Part 4
Esprit de secte, impérieux besoin d’affecter des idées «avancées», innocent désir d’acquérir des amitiés, des protections et du lustre: c’est pour l’une de ces raisons, et parfois pour deux d’entre elles, et parfois pour les trois, qu’on allait heurter à la porte des loges, jusqu’à ces dernières années. Le rapport de M. Massé au convent de 1898 donne lieu de croire que, dans peu de temps, une nouvelle clientèle affluera. La magistrature, la jeunesse des écoles, à plus forte raison l’armée, inspirent peu de confiance au député de la Nièvre; c’est sur la «masse du prolétariat» qu’il compte pour défendre la République, de concert avec la maçonnerie[111], et pourquoi cette action parallèle ne deviendrait-elle pas une fusion? L’idée n’est pas neuve; mais la maçonnerie n’y accède qu’avec lenteur. Il n’est pas de loge, si modeste soit-elle, qui ne réclame 100 francs, payables immédiatement, de celui qui veut devenir maître en maçonnerie; et les tarifs, en général, sont beaucoup plus élevés. En fait, donc, la classe ouvrière est à peu près proscrite. C’est pourquoi M. Amiable, dès 1893, demandait que, pour les ouvriers, les taxes fussent réduites de moitié, comme c’est le cas pour les fils de maçons et pour les instituteurs[112]. Le convent se montra froid; et la maçonnerie, deux ans durant, eut auprès des socialistes parisiens l’ingrate réputation d’un club bourgeois. Elle répara ce désagrément en élisant, en 1895, M. Lucipia, et en ouvrant ses loges parisiennes, toutes grandes, aux conférences socialistes de MM. Fournière, Sembat, Viviani, Groussier, Chauvière, tous maçons. Secondée par ces nouveaux auxiliaires, la maçonnerie, présentement, guette la classe ouvrière. «Il ne faut pas compter outre mesure sur la jeunesse bourgeoise[113]», déclare M. Duvand; et, du poids de son expérience, il encourage M. Massé, qui espère que les patronages laïques et les groupes _Union et Compagnonnage_, prenant les jeunes gens le dimanche et les jours de fête, pourront «développer en eux l’esprit maçonnique et assurer le recrutement des initiés dans un monde autre que celui où ils se sont recrutés jusqu’à ce jour[114]». Déjà M. Maréchaux, en 1897, marquait la nécessité d’attirer à la maçonnerie les «compagnonnages» et les «groupes de libre pensée[115]». Esprit hardi, parole franche, M. Foveau de Courmelle, au dernier convent, toucha de nouveau le nœud de la difficulté: «Il s’agit, dit-il, d’appeler les prolétaires. Le quatrième État doit pénétrer au milieu de nous. Vous devez diminuer le prix d’entrée pour les ouvriers[116].» Cette invite fut laissée sans réponse; mais la question reviendra, plus pressante: idées et clientèles se créent réciproquement, et l’évolution socialiste de la maçonnerie doit exercer quelque influence sur son recrutement.
[111] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 281-282.
[112] _B. G. O._, août-sept. 1893, p. 329-332. M. Amiable voyait dans cette proposition «une mesure de salut public pour la maçonnerie».
[113] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 291.
[114] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 278.
[115] _C. R. G. O._, 20-24 sept. 1897, p. 171.
[116] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 285.
«Tous nous sommes amoureux de galons, déclarait encore M. Foveau de Courmelle; nous voulons tous être quelque chose, et alors nous multiplions les loges, et nous arrivons à avoir, à nos tenues, un nombre infime de membres[117].» M. Blatin se fâcha, déclara que ce n’était pas la question, mais le renseignement subsiste; et sans doute il suffit, pour le corroborer, de constater qu’en cas de _referendum_ sur la modification d’un article de la constitution, les abstentions ou les réponses ambiguës des loges sont parfois assez nombreuses, et de recueillir, aussi, une observation de M. Poulle, commandeur du Grand Collège des Rites, constatant, en 1894, que, dans les loges qu’il visitait, les collections du _Bulletin du Grand Orient_ n’étaient pas coupées[118]. Il serait donc imprudent, sinon naïf, d’admettre, entre les loges et le Grand Orient, je ne sais quelle coopération assidue; et le Grand Orient ne s’en plaint peut-être pas; l’émiettement des loges, la demi-ignorance où certaines s’attardent, ne sont-elles pas des conditions excellentes pour assurer l’hégémonie d’un pouvoir central? Toute loge, si médiocre soit-elle, garde avec le Grand Orient deux liens indissolubles: d’une part, elle doit annuellement payer un impôt, qui s’élève, en 1899, à 4 fr. 50 par tête de maçon[119]; d’autre part elle doit, chaque année, sauf excuse légitime, envoyer au Grand Convent de septembre, assemblée générale de la fédération maçonnique, un délégué. Joignez-y que le Vénérable peut, à son gré, adresser au Conseil de l’Ordre des communications appelées «planches», dont la plupart sont mentionnées, en termes clairs ou volontairement équivoques, dans les comptes rendus du Grand Orient. Les délégués des loges jouent ainsi le rôle de pouvoir législatif; le Conseil de l’Ordre, renouvelable par tiers et dont les membres sont élus pour trois ans par ces mêmes délégués, est le pouvoir exécutif. Il semblerait donc, de prime abord, que toute autorité appartient aux loges, puisque, directement ou indirectement, ces deux pouvoirs sont leur émanation.
[117] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 156.
[118] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 175.
[119] _Rapport du Conseil de l’ordre sur l’exercice 1897 et projet de budget pour 1899_, p. 19.--Jusqu’en 1879, grandes et petites loges payaient le même chiffre d’impôts; c’est depuis 1879 qu’on tient compte du nombre des membres. (Voir _B. G. O._, octobre 1879, p. 258 et suiv.)
Mais que vaut, en fait, ce parlementarisme maçonnique? M. le colonel Sever le prend à peine au sérieux; il demandait, en 1896 et 1897, que le Conseil de l’Ordre eût auprès de lui, toute l’année, des délégués permanents des loges; et plusieurs orateurs insinuèrent avec lui que ce conseil souverain avait ses coudées trop franches. Les délégués, à chaque mois de septembre, votent un budget de 101.000 à 103.000 francs; là-dessus, plus de 74.000 francs sont fournis par les loges, qui donnent au Grand Orient, à peu près, le sixième de leurs recettes[120]. Or 7.300 francs seulement, sur les recettes du Grand Orient, sont affectés aux dépenses philanthropiques; l’orphelinat maçonnique ne vit qu’en réclamant de l’État, du Conseil général de la Seine et de la Ville de Paris 34.000 francs de subvention[121]. D’autre part, si l’on laisse de côté les 14.000 francs consacrés au loyer du Grand Orient, nous rencontrons des dépenses de personnel, de bureaucratie, d’imprimés, d’affranchissements, d’indemnités de voyage, bref d’organisation et de propagande maçonnique, qui s’élèvent à environ 67.000 francs. Or ces dépenses, de près ou de loin, touchent à la politique; et, tandis que les pouvoirs publics viennent en aide à la charité maçonnique, les ressources personnelles de la maçonnerie lui servent surtout à s’ériger elle-même en pouvoir public.
[120] Voir _B. G. O._, novembre-décembre 1885, p. 561.
[121] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 274-278.
Vous êtes membre d’une loge et vous avez, pour votre part, contribué à procurer ces ressources au Grand Orient: il ne vous rend, de l’emploi qu’il en fait, que des comptes fort incomplets; et volontiers dirions-nous qu’il y a un secret maçonnique que la maçonnerie suprême observe, tout d’abord, à l’endroit de la masse corvéable des maçons. En 1895, le rapport de la commission de propagande, présenté par M. Émile Lemaître, conseiller général du Pas-de-Calais, n’est point publié: la foule des contribuables en est sevrée[122]. En 1896, le compte rendu du convent constate simplement que l’Assemblée s’est constituée en comité secret pour entendre le rapport sur la propagande[123]. En 1898, le rapport de M. Massé est émaillé de points, qui indiquent des suppressions. Les délégués écoutent et sont chargés de rapporter à leurs loges des relations orales; on juge que c’est suffisant. C’est d’après les indications de la commission de propagande que le Conseil de l’ordre concerte l’emploi des fonds et les termes des circulaires d’action; et les documents eux-mêmes qu’élabore cette commission sont, une fois sur deux, inconnus de l’armée maçonnique. Ce n’est pas tout: la commission de propagande elle-même s’est plainte, en 1898, de la mauvaise grâce que mettait le Conseil de l’Ordre à la renseigner sur l’emploi du fonds de réserve, et nous lisons dans le compte rendu: «_Le Frère Massé_: Fonds de réserve qui se monte...--_Plusieurs Frères_: Pas de chiffre.--_Le Frère Massé_: Je ne citerai pas de chiffres[124]...» On trouve toujours, dans la maçonnerie, plus silencieux que soi.
[122] _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 279.
[123] _C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 305.
[124] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 323.
Les colonies, à leur tour, sont une sorte de terre vierge où la maçonnerie travaille fiévreusement; et voici que M. Lucipia,--un homme sûr, pourtant,--interpelle le Conseil de l’Ordre, au convent de 1897, sur les moyens d’action «par lesquels il combat l’influence cléricale dans les colonies»; au nom de la commission de propagande, M. Duvand s’insurge: rien ne peut être divulgué[125]. Maçons et profanes, et M. Lucipia lui-même, doivent se borner à constater qu’au début de 1898 le Conseil de l’Ordre félicitait M. Doumer pour sa «bienveillance» et son «affabilité[126]», et qu’au convent de la même année ne figuraient pas moins de quatre fonctionnaires du ministère des Colonies.
[125] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 198.
[126] _C. R. G. O._, janv.-fév. 1898, p. 17.
Il y a enfin, dans le budget du Grand Orient, un chapitre des «relations extérieures»: car la maçonnerie, suivant le mot de M. Dequaire, a une «politique extérieure» aussi bien qu’une «politique intérieure[127]»; et celle-là dans son ensemble, comme celle-ci dans certains de ses détails, demeure inconnue de la masse des maçons. En 1894, le rapport de M. Dequaire sur les relations extérieures «ne peut être imprimé, à cause des aperçus délicats qu’il renferme sur les relations du Grand Orient de France avec diverses fédérations de l’univers[128]». En 1896, on transmet mystérieusement à la commission des relations extérieures une planche relative aux affaires espagnoles et cubaines[129]. Dans les convents plus récents, on fait le silence. Une organisation internationale, sise rue Cadet, concerte avec la maçonnerie universelle une «politique extérieure» (je reprends le mot de M. Dequaire); et les maçons épars sur tout le territoire sont tenus à l’écart. Est-ce Paris, Londres ou Rome, qui donne le mot d’ordre? Cette «politique occidentale», que certains historiens de l’heure présente conseillent à la France, serait-elle la politique du Grand Orient? La ville aux sept collines, par une sorte de prédestination fatale au titre de reine du monde, inspirerait-elle la contre-église, dont M. Bourgeois fut parfois le missionnaire transalpin, comme elle inspire l’Église? On est réduit à des hypothèses. Qu’il suffise aux Français initiés de savoir qu’ils travaillent pour une œuvre internationale qui leur échappe; ils n’ont rien de plus à demander; ils sont des moyens en vue d’une invisible fin; ils paient, ils obéissent, c’est tout ce qu’il faut.
[127] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 409.
[128] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 117.
[129] _C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 85.
V
Jusqu’où va l’obéissance, c’est ce que les documents ne nous révèlent que d’une façon fort incomplète. On a parlé discrètement, au convent de 1897, d’une circulaire par laquelle les Vénérables sont invités à fournir au Conseil de l’Ordre certains renseignements confidentiels. Lorsqu’on lit qu’en 1893 M. Dutreix, député radical de l’Aube, engagea la loge de Vitry-le-François à «faire la plus active propagande en vue des élections[130]», l’imagination évoque tout de suite un club. Lorsque l’on constate qu’en 1896 M. Monteil apportait au Conseil une promesse de la loge de Laon, et que cette loge s’engageait à «centraliser tous les renseignements politiques ou autres qu’elle pourrait se procurer dans la contrée[131]», on se demande si les loges sont des organisations de police secrète. Lorsqu’on voit qu’en 1890 une loge de Marseille dénonce l’embauchage de l’armée par une société cléricale[132], et qu’en 1897 la loge de Tarbes dénonce au Conseil une messe commandée par un général pour l’anniversaire de Solférino, et lorsqu’on lit dans la «planche» de cette dernière loge: «Encore quelque temps, et l’armée sera définitivement l’armée du pape, de la superstition, du despotisme[133]», on note avec intérêt l’origine des cris d’alarme dont le militarisme et le cléricalisme sont devenus l’objet, et l’on cherche, mais en vain, ce qu’a pu faire le Grand Orient pour rassurer ces loges ombrageuses. Mais nous découvrons, par ailleurs, qu’en 1893, M. Dequaire s’en fut voir le ministre pour l’entretenir de certaines fraudes employées par le clergé[134]; un «Frère» de Versailles les avait, paraît-il, révélées; et M. Dequaire répercuta la dénonciation. La pénombre maçonnique achève enfin de s’éclairer, grâce à un discours du même M. Dequaire, prononcé au convent de 1894: «Vous avez, disait-il, autorisé le F∴ Lucipia, toujours si méthodiquement dévoué, à constituer au Grand Orient cette chose qu’il vous disait à demi-mot, qui sera un puissant moyen d’action pour la centralisation habile de tous les renseignements. Grâce au personnel que vous n’avez pas marchandé à notre Frère, il est incontestable qu’avant peu de temps nous saurons quels sont les hommes qu’on promène d’un département à un autre pour y représenter la République. Si les groupes républicains se connaissent mal de circonscription à circonscription, c’est à la maçonnerie à leur servir de trait d’union, et, disons le mot un peu terre à terre, d’agence très fidèle de renseignements[135].» Ainsi les loges, en 1894, devinrent des agences de renseignements, avec M. Lucipia comme correspondant. Il y a, dans chacune d’elles, un ou deux personnages qui s’occupent de la police politique; les autres s’abandonnent aux pompes du symbolisme ou aux grandioses abstractions de la philosophie maçonnique; et peut-être seront-ils bientôt étonnés du mouvement de haine auquel la politique maçonnique commencera d’être en butte.
[130] _B. G. O._, juin 1893, p. 154.
[131] _C. R. G. O._, déc. 1896-janv. 1897, p. 18.
[132] _B. G. O._, nov. 1890, p. 694.
[133] _C. R. G. O._, juillet-août 1897, p. 12.
[134] _B. G. O._, mars-avril 1893, p. 59.
[135] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 409.--Cf. _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 173: M. Merchier supplie les loges de constituer partout des dossiers sur les infractions aux lois scolaires.
Députés et fonctionnaires, suivant la conduite qu’ils tiennent, sont les bénéficiaires ou les victimes de cette politique: et, chez beaucoup, la lassitude est proche. «La maçonnerie est un sucre qui doit fondre», disait un orateur à l’un des récents convents[136]. Et longtemps en effet, dans le marais parlementaire, ce sucre a fondu; d’un bout à l’autre de la gauche, il imprégnait les éloquences «républicaines». Mais il s’est, aujourd’hui, condensé et comme coagulé; il y a à la Chambre un groupe maçonnique, qui se confond presque avec l’extrême gauche et qui, d’autre part, conserve sur les bancs du centre une sorte d’arrière-garde intimidée. Vous pouvez discerner les membres de cette arrière-garde en épiant leurs votes ou leurs abstentions lorsqu’une question religieuse occupe l’assemblée; leur orthodoxie maçonnique, alors, devient d’une rigidité farouche; et pareils en cela à beaucoup de sénateurs francs-maçons, ils se font pardonner, par la constance de leur «anticléricalisme», la lenteur de leurs étapes vers le socialisme. En revanche, un certain nombre de républicains modérés, dont la maçonnerie avait abrité les débuts politiques, ont été évincés des loges, ou s’en sont évincés eux-mêmes; il semble même que, systématiquement, le Grand Orient travaille à leur aliéner les loges avec lesquelles ils garderaient des liens. Quand, au convent de 1895, M. Cocula criait que M. Dupuy devrait être rayé de la maçonnerie[137], et, quand, en 1896, M. Dequaire expliquait, avec une allégresse complaisante, que la majorité de la loge _le Réveil anicien_ était hostile à M. Dupuy[138], ils prenaient l’un et l’autre une peine inutile; pour que le perspicace homme d’État leur faussât compagnie, il lui suffisait de connaître l’article du Code pénal sur les associations, et M. Dupuy le connaît. On s’est lassé, peu à peu, parmi les membres du Parlement, d’être traités, rue Cadet, comme les commissionnaires d’un syndicat d’intérêts: «Nous avons organisé au Parlement, expliquait M. Blatin au convent de 1888, un véritable syndicat de maçons, et il m’est arrivé, non pas dix fois, mais cent fois, grâce aux signatures des maçons du Parlement, de faire rendre raison à des centaines de maçons[139]». Il est des stratagèmes qu’on n’ébruite point: le rural fraîchement initié qui lit M. Blatin sait que, là-haut, les maçons travaillent pour lui; mais le député, qui s’ennuie de sentir qu’il n’est qu’un corvéable, est tout proche, ce jour-là, d’envier et d’imiter la courageuse indépendance de M. Jules Legrand, le récent sous-secrétaire d’État, qui, du jour où les électeurs de Bayonne l’eurent fait représentant de la nation, fit savoir à la maçonnerie, par une lettre de congé rendue publique, qu’ils étaient désormais ses seuls maîtres.
[136] _C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 98.
[137] _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 344-345.
[138] _C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 73.--D’après la _Revue maçonnique_, octobre 1896, p. 230, le refus d’une faveur administrative, opposé par M. Dupuy à un membre influent de cette loge, aurait déterminé ce courant d’hostilité.
[139] _B. G. O._, août-sept. 1888, p. 529.
Aussi la maçonnerie, se sentant parfois importune, n’a pas dédaigné de se commettre de plus en plus ouvertement avec une fraction de la gauche, afin de demeurer une force parlementaire; et cette fraction-là, du moins, est absolument maîtrisée. La création du _Groupe fraternel d’études_ en juin 1885, sous la présidence de M. Barbe, député radical de Seine-et-Oise, inaugura cette politique. On la poursuivit en expulsant des loges tous les fauteurs du boulangisme[140]. Puis on projeta, en 1894, au Congrès des Loges du Midi, de former un atelier au Palais-Bourbon, où seuls les députés seraient admis[141]: la proposition fut ajournée. Mais, en juin 1895, tous les députés maçons furent convoqués rue Cadet, chambrés deux heures durant, et M. Blatin constata chez eux «une grande fidélité pour la doctrine maçonnique, un très grand désir de servir les intérêts maçonniques»; aucune indiscrétion ne fut commise sur cette réunion, grâce aux «formes strictement rituéliques des travaux[142]». Et nos députés maçons reprirent le chemin du Palais-Bourbon, ayant superposé au mandat public qu’ils avaient sollicité du suffrage universel le mandat occulte qu’ils avaient accepté de leur «Frère» M. Blatin,--éconduit, lui, en 1893, par le suffrage universel.--Leur obéissance semblait si parfaitement apprivoisée que, lorsque, au convent, trois mois après, MM. Pochon et Cocula demandèrent que les députés indociles fussent exclus des loges, la précaution fut jugée superflue. En revanche, en 1897, on se préoccupa d’avoir prise sur les candidats; et le programme anticlérical et radical des loges parisiennes leur fut imposé comme un minimum[143]. Aussi n’est-ce point un paradoxe de soutenir, comme le faisait il y a sept ans déjà, dans un livre toujours digne d’être consulté, M. Copin-Albancelli[144], que la maçonnerie est plus adéquatement représentée, dans notre Parlement, que ne le sont les collèges électoraux. Les électeurs donnent, pour quatre ans, un blanc-seing à leur député; la maçonnerie, elle, de temps à autre, envoie des «indications» aux Frères du Palais-Bourbon[145]. Vote rapide de la loi sur le monopole des inhumations, vote d’une loi interdisant le droit de suffrage aux membres des congrégations religieuses, application stricte du droit d’accroissement, rétablissement du scrutin de liste, vote du vœu Pochon contre la liberté de l’enseignement, vote formel contre l’institution d’une fête nationale de Jeanne d’Arc: tels sont les derniers ordres. Conseillers généraux et municipaux feront bien de s’en inspirer, dans la mesure de leurs attributions. Conformez-y docilement vos votes, vous serez le député idéal; reprenez ces idées, à titre de vœux, dans les assemblées départementales, vous serez le conseiller général idéal; et lorsqu’on est maire, on obtient pour sa «vaillante conduite républicaine» les «fraternelles félicitations du Conseil de l’Ordre», si l’on parvient, comme le fit, en mai 1897, un humble maire de Seine-et-Marne, à rendre la vie impossible au desservant et à «débarrasser sa commune de toutes robes noires[146]». «Vous avez barre sur les hommes qui composent les conseils municipaux, disait au convent de 1893 M. Thulié, conseiller municipal de Paris, vous pouvez les obliger à laïciser les hôpitaux comme on fait à Paris[147].»
[140] _B. G. O._, nov. 1890, p. 706-709, et déc. 1890, p. 730-731.
[141] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 111.
[142] _B. G. O._, juin 1895, p. 88 et août-sept. 1895, p. 201.
[143] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 225 et suiv.
[144] _La franc-maçonnerie et la question religieuse_. Paris, Perrin.
[145] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 344.
[146] _C. R. G. O._, mars-mai 1897, p. 13-14.
[147] _B. G. O._, août-sept. 1893, p. 587.
Et, par une amusante ironie, quelques exigences que professent en général les mandataires élus en ce qui concerne l’obéissance passive des fonctionnaires, ce sont, en l’espèce, des fonctionnaires qui, bien souvent, signifient ces ordres aux «représentants du peuple»: c’est un receveur des finances qui commande à la Chambre, en 1898, de voter le projet Pochon[148]; c’est un inspecteur primaire qui commande à la Chambre, en 1896, de supprimer des programmes les devoirs envers Dieu[149]. Plus ces fonctionnaires oseront, plus ils seront sacrés intangibles par le Grand Orient: il y a un comité spécial chargé de les protéger[150]; courent-ils quelque péril, le Grand Orient menace le député, le député menace le ministère, et jamais ministre, encore, ne s’est permis de rendre au Grand Orient menace pour menace. Oserait-on même, dans les ministères, faire faire antichambre aux membres du Conseil de l’Ordre? C’est une question que posait assez impérieusement, au convent de 1893, l’un des orateurs, et il menaçait les ministres qui, par une telle désinvolture, se rendraient indignes du «cordon maçonnique[151]». Lorsque se préparent les promotions, les mouvements administratifs, on sent çà et là des points de résistance, des obstacles indéfinis, des nécessités inavouées, des impossibilités inexplicables: c’est rue Cadet que la clef de l’énigme est cachée. Et l’État laïque supporte que, dans cette assemblée mi-politique mi-religieuse du Grand Convent, on puisse saluer au passage, en 1898, 21 directeurs d’écoles ou instituteurs, 14 professeurs, 9 employés des finances ou des postes, 6 employés des ponts et chaussées;--et nous pourrions continuer l’énumération.
[148] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 300.
[149] _C. R. G. O._, 22-27 sept. 1896, p. 197.
[150] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 202.
[151] _B. G. O._, août-sept. 1893, p. 342.