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Part 3

[60] _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 357-368. Il ne faudrait point voir dans cette prophétie une simple hyperbole oratoire, mais plutôt l’expression imagée d’un certain plan maçonnique, qu’indiquait, dès l’an 1883, M. Blatin, «orateur» du convent: «Dans ces édifices élevés de toutes parts, depuis des siècles, aux superstitions religieuses et aux suprématies sacerdotales, nous serons peut-être appelés, à notre tour, à prêcher nos doctrines et, au lieu de psalmodies cléricales qui y résonnent encore, ce seront les maillets, les batteries et les acclamations de notre Ordre qui en feront retentir les larges voûtes et les vastes piliers.» (_B. G. O._, sept. 1883, p. 645.)

Avec une vue plus courte, mais plus efficace, M. Blatin signifiait, au même convent, que la France avait «un gouvernement réactionnaire appuyé sur une majorité dont les doctrines, les tendances, l’orientation n’ont absolument rien de conforme avec les doctrines et l’orientation de la maçonnerie». C’est surtout à M. le général Zurlinden, ministre de la Guerre, que s’appliquaient les reproches de M. Blatin: on était mécontent, au convent, des conséquences qu’avait eue l’interpellation de M. Rabier sur le cléricalisme dans l’armée; on se plaignait que certains chefs pussent s’autoriser d’une circulaire du ministère de la Guerre pour interdire à leurs subordonnés l’accès des loges; et M. Blatin s’acharnait sur les «bureaucrates et ronds-de-cuir» de la rue Saint-Dominique, «qui sont absolument à la dévotion des cléricaux[61]». Moins de quatre ans après, on a vu s’accentuer cette offensive de la maçonnerie[62], et l’histoire ramenait, en face de M. Blatin et de ses Frères, M. le général Zurlinden... Enfin le convent de 1895 fit une démarche éloquente, plus éloquente même que les discours de M. Delpech et de M. Blatin, en acclamant comme président du Grand Orient M. Lucipia. Les juridictions répressives qui suivirent la Commune avaient impliqué M. Lucipia dans l’affaire de l’assassinat des dominicains d’Arcueil; et, parmi les souvenirs qui désignaient cet homme politique à la confiance de la maçonnerie, M. Desmons ne craignit pas de rappeler «les longs mois passés au bagne». M. Lucipia répondit avec franchise: «Bien que les cheveux aient blanchi, si les circonstances étaient les mêmes, votre frère Lucipia serait le même[63].» Le procès-verbal, ici, marque de vifs applaudissements.

[61] _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 202.

[62] Vœux de M. Geyer, receveur des finances à Saint-Jean-d’Angely, en son nom personnel, et de M. Dazet, avocat, au nom du Conseil de l’Ordre, à l’ouverture du convent de 1898. (_C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 11-15.)

[63] _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 370 et 376.

L’année 1896 fut tragique pour la maçonnerie: subitement elle escalada le Capitole, et puis en descendit. Au début de l’année, M. Léon Bourgeois était au pouvoir avec sept de ses «Frères»; et, s’il «tint à marcher de l’avant», c’était, comme il le déclara plus tard dans une loge de Suresnes, parce qu’il «savait devoir être suivi par les maçons de France[64]». La joie des loges fut immense. «Pour la première fois, déclarait M. Friquet, président de la Grande Loge symbolique écossaise, en portant un toast à M. Mesureur, nous possédons un gouvernement vraiment, entièrement démocratique, un gouvernement de maçons, et de maçons dignes de ce nom. Il me suffira de citer, parmi les ministres profanes, M. Berthelot, pour avoir le droit de dire qu’il ne leur manque, pour être des nôtres, que la formalité de l’initiation[65].» M. Combes se flattait hautement de rester, au pouvoir, un maçon militant[66]. M. Guieysse présidait avec M. Mesureur la distribution des prix des cours commerciaux du Grand Orient; ils étaient présentés à l’assistance par M. Lucipia lui-même, comme des «maçons soucieux de leurs engagements»; et M. Guieysse répondait, avec l’autorité d’un homme d’État et la gravité d’un homme d’Église: «C’est dans la maçonnerie que j’ai trouvé la plus haute expression de la règle qui doit guider les hommes dans la vie[67].» MM. Bourgeois et Doumer se faisaient présenter à Lyon cent vingt délégués des loges; M. Alfred Faure, député radical du Rhône, interprète de ce cortège, témoignait aux deux ministres avec quel «orgueil de famille» les maçons saluaient, dans le Cabinet, «les plus illustres d’entre leurs Frères»; et, priant M. Bourgeois de compter sur leur «action politique», sur leur «concours le plus généreux» il sollicitait, en finissant, les palmes académiques pour le doyen de la maçonnerie lyonnaise: alors, «au milieu de l’émotion générale», MM. Bourgeois et Doumer[68], «instantanément», exauçaient cette demande, et, «séance tenante», ce «doyen d’une espèce rare» était décoré. La maçonnerie des départements, partout, s’abandonnait à l’enthousiasme; la loge de Bar-le-Duc constatait avec fierté que le programme du cabinet Bourgeois était identique au programme d’action politique voté à Épinal en 1893 et à Mâcon en 1894 par les congrès des Loges de l’Est[69]; et la _Revue maçonnique_, organe de l’«écossisme», coupable de certaines réserves à l’endroit de M. Bourgeois[70], eut à subir le désabonnement officiel de plusieurs loges, formellement approuvées par le Grand Orient[71].

[64] _C. R. G. O._, sept.-oct. 1897, p. 23.

[65] _Revue maçonnique_, 1896, p. 3-5.

[66] _C. R. G. O._, mai-juin 1897, p. 5.

[67] _B. G. O._, fév. 1896, p. 534-535.

[68] _B. G. O._, janv. 1896, p. 491-494.--«Lyon est en train de devenir quelque chose comme la Mecque de la maçonnerie», disaient _Les Débats_ du 3 mars 1896.

[69] _B. G. O._, décemb. 1895, p. 469.

[70] _Rev. maç._, 1896, p. 97-101.

[71] _Rev. maç._, 1896, p. 101-104.--_C. R. G. O._, nov. 1896-janv. 1897, p. 12-13.

Par surcroît, la maçonnerie, inlassable en sa victoire, se piquait d’avoir capté la plus haute magistrature de l’État. Elle avait, au congrès de 1895, appuyé de ses vœux et de ses votes la candidature de M. Brisson à la présidence de la République: M. Brisson avait échoué, et, trois ans après, avec une amertume étrangement tenace, M. Desmons, dans un discours public, déplorait encore cet «échec immérité»; bref, l’installation de M. Félix Faure à l’Élysée avait été une défaite de la fraction maçonnique. Mais la maçonnerie, par un acte de haute politique, transforma sa défaite en victoire. Elle retrouva, dans le passé de M. Félix Faure, certains liens d’initiation contractés au Havre, en 1865, à la loge _l’Aménité_[72], et le souvenir de conférences qu’il avait faites plus tard, dans cette loge, sur les budgets contemporains[73]; elle allégua ces deux faits et profita de l’inaltérable courtoisie du Président de la République pour envahir les préfectures, où l’amenaient ses voyages successifs. A Clermont-Ferrand, en mai 1895, M. Blatin lui présentait les délégués de soixante-cinq loges[74]; on ébruitait la nouvelle dans la presse profane, avec une habileté consommée; et quelques semaines après, dans une grande tenue maçonnique à Neuilly, un orateur, exploitant l’incident de Clermont, qualifiait M. Félix Faure de «maçon fidèle et actif», et encourageait les fonctionnaires à être «maçons comme le Président de la République[75]». Cet orateur n’était autre que M. Léon Bourgeois. Devenu ministre, il sut organiser, autour des voyages de M. Félix Faure, de vraies mobilisations maçonniques: tantôt les Frères offraient au Président un «bijou[76]»; tantôt ils le venaient saluer, en grand nombre, à des heures matinales, que le sommeil, à défaut du protocole, eût suffi pour interdire. La maçonnerie se faisait inopportune et importune, afin de laisser croire à son règne; et l’on pouvait se demander si M. Bourgeois n’espérait point la faire régner, par une double intimidation, sur la France et sur l’Élysée, et si l’on ne rêvait pas d’agir avec M. Félix Faure comme la légende reprochait à la Congrégation d’avoir agi avec Charles X.

[72] _B. G. O._, avril 1895, p. 28.

[73] _Congrès maçonnique international du Centenaire_, _Compte rendu_, p. 131.

[74] _B. G. O._, mai 1895, p. 62-63.

[75] _B. G. O._, juin 1895, p. 95-97.

[76] _B. G. O._, mars-avril 1896, p. 18-19.

Mais ces aspirations furent déçues: les «cléricalismes coalisés», que dénonçaient plus tard, à la loge _les Trois Frères_, de Bergerac, MM. Combes et Delpech[77], l’emportèrent sur le cabinet Bourgeois; en mai 1896, M. Méline prit le pouvoir. C’est M. Dequaire qui, cette année-là, présidait le convent de septembre; et le toast savamment étudié par lequel il porta la santé de M. Félix Faure laissait pressentir l’écroulement d’un songe. Il rappelait une fois encore,--n’ayant rien autre à rappeler,--la lecture sur les budgets contemporains, dont M. Félix Faure avait jadis honoré la loge _l’Aménité_, et il ajoutait: «Nous aimons à associer à ce souvenir une espérance, l’espérance que ce Frère, en présidant aux destinées de la France, saura rester fidèle à son passé maçonnique, au nom duquel nous ne lui demandons qu’une chose: continuer à servir cette démocratie dont il est issu et qu’il a le devoir de représenter à la magistrature suprême de notre pays. C’est dans ces sentiments, c’est avec le souvenir d’un passé qui ne se peut discuter, puisqu’il est fixé dans l’histoire de notre Ordre, c’est avec l’espérance que justifie ce passé, c’est avec une confiance raisonnée dans les sentiments démocratiques du Président de la République que je lève mon verre à notre Frère Faure, et surtout, dominant sa haute personnalité, à la République française[78].» Il y avait dans ce toast, avec beaucoup de mauvaise grâce, à côté d’espérances découragées qui n’osaient plus se traduire en sommations, des évocations du passé qui étaient toutes proches d’expirer en menaces. M. Mamelle, président de la Grande Loge symbolique écossaise, but à son tour à la politique de «concentration républicaine» et déplora le fossé qui s’était creusé entre républicains[79]; et sa loge, _la Justice_, envoyait secrètement une souscription au _Comité d’action pour les réformes républicaines_, fondé par MM. Mesureur et Bourgeois[80]. Les sommations de M. Mamelle ne furent ni acceptées ni peut-être connues de M. Méline; et, peu après, MM. Bourgeois et Isambert, reçus en grande pompe par une loge d’Orléans, jetèrent le gant, d’un geste décisif, à la politique de «piétinement sur place» et du «16 mai à l’amiable[81]».

[77] _C. R. G. O._, mai-juin 1897, p. 21.

[78] _C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 356.

[79] _C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 375.

[80] _Revue maçonnique_, 1896, p. 117.

[81] _C. R. G. O._, décemb. 1896-janv. 1897, p. 27.

Aussi le convent de 1897 sonna-t-il vigoureusement l’attaque contre le gouvernement du pays. Comme si l’on voulait châtier M. Félix Faure d’avoir rempli ses devoirs de chef d’État en secondant les intentions pacificatrices de M. Méline, on ne but point à la santé du Président de la République. «Je ne veux pas parler de celui-là, j’aime mieux le tenir dans le silence[82]», devait s’exclamer, au convent de 1898, M. Urbain, président de la Grande Loge écossaise; en 1897, on se contentait encore de se taire, sans faire observer que l’on se taisait. Mais M. Méline, lui, fut abreuvé d’invectives. Un publiciste de Meulan, M. Maréchaux, rapporteur de la commission de propagande, dénonça la «promiscuité infâme entre l’or des fonds secrets et la mitraille dorée du Vatican», le pape devenant «socialiste», les curés «chantant des _Te Deum_ pour la République[83]».--«La maçonnerie, déclara M. le colonel Sever, député socialiste du Nord, doit tout entière se précipiter dans la lutte, son Conseil de l’Ordre en tête[84].» M. Hubbard recueillit une triple salve d’applaudissements en flétrissant le ministère «qui transforme la France en une province vassale de la congrégation du Gesù, du collège des cardinaux italiens, du pape italien infaillible[85]». M. Dequaire fut vivement fêté lorsque, faisant bon marché de l’interdiction que lui avait faite M. Rambaud, ministre de l’instruction publique[86], de porter d’un bout à l’autre du territoire son activité de «commis voyageur en maçonnerie[87]», il clôtura le banquet du convent en criant que c’était la «veillée des armes[88]».--«De l’action, citoyens, encore de l’action, et toujours de l’action[89]!» C’est M. Lucipia qui poussait cette clameur, et M. Urbain saluait en lui son «ancien complice d’il y a vingt-sept ans, son compagnon de bagne[90]». Les réminiscences de l’insurrection de 1871 emplissaient l’atmosphère de la rue Cadet. Le mot de «trésor de guerre[91]» était prononcé; c’est sur les lèvres de M. Adrien Duvand, l’instigateur de nos «patronages laïques», qu’on le saisissait, et M. Duvand voulait, au nom de la commission de propagande, «englober dans la grande famille qui lutterait en mai toutes les fractions dignes de ce nom du parti républicain[92]».

[82] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 439.

[83] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 176.

[84] _C. R. G. O._, _id._, p. 153.

[85] _C. R. G. O._, _id._, p. 294-295.

[86] Voir _C. R. G. O._, avril-mai 1897, p. 25-26, 42-43; mai-juin 1897, p. 21, les protestations des loges contre cette interdiction de «l’ex-frère Rambaud, qui oublie que la République a pris naissance dans les loges».

[87] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 380.

[88] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 309.

[89] _C. R. G. O._, _id._, p. 310.

[90] _C. R. G. O._, _id._, p. 305.--Cf. _C. R. G. O._, 6 janv.-28 févr. 1899: au début de cette année, à Saint-Geniès-de-Malgoirès (Gard), une fête maçonnique fut donnée en l’honneur de M. Desmons; les habitants, pour rendre hommage à M. Lucipia, qui y assistait, inscrivirent à la craie, sur leurs portes, le nº 25217, que M. Lucipia portait au bagne.

[91] _C. R. G. O._, _id._, p. 181.

[92] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 182.--Le congrès des Loges de l’Ouest, tenu à Angoulême, venait aussi de se prononcer pour la concentration à gauche (_Compte rendu_, p. 48.)

A quel prix s’achetait ce nom de «républicain»? De sourdes divisions sillonnaient l’assemblée; la question de l’anticléricalisme était claire pour tous; mais, pour quelques-uns, la question du socialisme conservait beaucoup d’obscurités. La crânerie de M. Lucipia, de M. Dequaire, de quelques autres encore, acheva de combler le fossé qui séparait encore le radicalisme maçonnique et le socialisme. On se rappelait, d’ailleurs, le discours de M. Dequaire, en 1893, sur la tombe de Benoît Malon: socialisme et maçonnerie y étaient identifiés[93]. Et n’est-ce pas M. Lucipia qui, en 1894 et 1895, avait insisté pour que le convent, docile d’ailleurs à l’exemple du Congrès des Loges du Centre[94], envoyât une obole aux mineurs de Graissessac, aux mineurs de Carmaux, aux corsetières de Limoges[95]? Il était possible, en 1897, de faire un pas de plus: le convent, par une demi-surprise, imposa aux candidats qui désireraient le soutien des loges la promesse de voter, au Palais-Bourbon, «toutes les lois socialistes et ouvrières[96]»; et puis on rassura les vieilles troupes, enlizées encore dans un certain «opportunisme», en substituant à cette première formule une formule plus vague et d’un aspect moins révolutionnaire. Le vote, néanmoins, demeurait significatif; et, dans cette assemblée secrète, les armes s’affinèrent pour la mêlée publique, en faveur des candidats de l’extrême gauche, socialistes inclus.

[93] _B. G. O._, août-sept. 1893, p. 593 et suiv.

[94] _Revue maçonnique_, juin 1895, p. 133.

[95] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 385; août-sept. 1895, p. 192-196.

[96] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 234-239.

Elles furent brandies, en 1898, d’un bout à l’autre de la France, contre «cette horde de perfides et de travestis que Victor Hugo, prophète, appelait l’immensité des Poux[97]»; et grâce aux dépenses, «beaucoup plus grandes que les années précédentes[98]», qu’avait faites la Commission de propagande, la maçonnerie, «non pas officiellement, mais d’une manière effective néanmoins, descendit partout dans l’arène[99]». M. Massé, député radical de la Nièvre, a dit, au convent de 1898, l’occulte héroïsme de ses Frères: rapporteur de la commission de propagande, nul n’était mieux qualifié pour parler avec exactitude et conclure avec vaillance. «Ne nous endormons pas sur des lauriers éphémères, s’écria-t-il: fêtons la victoire d’hier en nous préparant aux luttes de demain, et que, dans la paix comme dans la guerre, notre mot d’ordre reste éternellement le même: le cléricalisme, voilà l’ennemi[100]!» Lorsque Gambetta forgeait cette devise de circonstance, il eût été fort surpris si on lui eût révélé qu’il travaillait pour l’éternité; il avait d’ailleurs un sens trop délicat des vicissitudes historiques pour accepter une pareille prévision.

[97] Discours de M. Viguier, conseiller municipal de Paris, et membre du Conseil de l’Ordre, aux obsèques du F∴ Lartigue (20 juin 1898).

[98] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 273.

[99] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 275-276.

[100] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 292.

Mais le «cléricalisme maçonnique», pour reprendre l’expression piquante de M. Lenervien[101], a l’immutabilité d’une Église; avec une sûreté toute dogmatique, il enseigne l’évolution future, comme les confessions chrétiennes enseignent les fins dernières; et la politique se doit assouplir à son dogme, dont le premier article est la négation de l’idée religieuse. La maçonnerie sait, aussi, que la continuité des maximes devient une force inusable, lorsqu’elle a pour auxiliaire, au fond des âmes, la continuité des passions; et qu’importe que les intelligences s’ennuient du mot d’ordre maçonnique, si les passions, incessamment, lui renouvellent leur adhésion?

[101] _Le cléricalisme maçonnique_: Paris, Perrin, aussi intéressant que «documenté».

IV

Vénérables et surveillants, experts et tuileurs, maîtres et compagnons, Frères de tout grade s’échelonnant sur les trente-trois degrés symboliques, ils sont en tout, dans l’armée du Grand Orient, 17.000 environ[102]. Joignez-y, peut-être, 7.000 maçons des autres rites. Cette armée comptait, en 1898, 364 cantonnements, dont 286 étaient directement rattachés au Grand Orient, et dont 78 relevaient immédiatement de la maçonnerie «écossaise[103]»; on les désigne sous le nom de loges ou d’ateliers; ce sont les points d’occupation du territoire, les points d’attache de l’action. Inclinons-nous vers la petite ville, devancière du progrès national, boulevard de la civilisation moderne, où travaille une loge. Voici quelques sectaires: leur place y est marquée, depuis qu’en 1891, pour faire voter le vœu Pochon par le convent, un orateur s’écria: «Nous, francs-maçons, sommes-nous des libertaires? Non, nous sommes des sectaires, mais des sectaires qui veulent avant tout le salut de la République[104].» Voici des électeurs qui aiment à se qualifier d’avancés, à passer pour «rouges», comme l’on dit: le parchemin maçonnique garantit le bon teint de leurs opinions; naturellement ils le briguent et ils l’obtiennent.

[102] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 107.

[103] _B. G. O._, mars-juillet 1894, p. 11.

[104] _B. G. O._, août-sept. 1891, p. 433. C’est en 1890 que les loges de Moulins et Millau lancent l’idée du vœu Pochon. (_B. G. O._, déc. 1890, p. 727 et 728.)

Et voici enfin d’honnêtes gens, bien paisibles, qui veulent être ou paraître quelque chose: l’isolement et l’émiettement leur pèsent; au café, maison de verre, nul abandon n’est possible; ils rêvent d’un cercle restreint d’amis, auquel présiderait un bureau... dont ils seraient membres. Vienne le besoin d’une faveur, un embarras avec le fisc, un de ces incidents où l’on souhaite qu’un gratte-papier donne un coup de pouce ou qu’un gros fonctionnaire ferme les yeux: ils retombent lourdement sur eux-mêmes; ils ne sont rien que des citoyens, c’est-à-dire à peu près rien; et leur rêve devient une obsession. Il y a là, tout proche, une loge dont les membres se serrent les coudes et pressent le coude des puissants: souvent c’est du député qu’ils usent ou bien du conseiller général; à Angers, à Poitiers, c’est d’un conseiller à la Cour d’appel; dans la Seine-Inférieure, c’est d’un procureur de la République[105]; dans le Tarn, dans le Gard, c’est d’un chef de division à la préfecture; dans un département proche de Paris, c’est du commissaire central: tous personnages de marque, délégués au Grand Convent, et tous obligés de porter aide à des Frères qui font appel. Voilà le moyen de n’être plus seul en présence de la bureaucratie. Le curé tonne, en chaire, contre la loge, mais il ne sait pas ce qu’il dit, puisque Pierre Larousse, un savant, et Charles Floquet, un ministre, ont affirmé l’un et l’autre que Pie IX était maçon. D’ailleurs tous les Frères s’accordent à dire que le curé est intolérant et qu’il faut lutter pour la tolérance et la République. On n’était rien, pas même un privilégié, et soudain on peut devenir non seulement un privilégié, mais un lutteur, et non seulement un lutteur, mais un vainqueur. Le voisin, l’autre jour, après boire, racontait qu’il était passé «maître», et qu’on lui avait dit, au terme de la cérémonie: «Salut à vous, mon vénérable maître! Faites refleurir en votre personne les vertus d’Hiram, répandez l’honneur sur les enfants de la Veuve par vos actes, et grandissez l’humanité par votre amour et vos lumières[106]!» Hiram, la Veuve, qu’est-ce à dire? Le voisin le sait et il se rengorge, comme si c’était difficile de se faire initier. Et pourquoi non, décidément? On n’avait ni crédit ni prestige, et voilà qu’en se faisant initier on se tirerait d’affaire, on se grandirait et on grandirait l’humanité. Mais un monsieur de Paris vient d’arriver à l’_Hôtel central_: c’est une notabilité du Grand Orient, qui vient visiter la loge. Le voisin va causer avec cet étranger; bien mieux, il chuchote. On dit qu’en France il n’y a pas plus de trente-trois personnages comme celui-là, et parmi eux quatre députés, deux anciens députés, six conseillers généraux ou municipaux, un préfet, un chef de division de préfecture, deux maires de chefs-lieux, un conseiller à la Cour d’appel, un inspecteur d’Académie; et l’une de ces grandeurs condescend à venir voir la petite loge. Rien d’étonnant qu’on obtienne des faveurs! Agacé de ne rien pouvoir et jaloux d’influence, agacé de ne fréquenter que ses pairs et jaloux de hautes relations, agacé de ne rien savoir et jaloux de connaître la «Veuve», sa prochaine mère, agacé d’être un homme comme un autre et jaloux de grandir les fils d’Adam, le profane postule, et la loge compte un maçon de plus. On ne lui demande, lors même qu’il aspirerait à détrôner le Vénérable, aucun engagement au sujet de l’éducation confessionnelle de ses enfants ou du caractère civil de ses obsèques: les convents de 1894, 1895, 1896, refusèrent de stipuler en l’espèce aucune exigence[107]; seuls les membres du Conseil de l’ordre et les employés que le Grand Orient fait vivre doivent, en vertu d’un règlement oral, signer à cet égard certaines promesses[108]. Le commun des profanes souscrit, depuis 1895, une obligation imprimée par laquelle ils s’engagent à «tenir toute leur vie une conduite conforme aux doctrines maçonniques[109]»; et c’est tout. Ils ne connaissent qu’ultérieurement le mot révélateur de M. Courdaveaux, ancien professeur à la Faculté de Lille: «La distinction entre le catholicisme et le cléricalisme est officielle, subtile, pour les besoins de la tribune; mais, ici, en loge, le catholicisme et le cléricalisme ne font qu’un[110].»

[105] Sur la participation des magistrats à la solidarité maçonnique, voir dans la _Réforme sociale_, 16 janv. 1899, les judicieuses et fines remarques de M. H. Joly.

[106] Minot, _Rituels_, p. 64.

[107] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 183-187 et 263-270; août-sept. 1895, p. 289 et suiv.;--_C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 20-33 et 169-173.

[108] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 310-311.

[109] _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 219.--En revanche, le Congrès des Loges de l’Ouest, tenu à Angoulême en 1897, prétend réclamer de tous les maçons l’engagement d’élever leurs enfants en dehors de tout culte. (_Compte rendu_, p. 22.)

[110] _Chaîne d’union_, 1880, p. 199.