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CHAPITRE C.

_1373, fin d’avril, mai et juin._ EXPÉDITION DE LOUIS, DUC DE BOURBON, ET DE BERTRAND DU GUESCLIN EN BRETAGNE; DÉPART DE JEAN DE MONTFORT POUR L’ANGLETERRE; OCCUPATION DE RENNES, DE DINAN, DE SAINT-MALO, DE VANNES ET D’UN CERTAIN NOMBRE DE PLACES DE MOINDRE IMPORTANCE; PRISE D’HENNEBONT; SIÈGES DE LA ROCHE-SUR-YON, DE DERVAL ET DE BREST; OCCUPATION DE NANTES; GRANDS PRÉPARATIFS EN ANGLETERRE DES DUCS DE LANCASTRE ET DE BRETAGNE POUR ENVAHIR LA FRANCE A LA TÊTE D’UNE ARMÉE CONSIDÉRABLE; PRISE DE CONQ PAR L’ARMÉE FRANCO-BRETONNE.--_6 juillet._ TRAITÉ DE CAPITULATION DE BREST ET LEVÉE DU SIÈGE DE CETTE PLACE PAR LES FRANCO-BRETONS QUI VONT RENFORCER LES GENS D’ARMES CAMPÉS DEVANT DERVAL.--_Fin de juillet._ DÉBARQUEMENT A CALAIS DE L’ARMÉE RASSEMBLÉE PAR LES DUCS DE LANCASTRE ET DE BRETAGNE.--_Du 4 août au 8 septembre._ MARCHE ET OPÉRATIONS DE CETTE ARMÉE A TRAVERS L’ARTOIS, LA PICARDIE, LE VERMANDOIS ET LE SOISSONNAIS; COMBAT DE RIBEMONT.--_9 septembre._ COMBAT D’OULCHY.--_29 septembre._ EXÉCUTION DEVANT DERVAL PAR LE DUC D’ANJOU DES OTAGES LIVRÉS NAGUÈRE AUX FRANCO-BRETONS EN VERTU DU TRAITÉ DE CAPITULATION DE CETTE PLACE, AUQUEL ROBERT KNOLLES A REFUSÉ DE SOUSCRIRE.--_10 septembre._ ARRIVÉE A PARIS DU DUC D’ANJOU, DE DU GUESCLIN ET DE CLISSON, QUI ASSISTENT A UN GRAND CONSEIL DE GUERRE TENU PAR CHARLES V ET Y DONNENT LEUR AVIS.--(_1375, 16 avril._ MORT DU COMTE DE PEMBROKE, PRISONNIER DU ROI DE CASTILLE, LIVRÉ PAR LE DIT ROI A DU GUESCLIN EN PAYMENT D’UNE SOMME DE 120 000 FRANCS DUE POUR LE COMTÉ DE SORIA RACHETÉ PAR D. ENRIQUE DE TRASTAMAR; RACHAT PAR CE MÊME ROI DU COMTÉ D’AGREDA MOYENNANT LA CESSION D’UN AUTRE DE SES PRISONNIERS, GUICHARD D’ANGLE, A OLIVIER DE MAUNY.)--_1373, du 11 au 26 septembre._ LES ANGLAIS EN CHAMPAGNE; ARRIVÉE DES LÉGATS DU PAPE A TROYES; ÉCHEC SUBI SOUS LES MURS DE CETTE VILLE PAR LES ENVAHISSEURS.--_Du 26 septembre au 25 décembre._ MARCHE PÉNIBLE ET MEURTRIÈRE DE L’ARMÉE DU DUC DE LANCASTRE A TRAVERS LA BOURGOGNE, LE NIVERNAIS, LE BOURBONNAIS, L’AUVERGNE, LE LIMOUSIN ET LE PÉRIGORD; ARRIVÉE A BORDEAUX (§§ 723 à 748).

Un corps d’armée d’environ dix mille hommes à la solde du roi de France met le siège devant la forteresse de Bécherel[205] où les Anglais tiennent garnison. Noms des principaux seigneurs de Normandie et de Bretagne qui composent ce corps d’armée. Du Guesclin ayant reconquis presque entièrement le Poitou, va rejoindre à Poitiers les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon; il donne congé à ses gens d’armes dont la plupart, surtout les Bretons et les Normands, vont renforcer le siège de Bécherel. La garnison de cette place a pour capitaines deux chevaliers anglais, Jean Appert et Jean de Cornouaille. Les Anglais tiennent également la forteresse de Saint-Sauveur-le-Vicomte, en basse Normandie, dont le capitaine est, depuis la mort de Jean Chandos[206], Alain de Buxhull. Celui-ci a pour lieutenant Thomas de Catterton. Les trois ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, Bertrand du Guesclin et Olivier, seigneur de Clisson, quittent le Poitou et retournent à Paris, où le roi Charles V et le duc d’Anjou son frère les accueillent avec de grandes démonstrations de joie. Par l’entremise de Guillaume de Dormans et du comte de Saarbruck, une paix[207] est conclue entre Charles V et Charles, roi de Navarre, qui se tient alors à Cherbourg. Le connétable de France se rend à Caen au-devant du roi de Navarre et lui fait escorte jusqu’à Paris; Louis, duc d’Anjou, qui ne veut pas se rencontrer avec le Navarrais, va visiter sa terre de Guise en Thiérache. Charles le Mauvais passe une douzaine de jours à la cour du roi de France, qui comble son beau-frère d’attentions et de cadeaux. Le roi de Navarre consent à laisser auprès de Charles V ses deux fils Charles et Pierre[208], qui doivent partager l’éducation du dauphin Charles, fils aîné du roi de France, et de Charles d’Albret, et l’on verra qu’il eut lieu de se repentir par la suite de cette résolution. P. 117 à 120, 312.

[205] Bécherel (Ille-et-Vilaine, arr. Montfort) est situé à 500 mètres à gauche de l’une des deux routes qui vont de Rennes à Dinan, près de la source de l’un des affluents de la Rance, à 175 mètres d’altitude; c’est un des points les plus élevés de la péninsule armoricaine. Des hommes d’armes au service du roi de France assiégeaient déjà le château de Bécherel dans le courant du mois d’août 1371 (_Bibl. Nat., Collect. de Clairambault_, reg. 10, p. 559). Le 4 novembre suivant, Édouard III, dont les gens tenaient depuis longues années garnison à Bécherel, donna l’ordre de livrer cette place à Jean de Montfort, duc de Bretagne, en échange de Morlaix, de Brest et d’Hennebont (Rymer, III, 927); mais, le duc ayant déclaré, dans un acte daté de son château d’Auray le 25 février 1372, qu’il renonçait à toute réclamation ultérieure au sujet du château de Bécherel, il en faut conclure que les Anglais n’avaient pas cessé d’occuper ce château (_Ibid._, 936).

[206] Après la mort de Jean Chandos, blessé mortellement à l’affaire du pont de Lussac le 1er janvier 1370 (Voy. tome VII de notre édition, p. LXXXVI, note 259), Édouard III avait confié la garde de Saint-Sauveur à Guillaume de Latimer (Delisle, _Hist. du château et des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte_; Preuves, p. 178, 179; Rymer, III, 900), qui choisit pour lieutenant Thomas de Catterton; mais, le 26 novembre suivant, il retira cette garde au successeur immédiat de Chandos pour la donner à Alain de Buxhull (Rymer, III, 903), confirmé dans cet office le 3 juin 1371 (_Ibid._, 917). La capitainerie de Saint-Sauveur étant considérée à la fois comme un office militaire et comme une ferme exceptionnellement lucrative, Alain de Buxhull avait dû s’engager, pour jouir de cette ferme, à payer au roi d’Angleterre une rente annuelle de mille marcs d’argent (Delisle, _Hist. de Saint-Sauveur_, P. 177).

[207] Froissart revient ici en arrière sur des faits qu’il a déjà racontés et qui remontent à l’année 1371. Les négociations s’ouvrirent directement entre les rois de France et de Navarre à Vernon du 25 au 29 mars de cette année, et le 24 mai suivant Charles le Mauvais se rendit à Paris, où il passa en fêtes la dernière semaine de ce mois (_Grandes Chroniques_, VI, 329-332; cf. t. VII de notre édition, sommaire, p. XCVI, notes 287 à 289). Le roi de Navarre se trouvait encore dans cette ville les 15 et 17 juin suivants (Secousse, _Preuves de l’hist. de Charles le Mauvais_, p. 318 à 321) et il y revint au mois de novembre (_Bibl. Nat., Quittances_, XIX, 1255), avant de regagner par terre son royaume de Navarre, où il fit sa rentrée vers le commencement de 1372.

[208] Pierre de Navarre, comte de Mortain, second fils de Charles le Mauvais, n’arriva à la cour du roi de France et n’y tint état qu’à partir du 8 juillet 1376 (_Bibl. Nat., Quittances_, XXII, 1771). Quant à Charles, l’aîné des fils du Navarrais, le rédacteur des _Grandes Chroniques_ dit qu’il se rendit auprès de Charles V, son oncle maternel, au commencement de 1378 (VI, 432).

Le roi de Navarre, après avoir visité le château, les tours et les hautes murailles que Charles V fait construire au bois de Vincennes, prend congé du roi de France et se dirige vers Montpellier[209] dont la baronnie lui appartient.--Sur ces entrefaites, David Bruce, roi d’Écosse, meurt dans une abbaye située près d’Édimbourg, et on l’enterre auprès du roi Robert son père à l’abbaye de Dunfermline[210]; il a pour successeur son neveu Robert Bruce, auparavant sénéchal d’Écosse. Robert manque de bravoure personnelle, mais il a onze beaux-fils, tous bons hommes d’armes; Guillaume, comte de Douglas, et Archibald Douglas, que David Bruce avait poursuivis de sa haine, rentrent en grâce auprès du nouveau roi. Les trêves, conclues entre les deux royaumes d’Angleterre et d’Écosse, doivent encore durer quatre ans; les chevaliers et les écuyers des deux pays observent ces trêves, mais les vilains de la frontière se font un jeu de les violer et ne cessent de se combattre, de se piller les uns les autres. P. 120 à 121, 312.

[209] Charles le Mauvais, qui retournait de France en Navarre, fit son entrée à Montpellier le samedi 20 mars 1372, veille des Rameaux; il était accompagné de Raymond de Baux, prince d’Orange, et de Philippe de Savoisy (Chronique romane de Montpellier dans _Thalamus Parvus_, Montpellier, 1836, p. 387).

[210] David Bruce mourut le 22 février 1371 (_Art de vérifier les dates_, I, 845). Il est fait mention de la mort du roi d’Écosse dans un mandement d’Édouard III en date du 20 juin suivant (Rymer, III, 919). Au mois de mai 1373, le roi d’Angleterre fit acheter en Flandre des blocs de pierre de couleur noire destinés à l’érection du mausolée de David Bruce (_Ibid._, 980).

Édouard ne tarde pas à apprendre que le Poitou, la Saintonge et le pays de la Rochelle sont perdus pour lui; il sait en outre que les Français sont maîtres de la mer et que leur flotte, composée de cent vingt gros vaisseaux[211] et placée sous les ordres d’Owen de Galles[212], de Radigo le Roux[213] amiral de D. Enrique, roi de Castille, de Jean de Rye[214] et de Jean de Vienne[215], menace les côtes d’Angleterre. Il se décide alors à envoyer en France un corps d’armée de deux mille hommes d’armes et de deux mille archers, dont il donne le commandement au comte de Salisbury[216], à Guillaume de Nevill[217] et à Philippe de Courtenay[218]. Ce corps d’armée s’embarque en Cornouaille et se dirige vers la Bretagne, dont le roi d’Angleterre veut attirer les barons dans son alliance. Les Anglais débarquent à Saint-Malo de l’Ile, où ils trouvent à l’ancre sept navires marchands de Castille[219]; ils brûlent ces navires, massacrent les équipages et prennent possession de la ville de Saint-Malo, dont ils ravagent et pillent les environs. Le bruit se répand aussitôt en Bretagne que ces Anglais ont été attirés par le duc et par Robert Knolles, et puisque Jean V livre ainsi son pays à des étrangers, beaucoup d’habitants du duché estiment qu’il a encouru la peine de déchéance. Aussi, chacun se met-il de lui-même en bon état de défense, et l’on garnit d’artillerie ainsi que de provisions les cités, les villes et les châteaux. Le duc de Bretagne se tient alors à Vannes, où sa présence inquiète plus qu’elle ne rassure les habitants de la cité et du bourg. Quant à Robert Knolles, après avoir entassé dans son château de Derval toute sorte de provisions et d’artillerie, il en confie la garde à Hue Browe et va renforcer la garnison du château de Brest, un des plus forts du monde, que commande le seigneur de Nevill[220], d’Angleterre, débarqué à Saint-Mathieu l’année précédente. P. 121 à 123, 312, 313.

[211] La prise du captal de Buch, dont les gens d’armes de Du Guesclin et les marins castillans s’étaient disputé la capture l’année précédente à la suite de l’affaire de Soubise, avait amené un refroidissement entre les cours de France et de Castille depuis la fin d’août 1372, et D. Enrique avait rappelé sa flotte. Aussi, lorsque au printemps de l’année suivante des navires anglais vinrent menacer certains points des côtes de Normandie, Charles V ne put leur opposer que trois galées dont l’armement et la solde des équipages lui avaient coûté 5300 francs (Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 500, nº 963).

[212] Dans les premiers mois de 1373, Owen de Galles se trouvait en Saintonge, où Charles V et Jean, duc de Berry, l’avaient institué capitaine de la Tour de Broue (Voyez plus haut, p. LXIII, en note); et nous savons, d’un autre côté, que cet écuyer gallois, qui se prétendait de lignée princière, fut retenu le 9 juin de cette année avec 100 hommes d’armes de sa compagnie pour poursuivre les ennemis sous monseigneur de Bourgogne (_Ibid._, p. 502, nº 965; _Bibl. Nat., Decamps_, vol. 84, fº 173). Entre ces deux dates, il ne reste guère de temps pour une campagne sur mer, à moins que les 100 hommes d’armes d’Owen de Galles n’aient formé, ainsi que les 40 glaives de Jean de Vienne mentionnés plus bas, les équipages des trois galées armées vers la fin de mai et qui purent à la rigueur faire des courses en mer au cours des mois de juin et de juillet 1373. Toutefois l’effectif très considérable attribué à la flotte dont il s’agit donne lieu de croire que Froissart, ayant omis de mentionner Owen de Galles parmi les commandants de la flotte victorieuse devant la Rochelle le 23 juin 1372 (Voyez plus haut, p. XXV), commet ici la même confusion que Cabaret d’Orville (_La vie du bon duc Loys de Bourbon_, p. 45, 46), en rapportant à l’année 1373 des faits qui s’étaient passés un an auparavant.

[213] Sur le véritable nom de cet amiral, voyez plus haut, p. XXV, note 4.

[214] Le Comtois Jean de Rye, seigneur de Balançon (château de Thervay, Jura, arr. Dôle, c. Montmirey), fut un des principaux agents diplomatiques employés par Charles V auprès de D. Enrique, roi de Castille, dont la flotte et les équipages constituaient la principale force maritime du roi de France.

[215] Par mandement daté du bois de Vincennes le 2 juin 1373, Charles V enjoignit à Cornevalois de payer, depuis le 24 mai précédent jusqu’à nouvel ordre, les gages de Jean de Vienne, chevalier, l’un de ses chambellans, et de 40 glaives de sa compagnie enrôlés pour surveiller les mouvements d’une flottille anglaise qui s’était montrée devant Harfleur en la fosse de Leure (Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 501, nº 964).

[216] Le 8 février 1373, Guillaume de Montagu, comte de Salisbury, s’engagea à servir pendant six mois le roi d’Angleterre sur mer avec 300 hommes d’armes et 300 archers; et le 16 de ce même mois, il fut institué capitaine de la flotte ou armée des barges qui se disposait à prendre la mer (Rymer, III, 971).

[217] Troisième fils de Raoul de Nevill et d’Alice d’Audley.

[218] A la date du 20 février 1373, Philippe de Courtenay remplissait l’office d’amiral de la flotte anglaise vers les parties de l’ouest dans le port de Dartmouth (Rymer, III, 971).

[219] Un mandement d’Édouard III, adressé le 20 février 1373 à Philippe de Courtenay, est précisément relatif à la saisie de plusieurs navires de Castille qui faisaient voile vers les parties de Flandre et «de Sancto Maloro».

[220] Jean, seigneur de Nevill, fils aîné de Raoul de Nevill et d’Alice d’Audley, sénéchal de l’hôtel du roi d’Angleterre, avait été envoyé en Bretagne, vers la fin de juillet 1372, avec une compagnie de 300 hommes d’armes et de 300 archers; il était porteur d’instructions qui lui conféraient dans le duché de Bretagne une autorité supérieure à celle du duc lui-même (Rymer, III, 948, 960; dom Morice, _Preuves de l’hist. de Bretagne_, II, col. 48). Froissart le désigne ainsi: «le seigneur de Neuville, d’_Angleterre_», par opposition aux Neuville de France, famille chevaleresque à laquelle appartenait Jean de Neuville, neveu du maréchal d’Audrehem.

Les barons et les seigneurs de Bretagne invitent Charles V à envoyer un corps d’armée prendre possession du duché et à le confisquer pour crime de forfaiture avant que les Anglais aient eu le temps d’établir partout des garnisons. Le roi de France s’empresse de répondre à l’appel de ses partisans et charge Bertrand du Guesclin de diriger l’expédition. Le connétable réunit à Angers[221] un corps d’armée de quatre mille lances et de dix mille gens de pied[222] et chevauche vers la Bretagne. Louis, duc de Bourbon, Pierre, comte d’Alençon, Robert d’Alençon, comte du Perche, Béraud, comte dauphin d’Auvergne, Jean, comte de Boulogne, Bernard, comte de Ventadour, Bouchard, comte de Vendôme, Olivier, seigneur de Clisson, Jean, vicomte de Rohan, Jean, seigneur de Beaumanoir, Gui, seigneur de Rochefort, tous les barons de Bretagne en général font partie de ce corps d’armée. A la nouvelle de l’approche des Français, le duc de Bretagne, se voyant abandonné par ses propres sujets, quitte précipitamment Vannes et se rend au château d’Auray, où il passe six jours. Puis, laissant dans ce château la duchesse sa femme sous la garde d’un chevalier nommé Jean Austin[223], il gagne la forteresse de Saint-Mathieu dont la garnison refuse l’entrée au duc fugitif. Jean V, ne trouvant plus dans son duché un seul asile sûr, s’embarque à Conq[224] et cingle vers l’Angleterre. Débarqué en Cornouaille, il se rend à Windsor à la cour d’Édouard III. Il reçoit le meilleur accueil de ce prince, qui s’engage à ne conclure aucune paix avec son adversaire de France tant que Jean V n’aura point été réintégré dans son duché. Pendant son séjour en Angleterre, le duc institue Robert Knolles son lieutenant en Bretagne. P. 123 à 126, 313.

[221] D’après Cabaret d’Orville (_La vie du bon duc Loys de Bourbon_, p. 42), la concentration des troupes destinées à l’expédition de Bretagne se fit à Angers et aux Ponts-de-Cé.

[222] Cabaret d’Orville évalue l’effectif de l’armée de Bretagne à 2000 chevaliers et écuyers et à 800 hommes de trait. Ces chiffres sont beaucoup plus acceptables que ceux de Froissart.

[223] Jean ou John Austyn, que Froissart appelle à la française Jean Augustin, servait encore en Bretagne au mois d’août 1376; il était alors avec Jean ou John Lakyngeth, mentionné plus loin comme capitaine de Conq, l’un des deux principaux gardiens du château de Brest (Rymer, III, 1062).

[224] Le «Conq» de Froissart n’est pas Concarneau; c’est un écart de la commune actuelle de Beuzec-Conq (Finistère, arr. Quimper, c. Concarneau), tout au fond d’une anse qui communique avec la baie de La Forest ou de Fouesnant. D’après l’auteur du _Chronicon Briocense_ (D. Morice, _Preuves de l’hist. de Bretagne_, II, 45), le duc de Bretagne ne s’embarqua pas pour l’Angleterre à Conq, mais à Brest. Cet embarquement se fit le jeudi 28 avril 1373.

Le connétable de France et ses gens d’armes ne prennent point le chemin de Nantes, mais celui de la bonne cité de Rennes[225] et de la Bretagne bretonnante qui a toujours été plus attachée au parti du comte de Montfort que la douce Bretagne. Ils occupent successivement Rennes, Dinan[226] et Vannes, qui ouvrent leurs portes sans résistance. Après s’être reposé quatre jours dans cette dernière ville, Du Guesclin va assiéger le château de Sucinio[227], défendu par des Anglais à la solde du duc de Bretagne. Ce château est emporté d’assaut après quatre jours de siège. Le connétable fait passer la garnison au fil de l’épée et confie la garde de Sucinio à l’un de ses écuyers nommé Éven de Mailly. Il soumet à l’obéissance du roi de France Jugon[228], Coët-la-Forêt[229], la Roche-Derrien[230], Ploërmel, Josselin[231], le Faouet[232], Guingamp, Saint-Mathieu[233], Guérande[234], Quimperlé et Quimper-Corentin. Effrayés par ces succès et craignant que les flottes réunies de France et d’Espagne ne les attaquent par mer, le comte de Salisbury, Guillaume de Nevill et Philippe de Courtenay, qui se tiennent à Saint-Malo, abandonnent cette place après l’avoir brûlée et livrée au pillage, pour aller se mettre en sûreté dans le château de Brest, défendu par le seigneur de Nevill et Robert Knolles. Dans le trajet de Saint-Malo à Brest, ils mouillent pendant un jour à Hennebont[235] et jettent l’ancre dans le havre de Brest au moment où Bertrand du Guesclin, qui croit les surprendre, arrive devant Saint-Malo dont il prend possession au nom du roi de France. Furieux d’avoir ainsi laissé échapper ses adversaires, le connétable va mettre le siège devant les château et ville d’Hennebont, où le comte de Salisbury vient de laisser en passant une garnison de cent vingt Anglais sous les ordres d’un écuyer nommé Thomelin West[236]. P. 126 à 129, 313.

[225] Du Guesclin dut faire ses préparatifs pour l’expédition de Bretagne et se diriger vers ce pays par l’Anjou immédiatement après la victoire de Chizé et la prise de Niort, qu’il faut dater, comme nous croyons l’avoir établi plus haut, des 21 et 27 mars 1373 (Cf. p. LXII, note 1). Dès la fin d’avril, le 29 de ce mois, le connétable de France devait être arrivé en Bretagne, puisque à cette date un chevaucheur du duc de Berry se rendit dans cette province où il était chargé de remettre à Bertrand des lettres de son maître: «A Baudet de Choret, chevaucheur de mon dit seigneur (le duc de Berry), pour faire ses fraiz et despens en alent de Poiters en _Berthaigne porter lettres de par monseigneur au connestable de France_.» (_Arch. Nat._, KK 251, fº 94 vº). La quittance de la somme allouée à ce chevaucheur pour l’accomplissement de son message est datée du 29 avril 1373. Le même chevaucheur fut renvoyé en Bretagne vers le connétable, le 13 mai suivant (_Ibid._, fº 95). Nous devons faire remarquer néanmoins que Louis, duc de Bourbonnais, qui fut avec Du Guesclin le principal chef de l’expédition de Bretagne n’avait pas encore quitté Paris à la date du 23 avril (_Arch. Nat._, P 1362{2}, nº 1107; Huillard-Bréholles, _Titres de Bourbon_, I, 569). Le 19 mai 1373, il est certain que Du Guesclin se trouvait à Rennes, où, sur le rapport de son cousin Hervé de Mauny, seigneur de Torigni, il donna l’ordre de laisser les religieux de Saint-Melaine de cette ville jouir de leurs droits d’usage dans la forêt de Rennes (_Bibl. Nat., ms. fr._ 22 325, fº 105).

[226] Le 9 mai 1373, Jean, vicomte de Rohan, et Raoul, seigneur de Montfort, donnèrent quittance de leurs gages à Dinan, et la date de ces quittances nous donne lieu de conjecturer avec quelque vraisemblance le moment où le corps d’armée au service du roi de France, ou du moins un détachement de cette armée, prit possession de cette ville au nom de Charles V (D. Morice, _Preuves de l’hist. de Bretagne_, II, col. 65).

[227] Cet ancien château des ducs de Bretagne, dont six tours subsistent encore, est situé dans la presqu’île de Ruis, au sud du golfe du Morbihan et à l’est de la baie de Quiberon, sur le territoire de la commune de Sarzeau (Morbihan, arr. Vannes).

[228] Côtes-du-Nord, arr. Dinan.

[229] D’après M. Arthur de La Borderie, «Ghoy la Forest» de Froissart devrait être identifié avec un château de Coët, mot qui en breton signifie forêt, situé sur le territoire de la commune de Languidic (Morbihan, arr. Lorient, c. Hennebont), à trois lieues environ au nord-est d’Hennebont.

[230] Côtes-du-Nord, arr. Lannion. Selon toute vraissemblance, Du Guesclin n’alla prendre possession de la Roche-Derrien et en général des places de la Bretagne septentrionale qu’après le traité de capitulation de Brest daté du 6 juillet; le 14 août, il était à la Roche-Derrien. Voyez plus loin, p. LXXXV, note 3.

[231] Morbihan, arr. Ploërmel.

[232] Morbihan, arr. Pontivy.

[233] Voyez plus haut, p. LIX, note 1. Le 6 juillet, à la date du traité de capitulation de Brest, Saint-Mathieu ou Saint-Mahé n’avait pas cessé d’être aux mains des Anglais et des partisans de Montfort.

[234] Loire-Inférieure, arr. Saint-Nazaire. L’ordre ou plutôt le désordre absolu de cette énumération prouve avec évidence, d’abord que Froissart était tout à fait ignorant en matière de géographie bretonne, ensuite que ce chroniqueur cite au hasard et pêle-mêle les forteresses ou lieux forts de cette province dont le nom lui était resté dans la mémoire, par conséquent que son témoignage, en ce qui concerne la marche suivie par Du Guesclin et son corps d’armée, ne mérite aucune confiance. Cabaret d’Orville ajoute aux places mentionnées ici Broons (Côtes-du-Nord, arr. Dinan), Tinténiac (Ille-et-Vilaine, arr. Saint-Malo), Fougères et Dinan (_La vie du bon duc Loys de Bourbon_, p. 42 à 44); et Guillaume de Saint-André (_Le livre du bon Jehan duc de Bretaigne_, dans Charrière, _Chronique rimée de B. du Guesclin_, II, 489), indique en outre Montmuran (château de la commune des Ifs, Ille-et-Vilaine, arr. Montfort, c. Bécherel) et Auray (Morbihan, arr. Lorient). L’auteur de la _Chronique des quatre premiers Valois_ (p. 245) se borne à dire que toutes les villes et forteresses de Bretagne se rendirent, excepté Brest et Derval. Le rédacteur des _Grandes Chroniques de France_ (VI, 335) se contente également de cet énoncé sommaire, avec cette différence toutefois qu’il excepte Auray, aussi bien que Brest et Derval, du nombre des forteresses bretonnes qui reconnurent l’autorité du roi de France. Ce dernier témoignage est à la fois le plus sommaire et le plus exact.

[235] Morbihan, arr. Lorient, petit port sur la rivière de Blavet qui communique avec la mer par les rades de Lorient et de Port-Louis. En faisant mouiller à Hennebont une flotte qui cinglait de Saint-Malo vers Brest, Froissart a montré ici une fois de plus sa complète ignorance au sujet de la situation réciproque de ces trois villes.

[236] Thomelin étant un diminutif de Thomas, dont on usait volontiers pour distinguer un fils de son père, lorsque celui-ci portait ce même prénom, nous croyons pouvoir identifier le «Thomelin Wisk» auquel le comte de Salisbury avait confié la garde d’Hennebont, avec Thomas West, du comté de Southampton, mentionné dans des mandements d’Édouard III en date des 12 juin et 20 juillet 1373 comme l’un des hommes d’armes chargés spécialement de pourvoir à la défense des rivages de ce comté (Rymer, III, 945, 988). Le capitaine d’une garnison anglaise, lorsqu’il était réduit à capituler comme ce fut le cas de Thomas West à Hennebont, se voyait d’ordinaire imposer l’obligation de ne pas porter les armes en France, du moins pendant un temps déterminé. Si notre identification est fondée, la reddition d’Hennebont à Du Guesclin serait antérieure au 12 juin et, selon toute apparence, des derniers jours de mai 1373.

L’armée assiégeante est forte de vingt mille combattants. Avant de monter à l’assaut, Du Guesclin s’avance jusqu’aux barrières et prévient les habitants d’Hennebont qu’ils seront tous massacrés jusqu’au dernier si un seul d’entre eux est trouvé les armes à la main dans les rangs des combattants. Se voyant réduits à eux-mêmes et se jugeant incapables de résister à des forces aussi considérables, les Anglais de la garnison sollicitent un sauf-conduit pour venir jusqu’aux barrières parlementer avec les assiégeants. A la faveur de ce sauf-conduit, Thomelin West et quatre de ses compagnons ont une entrevue avec les chefs de l’armée assiégeante et s’engagent à livrer la ville et le château d’Hennebont moyennant qu’ils auront la vie sauve et pourront se retirer à Brest avec armes et bagages. Ce fut ainsi que, sans recourir à la force des armes, le connétable réussit à s’emparer par ruse d’une place dont il n’aurait pas échangé la possession contre une somme de cent mille francs. P. 129 à 131, 313.

Du Guesclin met une garnison dans le château d’Hennebont et se dirige vers Nantes et les bords de la Loire, réduisant sous l’obéissance du roi de France tous les endroits par où il passe. En même temps, Louis, duc d’Anjou[237], rassemble toutes ses forces en vue d’une expédition projetée contre la forteresse de la Roche-sur-Yon[238], située sur les marches de son duché et occupée par les Anglais. En apprenant ces nouvelles, le comte de Salisbury et les autres Anglais qui ont quitté Saint-Malo pour venir s’enfermer dans le château de Brest, laissant ce château sous la garde de Robert Knolles, se rembarquent sur leur flotte et cinglent vers Redon et Guérande. Dans le trajet d’Hennebont à Nantes, le connétable de France met le siège devant le château de Derval[239], appartenant à Robert Knolles, qui en a confié la garde à deux frères, ses cousins, Hue et Renier Browe[240]. A ce moment, mille hommes d’armes et quatre mille archers, sous les ordres de Jean de Beuil, de Guillaume des Bordes, de Louis de Saint-Julien et d’Éven Charuel, se détachent du corps d’armée de Du Guesclin pour aller rejoindre le duc d’Anjou devant la Roche-sur-Yon. Un autre détachement, composé de mille lances et commandé par Olivier, seigneur de Clisson, Jean, vicomte de Rohan, les seigneurs de Léon, de Beaumanoir, de Rais, de Rieux, d’Avaugour, de Malestroit, du Pont et de Rochefort, va mettre le siège devant Brest[241] afin d’empêcher Robert Knolles de venir au secours de sa forteresse de Derval. C’est ainsi que les partisans du roi de France assiègent à la fois quatre places, les Normands Bécherel, les Bretons Brest et Derval, les Poitevins et les Angevins la Roche-sur-Yon. P. 131 à 134, 313.

[237] Quoi qu’en dise Froissart, Louis, duc d’Anjou, ne joua personnellement aucun rôle dans la campagne de Bretagne, du moins pendant les huit premiers mois de 1373. Tandis que Du Guesclin dirigeait les opérations contre les Anglais dans cette province, l’aîné des frères de Charles V guerroyait en Languedoc et, vers la fin de juin, entreprenait contre les places anglo-gasconnes du comté de Bigorre, notamment contre Mauvezin et Lourdes, cette expédition que le chroniqueur de Valenciennes, conséquent dans son erreur, a reculée d’une année en la reportant, comme nous le montrerons plus loin, au mois de juin 1374.

[238] Le siège fut mis devant la Roche-sur-Yon presque aussitôt après la victoire de Chizé et la prise de Niort, non point, comme le raconte Froissart, par le duc d’Anjou, mais par Olivier, seigneur de Clisson. Le 1er mai 1373, Jean, duc de Berry, qui se trouvait alors à Poitiers, donna l’ordre d’allouer une somme de 40 sous au Roi de Berry, un de ses hérauts, pour porter un «message à monseigneur de Clisson à la Roche sur Yon» (_Arch. Nat._, KK. 251, fº 94 vº). Ce siège durait sans doute encore le 23 juillet suivant, puisque ce jour-là ce même duc fit partir de Niort l’un de ses chevaucheurs avec des lettres destinées «au sire de Clisson à la Roche sur Yon» (_Ibid._, fº 127). Parmi les assiégeants figuraient quelques-uns des plus grands seigneurs du Poitou, entre autres Guillaume Larchevesque, seigneur de Parthenay, vers lequel le duc de Berry envoya de Poitiers, le 18 mai, Guillaume Bonnet, l’un de ses chambellans (_Ibid._, fº 102 vº).

[239] Loire-Inférieure, arr. Châteaubriant, à la croisée des routes de Rennes à Nantes, de Château-Gontier et de Châteaubriant à Redon et à Vannes. Il ne reste aujourd’hui de l’ancien château de Derval, situé a 3 kil. au nord-est du bourg de ce nom, que la moitié du donjon coupé verticalement et haut de 28 mètres.

[240] Par acte daté du palais de Westminster le 2 novembre 1374, des lettres de sauf-conduit furent délivrées à Hugue ou Hue Browe, chevalier, qui se disposait à passer la mer pour le service du roi d’Angleterre en compagnie d’Edmond, comte de March (Rymer, III, 1014).

[241] Plusieurs montres de gens d’armes reçues devant Brest, notamment celles de Jean de Beaumanoir et de Robert de Guitté, chevaliers, maréchaux «de monseigneur le connestable de France» (Hay du Chastelet, _Hist. de B. du Guesclin_, p. 382), celle de Jean Raguenel, vicomte de Dinan, de Pierre, seigneur de Rostrenen, de Geffroi de Kerimel, de Guillaume, châtelain de Beauvais, de Henri de Pledren, de Thibaud de Rivière (D. Morice, _Preuves_, II, col. 64, 65; Hay de Chastelet, _Hist. de B. du Guesclin_, p. 379-382), plusieurs montres, disons-nous, établissent que le corps d’armée placé sous le commandement immédiat de Bertrand du Guesclin avait mis le siège devant Brest dès le 1er juin 1373. Le 4 de ce mois, le connétable en personne dirigeait les opérations du siège, puisque ce jour-là, par lettres données devant Brest, il confirma une donation antérieurement faite à maître Jean le Barbu, conseiller de Jean de Montfort, de certains héritages situés dans l’évêché de Léon (_Arch. Nat._, JJ 104, nº 234, fº 99 vº). Le 23 juin, Henri de Pledren donna quittance de ses gages «au siège devant Brest» (Hay du Chastelet, p. 382). Le 26 du même mois, Du Guesclin continuait de diriger en personne les opérations du siège et octroyait à Perrin Mottin, de la paroisse de Notre-Dame d’Ambrières (Mayenne, arr. Mayenne) des lettres de grâce ou de rémission «données devant Brest» (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 80, fº 52). Enfin, le 28 juin, Brumor de Laval, Pierre, seigneur de Rostrenen, Gilbert de Combray, Henri de Pledren firent montre ou donnèrent quittance «au siège devant Brest» (Dom Morice, _Preuves_, II, col. 66; _Bibl. Nat._, _Collect. Clairambault_, reg. 33, p. 2491).

Après avoir repoussé plusieurs assauts, les frères Browe, capitaines de Derval, voyant qu’ils ne peuvent informer Robert Knolles de l’extrémité où ils sont réduits, proposent à Du Guesclin un arrangement en vertu duquel ils s’engagent à rendre la place s’ils ne sont pas secourus dans un délai de quarante jours. Le connétable de France prend l’avis du duc d’Anjou, qui lui conseille d’accepter cette proposition, à la condition que les assiégés livreront des otages; les frères Browe livrent donc deux chevaliers et deux écuyers que Bertrand envoie à la Roche-sur-Yon vers le duc d’Anjou. En attendant l’expiration de la trêve de quarante jours, Du Guesclin laisse devant Derval quatre mille combattants de Bretagne, de Limousin, d’Auvergne et de Bourgogne, et chevauche vers Nantes avec cinq cents lances. P. 134, 135, 313.

A la nouvelle de l’approche du connétable de France, les bourgeois de Nantes ferment devant lui les portes de leur ville et ne consentent à le recevoir qu’à des conditions déterminées. S’ils veulent rester Français et sont bien décidés à ne laisser pénétrer aucun Anglais dans leur cité, ils ne tiennent pas moins à garder le serment de fidélité qu’ils ont prêté à Jean V, duc de Bretagne, leur seigneur immédiat. Sous ces réserves dont il reconnaît la légitimité, Du Guesclin fait son entrée dans Nantes, où il passe huit jours; le neuvième jour, il quitte cette ville et va habiter un manoir du duc de Bretagne situé dans les environs, sur le bord de la Loire, où il se tient en communication constante avec le roi de France, ainsi qu’avec les chefs des divers corps d’armée qui prennent part aux opérations, et notamment avec le duc d’Anjou qui assiège la Roche-sur-Yon. P. 135, 136, 313.

Sur les instances du duc de Bretagne réfugié à la cour d’Angleterre, Édouard III met sur pied un corps d’armée de deux mille armures de fer et de quatre mille archers. Sous les ordres de Jean, duc de Lancastre, fils du roi anglais, et du duc Jean V, ce corps d’armée doit passer la mer, débarquer au havre de Calais, envahir la France par la Picardie, s’avancer entre Seine et Loire et finalement pénétrer en Normandie et en Bretagne afin de faire lever les sièges de Bécherel, de Saint-Sauveur-le-Vicomte, de Brest et de Derval. On a préparé longtemps à l’avance le matériel de l’expédition, les voitures de transport, les moulins à main pour moudre le blé et autres grains, ainsi que les fours portatifs pour cuire le pain[242]. Trois ans auparavant, le duc de Lancastre avait déjà projeté une expédition du même genre pour laquelle les ducs de Gueldre et de Juliers avaient promis de lui fournir douze cents lances l’année même où ils livrèrent bataille au duc de Brabant; mais la mort d’Édouard, duc de Gueldre, et des embarras de tout genre survenus au duc de Juliers avaient fait obstacle à l’accomplissement de ce projet. Le roi d’Angleterre et le duc de Lancastre n’en avaient pas moins continué leurs préparatifs. Édouard III offrit alors de prendre à sa solde tous les chevaliers de Flandre, de Brabant, de Hainaut et d’Allemagne qui voudraient bien entrer à son service moyennant finance; le duc de Lancastre, de son côté, avait réussi par ce moyen à enrôler bien trois cents hommes d’armes écossais. Le rendez-vous général avait été fixé à Calais, où tous les hommes d’armes étrangers, après avoir été payés de leurs gages pour six mois, devaient attendre l’arrivée des ducs de Lancastre et de Bretagne; et cette attente fut longue, parce qu’il fallut beaucoup de temps pour transporter de Douvres à Calais les provisions et le matériel de l’expédition[243]. A la nouvelle de ces préparatifs, Charles V fait presser les opérations en Bretagne et mettre en bon état de défense les places de Picardie qu’il sait devoir être exposées les premières aux attaques de l’ennemi; en même temps, il donne des ordres pour que les habitants du plat pays transportent dans les villes fermées ce qu’ils possèdent de plus précieux et pour que l’on détruise tout ce qui pourrait tomber entre les mains des envahisseurs.--Les gens de Louis, duc d’Anjou, continuent d’assiéger la Roche-sur-Yon en l’absence de leur duc retourné à Angers. Un chevalier anglais, nommé Robert Grenacre, capitaine de la garnison de cette forteresse, s’engage à la livrer à ces gens d’armes s’il n’est pas secouru dans le délai d’un mois, à la condition que lui et ses soudoyers auront la vie sauve et pourront, moyennant un sauf-conduit, se retirer à Bordeaux avec tout ce qui leur appartient. A l’expiration du terme fixé, Grenacre n’ayant reçu aucun secours, ouvre les portes de la Roche-sur-Yon aux gens du duc d’Anjou et s’achemine en compagnie de tous les siens vers Bordeaux. P. 137 à 139, 314.

[242] Plusieurs mandements d’Édouard III en date des 22 et 28 avril 1373 se rapportent aux préparatifs maritimes de l’expédition du duc de Lancastre (Rymer, III, 974, 977). Un autre mandement du roi d’Angleterre, adressé le 28 mai suivant à Adam Blakemore, maréchal de Jean de Montfort, qui comptait alors des Anglais parmi les officiers de sa maison, semble indiquer que l’objectif de l’expédition projetée, du moins à cette date, était la Bretagne; on y lit en effet les mots suivants: «quos (il s’agit des hommes d’armes de Jean de Montfort) in obsequium nostrum, _in comitiva præfati ducis_, AD PARTES BRITANNIÆ _proficisci ordinavimus_» (Rymer, III, 981).

[243] L’acte par lequel Édouard III institua Jean, duc de Lancastre, roi de Castille et de Léon, son lieutenant spécial et capitaine général, tant au royaume de France qu’en Aquitaine, avec les pleins pouvoirs attachés à ces titres, est daté du palais de Westminster le 12 juin 1373. Le 16 de ce mois, le roi d’Angleterre ordonna des prières publiques par tout son royaume pour le succès de l’expédition (Rymer, III, 982, 983). Le 23, il décida que, dès le lendemain vendredi 24 juin, jour de la fête de Saint-Jean-Baptiste, tous les hommes d’armes enrôlés devraient être rendus dans leurs ports respectifs pour s’embarquer et prendre immédiatement la mer (_Ibid._, 987).

Olivier, seigneur de Clisson, Jean, vicomte de Rohan, Gui, seigneur de Rochefort, et Jean, seigneur de Beaumanoir, se détachent un jour avec cinq cents lances du corps d’armée qui assiège Brest et vont attaquer Conq[244], petite forteresse située sur le bord de la mer, dont la garnison a pour capitaine un chevalier anglais de l’hôtel du duc de Bretagne nommé Jean Lakyngeth[245]. Ils emportent d’assaut cette forteresse et tuent tous les Anglais qu’ils y trouvent, à l’exception du capitaine et de six hommes d’armes qu’ils retiennent prisonniers[246]; et après avoir remis en état les fortifications de Conq et y avoir établi garnison, ils retournent au siège de Brest. P. 139, 140, 314.

[244] Sur Conq, voyez plus haut p. LXXI, note 4. La forteresse de Conq fut assiégée et prise d’assaut par Du Guesclin en personne vers la fin de mai 1373. En effet, par lettres datées de Conq le 28 de ce mois, le duc de Molina, connétable de France, donna à son amé cousin et bachelier Jean de Juch les châtellenies et villes de Rosporden et de Fouesnant (Finistère, arr. Quimper), en l’évêché de Cornouaille, confisquées sur Robert Knolles, Anglais et ennemi du roi de France (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 26, fº 22 vº).

[245] Jean Lakyngeth, chevalier, était trois ans plus tard, en 1376, l’un des deux principaux gardiens du château de Brest (Voyez plus haut, p. LXXI, note 3). D’après Cabaret d’Orville (p. 44), le capitaine de Conq était un écuyer anglais nommé Jennequin Pel. Cet écuyer est sans doute le même personnage que «Jehan Pil», écuyer, l’un des six otages livrés le 8 juillet 1373 à Du Guesclin en vertu de la capitulation de Brest (_Arch. Nat._, J 642, nº 21).

[246] Dans le traité de capitulation du château de Brest en date du 6 juillet 1373, Robert Knolles eut soin de stipuler que Jean Lakyngeth, prisonnier des Français, serait remis en liberté et échangé contre Hervé de Saint-Gouëno.

L’expédition contre Conq ayant amené une diversion et rendu moins étroit le blocus de Brest, un messager envoyé par les frères Browe pour informer Robert Knolles de la situation critique où se trouvent réduits les défenseurs de son château de Derval, réussit à s’introduire un soir dans la place assiégée. Knolles imagine alors de proposer aux assiégeants de leur rendre Brest s’il ne reçoit pas de secours dans le délai d’un mois. Avant de rien décider, Clisson et les autres grands seigneurs bretons veulent avoir l’avis du connétable qui se tient alors près de Nantes[247], et chargent le chevalier et les deux écuyers, porteurs de la proposition du capitaine de Brest, d’aller moyennant un sauf-conduit la soumettre à Bertrand du Guesclin. Celui-ci conseille de l’accepter, à la condition toutefois que Robert Knolles livrera de bons otages[248]. Les otages une fois livrés, Clisson et les autres barons lèvent le siège de Brest et vont rejoindre le connétable près de Nantes, en attendant le moment fixé pour la reddition de Derval et de Brest. Quant à Knolles, il s’empresse de profiter de la levée du siège pour se bouter dans son château de Derval[249], ce qui éveille à juste titre la défiance de Du Guesclin, puisqu’il était convenu avec Hue Browe, capitaine de cette forteresse, que les Anglais ne pourraient lui porter secours qu’après avoir offert la bataille aux Français et les avoir vaincus. P. 140 à 142, 314.

Avant de quitter Brest, Robert Knolles fait savoir au comte de Salisbury[250], capitaine de la flotte anglaise alors ancrée dans le port de Guérande, la teneur du traité de capitulation; aux termes de ce traité, il faut se mettre en mesure d’offrir la bataille aux Français dans le délai d’un mois si l’on ne veut être réduit, dès que ce délai sera expiré, à leur livrer la place de Brest. Le comte de Salisbury lève aussitôt l’ancre et vient mouiller en face des remparts de cette place. Ayant fait débarquer et mettre en ligne deux mille hommes d’armes et autant d’archers, il envoie prévenir Du Guesclin et Clisson qu’il les attend pour leur livrer bataille sous les murs de Brest, afin de dégager cette forteresse et de recouvrer les otages qui ont été livrés. Le connétable de France fait répondre au commandant de la flotte anglaise qu’il l’invite à marcher à sa rencontre. Le comte de Salisbury renvoie un héraut dire à Du Guesclin que lui et les siens sont des marins dépourvus de cavalerie, mais qu’ils ne demandent pas mieux que d’aller au-devant des Français si ceux-ci veulent leur prêter des chevaux. Le connétable, Clisson et les autres barons de France et de Bretagne, ayant réuni un corps d’armée de quatre mille lances et de quinze mille gens de pied, se décident à venir camper à la distance d’une journée de la forteresse de Brest, à la place même qu’occupaient les assiégeants au moment où le traité de capitulation avait été conclu; et sur le refus des Français de faire encore la moitié du chemin qui les sépare du corps d’armée anglais, le comte de Salisbury prétend qu’il leur a offert en vain la bataille et les somme[251] en conséquence de renvoyer les otages livrés par Robert Knolles. P. 142 à 146, 314.

[247] Au moment où le traité de capitulation fut conclu, c’est-à-dire le mercredi 6 juillet 1373, Du Guesclin ne se tenait point près de Nantes; il était présent devant Brest, comme l’attestent les deux premières lignes de ce traité que nous transcrivons littéralement: «Saichent touz que nous Jehan, seigneur de Neuville, Robert Kenole, sire de Derval, et Thomas de Melleborne, à present tenanz la ville et chastel de Brest, avons octroié, promis et accordé à nobles et puissanz seigneurs le duc de Bourbon, _le connestable de France_ et au viconte de Rohan, _estanz à presant davant le dit fort_» (Voy. le texte de ce traité, p. CLX à CLXIII). Clisson, au contraire, devait être alors, non devant Brest, mais à la Roche-sur-Yon. En vertu du premier et principal article du traité de capitulation du 6 juillet 1373, Jean, seigneur de Nevill, Robert Knolles et Thomas de Melbourne prenaient l’engagement de rendre un mois plus tard, c’est-à-dire le 6 août suivant, les ville et château de Brest ès mains du vicomte de Rohan, «en cas que le duc ne vendra le derrain jour du dit mois de paiz ou si fort que il puisse tenir les champs en place égal davant la dicte ville de Brest.» Semblable engagement fut pris pour la duchesse de Bretagne enfermée dans Auray, avec cette réserve toutefois qu’il serait accordé huit jours à la dite duchesse pour accorder ou refuser sa ratification, en ce qui concernait la dite forteresse d’Auray.

[248] Les six otages accordés au connétable de France, Jourdan d’Aulen, chevalier, Robert Clifton, Jean Welelbort, Jean Pil, Jean Ambloy et Jean Hecton, écuyers anglais, prêtèrent serment devant Brest le 8 juillet 1373 (_Arch. Nat._, J 642, nº 21; Kervyn de Lettenhove, _Œuvres de Froissart_, XVIII, 509, 510).

[249] Si Robert Knolles avait tenu la conduite que lui prête ici Froissart, il aurait forfait à un engagement qu’il avait pris de la manière la plus solennelle, car il avait promis, en vertu de l’un des articles du traité du 6 juillet, de demeurer avec tous ses compagnons dans la place de Brest jusqu’au 6 août suivant, en d’autres termes pendant un mois: «Nous dessus nommez (Nevill, Knolles, Melbourne), avecques touz noz compaignons que nous avons à present, _demourrons un mois après le jour de ceste accordance jurée en la dicte ville et chastel de Brest_.» Au premier abord, une lettre close adressée au duc de Bourbon, à Du Guesclin et au vicomte de Rohan semblerait donner un démenti au chroniqueur, puisqu’elle est écrite au nom des trois capitaines anglais et qu’elle est datée de Brest le 4 août, à la veille de l’expiration de l’armistice. Quoique cette lettre ait été déjà publiée par M. Kervyn de Lettenhove (_Œuvres de Froissart_, XVIII, 510), nous croyons utile de la reproduire ici, parce que deux mots, fort importants pour indiquer le ton et préciser le sens de ce document, ont été mal lus par le premier éditeur: «Jouhan, sire de Neuville, Robert Kanoles, sire de Derval et de Rougé, et Thomas de Melborne. Vous (Kervyn: _à Lois_), sire duc de Bourbon, sire Bertram du Guesclin, conestable de France, Jouhan, viconte de Rohan, nous nous en merveillonx moult que vous nous avés enxin (Kervyn: _en rien_) rescript depuis que nous vous avons trois foiz rescript, vous certefiant les deffaux que vous nous avez faict contre l’acordance juré entre vous et nous et scellé de voz seaux. Sur quoy nous nous tenons quittes et delivres de toutes trette et promesse entre vous et nous. Si vous requerons, comme autreffoiz vous avons requis, de nous rendre noz ostages en la ville de Brest quitement sanz empechement. Escript à Brest, le judi quatriesme jour d’aoust, à houre de vespres, l’an mill tres cens sexante et treze.» (_Arch. Nat._, J 642, nº 22). Quoique cette lettre close soit écrite au nom de Nevill, de Knolles et de Melbourne, elle n’est munie ni du sceau de Robert Knolles ni de celui de Thomas de Melbourne. Un seul sceau est plaqué sur le papier, celui de Jean de Nevill, seigneur de Raben. La légende de ce sceau est ainsi conçue: _Sigillum Johannis de Nevile, domini de Raben._

L’absence des sceaux de Knolles et de Melbourne semble indiquer que ces deux personnages ne se trouvaient pas à Brest au moment où la lettre du 4 août a été rédigée. Cette circonstance tendrait donc à confirmer la version de Froissart.

[250] Il est certain qu’à la date du 7 août 1373 Guillaume de Montagu, comte de Salisbury, qui s’intitule «lieutenant du roi d’Angleterre en Bretagne dans le voyage ordonné pour le siège du château de Brest», était venu mouiller avec sa flotte devant ce château, puisque, ce jour-là, lui et Jean, seigneur de Nevill, lieutenant du duc de Bretagne, firent mandement au contrôleur de l’artillerie du château de Bordeaux de livrer à Thomas de Melbourne, clerc trésorier de Jean de Montfort, 100 arcs, 200 gerbes de flèches et 200 cordes d’arc pour la défense du dit château de Brest (_Arch. hist. de la Gironde_, XII, 328).

[251] Comme on l’a vu dans une des notes précédentes, cette sommation ne fut pas adressée par le comte de Salisbury, mais par les trois personnages qui avaient scellé le traité de capitulation du 6 juillet, à savoir: Jean, seigneur de Nevill, Robert Knolles et Thomas de Melbourne.

Cela fait, les Anglais, après avoir ravitaillé le château de Brest et renforcé la garnison, se rembarquent, lèvent l’ancre et cinglent vers Saint-Mathieu; le défaut de cavalerie ne leur permet pas de marcher au secours de Derval et d’ailleurs Knolles leur a mandé qu’il n’a besoin de l’assistance de personne et se charge bien tout seul de tenir tête à ses adversaires. Le départ des Anglais rend inutile la prolongation de séjour des Français et des Bretons, qui se retirent emmenant avec eux les otages de Brest. Le connétable et les siens vont alors camper devant Derval pour tenir leur journée; mais Robert Knolles leur fait dire qu’ils n’ont que faire d’attendre la reddition du château, car il tient le traité de capitulation pour nul et non avenu, et la raison en est qu’il ne reconnaît pas à ses gens le droit de conclure un arrangement quelconque sans son assentiment. Grand est l’étonnement du connétable, du seigneur de Clisson, des barons de France et de Bretagne en recevant cette notification qu’ils se hâtent de transmettre au duc d’Anjou; celui-ci part aussitôt d’Angers et arrive devant Derval. P. 146, 147, 314.

Sur ces entrefaites, Jean, duc de Lancastre, et Jean V, duc de Bretagne, débarquent à Calais[252] avec une armée composée de trois mille hommes d’armes, de six mille archers et de deux mille autres combattants. Le connétable de cette armée est Édouard Spencer, et les maréchaux sont Thomas, comte de Warwick, et Guillaume, comte de Suffolk. Noms des principaux barons d’Angleterre qui prennent part à cette expédition. Nicolas de Tamworth est alors capitaine de la garnison de Calais. Les ducs de Lancastre et de Bretagne quittent cette ville un mercredi matin, passent devant Guines[253] où commande Jean de Harleston, devant Ardres[254] dont Jean, seigneur de Gommegnies, est capitaine, devant la Montoire[255] dont la garnison est placée sous les ordres d’un chevalier picard nommé Honnecourt; et, sans livrer assaut à cette dernière forteresse, ils se viennent loger sur les bords de la belle rivière qui court à Ausques[256] et leurs lignes se développent sur une telle largeur qu’elles s’étendent depuis Balinghem[257] jusqu’à l’abbaye de Licques[258]. Le second jour, ils contournent la ville de Saint-Omer, bien défendue par le vicomte de Meaux[259], et campent le soir sur les hauteurs de Helfaut[260]. Le troisième jour, ils passent à côté de Thérouanne[261] où les seigneurs de Sempy[262], de Brimeux[263], de Poix[264], et Lionel d’Airaines[265] commandent une garnison de deux cents lances. Ils chevauchent en trois batailles, ne faisant pas plus de trois ou quatre lieues par jour, se logeant de haut jour, se retrouvant ensemble tous les soirs et chaque corps ou bataille ayant toujours soin de rester en contact avec les deux autres. Les maréchaux commandent le premier corps; les deux ducs de Lancastre et de Bretagne, le second; puis vient le charroi contenant les approvisionnements; enfin, le connétable fait l’arrière-garde. Ces trois corps se rejoignent et aucun ne s’écarte de la voie qui lui a été assignée, de même qu’aucun chevalier ni écuyer ne se permet de rompre les rangs et de se séparer de sa compagnie sans en avoir reçu l’ordre des maréchaux. Aussitôt que le roi de France est informé de la marche en avant de cette armée d’invasion, il rappelle en France quelques-uns des chevaliers qui guerroient en Bretagne, notamment Olivier, seigneur de Clisson[266], Jean, vicomte de Rohan, Jean de Beuil, Guillaume des Bordes et Louis de Saint-Julien, car il veut faire poursuivre les Anglais. Le connétable Du Guesclin[267], Louis, duc de Bourbon, Pierre, comte d’Alençon, restent seuls auprès du duc d’Anjou jusqu’à ce que l’on en ait fini avec ceux de Derval. Pendant que les seigneurs mandés par Charles V font leurs préparatifs et se rendent de Bretagne en France, les ducs de Lancastre et de Bretagne mettent au pillage le pays qu’ils traversent sur une largeur de six lieues, faisant main basse sur tout ce qu’ils trouvent et ne recourant à leurs approvisionnements qu’à défaut de vivres pris sur le pays. P. 147 à 151, 314, 315.

[252] Jean, dit de Gand, duc de Lancastre, et Jean de Montfort, duc de Bretagne, débarquèrent à Calais dans le courant du mois de juillet 1373: «Adivit (dux Britanniæ) villam de Calaisio in eodem anno 1373, _mense Julii_» (Chronicon Briocense, dans _Hist. de Bretagne_, par dom Morice, Preuves, I, 47).--«Item, _en celuy mois de juillet_ (1373), Jehan, duc de Lenclastre, fils du roy d’Angleterre, et Jehan, conte de Montfort.... vindrent d’Angleterre à Calais» (_Grandes Chroniques_, VI, 339). Dès le 27 de ce mois, la nouvelle du débarquement de l’armée anglaise sur le continent fut transmise par Philippe le Hardi, qui se trouvait alors à Amiens, à la duchesse sa femme restée en Bourgogne (Dom Plancher, _Hist. de Bourgogne_, III, 41; Preuves, XXXIII). Toutefois, le matin du 3 août suivant, Jean, duc de Lancastre, n’avait pas encore quitté Calais (Delpit, _Documents français en Angleterre_, p. 189). L’armée d’invasion dut s’ébranler ce jour-là même qui était, comme le dit Froissart, un mercredi, dans l’après-midi, puisqu’elle était déjà arrivée devant Roye lorsque Jean de Montfort, duc de Bretagne, vassal du roi de France, envoya à ce dernier des lettres de défi ou, comme nous dirions aujourd’hui, une déclaration de guerre qui fut remise à Charles V le 8 août (Hay du Chastelet, _Hist. de B. du Guesclin_, p. 452).

[253] Guines en Calaisis, Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer.

[254] Ardres en Calaisis, Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer.

[255] Hameau de Zutkerque, Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Audruicq.

[256] Auj. Nordausques (Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Ardres). La belle rivière dont parle Froissart est le Hem, qui, prenant ses diverses sources à Escœuilles, à Surques, à Rebergues, à Haut-Loquin et à Alquines, passe à Audrehem, à Tournehem et à Nordausques; à Polincove (arr. Saint-Omer, c. Audruicq), le Hem ou Meulestroom se divise en deux bras dont l’un se jette dans l’Aa près d’Holque, tandis que l’autre va alimenter le canal de Calais à Saint-Omer.

[257] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Ardres.

[258] Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, c. Guines. Abbaye de Prémontrés au diocèse de Thérouanne. Cette abbaye était fortifiée et défendue par une garnison dont Jean de Calonne, écuyer, était capitaine en 1375 (_Arch. Nat._, JJ 106, nº 376, fº 96) et en 1382 (_Bibl. Nat., Collection Clairambault_, reg. 24, p. 1743). Le 2 avril 1376, ce même Jean de Calonne commandait aussi la garnison du fort d’Alquines (_Ibid._, p. 1741). Au mois de mars 1375 (n. st.), Charles V octroya des lettres de rémission à Jean de Calonne, fils de Jean, à Enguerran Wik, à Etienne de Lambel, dit le Flamand, et à Jean Barbier, «pauvres compagnons de la garnison de l’abbaye de Licques», au sujet du meurtre d’un valet qui, mangeant des harengs et les trouvant trop maigres, avait proposé ironiquement de les faire cuire avec une chandelle de suif pour les rendre plus gras (_Arch. Nat._, JJ 106, nº 376).

[259] Robert de Béthune, vicomte de Meaux.

[260] Le plateau de Helfaut est situé à 7 kil. au sud de Saint-Omer, à moitié chemin de cette ville et de Thérouanne.

[261] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Aire-sur-la-Lys. La Roque a publié (_Hist. de la maison d’Harcourt_, addit. aux preuves, IV, 1466, 1467) les montres des gens d’armes reçus à Thérouanne du 1er janvier au 24 avril 1373 pour servir ès parties de Picardie sous Hue de Châtillon, sire de Dampierre et de Rollaincourt, maître des arbalétriers de France et capitaine général pour le roi ès parties de Picardie.

[262] Le 1er mai 1373, Charles V octroya des lettres de quittance générale à Jean, seigneur de Sempy, chargé de la garde de Boulogne-sur-Mer et du pays d’environ sur la frontière de Calais, du 1er avril 1368 au dernier avril 1372, et depuis lors capitaine du pays de Picardie (_Arch. Nat._, JJ 106, nº 166, fº 92).

[263] Par actes datés de Thérouanne les 21 janvier 1373 (n. st.) et 26 août 1374, David de Poix, seigneur de Brimeux (Pas-de-Calais, arr. Montreuil-sur-Mer, c. Campagne-lez-Hesdin), donna quittance de ses gages ès guerres de Picardie (_Bibl. Nat., Collect. Clairambault_, reg. 22, p. 1571, et reg. 87, p. 6831).

[264] Jean, seigneur de Poix (Somme, arr. Amiens), donna quittance de ses gages à Abbeville le 11 janvier 1370 (_Bibl. Nat., Collect. Clairambault_, reg. 87, p. 6833).

[265] Le 1er mars 1376 (n. st.), Lionel d’Airaines, chevalier, donna quittance de ses gages desservis à la poursuite des routiers (_Bibl. Nat., Clairambault_, reg. 5, p. 239).

[266] Les choses se passèrent en réalité d’une manière tout à fait contraire à ce que raconte ici Froissart. Le texte du traité de capitulation de Derval n’est malheureusement pas parvenu jusqu’à nous, mais nous savons par un mandement de Charles V que Clisson, et non Du Guesclin, avait arrêté les bases de ce traité avec les capitaines anglais (Voy. p. XCIII, note 1). Le chroniqueur ne se trompe pas moins lorsqu’il affirme qu’Olivier répondit à l’appel du roi de France plus tôt que Bertrand et rejoignit le premier le corps d’armée qui poursuivait les Anglais sous les ordres du duc de Bourgogne. Il résulte de l’Itinéraire de Philippe le Hardi en 1373, dressé d’après le registre B 1436 des Archives de la Côte-d’Or, dont nous devons la communication à l’obligeance de M. Ernest Petit, qu’Olivier, seigneur de Clisson, ne vint se joindre aux gens d’armes chargés de harceler l’armée du duc de Lancastre qu’à Sézanne (Marne, arr. Épernay), le mardi 13 septembre, plus d’un mois après le commencement des opérations. Jean de Beuil ne venait pas de Bretagne, mais du Languedoc.

[267] Nous ne connaissons aucun acte de Du Guesclin daté du «siège devant Derval», comme on aurait dit alors en style de chancellerie. Depuis le 6 juillet, date du traité de capitulation de Brest et de la levée du siège de cette place, jusqu’à la fin d’août où Bertrand quitta la Bretagne pour se rendre à Paris d’abord et ensuite dans le corps d’armée du duc de Bourgogne, le connétable de France paraît avoir employé cet intervalle de deux mois environ à prendre possession d’un certain nombre de places de la partie septentrionale de la Bretagne, c’est-à-dire des évêchés de Tréguier, de Saint-Brieuc, de Saint-Malo et de Rennes. Le 11 juillet, il était à Tréguier, où il fit une donation à Guillaume de Kermartin, écuyer (Hay du Chastelet, _Hist. de Du Guesclin_, p. 383; D. Morice, _Preuves_, II, col. 76, 77), et où il confirma les privilèges maritimes de l’église et de la ville (_Bibl. de l’École des Chartes_, VIII, 235). Le lendemain 12, il s’était transporté à Moncontour (Moncontour-de-Bretagne, arr. Saint-Brieuc), d’où il a daté une donation faite à Alain de Guihemarrou de biens sis dans la châtellenie d’Auray et confisqués sur Pierre de Guymarrou, partisan des Anglais (_Arch. Nat._, JJ 112, nº 158, fº 94). Le 28 juillet, il était rentré à Rennes, d’où il était parti un peu après le 19 mai précédent, comme l’atteste une charte datée de cette ville et par laquelle il manda à Perrot Nepveu, receveur de l’ordinaire, à Alain du Bouais, receveur de l’extraordinaire et des fouages de l’évêché, de ne plus faire obstacle au payement des ouvriers employés par les Frères Prêcheurs à la construction d’une église dans les faubourgs de la dite ville (_Arch. dép. d’Ille-et-Vilaine_, série H, carton 5, nº 2). Dans le courant du mois d’août, sans doute dans les premiers jours de ce mois, c’est-à-dire à la date fixée pour la reddition de Brest, le connétable de France était revenu camper à peu de distance de cette place, puisque nous avons des lettres de rémission ou de grâce émanées de Bertrand du Guesclin, duc de Molina, et datées «de Mout Relaix, ou mois d’aoust 1373»; Moutrelaix, c’est Morlaix, et ces lettres furent octroyées à un écuyer au service du duc de Bourbon, nommé Guillaume de Mars, qui avait rossé deux ou trois habitants de Cusset en Auvergne (_Arch. Nat._, JJ 104, nº 302, fº 126). Le 14 août, Bertrand passait à la Roche-Derrien (Côtes-du-Nord, arr. Lannion), où il enjoignit au capitaine de cette place de maintenir les franchises de l’église, de la ville et de la banlieue de Tréguier; ce capitaine était alors Bertrand de Saint-Pern (_Bibl. de l’École des Chartes_, VIII, 237-239). Enfin, le 20 août, il était pour la seconde fois de retour à Rennes, où il notifia la levée d’un subside de 1 franc ou 20 sous par feu dans les cinq diocèses de Rennes, de Dol, de Saint-Malo, de Saint-Brieuc et de Vannes, subside destiné au payement des gens d’armes employés au siège de Derval, «_jaçoit ce que l’en ait encommencié treitié avec les gens d’armes ou dit lieu_, pour les garder qu’ils ne dommagent le peuple, celui treitié pendant, et _pour paier certaine somme de chevance que l’en leur a accordé paier le jour de la Saint Michiel prochaine_, et auxi _pour paier certaine somme à messire Robert Richier pour cause de Becherel_.» (D. Morice, _Preuves_, II, col. 77). Cette mesure fut, selon toute apparence, l’un des derniers actes d’autorité exercés en Bretagne par Du Guesclin, qui était alors à la veille de quitter le duché, puisqu’il dut arriver à Paris dans les derniers jours d’août (Voy. p. XCII, note 2).

Les Anglais passent devant Aire[268], allument partout l’incendie en traversant le comté de Saint-Pol[269] et livrent un assaut infructueux à la ville de Doullens[270]. Ils font halte à l’abbaye du Mont-Saint-Éloi[271], située à deux petites lieues d’Arras, et s’y reposent un jour et deux nuits; puis ils se dirigent vers Bray-sur-Somme[272], dont la garnison, composée de chevaliers et d’écuyers du pays[273], repousse victorieusement toutes leurs attaques; à l’assaut de l’une des portes de cette forteresse, le Chanoine de Robersart[274] fait merveille d’armes et sauve la vie à l’un de ses écuyers. En quittant Bray, les envahisseurs se dirigent vers Saint-Quentin et entrent dans le beau et riche pays de Vermandois[275]. Guillaume des Bordes, envoyé par le roi de France à Saint-Quentin en qualité de capitaine, prête dix arbalétriers à Baudouin, seigneur de Bousies, qui se rend à Ribemont[276] pour aider Gilles, seigneur de Chin[277], dont il a épousé la fille, à garder cette forteresse. Arrivé à deux lieues de Saint-Quentin sur la route de Laon, Baudouin fait la rencontre de Jean de Beuil, qui va de la part de Charles V se mettre à la tête de la garnison de Laon. Ces deux chevaliers surprennent à une demi-lieue de Ribemont le charroi ainsi que les bagages de Hugh de Calverly; et après avoir tué les valets qui les conduisent, ils s’emparent de ces bagages et les emportent dans Ribemont en guise de butin. Peu de temps avant leur arrivée, Gilles, seigneur de Chin, avait amené un renfort de soixante lances, et parmi les seigneurs de cette marche et de la vallée de l’Oise qui sont venus s’enfermer dans Ribemont, on distingue Jean de Fosseux[278], les seigneurs de Soize[279] et de Clary[280]. P. 151 à 153, 315.

[268] Aire-sur-la-Lys, Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer.

[269] Saint-Pol-sur-Ternoise, chef-lieu d’arrondissement du Pas-de-Calais.

[270] Le rédacteur des _Grandes Chroniques de France_ (VI, 339) dit au contraire que les Anglais, venant de Hesdin, firent route par Doullens «sans l’assaillir», ensuite par Beauquesne (Somme, arr. et c. Doullens) et passèrent la Somme à Corbie (chef-lieu de canton de l’arr. d’Amiens, situé à 16 kil. à l’est de cette ville, sur la rive droite de la Somme). Un détachement de l’aile droite s’avança jusqu’au village de Sainte-Geneviève-en-Caux (Seine-Inférieure, arr. Dieppe, c. Tôtes) et y mit le feu (Delisle, _Mandements de Charles V_, nº 1076, p. 558). Philippe, duc de Bourgogne, chargé par Charles V de pourvoir à la mise en bon état de défense d’Amiens, arriva dans cette ville le jeudi 14 juillet et y prolongea son séjour jusqu’au mardi 16 août. Le samedi 16, le surlendemain de son arrivée, il donna un grand dîner où assistèrent Jean, duc de Lorraine, Charles d’Artois, comte d’Eu, Valeran de Luxembourg, comte de Saint-Pol, plusieurs chevaliers ou écuyers et aussi quelques-uns des plus notables bourgeois d’Amiens. Le duc ne s’absenta de cette ville que les mercredi 20 et 27 juillet pour aller en partie de chasse à Bettencourt, chez messire Raoul de Renneval (_Itinéraire de Philippe le Hardi_, dressé et communiqué par M. Ernest Petit).

[271] Pas-de-Calais, arr. Arras, c. Vimy, sur le bord de la route qui va de Thérouanne à Arras, à 9 kil. au nord de cette dernière ville. Il y avait au Mont-Saint-Éloi une abbaye de l’ordre de Saint-Augustin, près de laquelle campa l’aile gauche de l’armée anglaise, tandis que l’aile droite, après avoir traversé le comté de Saint-Pol, s’avançait dans la direction de Doullens.

[272] Somme, arr. Péronne. Le 21 août 1373, les échevins, gouverneurs et conseil de la ville et cité de Reims, remirent à un messager, envoyé vers eux par leurs grands amis les habitants de Troyes, copie d’une lettre reçue la veille, où le capitaine de Nesle leur annonçait que les Anglais avaient passé la rivière de Somme le 19, que le duc de Lancastre était devant la ville de Bray, et le duc de Bretagne devant celle de Cappy (Somme, arr. Péronne, c. Bray), dont les habitants avaient converti leur clocher en tour fortifiée. Au moment du départ de ce messager, les Rémois ajoutèrent en post-scriptum qu’ils venaient d’être informés que les envahisseurs étaient logés à Roye (_Arch. mun. de Troyes_, série AA, 48e carton, 3e liasse; Boutiot, _Hist. de Troyes_, II, 234, 235). Une lettre de rémission octroyée en septembre 1373 à un clerc de Liège nommé Jean Anseaux, qui avait fait partie du «tinel du duc de Lenclastre depuis Calais jusques à l’eaue de Somme», mentionne le passage des Anglais à Bray (_Arch. Nat._, JJ 104, nº 350, fº 143 vº).

[273] Les Anglais traversèrent l’Artois, la Picardie et le Vermandois depuis le 4 jusqu’au 31 août 1373. En décembre suivant, Charles V assigna 120 livres de rente annuelle à son amé et féal chevalier et conseiller Jean Barreau, maître des requêtes de son hôtel et gouverneur de son bailliage d’Amiens, «lequel Jean Barreau a servi en ceste année (1373) sous nostre très cher frère le duc de Bourgogne à la teste des arbalestriers de Picardie» (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 53, fº 37º). Un espion de Charles V, Guyon Grassin, originaire de Poitiers, entré au service du duc de Lancastre pour surprendre les secrets des Anglais, se fit prendre par les Français assiégés dans le fort de Nesle (Somme, arr. Péronne) (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 42, fº 32). La ville de Roye (Somme, arr. Montdidier), qui avait alors commune, prévôté, siège royal, et qui était le chef-lieu de l’une des châtellenies du bailliage de Vermandois, fut à peu près complètement détruite (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 144, fº 83; JJ 112, nº 353, fº 175 vº et 176). Les Anglais y demeurèrent sept jours et ne purent s’emparer de l’église (_Grandes Chroniques_, VI, 339), qu’un sergent d’armes de Charles V, nommé Jean Charles, avait travaillé à fortifier pendant trois ans et où il sut se maintenir en repoussant les assauts répétés des Anglais. Le roi son maître le récompensa en le nommant, le 6 octobre suivant, capitaine du fort de Roye (Delisle, _Mandements_, p. 507, nº 981).

[274] Thierry de Robersart, dit le Chanoine, seigneur d’Écaillon (Nord, arr. et c. Douai), attiré en Angleterre comme Eustache d’Auberchicourt et tant d’autres chevaliers du Hainaut par la reine Philippa.

[275] Le 9 août 1373, Charles V donna l’ordre au bailli de Vermandois de prendre sans nul retard toutes les mesures que réclamait l’invasion des ennemis dont on était menacé (Varin, _Archives administratives de Reims_, III, 385).

[276] Aisne, arr. Saint-Quentin. On voit par des lettres de rémission datées du 11 mai 1374 que les Anglais passèrent à Ribemont «environ la première semaine du mois de septembre derrenierement passé», après avoir mis le feu aux villages de Moy (Moy-de-l’Aisne, arr. Saint-Quentin) et d’Alaincourt (Aisne, arr. Saint-Quentin, c. Moy), et qu’ils furent poursuivis par Philippe, duc de Bourgogne, Bertrand du Guesclin, Jacques de Werchin, fils du sénéchal de Hainaut, Floridas de Moreuil, Floridas de Cramaille, Gontlart de Moy, fils du seigneur de Moy, chevaliers, et Alemant de Sissy (Aisne, arr. Saint-Quentin, c. Ribemont), écuyer (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 298, fº 159 vº). Il semblerait résulter de la mention faite dans cette pièce de la part prise à la défense du Vermandois par le connétable de France que celui-ci, dont un acte signale la présence à Paris en septembre, sans doute dans les premiers jours de ce mois, ne fit que traverser cette ville et courut rejoindre le duc de Bourgogne et Jean de Vienne, spécialement chargés de harceler les Anglais du duc de Lancastre et de leur donner la chasse. Outre Moy et Alaincourt, quatre autres villages de la même région, Remigny, Vendeuil, Essigny-le-Grand et «Royeglise», furent également la proie des flammes (Delisle, _Mandements de Charles V_, nºs 1092, 1093, p. 565, 566).

[277] Chin fait aujourd’hui partie du royaume de Belgique (prov. Hainaut, arr. Tournai, c. Templeuve) et Bousies du département du Nord (arr. Avesnes, c. Landrecies).

[278] En 1380, Gilles de Chin (_Bibl. Nat., Collect. Clairambault_, reg. 32, p. 2351) et Jean, seigneur de Fosseux (_Ibid._, reg. 49, p. 3649), servaient ès guerres de Picardie.

[279] Aisne, arr. Laon, c. Rozoy-sur-Serre. Ce seigneur de Soize s’appelait Gérard.

[280] Hugues, seigneur de Clary (Nord, arr. Cambrai).

Gilles, seigneur de Chin, capitaine de la garnison de Ribemont[281], apercevant dans un terrain défriché et nouvellement mis en labour un détachement d’une centaine d’hommes d’armes anglais, fait une sortie contre eux et les taille en pièces; jeté deux fois à bas de son cheval dans la mêlée, il est relevé par un de ses bâtards. Les Français vainqueurs rentrent dans Ribemont avec de nombreux prisonniers. Le soir même du jour où ce combat s’était livré, le gros de l’armée anglaise vient camper en vue de Ribemont. Le lendemain matin, les ducs de Lancastre et de Bretagne, sans rien tenter contre cette place, prennent le chemin de Laon. Dès qu’ils ont levé leur camp, quelques-uns des défenseurs de Ribemont qui ont pris part au combat de la veille, notamment Jean de Beuil, Gérard de Lor et le seigneur de Soize, sortent par une des poternes de la place, s’engagent dans un chemin détourné et vont renforcer la garnison de la montagne de Laon. P. 153 à 155, 315.

[281] Tant que les Anglais avaient occupé la Picardie et menacé Amiens, le duc de Bourgogne s’était tenu renfermé dans cette ville. Il en partit le mercredi 17 août pour harceler l’aile droite des Anglais qui avait envahi le Vermandois; ce jour-là, il vint souper et gîter à Montdidier.

Les ducs de Lancastre et de Bretagne se reposent trois jours à Vaux-sous-Laon[282], dans un pays plantureux et où l’on trouve toute espèce de denrées, car on est à l’époque des vendanges, et les habitants des villages, pour se racheter de l’incendie, apportent à l’ennemi bœufs et moutons, barriques de vin et sacs de pain en abondance. Les Anglais n’ont qu’un désir, c’est d’en venir aux mains avec les Français; mais Charles V, qui ne veut point s’exposer aux chances d’une bataille, se contente de faire harceler les envahisseurs par un corps d’armée de cinq ou six cents lances qui les serre de très près et ne leur permet pas de se déployer. Aussi, les trois cents hommes d’armes bretons et français qui tiennent garnison à Laon[283] laissent les Anglais camper tranquillement au-dessous d’eux à Vaux sans faire aucune sortie ni de jour ni de nuit pour les réveiller. Ce que voyant, les ducs et leurs gens s’acheminent vers Soissons[284] en suivant le cours des rivières et en s’avançant toujours à travers les vallées les plus plantureuses. Les quatre cents hommes d’armes français qui ne cessent de surveiller et d’inquiéter les Anglais les serrent[285] parfois de si près que des conversations s’établissent entre les uns et les autres. Dialogue échangé entre Henri de Percy[286], l’un des plus grands barons de l’armée anglaise, et Aimeri, dit le bâtard de Namur, fils de Guillaume, comte de Namur[287], l’un des hommes d’armes à la solde du roi de France. Des deux côtés on épargne d’un commun accord la terre du seigneur de Coucy[288], alors absent de son pays et qui avait voulu rester neutre dans cette guerre à cause de son mariage avec Isabelle, l’une des filles du roi d’Angleterre. P. 155 à 157, 315.

[282] Vaux est un faubourg de la ville de Laon.

[283] Charles avait établi des garnisons non seulement à Laon, mais encore dans les petites places des environs, telles que Crépy-en-Laonnois (Aisne, arr. et c. Laon). Nous lisons dans une lettre de rémission datée de novembre 1373 que, «_environ la derreniere sepmaine du mois d’aoust derrain passée_», Gui, comte de Blois, le protecteur de Froissart, tenait garnison à Crépy, «pour le garder contre nos ennemis qui lors estoient sur le pays» (_Arch. Nat._, JJ 104, nº 373, fº 152).

[284] Les Anglais, dans leur marche de Laon à Soissons, passèrent à Vailly-sur-Aisne (_Grandes Chroniques_, VI, 340). Le 25 août 1373, les élus au Conseil de Châlons écrivirent à leurs bons amis de Troyes qu’ils avaient appris, grâce à des nouvelles reçues de Reims, que l’avant-garde des Anglais, après avoir passé l’Oise, développait ses lignes et lançait ses coureurs dans toute la région comprise entre Pont-l’Évêque (Oise, arr. Compiègne, c. Noyon) et Vailly (Aisne, arr. Soissons), se préparant à traverser l’Aisne pour continuer sa marche dans la direction de Reims et de Châlons (_Arch. mun. de Troyes_, série AA, 58e carton, 3e liasse; Boutiot, Hist. de Troyes, II, 235). Mon très savant confrère, M. d’Arbois de Jubainville, a publié pour la première fois les deux lettres des habitants de Reims et de Châlons (_Voyage paléographique dans le département de l’Aube_, Troyes, 1855, p. 148 et 151). Le duc de Bourgogne, qui continuait de surveiller l’aile droite anglaise, se tint à Compiègne du jeudi 18 au samedi 20 août.

[285] Parti de Compiègne le 20 au matin, le duc de Bourgogne vint souper et gîter à Ambleny (Aisne, arr. Soissons, c. Vic-sur-Aisne), le dimanche 21 et se tint à Soissons depuis le lundi 22 août jusqu’au vendredi 9 septembre (_Itinéraire de Philippe le Hardi_, par M. Ernest Petit.)

[286] Henri, fils de Henri de Percy et de Marie de Lancastre, marié successivement à Marguerite Nevill et à Mathilde de Lucy, maréchal d’Angleterre en 1376, fut créé comte de Northumberland par Richard III en 1377. Il était le frère aîné de Thomas de Percy, sénéchal de Poitou, fait prisonnier à Soubise en 1372, et fut le père de Henri, surnommé Hotspur, immortalisé par Shakspeare, mort en 1403; le comte de Northumberland survécut quatre ans à son fils.

[287] Guillaume, comte de Namur, quatrième fils de Jean Ier et de Marie d’Artois, dont Robert de Namur, seigneur de Beaufort, l’un des protecteurs de Froissart, n’était que le sixième fils, touchait une pension de 1000 livres de rente annuelle sur le trésor du roi à Paris.

[288] Enguerrand VII, seigneur de Coucy, servait alors en Italie à la solde du pape Grégoire XI.

Dans une escamourche qui a pour théâtre le village d’Oulchy[289], dans la marche de Soissons, cent vingt hommes d’armes français commandés par Jean de Vienne, Jean de Beuil[290] et Robert de Béthune, vicomte de Meaux, surprennent à la pointe du jour les sentinelles de l’armée anglaise, et Gautier Hewet, l’un des plus illustres vétérans de cette armée, se fait tuer en s’efforçant, quoiqu’il fût à moitié désarmé, de repousser une attaque aussi inopinée. Les Français vainqueurs dans cette rencontre ramènent dans leur camp un certain nombre de prisonniers, tandis que les Anglais, affligés de la perte d’un de leurs plus vaillants chevaliers, se mettent en marche dans la direction de Reims en suivant le cours de la Marne. P. 157, 158, 315, 316.

[289] Oulchy-le-Château, Aisne, arr. Soissons, sur la route et à peu près à moitié chemin de cette ville à Château-Thierry.

[290] Dans le courant du mois de septembre, et sans doute dans les premiers jours de ce mois, Louis, duc d’Anjou, qui était de passage à Blois et qui arrivait du Périgord où il se trouvait encore à Limeuil (Dordogne, arr. Bergerac, c. Saint-Alvère) le 30 août précédent, donna des ordres à Pierre Scatisse, trésorier de France à Toulouse, pour le payement de la solde d’un corps d’armée, composé de 2000 hommes d’armes et de 500 arbalétriers, qu’il amenait du Languedoc à marches forcées au secours du roi de France son frère contre le duc de Lancastre (D. Vaissete, _Hist. de Languedoc_, IV, 352). Jean de Beuil, sénéchal de Beaucaire et de Nîmes, devait être l’un des principaux chefs de ces troupes de renfort. Aussi n’est-il pas sans intérêt de remarquer le rôle prêté ici par Froissart à ce chevalier, parce qu’il y a là un indice que le corps auxiliaire amené par le duc d’Anjou venait d’entrer en ligne et de se joindre aux gens d’armes du duc de Bourgogne pour harceler les Anglais et leur donner la chasse. L’affaire d’Oulchy eut lieu le vendredi 9 septembre, au matin. Sans parler de Gautier ou Walter Hewet tué les armes à la main, les Anglais ainsi surpris, qui formaient un petit détachement de 50 lances et de 20 archers, laissèrent entre les mains des vainqueurs 10 chevaliers de grand état et 24 écuyers (_Grandes Chroniques_, VI, 340). Ce beau fait d’armes ne contribua pas médiocrement à la haute fortune de Jean de Vienne, qui fut pourvu le 27 décembre suivant de la charge d’amiral de France, dont Aimeri, vicomte de Narbonne, avait été investi pendant quatre ans depuis le 28 décembre 1369 (_Jean de Vienne, amiral de France_, par le marquis Terrier de Loray, Paris, 1878, p. 65).

Pendant ce temps, Louis, duc d’Anjou, et Bertrand du Guesclin, connétable de France, se tiennent devant le château de Derval[291], et somment à plusieurs reprises Robert Knolles de leur rendre ce château conformément au traité de capitulation conclu avec les frères Browe, lieutenants du dit Robert et naguère capitaines de la dite place. Knolles refuse obstinément d’obtempérer à ces sommations; il prétend que les frères Browe ont agi sans son autorisation et qu’en conséquence l’arrangement dont ils ont pris l’initiative doit être considéré comme nul et non avenu. Irrité de ces refus, le duc d’Anjou menace de mettre à mort les quatre otages livrés par les Browe en garantie de l’accomplissement des engagements stipulés dans le traité de capitulation[292]. Robert Knolles répond que, dans ce cas, il fera périr un égal nombre de chevaliers français qui sont ses prisonniers. Le duc d’Anjou est tellement exaspéré par cette réponse, qu’il se décide à mettre sa menace à exécution. Il fait amener les quatre otages de Derval, deux chevaliers et deux écuyers, et les fait mettre à mort séance tenante. Robert Knolles, qui a vu l’exécution de ces otages des fenêtres de son château, donne aussitôt l’ordre d’attacher au sommet et à l’extérieur des remparts une longue table; puis, il fait amener successivement sur cette table trois chevaliers et un écuyer, ses prisonniers, dont il avait refusé dix mille francs, et là un bourreau, après leur avoir tranché la tête, précipite ces cadavres mutilés et ces têtes coupées au fond des fossés de Derval. P. 138 à 160, 316.

[291] Au moment du combat d’Oulchy, livré, comme on l’a vu ci-dessus, le 9 septembre, ni Du Guesclin ni le duc d’Anjou ne se tenaient devant le château de Derval. Arrivé à Paris depuis une dizaine de jours, puisque ses deux maréchaux, Jean de Beaumanoir et Robert de Guitté, avaient passé une revue à Saint-Cloud le 1er août précédent (Dom Morice, _Preuves_, II, col. 64, 65), le connétable de France a daté de Paris, _au mois de septembre_, des lettres de grâce ou de rémission qu’il octroya à un écuyer du comté de Longueville nommé Wautier du Mesnil, au sujet d’un homicide dont cet écuyer s’était rendu coupable (_Arch. Nat._, JJ 104, nº 310, fº 129). D’ailleurs un acte, postérieur à l’événement de moins d’une année, nous montre Bertrand guerroyant contre les Anglais dans le Vermandois dès la première semaine de septembre (Voy. plus haut, p. LXXXVIII, note 4, et p. LXXXIX). Quant au duc d’Anjou, qui venait d’arriver précipitamment du Languedoc par le Périgord, il ne se dirigea, selon toute apparence, vers l’Anjou et la Bretagne qu’après avoir touché barre à Paris, où il prit les instructions du roi de France son frère, auquel il amenait les importants renforts dont il a été question plus haut. Comme le raconte Froissart, il dut aller ensuite devant le château de Derval, mais il n’y alla que pour prendre possession de cette place dont la reddition devait avoir lieu, aux termes du traité de capitulation, le 29 septembre seulement (Voy. la note suivante).

[292] Un mandement de Charles V en date du 8 octobre 1373 établit que la reddition du château de Derval avait été fixée par le traité de capitulation au 29 septembre précédent ou à la Saint-Michel, et que Bureau, seigneur de la Rivière, premier chambellan du roi de France, avait été chargé de faire escorte au duc d’Anjou, avec une nombreuse compagnie de gens d’armes, de Blois à Derval, «pour l’accompagner à tenir _certaine journée que monseigneur de Cliçon avoit emprinse d’estre devant le chastel de Derval à ceste Saint Michel dernière passée, à laquelle journée ceux qui le tenoient le devoient rendre au roy_.» (Delisle, _Mandements de Charles V_, nº 984, p. 510). Les sanglantes exécutions dont parle Froissart eurent lieu sans doute, soit le soir du jour fixé pour la reddition, soit plutôt le lendemain, c’est-à-dire le 30 septembre 1373.

Aussitôt après ces cruelles exécutions, le duc d’Anjou et le connétable, informés que les ducs de Lancastre et de Bretagne ont envahi le royaume et sont déjà arrivés sur les bords de la Marne, lèvent le siège de Derval pour se rendre en toute hâte à Paris auprès du roi de France. Là, Charles V réunit en Conseil[293] ses trois frères, les ducs d’Anjou, de Berry et de Bourgogne, Bertrand du Guesclin son connétable et Olivier, seigneur de Clisson, qu’il a mandé tout exprès, pour inviter chacun à dire son avis sur la manière dont il convient de combattre les Anglais, car il y a des barons, des chevaliers et aussi des bonnes villes qui murmurent de ce que l’on reste sur la défensive et qui prétendent que c’est une honte pour la noblesse de France de laisser ainsi les Anglais traverser le royaume tout à leur aise, sans marcher à leur rencontre et leur tenir tête. P. 160, 161, 316.

[293] La mention de la présence à cette mémorable séance du duc d’Anjou, de Du Guesclin et de Clisson, ainsi que du rôle prépondérant qu’y jouèrent ces trois grands personnages, nous permet d’en déterminer la date au moins approximative. Elle ne put avoir lieu que dans le courant du mois de septembre, puisque aucun des trois orateurs qui y prirent la parole n’était arrivé à Paris avant cette date (Voy. ci-dessus, p. LXXXV, note 2, et p. XCII, note 2), et vraisemblablement vers la fin de la première quinzaine de ce mois, puisque, d’une part, Clisson rejoignit le corps d’armée du duc de Bourgogne à Sézanne le 13 septembre (Voy. p. LXXXV, note 2), et que, d’autre part, le duc d’Anjou ne put guère partir de Paris beaucoup après cette date pour se trouver devant Derval à la Saint-Michel (Voy. p. XCII, note 2, et p. XCIII). Nous inclinerions à fixer au 10 septembre la tenue de ce grand Conseil de guerre, précisément au lendemain de l’affaire d’Oulchy, dont l’heureuse issue venait de relever le crédit des partisans d’une offensive plus énergique. La présence de Du Guesclin et de Clisson à Paris, à la date que nous indiquons, est d’autant plus probable que cette même journée du 10 septembre 1373 fut marquée par les faveurs dont Charles V gratifia un certain nombre de chevaliers ou écuyers bretons, tels que Guillaume, seigneur de Penhoet (Hay du Chastelet, p. 383), Sevestre Campson, capitaine de Morlaix (_Arch. Nat._, J 621, nº 82), Maurice de Plusquellec (_Ibid._, nº 79{2}), Hervé de Saint-Gouëno (Ibid., nº 79{3}), enfin Olivier le Moine (_Ibid._, nº 79).--Quant aux ducs de Bourgogne et de Berry, dont Froissart mentionne également la présence, sans indiquer du reste l’avis qu’ils n’auraient certainement pas manqué d’émettre s’ils avaient réellement assisté à ce grand Conseil, ils étaient absents de Paris l’un et l’autre et ne purent par conséquent être consultés, du moins de vive voix. Quoi qu’il en soit, ce que dit Froissart de l’intimité qui s’établit dès lors entre le duc d’Anjou et Du Guesclin est confirmé par les faits. Le 28 octobre suivant, le jour même où Louis, duc d’Anjou, qui regagnait son gouvernement de Languedoc par Avignon, était de passage à Gien sur Loire (D. Vaissete, _Hist. de Languedoc_, Toulouse, 1885, X, 1495), Charles V, inspiré sans doute par son connétable, institua l’aîné de ses frères son lieutenant général dans tout le duché de Bretagne (Hay du Chastelet, _Hist. de B. du Guesclin_, p. 453).

Du Guesclin, invité à parler le premier, conseille de ne livrer bataille aux Anglais que si l’on a sur eux l’avantage du nombre et de la position, et appelle en témoignage son compagnon d’armes le seigneur de Clisson, qui a été nourri dès l’enfance et a fait ses premières armes avec les envahisseurs. Celui-ci approuve le conseil du connétable et dit que, sans offrir le combat aux Anglais dont l’audace naturelle est encore accrue par une longue série de victoires, il faut se tenir prêt à profiter de toutes les fautes qu’ils pourront commettre; ce système de temporisation a trop bien réussi depuis un certain nombre d’années pour que l’on ne continue pas de le suivre. Charles V déclare se ranger à ces avis et veut désormais confier à Du Guesclin et à Clisson la défense de son royaume. Le duc d’Anjou donne son assentiment à cette résolution du roi et ajoute qu’il compte bien, avec l’aide de ces deux capitaines, expulser à bref délai les Anglais de l’Aquitaine et de la Haute Gascogne. Après ce conseil, Du Guesclin et Clisson, ayant réuni un corps d’armée de cinq cents lances, se dirigent vers Troyes à la poursuite des Anglais. Les deux ducs de Lancastre et de Bretagne venaient de passer devant Épernay[294] et Vertus[295], non sans avoir rançonné et fourragé tout le pays situé aux environs de ces deux villes, ainsi que la belle et riche vallée de la Marne; puis ils contournent Châlons[296] en Champagne, mais sans s’en approcher de trop près, et prennent le chemin de Troyes. Au moment où ils arrivent sous les murs de cette cité, Du Guesclin, Clisson, les ducs de Bourgogne et de Bourbon sont déjà venus renforcer la garnison de cette place[297], dont l’effectif ne compte pas moins de douze cents lances. P. 161 à 164, 316.

[294] Des lettres de rémission, datées de novembre 1373, mentionnent le passage du duc de Lancastre et en particulier du connétable de son armée Édouard Spencer à Damery-sur-Marne (Marne, arr. et c. Épernay), où les deux ménestrels du dit connétable, originaires de la châtellenie d’Ypres, s’enfuirent en déserteurs du camp anglais avec leur valet (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 68, fº 44).

[295] Marne, arr. Châlons-sur-Marne. Eustache des Champs, dit Morel, a décrit dans quelques-unes de ses poésies les ravages commis par les Anglais aux environs de Vertus, d’où il était originaire.

[296] Le 18 octobre 1373, quelques-uns des hommes d’armes préposés à la défense de la Champagne, Béraud, comte dauphin d’Auvergne, Hugues de Melun, seigneur d’Antoing, Louis, seigneur de Sully et de Grez, Jacques Win, dit le Poursuivant d’Amours, furent passés en revue à Melun (La Roque, _Hist. de la maison d’Harcourt_, IV, 1452). Dès le 1er de ce mois, Jean, vicomte de Melun, comte de Tancarville, était à Pont-sur-Yonne (Yonne, arr. Sens) avec 50 hommes d’armes (_Ibid._, 1431, 1432). C’est à ce dernier grand seigneur que Charles V donna en 1379, à titre viager, le château de Beaufort (auj. Montmorency, Aube, arr. Arcis-sur-Aube, c. Chavanges), confisqué sur Jean, duc de Lancastre, qui le tenait du chef de sa femme (_Arch. de la Côte-d’Or_, série B, carton 3112).

[297] De Sézanne, qu’il quitta pendant la nuit du mardi 13, le duc de Bourgogne vint dîner et camper à Saint-Just (Saint-Just-Sauvage, Marne, arr. Épernay, c. Anglure) et, pressé de couvrir Troyes devenu l’objectif de l’ennemi, fit une telle diligence qu’il arriva dans la capitale de la Champagne le jeudi soir 15 septembre. Il y resta onze jours du jeudi 15 au lundi 26; le mardi 20, il alla coucher à Juilly (Côte-d’Or, arr. et c. Semur), où la duchesse de Bourgogne vint à sa rencontre; mais il était de retour à Troyes dès le lendemain. Cette excursion matrimoniale du duc de Bourgogne nous est un indice que les Anglais passèrent devant Troyes, selon toute apparence, entre le mercredi 21 et le lundi 26 septembre. Cf. _Revue de Champagne et Brie_, VI, 1879, p. 58.

Bertrand du Guesclin rend au roi de Castille la terre de Soria, rapportant bien dix mille francs de revenu annuel, dont il avait été gratifié en récompense de ses services, et le roi de Castille donne en échange au connétable de France Jean, comte de Pembroke, fait prisonnier par les Espagnols dans le combat naval livré devant la Rochelle[298]. Le comte s’engage à payer à Bertrand, par les mains des Lombards de Bruges, une rançon de cent vingt mille francs[299]; et cette somme ne doit être versée que le jour où le prisonnier aurait été reconduit sain et sauf à Calais. Or, il arrive que le comte de Pembroke, au moment où il se rend d’Espagne dans cette ville en traversant la France à la faveur d’un sauf-conduit délivré par le connétable, est pris de maladie et meurt à Arras, et Du Guesclin perd ainsi tout à la fois son prisonnier et sa rançon[300]. Olivier de Mauny, neveu du connétable, gratifié naguère par le roi de Castille de la terre d’Agreda, d’un revenu annuel de quatre mille francs, échange aussi cette terre contre un autre prisonnier de D. Enrique nommé Guichard d’Angle[301], et pour obtenir la mise en liberté de ce chevalier ainsi que de Guillaume, neveu de Guichard, Édouard III consent à rendre le seigneur de Roye[302], qu’il garde comme otage en Angleterre. Ces deux échanges ont été la condition mise au mariage d’Olivier de Mauny[303] avec la fille du seigneur de Roye, qui doit hériter après la mort de son vieux père d’une fortune évaluée à trois mille francs de revenu annuel. Guichard d’Angle, admis au nombre des conseillers d’Édouard III, mande à sa femme et à ses enfants de venir le rejoindre en Angleterre, où il s’établit définitivement, et déclare renoncer à la possession de tous les fiefs qu’il tient en Poitou du duc de Berry, auquel il adresse des remerciements pour avoir daigné laisser en paix sa femme et ses enfants pendant son absence. P. 164 à 166, 316.

[298] Jean de Hastings, comte de Pembroke, nommé lieutenant du roi d’Angleterre en la principauté d’Aquitaine le 20 avril 1372, avait été battu et fait prisonnier par la flotte de Castille à la bataille navale livrée devant la Rochelle le 23 juin suivant (Voy. plus haut, p. XXIII à XXVII).

[299] Aux termes de «l’endenture» faite le 11 janvier 1375 (n. st.) entre Du Guesclin et le comte de Pembroke, le chiffre de la rançon s’élevait, non à 120 000, comme le dit Froissart, mais à 130 000 francs d’or du coin de France, payables: 50 000 francs avant la Purification ou le 2 février suivant, 10 000 francs six semaines après la rentrée du comte en Angleterre, et 70 000 en obligations munies des sceaux de cinq comtes et de cinq chevaliers anglais, lesquelles obligations seraient remboursables 35 000 francs à Noël ou le 25 décembre 1375, 35 000 francs le 24 juin ou à la Saint-Jean-Baptiste 1376. Il était convenu en outre que Jean de Hastings se pourrait armer et faire tout ce qui appartient à bon et loyal chevalier, aussitôt qu’il aurait payé les 10 000 francs pour lesquels il s’était personnellement obligé. A l’échéance du 2 février 1375, le comte de Pembroke n’ayant pu réunir tout l’argent dont il avait besoin pour faire son premier payement, Du Guesclin consentit d’autant plus facilement à accorder un délai à son prisonnier que l’évêque de Bayeux et le comte de Saarbruck furent bientôt appelés à se rendre à Bruges pour sceller chez un marchand lucquois nommé Fortiguerra le sac où l’on avait mis en dépôt, non seulement 23 135 nobles et demi et 2 gros valant 50 000 francs, mais encore deux obligations représentant une somme de 70 000 francs et revêtues de la garantie des cinq comtes et des cinq chevaliers anglais désignés dans l’endenture. Le comte de Pembroke était mort sur ces entrefaites, le lundi 16 avril 1375; et les gens du connétable avaient eu beau faire diligence, le malheureux prisonnier avait rendu le dernier soupir à Moreuil en Picardie (Somme, arr. Montdidier), et non à Arras, suivant la version de Froissart, avant d’avoir touché une terre anglaise. Sur l’ordre du duc de Lancastre, qui savait que le roi son père avait fait l’avance des sommes déposées chez Fortiguerra, la garnison anglaise de Guines avait refusé de prendre livraison d’un cadavre qui aurait coûté si cher, de telle sorte que les restes du comte auraient pu être abandonnés sur la voie publique si on ne les eût pas recueillis par pitié dans une abbaye située à deux lieues de Calais. Aussitôt qu’il fut informé du décès de son gendre, Édouard III n’eut rien de plus pressé que de se faire restituer par les échevins de Bruges ou plutôt de faire restituer à son fils le duc de Lancastre les sommes mises en dépôt chez Fortiguerra. Ce fut alors que le Breton Yves de Kerambars, procureur de Bertrand du Guesclin, adressa à ces mêmes échevins de Bruges, à l’appui des réclamations du connétable, un long mémoire conservé aux Archives Nationales dans un des registres du Trésor des Chartes (J 381, nº 16), mémoire dont M. Kervyn de Lettenhove a publié le texte en 1874 (_Œuvres de Froissart_, XVIII, 511-543). Le 20 juillet 1375, Charles V, prenant en considération l’appel interjeté par Du Guesclin contre la décision des échevins, fit ajourner ces derniers devant le Parlement de Paris. Les magistrats de Bruges n’ayant point comparu, furent condamnés par défaut, et le profit de ce défaut fut adjugé au connétable. Ce profit, purement de style, fut la seule satisfaction que Bertrand parvint à obtenir, quoique le procès en revendication qu’il avait intenté ait continué de figurer sur les rôles du Parlement pendant les années 1376 et 1377. La somme de 120 000 francs, chiffre de la rançon imposée par D. Enrique de Trastamar, roi de Castille, au comte de Pembroke, son prisonnier, avait été accepté par Du Guesclin en déduction du montant du produit de la vente de son duché de Molina et de son comté de Soria, rachetés par le dit roi de Castille. Comme le connétable n’avait fait cette vente que pour rester au service de Charles V, ce prince éprouva le besoin de dédommager, au moins dans une certaine mesure, son fidèle et loyal serviteur, auquel il donna, par acte daté de Paris, le lundi 30 mars 1377, une somme de 50 000 francs, exigible à raison de 5000 francs par mois jusqu’à parfait payement, en retour de quoi Bertrand lui transporta le 27 novembre suivant tout le droit qu’il pouvait avoir contre les échevins de Bruges (Hay du Chastelet, _Hist. de B. du Guesclin_, p. 454, 456, 457).

[300] Jean de Hastings, comte de Pembroke, mourut à Moreuil le 16 avril 1375, et Du Guesclin fit de vains efforts, dans le cours des années 1375 et 1376, pour se faire payer la rançon de son prisonnier. Froissart connaissait tous ces faits lorsqu’il en a intercalé la mention dans son récit de l’expédition du duc de Lancastre en France pendant la seconde moitié de 1373. Par conséquent, la rédaction de cette dernière partie de son premier livre ne peut être antérieure à la fin de 1376 ou au commencement de 1377. La mention de la mort d’Édouard Spencer, décédé au mois de novembre 1375, que l’on trouvera un peu plus loin, vient encore confirmer l’exactitude de cette conclusion (Voy. p. CIII, note 2).

[301] Guichard d’Angle, maréchal d’Aquitaine, avait été fait prisonnier ainsi que le comte de Pembroke dans la bataille navale livrée devant la Rochelle le 23 juin 1372 (Voy. plus haut, p. XXVI, XXVII).

[302] Mathieu, seigneur de Roye et de Germigny, envoyé comme otage en Angleterre après le traité de Brétigny, n’avait pas encore recouvré sa liberté à la date du 5 novembre 1371 (Rymer, III, 928). Au mois d’octobre 1368, Charles V, voulant dédommager ce chevalier d’une captivité aussi longue et aussi onéreuse, avait fondé à Germigny (Marne, arr. Reims, c. Ville-en-Tardenois) une foire annuelle qui se tenait depuis la veille de Saint-Simon et Saint-Jude jusqu’au deuxième jour après la dite fête (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 165).

[303] Ce ne fut pas Olivier de Mauny, ce fut Alain de Mauny, neveu à la mode de Bretagne de Du Guesclin, qui épousa en 1374 Marie de Roye, fille unique de Mathieu, seigneur de Roye, et de Iolande de Hangest (P. Anselme, _Hist. généal. de la maison de France_, VIII, 9, 10).

Sur ces entrefaites, le pape Grégoire XI envoie d’Avignon à Paris deux légats, l’archevêque de Ravenne et l’évêque de Carpentras, pour traiter de la paix entre les rois de France et d’Angleterre. Charles V et le duc d’Anjou invitent ces légats à se rendre à Troyes pour entamer des pourparlers, d’une part, avec le connétable et le seigneur de Clisson, d’autre part, avec les ducs de Lancastre et de Bretagne. Ces derniers viennent camper devant Troyes[304] trois jours après l’arrivée des deux légats dans cette ville. Les deux maréchaux de l’armée anglaise escarmouchent jusqu’aux barrières, tandis que le connétable, Édouard Spencer, fait merveille d’armes à la porte de Bourgogne[305]. Pendant ces escarmouches, les deux légats se rendent aux tentes des ducs de Lancastre et de Bretagne, auxquels ils exposent l’objet de leur mission. Les ducs font à ces légats un accueil courtois, mais il leur est absolument interdit de s’immiscer dans des négociations de ce genre. P. 166 à 168, 316.

[304] Les Anglais arrivèrent sans doute devant Troyes, comme nous l’avons dit plus haut, du 21 au 26 septembre. Un peu avant le 29 de ce mois, on les signalait portant des enseignes ou croix de drap rouge et des sachets pleins de soufre à Brienne et à Dienville (Aube, arr. Bar-sur-Aube, c. Brienne), dont les habitants étaient réduits à se cacher dans les bois (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 31, fº 24 vº). Ils passèrent la Seine à Gyé (Gyé-sur-Seine, Aube, arr. Bar-sur-Seine, c. Mussy-sur-Seine, au sud-est et en amont de Troyes), se dirigeant d’abord vers Sens. Il semble résulter de la narration de Cabaret d’Orville que l’un des corps de l’armée anglaise, sans doute l’aile droite, franchit l’Aube près de Plancy (Aube, arr. Arcis, c. Méry-sur-Seine), où plusieurs des hommes d’armes de l’entourage du duc de Bourbon tuèrent sept Anglais devant la _Barrière amoureuse_ et taillèrent en pièces un détachement d’éclaireurs de l’avant-garde ennemie, en effectuant leur retour de Plancy à Troyes (_La chron. du bon duc Loys de Bourbon_, p. 50-52). D’après ce même chroniqueur, deux mille hommes d’armes renfermés dans Troyes opérèrent, sous les ordres de Louis, duc de Bourbon, et d’Olivier, seigneur de Clisson, une sortie où l’on tua 100 ennemis et où furent faits 120 prisonniers, notamment Jean Burleigh (_Ibid._, p. 53).

[305] Une lettre datée de Paris le 12 octobre 1373 et adressée par Pierre de Villiers-Herbisse (Aube, arr. et c. Arcis), confesseur de Charles V, évêque de Nevers, et par le célèbre avocat Jean des Marès, conseiller du roi, aux habitants de Troyes, mentionne «les grans dommages que les diz habitans et tout le pais de environ ont euz ou fait de la guerre» (D’Arbois, _Voyage paléographique_, p. 151, 152). Les faubourgs de la capitale de la Champagne eurent beaucoup à souffrir et, le 19 avril 1374, Charles V amortit 50 livres tournois de rente annuelle en faveur de la maison des Chartreux lez Troyes: «cum vix poterit dicta domus reparari, propter dampna et nonnulla gravamina per gentes nostras armorum in bonis suis illata, _dum dux Lancastrie, inimicus noster, cum suo exercitu per partes Campanie transitum faceret_» (_Arch. Nat._, JJ 106, nº 397, fº 205 vº).

Il est, en effet, d’usage en Angleterre que les chefs d’une expédition, surtout lorsque cette expédition doit avoir lieu en France, prêtent serment: 1º de ne mettre bas les armes qu’après avoir achevé ce qu’ils ont entrepris; 2º de garder un secret inviolable sur leurs projets; 3º d’observer une discipline rigoureuse et de ne jamais laisser la désunion ni la révolte se mettre dans les rangs de leurs soldats. Les ducs de Lancastre et de Bretagne n’ont donc point qualité pour répondre aux propositions des légats ni même pour accorder une trêve ou une abstinence de guerre quelconque. Aussi continuent-ils, nonobstant les démarches de ces légats, de mettre le feu aux maisons isolées, aux villages et aux petits forts, de rançonner les habitants du plat pays et les abbayes[306]. Ils ne cessent pas non plus un seul instant de chevaucher en ordre de bataille. D’un autre côté, mille lances d’élite commandées par Du Guesclin, Clisson, les vicomtes de Rohan et de Meaux poursuivent les envahisseurs l’épée dans les reins et les serrent de si près qu’ils n’osent développer leurs lignes, car les Français se tiennent à portée et en mesure de profiter de la première occasion favorable qui s’offrira pour l’attaque. P. 168 à 170, 316, 317.

[306] Vers la fin de septembre 1373, le bailli du pays d’Auxois pour le duc de Bourgogne ordonna de faire rentrer les vivres dans les châteaux et d’enlever les fers des moulins par crainte des Anglais dont on signalait la présence à Pothières (Côte-d’Or, arr. et c. Châtillon-sur-Seine), à Pontaubert (Yonne, arr. et c. Avallon) et à Vaux (Arch. de la Côte-d’Or, B 2760; _Invent._, 305). A cette même date, pendant la saison des vendanges, Bertrand du Guesclin et Philippe, duc de Bourgogne, donnèrent la chasse à l’un des détachements de l’armée du duc de Lancastre qui s’était avancé dans la direction de Joigny et de Sens, comme on le voit par une lettre de rémission octroyée en décembre 1373 à Jean Tenrieau, de Brion près de Joigny, où il est fait mention de «aucuns pillars suivans, _environ vendanges derrain passées_, les routes des gens d’armes _en la compaignie_ de notre très cher et très amé frère _le duc de Bourgoigne_ et de nostre amé et feal _connestable estans ou pais de Bourgoigne_ pour contrester à l’entreprise de nos ennemis.» (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 95, fº 59). D’après Cabaret d’Orville, les Anglais se seraient avancés dans cette direction jusqu’aux faubourgs de Sens, où Olivier, seigneur de Clisson, les aurait fait tomber dans une embuscade, en aurait tué 600 et leur aurait ainsi infligé le plus grave échec de toute l’expédition (_La chronique du bon duc Loys de Bourbon_, p. 54, 55). Ce fut peut-être cet échec qui détermina le duc de Lancastre à rebrousser chemin, à remonter le cours de la Loire jusqu’à Marcigny pour gagner Bordeaux en traversant l’Auvergne et le Limousin. Voici, d’après l’_Itinéraire de Philippe le Hardi_, dressé par M. Petit, la route que suivit le duc de Bourgogne depuis Troyes jusqu’en Auvergne; comme le duc poursuivait Lancastre, cet itinéraire nous indique avec quelques jours seulement de retard la marche et les étapes successives des Anglais eux-mêmes. Le mardi 27 septembre, Philippe le Hardi, qui venait de quitter Troyes, dîna à Villemaur (Aube, arr. Troyes, c. Estissac) et coucha à Joigny; le lendemain 28, il alla dîner à Villemer (Yonne, arr. Joigny, c. Aillant), soupa et coucha à Auxerre, où il passa les deux derniers jours du mois de septembre. Il passa le 2 octobre à Druyes (Yonne, arr. Auxerre, c. Courson), le 3 à Varzy (Nièvre, arr. Clamecy), du 4 au 6 à Prémery (Nièvre, arr. Cosne), du 7 au 9 à Decize (Nièvre, arr. Nevers); le 10, il fut réduit à coucher en rase campagne; il passa le 11 et 12 octobre à Roanne, dans le comté de Forez, quelques jours après que les Anglais avaient effectué le passage de la Loire à Marcigny, un peu en aval de Roanne; le 13, il alla coucher à Saint-Haon (Loire, arr. Roanne), le 14 à Cusset (Allier, arr. La Palisse), le 18 à Saint-Pourçain (Allier, arr. Gannat). Arrivé le dimanche 19 octobre à Souvigny (Allier, arr. Moulins), il y passa quatre jours dans la magnifique résidence du duc de Bourbon, frère de sa belle-sœur la reine de France. Revenu le 24 à Saint-Pourçain, il y prolongea son séjour jusqu’au dimanche 30 et n’arriva que le lundi 31 dernier jour d’octobre à Aigueperse, en Auvergne.

C’est ainsi que les ducs de Lancastre et de Bretagne traversent la France de part en part, offrant toujours la bataille, sans jamais trouver à qui parler. Les Français qui les poursuivent en les harcelant, tantôt sur leur aile droite, tantôt sur leur aile gauche, suivant la direction du cours des rivières, se logent presque tous les soirs à leur aise dans des forteresses ou de bonnes villes, tandis que les Anglais sont réduits à planter leurs tentes en rase campagne, où ils souffrent de la disette de vivres et, quand l’hiver est arrivé, de la rigueur du froid; ils ont en outre à traverser des pays très pauvres tels que l’Auvergne[307], le Limousin[308], le Rouergue[309], l’Agenais, où les plus grands seigneurs sont parfois cinq ou six jours sans manger de pain, car vers la fin de leur chevauchée ils n’ont pas moins de trois mille lances à leur poursuite et n’osent fourrager les uns sans les autres. C’est dans ces conditions défavorables qu’ils franchissent la Loire, l’Allier, la Dordogne, la Garonne ainsi que plusieurs autres grosses rivières qui descendent des montagnes d’Auvergne. Aussi, c’est à peine s’ils ont conservé le tiers de leur charroi lorsqu’ils arrivent à Bordeaux; ils ont laissé le reste en route, soit faute de chevaux pour le traîner, soit parce que l’on n’a pu le transporter à travers les défilés des montagnes. Comme ils ne rentrent à Bordeaux qu’après Noël[310], c’est-à-dire en plein hiver, plusieurs gentilshommes succombent en chemin à l’excès du froid ou des privations, et d’autres, tels que le connétable Édouard Spencer[311], y contractent le germe du mal qui doit les emporter plus tard. P. 170, 171.

[307] Arrivé à Aigueperse (Puy-de-Dôme, arr. Riom) le 31 octobre, le duc de Bourgogne passa les deux premiers jours de novembre dans cette localité, située sur le bord de l’ancienne voie romaine qui, contournant le massif du Puy de Dôme, conduisait de temps immémorial par la vallée de la Dordogne en Limousin et en Périgord. D’Aigueperse, Philippe le Hardi se rendit à Riom, où il passa également deux jours, le jeudi 3 et le vendredi 4 novembre. Le samedi 5, il vint souper et coucher à Clermont, où il séjourna jusqu’au mercredi 9. Renonçant à poursuivre plus loin l’armée anglaise, il revint le 10 coucher à Aigueperse, d’où il se dirigea vers Bourges en passant par Montagu en Combraille, Montluçon, Hérisson, Ainay-le-Château et Meillant; le 16, il arriva dans la capitale du Berry, où il fut rejoint le 24 par la duchesse de Bourgogne, qui y tint compagnie à son mari jusqu’au 29, jour où l’on célébra dans la cathédrale de Sens un service solennel pour le repos de l’âme de la reine de Navarre, récemment décédée. Le vendredi 2 décembre suivant, le duc de Bourgogne était à Paris, où il rendit compte au roi son frère de tous les incidents d’une campagne qui durait depuis quatre mois. En novembre 1373, plusieurs lettres de rémission retracent les ravages exercés par les Anglais en Bourgogne, en Nivernais, en Berry et en Auvergne (_Arch. Nat._, JJ 105, nºs 288, 305; JJ 115, nº 104; KK 252, fº 25).

[308] Le Limousin fut la seule province où le duc de Lancastre réussit à s’emparer, pendant le cours de son expédition, de places de quelque importance. Sans parler d’un chevalier nommé Pierre de Maumont, dont Charles V donna les biens à Gui d’Aubusson, en mars 1374, parce que le dit Pierre s’était rallié aux Anglais «pour le temps que le duc de Lanclastre avecques sa compaignie a derrain chevauchié par le pais de Lymozin» (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 204), lequel Pierre de Maumont réussit à obtenir sa grâce dès le mois de juillet suivant (_Ibid._, nº 420), la ville de Tulle se rendit aux envahisseurs, comme on le voit par des lettres de rémission datées du 15 mars 1374 (n. st.), où on lit que «nostre ennemi le duc de Lencastre, comme il passast derrain avecques ses gens par le pais de Lymosin, eust pris la cité de Tuelle» (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 238, fº 131 vº; JJ 108, nº 27, fº 18). Brives la Gaillarde suivit l’exemple de Tulle et ouvrit ses portes aux Anglais que les Français poursuivaient (JJ 105, nº 491, fº 250 vº). Cette dernière ville ne fut reprise que vers la fin du mois de juillet de l’année suivante; Louis, duc de Bourbon, l’emporta d’assaut (JJ 105, nº 578, fº 290; JJ 106, nº 339, fº 179 vº). Ces opérations en Limousin, où Bertrand du Guesclin, du côté des Français, et Bernard de la Sale, du côté des Anglais, nous apparaissent dans les actes comme ayant joué un rôle actif, durent avoir lieu, d’après Cabaret d’Orville, assez bien renseigné sur cette fin de l’expédition du duc de Lancastre, un peu avant Noël ou le 25 décembre (_La chronique du bon duc Loys de Bourbon_, p. 55), en d’autres termes, pendant la seconde quinzaine de novembre et les vingt premiers jours de décembre 1373. Cf. _Bulletin de la Société archéologique de la Corrèze_, t. I (1878-1879), p. 130 et suiv.

[309] Le Rouergue n’était pas sur le chemin du duc de Lancastre, qui devait être pressé de rentrer directement à Bordeaux après avoir fait campagne en Limousin dans une saison déjà rigoureuse. Il est plus probable qu’après la prise de Tulle et de Brives les Anglais continuèrent de suivre la vallée de la Dordogne et se dirigèrent vers le Bordelais en passant par Sarlat, Limeuil, Lalinde et Bergerac. Tel est du reste l’itinéraire que Guillaume de Saint-André fait suivre à Jean de Montfort, duc de Bretagne, qui, s’étant séparé du gros de l’armée anglaise à la suite d’une querelle avec le duc de Lancastre au sujet du payement de la solde des troupes et sans doute aussi au sujet de l’occupation du Limousin sur lequel Montfort élevait des prétentions, avait pris les devants et, accompagné seulement de soixante Bretons fidèles, s’était frayé à part un passage pour gagner Bordeaux (_Le livre du bon duc Jehan de Bretaigne_, vers 2011 à 2361).

[310] Un acte d’Édouard III, daté du 8 janvier 1374, mentionne le retour à Bordeaux, ou du moins en Guyenne, du duc de Lancastre, «par ce que nous fumes certifiez qe nostre très cher fitz Johan, roi de Castille et de Leon, duc de Lancastre, liquel a esté grant piece ovesque pluseurs nobles seignours et grantz et autres gentz d’armes en sa compaignie assemblez en grant host es parties de France, _est de presente en nostre seignourie d’Aquitaigne_» (Delpit, _Documents français en Angleterre_, p. 190). Le duc de Lancastre mit fin à son expédition et rentra à Bordeaux dans les derniers jours de 1373 ou les premiers jours de 1374.

[311] Édouard Spencer, l’un des protecteurs de Froissart, qui avait été chargé dans l’expédition du duc de Lancastre de l’office de connétable de l’armée, ne survécut pas deux ans à cette expédition; il mourut à Cardiff au mois de novembre 1375.