le cou. »

Ces Dioula trouvent dans ce courtage une source de richesse qu’ils tiennent à garder ; c’est la raison qui a provoqué l’organisation de cette sorte de société secrète dont m’ont parlé mes hommes.

[Illustration : _Sterculia cola_ ou _Sterculia acuminata_.

1. Rameau florifère, 1/4 nature. — 2. Fruit entier, 2/3 nature. — 3. Fruit ouvert, 2/3 nature. — 4. Graine, grandeur nature.]

Le même fait n’existe-t-il pas un peu plus au sud, pour les transactions entre les Lô ou leurs voisins, avec les comptoirs de la Côte de l’Or et des Graines ? Est-ce que les gens de Kinjabo ont jamais laissé aller à nos comptoirs d’Assinie et de Grand-Bassam un habitant de l’intérieur ? Jamais ! ils vivent de courtage, ils y trouvent un trop gros bénéfice probablement, et emploient tous les moyens pour éviter qu’il ne leur échappe.

Il y a là une zone qui semble vouloir se dérober à l’exploration, et plusieurs tentatives ont déjà échoué au départ des Européens voulant se diriger de la côte vers le nord. La rivière Comoé n’a été remontée qu’à quelques milles, par Héquart, qui fut abandonné par ses porteurs sur l’instigation des gens de Kinjabo. Les employés de comptoirs n’ont jamais dépassé Kinjabo. Espérons que, cette fois, les habitants de la côte seront moins rebelles, et qu’avec de la patience, de la diplomatie, et l’aide de Dieu, je passerai. Je pense que déboucher à la côte est moins difficile que la pénétration en partant de la côte. Les raisons à donner pour la pénétration sont quelquefois difficiles à faire comprendre, et l’on est toujours un peu suspect, tandis que lorsqu’il s’agit de déboucher on a une excellente raison à donner en disant simplement « que l’on regagne sa patrie », ce qui est vrai.

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Dans son livre _Au Soudan Français_, mon ami le capitaine Péroz donne des renseignements empreints d’une grande exactitude sur la vie et les conquêtes de Samory.

M’étant, pour mon compte, livré à de nombreuses investigations, j’ai pensé qu’il ne serait pas sans intérêt de les exposer à nouveau sommairement en les complétant et en rectifiant quelques dates erronées.

La genèse de l’œuvre de Samory m’a été racontée d’une façon qui diffère sensiblement de celle qui a été communiquée au capitaine Péroz. Sans vouloir préconiser ma version, j’ai pensé qu’il serait curieux de la présenter au lecteur pour lui faire sentir la différence de l’interprétation de certains faits, suivant qu’ils sont racontés à la cour même de Samory, comme c’est le cas pour Péroz, ou par des gens plus ou moins étrangers ou même hostiles aux événements qui ont marqué le commencement de la fortune de Samory.

« D’après la version contée au capitaine Péroz, la mère de Samory fut enlevée par les guerriers de Sori Ibrahim, marabout fort en renom, chef du Torokoto et suzerain de sa ville natale (Sanancoro). Samory, qui aimait beaucoup sa mère, s’en fut trouver ce chef, lui offrant ses services en échange de la liberté de sa mère Sokhona Kaméra. Ce chef refusa d’accéder immédiatement à son désir, mais laissa à Samory l’espoir de lui rendre sa mère si les services rendus ultérieurement étaient suffisants.

« Samory accepta avec reconnaissance la proposition de Sori Ibrahim et demanda à servir à la guerre, se cramponnant ainsi à l’espoir de voir rendre la liberté à sa mère. Il fit partie de plusieurs expéditions où il se distingua, mais n’obtint sa liberté et celle de sa mère qu’au bout de sept ans sept mois et sept jours de service.

« De retour chez son père, Samory prit du service auprès de Bitiké Souané, roi du Torong, comme chef de ses troupes. Bientôt Samory était devenu l’idole des guerriers du Torong, et, tout en laissant à Bitiké son autorité nominale, il disposa en maître de l’armée.

« Une victoire que Samory remporta en 1866 contre Famodou, chef du Kounadougou, eut un grand retentissement dans le Konia, qui se souleva contre Sori Ibrahim et appela Samory en libérateur ; Sanancoro, sa ville natale seule, lui ferma ses portes et ce ne fut qu’au bout d’un siège de six mois, que Samory réussit à s’en emparer ; puis, en ayant relevé ses murs, il en fit sa résidence habituelle. »

Si les événements se sont passés ainsi, la conduite de Samory serait toute digne d’éloges, et celle de Sori Ibrahim, qui le retint sept ans sept mois et sept jours prisonnier, serait blâmable. Mais ces sept ans sept mois et sept jours sont un peu des chiffres légendaires, il faut bien l’avouer, et la date de 1866 est inexacte ; il serait donc téméraire de porter tout de suite un jugement sur les actes qui ont amené Samory au pouvoir.

En 1887, époque à laquelle mon camarade Péroz fait le récit des exploits de Samory, il dit : « Il y a vingt-sept ans vivait à Sanancoro », etc., ce qui nous reporte à 1860. Or Samory était absent au moment où sa mère fut faite captive ; il ne revint que dans le courant de cette même année, ou même peut-être au commencement de l’année suivante. Si donc nous comptons le séjour de Samory chez Sori Ibrahim depuis le 1er janvier 1861 environ, et que nous considérions qu’il est resté sept ans sept mois et sept jours chez ce chef, nous ne pouvons reporter sa rentrée dans le Konia, avec sa mère, que tout à fait vers les derniers jours de l’année 1867, ou les premiers de 1868.

Il faut bien admettre que la confiance de Bitiké Souané ne se gagna pas en quelques mois, et que l’influence de Samory ne commença réellement à se faire sentir dans l’armée de Bitiké que quelques années plus tard, c’est-à-dire vers une époque que nous pourons sans trop grosse erreur faire correspondre aux années 1870-71. En tout cas, il est impossible d’admettre que la lutte de Samory contre Famadou ait eu lieu en 1866, comme l’indique l’auteur déjà cité, puisqu’à cette époque Samory était encore chez Sori Ibrahim. Il vaut donc mieux admettre que ces faits se sont passés plus lentement et à une époque plus récente, puisque le siège de Sanancoro seul a duré environ six mois. D’après le témoignage des gens du Ouorocoro, la prise de Sanancoro aurait eu lieu en 1873 ; il me paraît prudent de conserver cette date, qui correspond en effet à mes propres calculs.

Maintenant que nous avons exposé comment on dit à la cour de Samory que les événements se sont déroulés, nous allons raconter fidèlement la version que nous avons recueillie au cours de notre voyage.

En 1860, Samory avait environ 25 ans ; il habitait alors Bissandougou où, dit-on, il naquit. Son père, nommé Lanfia Touré, était d’origine mandé-dioula, tandis que sa mère, Sokhona Kaméra, était d’origine malinké. C’étaient de pauvres gens, vivant du commerce peu lucratif des kolas qu’ils transportaient de Maninian sur les marchés du Ouassoulou.

Dans une des guerres qui désolent périodiquement ces régions, Samory et sa mère furent faits prisonniers et conduits dans le Modioulédougou. En route, Samory réussit à s’échapper et vint se réfugier à Médina dans le Ouorocoro. Ce pays était commandé par un marabout vénéré nommé Sori Ibrahim, mais connu aussi sous le nom de Fodé-Birama. Ce musulman, auquel on amena Samory, le fit aller à son école et l’instruisit lui-même dans les principes du Koran, le traitant avec la plus grande bienveillance.

Sori Ibrahim fit à plusieurs reprises la guerre au Modioulédougou, au Gankouna et au Toukoro ; Samory eut toujours la bonne fortune d’accompagner son maître. Dans plusieurs de ces affaires le jeune homme se distingua par sa bravoure ; son maître et chef, pour l’en récompenser, lui donna un certain nombre d’esclaves. Mais les succès grisèrent Samory, il voulait commander dans la maison de son bienfaiteur ; de sorte qu’un jour de mauvaise humeur, Sori Ibrahim lui assena un coup de bâton dans la figure (ce coup de bâton est attribué à Bitikié Souané d’après la version racontée au capitaine Péroz), et bientôt Samory fut forcé de quitter la cour de Sori-Ibrahim avec ses esclaves et de faire retour à Bissandougou (1868). De sa mère, il n’en est point question.

A Bissandougou, il ne prit pas de service auprès de Bitikié Souané. Ce chef était vieux et n’avait que peu de guerriers ; du reste, Samory, à ce moment-là, s’il rêvait au pouvoir, ne songeait qu’à se créer des partisans, et pour cela il reprit son métier de marchand avec ses captifs ramenés du Ouorocoro.

Au bout de quelques années, le nombre de ses esclaves avait augmenté assez sensiblement pour poser Samory parmi les gens les plus influents de Bissandougou ; de sorte qu’à la mort de Bitikié Souané il n’eut pas de peine à se faire accepter comme chef de village. Ceci se passait à peu près en 1870-71.

Deux ans plus tard, en 1873, un nommé Famodou, descendant de Bitikié Souané, établi aux environs, marcha avec ses partisans contre Samory ; les deux partis se rencontrèrent non loin de Bissandougou. Samory battit les guerriers de Famodou, s’empara de sa personne et le fit décapiter sur la place du village.

Ce fait d’armes, insignifiant en apparence, eut cependant un grand retentissement ; tous les villages des environs vinrent se ranger sous la bannière de Samory. Le Komo, le Torong et le Konia, habilement préparés par les émissaires de Samory, se détachèrent de Sori Ibrahim et le proclamèrent leur chef. Seule Sanancoro ne voulut pas se rendre, pour se conserver à Sori Ibrahim. Samory alla assiéger cette petite ville, qui ne se rendit qu’au bout d’un siège de six mois, en releva l’enceinte, et en fit sa future capitale et citadelle. (Fin 1873.)

1874. — Sori Ibrahim, en guerre contre le Kabadougou, ne peut songer à chasser Samory du Konia, ce qui fait penser, dans le pays, qu’il craint de se mesurer avec lui, et augmente le nombre des partisans de Samory, qui accourent de tous côtés.

Maître de la situation, Samory songe à augmenter ses territoires et à se constituer un empire à l’aide des provinces de Kankan Mahmadou, dont l’empire a commencé à se désagréger à la mort de ce souverain, et n’a fait que s’amoindrir depuis la défaite de ses deux fils à Kangouéla et à Niako en 1870.

1874-1875. — Samory s’empare, presque sans un coup de feu, de toutes les provinces sud du Ouassoulou.

1875. — Alliance offensive et défensive de Samory avec le Mamby de Kangaba.

1875. — Guerre de Kankan Mori contre le Sankaran : alternative de succès et de revers ; finalement Moriba, frère de Kankan Mori, est pris et tué par les guerriers du Sankaran, ce qui force Kankan Mori à acheter l’alliance de Samory par un fort cadeau en or.

1876. — Guerre de Samory, de concert avec Kankan Mori, contre le Sankaran : Victoire des armées alliées et mort de Barou Famadou, chef du Sankaran. — Partage des provinces conquises : le Sankaran, le Diouma, le Kouroulamini tombent entre les mains de Samory, pour sa part.

1877. — Sori Ibrahim profite de l’éloignement de Samory pour chercher à reprendre le Konia, et envoie ses deux fils Amara et Mori-Laé avec une armée dans le Sankaran et le Konia.

Samory, occupé dans le Diouma, envoie une partie de ses troupes sous les ordres de ses deux frères, Kémébirama et Maninka Mory, contre les fils de Sori Ibrahim, dont ils s’emparent et que Samory fait mettre à mort à Bissandougou.

1878. — La campagne terminée, Samory déclare la guerre à Kankan Mori qui a refusé de marcher avec lui : Victoire de Kémébirama et de Maninka Mory sur les troupes de Kankan Mori et investissement de Kankan.

1879. — Reddition de Kankan après un siège de dix mois, et prise de Kankan Mori, encore prisonnier de Samory.

1879-1880. — Sori Ibrahim fait une nouvelle tentative contre Samory et veut venger la mort de ses fils, profitant de ce que Samory est occupé contre Kankan Mory. Samory lui oppose un de ses lieutenants nommé Modi Diân Fing, qui est battu ; Samory prend le commandement de toutes ses troupes, et se porte dans le Ouorocoro. Après plusieurs jours de luttes les troupes de Sori sont battues près de Ouorocoro et de Ouomalé ; lui-même est fait prisonnier.

Sori Ibrahim fut condamné à la prison perpétuelle et chargé par Samory de prier Dieu pour le succès de ses armes. Ce malheureux serait encore actuellement détenu, quoique certaines personnes affirment qu’il est mort il y a quelques années.

1880. — Samory, débarrassé de Kankan Mori et de Sori Ibrahim, prend le titre d’émir El-Mouménin (commandeur des croyants).

1881. — Campagne victorieuse dans le Toukoro. Alakamessa, sous-lieutenant indigène aux tirailleurs sénégalais, est envoyé en mission chez Samory par le colonel Desbordes ; il rejoint Samory à Guéléba (Ouorocoro).

1882. — Kémébirama ou Fabou, frère de Samory, après avoir pris les provinces nord du Ouassoulou, marche sur le Ségou avec Famako (voir page 14).

Siège de Kéniéra et reddition de cette place le 19 février ; la colonne du colonel Borgnis-Desbordes arrive trop tard à Kéniéra (le 25 février seulement) pour secourir cette ville.

Samory franchit le Niger en septembre, se porte jusqu’aux environs de Niagassola, mais n’ose pas attaquer Kita qu’il sait en état de résister.

Il regagne le Niger et complète la conquête du Ouassoulou.

Dans cette même année, il charge un almamy du Ouassoulou de la conquête du Gankouna et du Toma.

1883 (commencement). — Prise du Gankouna et mise à mort de son chef Sakhadigui.

1er _avril._ — Samory, passé sur la rive gauche du Niger, occupe Sibi et menace Bammako. Le colonel Borgnis-Desbordes le bat complètement le 2 avril au marigot d’Oyako.

20 _avril._ — Poursuite de Samory par le colonel Desbordes qui ne réussit pas à le joindre. Samory repasse le Niger.

1883. — Tari Mori, lieutenant de Samory, ravage les provinces situées entre le Baoulé et le Bagoé, s’établit dans le Ganadougou à Komina et Saniéna, rive droite du Bagoé, et pousse ses colonnes jusque dans le Bolé et le Baninko.

1884. — Liganfali, lieutenant de Samory, s’empare du Soulimana et de sa capitale Falaba.

1885. — Fabou ou Kémébirama et Samory ont envahi le Manding et le Bouré. Défense héroïque du capitaine Louvel, bloqué dans le tata de Nafadié par les troupes de Samory. Il est, après un siège de plusieurs jours, dégagé par la colonne Combes. Retraite de nos troupes sur Niagassola, combat du marigot de Kokoro. Retraite des troupes de Samory sur le Bouré.

_Mai-juin_ 1885. — Liganfali, après la prise de Falaba, est invité par le gouverneur de Sierra-Leone, sir Samuel Row, à venir à Sierra-Leone. Entrée triomphale de ce chef au son de 21 coups de canon.

1885. — Amara Diali, griot de Samory, s’empare et ravage le Folou, le Kabadougou, le Yorobadougou et reçoit la soumission de Tengréla, qui chasse, quelques mois après, les gens de Samory et recouvre son indépendance.

Sékou Momi menace le Ouorodougou et fait accepter à ce pays le protectorat de Samory.

1886 (commencement). — Les troupes de Samory sous les ordres de Maninka Mory ont envahi le Birgo, le Gadougou et le Gangaran ; elles menacent Niagassola et Kita. Le combat de Farki Ndjingo les force à la retraite et amène Samory à témoigner le désir de traiter des conditions de paix. Le capitaine Tournier est chargé de négocier le traité, qui n’est pas ratifié en France. Diaoulé Karamokho, fils de Samory, est amené en France.

1886. — Incursion de Tiéba dans la région entre Bagoé et Baoulé. Il livre combat aux troupes de Samory à Baffa et à Diakha (un jour de marche du Baoulé).

1887. — Retour de Diaoulé Karamokho chez Samory. Le capitaine Péroz fait signer un traité à Samory par lequel il nous abandonne en toute propriété toute la rive gauche du Niger et place tous ses pays de la rive droite sous notre protectorat.

_Mars_ 1887. — Départ de Samory pour son expédition contre Tiéba ; siège de Natinian.

_Mai._ Siège de Sikasso.

_Juillet._ Reddition de Natinian. Samory continue inutilement de bloquer Sikasso.

_Août_ 1888. — Retraite des débris de l’armée de Samory qui n’est pas parvenu à s’emparer de Sikasso.

Nous venons de voir comment Samory s’était peu à peu créé un très vaste empire, aussi croyons-nous qu’il n’est pas sans intérêt de dire comment et par quels moyens il y est arrivé, comment son pays est organisé et ce que nous pouvons espérer de cet allié.

Samory possède toutes les qualités physiques et morales pour entraîner et fanatiser des peuples aussi crédules et aussi superstitieux que les nègres. Pour augmenter son prestige contre les peuples qu’il vent soumettre, il emploie surtout la terreur. Dans son pays, on ne prononce jamais son nom. Tout individu qui aurait l’audace de le désigner autrement que par le titre d’almamy aurait immédiatement la tête tranchée. C’est le despotisme dans toute l’acception du mot.

Son œuvre n’est pas comparable à celle d’El-Hadj Omar, qui poursuivait au moins un but, celui de créer un _vaste empire musulman_.

Samory n’en est pas là : chez lui, l’organisation religieuse est à peu près nulle, et le Coran ne préoccupe pas outre mesure ses sujets ; il y a bien dans quelques villages une mosquée, ou plutôt un emplacement servant de lieu de prières, mais le salam est chez lui une chose secondaire. La seule stricte observation du Coran est la défense, sous peine de mort, de boire du dolo. Encore cette prescription ne lui est-elle pas suggérée par les lectures saintes, elle a tout simplement pour but d’augmenter les ressources en céréales, maïs, mil et sorgho, destinées à nourrir tous les gens qui constituent la maison de l’almamy, femmes, esclaves, guerriers, et d’alimenter les colonnes expéditionnaires.

Nous avons parlé déjà de l’obligation de chaque village de cultiver pour l’almamy un champ dont la surface n’est nullement proportionnée au nombre d’habitants, mais qui est laissé au libre arbitre des _dougoukounasigui_ et des sofa sous leurs ordres. Eh bien, les produits de ces champs ne suffisent pas, à cause de l’immense gaspillage : il lui faut encore s’emparer des récoltes sur pied de tous les malheureux Bambara sans défense, et de celles des habitants des pays nouvellement annexés.

Un tel état de choses ne peut faire prospérer un pays. Du reste, de budgets il n’y en a pas, les ressources directes ou indirectes ne sont pas organisées, et aucune fonction n’est rétribuée.

Il faut un train de maison à Samory et à sa cour, il lui faut récompenser les gens qui lui rendent service et donner à ses chefs de colonne les moyens de pourvoir à l’organisation de leurs troupes, achats de chevaux et de munitions, d’armes et d’effets.

Comment payer tout cela :

1o En laissant tout le monde piller un peu à l’aise ;

2o En organisant des razzias d’esclaves, car chez Samory le but de toute expédition est de se procurer de nouvelles ressources à l’aide d’esclaves.

Samory n’est qu’un marchand d’esclaves, le fournisseur des marchands maures du Sahara.

Dans ces dernières années et pendant le mémorable siège de Sikasso, ne faisant que bien rarement de prisonniers, Samory a été forcé de vendre une partie de ses propres sujets pour se procurer des chevaux et de la poudre.

Aussi aujourd’hui quelques-unes de ses provinces ne sont qu’une immense ruine : 1,7 habitant par kilomètre carré ! Je n’y connais pas un seul centre ayant 2000 habitants.

La population, déjà très réduite, ira sans cesse en décroissant ; la dernière guerre va encore la faire diminuer dans de fortes proportions. Les souffrances physiques endurées par tout ce qu’il y a de valide dans le pays pendant dix-huit mois ne sont pas faites pour augmenter la population. Car, en dehors des hommes et des guerriers employés à la colonne, tout ce qu’il y avait de valide, hommes, femmes, enfants, a été employé au service des vivres et du ravitaillement en munitions, ce qui n’est pas le service le moins fatigant.

On peut estimer les pertes de Samory, par le feu, la famine et les prisonniers faits par Tiéba, à environ 10000 individus.

Le nombre de ses sujets vendus et des gens qui ont émigré vers des régions plus clémentes ne peut être évalué, même approximativement.

A quelles étranges circonstances devons-nous ce triste résultat d’avoir réussi à mettre sous notre protectorat au bout de sept ans de labeurs, après d’aussi lourds sacrifices en hommes et en argent, un pays comptant 280000 habitants au lieu de près de 2 millions ?

A l’indécision dont nous avons fait preuve dans la politique suivie au Soudan.

A la fin de la campagne 1882-83, le colonel Desbordes avait fidèlement rempli le programme qui lui avait été tracé : « Se porter sur le Niger et créer une ligne de postes reliant ce dernier fleuve au point terminus de la navigation du Sénégal ».

Une nouvelle ère devait commencer, celle qui en réalité doit suivre la conquête, c’est-à-dire l’ère de l’organisation pratique des pays nouvellement conquis et de leur mise en valeur ; en un mot, il s’agissait de livrer à l’exploitation industrielle, commerciale et agricole les vastes territoires que trois campagnes glorieuses avaient annexés à notre vieille colonie du Sénégal.

Mais là ne devaient pas se borner nos efforts, et parallèlement à l’ère d’organisation devait se poursuivre un autre but : « continuer la pénétration ».

Notre influence et notre autorité bien assises auraient certainement eu pour résultat la substitution d’un commerce honnête aux infâmes pratiques de brigandage, de la traite et de l’esclavage.

Pour cela il importait en premier lieu d’arracher les populations de la rive droite à la tyrannie de Samory, il aurait fallu abattre la puissance de ce marchand d’esclaves.

Il y avait donc encore à faire et je n’apprendrai rien de nouveau à ceux qui ont collaboré avec le colonel Desbordes, car tous en étaient intimement convaincus.

A ce moment, les populations opprimées par ce tyran de Samory imploraient notre secours et réclamaient notre protectorat ; de tous côtés nous arrivaient des émissaires nous demandant de les protéger et nous offrant leur alliance.

On sait comment ni l’un ni l’autre de ces buts n’ont été atteints complètement.

Les crédits successifs demandés au pays avaient indisposé nos législateurs contre l’œuvre du haut fleuve. Et il ne pouvait en être autrement, les crédits affectés à la construction de la ligne de chemins de fer avaient été engloutis par une coupable négligence. A Paris on ne voulait plus entendre parler de rien.

De 1883 à 1889, on a immobilisé sans profit dans le triangle Kayes-Yamina-Siguiri des forces qui, sous prétexte de ravitailler nos postes, appauvrissaient le pays en dévorant ses ressources, tandis que pour la même dépense de crédits on aurait pu établir notre influence du Sénégal au Tchad et du Tchad au Congo.

Loin de nous aliéner la sympathie de tous les pays actuellement sous la domination de Samory et de Tiéba, nous aurions au contraire été reçus et accueillis par eux en libérateurs. De simples traités d’amitié et de commerce conclus avec les diverses confédérations de la boucle du Niger auraient assuré notre suprématie en nous donnant le monopole du commerce dans la boucle entière du Niger.

Quand comprendra-t-on que l’organisation en confédérations est la seule qui puisse assurer la prospérité des peuples noirs ? A l’aide d’alliances sagement conclues sous notre patronage, elles auraient pu étouffer l’avènement de n’importe quel aventurier et limiter sa puissance.

Chez les nègres plus que partout ailleurs, où le despotisme existe au plus haut degré, où l’organisation doit être substituée à la rapine et au brigandage, il ne faut pas de grosses agglomérations de territoires soumises au même individu.

Qu’un chef se fasse appeler Damel, Brack, Bour, Massa, Almamy, Naba, dès qu’il commande à une population de plus de 25000 âmes il doit être supprimé, sans quoi il dévaste au lieu d’organiser et de régénérer.