Part 5
--Ne t’étonne pas des paroles que je vais dire. Plus j’y pense et plus je me demande si c’est bien à la guerre que nous devons recourir avec ces nations et si l’intrigue ne nous offrirait pas des moyens plus sûrs. Divisés contre eux-mêmes comme des bêtes affamées, les Germains ont le génie des dissensions. Pourquoi ne pas attiser leurs querelles, comme, jadis, le divin Jules celles des Gaulois? Déjà nous nous sommes servis de la haine que les Burgondes portent aux Alamans. Avec un peu d’habileté, nous pourrions encore rallier les Vindéliciens et les Noriques. Mais je me demande d’autres fois, roulant ces soucis dans ma tête, s’il n’est pas trop tard, si les Germains ne se sentent pas unis entre eux par les liens du sang et du langage, s’ils se prêteront encore, par leurs rivalités, à notre politique. Alors mieux vaudrait composer avec eux que de les irriter et d’entretenir une guerre éternelle où le nombre doit nous écraser à la fin. Trop longtemps on a dit que la sincérité n’habitait pas leur cœur et que leurs paroles étaient autant de mensonges. Nous-mêmes, sommes-nous sans reproches? Ne leur avons-nous pas donné des sujets de plainte? Et la méfiance n’engendre-t-elle pas la méfiance? C’est pour nous une vérité certaine que les Germains ont besoin de conquêtes comme d’air et de nourriture. Pourtant le monde est vaste et le soleil luit pour tous. Est-il impossible de faire comprendre aux fils d’Arminius que leur intérêt est de s’entendre avec nous? Alors un pacte de voisinage et d’amitié garderait sur le Rhin cette paix romaine que nous nous épuisons à défendre jusqu’aux déserts de la Libye.
--Regarde ce fleuve, dit Mellobaude. A peine s’est-il écoulé quatre ans depuis que, non loin du lieu où nous sommes, il a vu, sur l’une de ses rives, le roi Macrin entouré de ses guerriers, tandis que, de l’autre rive, l’empereur et son escorte, toute brillante de nos enseignes, voguaient vers lui sur des barques légères. Plus d’un, je te l’accorde, fut étonné du succès de cette conférence. Et il est vrai que Macrin, ayant juré d’observer la paix, tint loyalement parole. Cependant, soit oubli, soit confiance, soit crainte de demander trop, Valentinien, dans le pacte, n’avait pas compris les alliés de Rome. Et Macrin put se vanter de n’être pas parjure lorsqu’il entra chez les Francs, massacrant et ravageant tout sur son passage. J’arrivai, Nannénus, je fus assez heureux pour tendre à ce barbare enivré de fureur un piège où il périt avec son armée. Permets-moi de ne plus croire à la vertu des pactes après cette expérience.
Nannénus allait répondre, lorsqu’un aide de camp s’approcha des deux généraux. Les ayant salués de l’épée, il leur dit:
--Des renseignements sûrs nous sont parvenus sur les mouvements des Lentiens. Après avoir rétrogradé devant les corps réunis des Petulans et des Celtes, ils ont de nouveau franchi le Rhin et marchent en direction d’Argentuaria. Leurs forces sont évaluées à quarante mille hommes selon les uns, à soixante mille selon les autres.
--Il n’y a pas un instant à perdre, dit Nannénus.
Et, sur-le-champ, il étudia avec Mellobaude le plan de la bataille.
KAB L’ARCHITECTE
Kab et les hommes robustes de la tribu que rallie le signe du Saumon marchaient vers la région des lacs, rentrant au foyer. Leurs âmes étaient lourdes et soucieuses. Pour trouver l’ambre et la poudre d’or, il fallait toujours aller plus loin. Partout des rivaux, soit qu’il s’agît de découvrir les gisements, soit qu’il s’agît de vendre les précieuses substances, obtenues par de longues recherches. Et les marchands, venus des pays étranges d’où ils apportent le sel, parlaient encore de hordes qui s’étaient mises en mouvement suivant le sens du soleil. Elles étaient armées, non de pierres taillées et d’os pointus, mais de haches, de flèches et de lances forgées dans un métal invincible dont elles avaient le secret.
Pensant à ces choses, les fils du Saumon se peignaient l’avenir de noires couleurs. Tantôt, alarmés par la concurrence, ils se demandaient comment ils se procureraient le sel, aussi nécessaire à la vie que les fruits et la venaison. Tantôt ils craignaient de ne plus retrouver les femmes et les enfants, réduits en esclavage par l’ennemi après qu’il aurait pillé les cavernes, abri des familles. Tantôt, enfin, ils se voyaient chassés du sol natal par l’envahisseur. Alors ils devraient chercher d’autres cavernes et d’autres terres que les occupants ne céderaient qu’après de durs combats.
Cependant l’esprit de Kab était ingénieux et hardi. Et il méditait dans sa tête, ses idées naissant et se succédant à la faveur de la marche cadencée.
--L’incertitude est le sort de l’homme, se disait Kab. La sécurité serait le plus grand des biens. Elle n’existe nulle part. Jamais nous ne savons si nous ne manquerons pas d’ambre et d’or. Jamais nous ne savons si d’autres n’en auront pas trouvé plus que nous, de sorte que, nos richesses se dépréciant par leur abondance, les marchands des pays d’au delà n’offriraient plus en échange que de moindres quantités de sel. J’étais habile à tailler les pierres, à les polir et à les fixer avec solidité dans un manche de bois dur. Mon industrie sera ruinée par celle des fondeurs de fer. Il faudra que je sois le premier à connaître leur art. Mais, jaloux, les fils du Saumon m’accuseront peut-être de sorcellerie et je courrai le risque d’être lapidé.
Cependant Kab songeait à Rhâ, son épouse, qu’il eût aimé à vêtir richement, et aux enfants de leur chair qu’il eût voulus heureux et forts par les viandes succulentes. Il songeait aussi aux Vieillards qui possèdent la science bienfaisante, auxquels il faut plaire car ils sont tout puissants, et qui initient à leurs mystères ceux qu’ils jugent dignes de leur succéder. Et Kab rêvait d’une invention, d’un service qu’il rendrait à la tribu et grâce auquel il s’élèverait jusqu’au Conseil qui gouverne les habitants des Grottes.
Par un mouvement rapide de sa pensée, un œil intérieur lui montra ces grottes ancestrales, sombres, humides, malsaines, mieux faites pour des animaux que pour des êtres doués de la parole et dont le front est tourné, non vers la terre, mais vers les cieux. Il vit aussi les lacs du pays où il était né, d’où la tribu tirait sa nourriture et son nom, car on distingue les peuples par leur aliment essentiel. Pêcheurs et mangeurs de saumons, constructeurs de pirogues légères, navigateurs des eaux limpides, est-ce que la vie des saumonides n’était pas sur cette plaine liquide et amicale, plutôt que dans les antres obscurs où les retenait l’habitude et qui les défendaient si mal contre les dangers?
Alors une clarté se fit en lui. Il tressaillit comme les grands inventeurs. C’était la, sur le lac lui-même, qu’il fallait s’établir et vivre. Et il vit une cité lacustre, dont il serait l’auteur et le maître, avec des demeures baignées par la lumière du jour, comme il avait entendu dire qu’en avaient les hommes aux pays d’où vient le sel. Chacune de ces demeures s’élèverait sur un plancher soutenu par des pieux solides et fixé à quelque distance du rivage. On s’y rendrait soit en barque, soit à l’aide d’une passerelle qu’on relèverait le soir. Et la tribu vivrait dans la joie, à l’abri des périls.
Kab, sur le chemin du retour, approfondit ces choses. Et quand il fut auprès du foyer, quand, sur leur couche, il eut retrouvé l’épouse, il lui confia son idée, dans le mystère de la nuit, car il savait que Rhâ était prudente et de bon conseil.
Elle l’écouta et parla ainsi:
--Le projet est excellent, ô mon maître. Toutefois, prends garde aux Vieillards. Ils sont ennemis des nouveautés, fussent-elles utiles et bienfaisantes, et souvent ils font périr ceux qui les proposent. Tu serais perdu si un seul d’entre eux allait dire que l’abandon des grottes est une insulte aux ancêtres, dont les ombres offensées se vengeraient, ou bien que les génies invisibles puniraient la tribu parce qu’elle aurait manqué de respect au Saumon en construisant des habitations sur le lac, comme les castors. Les Vieillards sont méfiants et redoutables. Donne-leur plutôt l’illusion que, ton dessein, ils l’ont conçu eux-mêmes, afin qu’ils ne te soupçonnent pas d’usurper leur pouvoir.
Kab se réjouit parce que sa compagne était toujours inspirée par la sagesse. Et il ne se hâta pas de dévoiler ses plans. Même, fixant sur eux sa réflexion, il les rendait plus achevés. Par des paroles qu’il calculait avec soin, il préparait les Vieillards à l’acceptation et à la bienveillance. Tantôt il racontait comment, au pays du sel, les hommes, enrichis par le négoce, habitaient des demeures claires. Tantôt il parlait de ces hordes dont la marche était signalée, et qui, ajoutait-il avec astuce, n’avaient peur que de l’eau. Car ayant été chassés de leurs terres par une tempête qui avait poussé la mer bien au delà de ses bords, ces hommes s’imaginaient que tout espace humide leur était hostile, tandis qu’ils se riaient des autres obstacles, étant pourvus d’armes redoutables auxquelles les pierres les plus dures ne résistaient pas.
Et les Vieillards s’accoutumèrent à ces idées nouvelles. Pour la première fois, ils s’aperçurent que les cavernes étaient empestées et ressemblaient à des tanières. Ils regardèrent avec moins de confiance les rochers qu’en guise de portes on roulait aux entrées le soir. Peu à peu, comme Rhâ l’avait prévu, ils interrogèrent Kab, qui leur répondit avec habileté et déférence sous forme d’hypothèse, leur retournant même des questions, afin qu’ils parussent consultés et qu’ils eussent l’illusion d’avoir voulu les premiers ce qu’il leur suggérait. Ainsi ils s’habituaient à prendre son avis, et, sur leur désir, il forma de ses mains une ébauche de la cité nouvelle à l’aide de petits morceaux de bois.
Déjà le bruit se répandait dans la tribu que les cavernes allaient être abandonnées pour des habitations placées entre l’eau et le ciel. Les uns s’en promettaient une vie plus heureuse. D’autres se moquaient de ces nids aquatiques ou prophétisaient l’effondrement des pieux et la noyade des occupants. D’autres enfin, comme Rhâ l’avait prévu, montraient un visage sombre et désolé parce qu’on délaissait les usages des ancêtres. Mais, déjà, dans leur cœur, les Vieillards avaient décidé d’abolir l’ancien ordre de choses. Leur chef déclara que le Saumon lui-même lui était apparu dans un de ces songes qui révèlent les volontés des puissances souveraines. Et le Saumon avait dit:
--Que ma tribu habite près de moi. Qu’elle laisse les antres de la nuit à ceux qui sont morts afin qu’ils y poursuivent en paix leur seconde vie.
Ainsi furent conciliés le progrès et la tradition. Et la délibération fut portée devant le Conseil.
Cependant un petit groupe se tenait à l’écart de l’assemblée, marquant de la réprobation et de la tristesse. Ces hommes étaient estimés et d’ailleurs peu nombreux. C’étaient ceux qui composaient les chants funéraires et qui, par le moyen de paroles rythmées, fixaient dans les mémoires les hauts faits de la tribu. C’étaient encore ceux qui ornaient de peintures les poteries, qui modelaient des amulettes callipyges, et qui, sur la surface lisse des rochers, gravaient des scènes de chasse et de guerre. Ces hommes étaient doux et leur opposition peu redoutable. Aussi le chef des Vieillards leur donna-t-il volontiers la parole. Aad à la voix harmonieuse la prit en leur nom.
Et ce qu’il dit, les autres n’y avaient point songé. Il parla du lac inviolé qui allait retentir du bruit des maillets et se souiller par l’industrie des hommes. On ne reconnaîtrait plus ses rives aux nobles lignes, familières à tous ceux et à toutes celles du Saumon. C’était là qu’enfants ils avaient joué et que, dans le printemps de l’adolescence, ils avaient échangé leurs aveux d’amour. Ces souvenirs du cœur seraient à jamais abolis avec les arbres antiques, témoins d’une histoire plusieurs fois séculaire, qui ombrageaient les eaux et s’y reflétaient sous mille formes changeantes. L’onde elle-même, pure comme un cœur sans reproche, perdrait sa limpidité...
Après avoir longuement déroulé ces images, Aad évoqua la déesse du lac fuyant dans sa robe vaporeuse devant les profanateurs, et, par une audacieuse prosopopée, il la fit parler en ces termes:
--O vous qui ne songez qu’à l’utile et qui ne respectez pas l’œuvre du céleste fécondateur, sachez que votre âme deviendra sèche et votre cœur désert. Par moi, votre vie était parfumée. En m’exilant, vous vous condamnez aux labeurs mécaniques qui oppriment les hommes, altèrent leur essence divine et tuent leur foie.»
Ayant parlé, Aad fut salué par un murmure d’admiration. Les Vieillards eux-mêmes l’avaient écouté avec complaisance, car son éloquence et ses chants étaient l’honneur de la tribu. Mais leur décision ne fut pas changée par son discours.
Cependant l’inquiétude oppressait le cœur de Kab. Il se demandait si les amateurs de vieilleries n’allaient pas l’emporter et détruire, avant qu’elle fût née, la cité lacustre. Inventif pour la construction et le commerce, il n’était pas habile au jeu des idées et il ne trouvait pas de réponse à des objections qu’il jugeait oiseuses et puériles. Aussi attendait-il avec anxiété que quelqu’un réfutât les vains propos d’Aad, quand le chef des Anciens prit la parole. Et le miel de la raison coula de sa barbe neigeuse.
--Les ans, dit-il, ont passé sur ma tête. J’ai vu beaucoup de choses. J’ai donc vu des changements nombreux. Je sais que nos ancêtres n’ont pas toujours habité les profondeurs de ces montagnes. Ces antres étaient vierges lorsqu’ils les noircirent du feu de leurs foyers. Et le miroir intact de l’eau n’avait pas été fendu par nos filets et nos pirogues. Nulle voix humaine n’avait éveillé ces échos. Pourtant la déesse du lac ne nous a pas maudits, de même que les génies protecteurs des cavernes sont restés parmi nous. Aad nous invite à tourner les yeux vers le passé. Regardons vers l’avenir. Qui sait si, un jour, les habitations que nous aurons élevées sur les eaux ne seront pas à leur tour abandonnées et détruites? Alors ces demeures, qui pour nous sont nouvelles, deviendront chères à ceux qui les auront connues depuis les jours dorés de leur enfance. C’est là qu’ils auront vécu, aimé, chanté, qu’ils auront vu naître leurs fils et fermé les yeux de leurs parents. Pour eux, le souvenir donnera une âme à ces poutres équarries et ils ne les quitteront pas sans douleur. Ils pleureront sur leur ville disparue, et, eux non plus, ils ne reconnaîtront pas le lac. Et d’autres Aad s’attristeront si, plus tard, sur ces rivages, des hommes savants et hardis élèvent des murs et des machines. D’autres Aad s’attristeront encore lorsque ces murs se seront effondrés, lorsqu’à ces machines auront succédé des mécaniques plus parfaites. Sache-le, peuple du Saumon, tu n’es pas la première génération qui regrette le visage du monde. Tu n’es pas la dernière non plus.
On applaudit le Sage, l’Inspiré, et il se hâta de prononcer les formules qui consacrent les décisions du Conseil et leur donnent force de loi. Et Kab, à l’instant, se mit au travail.
Mais tandis que, sous ses ordres, ceux du Saumon édifiaient la cité lacustre, il pensait en lui-même:
--Oui, le vieillard a bien parlé. Sa ruse et sa subtilité passent la mienne. Mais pourquoi a-t-il dit qu’un jour viendrait où mes constructions sans pareilles seraient délaissées comme les cavernes fumeuses? Mon œuvre est définitive. On ne la remplacera pas. On pourra l’imiter seulement.
Et Kab, l’architecte, chargé d’ans et d’honneurs, mourut dans l’illusion qu’il avait bâti pour l’éternité.
LE MARIAGE AUTRICHIEN
On causait, dans un cercle parisien, de ces deux anarchistes italiens condamnés à mort aux États-Unis et dont le cas est surtout une de ces «affaires» qui prennent tout à coup la valeur d’un symbole. On ne manquait pas d’évoquer d’autres «affaires» célèbres et de remarquer le revirement subit du sentiment public à l’égard de la grande république américaine qui passait, naguère encore, pour la terre de la liberté et le phare de la démocratie.
--Nous n’aurions qu’à chercher dans le catalogue de la bibliothèque, dit le général baron Grimbert, doyen d’âge du club, pour y trouver une espèce de petit roman d’un homme d’esprit qui écrivait sous le second Empire et qui était libéral. Ce Laboulaye n’était pas une bête. Son _Prince Caniche_ est un ouvrage charmant que les générations nouvelles ne connaissent plus. De mon temps, nous ne lisions pas beaucoup, mais elles lisent encore moins que le sous-lieutenant de hussards que j’étais avant la guerre, je veux dire celle de 1870. Je me rappelle en ce moment combien ce Laboulaye m’irrita avec son _Paris en Amérique_ que les adversaires de l’Empire portaient aux nues et où il opposait au gouvernement de la France sous Napoléon III les libertés et les garanties dont jouissaient les citoyens des États-Unis. Ce souvenir de jeunesse fait que, tout à l’heure, j’ai longuement serré la main de notre ami Greenwood. Jamais ce représentant de la bannière étoilée ne m’a paru plus sympathique. Ce que c’est que de vivre vieux! L’âge nous apporte des revanches singulières. C’est égal, jamais je n’aurais imaginé que les États-Unis passeraient un jour pour le pays de la réaction.
--On a écrit l’histoire de presque tout ce qui a été, dit alors l’académicien F... On a écrit l’histoire des peuples et celle des philosophies l’histoire des arts, des sciences, des inventions, des voyages, du commerce, des lois. Il est une histoire que jamais on n’écrira parce qu’elle est impalpable et diverse à l’excès, celle des opinions. Homère a dit que les idées des hommes leur étaient envoyées par Zeus tous les jours. C’est pourquoi elles changent comme le temps. Et c’est pourquoi chacune d’elles a son tour. Mme de Boigne raconte dans ses Souvenirs qu’elle fut invitée au palais de Fontainebleau quelques mois après la révolution de 1830. C’était la première réception du nouveau monarque à qui la bonne société tournait le dos. Mme de Boigne n’avait pas de ces préjugés. Elle était d’avis que tous les gouvernements sont bons du moment qu’ils font respecter l’ordre. Un jour, le petit duc d’Aumale, avec une précocité singulière, attira l’attention de la vieille dame opportuniste sur une porte ornée d’un médaillon du temps des Valois. On y lisait: «François II, roi des Français.» Le petit prince expliqua malicieusement que ce titre, repris par son père pour signifier que la nouvelle monarchie était citoyenne, avait été abandonné trois siècles plus tôt parce qu’il semblait marquer une sujétion insupportable à des hommes libres. Les Bourbons s’étaient donc appelés rois de France, ce qui, à la longue, avait paru l’expression d’un droit de propriété incompatible avec la dignité d’une nation fière, et l’on était revenu à la formule «roi des Français», abomination de la désolation pour les fidèles de Charles X.
M. Durand de l’Aube, dont le grand-père avait été un des collaborateurs du comte Molé, prit à son tour la parole.
--Il est vrai, dit-il, qu’on a toutes les peines du monde à imaginer aujourd’hui, quand on n’a pas recueilli personnellement les souvenirs de cette époque, ce que furent les haines entre les partisans des deux branches. A la monarchie de Juillet, les légitimistes eussent préféré la république la plus rouge. La vieille marquise de Pimodan laissait à sa famille, rassemblée autour de son lit de mort, cette maxime suprême en guise de règle de vie: «Mes enfants, rappelez-vous toujours qu’on ne doit jamais déranger les domestiques pendant leur repas et que Louis-Philippe est un usurpateur.» Je dois dire que les orléanistes n’étaient pas plus tendres pour les carlistes, comme on appelait à cette époque les partisans de la légitimité. Ah! on était loin, alors, de la «fusion» et les ressentiments qui dataient de la révolution de 1830 l’ont rendue longtemps chimérique. L’exemple de l’animosité était donné par les membres atrocement divisés de la famille royale elle-même. La cour du roi des Français ne prit même pas le deuil à la mort de Charles X. Par représailles, le comte de Chambord se montra dans un concert le jour où l’on apprit que son cousin le duc d’Orléans, fils du roi-citoyen, s’était brisé le crâne en tombant de voiture...
--Les miens, mon cher Durand de l’Aube, étaient justement dans le camp opposé à celui des vôtres, fit alors M. de N... C’est ainsi que j’ai connu le fait suivant qui n’est pas seulement l’illustration de tout ce que vous venez de dire, mais qui constitue un curieux envers de l’histoire.
* * * * *
Le 28 juillet 1835--cinq ans jour pour jour après la révolution qui avait renversé Charles X et précisément pour commémorer les «trois glorieuses»--le roi Louis-Philippe, escorté de ses fils, passait en revue la garde nationale. Le cortège arrivait au boulevard du Temple lorsque, d’une fenêtre, partirent les vingt-quatre fusils de Fieschi, premier inventeur de la mitrailleuse. Par miracle, ni le roi ni aucun des princes n’étaient atteints. Tout autour d’eux, c’était un massacre. Des morts et des blessés gisaient au milieu du sang. Les chevaux se cabraient. La foule fuyait en désordre et s’écrasait dans les rues prochaines croyant qu’une autre machine infernale allait éclater.
Tandis que Louis-Philippe rassurait tout le monde en se montrant, avec un grand calme, le chapeau à la main, ses fils secouraient les victimes. C’est ainsi que le duc d’Orléans vit étendue sur le sol, inanimée, une jeune fille d’une grande beauté dont la toilette aussi élégante que simple marquait la distinction. Elle ne portait aucune blessure. Elle s’était apparemment évanouie par l’émotion et dans l’horrible violence de la bousculade.
Il est superflu de dire que le prince fut troublé d’une autre manière quand, pour soustraire cette délicieuse créature au piétinement des chevaux cabrés, il la tint entre ses bras. Ne pensant déjà plus à la fusillade, ses vingt-cinq ans s’émurent des traits, des formes et du parfum de l’inconnue et du premier regard qu’elle lui jeta en ouvrant des yeux d’un noir pénétrant. Lorsqu’elle eut repris connaissance, le prince était amoureux. Et l’on concevra sans peine l’intérêt dont une jeune personne d’une nature passionnée et d’un cœur généreux fut saisie pour le séduisant officier à qui elle devait la vie et dont le visage, à la fois anxieux et souriant, se trouvait à cette minute tout près du sien. De pareils moments sont plus propices que d’autres à la naissance des passions soudaines et le voisinage de la mort enflamme dans les cœurs le puissant génie qui tient la chaîne des êtres.
Mais il me reste à dire qui était la belle inconnue.
Depuis les funestes journées de 1830, le marquis de Troismares, frappé jusqu’à l’âme par la chute de la monarchie légitime, s’était réfugié avec ses souvenirs dans sa tourelle bretonne. Plus intransigeant encore que tant d’aristocrates qui se cloîtraient au faubourg Saint-Germain, il n’avait plus voulu revoir la ville dont les pavés et la boue trop souvent sanglante s’étaient levés contre le vrai roi. Devenu veuf durant cet exil volontaire, il avait élevé sa fille dans le carlisme le plus pur. Le seul journal qui entrât chez lui était _la Quotidienne_. Et s’il arrivait qu’on parlât du roi Louis-Philippe, c’était pour rappeler avec horreur le régicide dont son père s’était souillé.
Cependant, Diane de Troismares ayant atteint sa vingtième année, le marquis eut des remords de la solitude où il la laissait, et, songeant à l’établir, il décida de revenir à Paris. L’hôtel de la rue de l’Université, qui avait pris une forte odeur de renfermé après cette longue absence, fut ouvert de nouveau et il n’y parut que quelques-uns de ces émigrés de l’intérieur pour qui rien n’existait plus depuis l’usurpation.