Part 1
GEORGES GOYAU
La Franc-Maçonnerie En France
PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35 1899 Tous droits réservés
DU MÊME AUTEUR
L’Allemagne religieuse.--Le Protestantisme.--Paris, Perrin, 1897 (Ouvrage couronné par l’Académie française, premier prix Bordin); 2e édition.--Un volume in-16. 3 fr. 50
Autour du Catholicisme social.--Paris, Perrin, 1897.--2e édition. Un volume in-16. 3 fr. 50
L’École d’aujourd’hui.--Paris, Perrin, 1899.--Un volume in-16. 3 fr. 50
«Ce qu’il y a de déplorable dans l’enseignement en France, c’est l’Université française tout entière», disait M. Blatin au convent maçonnique de 1898.
«Parfaitement», répondait une voix: c’était celle de l’un des «Frères» de M. Blatin, professeur dans un lycée d’Algérie.
On devine quelle fut notre surprise, lorsque tomba sous nos yeux, il y a quelques mois, le compte rendu sténographique de cet échange de propos.
Que la maçonnerie fût malveillante au clergé, on le savait de longue date; qu’elle tînt l’armée dans une certaine disgrâce, le cours des événements nous l’apprenait. Mais qu’à son tour l’Université fût traitée de suspecte et que l’adhésion des «Frères» universitaires présents au convent ratifiât et encourageât ces suspicions, c’était là un fait nouveau: il nous éclairait, d’une lueur encore vacillante, sur l’attitude que la grande association maçonnique observe à l’égard de toutes les forces vives du pays.
Notre curiosité ne résista point à la provocation de M. Blatin.
M. Prache, député de la Seine, avec une généreuse obligeance dont nous tenons à le remercier, voulut bien nous ouvrir, sans réserves, sa riche collection de documents authentiques du Grand Orient.
Froidement, historiquement, nous appuyant sur les textes et nous arrêtant aux textes, nous avons abordé l’étude de la maçonnerie. La _Revue des Deux Mondes_ du 1er mai en publiait les résultats; on les retrouvera dans cette brochure.
Et, si l’on y constate des lacunes, qu’on veuille bien en partager la responsabilité entre l’auteur, qui a tenu à ne rien avancer sans preuves, et la maçonnerie, qui ne tient point à être connue.
LA FRANC-MAÇONNERIE EN FRANCE
D’être né malin et de pousser souvent cette malice jusqu’à la gouaillerie, c’est peut-être en définitive une faiblesse pour notre peuple. Il y a deux catégories de Français: ceux qui croient à l’existence de la maçonnerie, et ceux qui n’y croient pas; les premiers, d’ordinaire, rient de la maçonnerie, et les seconds rient des premiers. A l’abri de ce double éclat de gaieté, la «Veuve» et ses fils, depuis de longues années, poursuivent dans notre pays une besogne sérieuse, une tâche historique. L’heure est venue de la faire connaître. Prétendrait-on, par hasard, que les procédés mêmes avec lesquels s’écrit toute histoire,--consultation des «documents», juxtaposition des textes, exégèse des sous-entendus,--soient en l’espèce impuissants et même illégitimes? Il semble bien que ce soit là l’opinion de la maçonnerie, puisque depuis 1896, le Grand Orient soustrait à la formalité du dépôt légal les comptes rendus des «convents» et des «ateliers[1]»; et qu’ainsi les publications maçonniques, seules parmi tout ce qui s’imprime en France, échappent au contrôle du pouvoir et à la curiosité des érudits. Mais nous avons trop de confiance dans la vertu des méthodes historiques pour renoncer à soulever, en quelque mesure, le toit des «temples». Au surplus, des circonstances toutes personnelles nous ont aisément consolé de l’inefficacité de nos recherches à la Bibliothèque nationale. Nous sommes à même de citer, dans les pages qui suivent, les _Bulletins du Grand Orient de France_ depuis 1889 jusqu’au 1er août 1896[2]; les _Comptes rendus aux ateliers de la Fédération des travaux du Grand Orient_, depuis le mois d’août 1896 jusqu’au début de 1899, et Les comptes rendus, aussi, de certains congrès régionaux. Les «ateliers du suprême conseil du rite écossais ancien» et ceux de la «grande loge symbolique écossaise» nous seront annuellement présentés, par leurs dignitaires, dans les banquets mêmes du Grand Orient; quant à ceux du «rite de Mizraïm», ils sont assez épars pour que nous les puissions négliger[3]. Nous prodiguerons les citations: la langue, peut-être, en paraîtra nouvelle. Il y a, en effet, une langue maçonnique, comme il y a une ponctuation maçonnique: langue abstraite, éprise des termes généraux et dédaigneuse de la variété, visant plus à l’ampleur qu’à la richesse, détestant les vocables usuels, préférant, par exemple, au mot «banquet» l’expression, évidemment plus digne, de «travaux de mastication[4]», et s’exaltant souvent jusqu’à des effets de grandiloquence dont le «profane» demeure accablé. Cette langue, commune à toutes les loges, est un insigne instrument de nivellement intellectuel: le sot et l’homme d’esprit, dans la maçonnerie, disent à peu près les mêmes choses dans les mêmes termes; soit par condescendance, soit par suite des nécessités de ce genre oratoire, les originalités s’effacent, et les talents personnels, en même temps qu’ils entrent en loge, entrent en sommeil. Ils sont captifs et victimes de la phraséologie qui leur est imposée et que nous aurons nous-mêmes à subir.
[1] Circulaire nº 6 du 20 décembre 1896, citée dans le recueil: _Constitution et Règlement général de la Fédération_, 1898, p. 233.
[2] Nous désignerons le _Bulletin_ par les lettres _B. G. O._, et les _Comptes rendus_ par les lettres _C. R. G. O._
[3] Sur les rapports de ces divers rites, voir _B. G. O._, sept. 1882, p. 283-368.
[4] _B. G. O._, sept. 1883, p. 654.
I
Pénétrons dans une «tenue blanche»: on nomme ainsi, soit les harangues d’apparat, soit les cérémonies d’«adoption», de «reconnaissance conjugale», de «tenue funèbre», auxquelles la maçonnerie admet le public. C’est une «tenue blanche» liturgique que nous choisirons. Il fut un temps, proche encore, où ces solennités étaient inaccessibles: lorsque, en 1885, M. Foussier, conseiller municipal de Paris, composait le _Rituel d’adoption aux trois voiles_[5], il n’avait en vue qu’une cérémonie intime, ésotérique; c’est en présence des «Frères», et d’eux seulement, que les enfants devaient entrer dans le temple, la tête triplement voilée, et que le «Frère surveillant», sur l’ordre du «Vénérable», arrachait de leurs jeunes fronts les trois «étoffes sombres» sur lesquelles on lisait en lettres d’or: «Misère, ignorance, fanatisme.» Mais M. Blatin, longtemps maire et député radical de Clermont-Ferrand, a préconisé, non sans succès, au cours des dernières années, ce qu’il appelle la _Maçonnerie blanche_. «Les symbolismes, disait-il au convent de 1883, ont jusqu’ici abrité, dans leurs formes toujours puissantes, les doctrines d’ignorance et de servitude... Le grand obstacle que rencontre la propagation de la libre-pensée, c’est cette absence complète de symbolisme qui en rend la pratique d’une aussi glaciale austérité... La naissance, l’adolescence, le mariage, la mort, seront toujours des occasions de joies ou de douleurs, de regrets ou d’espérances, qui demandent à se manifester par des signes physiques et par des formules spéciales, dont les religions ont su jusqu’ici conserver un monopole qu’il est de notre devoir de leur disputer aujourd’hui... C’est au moyen de la maçonnerie blanche que nous arriverons peu à peu à gagner les masses populaires et à faire pénétrer les profanes dans nos temples[6].» Acclamé par le convent, M. Blatin se mit à l’œuvre: en 1886, il faisait imprimer, à Clermont même, un _Rituel de cérémonie funèbre pour tenue blanche_; en 1895, il publiait, au Grand Orient, un _Rituel d’adoption_ et un _Rituel de reconnaissance conjugale_.
[5] Paris, imprim. Louis Hugonis, 1885.
[6] Blatin, _Rituel de cérémonie funèbre pour tenue blanche_, Préface. Clermont-Ferrand, Imprimerie clermontoise, 1886.
Ce dernier, surtout, mérite attention: écrit avec recueillement, il le faut lire de même. Ce qui frappe tout d’abord, c’est l’emploi constant et l’apologie systématique d’un symbolisme extrêmement compliqué, sans racines historiques, sans attaches traditionnelles, symbolisme tout abstrait qui, tant bien que mal, ajuste à des idées éperdument générales les objets portatifs qui tapissent ou meublent les temples. Le Vénérable qui célèbre, d’après le rituel Blatin, doit expliquer que «ce symbolisme n’a rien de commun avec celui des sectes religieuses», qu’il en est au contraire l’«antidote», qu’il a pour but de «matérialiser les devoirs nouveaux qui s’imposent aux époux», et n’est qu’un «procédé emprunté à l’universelle mimique dont l’humanité s’est servie de tout temps, une des formes du langage universel». Sous les auspices de ces déclarations, les Frères qui assistent le Vénérable viennent jouer sous les yeux du jeune couple les épisodes de l’«universelle mimique»; ils se succèdent en ordre, rituellement. Voici venir l’équerre, le compas, le niveau, le maillet, la règle; et le Vénérable, tour à tour, commente les symboles: «Frère qui portez l’équerre, venez déposer sur cette table ce symbole de la rectitude et de la précision qu’une famille de maçons doit s’efforcer d’apporter dans ses pensées, dans ses paroles et dans ses actes... Frères qui portez le niveau, déposez sur cette table le symbole de l’égalité qui doit régner dans un ménage de maçons.» Lorsqu’est achevée l’explication, le Frère grand expert intervient, porteur du cordon conjugal, qui doit être «de dimension suffisante pour pouvoir embrasser, en même temps, les deux époux»; il le place «en écharpe, de l’épaule droite de l’époux à l’aisselle gauche de l’épouse», et le Vénérable reprend: «Que ce cordon commun qui les enlace emblématise pour eux les générations nouvelles qui naîtront de leurs communes tendresses et qui, pareilles à ces lianes dont les tiges flexibles unissent deux arbres centenaires, les attacheront plus étroitement l’un à l’autre par les liens d’un filial et jeune amour et les couvriront encore de frais feuillages et de fleurs, alors qu’ils seront déjà sur le point de s’affaiblir et de disparaître.»
Une pause: voici l’Amour. «Contrairement à la doctrine catholique, disait tout à l’heure le Vénérable, la Maçonnerie sait que, dans toute la nature, l’amour est le régulateur souverain de la vie de l’espèce, qu’il est la grande force inconsciente qui préside, à travers les âges, à l’antagonisme harmonique de l’hérédité et de l’adaptation.» Les époux, peut-être, comprenaient mal; mais M. Blatin commande, et le Vénérable après lui, qu’une baguette leur soit apportée, faite «de verre transparent, rayée à la lime ou au diamant dans son milieu»; et cette baguette, c’est l’amour. Elle est mise aux mains des mariés. Le Vénérable leur dit, avec des périphrases liturgiques, qu’elle est pure et fragile: «Que cet emblème vous rappelle que l’amour a besoin de soins attentifs et constants.» Et, tandis que le couple timide, tenu lui-même par le cordon conjugal, détient avec vigilance la baguette d’amour, le Vénérable, pressé de rendre «hommage à la logique et à la sagesse des législateurs républicains qui ont introduit dans nos lois le principe du divorce», ordonne au frère grand expert,--une façon de diacre,--de reprendre la baguette et de la briser sous les yeux des conjoints: on leur explique, longuement, qu’ils pourront divorcer. Vite un peu de vin pour écarter les sombres pressentiments! M. Blatin, vraiment paternel, et le Vénérable après lui, poursuivent:
Frère grand expert, donnez le vin à notre Frère. Que ce vin symbolise, pour lui, la santé et le courage, la force, la persévérance, la confiance en lui-même, qu’il doit apporter à sa nouvelle famille. Mais souvenez-vous, mon Frère, que de même que ce liquide réconfortant est, pour celui qui en abuse, l’agent effroyablement toxique d’un des vices les plus abjects, de même l’excès de certaines qualités peut engendrer les plus graves et les plus dangereux défauts. Vous devez donc prendre garde, ainsi que la Maçonnerie vous l’a toujours enseigné, que la force ne tourne à la brutalité, que la persévérance ne se transforme en entêtement et que la confiance en soi-même ne devienne un aveugle et insupportable orgueil. Donnez l’eau à la jeune épouse. Et que cette eau limpide et transparente emblématise, pour elle, la pureté du corps et de l’esprit, la douceur du caractère et la fraîcheur des sentiments. Mais qu’elle se garde d’emprunter, à cette eau symbolique, son abandon d’elle-même et sa soumission inconsciente et passive qui en font le dissolvant toujours prêt des amertumes comme des douceurs, l’inerte véhicule des remèdes comme des poisons, et la laissent se transformer indifféremment en un breuvage de vie ou en un liquide de mort.
Mais un mouvement se dessine: sur les «colonnes du Nord et du Midi», les Frères forment la «chaîne d’union»: c’est ce que les pompiers appellent faire la chaîne et les enfants faire un rond. De Frère à Frère l’«attouchement mystérieux» du Vénérable circule: en présence des profanes, on ne peut pas faire passer le «mot sacré»; les paumes donc, se parlent entre elles, à défaut des lèvres. Et sur la «colonne du Nord», le «signe parvient dans toute sa pureté»; la chaîne est impeccable. Mais le Frère surveillant qui clôt la «colonne du Midi» se plaint qu’il ne voit rien venir: l’attouchement est en détresse. On fait un semblant d’enquête: c’est que, de ce côté, un anneau manque à la chaîne; et cet anneau, c’est le marié. Alors l’Épouse, interpellée, conduit à ses Frères ce Frère défaillant: «Elle apprendra de cette manière, dit le Vénérable, que la femme d’un maçon ne doit jamais retenir son mari.» De nouveau les paumes échangent leurs contacts: tout va bien, cette fois: «C’est à cette jeune femme, continue le Vénérable, que nous devons d’avoir pu renouer notre chaîne d’union momentanément brisée.» Le grand expert donne trois baisers à l’Époux, et l’Époux les passe à sa femme, cependant que les frères, levant brusquement leurs glaives, dressent un toit d’acier sur les têtes du jeune couple et lui font promettre que les enfants seront élevés «dans le respect de la science et de la raison, dans le mépris des superstitions, dans l’amour des principes de l’ordre maçonnique». Aussitôt, au nom du Grand Orient de France, la reconnaissance conjugale est proclamée, et la liturgie est à peu près finie;--il ne reste plus que les discours.
C’est en multipliant de semblables cérémonies que M. Blatin espère multiplier, parmi les profanes, les conversions maçonniques. Il fut un temps où le Grand Convent et la majorité du conseil de l’Ordre semblèrent hostiles à cette espérance: c’était en 1890. M. Amiable, maire du Ve arrondissement de Paris, mort conseiller à la Cour d’appel d’Aix, proposa vainement, cette année-là, l’achat d’un matériel pour une cérémonie funèbre triennale par laquelle le Grand Orient rendrait hommage aux maçons disparus: «Sans le symbolisme, s’écria-t-il, nous serions une association quelconque, nous ne serions plus la franc-maçonnerie.» Mais M. Doumer, aujourd’hui gouverneur général de l’Indo-Chine, riposta: «Nous ne croyons pas, comme le F∴ Amiable, que toute la force, que la charpente de l’œuvre de l’institution maçonnique, ce soient les rituels, les décors, l’apparat. Si nous voulions contrefaire l’Église, nous réussirions mal.» M. Blatin vint à la rescousse: «J’estime, déclara-t-il, que, le jour où vous porteriez une atteinte au symbolisme maçonnique dans les conditions qui ont été spécifiées par le F∴ Doumer, vous auriez tué d’une manière définitive le Grand Orient.» M. Doumer eut raison de M. Blatin, et la proposition de M. Amiable fut repoussée[7]. Mais le député du Puy-de-Dôme eut une rapide revanche: choisi comme président par le convent de 1895, il entendit M. Merchier, rapporteur général des travaux des loges, célébrer avec conviction son œuvre de liturgiste[8]. On peut dire que, dans la maçonnerie française, après une apparence de crise, le symbolisme est demeuré vainqueur.
[7] _B. G. O._, août-sept. 1890, p. 433-452.
[8] _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 168.
M. Minot, dont les _Rituels des trois premiers degrés et de la loge de table_, publiés il y a deux ans[9], sont très usités dans les cérémonies secrètes des loges, professe en sa préface que le symbolisme est «la langue de l’égalité, un hommage pratique à la liberté, un puissant moyen d’unité morale», et que «nulle langue humaine n’aura la même force de pénétration et pareille action sensationnelle».--«Il est aussi indispensable que jamais, poursuit-il, pour l’homme qui a les dévouements du cœur, d’avoir un milieu homogène et gardé pour s’y défendre de la contagion des vices sociaux et jouir de la liberté d’étude et de communication intellectuelle à laquelle font obstacle le tumulte et les aveuglements du dehors.» Et voilà pourquoi M. Minot, dans son rituel du premier degré, ordonne que le profane qui veut devenir maçon soit conduit, les yeux bandés, au «Cabinet de Réflexions»; qu’on enlève son bandeau et qu’on lui fasse expliquer, par écrit, quelles seraient ses dernières volontés s’il était sur le point de mourir; que ce «testament», suspendu à la pointe d’un glaive, soit porté au Vénérable; que le profane, introduit ensuite parmi les Frères, longuement interrogé, soit mené par une route semée d’obstacles au milieu d’un «bruit intense et confus», produit par les Frères armés de glaives, et qu’enfin il mette la main à plat sous sa gorge, pour signifier qu’il aimerait mieux avoir la gorge coupée que de violer les secrets maçonniques. Voilà pourquoi, dans son rituel du second degré, M. Minot stipule que le candidat au grade de «compagnon» recevra, à l’aide d’un maillet, d’un ciseau, d’un compas, d’une règle, d’un livre et d’un niveau, des enseignements sur les sens, les arts, les sciences, les bienfaiteurs de l’humanité et la glorification du travail, et qu’il prêtera un nouveau serment en portant sa main droite à l’endroit du cœur, «les doigts prêts à l’arracher». Voilà pourquoi, dans son rituel du troisième degré, M. Minot exige que le compagnon qui veut devenir «maître» soit introduit dans une loge tendue de noir et contraint d’enjamber le corps d’un Frère couché par terre, symbole du cadavre de l’architecte Hiram, contemporain de Salomon, qui mourut plutôt que de violer ses serments. Et voilà pourquoi, enfin, dans son rituel de la loge de table, M. Minot règle la façon dont les Frères, après avoir fraternellement partagé la _pierre brute_ et le _sable_, doivent, en scandant leurs _tuiles_ avec leurs _glaives_, porter certaines santés avec des _canons_ de _poudre rouge_ ou de _poudre forte_, tempérée s’ils le veulent par les _barriques_ de _poudre blanche_ qui sont à leur disposition[10]. Tout cela, c’est le symbolisme: il est par ses signes, affirme M. Minot, une «langue universelle».
[9] Paris, impr. Adolphe Reiff, 1897.
[10] Pierre brute = pain; sable = sel; tuile = assiette; glaive = couteau; canon = verre; poudre rouge = vin rouge; poudre forte = vin blanc; barrique = bouteille; poudre blanche = eau.--Cf. le récit de l’initiation de M. Andrieux, raconté par lui-même. (_Souvenirs d’un préfet de police_, t. I, p. 124-137.)
Il craint, pourtant, qu’elle ne soit «point apte à être comprise de plain-pied»; et cette crainte le rend assez peu favorable aux rituels pour tenue blanche qui ont fait la réputation de M. Blatin. Mais peu nous importe cette querelle entre officiants, d’autant qu’en fait, les grimoires occultes de M. Minot ne sont pas plus introuvables pour les bouquinistes profanes que les missels élémentaires de M. Blatin. Le symbolisme est, pour la maçonnerie, un élément essentiel, ou tout au moins fort important: c’est là un premier fait; les textes authentiques affluent pour le prouver, sans qu’il soit besoin de parler ici de satanisme ni de ressusciter de la fosse du mépris, où il s’est définitivement abîmé, le fantôme mystificateur de Diana Vaughan, associée de Lucifer.
II
Derrière l’image, cherchons l’idée; et derrière le symbole, la pensée. Le même symbole, à des époques successives, peut abriter des contenus assez différents; et, comme on peut être assuré que les Bourbons ou Lamartine n’interprétaient point le symbolisme maçonnique comme le font M. Blatin ou M. Minot, il nous faut ici tenir compte des dates et ne point remonter au delà de trente-cinq ans en arrière. En l’an 1864, Alexandre Massol, Vénérable de la loge de la _Renaissance_, faisait grand bruit dans le monde maçonnique. Il était né en 1806, s’était fait Saint-Simonien, avait suivi jusqu’en Égypte les pérégrinations du P. Enfantin, collaboré, sous la seconde République, au journal de Lamennais, puis à celui de Proudhon; et sous l’Empire, enfin, il partageait son temps entre l’industrie et la maçonnerie. «La systématisation de la morale indépendante», tel était son rêve: il y voyait, paraît-il, «l’œuvre capitale du siècle, l’aboutissant final de tous les efforts scientifiques depuis le mouvement de la Renaissance, et le seul moyen de coordonner l’éducation laïque, cette garantie du suffrage universel, coordination impossible tant qu’on restera dans les données théologiques ou métaphysiques[11]».
[11] Adrien Desprez, _Massol_, p. 20. A la photographie de la Maçonnerie française, Paris, 1865.
Son _Rapport sur la question de la Morale_, publié dans le _Monde maçonnique_ en avril 1864[12], produisit sur ses Frères une impression profonde. Il expliquait que, sur les ruines de l’idée théologique, l’idée de la morale indépendante devait surgir; et c’est aux loges qu’il appartiendrait de l’élaborer. La morale, telle qu’il la concevait, reposait sur un fait et sur une idée: le fait, c’est que «l’homme n’est pas un être collectif individuel qui s’ignore, comme l’abeille ou le castor, parties intégrantes d’un organisme qui est leur fin, mais un être qui se sait, un être conscient de lui-même»; l’idée, c’est le «concept de l’absolue indépendance, autrement dit du franc-arbitre: l’homme est une personne, membre actif d’une association tacitement ou expressément consentie et dont il est la fin». Massol déduisait, de ces prémisses, la doctrine du «droit pur», exclusive de toute hétéronomie morale. «La réciprocité de respect entre les personnes humaines et la paix ou le trouble qui l’accompagnent»: c’est là ce qui constituait la «conscience», aux yeux de Massol. «Respect de soi, respect des autres, l’homme sacré à l’homme; par suite, félicité personnelle et harmonie sociale»: ainsi définissait-il la loi morale et sa sanction.
[12] Tirage à part à _l’Orient de Paris_, 1864.
Cette simplification de l’éthique déplut à beaucoup de maçons. M. Scarchefigue, «orateur» des _Amis de l’Ordre_, composa contre Massol une réponse qu’il concluait en ces termes: «Dieu existe, toute morale qui ne découle pas de ce grand principe est une morale sans moralité[13]»; et Charles Fauvety, fondateur de la _Revue philosophique et religieuse_, fit condamner la philosophie de Massol par la majorité du Conseil de l’Ordre et par le Grand Convent de 1865. Mais l’obstiné novateur ne se découragea point; peu à peu, suivant les expressions de M. Amiable, «il donna, ou plutôt il rendit à la franc-maçonnerie son orientation véritable en faisant nettement ressortir son caractère dominant[14]»; il chercha des disciples, et il les trouva; il devint pour M. Henri Brisson, alors tout jeune, un vieil ami personnel[15], et finalement il obtint, à force d’efforts, que l’éviction de Dieu fût à l’ordre du jour des loges. Fallait-il, oui ou non, supprimer le paragraphe de la constitution maçonnique qui affirmait Dieu et l’immortalité de l’âme? Ainsi se posait la question. La solution cessa d’être douteuse, en 1875, du jour où la loge parisienne _la Clémente Amitié_, ayant admis MM. Littré et Ferry aux honneurs de l’initiation, applaudit vigoureusement et fit reproduire par la presse profane une leçon de philosophie positive que professa devant elle M. Littré, et à laquelle M. Ferry fit adhésion[16]. «Ce grand acte, écrivait Edmond About dans _le XIXe Siècle_, remue profondément Paris, Versailles et la province[17].» Le convent de 1876 prépara sans plus tarder, et le convent de 1877 vota solennellement la disparition de Dieu: c’est M. Desmons, ancien pasteur de l’Église évangélique, aujourd’hui sénateur du Gard, qui sut emporter cette grave décision[18]. L’on affecta d’expliquer, d’ailleurs, que la maçonnerie n’entendait point détrôner Dieu, mais permettre aux athées l’accès des loges et garantir, ainsi, une absolue liberté de conscience. Les loges de l’étranger, surtout celles d’Angleterre, ne laissèrent point d’être offusquées; elles exigèrent, parfois, des maçons français qui se présentaient à elles, «une sorte de billet de confession» déiste; et le convent de 1878, à titre de riposte, autorisa le Grand Orient à constituer des ateliers dans les pays étrangers où la «puissance maçonnique régulière» ne serait point «en relations fraternelles avec lui[19]». Lorsqu’on tint à Paris, en 1889, le _Congrès maçonnique international du Centenaire_, M. Desmons sentit la nécessité de rassurer ses hôtes du dehors en affirmant avec insistance qu’«il n’est point exact que notre maçonnerie ait répudié le déisme et l’ait remplacé officiellement par une doctrine nouvelle[20]».
[13] Réponse au rapport sur la morale du F∴ Massol par le F∴ Scarchefigue, p. 29. Paris, impr. Wittersheim, 1864.
[14] _B. G. O._, août-septembre 1894, p. 145, et, en général, p. 136-146.
[15] _C. R. G. O._, 16 janv.-28 févr. 1898, p. 75.