Part 4
FLAMININUS.--Je t’en prie, n’égale pas à nos dieux souriants et affables ce barbare Christus au nom duquel le fanatisme brise les statues, brûle les livres et jette un voile funèbre sur la vie. Notre religion généreuse embrasse toutes celles qui ne refusent pas elles-mêmes de l’embrasser. Elle ne connaît pas le fléau des schismes et des hérésies. Ne la compare pas à ces mystères sombres et jaloux qui engendrent la discorde et dont les fidèles se déchirent pour un mot dépourvu de sens ou pour une lettre changée de place. Leur dieu est l’ennemi des nôtres. Il n’y a pas de commune mesure entre les chrétiens et nous.
SYMMAQUE.--Le plus grand ennemi de nos dieux, Flamininus, ce n’est pas le Christ. C’est la vulgarité. Que ne fera-t-elle pas de sa religion! Depuis longtemps, elle a déformé la nôtre. Elle a rabaissé nos symboles à son niveau. Bacchus est devenu le dieu des ivrognes et Mercure celui des voleurs. Dire que c’est par là que Bacchus et Mercure ont le plus de chances de durer! Étrange force qui ramène le ciel vers la terre. Le christianisme ne la vaincra pas. Déjà les foules, incertaines entre les autels, le corrompent, mais en lui apportant ce que nos traditions ont de moins noble et nos rites de plus grossier. Augustin, cet enragé, se désole parce que ses convertis ne renoncent pas à s’envoyer de petits cadeaux pour les calendes de janvier, et, aux Saturnales, mettent des masques et se travestissent en femmes ou en bêtes. Il ne détruira pas ces vieux usages par lesquels nous nous perpétuerons dans les siècles lointains.
FLAMININUS.--Ton esprit chagrin s’obstine à ne pas voir ce qu’il y a de grand dans les choses religieuses. Ta palingénésie elle-même est pessimiste. Ta sinistre hypothèse découronne à la fois l’Olympe et l’humanité. Comptes-tu pour rien la figure rayonnante de nos déités confondues avec le monde céleste? Apollon et Diane échapperont toujours aux atteintes du vulgaire. Nous avons pour nous la pensée, l’art et la poésie qui rendent notre religion immortelle.
SYMMAQUE.--J’en demeure d’accord. Homère et Virgile vivront plus longtemps dans la mémoire des hommes que Jean de Patmos, Ambroise et Augustin. Une littérature impérissable, modèle de quiconque voudra écrire, source où l’inspiration se rafraîchira, est notre palladium le plus sûr. Aujourd’hui même, c’est par les lettres et les lettrés que se soutient notre religion. Les chrétiens n’échappent pas à ce prestige par lequel ils accèdent malgré eux à nos sentiments et à nos idées. Connais-tu ce Pescennius qui a composé jadis des libelles contre nous? Ce n’est un barbare ni par l’esprit ni par le cœur. S’il n’a pas renié la superstition chrétienne,--et je doute qu’il la renie jamais,--il a compris ce que le culte national avait de grand et de beau. Les malheurs de la patrie l’ont touché. Il est devenu notre auxiliaire. J’ai lu de lui de nobles pages où il évoque le Génie du peuple romain qui, triste et le visage baigné de larmes, apparut une nuit au césar Julien. J’en ai lu d’autres où, accusant le funeste et sacrilège enlèvement de l’autel de la Victoire, il demandait que, pour le salut commun, la déesse fût rappelée dans le Sénat et avec elle les vertus qui avaient rendu Rome puissante et redoutée. J’honore l’œuvre et le courage de Pescennius. Puisse-t-il avoir des disciples nombreux!
FLAMININUS.--Quoi! Tu consentirais à prendre pour allié cet impie? Je connais Pescennius. Ses livres ambigus et qui te réjouissent n’ont fait que trop de mal parmi nous. C’est un disciple de Tatien et d’Athénagore et surtout de ce hideux Hermias qui a couvert nos pontifes de ridicule et versé sur nos croyances son acide ironie. Et c’est à cet homme-là que nous irions demander secours? Mais il flotte lui-même entre les élégances du sophiste et l’apologie utilitaire de notre religion. Il la méprise et il en répand le mépris quand, la vidant de son contenu divin, il l’emploie à la conservation des cités. Loin de nous un tel panégyriste! Si la chose était en mon pouvoir, c’est aux lions du cirque que je livrerais Pescennius.
SYMMAQUE.--Crois-tu, Flamininus, que nos affaires soient dans un état si florissant que nous puissions nous passer de semblables défenseurs? Parce qu’il est lui-même chrétien, Pescennius parle peut-être un langage plus propre que le nôtre à toucher les impies, à leur faire sentir, non seulement qu’il est honteux d’abuser de leur victoire, non seulement que la religion des ancêtres mérite d’être respectée, mais encore que le fanatisme et la haine des dieux sont indignes des sages et déshonorent l’esprit. Nous n’avons pas tant d’amis dans le monde. Prenons garde, en rejetant Pescennius, de décourager ceux qui s’offrent. Prenons garde de fournir une arme à ceux qui prétendent que nous voulons mourir renfermés en nous-mêmes et de donner raison à ceux qui disent: «Ce Pescennius est insensé, lui qui ne croit pas aux dieux, de consacrer ses talents à la défense d’une cause qui n’est pas la sienne et qui n’a pas d’avenir.»
FLAMININUS.--Tu ne m’ébranleras pas. J’opposerai une intransigeance salutaire à toutes les tentations que la faiblesse de ton âme prétend m’apporter. Il n’est pas d’abandon que tu ne sois prêt à consentir. Tu parles de cause sans avenir, et, par là, tu m’ouvres le fond de ton cœur. Mais une religion qui souffre que des athées prennent sa défense et qui invoque leur témoignage n’est plus qu’un cadavre impur.
SYMMAQUE.--Nos points de départ sont trop éloignés. Je sens que nous n’arriverons pas à nous convaincre. Fidèle à l’exemple de mon père, J’aurai du moins tenté de sauver quelques vestiges des choses sacrées.
FLAMININUS.--Moi j’ai l’espoir de relever partout les autels, et, jusque dans le palais impérial, de restaurer le lararium du prince. Les grandes tâches n’effraient que les âmes timides. Les dieux te gardent, Symmaque!
SYMMAQUE.--Que la Fortune t’assiste, Flamininus!
LE COLLIER DE RHÉA
En dépit de ses talents militaires et de ses victoires qui avaient si souvent interdit aux Barbares le chemin de Rome, le général Stilicon n’avait pas l’estime de l’armée. Les légats, les tribuns et les centurions lui reprochaient son athéisme, car il avait osé détruire les livres sibyllins. Le corps des officiers, attaché à la tradition, ne lui pardonnait non plus le jour où, par un odieux sacrilège, il avait dépouillé les portes du Capitole de l’or qui les recouvrait. Cependant la foule des légionnaires, où les adeptes du Crucifié étaient nombreux, murmurait:
--Quelle apparence y a-t-il qu’un grand chef soit dévoué au Christ? Stilicon n’est qu’un ambitieux. Il affecte notre croyance parce qu’il aspire au pouvoir suprême, mais il ne la partage pas. Et, d’ailleurs, il élève son fils dans l’idolâtrie des païens.»
Il est vrai qu’un doute subsiste sur la foi du général Stilicon, puisque le poète Claudien l’a chanté. Et Claudien, fidèle aux dieux de Rome, méprisait le christianisme. C’est que bien des cœurs hésitaient, en ces temps où la victoire du Galiléen n’était pas encore complète. Plus d’un, retenu par le respect humain dans l’observance ancienne, était tenté de passer à la religion de l’État. Et plus d’un regrettait de s’être converti au Christ quand paraissaient les signes d’une réaction.
S’il n’est pas certain que le général Stilicon ait été un chrétien sincère, Serena, son épouse, nièce de l’empereur Théodose par qui le paganisme fut durement persécuté, était ardente pour la foi nouvelle. C’était une femme sûre d’elle-même à cause de son intelligence et de sa beauté. Elle aimait à railler la superstition et les adorateurs attardés des idoles. C’est ainsi que l’annaliste Zosime rapporte d’elle et des causes de sa mort tragique une histoire qui se répéta longtemps chez les derniers païens comme une preuve de l’existence des célestes déités.
* * * * *
Il y avait à Rome un temple que l’antique piété vénérait entre tous. C’était celui de Cybèle, la bérécynthienne, la vierge mère des dieux, que les Romains nommaient encore Rhéa.
Mais la désolation était grande, en ce temps-là, dans les édifices sacrés. Les collèges des flamines et des pontifes étaient dissous. Le feu de Vesta avait cessé de brûler. Les frères Arvales ne faisaient plus entendre leurs chants liturgiques qui émouvaient les vieux Romains. Et le temple de Rhéa restait privé de cérémonies.
Il prit fantaisie à Serena d’y entrer, un jour qu’elle se promenait sur le Palatin avec une suite brillante de jeunes femmes et de jeunes hommes, familiers de sa maison. La générale avait toujours des idées neuves et hardies. Et la gracieuse Poppée battit des mains en s’écriant que ce serait très drôle de visiter un temple païen.
--Figure-toi, disait-elle à l’aimable Curculio en montant les marches, que je ne sais même pas comment c’est à l’intérieur.
--Il n’y a pas grande différence avec nos basiliques, répondit Curculio. Mais c’est un endroit curieux. Ma mère m’y menait encore lorsque j’étais petit. Alors je ne comprenais guère l’histoire de Cybèle que je vous expliquerai si je peux.
--Qu’y a-t-il donc à expliquer? demanda la blonde Lucilla. Nous connaissons ces fables ridicules.
--On ne vous a pas tout dit, fit Curculio avec mystère.
Il s’efforçait d’ouvrir devant Serena la lourde porte de bronze dont les gonds grinçaient et il pria son ami Vibullius de l’aider. Mais Vibullius, triste et soucieux, restait à l’écart.
--Qu’as-tu donc, Vibullius? lui demanda Serena de son ton impérial.
--J’avoue, répondit le jeune patricien, que je n’aime pas cette partie de plaisir. Moi aussi je suis venu dans ce lieu au temps de mon enfance. Mon père m’y conduisait. Il est resté attaché aux vieilles croyances jusqu’à son dernier jour. J’aurais peur d’offenser sa mémoire en entrant ici. Ne jouons pas avec des choses qui restent sacrées pour d’autres si elles ne le sont plus pour nous.
Vibullius avait hésité longtemps avant d’abandonner la foi des ancêtres. Il y tenait encore par des fibres cachées. Jeune garçon, il était remarqué pour sa piété exacte et il composait, en l’honneur des dieux, des hymnes qui lui valurent les éloges du grammairien Cornificius. Il se moquait alors des chrétiens. C’était lui qui avait dessiné sur le mur du Pædagogium son camarade Alaxamène agenouillé devant un âne mis en croix. Les archéologues ont retrouvé cette image et ils en ont disputé longuement.
Cependant, Vibullius ayant évoqué son père, l’élégant Aurélius s’écria avec un grand rire:
--Allons donc! Et mon oncle qui était pontife suprême! Où en serions-nous si nous nous arrêtions à nos souvenirs? Nous savons tous que, dans nos familles, on a adoré les dieux. Mon cher Vibullius, n’ayons pas de ces scrupules surannés.
Il poussa la porte avec Curculio et la société pénétra dans le temple désert.
Il est vrai que le silence et la majesté du lieu gênèrent d’abord les profanateurs. Une voix secrète murmurait au fond de leur conscience que ce qu’ils faisaient n’était pas bien. Et la déesse couronnée de tours semblait les regarder avec une muette douleur. Serena s’aperçut du trouble de ses compagnons parce qu’elle le ressentait elle-même. Et elle voulut leur rendre le courage par un sarcasme impie.
--Voyez, dit-elle, l’amante d’Athys a l’air de regretter sa virginité éternelle et ses amples charmes sans emploi.
L’agréable Curculio, à qui la gaîté était revenue, s’empressa d’ajouter que Cybèle regrettait aussi l’idée funeste qu’elle avait inspirée au berger phrygien et Lucilla voulut savoir sur-le-champ quelle était cette idée.
--Je n’oserais le dire à voix haute, fit le jeune chrétien. Et je manquerais à la décence si je le disais à l’oreille d’une de vous.
Les jeunes femmes l’entourèrent, roucoulant toutes ensemble
--Curculio, cher petit Curculio, Curculiunculus de mon cœur, je t’en prie, ne parle pas par énigmes. Apprends-nous quel conseil Cybèle avait donné à Athys.
Curculio se défendait, jurant qu’il en avait déjà trop dit, qu’il ne voulait pas offenser la pudeur, et qu’il raconterait plutôt ce qui se passait dans l’ombre des temples le jour où la statue de Cybèle était portée au Tibre pour y être lavée solennellement.
--Ce qui s’y passait? s’écria Poppée. Mais rien n’est plus connu. Enfin, c’étaient des horreurs. Je t’en prie, Curculio, tu sais que les femmes sont curieuses. Révèle-moi le secret d’Athys, sinon je le demande à Auréus.
Curculio, piqué, cherchait une comparaison honnête ou une image ingénieuse lorsqu’Aurélius, d’esprit plus prompt, dit que ce n’était pas si difficile à expliquer et que, pour punir le berger Athys, Cybèle l’avait rendu furieux, après quoi il s’était fait à lui-même ce qu’Eutrope avait subi lorsqu’il était un jeune esclave. Et Curculio fut dépité parce que cette allusion au ministre eunuque de Constantinople flattait Serena, Eutrope étant le mortel ennemi de Stilicon.
Alors la nièce de Théodose, enhardie elle-même par ces propos, reçut de Cybèle qui avait ordonné à Athys de mutiler sa propre chair, une inspiration qui devait lui coûter la vie. S’approchant de la statue sacrée, elle s’empara du collier de la déesse et le mit par défi à son cou.
La jeune troupe applaudissait lorsque des cris lugubres se firent entendre. Une vieille femme couverte d’un voile parut, et, lançant contre Serena des injures cruelles, lui reprocha son impiété et sa profanation. On sut par la suite que c’était une ancienne vierge de Vesta, dont les lois avaient fermé la maison, et qui, dans le temple solitaire, venait adresser ses prières aux dieux abandonnés, seul culte qu’ils eussent désormais le droit de recevoir. En vain s’efforçait-on de lui fermer la bouche. La vestale abondait en malédictions. Alors Aurélius et Curculio l’entraînèrent et délivrèrent Serena de son odieuse présence. Mais tandis que la folle descendait les degrés du temple, se retournant encore vers Cybèle, elle supplia la déesse de ne pas laisser le sacrilège sans vengeance et de punir Serena, son époux et ses enfants.
Vibullius avait disparu, déchiré de remords et incapable de supporter la douleur de la vestale. Serena elle-même, tout en affectant le dédain, avait perdu son assurance. Cependant, par orgueil, elle garda à son cou le collier de Rhéa. Mais, dans la nuit, un génie lui apparut qui lui prédit sa mort prochaine. Depuis, soit qu’elle dormît soit qu’elle fût éveillée, elle revit souvent le même spectre. Et, comme son âme était forte, elle se reprochait d’être encore accessible aux superstitions des païens.
* * * * *
Stilicon avait vaincu Alaric à Pollentia et Radagaise à Fésules, mais il n’avait pas désarmé l’hostilité des évêques, tandis qu’il restait suspect aux païens. Alors, ses ennemis, ne pouvant mettre à sa charge aucune défaite, insinuèrent qu’il n’achevait jamais ses victoires afin de se rendre nécessaire. On se rappela aussi qu’il était de naissance barbare. En peu de temps, le sauveur de Rome devint un brigand public. Abandonné de tous, il tendit lui-même sa gorge à l’épée d’un officier qui reçut en récompense le commandement de l’armée de Numidie.
Stilicon était un grand esprit et un grand cœur. Ce fils d’un soldat vandale, passionnément épris du nom romain, rêvait d’unir les chrétiens et les païens dans l’amour de la patrie. C’est pourquoi, n’ayant contenté personne, il fut taxé de trahison.
Veuve et privée de ses biens, Serena vivait pauvrement à Rome, levant une tête encore fière sous le malheur, lorsqu’après peu de temps Alaric parut devant la ville. Alors la panique régna. On n’accusa pas les généraux incapables mais bien notés parce qu’ils n’étaient suspects ni de paganisme ni d’hérésie et qui n’avaient pas su arrêter la marche des Goths. Le bruit courut que Stilicon lui-même, ayant échappé à la mort, se trouvait au camp ennemi et que ses complices s’apprêtaient à lui ouvrir les portes. Serena comparut devant le Sénat assemblé et, condamnée à la peine capitale, fut étranglée dans sa prison.
Les mains du bourreau suivirent le cercle que le collier de Cybèle leur avait tracé. Et les païens ne manquèrent pas de dire que la déesse-mère s’était vengée et que les malédictions de la vestale s’étaient accomplies. Cependant les auteurs chrétiens se sont tus. Car, ainsi qu’ils l’avaient redouté, et pendant plus d’un siècle encore, le châtiment de Serena prolongea le polythéisme sous le chaume crédule du pâtre et du laboureur.
LES PERPLEXITÉS DE NANNÉNUS
_Nanneno igitur, pensante fortunarum versabiles casus, ideoque cunctandum esse censente, Mallobaudes, alta pugnandi cupiditate raptatus, ut consueverat, ire in hostem differendi impatiens angebatur._
AMMIEN MARCELLIN, XXXI, 10.
L’année qui était celle du quatrième consulat de Gratien penchait déjà vers l’automne. Partout les nouvelles étaient mauvaises pour l’Empire. En Thrace, semblables à des bêtes féroces qui auraient brisé leur cage, les Goths avaient surpris et tué le tribun Barzimère, officier de valeur et formé aux fatigues des camps. Il fallut appeler des renforts et dégarnir les Gaules pour arrêter ces barbares. Alors, comme si les Furies eussent enflammé le monde, la rage de ces temps gagna les régions les plus lointaines. Ayant appris par la trahison d’un scutaire le départ de l’armée d’Occident, la nation des Alamans Lentiens leva quarante mille guerriers. En toute hâte, on dut pourvoir à ce péril nouveau.
Pour défendre les Alpes et le Rhin, Gratien hésitait entre deux chefs. De race franque, Mellobaude avait plus d’allant. Nannénus était plus circonspect.
--Si je confie mes légions à Mellobaude, pensait Gratien, il est capable de repousser d’un seul coup l’invasion, comme il peut épuiser mes dernières réserves dans une bataille téméraire. Avec l’autre, il n’est pas de désastre à craindre. Mais Nannénus calcule trop et temporise toujours, de sorte qu’il n’obtient jamais de succès décisif.
Et Gratien se rappela que le césar Valentinien, son père, avait coutume de dire: «Si vous voulez entrer dans des difficultés, prenez Mellobaude. Mais prenez encore Mellobaude si vous voulez en sortir.» Et il se souvint que, de Nannénus, Valentinien disait aussi: «C’est l’homme qui, lorsque les voleurs pénètrent dans la maison, ne va pas offrir sa gorge à leur couteau. Il se tient derrière la porte, le bâton levé.»
Alors Gratien délibéra de partager le commandement entre Mellobaude et Nannénus et de leur conférer à tous deux une autorité égale. Ainsi le sobre courage de l’un modérerait l’ardeur de l’autre, tandis que le bouillant ripuaire, prompt à l’offensive, animerait le prudent romain.
Les deux généraux ne s’aimaient pas. Souvent Nannénus, en présence de ses officiers, donnait la tactique de Mellobaude en exemple de ce qu’il ne fallait pas faire, et, devant les siens, Mellobaude raillait le nouveau Cunctator. Mais le siècle ne permettait plus aux militaires de rivaliser entre eux et de se réjouir des échecs du voisin, comme des poètes jaloux, ou de chercher des succès personnels, comme des acteurs sur un théâtre. Il n’y avait de salut que par l’union des efforts. Et, dans les combats, on ne voyait plus le maître de la cavalerie insensible aux appels que lui lançait le commandant des fantassins.
Nannénus et Mellobaude se rejoignirent à Mogontiacum, ville d’où l’on surveille les abords de la Germanie. Sur la rive du Rhin, qui roulait entre les roseaux des flots limoneux, ils se promenaient longuement, méditant leur plan de campagne et cherchant à marier leurs pensées, soucieux de sauver l’Empire.
--De quoi s’agit-il? disait Mellobaude. Le problème stratégique que nous avons à résoudre est simple. Les Alamans se disposent à franchir la frontière. Marchons à eux. Entrons sur leur territoire et détruisons sans délai la force principale de l’ennemi. C’est la doctrine que tous les maîtres de l’art militaire ont enseignée.
Nannénus fit quelques pas sans répondre. Il regardait vers Castellum, que l’on nomme encore aujourd’hui Kastel, et dont la forteresse se dressait au delà du fleuve. Il semblait que le général romain voulût percer les lointaines profondeurs de la forêt hercynienne. Cependant Mellobaude poursuivait son discours:
--Attendrons-nous, pour attaquer, que l’ennemi ait envahi et dévasté notre territoire, qu’il se soit enhardi par un premier succès, que nos populations fugitives aient porté la démoralisation au cœur de la Gaule? La seule vue de nos aigles et de nos enseignes frappera les barbares d’effroi. Assurons-nous sans tarder les avantages de l’offensive et de la surprise. Une victoire rapide épargnera le sang des nôtres, tous les jours plus rare et d’autant plus précieux.
--Tes paroles sont vraies, répondit le romain. Je songe sans cesse à nos cohortes qui se réduisent et qui doivent donner sur tous les points à la fois. Porter la guerre chez l’ennemi est le juste principe. Mais pouvons-nous risquer une défaite de Varus? Auguste ne se consolait pas d’avoir perdu trois légions. Gratien n’a plus le moyen de les perdre. Je redoute que, sur leur propre terrain, parmi leurs montagnes et leurs fourrés, les Germains ne trouvent l’occasion de nous dresser des embuscades. Forts dans les lieux qu’ils connaissent, qui nous dit qu’une fois répandus dans nos plaines ils ne seront pas à notre merci? On les a vus souvent, gorgés de nos fruits et de nos vins, s’offrir à nos coups comme du bétail. Il n’est pas une de leurs invasions que nous n’ayons repoussée, même sous Probus qui leur reprit soixante cités, même quand, sous Julien, ils furent parvenus à trois étapes de Lutèce. Chaque fois, nous les avons reconduits au delà du Rhin, souvent au delà du Neckar. Ce que les circonstances nous avaient alors imposé, recommençons-le volontairement et par méthode. Cette tactique est la meilleure puisqu’elle a toujours réussi.
Cependant Mellobaude, hochant la tête, prononça ces paroles:
--Rien n’assure qu’elle réussira toujours. Il n’est pas bon d’inciter les barbares à fouler le sol de l’Empire, de les habituer à franchir le mur. Il se peut qu’à la longue leurs invasions trouvent nos garnisons affaiblies et qu’après nous être flattés de les arrêter aux champs catalauniques, nous ne puissions même plus les battre aux Eaux Chaudes, où les Cimbres furent exterminés par Marius. Une pensée, Nannénus, m’obsède et m’alarme. En dépit des défaites que nous leur avons infligées, les Germains pullulent. Valentinien croyait avoir détruit leur puissance au berceau. Déjà ils ont réparé leurs pertes et leurs tribus s’accroissent, non seulement comme si elles n’avaient pas été vaincues, mais comme si elles avaient joui d’une paix séculaire. Dans cette race féroce, les femmes ont des portées plus nombreuses que les louves. Cependant les romaines cessent d’enfanter, notre jeunesse ne se renouvelle plus, et bientôt, devant dix barbares, à peine aurons-nous un homme en état de tenir le glaive.
--Si c’était le seul de nos maux! répondit Nannénus. Mais le civisme disparaît. Le peuple romain prend en dégoût le métier des armes. Le jour n’est plus éloigné où, incapable de se défendre lui-même, il devra remettre la protection de l’Empire à des Sarmates, à des Saxons ou à je ne sais quels auxiliaires que l’Asie ou l’Afrique nous auront prêtés.
Nannénus se tut, craignant d’offenser Mellobaude, né de parents barbares. Mais il acheva l’idée qui tourmentait son esprit: