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Part 1

JACQUES BAINVILLE

LA TASSE DE SAXE

PARIS BERNARD GRASSET 61, RUE DES SAINTS-PÈRES

DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

Jaco et Lori.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by Bernard Grasset, 1928.

LA TASSE DE SAXE

J’ai connu une tasse, une très jolie tasse en vieux saxe, accompagnée de sa soucoupe. Je me la rappelle très bien. Elle portait des giroflées jetées sur la pâte d’un mouvement gracieux. Des coccinelles prêtes à s’envoler étaient posées sur les bords. Et, derrière, on voyait, signe d’authenticité, les deux épées bleues qui se croisent.

Autrefois il y en avait eu douze, et chacune était peinte d’une fleur différente. Ce service avait appartenu à une reine qui prenait un jour son thé lorsque le roi son mari lui annonça qu’il convoquait l’assemblée du peuple. La reine, qui était pour l’autorité, entra dans une si grande colère qu’elle en brisa la tasse aux tulipes. Et elle pleura quand elle vit les morceaux de la porcelaine. «Ainsi, dit-elle, en sera-t-il du trône de mon fils.»

La tasse aux violettes périt par la timidité d’un jeune prince le jour où il déclara sa flamme à la dame d’honneur qui avait été choisie pour le déniaiser. A peine avait-il dit: «Je vous aime», que cette docile personne s’appuya sur lui tendrement. Le jeune prince fut si ému que ses mains tremblèrent et le fragile chef-d’œuvre de Meissen joncha le parquet de ses débris.

La tasse aux pavots fut mise à mal par l’usurpateur qui la jeta à la tête d’un plénipotentiaire du roi de Prusse. Cette scène historique, reproduite par la gravure, orne les biographies de l’illustre capitaine.

L’injure du temps est moins redoutable que la brutalité, la maladresse et la négligence des hommes. Une à une, les pièces du service disparurent. Lorsque le palais royal fut pillé, au lendemain d’une insurrection, il ne restait plus que la tasse aux œillets et la tasse aux giroflées. Un émeutier s’en empara et les mit dans ses poches. S’étant enivré en route, il tomba, et, de la porcelaine aux œillets, ne rapporta que des tessons. Sa femme prit les giroflées qui, par miracle, étaient intactes. Mais n’ayant pas la conscience tranquille parce que c’était le fruit d’un larcin, elle les cacha dans son armoire: «Pour que je puisse, se dit-elle, vendre sans péril cet objet volé, il faudra une guerre ou une autre révolution.»

Elle n’eut pas à attendre beaucoup. Car depuis qu’il y a des hommes, il est rare qu’une génération ait eu le temps de disparaître sans avoir vu une catastrophe ou deux. La ville étant assiégée par l’ennemi et le pain étant devenu cher, la femme de l’émeutier porta la tasse chez un brocanteur juif qui nia qu’elle fût de vrai saxe, se plaignit que le commerce allât mal, et, à la fin, en offrit vingt sous.

Quand la paix fut venue et que la prospérité commença de refleurir, le juif mit la tasse à son étalage dans l’idée de la vendre deux écus. Un jour, ayant vu un monsieur décoré qui la regardait d’un air de connaisseur, il décida de ne pas la céder à moins de vingt francs. C’est alors que, pour la tasse aux giroflées, une carrière nouvelle s’ouvrit.

* * * * *

A l’approche du 1er janvier, M. de Mesnilblanc se souvint qu’il devait, comme chaque année, un cadeau à Mme la marquise de Noirmoutier, sa cousine. En passant devant la boutique du juif, il aperçut la tasse, en fit l’emplette, et, l’accompagnant de chocolat et de ses vœux, il l’offrit à la douairière. De même que la femme du révolutionnaire pillard, la vieille dame rangea la tasse et se promit de la conserver en souvenir de son cousin.

Quelques années plus tard, M. de Mesnilblanc étant mort, Mme de Noirmoutier perdit ses scrupules. Elle était un peu avare, ou plutôt économe de son bien, et elle conciliait les obligations du monde avec sa haine de la dépense. Lorsque la jeune Irène de Mesnilblanc lui annonça son mariage avec le vicomte de Manoirmoreau, Mme de Noirmoutier pensa que la tasse et la soucoupe feraient, en raison de l’éloignement des parentés, un présent de noces très convenable.

J’ai connu une femme qui ne pouvait assister à un mariage sans pleurer. Que n’aurait pas dit la tasse si elle avait pu raconter tout ce qu’elle vit à partir de ce jour-là! Devenue cadeau circulaire, elle passa de main en main. Son destin l’enchaînait. «Marche, marche», disait-il. Et, sans répit, elle continuait son tour. Dans les soirées de contrat, elle reprenait sa figuration. Elle sut par cœur son Tout-Paris et s’éleva presque à l’almanach de Gotha.

Lorsque le vicomte de Manoirmoreau épousa Irène, il n’y avait pas, dans la société, de jeune homme plus vertueux. Chose rare pour un sous-lieutenant, on disait même qu’il se mariait vierge. D’abord il aima beaucoup Irène. Et puis, il fit comme il est dit dans le _Supplément au voyage de Bougainville_: il se dissipa après qu’il se fut appliqué. Irène apprit son malheur, et, s’estimant offensée, se retira dans sa famille. Plus tard, elle comprit mieux la vie et s’aperçut qu’il resterait peu de ménages si toutes les femmes trompées prenaient au tragique les cas comme le sien.

Cependant la communauté se liquida. Et aucun des époux ne voulut de la tasse qui, avec les fiançailles et les noces, ne rappelait que d’amers souvenirs. Les giroflées furent vendues aux enchères publiques.

Elles retournèrent chez un antiquaire de la rue Tronchet qui en demanda cinq louis à M. Delapaume, le célèbre raffineur. L’antiquaire avait deviné tout de suite que M. Delapaume voulait mettre cinq louis à un cadeau et qu’il avait arrêté ce chiffre dans sa tête avant d’avoir ouvert la porte du magasin. Il essaya pourtant de marchander, mais l’antiquaire avait l’habitude de la clientèle riche: «Pour un autre que vous, dit-il, ce serait cent cinquante francs.» Bien que ce manège ne lui fût pas nouveau, M. Delapaume se sentit flatté et n’insista pas.

Il commanda un écrin pour la tasse, mit dedans sa carte et celle de Mme Delapaume, et l’envoya à Mlle Durand de l’Aube, de la grande famille des Durand de l’Aube, qui épousait le fils du baron Minard, banquier et administrateur de sociétés diverses. La soirée de contrat fut éclatante. On y voyait les plus belles perles, sinon les plus belles épaules. Et, parmi la foule des cadeaux, les giroflées se firent des relations qu’elles revirent toujours avec plaisir. Car, semblables aux étoiles qui naviguent de concert dans l’espace, les présents de noces obéissent à la loi de gravitation de la société.

Les Dupont de l’Aube n’avaient pas de moins fortes traditions que les Minard. Ces deux familles, dont l’une s’était enrichie par les biens nationaux et l’autre dans les fournitures de guerre, joignaient à l’esprit d’acquisition l’esprit de conservation qui est encore plus précieux. La tasse fut mise dans une vitrine où elle resta quelques années. Les objets eux-mêmes connaissent le calme dans les maisons rangées et dans les ménages unis. La paix et la prospérité domestiques ne vont pas sans ordre, de même que l’ordre ne va pas sans un peu de calcul et de restriction.

Cependant, en elle-même, la jeune baronne Minard méditait de rendre la tasse à sa destination primitive et d’en faire don à d’autres époux. Elle attendait seulement que le temps moral fût écoulé. L’occasion lui sembla venue lorsque M. Cornet des Angles, sous-directeur du Crédit général, unit ses jours à ceux de Mlle Malenpièce, fille du puissant armateur. Au bout de six mois, ce couple harmonieux, considérant que ses frais de premier établissement avaient été lourds, fit l’économie d’une dépense aux fiançailles d’Anatole de Courtepointe et de Berthe de Longpré.

Je revis la tasse aux giroflées à l’exposition des cadeaux. C’était un très beau mariage. Les Longpré, dont Quenu était le vrai patronyme, étaient justement fiers d’une alliance avec les Courtepointe, parmi lesquels on comptait un duc. Cependant Anatole avait des dettes et il était joueur. La dot opulente de Berthe fut mangée en peu de temps. Les Quenu se lassèrent de payer les créanciers. Le papier timbré parut, l’huissier instrumenta. A la requête de M. Amidieu, usurier et bookmaker, la tasse fut saisie avec le bâton fleurdelisé du maréchal de Courtepointe, une mèche des cheveux du grand dauphin, l’éventail de Marie Leczinska et quelques autres souvenirs historiques auxquels Anatole n’attachait qu’un médiocre prix.

* * * * *

Pour la tasse revenue chez l’antiquaire, ce fut le principe de nouvelles courses dans le monde, et, aux expositions rituelles de présents nuptiaux, de rencontres avec des objets voués au même sort et qu’elle avait toujours plaisir à revoir. Il y avait un plat de vieux Vincennes, son voisin ordinaire, avec qui elle échangeait des souvenirs. Elle souriait à une tabatière qui avait appartenu à Napoléon ou qui, du moins, le prétendait. Elle reconnaissait de loin une pièce de Malines, une miniature qui était un faux Isabey et plusieurs ongliers.

C’est ainsi qu’elle entra chez M. du Châtelet. Ce gentilhomme n’avait pas craint d’épouser la spirituelle Alyette de Chantecœur qui avait dix-sept ans de moins que lui. Alyette aimait les lettres et les sciences auxquelles son mari, grand chasseur, n’entendait rien. Elle versait même un peu dans l’astronomie. Un jour, à des signes non équivoques, M. du Châtelet découvrit que sa femme entretenait une liaison coupable et adultère avec M. Daniel Bonnefoi, philosophe qui dînait en ville, auteur de travaux célèbres sur l’intuition différenciée.

M. du Châtelet, qui était sanguin et violent, entra dans une grande colère quand il se fut assuré de son infortune. Il songea d’abord à tuer sa femme. Mais cette idée, aussitôt traduite en image, lui répugna et fut remplacée par cette autre qu’il aurait beaucoup plus de plaisir à tuer M. Daniel Bonnefoi dont, au surplus, les propos obscurs et prétentieux l’impatientaient. Cependant, comme il méditait sur le choix de l’arme avec laquelle il vengerait son honneur, un souvenir lui revint en tête. M. du Châtelet, qui lisait peu, avait pourtant retenu, de je ne sais quel auteur, cette phrase qui s’appliquait à son arrière-grand-oncle: «Voit-on M. du Châtelet levant sur M. de Voltaire un poignard romantique et homicide?» Ce rapprochement historique fit sentir au mari outragé le surcroît de ridicule qu’il encourait. Il vit la difficulté d’expliquer au cercle l’assassinat du philosophe. Et il en perdit le goût du meurtre et du sang.

Néanmoins il restait agité, avec une forte envie de briser quelque chose. Comme il arpentait son salon au milieu de réflexions confuses, il aperçut la tasse aux giroflées et il lui sembla qu’elle le regardait ironiquement. Cet objet lui rappelait le jour où il avait donné son nom à l’infidèle. Il fut pris soudain de haine pour la tasse et il eut envie, pour calmer ses nerfs, de la jeter contre la cheminée. Mais, ayant renoncé au crime passionnel, il lui parut mesquin de détourner sa fureur sur la porcelaine innocente qui, ce jour-là, fut sauvée.

M. du Châtelet dévora son affront et en prit son parti, sur le modèle de son sage grand-oncle, laissant au temps le soin d’arranger tout. Et il arriva que le mariage de M. Daniel Bonnefoi, élu depuis peu membre de l’Académie des sciences morales, fut annoncé. M. Daniel Bonnefoi épousait Esther Rubenson, dont la mère tenait aussi un salon philosophique. M. du Châtelet, se rappelant la circonstance dans laquelle il avait failli être assassin, puis vandale et iconoclaste, proposa à sa femme de donner la tasse aux nouveaux époux.

J’étais là le soir où, chez Mme Rubenson, Paris défila devant les cadeaux. Toujours fraîches et pimpantes, les giroflées étaient à leur poste, heureuses de revoir tant d’êtres familiers, jusqu’à l’homme de police déguisé en homme du monde qui veille sur les pierreries.

Alyette aussi était là. La colère et le dédain la rendaient plus belle encore. Et, dans ses mains nerveuses, elle tenait un long éventail topaze dont les plumes vibraient comme des flammes. A un moment, elle se trouva près de M. Daniel Bonnefoi et lui adressa ces mots vengeurs:

--Mes compliments, mon cher, votre philosophie fait des consciences souples et des idéalistes pratiques. Le parasitisme vous a mené loin. Savez-vous le nom que vous méritez?

M. Daniel Bonnefoi devint cramoisi et redouta qu’Esther Rubenson eût entendu ce propos. Il balbutia quelques protestations d’un air si piteux qu’Alyette, saisie de dégoût, le quitta en lui disant d’aller dormir avec sa juive. Cependant elle lui tourna le dos si brusquement que l’éventail topaze, balayant la table, enveloppa dans ses plis la tasse aux giroflées qui alla se briser contre le plat de vieux Vincennes avec un sec tintement.

Je vis le désastre. La dernière survivante du service royal avait fini sa carrière. Et comme je regardais les restes de la tasse, M. du Châtelet, à qui cette petite scène n’avait pas échappé, s’approcha de moi et me dit:

--Elle était fragile comme la fidélité des femmes, comme la constance des hommes, comme le bonheur. Et il ne lui restait rien à apprendre sur notre pauvre humanité.

POLIOUTE

Il était garçon chez Levreau, marchand de vin, et il portait un tablier de serpillière. Le père Levreau préparait pour les cochers de la cuisine bourgeoise, et, parfois, des messieurs retenaient la petite salle du fond où ils dînaient en partie fine. On venait là pour le poulet sauté. On y buvait un Fleurie qui sentait vraiment la fleur. Et les habitués taquinaient Polioute.

Il est temps de dire l’origine d’un surnom qui était toute son histoire.

Sous le règne de Napoléon III, Joseph Gendron était venu de son village pour faire son service au fort de Vincennes. Il n’avait pas d’ambition, ou plutôt, préférant les corvées domestiques à la servitude militaire, son désir était d’être ordonnance de son capitaine. Quand il était parti, sa mère lui avait dit: «Surtout, Joseph, ne va pas de l’avant.» Gendron, canonnier, suivait ce conseil de prudence. Son esprit était simple. Il prenait le temps comme il venait. Son plaisir était, le dimanche, de retrouver, dans le bois, des payses qui étaient nourrices, ayant fauté. Et, tandis qu’elles allaitaient l’enfant des maîtres, il chatouillait d’une petite branche de troène le globe veiné de leur sein.

Un soir qu’il avait une permission de minuit et un peu d’argent que lui avait envoyé sa grand’mère, il dîna chez Levreau, non loin du Luxembourg. Levreau était aussi du pays. Il reconnut l’artilleur, lui demanda des nouvelles de sa famille, le servit bien et lui donna un billet de seconde galerie pour l’Odéon. Car le chef de claque comptait parmi les clients du marchand de vin.

Jamais Joseph Gendron n’était allé au spectacle. Il regardait la salle d’un air gêné et curieux. Et il fut tout yeux, tout oreilles quand le rideau se leva, les trois coups frappés.

La scène représentait une maison avec de grandes colonnes, une maison comme il n’en avait jamais vu et qui lui rappelait l’église de son village. Là se promenaient des personnages qui lui rappelaient aussi ceux du Chemin de Croix, les uns à cause de leur toge, les autres à cause de leur casque. Et les comédiens prononçaient des paroles qui parurent belles à l’artilleur parce qu’elles étaient nobles, fortes et cadencées.

Bientôt il ne remarqua plus ni le décor, ni les costumes, ni la taille majestueuse et les bras blancs de la principale actrice, ni la musique de l’alexandrin. Il participait de toute son âme à l’histoire qui se passait sous ses yeux.

C’était une dame qu’un officier sans fortune avait aimée, et le père, un gros bonnet du temps, n’avait pas voulu du mariage. Quand l’officier revenait, après s’être couvert de gloire dans une bataille, son amoureuse en avait épousé un autre, un prince étranger. Celui-là, elle l’aimait par devoir. Et voilà que l’officier, l’ayant revue, apprend qu’elle est mariée. Il se retire par délicatesse. Mais le mari n’est pas moins généreux. C’est un chrétien qui veut renverser les idoles et mourir pour sa foi. Il a connu l’ancien amour de sa femme. Qu’elle soit heureuse avec celui qu’elle avait choisi. Lui, il aura la palme du martyre. Alors la belle dame aux bras blancs s’aperçoit que son mari est un héros. Elle partage sa croyance. Elle aspire à le rejoindre au ciel. Et tous ceux qui ont vu comme elle cette mort admirable sont émus ou convertis, même le beau-père, le préfet, qui, par ordre du gouvernement, a envoyé son gendre au supplice.

Quand le rideau fut tombé sur le cinquième acte, le canonnier Gendron était tout chaud d’enthousiasme. Le sublime l’avait touché.

«C’est une chose assez connue que Corneille ayant lu sa tragédie de _Polyeucte_ chez Mme de Rambouillet, où se rassemblaient alors les esprits les plus cultivés, cette pièce y fut condamnée d’une voix unanime, malgré l’intérêt qu’on prenait à l’auteur dans cette maison. Voiture fut député de toute l’assemblée pour engager Corneille à ne pas faire représenter cet ouvrage. Il est difficile de démêler ce qui a pu porter les hommes du royaume qui avaient le plus de goût et de lumières à juger si singulièrement: furent-ils persuadés qu’un martyr ne pourrait jamais réussir sur le théâtre? C’était ne pas connaître le peuple.»

Ainsi parle l’auteur de fameux commentaires, et le canonnier lui donnait raison. Joseph rentra au fort, l’esprit possédé du drame cornélien, les oreilles bourdonnantes des vers héroïques. Et quand ses camarades racontèrent l’emploi de leur permission, il dit qu’il avait été au théâtre.

--Qu’as-tu vu? lui demandèrent-ils.

Il répondit gravement:

--J’ai vu _Polioute_, et je voudrais le voir encore.

C’est ainsi que, toute sa vie, le sobriquet lui en resta. Car il ne réussit jamais à prononcer correctement le nom difficile du saint dont Siméon Métaphraste a rapporté le martyre.

Le mois d’après, l’artilleur rendit visite à M. Levreau, son «pays». Il lui parla de «Polioute», à quoi le restaurateur n’entendit rien. Il comprit seulement que Joseph aimait le théâtre, et lui promit, avec l’aide du chef de claque, de lui donner d’autres billets.

--Vous êtes bien honnête, dit l’artilleur. Mais jouera-t-on «Polioute»?

On ne joue pas souvent cette tragédie chrétienne sur les théâtres subventionnés. Joseph Gendron était venu trop tard pour y connaître Rachel, et son temps prit fin sans que _Polyeucte_ eût reparu sur l’affiche.

Quand il fut près d’être libéré, il revit Levreau, dont la boutique prospérait, et qui, ayant besoin d’aide, lui proposa d’entrer à son service. Joseph accepta, dans l’espoir de revoir «Polioute».

Il surveillait le journal et les colonnes où les spectacles sont annoncés. Et il était triste lorsqu’ayant lu le programme de la semaine, il n’y trouvait pas sa tragédie.

--Qu’est-ce qu’ils font donc?» disait-il entre ses dents. Car il ne concevait pas qu’une si belle pièce ne fût pas jouée tous les soirs.

On la joua pourtant, un 15 août, pour la fête de l’empereur. Le spectacle était gratuit. Polioute demanda congé à son patron, et, dès l’aube, s’étant muni de pain et de saucisson, il faisait queue aux portes du Théâtre-Français. Enfin il retrouvait ses héros, la sphère sublime où, d’un coup d’aile, le vieux Corneille l’avait élevé. Hors de lui, hors du monde, il suivit le drame avec ferveur. Il y retrouvait son émotion première. Il y découvrait de nouvelles beautés. A la sortie, il n’imita pas le vulgaire qui se pressait à la porte des artistes pour apercevoir Beauvallet et Mlle Favart. Il regagna le Luxembourg et sa mansarde, gardant son extase comme un croyant qui porte son dieu.

Il venait chez Levreau un professeur que Polioute intéressait. Exilé de l’Université pour quelques vices dont l’ivrognerie était le moindre, M. Laverdure gardait le goût des belles-lettres.

--Mon ami, dit-il au garçon qui lui servait à ce moment une côtelette de veau, Corneille a fait d’autres tragédies que _Polyeucte_. On les joue aussi plus souvent. Allez voir _Le Cid_, _Horace_, _Cinna_, puisque vous aimez le grand art.

Mais Joseph Gendron n’aimait pas l’art. Et il n’avait pas de curiosité littéraire. Il n’avait pas de religion non plus. Il se méfiait même des prêtres et il lisait _Le Siècle_, comme tout le monde. Joseph Gendron était en tout comme tout le monde, à cela près qu’un soir il avait été saisi du frisson sacré et qu’il voulait retrouver ce frisson, comme s’il eût, par hasard, surpris la chaste Diane au bain et qu’il eût désiré entrevoir encore la déesse.

Cependant, il dispensait avec zèle le poulet sauté et le Fleurie. Il traçait sur l’ardoise des additions exactes. Il était probe, laborieux, économe. Ses parents, étant morts, lui avaient laissé au pays un peu de bien. Il ne se fâchait jamais quand les clients l’appelaient Polioute. Et c’est pourquoi, aussi bon administrateur et bon père que Félix, sénateur romain et gouverneur d’Arménie, Levreau pensa que son auxiliaire était le mari qui convenait à sa fille Héloïse.

En dépit d’un nom fait pour les grandes amours, Héloïse ne ressemblait pas à Pauline, telle, du moins, qu’à l’aide de savants artifices, les tragédiennes la figurent sur la scène. Son nez, loin d’être grec, était camus. Sa taille était courte et ses bras rouges à force de laver la vaisselle. Joseph Gendron la prit telle qu’elle était, avec l’enseigne de la maison, la clientèle, les recettes et la cave, car il restait au fond de lui-même un paysan âpre au gain.

Par tendresse conjugale, Héloïse, indulgente à la manie de son époux, et en outre curieuse, voulut voir ce fameux _Polyeucte_. On y alla le 6 juin 1870. Mlle Devoyod, au jugement des amateurs, dit: «Je vois, je sais, je crois», presque aussi bien que Rachel. Laroche lança d’une voix inspirée: «A la gloire!» Mais Héloïse déclara qu’elle s’était mieux amusée au _Pied de Mouton_.

* * * * *

La guerre et le siège donnèrent à Polioute des distractions puissantes. Il fut enrôlé dans les compagnies de marche avec les citoyens de son âge. Durant les longues heures de garde, il pensait à son restaurant qui périclitait par la rareté des subsistances. Et, pour chasser ses idées noires, il évoquait sa tragédie, la rampe illuminée, le frémissement des spectateurs lorsque le nouveau chrétien entraînait Néarque dans le temple des faux dieux.

Ce n’était pas que Joseph Gendron eût pour lui-même soif du martyre. Il se rappelait ce que sa mère lui avait dit autrefois quand il était parti pour le service, et il évitait d’aller de l’avant.

La guerre finie, il se félicita que, grâce à sa prudence, aucune balle prussienne n’eût rencontré un de ses viscères. L’ordre étant rétabli, il recommença d’alimenter et d’abreuver ses contemporains. Alors, ayant repris ses habitudes dans la monotonie des jours, le désir lui revint de voir _Polyeucte_, un désir aussi jeune et aussi fort qu’après son initiation. Mais en vain, d’un œil appliqué et peu familier avec la lecture, explorait-il les colonnes Morris. Le drame chrétien était délaissé.

Cependant, les habitués du poulet sauté et du Fleurie avaient reparu. On voyait parfois M. Laverdure, devenu journaliste, et qui dînait là avec des confrères. Gendron, sachant que le professeur avait acquis de l’importance, s’enhardit un jour à lui demander un service. Les gazettes ne pourraient-elles pas se plaindre qu’on représentât si peu le chef-d’œuvre cornélien?

--Il est étrange, en effet, que nous soyons privés de cette bondieuserie, remarqua ironiquement M. Laverdure qui travaillait dans la libre pensée. Lorsque la France est vouée par son gouvernement au Sacré-Cœur, il faudrait que la scène aussi fût sanctifiée et que le personnel des théâtres subventionnés se convertît.