CHAPITRE CI.
_1373, 28 octobre-1374, 8 janvier._ RETOUR DU DUC D’ANJOU A TOULOUSE PAR AVIGNON.--_1373, juin et juillet._ TRAITÉ DE CAPITULATION DE BÉCHEREL. EXPÉDITION DU DUC D’ANJOU EN BIGORRE; REDDITION DE SAINT-SEVER; PRISE DE LOURDES.--_1374, commencement d’avril._ JOURNÉE DE BATAILLE ASSIGNÉE PRÈS DE MOSSAIC ENTRE LES DUCS D’ANJOU ET DE LANCASTRE; DÉFAUT A CE RENDEZ-VOUS DE LANCASTRE, QUI PART DE BORDEAUX ET RETOURNE EN ANGLETERRE.--_21 mai._ EXPIRATION DE LA TRÊVE CONCLUE PAR DU GUESCLIN AVEC LE DUC DE LANCASTRE.--_Juin et juillet._ SOUMISSION DU VICOMTE DE CASTELBON. EXPÉDITION DE DU GUESCLIN ET DU DUC D’ANJOU, D’ABORD DANS LE BAS LANGUEDOC CONTRE LES COMPAGNIES, ENSUITE SUR LES CONFINS DE L’AGENAIS ET DU BORDELAIS CONTRE LES ANGLAIS; SIÈGE ET PRISE DE LA RÉOLE, DE LANGON, DE SAINT-MACAIRE, DE SAINTE-BAZAILLE ET DES PLACES AVOISINANTES.--_2 octobre._ RETOUR DE DU GUESCLIN A PARIS ET DU DUC D’ANJOU A TOULOUSE.--_août et septembre._ SIÈGE DE SAINT-SAUVEUR-LE-VICOMTE; REDDITION DE BÉCHEREL, DONT LA GARNISON VA RENFORCER CELLE DE SAINT-SAUVEUR.--_1375, premiers mois._ DÉFAITE DES FRANÇAIS DANS UNE RENCONTRE ENTRE LIQUES ET TOURNEHEM; CAPTURE DU COMTE DE SAINT-POL, EMMENÉ EN ANGLETERRE.--OUVERTURE DES NÉGOCIATIONS A BRUGES ENTRE LES AMBASSADEURS DE FRANCE ET D’ANGLETERRE.--RETOUR EN FRANCE DU DUC DE BRETAGNE ET DU COMTE DE CAMBRIDGE AVEC UN CORPS D’ARMÉE CONSIDÉRABLE; DÉBARQUEMENT A SAINT-MATHIEU; PRISE DE SAINT-POL DE LÉON; SIÈGE DE SAINT-BRIEUC.--_21 mai._ TRAITÉ DE CAPITULATION DE SAINT-SAUVEUR.--LEVÉE DU SIÈGE DE SAINT-BRIEUC PAR LES ANGLAIS, ET DU SIÈGE DU NOUVEAU FORT PAR LES FRANÇAIS, QUE LES ANGLAIS ACCOURUS DE SAINT-BRIEUC POURSUIVENT JUSQU’A QUIMPERLÉ OÙ ILS LES ASSIÈGENT.--_27 juin._ TRÊVE D’UN AN ENTRE LES ROIS DE FRANCE ET D’ANGLETERRE CONCLUE A BRUGES; LEVÉE DU SIÈGE DE QUIMPERLÉ.--_3 juillet._ REDDITION DE SAINT-SAUVEUR AU ROI DE FRANCE (§§ 749 à 768).
Après cette grande chevauchée, le duc d’Anjou regagne Toulouse[312] en compagnie du connétable de France[313] et donne rendez-vous à ses gens d’armes pour le terme de Pâques de l’année suivante. Les légats du pape continuent de s’entremettre auprès des ducs d’Anjou et de Lancastre pour amener la conclusion d’un traité de paix entre les rois de France et d’Angleterre. Le duc d’Anjou passe tout l’hiver à faire des préparatifs en vue d’une expédition projetée dans la Haute Gascogne, où il veut contraindre tous les possesseurs de fiefs et d’arrière-fiefs à reconnaître la suzeraineté du roi de France dont le comte de Foix prétend que ses hommes ne relèvent en rien non plus que du roi d’Angleterre. P. 171, 172, 317.
[312] Parti de Gien-sur-Loire le 28 octobre 1373 (Voy. plus haut, p. XCIV, note 1), Louis, duc d’Anjou, était à Lyon le 27 novembre, à Roquemaure (Gard, arr. Uzès) du 29 du même mois au 2 décembre, à Avignon du 2 au 12 de ce mois, à Nîmes (où il fêta le jour de Noël dans l’hôtel de Pierre Scatisse, trésorier de France) du 13 décembre au 2 janvier; il partit de Nîmes ce jour-là en compagnie de Pierre Scatisse pour se rendre à Toulouse, où il arriva le dimanche 8 janvier 1374 (Journal de Pierre Scatisse de 1369 à 1374, publié par Ménard, _Histoire de Nismes_, II; Preuves, p. 2-7).
[313] Bertrand du Guesclin n’accompagna point le duc d’Anjou dans ce voyage; il employa les deux derniers mois de 1373 à donner la chasse aux Anglais du duc de Lancastre. Treize jours après l’arrivée du duc à Toulouse, le samedi 21 janvier 1374, Bertrand, devenu veuf par le décès de sa première femme Tiphaine Raguenel, morte peu après le 23 juillet de l’année précédente, se remaria à Rennes à Jeanne de Laval, dame de Tinténiac, fille de Jean de Laval, sire de Châtillon, et d’Isabeau, dame de Tinténiac, de Bécherel et de Romillé (Hay de Chastelet, _Hist. de B. du Guesclin_, p. 250; P. Anselme, _Hist. généal._, VI, 186). Le connétable passa en Bretagne et en basse Normandie, à Pontorson, avec sa jeune femme, la fin de janvier ainsi que les mois de février et de mars, et n’alla rejoindre le duc d’Anjou en Languedoc que dans le courant du mois d’avril. Une quittance d’une somme de 1000 francs qu’il délivra à Étienne de Montmejan, trésorier des guerres du roi de France et du duc d’Anjou, atteste sa présence à Toulouse le 25 avril 1374 (_Bibl. Nat., Pièces Originales_, vol. 1433, dossier DU GUESCLIN).
Peu après Pâques, le duc d’Anjou réunit à Périgueux[314] une armée composée de dix mille hommes d’armes, dont mille étaient des Bretons, et de trente mille fantassins, dont quinze cents étaient des arbalétriers génois. Noms des principaux seigneurs enrôlés dans les rangs de cette armée. Le duc d’Anjou et le connétable de France inaugurent la campagne en mettant le siège devant l’abbaye de Saint-Sever[315]. L’abbé s’empresse de faire sa soumission et de livrer des otages que l’on envoie à Périgueux. Après quinze jours de siège, les Français emportent d’assaut le château de Lourdes[316], et Pierre Arnaud de Béarn, capitaine de cette place pour le comte de Foix, se fait tuer en défendant la forteresse confiée à sa garde. La ville est livrée au pillage et les bonshommes que l’on y trouve sont massacrés ou mis à rançon. P. 172, 174, 317.
[314] Ce corps d’armée, dont Froissart exagère beaucoup l’effectif, ne fut pas formé à Périgueux, mais à Toulouse, et nous possédons les montres des principaux hommes d’armes enrôlés à cette occasion par le duc d’Anjou (D. Vaissete, _Hist. de Languedoc_, Toulouse, 1885, X, col. 1503-1509).
[315] Auj. Saint-Sever-de-Rustau, Hautes-Pyrénées, arr. Tarbes, c. Rabastens, sur l’Arros, à 22 kil. au nord-est de Tarbes. Le cloître de l’abbaye bénédictine de Saint-Sever au diocèse de Tarbes subsistait en partie, quoique à moitié ruiné, il y a quelques années. «Les châteaux du Bigorre, écrivait en 1885 M. A. Molinier, étaient tenus par les Anglais au nom du captal de Buch, celui-ci ayant été gratifié de ce comté par le roi d’Angleterre et son fils le duc d’Aquitaine» (_Hist. de Languedoc_, IX, 843, note 1). Le consciencieux annotateur de dom Vaissete commet ici une petite erreur. Le 27 juin 1369, le prince de Galles avait en effet donné au captal le comté de Bigorre, et cette donation avait été confirmée par Édouard III le 20 avril de l’année suivante (Rymer, III, 890). Mais trois mois après la prise du captal de Buch à Soubise, le 20 novembre 1372, Édouard III avait donné la viguerie de Mauvezin en l’évêché de Tarbes et la terre de Maransin à Roger Bernard de Foix, vicomte de Castelbon et seigneur de Navailles (_Bibl. Nat., Collect. de Bréquigny_, XXX, fºs 134, 136).
[316] Hautes-Pyrénées, arr. Argelès, à 19 kil. au sud-ouest de Tarbes. Quoi qu’en ait dit dom Vaissete, dont le principal annotateur de la nouvelle édition de l’_Histoire générale de Languedoc_, M. A. Molinier, a accepté sur ce point les conclusions (IX, 835, 843, note 1; X, 117), il n’y a point lieu de distinguer deux expéditions du duc d’Anjou contre les places anglo-gasconnes du comté de Bigorre, l’une qui se fit réellement du milieu de juin au 7 juillet 1373, l’autre que l’on aurait recommencée du 14 juin au 8 juillet de l’année suivante. Quant à l’expédition très réelle de 1373, trois actes vidimés dans les registres du Trésor des Chartes l’établissent avec la dernière évidence. Le premier de ces actes par lequel Louis, duc d’Anjou, donne au comte d’Armagnac la viguerie de Goudon en Bigorre (Hautes-Pyrénées, arr. Tarbes, c. Tournay) est daté «en nos tentes devant Mauvoisin», le 20 juin 1373 (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 55, fº 37 vº). Le second acte, par lequel ce même duc gratifie le dit comte d’une autre viguerie du comté de Bigorre, celle de Mauvezin, et aussi de la cité de Capvern, confisquées sur le vicomte de Castelbon rebelle, a été dressé «en nos tentes devant Lourdes», le dernier jour de juin, c’est-à-dire le 30 juin suivant (_Ibid._, nº 73, fº 47). Enfin, la date d’une confirmation faite par le duc d’Anjou d’un acte antérieur est ainsi conçue: «in tentis nostris ante Lourdam, anno Domini millesimo trecentesimo septuagesimo tercio, mense junii» (_Ibid._, JJ 149, nº 296, fº 148 vº). Dès 1867, un érudit du Bigorre, M. Curie-Seimbres, avait assigné sa véritable date à la campagne du duc d’Anjou en Bigorre; malheureusement, il s’est trompé à son tour en faisant assiéger Lourdes, au mois de juin 1373, par Du Guesclin qui guerroyait alors en Bretagne (_Mém. de la Soc. des Hautes-Pyrénées_, année 1867, p. 104, 105). Quoi qu’il en soit, il demeure certain que le siège de Mauvezin, puis de Lourdes, par le duc d’Anjou, pendant la seconde quinzaine de juin 1373, est établi par des actes et ne saurait être contesté, tandis que la prétendue expédition de ce même duc et de Du Guesclin contre Saint-Sever et Lourdes en 1374, soit du 8 juillet au 1er août, soit, comme le suppose M. A. Molinier, du 14 juin au 8 juillet, est en contradiction avec des documents authentiques, au moins en ce qui concerne le connétable de France. Froissart, ayant commis l’erreur de faire guerroyer le duc d’Anjou en Bretagne pendant la première moitié de 1373, a rapporté sans doute à l’année 1374 des faits de guerre qui s’étaient passés précisément un an auparavant et qu’il n’aurait pu, sans se contredire, mentionner à leur date véritable. L’erreur de dom Vaissete et des nouveaux éditeurs de l’_Histoire générale de Languedoc_ est d’autant plus singulière qu’ils ont connu deux des pièces dont nous venons de donner l’analyse (_Hist. de Languedoc_, IX, 835, note 5).
Après la prise de Lourdes, les gens d’armes du duc d’Anjou ravagent les terres du vicomte de Castelbon[317], des seigneurs de Castelnau[318] et de Lescun[319], et mettent le siège devant le fort château de Sault[320], défendu par un homme d’armes du comté de Foix nommé Guillonet de Pau. Le comte de Foix prend l’engagement, par l’entremise de l’abbé de Saint-Sever et du seigneur de Marsan, tant en son nom qu’au nom de ses feudataires, de reconnaître soit la suzeraineté du roi de France, soit celle du roi d’Angleterre, selon que l’un ou l’autre des deux rois sera vainqueur à la journée assignée à la mi-août[321] devant Moissac. Sur les instances de l’archevêque de Ravenne et de l’évêque de Carpentras, légats[322] du pape Grégoire XI, le duc de Lancastre, qui se tient alors à Bordeaux avec le duc de Bretagne, envoie quatre de ses chevaliers à Périgueux vers le duc d’Anjou et le connétable de France. Tous ces pourparlers aboutissent à la conclusion d’une trêve[323] qui doit durer jusqu’au dernier jour du mois d’août. P. 174 à 176, 317.
[317] Un peu avant le mois de juillet 1374, Roger Bernard de Foix, vicomte de Castelbon, entama des négociations avec le duc d’Anjou et fit présenter à celui-ci par son procureur des propositions d’accommodement dont nous possédons le texte publié pour la première fois en 1885 sous la date erronée de 1369 par M. A. Molinier (_Hist. de Languedoc_, X, col. 1420 et 1421); mais l’éditeur a reconnu qu’il faut faire descendre en 1374 la rédaction de ces propositions (_Ibid._, IX, 843, note 2). Dans le courant du mois de juillet de cette année, ces négociations aboutirent à un traité conclu à Toulouse, dont Vaissete a publié le texte (_Ibid._, X, col. 1482-1486). En dédommagement du château de Mauvezin en Bigorre dont il s’était emparé, le duc assigna au vicomte: 1º 500 livres de rente annuelle assises sur les château et châtellenie de Sauveterre de Bercodan en la sénéchaussée de Toulouse (Haute-Garonne, arr. Saint-Gaudens, c. Saint-Bertrand); 2º le droit de battre monnaie; 3º 1000 livres de rente à prendre sur la conquête à faire de la Guyenne; 4º le lieu de Bonnegarde en la sénéchaussée des Landes (Landes, arr. Saint-Sever, c. Amou); 5º la restitution d’une rente annuelle de 600 livres dont Géraude de Navailles, femme du vicomte, devait jouir sur la recette de Toulouse.
[318] Raymond Bernard, seigneur de Castelnau-Tursan (Landes, arr. Saint-Sever, c. Geaune).
[319] Basses-Pyrénées, arr. Oloron, c. Accous.
[320] Sault-de-Navailles, Basses-Pyrénées, arr. et c. Orthez. Dans les propositions transmises par son procureur, le vicomte de Castelbon exprimait le vœu que le duc d’Anjou le chargeât de la garde de Sault avec 60 lances et de celle de Mauvezin avec 30 lances, mais le lieutenant du roi en Languedoc se garda bien de faire droit à ces deux demandes.
[321] Cette journée n’était point assignée, du moins à l’origine, à la mi-août, mais au lendemain de Pâques, c’est-à-dire au lundi 3 avril 1374. Froissart a entraîné dans son erreur le judicieux dom Vaissete lui-même, ainsi que le très diligent annotateur de la nouvelle édition de l’_Histoire générale de Languedoc_, qui aurait dû peut-être prendre plus garde au passage suivant du journal de Pierre Scatisse publié en 1751 par Ménard: «... tout pour le grant besoing de finence que monseigneur avoit pour payer les gens d’armes qu’il avoit mandés estre devers lui _à lendemain de Pasques, pour la dite journée qu’il entendoit à tenir contre le duc de Lancastre sur les champs_» (_Hist. de Nismes_, II; Preuves, p. 6). Walsingham fixe cette journée au 10 avril 1374.
[322] Les légats que Grégoire XI avait chargés de s’entremettre de la paix, vers le milieu de 1373, étaient Simon, cardinal, archevêque de Canterbury, et Jean de Dormans, chancelier de France, dit le cardinal de Beauvais (Rymer, III, 969, 970); mais ce dernier mourut le 7 novembre de cette année. En 1374, le pape confia la même mission à Pileus de Prata, archevêque de Ravenne, et à Guillaume de Lestrange, évêque de Carpentras.
[323] Dom Vaissete a supposé que cette trêve ou suspension d’armes avait été conclue vers le 15 juin 1374 par l’entremise du comte de Foix et du vicomte de Castelbon (_Hist. de Languedoc_, IX, 843; X, 117). C’est une erreur. La trêve dont il s’agit est antérieure au 4 avril 1374, puisqu’il en est fait mention dans une «endenture» entre le duc de Lancastre et les deux capitaines anglais de Lusignan qui porte cette date: «pour cause de cestes trevez qe au present ont esté pris par mon dit seigneur de Castille (le duc de Lancastre) et ses adversaires de France» (Delpit, _Documents français en Angleterre_, p. 191). Antérieurement au 9 mars de cette année, Du Guesclin, qui se disposait à quitter la Bretagne pour se rendre en Languedoc, est mentionné comme ayant conclu de son côté un arrangement avec le duc de Lancastre (_Arch. Nat._, X{1a} 1470, fº 110 vº), lequel arrangement n’est autre sans doute que la trêve mal datée par dom Vaissete. D’après Thomas Walsingham, cette trêve, conclue à l’insu d’Édouard III, devait durer jusqu’au 20 mai 1374 (_Historia anglicana_, p. 316). D’après le rédacteur des _Grandes Chroniques de France_ (VI, 343), elle avait été négociée par Bertrand du Guesclin, du côté des Français, par Robert, seigneur d’Aubeterre, et par Thierry, dit le Chanoine de Robersart, du côté des Anglais; elle prit fin le 21 mai 1374, le jour de la fête de la Pentecôte, et l’on voit que cette date finale est la même à un jour près que celle qui est donnée par Walsingham.
Aussitôt après la conclusion de cette trêve, le duc de Lancastre[324] fait voile pour l’Angleterre en compagnie du duc de Bretagne, auquel il tarde de réunir une armée pour repasser dans son duché et faire lever le siège de Bécherel. Avant de quitter Bordeaux, le duc de Lancastre institue Thomas de Felton[325] grand sénéchal de cette ville et du Bordelais, en enjoignant aux barons de Gascogne d’obéir pendant son absence au dit Thomas comme à son lieutenant. Assiégés et bloqués depuis plus d’un an par les Français, Jean Appert et Jean de Cornouaille, capitaines de la garnison anglaise de Bécherel, lassés d’attendre en vain du secours et craignant de manquer de vivres, font proposer par un héraut de livrer cette forteresse s’ils ne reçoivent pas, dans le délai de la Toussaint, des renforts suffisants pour combattre les Français. Mouton de Blainville et Louis de Sancerre, maréchaux de France, qui commandent les assiégeants, après en avoir référé au roi de France, acceptent les ouvertures des assiégés, signent une trêve[326] qui doit durer jusqu’à la Toussaint et se font livrer des otages. Les capitaines de Bécherel profitent de cette trêve pour solliciter du roi d’Angleterre et du duc de Bretagne un envoi immédiat de secours. P. 176 à 178, 317, 318.
[324] D’après le rédacteur des _Grandes Chroniques de France_ (VI, 342), Jean, duc de Lancastre, quitta Bordeaux pour retourner en Angleterre dans le courant du mois d’avril 1374. Ce départ eut lieu sans doute peu de jours après le 4 avril, date de l’endenture qui fut passée à Bordeaux entre le duc et les deux capitaines anglais de Lusignan (Voy. plus haut, p. LXIII, note 1).
[325] Thomas de Felton fut confirmé par Édouard III dans son office de sénéchal d’Aquitaine par un acte passé à Westminster le 6 mars 1374 (Rymer, III, 1000). Avant son départ de Bordeaux, Jean, duc de Lancastre, nomma lieutenants en Aquitaine pendant son absence, outre Thomas de Felton, Florimond, seigneur de Lesparre, et Robert Roux, maire de Bordeaux (Delpit, _Documents français en Angleterre_, p. 328).
[326] Le 20 août 1373, Bertrand du Guesclin avait ordonné la levée d’un subside de 1 franc par feu dans les cinq diocèses de Rennes, de Dol, de Saint-Malo, de Saint-Brieuc et de Vannes, «pour paier certaine somme à messire Robert Richier à cause de Becherel» (Voy. p. LXXXV, note 3, et p. LXXXVI.). Cette phrase semblerait indiquer qu’à la date du mandement le château de Bécherel s’était déjà rendu aux Français par composition, c’est-à-dire moyennant le payement d’une somme déterminée.
Trois jours avant la mi-août[327], Charles V et le duc d’Anjou réunissent à Moissac une armée de quinze mille hommes d’armes et de trente mille fantassins. Au jour fixé, aucun Anglais ne se présente pour tenir la journée contre les Français. Thomas de Felton vient trouver le duc d’Anjou après la mi-août et prétend que les ducs de Lancastre et de Bretagne ont toujours considéré la trêve comme devant s’appliquer à la journée de Moissac[328]. Quoi qu’il en soit, suivant l’engagement pris, le comte de Foix[329], les prélats, les barons et autres feudataires de son comté prêtent serment de foi et hommage au roi de France entre les mains du duc d’Anjou, qui renvoie au dit comte les otages gardés à Périgueux et retourne à Toulouse après avoir pris possession des ville et château de Moissac[330]. P. 178 à 180, 318.
[327] A l’origine, comme nous l’avons établi plus haut, la journée sur les champs entre Montauban et Moissac, entre les rivières de Garonne et de Tarn, avait été fixée au lundi 3 avril 1374. Il est vrai que, trois semaines avant le terme convenu, le 17 mars, le duc d’Anjou dépêcha un docteur en lois et deux de ses chambellans auprès de Gaston Phœbus, comte de Foix, par l’intermédiaire duquel il négociait avec le duc de Lancastre, pour entamer des négociations sur de nouvelles bases et suspendre, continuer, proroger ou même au besoin faire tenir comme nulle et non avenue la journée primitivement fixée au 3 avril (Rymer, III, 1000). Si l’on admet la version de Froissart, ces nouveaux pourparlers auraient eu pour résultat de faire proroger la journée de Moissac du 3 avril au 15 août. Arrivé de Bretagne à Toulouse au plus tard le 25 avril 1374, Du Guesclin employa les mois de mai, de juin et de juillet à mettre en bon état de défense les places fortes du bas Languedoc et à donner la chasse aux Compagnies qui infestaient cette région. Le 19 mai, il était à Narbonne, où il fut consulté par le duc d’Anjou sur les mesures à prendre pour fortifier cette ville (_Hist. de Languedoc_, X, note XXVIII, p. 115), le 26 du même mois et le 2 juin à Carcassonne, le 19 et le 20 juin à Montpellier; dès le 8 juillet, il était de retour à Toulouse, où il se trouvait encore le 26 de ce mois (_Bibl. Nat., Pièces Originales_, vol. 1433, dossier DU GUESCLIN). Le 1er août suivant, il partit sans doute de Toulouse avec les ducs d’Anjou et de Bourbon pour aller mettre le siège devant la Réole (Journal de Scatisse publié dans _Hist. de Nismes_, II; Preuves, p. 6). Dès le 4 août, Louis, duc d’Anjou, était déjà arrivé à Agen, où il fit un cadeau à un homme d’armes nommé Robert Sadot (_Hist. de Languedoc_, X, col. 1506), et il est probable qu’à cette même date Du Guesclin se trouvait aussi dans cette ville. Le 10 de ce mois, la présence du connétable de France à Agen est attestée par une quittance qu’il y donna de ses gages et de ceux de 100 hommes d’armes de sa compagnie, dont 12 chevaliers et entre autres son cousin Hervé de Mauny (Hay du Chastelet, _Hist. de B. du Guesclin_, p. 384; dom Morice, _Preuves de l’histoire de Bretagne_, II, col. 81). Dans aucun de ces documents il n’est question d’une prétendue journée de Moissac qui aurait été prorogée au 15 août.
[328] La trêve, qui expira le 21 mai 1374, n’aurait pu s’appliquer à une journée de Moissac prorogée au 15 août suivant.
[329] Gaston Phœbus, comte de Foix, ne fit sa soumission définitive au roi de France qu’en 1375.
[330] Louis, duc d’Anjou, qui vers le 15 août 1374, à la date de la prétendue journée de Moissac prorogée, se trouvait à Agen ou près d’Agen, et non à Périgueux, ne retourna pas alors à Toulouse, mais continua sa marche vers la Réole. Il n’eut pas besoin de prendre possession de la ville de Moissac, qui était redevenue française dès le 23 juillet 1370 (Voy. le tome VII de notre édition, sommaire, p. LXVIII, note 211, et p. LXIX). Nous ignorons sur quoi se fonde dom Vaissete lorsqu’il mentionne un siège de «la ville de Marziac, au diocèse d’Auch», vers la fin de juin 1374, par le duc d’Anjou (_Hist. de Languedoc_, IX, 843).
Pendant la première quinzaine de septembre 1374, Louis, duc d’Anjou, part de Toulouse[331] avec un corps d’armée pour faire une chevauchée du côté de la Réole et d’Auberoche. L’abbé de Saint-Sever, le vicomte de Castelbon, les seigneurs de Castelnau, de Lescun et de Marsan font partie de cette expédition. La Réole[332], Langon[333], Saint-Macaire[334], «Condon[335]», Sainte-Bazeille[336], «Prudaire[337]», «Mautlion[338]», «Dion[339]», «Sebillach[340]», Auberoche[341] et une quarantaine de villes fermées ou de forts châteaux se rendent aux Français. Pendant ce temps, les deux légats du Saint-Siège, l’archevêque de Ravenne et l’évêque de Carpentras, de retour à Saint-Omer, ne cessent de s’entremettre et d’envoyer messages sur messages tant en France qu’en Angleterre pour faire accepter une trêve par les belligérants. Édouard III, qui voit ses possessions au delà du détroit lui échapper les unes après les autres et qui éprouve une peine profonde de n’avoir pu secourir plus efficacement le duc de Bretagne chassé de ses États à cause de son attachement au parti anglais et menacé de perdre son héritage, se montre tout disposé à accueillir favorablement les ouvertures des deux prélats; il décide en conséquence que son fils le duc de Lancastre passera la mer et viendra à Calais pour s’aboucher avec les ambassadeurs du roi de France. Celui-ci, de son côté, finit par consentir à envoyer à Saint-Omer son frère Louis, duc d’Anjou, en lui donnant pour instructions de se laisser gouverner et conduire par les deux légats, et l’on arrête une entrevue pour la Toussaint suivante entre le duc de Lancastre, débarqué à Calais, et le duc d’Anjou, qui ne doit pas tarder à se rendre à Saint-Omer. Les barons de Bretagne, en particulier, se préoccupent vivement de ce qui doit être décidé dans cette entrevue au sujet de l’affaire de Bécherel. Pour se conformer aux ordres de Charles V, Louis, duc d’Anjou, Bertrand du Guesclin, connétable de France, et Olivier, seigneur de Clisson, s’éloignent du Rouergue[342], licencient leurs gens, ne retiennent à leur service que les Bretons et, sans retourner à Toulouse[343], reviennent en France. P. 180 à 182, 318.
[331] On a vu par la note précédente que Louis, duc d’Anjou, accompagné de Louis, duc de Bourbon, et de Bertrand du Guesclin, avait quitté Toulouse dès le 1er août, non le 7 ou le 17 septembre, et qu’il était déjà arrivé à Agen le 4 de ce même mois d’août. Certains manuscrits assignent en effet à son départ de Toulouse, les uns la date du 7, d’autres celle du 17 septembre. On voit que ces deux dates sont inexactes.
[332] Auj. chef-lieu d’arrondissement de la Gironde, sur la rive droite de la Garonne, à 51 kil. en amont et au sud-est de Bordeaux. La garnison de cette place était alors commandée par Hugh de Calverly, auquel Florimond, seigneur de Lesparre, et le maire de Bordeaux Robert Roux, lieutenants en Aquitaine pour le duc de Lancastre, avaient fait délivrer, dès le 4 août, des munitions, «ad redeundum ad villam Regule contra adventum ducis Andegavie» (_Arch. hist. de la Gironde_, XII, 338). Du 3 août au 21 septembre, Regnaut de Montléon, l’un des maîtres d’hôtel du duc de Berry, alla de Lusignan à la Réole et revint de cette ville à Poitiers par l’ordre de son maître qui l’avait chargé d’une mission auprès du duc d’Anjou au sujet de Thomas de Percy (_Arch. Nat._, KK 252, fº 37). Dès le 21 août, la ville proprement dite se rendit «gracieusement et grandement» au duc d’Anjou (_Arch. Nat._, JJ 107, nº 18; JJ 126, nº 104), qui, le 27 de ce mois, témoigna sa reconnaissance aux habitants en confirmant leurs privilèges (_Ordonn._, VI, 105 à 108); le lendemain 28, le duc d’Anjou partit de la Réole après avoir fait promettre à la garnison anglaise qui tenait bon dans le château que, si elle n’était secourue avant le 8 septembre suivant, elle rendrait à cette date le dit château au roi de France (_Grandes Chroniques_, VI, 343). Du Guesclin fut sans doute chargé de continuer le blocus et de tenir la main à l’exécution de cette convention, car plusieurs des hommes d’armes de sa compagnie, tels que Colart d’Estouteville, seigneur de Torcy (_Bibl. Nat., Titres scellés de Clairambault_, reg. 45, p. 3373), et l’arbalétrier génois Louis Doria, écuyer (_Ibid._, reg. 41, p. 3071), furent payés de leur solde à la Réole le 4 septembre, et nous possédons une quittance du connétable de France datée également de la Réole le 11 du même mois (Ibid., _Collect. des Pièces originales_, vol. 1433, dossier DU GUESCLIN). Le 15 septembre, le duc d’Anjou lui-même, après une chevauchée où il s’était fait rendre sans doute quelques-unes des petites places des environs de la Réole indiquées par Froissart, était de retour dans cette ville, où il fit remise de 10 000 francs d’or au duc de Bourbon sur les 30 000 stipulés en échange de la renonciation à ses prétentions sur le comté de Forez (Huillard-Bréholles, _Titres de la maison de Bourbon_, I, 573).
[333] Gironde, arr. Bazas, sur la rive gauche de la Garonne, presque en face de Saint-Macaire.
[334] Gironde, arr. la Réole, à l’ouest et en aval de cette ville, sur la rive droite de la Garonne. Le 13 septembre 1374, Bertrand de Pomiers était capitaine de la garnison anglaise de Saint-Macaire (_Arch. hist. de la Gironde_, XII, 331).
[335] Condom (Gers) est assez éloigné de cette région et avait fait sa soumission au roi de France du 1er au 13 mai 1369. Cabaret d’Orville (édit. Chazaud, p. 59, 60) désigne aussi Condom et ajoute à la liste de Froissart le Port-Sainte-Marie (Lot-et-Garonne, arr. Agen), Penne-d’Agenais (Lot-et-Garonne, arr. Villeneuve), Penne-d’Albigeois (Tarn, arr. Gaillac, c. Vaour), Florence (Gironde, arr. Libourne, c. Poujols) et Genas (écart de Pellegrue, Gironde, arr. la Réole).
[336] Lot-et-Garonne, arr. et c. Marmande, sur la rive droite de la Garonne, au sud-est et en amont de la Réole.
[337] Ce nom de lieu, que l’on trouve écrit, tantôt «Prudaire», tantôt «Praudaire», dans les divers manuscrits de Froissart, est inconnu.
[338] Le 15 septembre 1373, Thomas de Felton, sénéchal d’Aquitaine, donna l’ordre de délivrer 12 arcs, 12 gerbes de flèches et 24 cordes d’arcs à Amanieu «de Balfada», chevalier, châtelain de Bourg et gardien du château de Montléon dans la sénéchaussée de Saintonge (_Arch. hist. de la Gironde_, XII, 320, 328). Le Montléon mentionné ici est évidemment le «Mautlion» de Froissart, dont c’est affaire aux érudits locaux de déterminer l’emplacement.
[339] M. Kervyn de Lettenhove (_Œuvres de Froissart_, XXIV, 269) propose d’identifier «Dion» avec le château de Dieu-la-Volt signalé par M. Léo Drouyn dans la vallée du Drot, presque en face de Monségur (Gironde, arr. la Réole). «Dion» n’est peut-être qu’une mauvaise leçon pour Rioms (Gironde, arr. Bordeaux, c. Cadillac, sur la rive droite de la Garonne, en aval de la Réole), forteresse où les Anglais tenaient garnison en août et septembre 1374 (_Arch. hist. de la Gironde_, XII, 338).
[340] «Sebillach» désigne peut-être Savignac (Gironde, arr. Bazas, c. Auros), sur la Bassanne, affluent de la rive gauche de la Garonne.
[341] La forteresse d’Auberoche est aujourd’hui un simple lieu-dit de la commune du Change (Dordogne, arr. Périgueux, c. Savignac-les-Églises), sur la Haute-Vézère, à 15 kil. à l’est de Périgueux. Cabaret d’Orville ne dit rien de cette prétendue expédition contre Auberoche qui aurait obligé le duc d’Anjou à s’éloigner beaucoup de la vallée de la Garonne, son centre d’opérations pendant toute cette campagne qui ne dura que deux mois.
[342] Comment le duc d’Anjou et Du Guesclin auraient-ils pu s’éloigner du Rouergue, puisqu’ils venaient de faire campagne dans la vallée de la Garonne, vers les confins de l’Agenais et du Bordelais? Auberoche, la dernière place qu’ils auraient prise, si l’on admet la version du chroniqueur, est située en Périgord, non dans le Rouergue.
[343] Quoi qu’en dise ici Froissart, le duc d’Anjou retourna certainement à Toulouse, où il était rentré dès le commencement d’octobre; il en partit le 8 en compagnie de la duchesse pour aller à Nîmes, où il séjourna jusqu’au 30 du même mois. De Nîmes, il se dirigea vers Villeneuve-lez-Avignon (_Ordonn._, VI, 70, 71), où il donna, le lundi 27 novembre, à quinze cardinaux, ce somptueux dîner pour les apprêts duquel Pierre Scatisse, trésorier du duc, revint à Nîmes faire provision de sauvagines (Ménard, _Hist. de Nismes_, II; Preuves, p. 6, 7). Du Guesclin, au contraire, dut se rendre auprès de Charles V en toute hâte et par la voie la plus directe, ainsi que Froissart le raconte. Dès le 2 octobre 1374 il était arrivé à Paris, et donna ce jour-là à Jeannet d’Estouteville, frère de Colart d’Estouteville, seigneur de Torcy, varlet tranchant du roi, lesquels Colart et Jeannet venaient de servir sous ses ordres devant la Réole, les biens confisqués de Guillaume de Briançon, justicié pour ses démérites par ordre du bailli de Rouen (_Arch. Nat._, JJ 106, nº 49, fº 29 vº. Cf. _Revue hist._, XXXV, 288-92).
Les places françaises des marches de Picardie sont alors pourvues de bonnes garnisons. La garnison d’Abbeville, entre autres, a pour capitaine Hue de Châtillon[344], maître des arbalétriers de France, débarqué récemment de Boulogne et ne respirant que le désir de la vengeance; car, pris en embuscade aux alentours d’Abbeville par Nicole de Louvain qui avait refusé de le prendre à rançon, il avait été réduit à se faire enlever sur les marches du Northumberland, où on le tenait en captivité, par un marinier de l’Écluse, qui l’avait ramené en Flandre. Rétabli dans son office de maître des arbalétriers aussitôt après son retour en France, il commande la garnison d’Abbeville, d’où il fait des chevauchées aux environs. Du côté des Français, Henri des Iles[345], Jean de Longvillers[346], Guillaume de Nesle, le Châtelain de Beauvais, capitaines de Dieppe, de Boulogne, de Montreuil-sur-Mer et de Rue, sont opposés à Jean de Burleigh, à Jean de Harleston, à Jean, seigneur de Gommegnies, capitaines anglais de Calais, de Guines et d’Ardres. A Calais, le lieutenant du capitaine est Walter Devereux. Un jour, Walter Devereux, Jean de Harleston et le seigneur de Gommegnies rassemblent de très grand matin environ cent soixante lances dans la bastille d’Ardres et partent en expédition du côté de Boulogne. Ce même jour, Jean de Longvillers, à la tête d’environ soixante lances, fait route en sens contraire dans la direction de Calais. A deux lieues de Boulogne, il rencontre la petite troupe conduite par le seigneur de Gommegnies. Les Anglais attaquent les Français et font quatorze prisonniers. Le reste se sauve et rentre à Boulogne. Sitôt qu’ils sont revenus de cette poursuite, les vainqueurs se disposent à regagner Ardres en ligne directe par le beau chemin vert, dit de Leulinghe, qui traverse le pays d’Alequine. Ce même jour aussi, Hue de Châtillon ou monseigneur le Maître, comme on a coutume de l’appeler, s’est mis en campagne, de son côté, à la tête de quatre cents lances. Chemin faisant, il est rejoint par le jeune comte de Saint-Pol, Waleran de Luxembourg, qui, revenu depuis quelques jours seulement de ses possessions de Lorraine à Saint-Pol, s’est remis en route pour aller en pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne. Hue et Waleran, une fois réunis, ne sachant rien de la chevauchée des Anglais, et les croyant toujours enfermés dans Ardres, vont courir jusque sous les fortifications de cette place et, après avoir fait une démonstration devant les barrières, rebroussent chemin et se dirigent vers Licques et vers Tournehem. P. 182 à 184, 318.
[344] A la date du 16 septembre 1373, au lendemain du passage en Vermandois de l’armée du duc de Lancastre, Hue ou Hugue de Châtillon, maître des arbalétriers de France, était à Saint-Quentin, où il donna l’ordre de faire payer les gages de Jean d’Audenfort, écuyer, capitaine du fort d’Audrehem (_Bibl. Nat., Collect, de Clairambault_, reg. 4, p. 161).
[345] Henri, seigneur des Isles (_Clairambault_, reg. 62, p. 4767).
[346] Jean de Longvillers, seigneur d’Engoudsent (auj. hameau de Beussent, Pas-de-Calais, arr. Montreuil-sur-Mer, c. Hucqueliers).
Un Anglais de la garnison d’Ardres sort de cette forteresse et va à la dérobée prévenir le seigneur de Gommegnies, Walter Devereux et Jean de Harleston de la présence des Français dans ces parages. Les trois chevaliers anglais marchent aussitôt à la rencontre de leurs adversaires qu’on leur dit être arrivés entre Licques et Tournehem. Ceux-ci, de leur côté, sitôt qu’ils sont avisés de la marche des Anglais, mettent trois cents lances en embuscade dans un petit bois près de Licques sous les ordres de Hue de Châtillon, tandis que le comte de Saint-Pol continue de s’avancer avec cent lances à la rencontre de l’ennemi. L’avant-garde anglaise ne se compose que d’une quinzaine de lances, et Jean de Harleston, qui commande cette avant-garde, a reçu l’ordre de faire semblant de fuir, aussitôt qu’il se trouvera en présence des Français, et de regagner le plus vite possible la haie derrière laquelle se tient le gros des forces anglaises. La feinte réussit, et l’avant-garde française donne la chasse aux Anglais jusqu’à cette haie où le combat s’engage. Le comte de Saint-Pol et ses gens ne tardent pas à avoir le dessous. Le comte est fait prisonnier[347] par un écuyer du duché de Gueldre ainsi que soixante autres, tant chevaliers qu’écuyers, entre autres les seigneurs de Poix[348], de Clary[349], Guillaume de Nesle, Charles de Châtillon, Lionel d’Airaines, Jean, seigneur de Chepoix[350], Guillaume, châtelain de Beauvais, les frères Henri et Jean des Isles et Gauvinet de Bailleul[351]. P. 184 à 187, 318.
[347] Cette rencontre dut avoir lieu vers la fin de janvier ou dans les premiers jours de février 1375. Le 16 février, Édouard III donna l’ordre à Alain de Buxhull, connétable de sa Tour de Londres, de préparer sans retard les chambres et salles nécessaires pour servir à l’habitation de noble homme le comte de Saint-Pol de France, prisonnier de son amé et féal chambrier, Guillaume de Latymer (Rymer, III, 1024).
[348] Jean, seigneur de Poix (_Clairambault_, reg. 87, p. 6833).
[349] Hugues, seigneur de Clary (_Clairambault_, reg. 32, p. 2397).
[350] Jean, seigneur de Chepoix (Oise, arr. Clermont, c. Breteuil), fit montre à Reims le 3 mars 1376 et prit part à la poursuite des routiers (_Clairambault_, reg. 103, p. 7983).
[351] Vers 1375, Gauvinet ou Gauvainet, des seigneurs de Bailleul en Artois (Pas-de-Calais, arr. Arras, c. Vimy), donna quittance de gages pour services de guerre rendus à la frontière de Picardie (_Ibid._, reg. 9, p. 501).
Hue de Châtillon et les trois cents lances, qui se tenaient en embuscade, surviennent au moment où le combat dure encore; mais, au lieu de se porter au secours de leurs compagnons d’armes, le seigneur de Châtillon et ses gens donnent de l’éperon à leurs chevaux et s’éloignent précipitamment du champ de bataille. Embarrassés du grand nombre de prisonniers qu’ils ont faits, les Anglais ne s’acharnent point à la poursuite des fuyards et rentrent le soir même à Ardres. Après souper, Jean, seigneur de Gommegnies, achète le comte de Saint-Pol à l’écuyer qui l’avait fait prisonnier au prix de dix mille francs. Le lendemain, Jean de Harleston retourne à Guines et Walter Devereux à Calais. A la nouvelle de ce succès, Édouard III, roi d’Angleterre, fait venir auprès de lui au château de Windsor, où il se trouve alors, le seigneur de Gommegnies, capitaine d’Ardres, qui amène le comte de Saint-Pol son prisonnier et le donne au monarque anglais. Le roi est bien aise de se faire livrer ce prisonnier pour deux raisons: d’abord, parce qu’il garde rancune au comte Gui de Luxembourg, père de Valeran, de ce qu’il s’était évadé d’Angleterre sans congé et n’avait rien négligé pour rallumer la guerre entre ce pays et la France; ensuite, parce qu’il espère pouvoir échanger le comte de Saint-Pol contre le captal de Buch détenu dans la tour du Temple à Paris. En retour de la cession du comte, le seigneur de Gommegnies reçoit du roi d’Angleterre un présent de vingt mille francs. Le prisonnier est traité avec courtoisie. On le laisse aller et venir dans l’intérieur du château de Windsor, mais il ne peut franchir le seuil de la porte de ce château sans le congé de ses gardiens. De retour à Ardres, le seigneur de Gommegnies gratifie de nouvelles sommes d’argent l’écuyer de Gueldre qui avait pris Valeran de Luxembourg, seigneur de Ligny et comte de Saint-Pol. P. 187 à 192, 319.
Les rois de France et d’Angleterre concluent une trêve[352] qui ne s’appliquait à l’origine qu’au pays situé entre Calais et la rivière de Somme; cette trêve ne fut point observée dans les anciennes marches, notamment en Normandie et en Bretagne. Louis, duc d’Anjou[353], arrive à Saint-Omer en compagnie de deux légats[354]. L’escorte du duc se compose d’environ mille lances de Bretons dont Bertrand du Guesclin, connétable de France, Olivier, seigneur de Clisson, Jean, vicomte de Rohan, Gui, comte de Laval[355], les seigneurs de Beaumanoir et de Rochefort sont les chefs. Ces gens d’armes, logés au plat pays aux environs de Bailleul et de la Croix en Flandre, touchent une solde avec laquelle ils payent tout ce qu’ils prennent sans grever l’habitant; mais ils se tiennent prêts à prendre l’offensive et n’ont qu’une médiocre confiance dans les Anglais.--Sur ces entrefaites, Jean de Vienne[356], amiral de France, met premièrement par mer le siège devant la forteresse de Saint-Sauveur-le-Vicomte, en basse Normandie. Owen de Galles et le seigneur de Rye prennent part à ce siège où la flotte de D. Enrique, roi de Castille, est commandée par Radigho de Rous.--Gui, comte de Blois, vient rejoindre à Saint-Omer Louis, duc d’Anjou, avec une suite de trente chevaux au lieu de treize seulement sur lesquels comptait le dit duc. Jean, duc de Lancastre, arrive de son côté à Calais et ne peut s’empêcher de témoigner sa surprise en voyant la marche de Saint-Omer occupée par un si grand nombre de gens d’armes bretons. Cependant les deux légats vont de l’un à l’autre duc pour les amener à une entente et les décider à conclure, sinon un traité de paix, au moins une prorogation de la trêve.--Le terme fixé dans le traité de capitulation de Bécherel pour la reddition de cette place approchant, Charles V écrit à Bertrand du Guesclin, connétable de France, et à Olivier, seigneur de Clisson, pour réclamer leur présence à cette journée à la tête de forces imposantes; car, si les Anglais tentent de faire lever le siège de Bécherel, le roi de France veut être en mesure de s’y opposer. Du Guesclin et Clisson prennent donc congé du duc d’Anjou et conduisent devant Bécherel, avant le jour fixé pour la reddition, plus de dix mille lances. Le bruit s’était répandu que le duc de Bretagne Jean de Montfort et le comte de Salisbury amenaient par mer aux assiégés un secours de dix mille hommes; mais ce secours, la garnison de Bécherel l’attendit en vain et se plaignit amèrement de ce qu’après une défense de quinze mois elle eût été ainsi abandonnée à ses seules forces. Aux termes du traité de capitulation, les assiégés rendent au jour convenu la place aux Français. Les deux capitaines de la garnison, Jean Appert et Jean de Cornouaille, s’éloignent de Bécherel avec armes et bagages; puis, à la faveur d’un sauf-conduit qui leur avait été délivré par Bertrand du Guesclin, connétable de France, ils vont renforcer la garnison anglaise de Saint-Sauveur-le-Vicomte. P. 190 à 192, 319.
[352] Cette trêve, qui fut conclue à Bourbourg le 11 février 1375, ne devait durer que jusqu’aux fêtes de Pâques; elle fut le prélude de négociations qui s’échangèrent à Bruges pendant les mois de mai et de juin suivants. Le roi de France s’y fit représenter par son frère Philippe, duc de Bourgogne, et par Jean de la Grange, évêque d’Amiens, auxquels il avait délégué ses pleins pouvoirs par acte en date du 1er mars 1375 (Rymer, III, 1031; _Gr. Chr._, VI, 344). Édouard III, de son côté, dès le 20 février précédent, avait choisi comme ses ambassadeurs Jean, duc de Lancastre, son fils, l’évêque de Londres, le comte de Salisbury, Jean Cobham, Frank de Hale et Arnaud Sauvage, chevaliers, Jean de Shepey et Simon de Multon, docteurs en droit (Rymer, III, 1024). Le résultat de ces négociations fut, d’abord un projet de trêves rédigé à Bruges le 26 mai et portant levée, sous certaines conditions, du siège mis par les Français depuis le milieu de 1374 devant Saint-Sauveur-le-Vicomte (_Ibid._, 1038), ensuite un traité définitif arrêté le 27 juin, par lequel une trêve d’une année était conclue entre les parties belligérantes en même temps que les Anglais s’engageaient à remettre au roi de France, le 15 juin de l’année suivante, Saint-Sauveur-le-Vicomte moyennant le payement préalable opéré à Bruges d’une somme de 40 000 francs (_Ibid._, 1031, 1034, 1035). C’est par une erreur évidente que Froissart semble avoir confondu ces négociations, tenues à Bruges pendant la première moitié de 1375, auxquelles le duc de Bourgogne présida seul, avec celles qui s’ouvrirent à Saint-Omer sous les auspices des deux ducs d’Anjou et de Bourgogne vers la fin de cette même année.
[353] Le 25 octobre 1375, Charles V envoya de Senlis Charles de Poitiers, l’un de ses chambellans, vers Louis, comte de Flandre, en le chargeant de remettre au dit comte une lettre close où le roi de France invitait son vassal à rejoindre à Saint-Omer ses «très amez frères d’Anjou et de Bourgoigne, vostre filz, es traictiez encommenciez pour le bien de paix entre nous et nostre adversaire d’Angleterre» (Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 610, 611, nº 1174{a}). Le 2 novembre suivant, Louis, duc d’Anjou, qui se rendait à Saint-Omer, était de passage à Guise, ville qui lui avait été apportée en dot par Marie de Bretagne, fille de Charles de Blois, sa femme (_Bibl. Nat._, _Quittances_, XXI, nº 1706).
[354] Ces deux légats étaient Pileus de Prata, archevêque de Ravenne, et Guillaume de Lestrange, d’abord évêque de Carpentras, promu à l’archevêché de Rouen à la fin de 1375. C’est également à l’instigation de ces deux légats que l’on avait entamé les premières négociations à Bruges dès les premiers mois de cette année.
[355] Par acte daté de Bruges le 4 février 1376, Louis, duc d’Anjou, fit payer une somme de 400 francs à Gui, seigneur de Laval et de Châteaubriand, pour ses gages «en la compagnie de monseigneur le duc ou voyage de Bruges que mon dit seigneur y fist pour le traité de la paix» (_Arch. Nat._, KK 245, fº 47).
[356] Dès la fin de 1372, Charles V avait arrêté le projet de reprendre aux Anglais Saint-Sauveur-le-Vicomte; l’usufruit de cette vicomté fut promis dès lors à Louis de Harcourt, vicomte de Châtellerault, par des traités passés les 20 novembre, 1er et 15 décembre de cette année (Voy. plus haut, p. LV, note 1, et p. LVI). Le 27 décembre 1372, il chargea Louis Thesart, évêque de Bayeux, Silvestre de la Cervelle, évêque de Coutances, ses conseillers, maître Thomas Graffart, archidiacre d’Auge, l’un de ses secrétaires, Raoul Paynel, capitaine de Coutances, Jean Martel, capitaine de Falaise, les baillis de Caen et de Cotentin, Raoul Campion, son receveur général en basse Normandie, Robert Assire, vicomte d’Auge, Robert Aupois, maire de Falaise, Nicolas le Prestrel, bourgeois de Saint-Lô, de lever dans la partie de la Normandie située à l’ouest et au midi de la Seine une imposition de 40 000 francs pour le recouvrement du château de Saint-Sauveur-le-Vicomte occupé par les Anglais (_Arch. Nat._, K 49, nº 69; Delisle, _Hist. de Saint-Sauveur_, 208 à 210). Toutefois, le siège de cette forteresse ne commença réellement que vers le milieu de 1374. Le 1er août de cette année, Jean de Vienne, vice-amiral de la mer, fut chargé de diriger les opérations avec le titre de capitaine général, et Milon de Dormans, qui avait succédé sur le siège de Bayeux à Louis Thesart, Silvestre de la Cervelle, évêque de Coutances, Jean le Mercier et le Bègue de Fayel furent adjoints comme commissaires du roi à ce capitaine général, tant pour le seconder dans la direction des opérations que pour présider à la levée des aides, à la confection des engins, au recrutement, à l’armement, à l’approvisionnement et au payement de la solde des troupes (_Arch. Nat._, K 50, nº 9; Delisle, _Hist. de Saint-Sauveur_, p. 212 à 215). Comme Jean de Vienne, mis à la tête des forces assiégeantes, portait le titre de vice-amiral, Froissart, aussi peu familier avec la géographie de la Normandie qu’avec celle de la Bretagne, a supposé que le château de Saint-Sauveur-le-Vicomte, situé à plusieurs lieues de la mer, pouvait être bloqué par une flotte. En réalité, la rivière d’Ouve, qui fait communiquer ce château avec la baie des Veys, n’est navigable que pour de simples barques, et ce fut surtout pour enlever aux assiégés tout moyen de se ravitailler par cette voie que Jean de Vienne fit construire, dès le début du siège, les bastilles du Pont-d’Ouve (auj. écart de Saint-Côme-du-Mont, Manche, arr. Saint-Lô, c. Carentan), de Beuzeville (Manche, arr. Valognes, c. Sainte-Mère-Eglise, sur la rive droite de l’Ouve), de Pont-l’Abbé (auj. écart de Picauville, Manche, arr. Valognes, sur la rive gauche de l’Ouve) et de Pierrepont (auj. Saint-Sauveur-de-Pierrepont, Manche, arr. Coutances, c. la Haye-du-Puits). En septembre et octobre 1374, Milon de Dormans, évêque de Bayeux, se tenait en personne dans la bastille de Beuzeville, tandis que le vice-amiral Jean de Vienne, bloquant d’un peu plus près la place assiégée, avait son quartier général à Pont-l’Abbé. Cf. Delisle, _Hist. de Saint-Sauveur_, p. 188, 189.
Aussitôt après la prise de possession de Bécherel, le connétable de France[357], le seigneur de Clisson et les deux maréchaux de France viennent mettre le siège devant le château de Saint-Sauveur-le-Vicomte dont on fait le blocus par terre et par mer. Thomas de Catterton, nommé capitaine de la garnison par Alain de Buxhull, a mis la forteresse en bon état de défense. Thomas Trevet, Jean de Burgh, Philippe Pickworth et les trois frères de Maulevrier sont au nombre des assiégés auxquels Jean Appert, Jean de Cornouaille et les compagnons partis de Bécherel ont apporté un si utile renfort. La garnison de Saint-Sauveur est encouragée à la résistance par l’espoir que le duc de Bretagne la viendra secourir par mer ou tout au moins qu’elle sera comprise dans la trêve qui se négocie entre Louis, duc d’Anjou, établi à Saint-Omer, et Jean, duc de Lancastre, débarqué à Calais. Cet espoir soutient les assiégés pendant tout le cours de l’hiver, où leurs remparts et même leurs habitations ont beaucoup à souffrir du jet des pierres énormes[358] lancées par les machines de guerre des Français. P. 192 à 194, 319.
[357] C’est par erreur que Froissart et aussi Jean de Noyal (Delisle, _Hist. de Saint-Sauveur_; Preuves, p. 275) font honneur à Bertrand du Guesclin de l’expulsion des Anglais du château de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Cette erreur était déjà accréditée en basse Normandie au commencement du XVe siècle, comme on le voit par une enquête faite à Valognes en 1423 (_Ibid._, p. 340).
[358] Trois habiles ingénieurs, Gérard de Figeac, Nicole de Billy et Bernard de Montferrat, servant sous le vice-amiral Jean de Vienne, le premier aux gages de 15 francs, les deux autres aux gages de 12 francs par mois, fabriquèrent pour le siège de Saint-Sauveur des canons plus puissants que ceux dont on s’était servi jusqu’alors. Un engin, dit le gros canon de Saint-Lô, parce que Girard de Figeac l’avait fait forger dans cette ville, lançait des pierres pesant cent livres (Delisle, _Hist. de Saint-Sauveur_; Preuves, p. 237, 238, 241). Un autre grand canon de fer, fabriqué dans la halle de Caen du 20 mars au 3 mai 1375 par quatre maîtres de forge travaillant sous la direction de Bernard de Montferrat, nécessita l’emploi de 885 livres de fer d’Auge, de 1200 livres de fer d’Espagne et de 200 livres d’acier (_Ibid._, p. 186 à 190). Ces batteries de canons, établies sur le mont de la Place à Rauville (Manche, arr. Valognes, c. Saint-Sauveur), un peu à l’est du château de Saint-Sauveur, et aussi dans l’enceinte de l’abbaye que les assiégeants avaient convertie en bastille, firent pleuvoir sur le château, principalement du 10 au 21 mai 1375, date de la capitulation, une pluie de grosses pierres taillées en forme de boulets.
Les négociations entamées entre les ducs d’Anjou et de Lancastre n’aboutissant, malgré l’entremise des deux légats, à aucun résultat par suite de la trop grande distance entre Saint-Omer et Calais, les deux princes conviennent d’une entrevue directe et personnelle qui doit avoir lieu à Bruges. Le duc de Bretagne, qui s’était rendu à Calais en compagnie du duc de Lancastre, retourne en Angleterre, où Édouard III met à sa disposition un corps expéditionnaire de deux mille hommes et de quatre mille archers pour l’aider à reconquérir son duché. Quelques-uns des plus grands seigneurs d’Angleterre font partie de ce corps d’armée, notamment Edmond, comte de Cambridge[359], Edmond de Mortimer, comte de March, Thomas Holland, fils aîné du premier lit de la princesse de Galles, depuis comte de Kent, et Édouard Spencer qui mourut au retour de cette expédition[360]. Les Anglais s’embarquent à Southampton et font voile vers Saint-Sauveur, où ils veulent attaquer les navires du roi de France ancrés devant cette place, mais ils sont poussés par les vents contraires sur les côtes de Bretagne et débarquent devant Saint-Mathieu. Ils s’emparent de cette place, dont ils passent la garnison au fil de l’épée. A cette nouvelle, le connétable, les barons de France, de Normandie et de Bretagne, qui bloquent étroitement Saint-Sauveur-le-Vicomte, détachent du gros de leurs forces une colonne de trois ou quatre cents lances, commandée par Olivier, seigneur de Clisson, Jean, vicomte de Rohan, Jean, seigneur de Beaumanoir, et Gui, seigneur de Laval, qui va tenir garnison à Lamballe pour faire frontière contre les Anglais. Ceux-ci, continuant leur marche en avant, prennent d’assaut Saint-Pol de Léon et viennent mettre le siège devant Saint-Brieuc. P. 194 à 196, 319.
[359] Par acte daté du palais de Westminster le 24 novembre 1374, Édouard III institua Edmond, comte de Cambridge, et Jean, duc de Bretagne, comte de Montfort et de Richemond, ses lieutenants spéciaux et capitaines généraux dans le duché de Bretagne (Rymer, III, 1018, 1019). Les 16 et 24 décembre suivants, le roi d’Angleterre enjoignit à Hugh Tyrel, capitaine du château d’Auray, à Jean Devereux, capitaine du château de Brest, de recevoir en toute obéissance les ordres du duc de Bretagne et du comte de Cambridge, qui sont «ja à aler en Bretaigne», et de leur livrer les dits châteaux à leur premier commandement (_Ibid._, 1019, 1020).
[360] A la fin de son récit de l’expédition du duc de Lancastre en France pendant la seconde moitié de 1373, Froissart avait déjà mentionné par avance le décès d’Édouard Spencer, l’un de ses protecteurs, qui mourut en novembre 1375 (Voy. plus haut, p. CIII, note 2).
Les Anglais, bloqués dans Saint-Sauveur-le-Vicomte, apprenant le débarquement en Bretagne de forces aussi considérables, ne doutent pas que le duc et le comte de Cambridge viennent bientôt à leur secours et forcent les Français à lever le siège. Le jet des machines de guerre des assiégeants incommode de plus en plus la garnison. Une pierre, lancée par une de ces machines, fait un jour irruption dans une chambre où le capitaine Catterton est couché malade, enfonce le plancher de cette chambre et ne s’arrête qu’à l’étage inférieur[361]. Les assiégés se décident à demander une trêve, et pour l’obtenir Thomas Trevet et Jean de Burgh entrent en pourparlers avec le connétable de France[362] et le duc de Bourbon. On convient de cesser les hostilités de part et d’autre depuis la mi-carême jusqu’à Pâques, et si dans cet intervalle la forteresse de Saint-Sauveur n’est pas secourue par le duc de Bretagne en personne, elle sera livrée aux Français, auxquels seront remis de bons otages en garantie de cette reddition[363]. Sur ces entrefaites, les négociations se poursuivent à Bruges entre les ducs d’Anjou et de Lancastre sans aboutir à aucun résultat, parce que les affaires de Bretagne et de Castille font obstacle à une entente. D’une part, en effet, le duc de Lancastre n’est disposé à consentir à un arrangement qu’à une condition, c’est que le duc de Bretagne rentre en possession de son duché tout entier, y compris la partie dont le roi de France s’est emparé et qu’il a réunie au domaine de sa Couronne. D’un autre côté, Charles V s’est engagé solennellement à ne conclure aucun traité de paix sans y faire comprendre D. Enrique de Trastamar, roi de Castille, son allié; et Jean, duc de Lancastre, qui se prétend héritier de Castille du chef de sa femme, fille de D. Pèdre, répugne à accepter une clause où l’on ne manquerait pas de voir une renonciation indirecte à ses prétentions. Les deux légats ne s’entremettent pas moins entre les négociateurs et ne désespèrent pas, malgré la gravité de ces difficultés, de les faire arriver à une entente. P. 196 à 199, 319.
[361] Des détails aussi précis et aussi minutieux doivent émaner de quelqu’un qui se trouvait, à ce moment du siège, dans l’intérieur de la place. Il y a lieu par conséquent de supposer que Froissart a raconté le siège de Saint-Sauveur d’après la version de l’un des hommes d’armes anglais qui avaient concouru à la défense. Si l’on admet cette supposition, on s’explique plus aisément l’erreur assez grave que le chroniqueur de Valenciennes a commise en plaçant Bertrand du Guesclin à la tête des assiégeants. Ceux-ci avaient intérêt à annoncer soit la présence, soit la prochaine arrivée de Bertrand, à cause de la terreur que le nom seul du connétable de France inspirait à ses adversaires; mais on n’a pu ajouter foi à ce faux bruit que dans les rangs des assiégés.
[362] Pendant les derniers mois du siège de Saint-Sauveur, c’est-à-dire au printemps de 1375, Bertrand du Guesclin ne guerroyait point en basse Normandie, mais en Saintonge. Il assiégeait alors Cognac, qui se rendit le 1er juin (_Grandes Chroniques de France_, VI, 346).
[363] Le traité de capitulation fut conclu le 21 mai 1375. Par ce traité Thomas Catterton, écuyer, capitaine de Saint-Sauveur-le-Vicomte, s’engageait à rendre cette place le 3 juillet suivant, si le roi d’Angleterre ne parvenait point dans l’intervalle à envoyer à la garnison des renforts suffisants pour obliger les Français à lever le siège, moyennant toutefois une somme de 40 000 francs d’or dont le payement lui fut solennellement garanti par Jean de Vienne, amiral de France, lieutenant du roi de France en Normandie, Milon de Dormans, qui venait d’être transféré du siège de Bayeux à celui de Beauvais, Silvestre de la Cervelle, évêque de Coutances, Guillaume Paynel, sire de Hambye, Guillaume du Fayel, dit le Bègue, Robert, seigneur de Pirou, Jean dit le Sénéchal d’Eu, Guillaume de Villiers, seigneur du Hommet, Jean de Blaisy, Jean le bâtard de Vernay, Raoul Tesson, Guillaume, seigneur de Magneville, Henri, seigneur de Colombières, Pierre Bardoul et Gui de Châtillon. Outre les 40 000 francs ainsi stipulés, il fut convenu que Thomas Catterton toucherait personnellement une somme de 12 000 francs, Thomas Trevet, une somme de 2000 francs et Hennequin Vallebreton, une somme de 1000 francs. Jean de Vienne dut promettre également de faire payer les rançons exigées de plusieurs hommes d’armes français, capturés par la garnison anglaise de Saint-Sauveur pendant le cours du siège. En retour, cette garnison livra huit otages en garantie de l’engagement qu’elle avait contracté de livrer la forteresse le 3 juillet. Ces huit otages étaient Thomas Trevet, Hochequin l’Inde, Jean de Burgh, Guillaume Maulevrier, Guillaume Chelleton, Janequin Noel, Willecoc Standon et Jean Hericié, que l’amiral Jean de Vienne interna, en les traitant avec les plus grands égards, dans les châteaux de Caen, de Falaise, de Rouen et de Vernon (Delisle, _Hist. de Saint-Sauveur_, p. 198 à 200; Preuves, p. 242 à 248).
En prévision d’une tentative faite par les Anglais débarqués en Bretagne pour débloquer Saint-Sauveur-le-Vicomte, Charles V fait renforcer le corps d’armée qui assiège cette forteresse[364]. Les assiégés envoient des messagers demander du secours à Jean de Montfort, duc de Bretagne, à Edmond, comte de Cambridge, et aux barons d’Angleterre campés devant Saint-Brieuc. Ces messagers arrivent au moment où les remparts de cette place sont déjà tellement minés que la résistance ne peut plus se prolonger au delà de quelques jours. Les assiégeants décident donc de ne répondre à l’appel de la garnison de Saint-Sauveur et de ne lui porter secours qu’après la reddition de Saint-Brieuc. P. 199 à 201, 319.
[364] Le 15 juin 1375, Charles V notifia aux maréchaux de France qu’afin d’être le plus fort à la journée de Saint-Sauveur, il avait fait faire semonce générale à toutes manières de gens d’armes et arbalétriers du royaume pour se rendre à la dite journée (La Roque, _Hist. de Harcourt_, IV, 1597). M. Léopold Delisle a publié en 1867, comme pièces justificatives à la suite de son _Histoire du château et des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte_, un certain nombre d’articles de comptabilité où l’on trouve les noms de beaucoup des hommes d’armes qui se réunirent dans le Cotentin à la fin du mois de juin 1375, sous les ordres des deux maréchaux de France Mouton de Blainville et Louis de Sancerre ainsi que du premier chambellan Bureau de la Rivière (_Hist. de Saint-Sauveur_; Preuves, p. 257, 265 à 277). Les milices communales fournirent leurs contingents, et la ville de Châlons-sur-Marne, par exemple, envoya douze arbalétriers à la journée de Saint-Sauveur (Boutaric, _Institutions militaires de la France_, p. 220, note 2).
Jean Devereux[365], qui occupe l’île de Quimperlé[366], fortifie une motte située à environ deux lieues de cette ville, que l’on appelle le Nouveau Fort. La garnison de ce Nouveau Fort commet tant d’exactions et se livre à de tels désordres dans tout le pays d’alentour que les jeunes gens et les fillettes de Bretagne en font une chanson. Olivier, seigneur de Clisson, le vicomte de Rohan, les seigneurs de Laval et de Beaumanoir entreprennent de réprimer ces brigandages. Ils chevauchent à la tête d’environ deux cents lances vers le Nouveau Fort et livrent à la garnison de cette petite place un grand assaut qui se prolonge pendant trois jours; les assiégés réussissent à repousser cet assaut grâce surtout à leur bonne artillerie. P. 201 à 204, 319.
[365] A la fin de 1374 et au commencement de 1375, Jean Devereux était capitaine de Brest (Voy. plus haut, p. CXXI, note 1).
[366] Quimperlé, aujourd’hui chef-lieu d’arrondissement du Finistère, est situé à une certaine distance de la mer. Ce qui explique jusqu’à un certain point l’expression d’île dont se sert Froissart, c’est que l’ancienne ville fortifiée de Quimperlé s’entassait sur une étroite langue de terre resserrée entre les deux rivières d’Ellé et d’Isole, à la pointe même où elles viennent confondre leurs eaux. Le périmètre de cette ancienne ville était seulement de six hectares formant un parallélogramme irrégulier dont chaque grande face avait pour fossé le lit de l’une de ces deux rivières.
Le duc de Bretagne, le comte de Cambridge et les barons d’Angleterre qui assiègent Saint-Brieuc reçoivent en même temps la triple nouvelle: 1º de la perte d’une mine pratiquée par leurs gens sous les remparts de Saint-Brieuc et de la nécessité d’en refaire une nouvelle; 2º de la conclusion d’une trêve entre les ducs de Lancastre et d’Anjou, cette dernière nouvelle apportée de Bruges par le héraut Chandos, dépêché par Jean, duc de Lancastre, vers son frère Edmond, comte de Cambridge; 3º du siège mis devant le Nouveau Fort, dont Jean Devereux commande la garnison, par les seigneurs de Clisson, de Rohan, de Beaumanoir, de Laval et de Rochefort. Jean de Montfort, duc de Bretagne, dit qu’il aurait plus chère la prise de ces cinq chevaliers que de n’importe quelle ville ou cité de son duché. C’est pourquoi il lève aussitôt le siège de Saint-Brieuc pour marcher au secours de Jean Devereux et à la rescousse du Nouveau Fort. P. 204, 205, 320.
Avertis à temps, Clisson et les autres seigneurs de Bretagne qui sont venus mettre le siège devant le Nouveau Fort, se sentant très inférieurs en nombre à leurs adversaires, se sauvent de toute la vitesse de leurs chevaux dans la direction de Quimperlé. Trouvant les portes de cette ville tout ouvertes, ils s’y précipitent, puis ferment les barrières derrière eux pour interdire le passage aux Anglais qui n’ont pas cessé de les poursuivre. Le duc de Bretagne renonce à grand’peine à donner l’assaut et fait loger ses gens tout autour de Quimperlé. P. 205 à 217, 320.
Après deux jours qui se passent en assauts continuels, les assiégés envoient vers le duc de Bretagne un héraut chargé de négocier les conditions auxquelles ils seraient disposés à se rendre. Jean de Montfort exige qu’ils se rendent sans condition. Ils font alors proposer au duc de faire leur reddition au bout de quinze jours, si dans l’intervalle ils ne sont pas secourus. Les assiégeants se décident à accepter cette nouvelle proposition, à la condition toutefois que les quinze jours de répit demandés seront réduits à huit. P. 207 à 210, 320.
Le roi de France a cinq ou six coureurs à cheval qui vont et viennent jour et nuit de Paris en Bretagne et de Bretagne à Paris, et qui, du jour au lendemain, lui apportent des nouvelles de ce qui se passe à cent ou quatre-vingts lieues loin. De même, entre Bruges et Paris, il a organisé un service de messagers qui le tiennent au courant jour par jour de toutes les phases des négociations. Aussi, à peine est-il informé de l’affaire de Quimperlé qu’il mande en toute hâte au duc d’Anjou de conclure dans le plus bref délai possible et, coûte que coûte, une trêve avec les Anglais, trêve qui devra avoir son effet dans toute l’étendue du royaume de France. Par l’entremise des légats qu’il a réussi à mettre dans ses intérêts, le duc d’Anjou fait accepter cette trêve[367] qui doit durer jusqu’au 1er mai 1376; et l’on fixe à Bruges pour la Toussaint suivante un rendez-vous entre les trois ducs d’Anjou, de Lancastre et de Bretagne afin de poser les bases d’un accord entre Charles V et Jean de Montfort au sujet de la succession du duché. Les deux chevaliers anglais, chargés de notifier au duc de Bretagne les clauses de l’arrangement intervenu entre les ducs de Lancastre et d’Anjou, font une diligence telle qu’ils ne mettent que cinq jours à parcourir la distance entre Bruges et Quimperlé. Ils arrivent devant cette place la veille du jour où la reddition doit avoir lieu. Le résultat immédiat des nouvelles apportées de Bruges est de forcer les Anglais à lever le siège. Aussi, ces nouvelles comblent de joie les cinq seigneurs bretons qui s’étaient renfermés dans Quimperlé et par contre excitent au plus haut degré le mécontentement du duc de Bretagne, qui regagne Saint-Mathieu-Fin-de-Terre où la flotte anglo-bretonne était restée à l’ancre. P. 210 à 212, 320, 321.
[367] Cette trêve fut conclue à Bruges le 27 juin 1375 entre Jean, duc de Lancastre, qui s’intitule en outre roi de Castille et de Léon, traitant au nom d’Édouard III son père, et Philippe, duc de Bourgogne, investi des pleins pouvoirs de Charles V son frère; elle devait durer depuis le jour où elle avait été signée jusqu’au dernier jour de juin 1376. Jean de Montfort, duc de Bretagne, y fut compris avec cette réserve qu’il ne tiendrait sur pied que 200 hommes d’armes dans le duché pour la garde de ses villes. La trêve de Bruges stipulait: 1º la levée du siège de Saint-Sauveur-le-Vicomte, les bastilles construites par les Français restant en l’état; 2º la remise de Cognac entre les mains du Saint-Père, qui rendrait cette place, à l’expiration de la trêve, à qui de droit; 3º la mise en liberté de Jean de Grailly, captal de Buch, fait prisonnier par les Français à Soubise, le 23 août 1372, de Roger de Beaufort et de Jean de la Roche, neveu du dit Roger, capturés par les Anglais à la prise de Limoges le 19 septembre 1370, lesquels prisonniers on promettait de délivrer sous caution pendant quatre mois afin de les mettre en mesure de payer leur rançon, à la condition toutefois qu’il leur serait interdit de pénétrer en Guyenne; 4º l’envoi à Bruges, le 15 septembre suivant, de personnes notables munies des pleins pouvoirs des deux rois de France et d’Angleterre pour traiter de la paix; 5º l’annulation du traité de capitulation intervenu le 21 mai précédent entre Jean de Vienne, amiral de France, et Thomas de Catterton, capitaine du château de Saint-Sauveur-le-Vicomte, et la remise du dit château au roi de France, le 15 juin 1376, moyennant le payement de 40 000 francs; 6º le retour des négociateurs à Bruges, le 12 juin de l’année suivante, quinze jours avant l’expiration de la présente trêve (Rymer, vol. III, pars II, p. 1032 à 1034). Le duc de Bourgogne et les deux légats du pape étaient arrivés à Bruges dès la fin de mars 1375. Le dimanche 25 de ce mois, Philippe le Hardi donna dans cette ville un grand dîner diplomatique où il eut pour convives l’archevêque de Ravenne (Pileus de Prata), l’évêque de Carpentras (Guillaume de Lestrange), l’évêque d’Amiens (Jean de la Grange), Jean, comte de Saarbruck, Hue de Châtillon, maître des arbalétriers, messire Arnaud de Corbie, premier président du Parlement «et autres gens du roy estans à Bruges ainsi que plusieurs chevaliers, escuiers, bourghemaistres, officiers et bourgois de la dite ville» (_Itinéraire de Philippe le Hardi_, dressé par M. Ernest Petit).
La levée du siège de Quimperlé est suivie du licenciement de l’armée du duc de Bretagne. Les comtes de Cambridge, de March et le seigneur Spencer retournent en Angleterre. Le duc de Bretagne, après avoir fait visite à la duchesse au château d’Auray où il l’avait laissée plus d’un an auparavant, l’emmène avec lui au delà du détroit. Le duc de Lancastre, revenu de Bruges à Calais, prend le même chemin, tout en se réservant de revenir à Bruges à la Toussaint suivante. Quant au duc d’Anjou, il retourne à Saint-Omer, d’où il ne s’absente que pour passer quelque temps en Thiérache auprès de la duchesse sa femme, qui a reçu la terre de Guise en héritage. Seuls, les légats envoyés par le Saint-Siège en vue de la conclusion d’un traité de paix continuent de séjourner à Bruges.--Dans l’opinion des Anglais, la trêve de Bruges, qui a amené la levée du siège de Quimperlé, doit entraîner également celle du siège de Saint-Sauveur-le-Vicomte; mais les Français, qui ont forcé la garnison de cette dernière place à capituler et qui voient approcher le jour fixé pour la reddition, ne l’entendent pas ainsi[368] et n’ont pas réuni moins de dix mille lances devant la forteresse pour le cas où le duc de Bretagne viendrait, au jour marqué par le traité de capitulation, leur offrir la bataille pour les forcer à lever le siège. Ils menacent de faire mourir les otages qui leur ont été remis et, si on les réduit à emporter la place d’assaut, de ne faire quartier à personne. Ces menaces décident Catterton et les gens d’armes placés sous ses ordres à effectuer la reddition du château de Saint-Sauveur-le-Vicomte, dont le connétable prend possession au nom du roi de France. Après cette reddition, la garnison anglaise s’embarque[369] pour retourner en Angleterre, tandis que les gens des compagnies se dirigent vers la Bretagne et les bords de la Loire, en attendant que Charles V leur transmette de nouveaux ordres. P. 212 à 214, 321.
[368] Le 27 juin 1375, le jour même où la trêve de Bruges fut conclue et signée, Jean, duc de Lancastre, expédia une dépêche à Thomas de Catterton pour inviter le capitaine de Saint-Sauveur à publier dans le Cotentin les articles de cette trêve qui concernaient la forteresse assiégée par les troupes du roi de France (_Ibid._, 1034). Cette lettre arriva sans doute trop tard à destination, et c’est ainsi que la convention du 21 mai fut rigoureusement exécutée, quoiqu’elle eût été annulée par le traité du 27 juin. Le roi d’Angleterre protesta avec énergie et prétendit qu’on eût dû s’en tenir aux stipulations de la trêve de Bruges et les exécuter strictement. Le 2 août suivant, il donna pleins pouvoirs à Jean, évêque de Hereford, à Jean, sire de Cobham, à Henri Le Scrop, bannerets, à maître Jean Shepey, docteur en droit, pour poursuivre l’exécution de la clause de la trêve de Bruges relative à Saint-Sauveur (_Ibid._, 1059); ces protestations n’aboutirent à aucun résultat, et la convention du 21 mai 1375 eut son plein effet.
[369] Le 3 juillet 1375, la garnison anglaise évacua le château de Saint-Sauveur et s’achemina vers le havre de Carteret, où Thomas de Catterton devait s’embarquer avec ses compagnons pour rentrer en Angleterre (Delisle, _Hist. de Saint-Sauveur_; Preuves, p. 185, 263, 264). On fit expédier des lettres de rémission aux Français mêlés à cette garnison. Le mécontentement fut très vif en Angleterre, où Guillaume de Latymer et Thomas de Catterton furent accusés de trahison (_Rotuli parliament._, II, 325). Charles V récompensa dignement tous ceux de ses serviteurs qui avaient concouru à amener le recouvrement de cette importante forteresse. Il concéda en usufruit les revenus de la baronnie de Saint-Sauveur à Bureau de la Rivière (_Ibid._; Preuves, p. 297). Le 15 juillet 1375, il autorisa Jean le Mercier, qui avait mené à bien la partie financière de l’opération, à accepter une somme de six mille francs qui lui était offerte en témoignage de reconnaissance par les habitants de la basse Normandie (_Ibid._; Preuves, p. 277, 279). Milon de Dormans, le prélat guerrier et patriote, qui avait tenu garnison dans la bastille de Beuzeville, fut promu à l’évêché de Beauvais, qui lui conférait la dignité de pair de France et d’où sa famille tirait son origine. Huguenin du Bois, capitaine de Bricquebec, fut gratifié d’un don de 600 francs (_Ibid._; Preuves, p. 219), et Henri de Colombières reçut 200 francs pour remettre en bon état de défense son château de la Haye-du-Puits (_Ibid._, p. 288, 289). Comme nous l’avons fait remarquer plus haut (Voy. p. CXIX, note 1), Froissart s’est trompé en rapportant à Du Guesclin l’honneur d’avoir mis le siège devant Saint-Sauveur-le-Vicomte et d’avoir obtenu la reddition de cette place; cet honneur appartient à Jean de Vienne. Au moment où l’on commença le blocus, le connétable de France guerroyait en Languedoc avec le duc d’Anjou, d’abord contre les Compagnies, ensuite contre la Réole et les forteresses anglo-gasconnes situées sur les confins de l’Agenais et du Bordelais. Nous ne retrouvons Bertrand en basse Normandie qu’à la fin de décembre 1374. Le 14 de ce mois, le connétable, qui s’intitule dès lors seigneur de Tinténiac, parce que la seigneurie de ce nom venait de lui être apportée en dot par sa seconde femme Jeanne de Laval, le connétable se trouvait à Pontorson, où il donna quittance de 100 livres tournois au receveur d’Avranches (_Bibl. Nat., Pièces originales_, vol. 1433, dossier DU GUESCLIN). En supposant qu’il ait mis à profit son séjour en basse Normandie pour prendre une part quelconque aux opérations commencées dès lors contre Saint-Sauveur-le-Vicomte, il ne put faire devant le château ainsi assiégé qu’une simple apparition.