Chapter 3 of 7 · 3895 words · ~19 min read

Part 3

--Gardons-nous de légiférer, lui répondit Tanore.

CROQUEMITAINE

_Ubique dæmon!_

Salvien.

Lorsque le jeune Hervé fut sur le point de naître, sa mère dit un jour:

--Si c’est un garçon, je ne veux pas qu’on l’effraie avec des contes de nourrice. Ces fables ridicules font des enfants peureux. J’élèverai le mien sans le secours ni de Croquemitaine ni du père Fouettard.

Ce fut un garçon qu’envoya le ciel et sa mère tint parole. Déjà, pour Hervé, un sens s’attachait aux mots. Déjà il connaissait les chiens qui aboient et qui mordent, les chats qui griffent, les vaches qui meuglent, les ânes qui ruent, la ronce qui déchire et la cuisante ortie, tout ce qui, dans la nature, entoure l’homme de périls et lui enseigne la prudence. Mais il ignorait les divinités de la Peur.

Cependant les filles de la Nuit et de l’Erèbe visitaient parfois sa poitrine. Tantôt elles lui conseillaient de résister par la violence à la servante Léonie qui, armée d’une éponge, se disposait à l’asperger d’une eau lustrale et savonneuse. Tantôt, sombre, muet, méditant les affronts et l’injustice, il se retirait, tel le fils de Pélée, dans le coin où le vigilant Cyrille range les plumeaux et l’encaustique. En vain deux ambassades se succédaient auprès de l’opiniâtre Myrmidon. Les Furies lui inspiraient de répondre aux douces prières par des trépignements et des clameurs aiguës.

Alors, contre Tisiphone et Alecto, la servante Léonie, consultant la sagesse des siècles, invoqua d’autres puissances. D’une voix sinistre et caverneuse, qu’elle accompagnait de coups violents frappés au mur de la cuisine, elle annonça l’arrivée de l’Être terrible qui emporte et mange les petits enfants. Ainsi se révéla le prince des ténèbres.

L’historien véridique doit reconnaître que cette ruse obtint une victoire complète. Sortant de sa tente, le fils de Pélée se montra soumis et repentant. Même il accepta d’une âme résignée une assiette d’épinards pour lesquels il ressentait un violent dégoût, mais qui sont, disait la servante Léonie, le balai de l’estomac, car elle abondait en recettes, proverbes et métaphores.

Et la vérité oblige encore à dire que le lieutenant de Belzébuth fut accueilli sans honte par celle qui, ayant mis Hervé au jour, voulait lui donner une âme forte et le garder des terreurs vaines. Auxiliaire de la police, Croquemitaine fut apprécié pour les services qu’il rendait. On eut ainsi la preuve que le gouvernement des cités ne saurait se passer de fictions, et, pour le jeune Hervé, l’âge mythologique s’ouvrit.

Le passé de Croquemitaine est un grand mystère. Ce personnage puissant et redoutable n’a pour références que de mauvais contes de fées. Son nom même ne figure pas dans les lexiques anciens. Il ne se traduit ni en italien, ni en anglais, ni en allemand, langue éminemment symbolique. Littré, qui a cherché une étymologie, reste hésitant devant l’énigme, car, s’il admet le sens de «croquer», il se perd en conjectures sur cette «mitaine». Il y a peu d’apparence, en effet, que, pour effrayer les petits enfants, les nourrices leur représentent un ogre qui aurait la coutume bizarre de dévorer des moitiés de gants. Et quant à voir dans «mitaine» une altération du flamand _metjien_ ou de l’allemand _mædchen_, qui veut dire petite fille, il y faut beaucoup de bonne volonté. J’ai donc sollicité sur ce sujet difficile la science de mon ami M. Cyprien Leborgne qui, après quatre mois de réflexions et de recherches, m’a porté la note suivante:

«Pour obtenir, avec quelque approximation, une étymologie incertaine et obscure, il importe d’aller du connu à l’inconnu. En ce qui touche _Croquemitaine_, nous possédons, grâce au substantif _croquignole_, une indication précieuse. Ces deux mots éveillent également, par simple analogie, la fausse idée de dents qui mordent avec force. Dans le bon et authentique langage, _croquignole_, avant d’être une petite pâtisserie sèche et dure, signifie un coup qui se donne avec le doigt replié, en très bas latin _curcinodula_. Ici, «croque» offre nettement le sens d’objet courbé, de jointure. Ce premier résultat étant acquis, demandons-nous ce que signifie, en vieux français, «mitaine», ou «miton», d’où est venue l’expression «c’est miton mitaine» qu’aujourd’hui nous remplaçons volontiers par _kif-kif_, déformation de l’arabe. «Miton» désignait tout espèce d’ouvrage de mercerie et de tricot avant de s’appliquer, sous la forme «mitaine», à une sorte de gant. Dès lors, il devient facile de discerner que le monstre grossièrement figuré, que l’on compose avec de vieilles défroques et que l’on place dans les arbres à fruits pour en écarter les corbeaux et autres oiseaux pillards, a dû s’appeler dans nos campagnes _croquemiton_, autrement dit chiffon plié ou noué. De là est venu tout naturellement _croquemitaine_, puisque miton égale mitaine. Ne vous étonnez donc pas que ce personnage fabuleux soit privé de généalogie, qu’il ne descende d’aucun héros historique ou légendaire et qu’il ne se traduise dans les idiomes étrangers que par son vrai nom, qui est épouvantail à moineaux.»

Si longue que soit la démonstration de M. Cyprien Leborgne, j’ai cru devoir la reproduire et je suis prêt à m’en contenter à défaut d’un autre. Il est d’ailleurs important, pour l’étude des mythes et comme contribution aux célèbres travaux de Sir James Frazer, de savoir que, logé d’abord par un paysan dans un cerisier, conduit à la ville par des nourrices, Croquemitaine a pris tant d’empire sur l’esprit des humains.

Car sa réalité est aussi certaine que celle du gendarme et du commissaire, dont il a l’utilité. A son nom, au bruit horrible de ses pas, l’ordre se rétablit et les tumultes cessent. On reconnaît sa voix. On peut décrire son visage. Il ne constitue même pas une dérogation aux lois de la nature puisqu’il n’est ni plus noir, ni plus sonore, ni plus intermittent que le ramoneur. Enfin, non seulement des nourrices et des cuisinières, mais des personnes graves, savantes et dignes de foi, des pères et des mères pour tout dire, affirment que le monstre emporte les enfants, qu’elles ont vu sa hotte pleine et le traitent comme un génie obéissant et familier qui ne manque jamais de répondre à leur appel.

Ainsi se trouve démontrée l’existence objective de Croquemitaine. Mais si l’on veut bien me permettre de parler comme M. Cyprien Leborgne, auquel nul pédantisme n’est étranger, rien n’est plus certain que son existence subjective, comme on en jugera par le témoignage de Guy, fils du voisin et compagnon des jeux d’Hervé.

Mûri par l’expérience et par deux saisons de plus écoulées sur cette terre, l’esprit de Guy s’ouvrait à des notions équivoques et confuses. Déjà il accédait au doute, sinon quant à la présence, du moins quant à l’activité, dans le monde sensible, des ogres qui enlèvent à domicile les petits enfants. Des invocations non suivies d’effets, des menaces qui ne s’étaient pas accomplies l’avaient lentement convaincu qu’il était en quelque sorte tabou aux yeux des puissances infernales. Cependant Guy concevait que cette immunité ne fût pas universelle. Il inclinait à la regarder comme un privilège de la raison. Et du moment qu’Hervé croyait à Croquemitaine, il était logique et nécessaire que Croquemitaine, inoffensif pour Guy, fût dangereux pour Hervé. Aussi, lorsqu’il s’agissait de passer un de ces couloirs pleins d’embûches et de mystères, où se dissimulent les puissances de l’ombre, Guy, sans frémir, marchait en avant, tel le pieux Énée protégé par le rameau d’or. Puis, ayant inspecté le profond labyrinthe:

--Croquemitaine n’y est pas, s’écriait-il. Tu peux venir!

Cependant de sourds progrès du rationalisme firent qu’à l’âge où Guy avait cessé de craindre Croquemitaine, Hervé commença à ne plus le redouter. Il lui parut que l’Être avait une voix peu virile et fort semblable à l’aigre fausset de Léonie. Il garda pour lui le secret de cette découverte. Mais quand il fut de nouveau menacé du justicier et du punisseur, il prononça hardiment ces paroles calculées:

--D’abord, ça n’existe pas, Croquemitaine!

Bien que ce jour fût inévitable, comme celui de toute séparation, le père et la mère furent tristes et soucieux. Ils regrettaient Croquemitaine à l’égal d’une bonne domestique dont la conduite a été irréprochable et qui annonce son mariage prochain. Aussi, et sans mesurer l’étendue de leur humiliation et de leur déchéance, s’efforcèrent-ils de retenir l’intègre serviteur des familles. Et ils n’hésitèrent pas à recourir à la fraude pour ménager une utile fiction.

La servante Léonie ayant été avertie de l’événement, son sang ne fit qu’un tour.

--Ah! Ah! dit-elle au révolté, tu ne crois pas à Croquemitaine? Eh! bien, quand tu voudras, je te montrerai sa maison.

Hervé releva le défi avec une anxiété secrète et suivit Léonie qui marchait à grands pas vers le bourg, car, l’été étant venu, on habitait la campagne.

... Semblable à l’antre du Cyclope, l’échoppe du savetier Ulmer se dresse au bout d’une impasse entre de vieilles masures. Bien qu’il porte la couleur du fer et l’odeur du cuir, Ulmer est doux et paisible. Il nourrit des sentiments conservateurs. Il cultive les traditions. Aussi garde-t-il sur sa muraille une image qui représente le président Fallières, ce qui lui donne l’impression de vivre avec l’Histoire. Mais, sauf l’ornement de cette tête majestueuse et fleurie, un noir amoncellement de bottes prête à ce lieu un aspect sinistre qu’aggravent les coups frappés sur les douves par un tonnelier du voisinage. Et il se trouva qu’au moment où la commission d’enquête chargée de contrôler l’existence de Croquemitaine s’engageait dans le cul de sac, des cris et des gémissements retentirent, tandis qu’une voix de tonnerre jetait cet oracle:

--Si ça continue, vous allez recevoir sur la figure!

En entendant ces mots épouvantables, Hervé serra fortement la main de Léonie et l’entraîna vers la lumière du jour, jugeant qu’il était trop facile de descendre aux enfers.

Il est attesté qu’à la suite de cette expédition audacieuse Croquemitaine fut restauré dans son prestige et dans son pouvoir. Mais les restaurations sont fragiles et durent peu. Revenu triomphant de l’échoppe d’Ulmer Croquemitaine n’acheva même pas ses Cent-Jours.

--Heureusement, dit la mère, il nous reste le Diable!

SYMMAQUE

... dum Capitolium Scandet cum tacita virgine pontifex.

Horace.

... quoique la vierge ne monte plus, silencieuse, derrière le pontife, au Capitole.

Carducci.

SYMMAQUE.--Que l’existence était belle autrefois, Flamininus! Qu’elle était calme et ordonnée! Nous n’avons pas assez goûté la douceur de vivre et nous nous sommes préparé des regrets jusqu’à la fin de nos tristes jours. Nous voici sur la terre africaine, errants et misérables. Hélas! Mon père possédait trois palais à Rome, quinze villas à travers l’Italie. Je dois me contenter de deux petites chambres que je partage avec ma famille. Et pour que nous mangions du pain, mon épouse vend l’une après l’autre les perles de son collier.

FLAMININUS.--Il est de plus grands sujets d’affliction pour nos âmes. Pourquoi pleurer les temps qui ont précédé notre exil? Ceux qui sont morts avant l’arrivée du barbare Alaric ont été plus à plaindre que nous. Je désespérais dans Rome. J’espère à Carthage.

SYMMAQUE.--Veux-tu dire, Flamininus, que de l’excès du mal sortira le bien? C’est une maxime consolante à laquelle je ne crois plus.

FLAMININUS.--Homme de peu de foi, la cité agréable au ciel et protégée des astres est éternelle. Les calamités passagères que lui infligent les dieux sont un juste châtiment. Elles présagent un avenir plus beau. Nous nous purifions par l’épreuve et le malheur. Souviens-toi, Symmaque, de ce siècle de décadence qui reniait les traditions. Souviens-toi de ton père chéri et des luttes qu’il soutint pour les choses sacrées. Tous les jours, c’était une injure nouvelle, un temple qu’une loi inique fermait, un des nôtres qui passait au Galiléen. Les empereurs eux-mêmes s’acharnaient contre l’antique religion de Rome. Ils en persécutaient les serviteurs. Le moment vint où, au sein des familles, il ne fut plus permis d’honorer les dieux lares. Quels temps furent plus tristes que ceux où la vestale Claudia s’agenouillait devant le gril ridicule de Laurent! Albe, cependant, voyait une autre gardienne du feu qui ne doit pas s’éteindre manquer à son vœu de chasteté sans être enterrée vivante, selon l’usage millénaire et toujours suivi. Est-ce à toi que je rappellerai encore l’insulte la plus cruelle qu’ait subie la religion des Romains? L’année où fut enlevé l’autel de la Victoire était plus funèbre que celle où nous avons dû fuir et où la Ville a été pillée. Alors le successeur de Trajan et de Marc-Aurèle, qui avait abandonné pour Milan les sept collines, restait sourd aux adjurations de ton père. Gratien refusait même de l’admettre en sa présence. La divinité protectrice s’est retirée de l’Empire dès l’instant que le Sénat a cessé de l’honorer. Rome est punie comme l’avaient annoncé les livres sibyllins. Mais les Romains entendront les avis du ciel. Ils s’éloigneront des églises, et, sur les ruines qu’aura laissées le barbare Alaric, l’ordre des jours anciens refleurira.

SYMMAQUE.--Je voudrais en avoir l’assurance. Mais je ne puis me défendre d’envier le sort de ceux qui n’ont pas connu la condition où nous sommes réduits. Rome, alors, semblait encore invincible. Et si la religion de nos ancêtres était mourante, elle expirait du moins lentement. Les vieux Romains pouvaient croire que les choses qu’ils aimaient dureraient toujours. Au milieu de ses amis, qui partageaient ses façons de penser, mon père avait l’illusion que tout restait en place. Les conservateurs vivent entre eux. Ainsi ils n’aperçoivent pas ce qui tombe et disparaît à chaque heure et c’est ce qui soutient leur courage. Mais nous! Le fond de l’abîme est touché. Rome, si jamais nous y revenons, sera plus changée qu’en un siècle. Tu te trompes, Flamininus, quand tu supputes un retour à nos croyances. Les catastrophes ne ramènent pas le passé. Elles sont comme les tempêtes qui achèvent de renverser les vieux murs. Elles dispersent ce qui ne subsistait que par la force de l’habitude. Elles donnent un élan irrésistible aux novateurs. Peut-être, un moment, dans la communauté de l’infortune, auront-ils quelque attendrissement et quelque pitié pour ceux qui restent fidèles aux dieux. Chez les révolutionnaires eux-mêmes il paraît alors comme un regret de ce qui va périr. Ce moment ne dure pas. La sagesse est d’en profiter. N’attaquons plus les chrétiens. Ne raillons plus leur Christ, leurs apôtres et leurs martyrs. Gardons les images des dieux immortels vivantes dans nos cœurs, mais faisons-nous oublier et tolérer s’il se peut.

FLAMININUS.--Tolérance est le mot des tièdes. C’est aussi la supplication des vaincus. Les chrétiens nous disent déjà que nous invoquons la tolérance depuis que nous sommes persécutés. Nous serons perdus le jour où nous accepterons l’égalité des cultes et où nous cesserons de rappeler que l’adoration des dieux est la religion de l’État. La politique des concessions n’est pas seulement honteuse et lâche. Elle est inepte. Est-ce à l’heure où le maître du monde manifeste si clairement sa colère que nous allons renoncer à la lutte? Notre vieille religion a passé par d’autres épreuves et c’est quand on la croyait morte qu’elle a eu ses plus belles renaissances. Quand parut-elle plus bas qu’à la fin de la République, au temps où la Grèce vaincue nous donnait, par une sorte de vengeance, le poison de sa philosophie? Alors l’impiété fut si grande que l’athéisme était professé par les poètes et les consuls. Auguste vint. Il releva les autels et Virgile honora pour toujours ce que Lucrèce avait souillé. Souviens-toi encore du noble Julien avec qui notre culte remonta sur le trône après un exil de quarante ans. L’éclatante conversion du neveu de Constantin ne prouve-t-elle pas que les dieux sont immortels? Si nous ne les trahissons pas, ils ne peuvent nous trahir.

SYMMAQUE.--Je le sais. Et il y eut aussi Eugène, cet empereur que nous avaient donné Arbogaste et Ricomer, généraux d’une si vive piété.

FLAMININUS.--Il est vrai que les généraux se signalent presque tous par leur zèle pour la religion. Mais pourquoi me parles-tu du rhéteur Eugène?

SYMMAQUE.--Parce que, loin de lui être reconnaissants, loin de lui élever des statues, nous l’avons justement renié. Si le zèle des militaires est certain, il est rare qu’il se manifeste, ce qui vaut mieux car il est encore plus rare qu’il soit fécond. En apportant à Eugène la robe pontificale que Gratien avait repoussée, Arbogaste et Ricomer ont hâté notre décadence. Rien n’est pire, pour une cause comme la nôtre, qu’un réacteur intempestif et maladroit. Il agit comme ces médecins qui tuent les vieillards pour leur rendre quelques mois de jeunesse. Et Julien, Julien lui-même, le restaurateur des temples, ne nous a-t-il pas fait plus de mal que de bien? Il méconnaissait Rome et les dieux indigètes. L’a-t-on vu sacrifier au Capitole une seule fois? Il demandait sa doctrine aux sophistes d’Alexandrie et à ces Hellènes dont tu dénonçais tout à l’heure la corruption. En voulant réformer la religion des dieux, il l’a affaiblie. Sa malheureuse tentative n’a servi qu’à exalter l’audace des chrétiens. Son règne de vingt mois nous a causé des dommages plus irréparables que ceux de Constantin et de Constance et j’aime mieux ces prudents empereurs qui, du moins, nous ménageaient, tout en cédant aux idées du jour.

FLAMININUS.--Je te plains, Symmaque, L’excès de nos souffrances t’accable et te réduit au désespoir. Prie les dieux qu’ils te rendent le courage. L’homme qu’ils soutiennent de leur force sait que rien n’est impossible et qu’il n’est pas de courant qui ne se puisse remonter.

SYMMAQUE.--Mon plus grand malheur est de voir les choses telles qu’elles sont. Dans mon jeune âge, ma confiance était fière et ardent mon goût de la lutte. C’est maintenant que j’ai le plus de courage parce que je n’ai plus d’illusions. Sois tranquille, je n’abandonnerai pas la foi de mes aïeux et je mourrai dans la croyance où je suis né. Mais comment fermerais-je les yeux à ce qui se passe autour de moi? Je sais que je sers une cause condamnée. Tout ce qu’on a essayé pour combattre les progrès du christianisme a été inutile et n’a eu d’autre effet que de dénaturer la religion des Romains. Ce ne sont pas seulement les cultes étrangers que l’on a appelés à son aide, les divinités de l’Égypte, de la Perse et de la Phrygie qu’on a introduites dans le Panthéon. Ce sont les doctrines des disciples de Platon et les philosophies à la mode. Tantôt on flattait le goût de l’archaïsme et tantôt celui des nouveautés. Par là on a répandu dans les esprits le doute et l’incertitude. Déjà nos mystères ne sont plus compris de ceux qui viennent encore dans les temples. A la fin, on oubliera jusqu’aux règles des sacrifices. Je suis pénétré de cette vérité amère: le rite ethnique n’a plus pour lui que la coutume et les mœurs. Seul l’usage lui permet encore de durer. Gardons-nous d’ébranler ce qui reste, soit par des innovations dangereuses, soit en demandant trop à la nature et aux hommes.

FLAMININUS.--Ton père l’a dit, Symmaque, le respect de la coutume est une chose grande. Se soutient-il sans les institutions? C’est en vain qu’auprès du prince l’éloquent auteur de tes jours, réduisant ses demandes à la plus modeste mesure, avait invoqué la liberté de conscience. C’est en vain que, se fondant sur le caractère sacré des testaments, il avait revendiqué les biens injustement retenus par le fisc, quoiqu’ils eussent été donnés aux vierges et aux pontifes par la volonté légale des mourants. Cette tactique aussi, les tiens l’ont loyalement essayée. Elle nous a conduits à des reculs toujours plus étendus. Elle ne nous a valu que des déceptions. Et qui donc répondit alors à ton père? Son propre cousin, l’évêque Ambroise, car il y avait déjà des contempteurs des dieux parmi les plus illustres familles. Ambroise prétendait qu’en réclamant le bénéfice du droit commun ton père voulait pour les fidèles de notre religion un privilège et une faveur. A nous faire humbles, à mendier une petite place dans l’État dont nous sommes les plus fermes soutiens, nous n’avons rien obtenu et nous nous sommes déshonorés.

SYMMAQUE.--Le jour où il s’éleva contre la touchante requête des sénateurs, mon cousin Ambroise ne vit pas loin dans le temps. Par une suite immanquable, sa thèse se retournera contre sa propre secte. Notre cause est perdue sans doute. Ce qui me console, c’est la certitude que la sienne ne triomphera pas éternellement. Elle aura aussi de suprêmes défenseurs qui penseront tout ce que nous avons pensé et souffriront autant que nous avons souffert. Les raisons dont les chrétiens nous accablent les blesseront à leur tour. Tout tombe en désuétude, tout se flétrit, tout meurt. C’est nous qui sommes aujourd’hui l’antique observance. Pour que ce soient les chrétiens, combien de siècles faudra-t-il? A peu près ce qu’il s’en est écoulé depuis l’âge où la louve allaitait les divins jumeaux. Imprudent Ambroise! Un jour viendra où son Église sera combattue avec les armes qu’il a aiguisées contre nous. Alors elle ramassera les arguments dont nous nous sommes servis. Avant que les fils aient succédé quarante fois aux pères, d’autres impies diront aux chrétiens ce qu’ils nous jettent à la face: «Vous êtes le passé. Nous sommes l’avenir. Vous vous attardez aux superstitions et à l’erreur. Ce n’est pas dans son enfance que l’humanité a connu la raison. Ce n’est pas à son lever que le soleil a le plus d’éclat. Nous sommes la vérité, la lumière et le progrès.»

FLAMININUS.--Tu parles de ces choses comme si déjà tu étais mort au monde ou comme si tu les voyais d’un astre lointain. Laissons ces vengeances posthumes à d’inutiles rêveurs. Travaillons plutôt, grâce aux conjonctures, à rétablir dans sa primauté la religion qui a fait la grandeur de Rome.

SYMMAQUE.--Et de quels moyens disposons-nous pour une si grande entreprise? La noblesse romaine, généreux appui des antiques croyances, est dispersée. Elle est misérable. En perdant la Ville, elle a tout perdu et des familles patriciennes s’éteignent tous les jours. Celles qui subsistent ne retrouveront qu’une faible portion de leurs richesses. Que leur restera-t-il pour nourrir nos prêtres sans traitement, pour entretenir nos temples privés de l’annone? Les dons et les offrandes vont se tarir par la ruine des particuliers. Une religion qui a possession d’ancienneté étend son empire sur les âmes, et les lois ne parviendraient pas à l’abolir. Mais, quand elle a perdu l’aide et les subsides du prince, détruire ceux qui la font vivre par leurs libéralités c’est la détruire elle-même. Alors une révolution sociale est encore plus grave qu’une révolution religieuse. Et ce que l’invasion des Goths nous a apporté, ne nous y trompons pas, Flamininus, c’est une révolution sociale. Je le sens, notre civilisation va périr.

FLAMININUS.--Toujours ces images d’abîme, ces idées de mort. Sais-tu d’où elles te viennent? A ton insu, tu les as prises des chrétiens et des juifs et de ce forcené qui, à Patmos, au bord de la mer féconde, annonçait l’extermination du genre humain.

SYMMAQUE.--Non, Flamininus, je n’ai point de goût pour ces imaginations fumeuses et sanglantes. Je crois à l’éternité du monde, mais à son perpétuel renouvellement. C’est pourquoi les conservateurs sont destinés à perdre toujours, car ils s’attachent aux formes des choses, qui sont changeantes et périssables. Mais ils triomphent dans leur défaite parce que les révolutionnaires, à leur tour, doivent conserver, avec les lois essentielles des sociétés, les résultats de leur révolution. Un Symmaque, un Flamininus poursuivent leur dialogue depuis la naissance des religions et des cités et le poursuivront longtemps après nous.

FLAMININUS.--Que veux-tu dire?

SYMMAQUE.--Que nos dieux en avaient détrôné d’autres auxquels leurs adorateurs n’ont renoncé qu’après de longues luttes et un cruel déchirement.