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Part 3

On n’a pas accordé beaucoup d’attention, en Europe, aux incidents qui se sont produits dans le monde ecclésiastique russe pendant ces quatre dernières années. L’affaire du procureur du Saint-Synode, Samarine, l’affaire de l’évêque Hermogène, ont paru, de loin, comme les querelles de moines de Byzance. En réalité, ces affaires ont eu un gros effet moral. Elles auront entraîné de graves conséquences politiques. On ne se doute pas assez que c’est dans le clergé qu’aura commencé, avec l’impopularité et la haine de Raspoutine, la désaffection à l’égard de l’empereur. L’aventurier, qui n’avait même pas reçu les ordres mineurs, usait de son influence sur Nicolas II pour faire la loi à l’Église nationale. La période de 1912-1913, selon des personnes renseignées, fut véritablement celle de la plus grande influence de Raspoutine à la Cour. Ce fut celle aussi d’une crise aiguë et d’un conflit entre le haut clergé et l’Empereur. Une créature de Raspoutine, Varnava, paysan à peine plus instruit que son protecteur, avait été nommé, grâce à lui, évêque de Tobolsk. Varnava s’était mis en tête de faire béatifier un moine de son diocèse, du nom de Jean, qui avait possédé une réputation de sainteté. Ayant été reçu en audience par l’Empereur, Varnava lui demanda de prononcer la béatification de Jean de Tobolsk, ce que l’Empereur accorda sur-le-champ. Or, le Saint-Synode a seul le pouvoir de faire des saints. Il adressa au souverain une requête où il exposait ses droits et les motifs pour lesquels il refusait de béatifier Jean de Tobolsk, en même temps qu’il demandait l’annulation de la décision prise sur l’initiative irrégulière de Varnava. Nicolas II rejeta la requête en faisant connaître que sa décision était irrévocable et en s’étonnant que le Saint-Synode discutât une question tranchée par le pouvoir impérial. Le Saint-Synode ne s’inclina pas. Varnava avait commis une infraction grave contre la discipline ecclésiastique. Le Saint-Synode décida de retirer à Varnava son siège épiscopal et lui ordonna de se retirer dans un monastère. Cette fois, ce fut au tour de Nicolas II, irrité de l’opposition du Saint-Synode, de refuser sa ratification et de couvrir Varnava en termes catégoriques et qui n’admettaient pas de réplique. Alors, les prélats qui avaient siégé au Saint-Synode adressèrent au Tsar une lettre collective où ils déclaraient renoncer à leurs charges. Une forte pression du pouvoir et la crainte du scandale parvinrent à arrêter cette insurrection d’évêques. Mais Raspoutine triomphait. Bientôt le métropolite de Pétrograde, Vladimir était envoyé à Kief en disgrâce. Le procureur du Saint-Synode, M. Samarine, un des représentants les plus populaires de la noblesse provinciale de Russie, devait donner sa démission.

Ces incidents avaient laissé dans l’Église et dans les milieux les plus conservateurs de Russie bien des amertumes. Dans la société de Moscou, où l’affront fait à M. Samarine avait été profondément ressenti, des silences plus éloquents que des plaintes en disaient long sur l’état des esprits. L’Empereur, en somme, avait scié lui-même un des étais de son trône. C’est à la suite de l’affaire Varnava que s’est développé le mouvement favorable au rétablissement du patriarcat, jadis supprimé par Pierre le Grand pour faire du Tsar le chef de l’Église russe. Et dans les protestations contre les «influences occultes», le clergé n’est pas resté en arrière des autres groupes de la nation. Voici, à titre d’exemple, la plainte qu’un prêtre-député, le Père Nemertzalof, exhalait, au mois de décembre 1916, à la tribune de la Douma:

L’instant est venu de proclamer que l’âme de l’État, la sainte Église orthodoxe, se trouve à son tour en danger et qu’il nous est impossible, à nous, croyants dévoués corps et âme à la sainte Église, de garder plus longtemps le silence. Notre devoir est de crier bien haut, si haut que toute la Russie orthodoxe puisse nous entendre, que l’Église orthodoxe est en danger. Mes frères, levez-vous et défendez-la! L’Église tout entière est menacée, et elle n’est pas menacée par le bas. C’est par le haut qu’on l’attaque. Oui, je ne sais quelle main boueuse s’avance vers l’Église pour saisir les rênes de ses destinées. On veut ébranler la base même de l’Église orthodoxe, détruire le pouvoir des Hiérarchies, précipiter dans le malheur et la ruine l’Église de la Patrie. On veut bouleverser la structure intérieure millénaire de l’Église. Nous, les croyants et les fidèles de cette Église, nous déclarons bien haut que nous ne permettrons pas cela... La simonie, la protection, l’oppression, les pots-de-vin, les recommandations et les intrigues dans le domaine de la foi!... Les paroles que je prononce ici font saigner mon cœur de pasteur. Mais me taire serait au-dessus de mes forces.

Il est incroyable que l’Empereur n’ait pas entendu de tels avertissements, et l’on se demande de quelle hébétude ou de quel esclavage son esprit était frappé. Mais l’on ne s’étonnera plus, après les faits et les paroles que nous venons de citer, que, l’heure de la chute venue, Nicolas II se soit trouvé abandonné de tous, de l’Église elle-même, et que le Saint-Synode ait si facilement rayé des prières le nom de l’Empereur et de la famille impériale. Cette circonstance explique aussi pour une part que l’on n’ait pas vu trace, chez les masses paysannes où l’influence du clergé est restée forte, de ce mouvement réactionnaire ni de cette chouannerie que l’on escomptait en cas de révolution.

V

LA CHUTE

«La Patrie est en danger!» Ces mots depuis trois mois avaient retenti partout. Ce n’était pas seulement à la Douma qu’on les entendait, c’était au Conseil de l’Empire. C’était aux congrès de la Noblesse. C’était dans la famille impériale elle-même. Ce qu’on a appelé la «cabale des grands-ducs» était un signe peu douteux de la décomposition du régime. Une révolution de palais, c’est-à-dire quelque chose de classique et de conforme à bien des précédents russes, semblait se préparer à Pétrograde. La «lettre de remontrances respectueuses» que les Vladimirovitch et le grand-duc Dimitri Pavlovitch avaient adressée à l’Empereur était restée sans réponse. Ce furent les mêmes, aidés par le prince Soumarokof Elston, mari de la princesse Irène, et par le fameux député de l’extrême droite à la Douma, Pourichkiévitch, qui organisèrent quelques semaines plus tard le complot à la suite duquel ils firent périr Raspoutine. Ces événements sont encore présents à toutes les mémoires.

Raspoutine mort, la Russie se crut vengée et délivrée. Des millions d’hommes respirèrent. Les fidèles brûlaient des cierges en l’honneur de la vierge de Kazan. Ce fut alors qu’on découvrit combien avait été exagéré le rôle du moine. La crédulité populaire l’avait rendu responsable de toutes les trahisons et de tous les maux. Après sa disparition, on fut bien obligé de s’apercevoir que tout continuait comme par le passé, que l’influence des «forces ténébreuses», des «puissances occultes» se faisait toujours sentir. Les mêmes causes générales subsistaient. Par une lamentable superstition des mots, le pouvoir s’obstinait à se dire autocratique; cependant son impuissance et son anémie allaient en s’aggravant. Les éléments malsains pullulaient dans le corps social: des scandales de toute sorte, financiers et policiers, éclataient chaque jour. Les masses, qui ne se sentaient plus dirigées, se laissaient entraîner à l’anarchie par les motifs de mécontentement trop justifiés que lui apportait la crise des approvisionnements, poussée jusqu’à la disette dans les grandes villes. L’humeur, la disposition du peuple, sa _nastroiénié_, comme disent les Russes, devenait chaque jour plus inquiète et plus nerveuse. Déjà, l’an dernier, des ouvriers, s’étant mis en grève dans une grande entreprise métallurgique qui travaillait pour la défense nationale, n’avaient su présenter que cette revendication et ce grief: «Ça ne va pas comme nous voudrions.» Non seulement dans les faubourgs de Pétrograde, mais dans les provinces et, chose plus grave, dans l’armée surtout, l’armée lasse de se battre sans fusils, sans canons, sans chemins de fer, ce sentiment était universel: les choses n’allaient pas comme la Russie aurait voulu.

Tel est l’instant, telle est l’occasion que la bureaucratie expirante aura choisis pour essayer de rétablir sa situation par un coup d’État. En jouant son va-tout, elle a perdu Nicolas II, qui avait déjà abdiqué entre ses mains avant d’abdiquer entre celles du gouvernement provisoire. L’ironie du sort aura même voulu que l’instrument suprême du _tchin_ et le naufrageur de la dynastie ait été un ancien libéral, sorti de la Douma, jadis recommandé, dit-on, à l’Empereur par M. Rodzianko lui-même comme un des hommes de confiance qui devaient rénover le régime. Qu’ils s’appellent Polignac, Franco ou Protopopof, il y a de ces esprits chimériques qui semblent prédestinés à hâter la fin des monarchies malades. Et les souverains qui perdent le trône par leur faute ne manquent jamais d’approuver, au moment critique, le plan absurde qui doit consommer leur perte.

Pour la bureaucratie, qui se sentait débordée par le flot, il n’y avait plus qu’une chance de salut: briser par la force la Douma, les _Zemstvos_, les organisations sociales, et puis en finir, dès qu’elle pourrait, avec la guerre, puisque la guerre ne servait qu’à faire éclater son incapacité. La paix conclue, on cherchait, dans un pacte avec la Prusse monarchique, une assurance contre le mouvement libéral. L’alliance des trois Empereurs était scellée, et Protopopof devenait le grand homme de cette géniale combinaison politique. Cependant, pour faire la contre-révolution, il fallait qu’il y eût la révolution d’abord: sûr de lui-même, sûr des mitrailleuses qu’il avait fait disposer sur les clochers des églises, sur les toits des monuments publics, Protopopof ne craignit pas de provoquer l’insurrection.

Sans doute, à la Douma, des paroles violentes, des avertissements sévères à l’adresse de la famille impériale avaient été prononcés. Le procès de l’Impératrice et de Stürmer avait été fait. Mais pas un appel à la révolte n’était parti de l’assemblée. L’histoire rendra cette justice aux chefs libéraux qu’ils seront restés fidèles jusqu’au bout à la ligne de conduite qu’ils s’étaient fixée, qu’ils auront, jusqu’au dernier moment, essayé de sauver l’Empereur, puis, l’entêtement de l’Empereur étant invincible, de conserver au moins la dynastie des Romanof[3]. Faisant bon marché de la couronne, qui était l’enjeu de cette aventure, Protopopof mit le feu aux poudres dans un moment où l’excitation était générale. Arrestation de députés socialistes sous le prétexte de complot contre la sûreté de l’État, prorogation de la Douma, suspension des journaux: il aura recommencé les «Ordonnances», mais en allant plus loin encore, car Polignac, du moins, n’avait pas de lui-même organisé l’émeute. Des signes concordants font penser que, pour être plus sûr d’avoir «sa» révolution, Protopopof l’avait attisée. La suspension complète du ravitaillement de la capitale ne peut qu’avoir été intentionnelle. De plus, le _Rousskoïé Slovo_ du 12/25 février a signalé ce fait qu’un «faux Milioukof» avait paru aux usines Lessner et avait convoqué les travailleurs à l’insurrection. Que des policiers «camouflés» aient été les agents de cette mise en scène peut paraître un fait extraordinaire. On en doutera moins quand on saura que la censure interdit à M. Milioukof de protester contre cette machination et de répondre par un appel au calme...

[3] Notons ce témoignage emprunté à l’_Outro Rossii_ du 14/27 février 1917: «La Douma a rempli son devoir. Si on peut lui reprocher quelque chose, ce n’est pas d’avoir voulu envenimer le conflit, bien au contraire... Cette lenteur, cette répugnance à prononcer une parole risquée avait son bon côté. Une telle Douma ne pouvait être soupçonnée par la réaction de tendances antigouvernementales.»

Dans la nuit du 12 au 13 mars (de notre style), c’est-à-dire lorsque la révolution était déjà un fait accompli, que les membres du Cabinet et les serviteurs de l’ancien régime étaient arrêtés, les membres élus du Conseil de l’Empire, ceux de la gauche de cette assemblée, adressaient encore à Nicolas II cette suprême adjuration:

«Nous, soussignés, membres élus du Conseil de l’Empire, nous accomplissons en nous adressant à Votre Majesté le devoir que nous impose notre conscience envers vous et la Russie. Par suite de la désorganisation complète des transports et l’arrêt des arrivages de matières premières et de combustible, les usines et les fabriques ont été obligées d’interrompre leur travail. Le chômage forcé et la crise extrêmement aiguë de l’alimentation provoquée également par la désorganisation des transports ont amené les masses populaires à une exaspération violente. Cette exaspération a été encore aggravée par la haine que le gouvernement avait provoquée dans le peuple et les soupçons dont l’âme populaire était animée envers le pouvoir. Tout cela a eu pour résultat de provoquer des troubles qui se sont développés avec la furie d’éléments déchaînés et ont entraîné l’armée avec eux. Le gouvernement qui n’a jamais bénéficié de la confiance de la Russie, a perdu actuellement tout crédit. Il est impuissant à prendre quelque mesure que ce soit envers la situation qui est très menaçante. Sire! En conservant au pouvoir le gouvernement actuel, on ne fera que provoquer une ruine complète de l’ordre légal qui entraînera fatalement la défaite, la chute de la dynastie et les plus grandes calamités pour toute la Russie. Nous considérons que l’unique ressource qui reste à Votre Majesté consiste en un changement définitif de la politique intérieure conformément aux désirs qui ont été maintes fois exprimés par la représentation nationale des différentes classes de la population et les organisations sociales. Les institutions législatives doivent être immédiatement convoquées à nouveau. Le conseil des ministres actuel doit être destitué, et la formation d’un nouveau Cabinet doit être confiée à une personne investie de la confiance de la nation. Elle soumettra à Votre Majesté la liste des membres d’un nouveau Cabinet qui soit capable de gouverner dans un accord complet avec la représentation nationale. Chaque instant est précieux. Tout délai et toute hésitation peuvent amener des calamités sans nombre.»

Le premier manifeste de la Commission exécutive de la Douma, d’où allait naître le gouvernement provisoire, proclamait bien la déchéance du cabinet Galitzine, mais non pas celle de l’Empire. Ce manifeste disait simplement ceci:

«Considérant les difficultés d’ordre intérieur dans la politique du précédent gouvernement exécutif, le gouvernement de la Douma se considère comme obligé de prendre en main l’ordre public. Conscient des responsabilités qui découlent de cette décision, la Commission exprime sa certitude que le peuple et l’armée lui prêteront assistance dans la tâche difficile qui incombe au nouveau gouvernement, lequel accepte les vœux du peuple et jouit de sa confiance.»

Enfin, le 15 mars, au palais de Tauride, devant une foule de soldats, de marins et d’ouvriers, embryon du fameux comité, M. Milioukof annonçait, avec «le premier cabinet national russe», la régence du grand-duc Michel, le tsarévitch Alexis restant prince héritier. «Mais c’est l’ancienne dynastie!» s’écriait-on de toutes parts. «Parfaitement, reprenait M. Milioukof. Je n’ai pas, moi non plus, d’affection pour la dynastie. Mais il ne s’agit pas de ce qui nous plaît ou de ce qui nous déplaît. Il faut, avant tout, éviter la guerre civile.»

Comment des folies aussi excessives n’auraient-elles pas mal tourné pour leurs auteurs? Comment avait-on pu oublier que, si les libéraux étaient prêts à de larges concessions, les éléments révolutionnaires, vaincus en 1905, mais non désarmés, n’attendaient que l’occasion de prendre leur revanche? Cette occasion, on la leur offrait. Les personnes qui ont approché M. Protopopof pendant ces derniers mois le peignent comme un extravagant. Assurément, cet ancien vice-président de la Douma, pour avoir passé en quelques semaines du libéralisme à la défense de la bureaucratie et à la contre-révolution policière, manquait d’équilibre. Mais y avait-il, à la Cour, plus de bon sens? Y avait-on la moindre connaissance des hommes, de l’opinion publique, de l’état des esprits? La révolution allumée, son cours ne faisait plus de doute. Mais que fût-il advenu d’un succès de la contre-révolution? Ce n’est pas en France que personne aura le courage d’accabler Nicolas II, fidèle à sa parole et à celle de son père, à l’alliance que lui avait léguée Alexandre III. Sans doute, il n’aura pas vu que la politique intérieure détestable et insensée à laquelle il se laissait entraîner devait, dans l’esprit de ses funestes conseillers, le conduire à manquer à ses engagements... Cela n’a pas été et cela ne pouvait pas être. Si Nicolas II a perdu son trône par faiblesse, il n’y a pas, du moins, de tache sur son nom.

Son règne, comme tant d’autres choses en ce monde, s’appellera: «J’aurais pu être...» Nicolas II aura certainement perdu la plus belle occasion qui se soit présentée de rajeunir une monarchie. Il y a quatre ans seulement, la Russie avait fêté le troisième centenaire de l’avènement des Romanof. L’Empereur n’aura pas compris cette leçon de politique et d’histoire. L’autocratie aura eu tort d’oublier ses origines. C’est par l’élection, et pour que la Russie eût un chef capable de la sauver de la menace étrangère, que Michel Romanof avait été porté au trône. Là se trouvait l’indication du rôle historique qui revenait au successeur du tsar de Moscou dans la grande crise nouvelle de la vie du peuple russe.

Il y a huit mois, essayant d’indiquer les courants intellectuels et politiques de la Russie en guerre, nous disions que son avenir s’ouvrait sous le signe du nationalisme. La révolution nationale du mois de mars 1917 est venue nous donner raison. Mais on ne pouvait pas compter que le triomphe des libéraux patriotes désarmerait les partis. En tombant, en se suicidant, l’ancien régime faisait la part trop belle aux éléments d’extrême-gauche. Nous allons assister sans doute à une lutte entre des tendances contraires. Il se peut que l’anarchie slave, qui est ancienne, se trouve aux prises avec le patriotisme russe qui est ancien, lui aussi, mais rajeuni et retrempé. Selon toutes les apparences, après des péripéties peut-être tragiques, c’est le nationalisme qui devra être le plus fort. Sinon, et quelle que soit la forme de son gouvernement futur, la Russie constituerait une exception dans le monde contemporain et, au milieu de peuples ardents à combattre pour leur unité, leur indépendance et leur grandeur, elle exposerait son avenir à un nouveau danger, alors que, par sa révolution, elle vient de montrer comme eux sa volonté de vivre.

AUTOUR

DE

LA RÉVOLUTION RUSSE

QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENTS

UN MOT DU “NOVOÏÉ VREMIA”

Parmi les journaux russes, le _Novoïé Vremia_ était le journal préféré de Nicolas II, celui qu’il lisait tous les jours dans son texte, au lieu de se contenter d’extraits, comme pour les autres. On peut dire que le _Novoïé Vremia_ était une des institutions de l’Empire, une institution libre d’ailleurs. La puissante dynastie des Souvorine, ses directeurs, était loyaliste, mais gardait son franc-parler. Veut-on savoir comment ce journal conservateur a jugé l’abdication de Nicolas II? Ce sont quelques lignes qui en disent long sur la révolution russe:

Après trois cents ans de règne, la maison des Romanof était parvenue à un moment historique exceptionnel: la nation tout entière était dans l’attente, et avait les yeux fixés sur elle. Quelles possibilités se présentaient alors pour Nicolas II? Il était le monarque «officiel». Le destin lui donnait l’occasion de devenir un véritable empereur, le chef d’un grand peuple libre. Le Gouvernement de Nicolas II a gâché tout cela. Ayant refusé le grand honneur d’être le chef d’un État libre, l’empereur Nicolas II a mis fin à la dynastie héréditaire des Romanof. Il appartient au peuple russe, comme il y a 303 ans, de régler lui-même pour l’avenir sa destinée politique. Nous avons pleine et entière confiance que l’instinct politique du peuple russe lui inspirera en ce moment une courageuse décision.

Cette appréciation sur la crise russe montre où en sont les éléments conservateurs et modérés. Ce qui est le plus frappant dans la chute de Nicolas II, c’est qu’elle s’est faite verticalement dans le vide. Rarement on aura vu une révolution susciter aussi peu de contre-révolution. L’explication de ce phénomène ne peut être que dans une série de fautes énormes, décourageantes pour les fidélités les plus éprouvées. Cette explication tient dans un mot: l’empereur déchu a _gâché_ une situation qui n’avait jamais été si bonne pour lui et pour sa dynastie. C’est justement le mot dont nous nous étions servi presque le même jour où les écrivains du _Novoïé Vremia_ l’employaient à Pétrograde.

LE TSAR ET L’ORTHODOXIE

Un grand sujet de surprise, en France, a été que l’Église orthodoxe et le clergé n’eussent rien fait ou rien pu pour conserver le trône. On ne tenait pas compte du tort causé par Raspoutine. On ne tenait pas compte non plus d’autre chose: c’est que l’Église orthodoxe était plus ancienne que le tsarisme et qu’elle avait contre lui de vieux griefs. Il faut lire à ce sujet les déclarations du nouveau métropolite de Pétrograde, telles que les ont publiées les _Rousskia Viedomosti_:

L’évêque André cherche à tranquilliser les croyants qui craindraient, en reconnaissant la révolution, de se parjurer. L’abdication de Nicolas II a délié ses sujets de leur serment. Et le métropolite rappelle la résistance que saint Philippe, archevêque de Moscou, avait opposée à Ivan le Terrible. L’évêque attribue la chute de l’ancien régime à son immoralité. «Sous les apparences du zèle pour l’Église, une pression secrète mais d’autant plus dangereuse était exercée sur elle.» L’Église orthodoxe était réduite en esclavage. Sa constitution avait été bouleversée. A la fin, c’était devenu presque un crime de parler de concile. Par suite, les vieux-croyants s’étaient complètement séparés de l’Église orthodoxe et de là le développement des sectes et du socialisme. Toutes ces manifestations sont extrêmement regrettables, mais elles sont les suites de l’oppression de l’Église qui, durant les trois dernières années, a été complètement foulée aux pieds, tandis qu’à sa place paraissaient des vagabonds, des escrocs, des maîtres-chanteurs. Ainsi le jugement de Dieu a dû s’accomplir.

«Maintenant, écrit l’évêque, nous nous trouvons devant les plus larges possibilités qui puissent s’ouvrir dans l’histoire de la Russie et de l’Église, je veux dire la réunion de l’Église de la _vieille foi_ avec l’Église orthodoxe.» La responsabilité de ce schisme retombe sur Pierre le Grand et sa «cruauté inouïe». Le métropolite exhorte donc les conducteurs de l’Église orthodoxe à avouer avec repentir une erreur de deux cents ans.

Ainsi la révolution russe apporterait, en matière religieuse, un retour au passé; elle aiderait à revenir sur une «erreur de deux cents ans». Jadis, le tsar avait triomphé du patriarche comme les Empereurs germaniques avaient essayé de triompher de la Papauté. Entre les deux «moitiés de Dieu» moscovites, il y avait eu un conflit où les tsars l’avaient emporté. A la fin, Pierre le Grand avait bureaucratisé l’Église. Il avait remplacé le patriarche par un Saint-Synode dont le président était un fonctionnaire, parfois même un militaire, et l’Église de la «vieille foi» s’était insurgée. Selon l’évêque André, elle retrouve son heure. Cette révolution serait-elle, du moins sur ce point, une restauration et une réaction?...

OÙ EST LA TRADITION?

Cela prouve qu’il ne faut pas parler de tradition à l’aveuglette: Il y a traditions et traditions. Selon la juste distinction qu’a faite jadis Lucien Moreau, il y a les bonnes et les mauvaises. Et puis, plus ou moins, tout le monde a la sienne. De même qu’un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure, il y a toujours un traditionaliste dont la tradition remonte plus haut que celle du voisin. Il y a eu des gens, en France, pour estimer que la monarchie française s’était corrompue à partir de Louis XIV, d’autres à partir de Philippe le Bel.

--Moi, je crains bien, disait en riant Jules Lemaître, que la corruption n’ait commencé à la fin du règne de Hugues Capet...

Où et quand s’est altérée la tradition russe, c’est ce qu’on serait bien empêché de dire. Cette tradition est-elle dans les républiques de l’ancienne Russie? Car on l’oublie trop: la Russie a un passé républicain, et elle n’a jamais tout à fait oublié le régime populaire tel qu’il avait été pratiqué, au moyen âge, à Novgorod, à Viatka, à Pskof (où, par une rencontre singulière, Nicolas II aura abdiqué).