Part 2
Nous croyons, sans pédantisme, pouvoir dire que ce qui aura surtout manqué à Nicolas II, parmi ses précepteurs, c’est un bon professeur d’histoire. Il est fâcheux pour lui, sa dynastie et son Empire, qu’à aucun moment il ne se soit trouvé quelqu’un pour lui montrer l’exemple de ce que d’autres monarchies avaient fait pour retremper leurs forces dans un grand courant national. Le passage de l’absolutisme au régime constitutionnel se trouvait étrangement facilité par la guerre. L’occasion s’offrait aux Romanof de prendre cet élixir de jeunesse qui avait si bien réussi à la maison de Savoie, grâce au _Risorgimento_, à la maison de Hohenzollern, grâce aux deux guerres de 1866 et de 1870. Victor-Emmanuel et Guillaume Ier, chacun à son heure, avaient renouvelé leurs traditions, rompu avec leurs conservateurs: Bismarck, dans ses _Souvenirs_, a fait la théorie de ce _Bruch mit den Conservativen_, de cette rupture avec les anciens partis, encombrants et compromettants, et qui entraînent à la ruine les gouvernements qui ne savent pas se dégager à temps pour rallier des éléments nouveaux. Savoie et Hohenzollern s’étaient bien trouvés de la recette. C’est ainsi que les libéraux prussiens, si acharnés dans leur opposition jusqu’en 1870, avaient formé ensuite ce parti national-libéral, le plus fidèle soutien de Bismarck et de la politique d’Empire et qui, comme l’ordre même des mots l’indiquait, avait fini par subordonner son libéralisme à son nationalisme. On sait que, dans la guerre présente, le parti national-libéral s’est montré aussi «annexionniste», aussi pangermaniste, aussi outrancier, que les plus qualifiés des conservateurs, en sorte que, pour rétablir l’équilibre et pour respecter la loi de physique politique qui pourrait s’appeler «loi de Bismarck», le chancelier de Guillaume II a été conduit à se rapprocher de la fraction modérée de la social-démocratie. Il ne tenait qu’à Nicolas II d’acquérir de la même manière ses «nationaux-libéraux».
En réalité, et c’est ce qui va nous faire comprendre le cours des choses, le libéralisme russe avait engagé son avenir dans la guerre. Il jouait sa fortune sur la victoire. Si le défi de l’Allemagne, qui n’avait pas été relevé en 1909, l’avait été en 1914, c’était, pour une part, aux critiques que la Douma avait faites de la politique d’effacement que ce résultat avait été dû. Le sentiment et les théories des libéraux étaient intéressés dans cette lutte contre le bloc austro-allemand. Leur responsabilité ne l’était pas moins. Ils avaient tout approuvé, les crédits, les hommes, les sacrifices que la guerre impose aux nations. Si la guerre se terminait mal, ce n’était pas seulement l’idée slave et le patriotisme de la Douma qui auraient à souffrir. Ce serait la Douma elle-même qui serait atteinte. Réactionnaires ou révolutionnaires «défaitistes» la guettaient également, l’attendaient au résultat pour l’en accabler. C’est ainsi qu’indépendamment même de tout sentiment et de toute idéologie, l’instinct de la conservation, et, aussi, on ne sait quel appel des dieux, devaient entraîner la Douma à pousser la guerre à fond, à consacrer à la guerre, surtout par ses Commissions, son activité et ses forces,--ce qui, justement, devait l’introduire, avec la bureaucratie, dans un conflit qui aura été prompt à dégénérer en duel à mort.
III
LA TRAHISON DE LA BUREAUCRATIE
Lorsque Pierre le Grand, il y a deux cents ans de cela, avait constitué sa hiérarchie administrative, il avait composé le _tchin_ aux quatorze degrés, avec ses «équivalences», des traditions de la Horde d’Or et d’éléments empruntés à l’administration de son voisin le roi de Prusse. Le _tchin_, mongolique et prussien, devait, dans sa pensée, faire de toutes les branches de la bureaucratie une machine harmonieuse et disciplinée comme l’armée elle-même. Jamais Pierre le Grand n’aurait pu imaginer que cette création, cette émanation du tsarisme en viendrait un jour à entraîner un tsar dans son impopularité et dans sa chute. S’il eût pu évoquer une pareille hypothèse, il l’eut repoussée comme un non-sens. C’est pourtant aux effets de ce non-sens historique et politique, terrible pour sa dynastie, que nous venons d’assister.
«A la fin, dit Gœthe, nous devenons les esclaves des créatures que nous avons faites.» C’est ce qui est arrivé au tsarisme avec ses bureaucrates. Le _tchin_ avait été organisé pour collaborer en sous-ordre à la grande œuvre tsarienne: l’unification de la Russie. Il avait été destiné aussi par Pierre le Grand à occidentaliser les Russes, à les initier à la civilisation européenne. C’était un instrument de gouvernement et un instrument de progrès. Le mécanisme avait rendu d’immenses services entre les mains des empereurs énergiques. D’un bout à l’autre du vaste État, les _tchinovniks_ aux casquettes multicolores faisaient régner l’ordre russe. C’étaient eux qui rattachaient au pouvoir central tant de provinces séparées par de si longues distances, plus séparées encore par la race, les mœurs et le langage. Appuyée sur ses traditions, sur l’histoire de la Russie, la bureaucratie se croyait intangible parce qu’elle était indispensable pour tenir le faisceau serré: sa justification suprême se sera trouvée dans la décision du gouvernement provisoire qui, après avoir destitué les gouverneurs des provinces et sévi contre la police, a maintenu les cadres secondaires de l’administration et laissé en place ces légions de fonctionnaires pourtant détestés. La bureaucratie a été, elle reste encore l’armature de l’Empire. Mais, comme toutes les institutions, elle avait pris un caractère nouveau au cours des années. D’organisme administratif, elle était devenue une puissance politique qui s’enflait aux dépens de l’autocratie elle-même. Tandis que le _tchin_ tendait à former un État dans l’État, tandis que l’esprit de caste y grandissait, qu’il avait ses intérêts propres à défendre, l’autorité tsarienne, avec Nicolas II, s’affaiblissait et s’anémiait de jour en jour. Le peuple ne sentait plus la main ferme des tsars. Il ne sentait que trop l’avidité et la brutalité des bureaucrates. Et puis, les contradictions et les incohérences se multipliaient dans le mécanisme politique, singulièrement compliqué. La Russie adoptait peu à peu les formes des gouvernements occidentaux: dans ces formes creuses, la pensée de Nicolas II, tantôt hésitante et tantôt obstinée, ne savait que mettre. La Russie avait une Chambre, mais bridée, impuissante et qui s’irritait. Elle avait un président de conseil et des ministres qui continuaient à n’être aux yeux de l’Empereur que des fonctionnaires et qu’il choisissait parmi les fonctionnaires. C’était le système contre lequel protestait l’opinion libérale. Mais, d’autre part, les fonctionnaires eux-mêmes se sentaient menacés dans leur omnipotence et leurs privilèges par un mouvement d’idées sans cesse croissant, par des forces nouvelles qui se développaient à vue d’œil. Nicolas II, qui avait encore trouvé dans le haut personnel bureaucratique des ministres dévoués à sa personne et au bien public, et capables de servir une idée avec désintéressement comme Stolypine, continuait comme par le passé à puiser dans le _tchin_. Il ne s’apercevait pas que le _tchin_, exploitant sa faiblesse, spéculant sur son aveuglement, ne se servait plus de l’autorité qu’il recevait de l’Empereur que pour défendre sa propre situation.
La guerre venue, la bureaucratie a craint plus que jamais de se voir dépossédée, et elle avait, en effet, les plus sérieuses raisons de le craindre. Non seulement elle n’avait pas préparé la Russie à soutenir la lutte, non seulement elle se savait inférieure à la tâche de donner à la Russie les moyens de se défendre et de vaincre, mais encore le cœur n’y était pas. Jadis elle s’était formée sur le modèle prussien et à l’aide d’éléments germaniques. C’était le temps où le progrès occidental était venu à la Russie à travers l’Allemagne, où, pour être bien vu, bien noté de Pierre et de ses successeurs férus d’organisation prussienne, il fallait porter un nom allemand. Plus d’une famille russe, au XVIIIe siècle, pour parvenir, avait germanisé son nom. De ces origines, une forte empreinte était restée marquée sur la bureaucratie. Sans enthousiasme, et même avec appréhension, les gens du _tchin_ avaient vu éclater la guerre avec l’Allemagne. Quand ils s’aperçurent que la guerre aggravait leur impopularité, dressait en face d’eux des organisations concurrentes et qui se montraient capables de les supplanter dans tous les domaines où eux-mêmes apparaissaient inertes et insuffisants, ils n’eurent plus qu’une idée: et ce ne fut pas--en quoi il se sont condamnés--de réparer leurs fautes par le travail, l’activité et le patriotisme. Ce fut de profiter du pouvoir politique qu’ils tenaient de l’Empereur pour tromper l’Empereur lui-même et pour écraser leurs rivaux.
Presque toujours, de loin, les problèmes politiques des autres peuples nous paraissent simples et faciles à résoudre. Nous ne tenons pas compte de traditions, de sentiments qui ne nous touchent pas, des situations acquises et des ambitions montantes, de conflits d’intérêts où nous ne sommes pas parties et dont, par suite, nous faisons bon marché. Au début de mon séjour en Russie, je demandais pourquoi le pouvoir ne se décidait pas à appeler au ministère ces hommes «jouissant de la confiance publique», que réclamaient la Douma et les journaux.
--Rien n’est dangereux, disais-je à des conservateurs, comme ces formules auxquelles la presse fait un sort. En politique aussi la résistance irrite le désir. Les programmes d’opposition sont comme l’amour, dont un de nos poètes a dit qu’il vit d’inanition et meurt de nourriture. Ce qui serait adroit, ce serait de prendre le libéralisme au mot. D’abord, une de ses armes lui serait enlevée. Et puis qu’est-ce que l’expérience en coûterait?
On me répondait par des paroles vagues, jusqu’au jour où un homme qui savait la politique de son pays me fit entrer au fond des choses par la démonstration que voici:
--Vous savez ce qui se passe dans une société où les actionnaires sont mécontents de la gestion des administrateurs en exercice. Ils veulent introduire au conseil des administrateurs nouveaux, et il semble que cette solution soit de nature à satisfaire tout le monde. Mais c’est celle justement que ne peut pas accepter le conseil, parce que, par les nouveaux administrateurs, les actionnaires seraient initiés à ses comptes et à ses secrets. Et c’est par-dessus tout ce que ne veut pas un conseil d’administration qui tient à ses privilèges et qui n’a pas la conscience tranquille. Tel est précisément le cas de la bureaucratie. Elle ne veut pas laisser un homme du dehors, un délégué du public, contrôler ses actes et s’introduire dans ses affaires: car elle a fini par regarder les affaires de l’Empire comme ses affaires propres. Aussi, lorsque l’Empereur manifeste la moindre velléité de satisfaire au désir si naturel de l’opinion publique, les conseillers qui l’entourent, et qui ne sont pas, croyez-le, des théoriciens de la contre-révolution, mais des vizirs sceptiques et subtils, viennent lui murmurer à l’oreille: «Mais où sont-ils, Sire, les hommes qui auraient la confiance de toute la vaste Russie? M. Goutchkof, par exemple (et ce nom était bien choisi, car l’Empereur haïssait M. Goutchkof), est très connu à Moscou. L’est-il à Kazan, à Saratof, plus loin encore? Votre Majesté voit donc qu’il s’agit là d’une simple chimère et que son pouvoir ne peut sortir des mains des hommes qui sont les commis du Tsar, l’émanation de sa volonté.» Et voilà comment, chaque fois, les grands _tchinovniks_ ont gardé ce que vous appelez chez vous, je crois, «l’assiette au beurre...»
Mais, à la fin, ce n’a plus été seulement dans les conseils du Tsar que la bureaucratie a eu à défendre ses privilèges. C’est en face d’organismes plus actifs, plus dévoués qu’elle à la chose publique et qui s’étaient montrés capables de la suppléer et de la remplacer dans tous les domaines (ravitaillement, munitions, secours aux blessés, etc.) où elle-même avait accusé son mauvais vouloir et son incurie. La guerre avait pour effet de menacer le monopole de la bureaucratie, et c’est ce qui lui a fait détester la guerre. Il paraît incompréhensible, à distance, que le gouvernement déchu ait poursuivi de tant de jalousie et de haine ces congrès des _Zemstvos_ et des villes, ces «organisations sociales», produits spontanés de la nation russe, conformes aux traditions nationales et qui travaillaient à fournir l’armée et la population civile de ce qui pouvait leur manquer. Mais justement la bureaucratie a vu dans les comités formés par les assemblées locales et municipales ou issus des groupements de particuliers ce qu’y voyait tout le monde: c’est-à-dire des remplaçants. Se sentant incapable de soutenir la concurrence, elle n’a plus eu qu’une idée, et c’était de la supprimer violemment.
Comme nous venions un jour de voir à Moscou le prince Lvof, qui présidait l’Union des _Zemstvos_ et des villes, un de nos compatriotes, esprit fin et clairvoyant, me disait ces paroles qui prennent un sens singulièrement fort aujourd’hui que le prince dirige le gouvernement nouveau:
--Il n’est pas douteux pour moi qu’il faudra qu’à un moment ou à un autre celui avec qui vous venez de causer franchisse cette porte comme président du conseil, ou bien ce sera comme assassiné...
Pour cet observateur des choses russes, il n’y avait pas de compromis, pas de terrain d’entente possible entre les forces natives de la Russie et le _tchin_. Et le prince Lvof m’était apparu pour le _tchin_ comme un adversaire redoutable, l’homme d’une seule idée et d’une seule volonté, avec les partis pris solides de l’homme d’action. Je me rappelle l’éclair rapide, et facile à traduire, de son regard, le nom de Stolypine ayant été prononcé devant lui. Mais, très maître de lui-même, ennemi des propos inutiles, il allait à l’essentiel, à l’exposé de cette œuvre étonnante dont il était l’âme et qui avait consisté à créer de toutes pièces une administration, l’administration officielle étant défaillante. Dès lors, la situation était bien claire: il fallait que la bureaucratie reconnût la place, le rôle et l’utilité des _Zemstvos_ et des organisations sociales dans l’État et qu’elle fît elle-même, par conséquent, l’aveu de son incapacité. Ou bien, il fallait qu’elle brisât cette concurrence, le bien public, le salut du pays dussent-ils en souffrir, la monarchie elle-même dût-elle être compromise dans la lutte. C’est à ce dernier parti, gros de dangers, et qui a prouvé son absence de patriotisme, que s’arrêta le clan des hauts bénéficiaires du _tchin_.
* * * * *
Un souverain moins faible et plus clairvoyant que Nicolas II aurait refusé de se faire l’instrument d’une coterie qui n’invoquait les traditions de l’État que pour servir ses intérêts particuliers. On a peine à concevoir que l’Empereur, si loyal envers l’Entente, si ferme dans son propos de conduire la guerre jusqu’au bout, se soit abandonné à des hommes qui, voyant que la guerre tournait contre eux et les condamnait, la menaient sans conviction et avec mollesse,--en attendant l’heure de passer à la trahison active.
Quelque hasard se trouve souvent à l’origine des grands événements pour en déterminer le cours. Une angine de poitrine survenue bien mal à propos devait écarter des affaires l’homme d’État le plus capable, peut-être, de diriger les affaires de Russie pendant la guerre et de sauver la monarchie d’une crise mortelle. Lorsque M. Kokovtsof (l’auteur du mot fameux; «Dieu merci, nous ne sommes pas en régime parlementaire»), eut quitté la présidence du conseil, c’est à M. Krivochéine que sa succession fut offerte par l’Empereur. On était alors aux premières semaines de l’année 1914, l’année tragique et décisive par excellence. Disciple, ami et collaborateur de Stolypine, M. Krivochéine, dont le nom reste attaché à l’œuvre de la réforme agraire, eût continué et développé la politique stolypinienne. Il eût conservé du prestige, de l’autorité et de la fermeté au pouvoir, tout en gouvernant dans un esprit moderne. Les «stolypiniens» formaient une école d’hommes de bon sens, dévoués à l’ordre et d’esprit réformateur: le comte Ignatief, M. Sazonof en étaient, et les égards dont les entouraient la Douma contrastaient singulièrement avec l’accueil qui était fait à leurs collègues. D’ailleurs, M. Sazonof, puis le comte Ignatief devaient être écartés par des gouvernements avec lesquels ils n’avaient rien de commun. Mais pour en revenir à la succession de M. Kokovtsof, la maladie avait contraint M. Krivochéine à la refuser. Comptant bien, toutefois, après sa guérison, prendre la présidence du conseil que l’Empereur lui destinait, M. Krivochéine lui-même désigna, pour une sorte d’intérim, une personnalité effacée, médiocre, mais suffisamment décorative et dont le grand âge semblait une garantie contre les pièges de l’ambition. Ces sortes de calculs réussissent rarement: du moins la nécessité l’avait-elle imposé à M. Krivochéine[2]. Mais lorsqu’il sentit sa santé assez rétablie, il se trouva que, malgré les années, M. Goremykine avait pris goût au pouvoir. Et sans doute aussi avait-il discrédité M. Krivochéine dans l’esprit de Nicolas II, car, non seulement M. Krivochéine ne retrouva pas sa place, mais jamais plus son nom ne fut prononcé.
[2] Il est curieux de remarquer que M. Giolitti, vers la même époque, avait passé la main à M. Salandra avec la même pensée de revenir à son heure au gouvernement. Quand il le voulut, il était trop tard. Qui sait si cette circonstance n’aura pas changé aussi quelque chose à l’histoire de l’Italie?
Ce fut dès lors une série de décadences qui devaient conduire à la catastrophe. Il n’y a aucun intérêt à rappeler l’histoire lamentable de ces ministères où se succédaient les créatures de la bureaucratie, tandis que les hommes qui montraient de l’indépendance étaient sacrifiés tour à tour; c’est encore le sort qui fut réservé, à la fin de 1916, à M. Trépof, conservateur plus honnête et plus patriote que clairvoyant. En réalité, la Russie n’était plus gouvernée, et, chose grave, ne se sentait plus gouvernée. En fait d’absolutisme, il n’y avait que celui des policiers. La faiblesse de l’autocrate faisait reparaître le règne des boïars. «Nous voici revenus aux temps de Boris Godounof», disait un diplomate. Dans la mesure où le XXe siècle peut se comparer au XVIIe, l’anémie du pouvoir sous un des successeurs de Michel Romanof introduisait la Russie dans un état de marasme et d’anarchie semblable à celui dont elle avait été tirée, trois cents ans plus tôt, par le fondateur de la dynastie.
IV
RASPOUTINE
Le livre qui aide le mieux à comprendre les circonstances vraiment extraordinaires au milieu desquelles s’est consommée la ruine de la monarchie, c’est l’histoire fantastique et vraie des _Faux Démétrius_, telle que l’a racontée Prosper Mérimée. On y voit combien la Russie est proche encore de son passé légendaire, l’aliment que donne aux impostures non seulement la croyance au merveilleux, mais le contact encore presque immédiat de la Russie avec sa période mythologique. Il faut penser qu’au temps où Henri IV et Sully gouvernaient la France, quand Descartes et Gassendi étaient déjà nés, un aventurier dont on n’a jamais su au juste ni l’origine ni le nom se faisait passer pour le fils d’Ivan le Terrible et proclamer tsar de Moscou. L’histoire de Raspoutine n’appartient-elle pas au même genre de féerie? Il y aura, pour un Mérimée de l’avenir, une étonnante chronique à écrire sur ce sorcier de village dont le nom est destiné à remplir l’histoire des derniers jours du règne de Nicolas II. L’historien fera justice des exagérations. Il montrera comment la crédulité publique favorisait les calculs de Raspoutine, qui tenait boutique ouverte de faveurs et d’influence, en lui attribuant toutes les grâces et toutes les disgrâces, toutes les nominations, celle des ministres, des ambassadeurs, des généraux même, en sorte que Raspoutine, dont l’ignorance était grossière, qui savait à peine écrire, aurait, à en croire la rumeur populaire, gouverné toute la Russie. La simple vérité est suffisamment romanesque. L’histoire dira qu’on faisait tourner des tables, à Tsarskoïé-Sélo, qu’on y regardait Raspoutine comme une sorte de porte-bonheur, et même de prophète, tandis que, dans l’ombre, les maires du palais, les vizirs rusés de la bureaucratie faisaient servir le favori à leurs desseins.
Mais non moins que sur l’empereur et l’impératrice, l’étrange et scandaleux personnage régnait sur l’imagination des foules. Tandis que l’ennemi envahissait le territoire, que la révolution montait, il devenait, dans l’esprit de tout un peuple immense, le symbole des périls publics et, comme son assassinat l’a montré, le bouc émissaire de la Russie. Le nom même qu’il s’était donné par défi autant que par feinte humilité mystique (Raspoutine, ou «le dissolu») n’exprimait que trop bien la décomposition d’un état de choses. Catherine s’était entourée de philosophes. Alexandre Ier avait écouté Mme de Krüdner. Nicolas II se contentait de Raspoutine. Voilà où l’on était descendu. Cependant la cour de Russie continuait à garder sur le monde son ancien prestige. Le système des alliances et la guerre européenne supposaient la continuation de la grande politique russe telle que les chancelleries, depuis le XIXe siècle, avaient pris l’habitude de la regarder avec considération et respect. En réalité, et c’est un contraste qui ne manquera pas de frapper les historiens philosophes, la Russie impériale tombait en enfance.
Lorsqu’on pénétrait dans l’Empire, l’année dernière, par cette station lointaine de Tornéo, à deux pas du cercle polaire, porte étroite et d’accès incommode, la seule pourtant qui restât entre-bâillée sur l’Occident, le nom de Raspoutine, mystérieusement répercuté à tous les échos, venait frapper les oreilles. Comme les roseaux de la fable racontaient l’histoire du roi Midas, le vent des steppes, le murmure des forêts portaient le mythe de Raspoutine. La raison disait au voyageur qu’il n’était pas possible que tout, dans le vaste Empire, même les revers et les succès des armées, s’expliquât par l’action et la volonté de ce paysan-sorcier devenu magnétiseur de Cour. Mais ce qu’il fallait constater comme un symptôme grave, c’est qu’autour de ce nom, mille fois répété avec scandale, dégoût ou colère, s’accumulaient les amertumes et les déceptions d’un peuple.
«Voulez-vous voir Raspoutine?» m’avait-on demandé à Pétrograde.
La curiosité avait failli être la plus forte. Mais il fallait se faire introduire auprès du personnage, demander, solliciter presque une audience, et il était habile à exploiter les moindres marques d’attention capables d’accroître son prestige. Il y avait dans le cas de Raspoutine une large part de charlatanisme, et tout ce qui pouvait ressembler à un hommage à son autorité favorisait son industrie. Et puis, à l’étranger, est-ce que nous ne devons pas toujours nous regarder tous comme porteurs responsables de la dignité du nom français? Au dehors, un peu de fierté nationale est un bon placement. Pour ces raisons, et bien que j’y perdisse peut-être au point de vue anecdotique et pittoresque, je ne surmontai pas ma répugnance et je m’abstins d’aller voir Raspoutine.
J’en reste persuadé et je le répète: l’imagination populaire a considérablement brodé à son sujet. Seul le génie du mal en personne, seul Belzébuth ou Asmodée eût pu être omniscient et omnipotent tel qu’on le représentait. Il a fait, en définitive, plus de mal à l’empereur qu’à la Russie. Mais le tort même le plus grave et le plus sensible qu’il aura porté à la couronne, on l’a mal compris et mal apprécié: il a consisté à aliéner à Nicolas II, dans la société russe, les forces conservatrices dont l’appui n’avait jamais manqué au trône et à refroidir jusqu’au zèle des hauts dignitaires de l’Église orthodoxe.