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Part 2

Mais croire est une tout autre besogne.--La foi est un mouvement de l’âme, une sortie qu’elle fait hors de ses murs. On ne croit pas de pied ferme; on ne reçoit pas la croyance, il faut aller la chercher. Sans doute, il arrive un moment où elle devient aisée, et première, et simple comme le vivre, comme la santé; elle est alors une inspiration immédiate et l’acte même de notre cœur. Mais nous savons de quel prix se font payer de pareilles facilités, par quel labeur ingrat il faut les mériter! Les eaux vives de la foi sont au bout d’une interminable et morne route; il y a une immense aridité intérieure à franchir avant qu’elles ne jaillissent. Rien de plus désolant que ces régions de l’âme qu’il faut traverser sans désir. Pour un homme courageux voilà le plus étrange obstacle, celui qui peut tenter le plus son besoin de se surpasser: non pas des objections à combattre, mais l’absence de toute pente, l’indifférence des chemins, le carrefour perpétuel; aucune raison d’aller plus loin; et même toute raison de rester où l’on est, car après tout on y est bien; on y trouve un certain contentement pratique que l’ignorance du mieux fait paraître agréable. Croire est au-delà de ces satisfactions et de ces sécheresses, et l’on ne parvient à l’abondance, à la générosité de la foi, à l’enfantine aisance qui fait dire oui à tous les miracles que par une étude patiente et désespérée: soins minuscules et de tous les instants, exercices à vide comme ceux que l’on fait pour fortifier son corps et qui sont si bêtes qu’on brûle sans cesse de les abandonner; imitations de sentiments qu’on n’a pas; et cette façon de se cramponner, dans ce terrain si vacant, aux moindres positions que--fût-ce par hasard--on y conquiert. C’est ainsi qu’il faut peiner pour obtenir l’allégresse et la vivacité de l’âme... Tels sont les travaux de la foi.

Et celui qui croit enfin, après tant d’efforts, le voici aux prises avec des difficultés d’une autre sorte. Car il s’engage de toutes parts; il est pareil à un propriétaire qui a des domaines dans tous les pays, et, s’il gèle ici, là-bas il fait trop chaud. Dans une conversation le croyant est à découvert de tous côtés; il risque sans cesse d’être atteint, il tremble à toute parole imprévue; par les mots qui leur paraissent le plus innocents, ses amis peuvent le blesser. Il y a une gravité de tout ce qui se dit autour de lui qu’il est seul à comprendre et dont il est seul à souffrir.

Enfin il cesse de pouvoir agir facilement et sans arrière-pensée.--Le sceptique n’a pas besoin de méditer ses actes, car il ne cherche à leur communiquer aucune ressemblance; ils sont toujours justes pourvu qu’ils émanent de lui; ils expriment assez en l’exprimant; ils conservent partout leur à-propos, puisqu’il suffit que leur auteur soit là pour qu’ils aient un sens.--Mais au croyant sa croyance--quelle qu’elle soit, et même profane--impose des obligations; elle veut imprégner ses actes, se manifester en eux. Le voici qui renonce à leur ingénuité et au plaisir d’être lui-même. Le voici, sous les yeux de tous, se tournant, se tordant avec gaucherie vers une autre effigie que la sienne. Il n’agit plus sans se référer à son modèle, sans une disgracieuse imitation. Il est quelqu’un qui ne fait plus ce qu’il veut.

C’est pourquoi croire me paraît plus beau que douter. Tant de ridicules, tant de peines, tant de dangers! Comment se les épargner pourrait-il valoir mieux que les entreprendre? Comment ne seraient-ils pas le signe d’un sentiment plus essentiel, plus véritable et plus humain que son contraire? Il n’y a de bon que ce qui donne beaucoup d’ennuis, il n’y a de profond que ce qui est pareil au travail, il n’y a de glorieux après tout que ce qui est très difficile.

§

Cet éloge de la croyance devrait me conduire directement à une profession de foi religieuse. Mais le malade sait que la santé est bonne; pourtant il n’a pas le courage de faire les mille petits efforts absurdes qui l’y achemineraient. Il a l’esprit tout convaincu, mais le désir n’y est pas. Il s’est attaché à sa chaise longue et à ce coin de paysage que découpe la fenêtre. Il n’a pas envie de bouger, il regarde... De même les raisons de croire que je découvrirai en moi, si décisives soient-elles, peut-être resteront sans force contre mon inertie et contre de certains contentements trop proches et trop sensibles pour que l’idée me puisse venir de les quitter.

II

DES «RAISONS DE CROIRE»

Non pas celles que proposait Pascal et qu’il voulait universelles, propres à convaincre toute intelligence. Sous ce titre, je ne prétends décrire que les mouvements tout personnels de ma pensée: elle travaille dans un certain sens, elle est traversée par des trains de réflexions. Je ne veux ici que répéter à haute voix, pour me les rendre plus claires, les méditations dont elle a pris la coutume.

Je distinguerai les raisons qui m’inspirent la simple croyance au monde invisible et surnaturel et celles qui me poussent plus précisément vers le catholicisme.

§

De la réalité surnaturelle.

J’ai besoin de m’expliquer le monde; je ne peux pas rester ainsi devant lui sans m’interroger sur son compte. Je ne peux pas le laisser comme je le trouve. Comme d’autres d’abord ont envie de s’y élancer et d’y chercher leur joie, moi, d’abord, bêtement, il faut que je le comprenne. Non pas privilège, mais dure obligation! Et combien je jalouse parfois ceux que le seul amour guide parmi les choses! J’ai l’esprit par certains côtés étroit et borné; je fais des questions partout; j’ai de ces exigences un peu grosses que les gens bien appris éludent par un sourire. Je veux qu’on me réponde. Je vous tiendrai entre deux portes jusqu’à ce que tout soit su et bien établi. Par là je suis pareil au savant qui réclame à tous ceux qu’il rencontre leurs papiers.

* * * * *

Mais où je diffère de lui, c’est quand viennent les explications. Car, de celles qu’il accepte, je ne peux pas me satisfaire. La façon dont la science rend compte du monde n’apaise pas mon interrogation, ne termine rien pour moi.

Toute explication scientifique a pour essence d’être insuffisante. Je ne dis pas que cela lui arrive par accident, que c’est en elle un défaut, un insuccès. Mais elle se propose formellement de ne pas suffire. Elle cesserait d’être elle-même, si elle contentait l’esprit.--En effet, non seulement elle rend raison d’un fait, mais encore il faut que d’elle on rende raison. Elle n’est scientifique que si elle a besoin à son tour d’une explication; il faut que le problème qu’elle éteint, renaisse à propos d’elle. Le savant explique par les causes; et il définit la cause: «ce qui ressemble à l’effet, ce qui est de même nature, donc ce qui se comporte de la même façon»; la cause a les mêmes besoins, les mêmes infirmités que l’effet; elle est un effet à son tour; il lui faut, pour ne pas tomber, l’appui d’une reprise, d’un nouveau départ de l’esprit; et le savant ne l’accepte qu’à cette condition qu’elle soit chancelante et incapable de se soutenir seule.

En somme l’explication scientifique--c’est un reproche qu’on lui a souvent adressé--au lieu de répondre à la difficulté en se plaçant en face d’elle et en lui faisant équilibre, tâche de l’entraîner, de l’éconduire. Elle ne répond pas, à proprement parler, au problème, mais elle s’approche tout contre lui et se présente comme une marche plus basse où il ne peut manquer de descendre; elle le fait basculer et glisser; au lieu de l’assumer, elle met son poids à profit pour le déplacer et le déporter. Car, sitôt qu’elle l’a reçu et lorsque déjà la voici qui plie, une plus faible qu’elle vient se ranger à son côté et la débarrasse de son faix, qu’elle va déposer un peu plus loin. C’est ainsi que la science prétend expliquer le monde: elle en ôte les difficultés comme, avec des fils métalliques dont la vertu est de ne pas résister devant elle, on décharge un corps de son électricité.

L’explication qu’elle propose est claire justement en ceci qu’elle est insuffisante. Car, après que l’esprit l’a adoptée, les mêmes questions qu’auparavant lui restent permises; il est libre; il peut recommencer; et même il faut qu’il recommence; il retrouve son agilité d’examen, son adresse, son ingéniosité; et même on lui demande de les exercer à nouveau. On a besoin de lui encore une fois; donc il n’est pas pris: voilà en quoi l’explication lui paraît claire.

Avec la clarté le savant pense tenir la vérité, parce qu’avec elle il tient les moyens de poursuivre encore la vérité; il s’imagine que son explication est satisfaisante parce qu’elle lui laisse toute faculté de parvenir à la satisfaction. Il y a là une confusion de sentiments: il prend pour le contentement de son interrogation le plaisir qu’il éprouve à constater qu’aucune interrogation ne lui est interdite; il confond la joie de la liberté avec celle que donne la vérité. L’activité de son intelligence, qui n’est possible que parce qu’elle ne touche pas encore son objet, lui fait croire qu’elle vient de l’atteindre.

Pour se sentir en présence du vrai, il a besoin de se voir respecté par sa découverte et qu’elle ne fasse pas mine de lui saisir les mains pour les attacher; il a besoin qu’elle soit humble devant son esprit. Mais, quand on découvre le vrai, c’est au contraire l’esprit qui tout à coup se fait humble; c’est lui qui se trouve dépouillé, et sans prestige, et sans ailes. Car n’est-il pas naturel qu’au moment où il la rencontre il perde tous les moyens de poursuivre davantage la vérité? Au moment que son inquiétude est contente, il cesse d’être content de lui; il obéit; il se rend prisonnier; toutes ses questions se replient, ayant touché ce qui les termine.

Pour ma part, je ne me reconnais en contact avec le vrai que lorsque mon esprit entre dans cet état de captivité et comme d’affliction; pour qu’une explication ait du pouvoir sur moi, il faut que je n’en aie plus aucun contre elle. Aussi n’ai-je que faire de celles de la science; elles sont trop déférentes pour mon génie. Après qu’à chaque phénomène j’ai joint cette petite cause qui lui est dévolue, rien encore ne me paraît changé; elle est si proche de lui, elle se tient si modestement dans son ombre que je n’arrive pas à l’en distinguer. Ah! certes, je ne me plaindrai pas d’être malmené; toutes ces explications sont si peu entreprenantes que je ne les vois même pas et qu’à leur place je continue de n’apercevoir que ces mêmes questions qu’elles avaient soi-disant pour mission d’éteindre.

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Non seulement la science ne m’explique pas le monde, mais même elle y découvre de l’inexplicable qui n’y est pas, elle le rend effrayant et plein de mystères absurdes.

En effet, elle est l’interrogation indéfinie; partout, à la place de ce qui est, elle installe ce que l’on peut se demander; comme un étrange levain, elle introduit dans la pâte des choses des problèmes. «Il y aura toujours quelque chose à connaître», disent les savants. Ils veulent dire: «L’esprit sera toujours capable d’interrogation. Le monde pourra toujours être questionné.» Mais si la question est postérieure à la connaissance? Si déjà on n’a plus besoin d’elle? Si la seule activité intérieure la déclenche?

La science est le mouvement même de l’esprit dans sa pureté et qui ne tient pas compte de la résistance des choses; elle entre au monde tout droit et le traverse; elle va raide, fine et tranchante comme une méthode; elle _continue_: voilà, en un mot, tout son vice. Il lui manque cette sorte de grossièreté qu’il faut pour sentir quand on touche le réel, comme un matelot ne s’en remet qu’à ses mains serrées sur la chaîne de savoir quand l’ancre est prise au fond. La science dépasse l’objet, elle le divise indéfiniment, elle nous mène, au-delà de sa réalité, jusqu’à ses éléments imaginaires; par elle il prend un détail qui le rend méconnaissable; elle précise tout jusqu’au fantastique; elle démembre tout à force de rectitude et de persévérance.

C’est pourquoi, partout où elle passe, le monde devient si inquiétant. Il semble que chaque objet soit comme soulevé de sa place et qu’il diffère de soi; il désapprend sa situation, s’écarte de lui-même et, avec un morne effroi, se contemple comme s’il voyait un inconnu. On a raison de dire que la science aboutit à une ignorance; mais c’est à une ignorance fabriquée. Voici qu’en face de ce que nous connaissions pourtant si bien, nous entrons en stupidité. Les visages les plus familiers, ceux dont notre habitude était telle que nous ne pensions pas à nous poser de questions à leur sujet, soudain la science nous les rend étrangers par quelque doute saugrenu qu’elle nous force à éclaircir.

Elle ne se contente pas de défigurer les choses; elle construit encore de toutes pièces des fantômes, des épouvantails. L’esprit ne s’arrête pas, avons-nous dit: la science en conclut que le monde ne s’arrête nulle part; ainsi invente-t-elle l’infini. Elle l’introduit aussitôt partout; elle multiplie les étoiles au-delà de toute imagination, creuse des abîmes absurdes entre les astres, établit de l’un à l’autre des distances si énormes qu’elles n’ont plus aucune signification. En même temps elle découvre un nouvel univers dans un grain de pollen. Le vide, à nos côtés, s’ouvre, s’enfle et moutonne. Notre royaume n’a plus de frontières; des immensités béantes nous regardent de toutes parts: «Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraye.» C’est la géométrie qui inspire à Pascal sa terreur, qui dresse autour de lui tant de spectres, tant de monstres inertes et qui le conduit à s’apercevoir lui-même comme un atome entre des gouffres.

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Mais le monde n’est pas si malin que nous. C’est un rustique. Son office, c’est d’exister. Or l’existence n’est pas chose très délicate. Pour être, il ne faut pas se montrer trop difficile; il faut passer sur bien des détails; on est malgré tout, et sans attendre les mille petites solutions que l’esprit croit indispensables. L’être est dans un autre plan que la pensée; tout s’y fait plus simplement; la solidité y remplace l’exactitude.

Si la science rend le monde étrange et effrayant, c’est parce qu’elle lui pose trop de questions, parce qu’elle veut trop en savoir sur son compte. Devant ces exigences si nombreuses, si déliées, si adroites, il s’affole; il n’avait pas pensé qu’on pût lui demander tant de choses; et, comme un témoin timide, il répond à tort et à travers. Il ne s’est pas civilisé avec nous; il en est encore à l’âge de pierre; nos instruments trop raffinés le harcèlent par trop de côtés à la fois; il ne comprend pas ce que nous lui voulons et, pour se débarrasser de nous, il nous distribue précipitamment des renseignements contradictoires.

Il eût dit la vérité, si on ne l’eût interrogé qu’une fois.

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Donc la véritable explication du monde est celle qui ne m’apporte qu’une réponse, celle qui reste entière et rude comme le monde lui-même: c’est l’explication mystique. Elle ne cherche pas à être claire au sens de _justifiable_. Elle est pleine de difficultés; mais c’est parce qu’au lieu de s’en débarrasser en les rejetant plus loin, en en différant à l’infini le dénouement, elle les prend sur soi et les soutient; elle leur prête sa force; elle les apaise en les nourrissant. Tandis que la science _continue_, elle, au contraire, _termine_. Tandis que la science prolonge les problèmes, les irrite, rend leur question plus affilée encore, elle, au contraire, les éteint en les absorbant.

Il faut bien comprendre quelle est la nature de l’explication mystique. Les énigmes du monde sont des lacunes: elle vient les combler. Hardiment elle ajoute à la nature tout ce qui lui manque. Au lieu de tâcher, comme la science, à recoudre tant bien que mal ses lambeaux, elle fait descendre entre eux le surnaturel. Le monde n’est qu’une devinette aussi longtemps que, pour l’expliquer, on ne veut se servir que de lui-même. L’embarras qu’il donne, aussi longtemps que, pour s’en défaire, on cherche à le réduire, on n’aboutit à rien. On ne le supprime que si l’on se décide à l’augmenter. Il faut prendre plus de choses qu’on n’en avait d’abord. Il faut se détourner du détail, sortir résolument du monde et accueillir tout ce qui se rencontre autour de lui de nouveau, de merveilleux, d’injustifiable. Nous voilà bien naïfs, semble-t-il, d’aller chercher des mystères. Avons-nous besoin d’en inventer? Ceux du monde sensible ne suffisent-ils pas? Mais de notre témérité ou de notre maladresse nous ne tardons pas à toucher la récompense; tout à coup nous abordons à la satisfaction, à la tranquillité: entre nos mains, la réalité, soudain, se trouve entière et suffisante; l’explication mystique, enfin, reforme le tout; l’univers, par elle, atteint son achèvement et son comble. Nous voyons tout et ainsi il n’y a plus besoin de nous interroger. Toutes les places sont occupées, tous les rôles sont tenus, les esprits invisibles sont à leur poste au-dessus de nous, comme nous sommes au nôtre ici-bas. Et, comme un navire, complètement gréé, sort du bassin et glisse vers nous avec une lente facilité, voici de même s’avancer tout seul, plein d’évidence, le grand œuvre de Dieu avec les hommes sur le pont qui font ceci ou cela, comme des passagers après le départ, avec les démons accrochés aux flancs comme des monstres marins, avec les anges dans la mâture comme des matelots.

Peu à peu, mais invinciblement, le monde visible, parce qu’il faut que je le comprenne, me conduit et m’initie à l’invisible.

§

Mais qu’elle vînt à me manquer, je pourrais me passer de cette introduction. Le surnaturel, je ne le trouve pas seulement au bout de mes raisonnements et comme leur conclusion; mais je le vois, il est évident pour moi; mon regard peu à peu s’est acclimaté à son obscure lumière; je suis des yeux ses événements secrets.

Eh! quoi, parce qu’il fait très clair ici-bas et que le monde est à peu près complètement exploré, vais-je me rendre aveugle à tout ce qu’on ne voit pas, à tout ce qu’on ne verra jamais? Il est des gens qui ne perçoivent que par leurs sens. Ils vont et viennent, enfermés dans cette petite cage de leurs sensations; ils ne comprennent pas où ils sont; les merveilles où ils baignent ne les touchent pas. Leur esprit est scellé comme par une malédiction. Ils se lèvent, et ne savent pas ce que c’est que le matin; ils sortent, et ne savent pas ce que c’est que l’univers; ils n’entendent pas voler tout près d’eux et se croiser en l’air les innombrables prodiges.

C’est qu’ils ne comprennent pas, comme il faut, le témoignage de leur imagination. L’imagination est le sens du surnaturel, elle nous met en contact avec lui. Je ne dis pas qu’elle l’invente: elle le connaît; elle perçoit ses rayons, comme certaines photographies révèlent l’invisible. Je veux croire mon imagination avec la même confiance que mes yeux. Pourquoi aurions-nous des sens inutiles? La réalité serait-elle plus pauvre que les moyens qui nous sont donnés de l’apprendre? Toutes les idées qui me viennent, toutes les images qui se peignent en moi, si étranges, si fantastiques soient-elles, je les veux prendre pour des informations; parce que je ne peux pas toucher avec mes sens l’objet qui me les envoie, dois-je les croire mensongères?

C’est par l’imagination que je m’avance vraiment dans la profondeur des choses. Les événements ni les êtres ne sont rien, réduits à ce que mes sens et ma raison en découvrent. Si je n’admettais que leur renseignement, je vivrais au milieu de découpures et de fantômes. Rien ne se passe dans un seul plan. Tout le fort de l’événement est en arrière, hors d’atteinte des sens; seul un effort de l’âme peut nous y porter, une création, une invention. Même dans la pratique, pour n’être pas trompés, nous sommes obligés de tenir pour vraies nos conjectures; il arrive souvent malheur à qui manque d’imagination. Comme ces dieux païens qu’on ne pouvait méconnaître sans encourir leur colère, les événements se vengent sur nous de notre paresse à les approfondir; ce qu’en eux nous avons refusé de voir subsiste, et se développe, et produit mille conséquences, qui peu à peu pénètrent dans notre vie matérielle: tout à coup nous nous trouvons en face d’une menace ou d’une impossibilité tangibles, dont nous ne pouvons découvrir l’origine, parce qu’elle est purement mystique. Inversement il y a pour ceux qui se confient à leur imagination des récompenses sensibles: tout événement arrive _réellement_ pour chacun de nous avec la profondeur qu’il a été capable de lui supposer. L’âme que le prince Muichkine de Dostoïevsky a prêtée aux êtres qui l’entourent, ils viennent ensuite lui témoigner qu’ils en sont bien _réellement_ doués; poussés par une sorte de reconnaissance mystérieuse, tout à coup, après longtemps, ils lui apportent une parole, un geste obscur et timide, péniblement formé, par lequel ils avouent enfin ce secret en eux qu’il avait tout de suite pénétré.

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Je croirai donc mon imagination; j’accepterai tout ce qu’elle verra.

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D’abord, elle me fait voir l’immortalité de mon âme; elle m’en donne non pas les preuves, mais la sensation. Entre toutes les choses qu’on ne peut pas dire, voici la plus nette, la plus précise, la plus aiguë. Il est certaines journées, certaines températures par lesquelles brusquement je me trouve transporté, le long de moi-même, vers mon formidable avenir. Je dure soudain de toute ma durée à la fois. Dépaysé jusqu’au cœur, pris par l’indifférence à tout ce qui m’environne comme par une passion, immobile, sans forces, étranger, je ne suis plus seulement ici. Au milieu de ce monde bleu et ouvert, je me sens tout à coup, sans avertissement, sans bruit, rejoint à mon éternité. Non pas dissolution, ni mélange; mais un prolongement sournois et délicieux; je cesse d’avoir une fin; comme l’eau derrière l’écluse atteint en silence le niveau du canal qui la continue, de même, porté par un invisible mouvement, me voici à la hauteur de ma vie immortelle. Je n’ai plus besoin de courage: je reçois nouvelle de celui que je ne suis pas encore; il me salue et la paix est avec moi.

Preuve dont on peut rire, mais qu’on ne réfutera pas.

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Dieu aussi m’est révélé directement; il tombe sous le sens de l’imagination; pour le voir, je n’ai besoin que de m’abandonner un peu à ma fantaisie. Je l’atteins dans son activité, je le surprends tout proche, occupé à des besognes qui me concernent.

Et comment peut-on faire pour ne pas voir Dieu?--Un événement, à l’instant qu’il commence, on le sent hésiter légèrement; son issue est encore ambiguë; et, tout à coup, il se met à pencher fortement d’un côté, comme un navire qui sombre; et dès ce moment, ainsi qu’on voit l’eau se glisser en mille ruisseaux dans la coque pour en achever le naufrage, de même toutes les petites circonstances quotidiennes prennent le sens de l’événement, l’aggravent, tombent avec lui, l’entraînent vers son accomplissement. Ah! qu’il faut manquer d’inspiration pour croire au gouvernement de la causalité et pour ne pas comprendre que tout se fait par des «volontés particulières»! A chaque instant ma vie reçoit sa figure d’une puissance cachée; quelqu’un la modèle avec un profond caprice; quelqu’un qui réfléchit, préfère, regrette, invente, un esprit attentif et distrait, plein de projets immenses et en même temps d’une amoureuse minutie. C’est en ce sens qu’on peut dire que Dieu est manifeste dans ses œuvres.