Part 4
Même lorsqu’il ne s’agit plus de pénétrer le secret des choses, mais seulement d’inventer des personnages et des événements, même dans le roman, le christianisme donne à ceux qu’il inspire un pouvoir spécial et comme une avance en profondeur.--Stendhal, de quelle vie aiguë et charmante il s’entend à douer ses héros! Comme ils marchent avec vivacité! On devine tous leurs sentiments bien groupés en eux, bien présents; ils les goûtent comme de fines vapeurs délectables, sitôt évanouies que respirées; ils sont merveilleusement légers, actifs et distincts. Ce sont des individus.--Mais non pas des créatures. Il n’y a rien en eux de plus que leurs passions; ils sont tout entiers, et seulement, ce qu’ils éprouvent. Les forces chimiques, infiniment sublimées, à la rigueur ont pu composer leur âme. (Stendhal croyait à Cabanis.) Il manque à leur réalité ceci qu’on ne pense pas à désirer qu’ils soient pardonnés; on ne peut pas prier pour eux. Et de même que nous restons séparés d’eux, de même ils restent les uns des autres séparés; jusque dans l’amour, ils sont en défense; les amants de Stendhal ont leurs fortunes différentes; ils se rencontrent, ils ne se joignent pas; ils gardent leurs armes et méditent de s’en servir encore. Il n’y a pas au fond de leur cœur ce je ne sais quoi de rompu par où l’être se répand et communique avec son semblable; l’humanité en eux ne va pas jusqu’à être blessée.--Au contraire, les personnages de Dostoïevsky ont d’emblée cette profondeur dernière. Ils ont tout de l’homme, mais aussi ce que l’homme a de Dieu. Ils commencent par vivre, ils sont eux-mêmes d’abord, et avec quel emportement, avec quelle partialité! Ils cèdent, sans avoir même l’idée de réagir, au torrent de leur individualité; ils brisent toute résistance; ils font tout le mal qu’ils ont à faire. Mais enfin ils gagnent le fond, ils retrouvent en eux Celui qui de même est en tous. Voici l’un d’entre eux devant nous, avec ses mauvaises pensées, ses mensonges, ses calculs. Il est prêt à nous tromper, peut-être à nous tuer. Pourtant il y a quelque chose en lui de plus que ses sentiments: c’est cette faible image de Dieu qui ne se décide pas à disparaître; comme la lampe du sanctuaire, aucune rafale ne l’éteint tout à fait; elle baisse, elle vacille, comme honteuse; mais elle palpite encore. Elle est en cet homme comme une excuse latente à tout ce qu’il va faire et comme l’amorce du pardon. Il peut être sauvé. La vie éternelle le guette, comme elle nous guette tous. Et au moment, tout à l’heure, où il va se précipiter, il y aura autre chose ici qu’un aventurier cédant à une soudaine passion: une âme, comme la nôtre, qui engagera son salut, et peut-être sans le perdre encore.--Ce n’est pas tout: non seulement cet être vit d’une vie si complète qu’il nous oblige à trembler pour lui, mais encore lui-même, si vil soit-il, il connaît des sentiments que les plus purs héros de Stendhal ne savent pas éprouver: comme nous nous joignons à lui, de même il se joint aux autres par l’amour. La marque que Dieu a laissée en lui est comme une blessure qui ne se fermera jamais; il y a des moments où il ne peut plus contenir son âme; elle cherche à fuir comme le sang. Cet homme rencontre un homme; ils s’arrêtent l’un en face de l’autre sur le palier d’un escalier ou sur le seuil d’une auberge; ils se regardent. «Peut-être ne se ressemblent-ils pas... Alors c’est quelque chose de plus fort: le signe obscur de la parenté, le lien secret d’origine, la trace du mélange et de la confusion primordiale[2].» Voici qu’ils se reconnaissent; ils sont frères en Jésus-Christ; la charité remonte en eux tout à coup, qui est «l’amour du prochain comme de soi-même _pour l’amour de Dieu_», la charité comme une vague horrible par quoi l’on est jeté hors de soi, comme une abjuration et un arrachement de tout l’être. Enfin ils se prennent les mains, et il n’y a plus rien entre eux, et ils disent en même temps les mêmes choses avec les mêmes mots. Car Dieu s’est ravivé en eux; il est avec tous deux à la fois et sa paix infinie va et vient entre leurs âmes, les unissant comme elle les unira toutes, après que nous aurons été jugés.
[2] Jacques Copeau: _Sur le Dostoïevsky de Suarès_. Voir la _Nouvelle Revue française_ du 1er février 1912, p. 231.
§
Il est temps, cependant, qu’abordant en face le catholicisme je tâche d’expliquer comment il me persuade de sa vérité.
Ce n’est point par quelque avantage bien évident et que je puisse facilement assigner, ce n’est point parce qu’il est plus cohérent que toute autre doctrine. Mais voici, choisi presque au hasard comme exemple, un des articles du dogme catholique, et voici la morale catholique. Et je leur suis pareil; ils ont le même sens, ils sont de même fil que tout mon être. Comment aurais-je envie de prouver leur vérité, alors qu’ils se confondent avec ce que je suis?
Il y a deux sortes de doctrines: les unes naissent parce qu’elles ont un auteur, les autres, parce que les choses sont d’une certaine façon et qu’il faut bien que ce soit dit. Les premières sont les doctrines philosophiques: l’auteur ne cesse pas d’y être présent; on dirait qu’elles ne se soutiennent que par lui; on le voit au milieu de son système comme l’araignée au centre de sa toile; on voit chacune de ses affirmations sortir de son esprit; on distingue la faculté qui l’a produite et à laquelle elle reste attachée comme à sa tige. La force d’une philosophie, c’est le génie de celui qui l’a conçue; son évidence, c’est l’avancement et la décision de sa pensée. On dit qu’elle a de l’autorité. Si nous consentons à ce qu’elle nous convainque, c’est par égard pour la puissance et la ressource intellectuelles dont elle témoigne; si nous y croyons, c’est au fond par admiration. Elle se présente à nous à la façon des inventions mécaniques; le nom de l’inventeur est écrit dessus et lui-même se tient à côté de l’appareil, prêt à en recommencer pour qui voudra la démonstration. Comme une invention mécanique, elle est une conquête sur l’inconnu. Et nous devons l’adopter parce qu’elle marque un triomphe de l’homme et par solidarité avec notre espèce.
Mais le dogme du péché originel! Cela me saisit tout à coup comme les larmes; cela est vrai, je n’y puis rien faire; je suis pareil à ce que j’écoute; j’avais besoin de cela, je suis cela. Je me reconnais soudain. Une profonde violation de mon secret le plus intérieur. Je suis trahi. Il ne s’agit plus d’une opinion que je puisse accepter ou rejeter, défendre ou combattre. On ne me demande plus la conviction délibérée de mon intelligence, mais l’adhésion obscure, compacte, de mon cœur et de mes entrailles. Je marche, je pense, je souffre: et le péché originel est sur moi, et je le porte en moi. Mon corps, mon âme, l’enroulement de mes sentiments, les circonvolutions de mon cerveau, la machine entière de l’être que je suis: voilà quelles sont ses preuves. La profondeur d’un tel dogme, comme de tout dogme catholique, c’est la profondeur où il descend en moi, c’est sa confusion avec la masse de moi-même. Vous pouvez le nier avec des mots, avec des rires: mais le soir, au moment de se coucher, l’homme fatigué regarde sa journée et il voit un manque en toutes ses actions, un vide entre ce qu’il a fait et ce qu’il avait résolu de faire. Il n’a pas épargné sa peine; jusqu’à la nuit il a donné le même effort, et chaque minute lui semblait emplie à en déborder de sa besogne. Pourtant il a maintenant la sensation d’une sorte d’échec--et qu’il ne pouvait rien faire pour éviter. Nous avons beau nous appliquer: il y a un léger et fidèle malheur sur toutes nos entreprises, nous ne rattrapons pas tout à fait ce sur quoi nos yeux sont fixés, il vient toujours un mystérieux moment où l’idée que nous suivons se dégage, s’échappe; et quand nous avons fini notre ouvrage, elle nous raille d’un peu plus loin et nous n’avons entre les mains que son image blessée.--Nous sommes ici-bas comme des gens qui tâchent de retrouver un nom très ancien et perdu. Tous nos mouvements sont pareils à ces vagues pénibles de la mémoire qui viennent frapper l’oubli comme un mur. Et même lorsqu’il cède un peu, lorsque nous entrevoyons un peu ce qu’il cachait, lorsque enfin les consonnes du mot, sous tant d’insistance, commencent à réapparaître, même alors il reste quelque chose qui ne se laisse pas ressaisir: ce n’est jamais tout à fait ça. L’arbre qui pousse, c’est qu’il se rappelle; il remonte du plus profond de lui-même vers sa forme antique, il va l’atteindre. Mais non! ce n’est point là ces éclatantes fleurs qu’il rêvait; elles tombent; et, de nouveau il reprend avec une morne obstination son même rêve, sa même obscure recherche. Et moi, moi, toute proche, toute intérieure, à peine distante de ce que je suis et pourtant jusqu’à ma mort inaccessible, je vois, je touche mon âme, l’âme d’où je suis déchu et que je ne sais que confusément imiter. Tous nos sentiments ne sont que l’image d’eux-mêmes, ils viennent comme des flammes lécher, sans pouvoir s’y tenir, leur propre vérité; il y a toujours entre nous-mêmes et notre âme une fine, une décourageante différence. Oui, le péché originel est sur nous. Et il est au monde. Et rien n’en peut guérir que de passer à la vie éternelle.
§
La morale catholique me touche et me persuade de la même façon que le dogme proprement dit. Elle s’oppose à la sagesse comme le dogme aux philosophies. Le sage aussi est un auteur; son œuvre, c’est sa vie: et il se montre en elle, lui aussi; il s’expose au beau milieu de tout ce qu’il fait. Derrière chacun de ses actes on voit la réflexion qui l’a commandée; elle est encore là; on peut l’examiner, la tâter pour se rendre compte. Et le sage ne dédaigne pas d’expliquer aux spectateurs comment il faut s’y prendre pour agir comme il a fait. S’il en est qui se laissent convaincre à ses paroles et deviennent ses disciples, c’est par enthousiasme pour sa haute volonté, pour son grand caractère: ils acceptent la sagesse parce qu’elle est un des signes du génie de l’homme, une forme de sa domination sur la nature, la victoire sur la chair.
Mais, hélas! comme toutes les inventions humaines, elle est terriblement sujette aux accidents. Elle est un exercice, un «travail» d’équilibriste qu’il faut réussir. On ne peut le manquer sans ridicule. Il n’a de sens que si on le mène à bout sans un accroc. Or il est si difficile, si contraire à la nature, qu’il est presque impossible de ne pas le manquer.--La sagesse, c’est d’abord la constance; être sage, c’est se ressembler toute sa vie; les philosophes prescrivent comme premier devoir l’uniformité dans la conduite. Mais il n’y a qu’un moyen de ne se démentir jamais: rester immobile, ne rien faire, se priver de tout. Vivre, c’est ne plus être pareil à soi, c’est ne plus se reconnaître. Par suite, pour rester pareil à soi, il faut refuser de vivre. La sagesse sera donc le refus de vivre. Voici la découverte du sage, sa trouvaille incomparable: on peut aller de la naissance à la mort en évitant tout ce qui s’offre sur le chemin; il faut marcher tout droit, bien raide, les yeux fermés. Soigneusement proscrire de son cœur toute passion, se diminuer de tout ce qu’on pourrait être; si se présente l’occasion d’une haine, mettre à la place non pas de l’amour, mais de l’impassibilité: sentiment qui sert à tout, substitut de toute vivacité, de toute activité de l’âme. Mais à la fin, car vous êtes homme, il faut faiblir, il faut pécher, il faut n’être plus celui que vous deviez être; et, du coup, votre sagesse tombe par terre; elle s’effondre; puisqu’elle consiste à ne pas broncher, la première infraction que vous y faites la brise toute. On entend un éclat de rire: vous voilà tout seul avec votre faute. Rien de plus comique que le sage qui vient de pécher; il n’avait aucune idée de ça; sur ses tablettes il n’y avait que «l’honnête» et «le juste». Il regarde autour de lui avec un étonnement grotesque; il est dans le mal comme quelqu’un qui se trouve brusquement assis dans le ruisseau.
La morale catholique, sa profondeur, c’est qu’elle a su ménager en elle une place au mal.--On n’y peut rien: nous sommes faits pour pécher, au même titre que pour être justes. De même qu’il a deux yeux et qu’il marche debout, l’homme est capable du mal comme du bien; cela est primitif; cela est constitutionnel en lui. Une morale n’est profonde que si elle en prend son parti. Il faut qu’elle avoue complètement celui à qui elle a affaire. Il faut qu’elle s’arrange pour réussir quand même. Elle ne le gouvernera vraiment que si elle prévoit jusqu’à son insubordination. La morale catholique nous saisit tout vifs avec notre défaut; comme on se charge d’un méchant enfant, en disant aux parents: «Nous verrons bien!», de même elle fait de nous son affaire. Voici comment elle s’en tire: d’abord elle nous oblige au bien; elle nous harcèle à chaque minute du jour, elle allume en nous le zèle de la charité, elle exige de nous une véhémente, une brûlante perfection. Mais tout à coup je m’échappe, je retombe au mal. Alors elle m’attend. Elle reste là. Il y a quelqu’un qui veille, épiant mon pas sur la route. La confession est au cœur du catholicisme; elle en est le principe le plus ingrat, le plus scandaleux, le plus profond. Elle est en quelque sorte la permission du péché. Oui, le péché est permis, c’est-à-dire que tout ne se termine pas avec lui et qu’on en peut revenir. Quelqu’un a pitié de moi, quelqu’un prie pour moi, pendant toute ma faute, quelqu’un accepte tout ce que je fais, et même mon oubli, et même mon sacrilège. Tout ce mal, il faut bien qu’il s’écoule, il faut bien que je le dégorge. Cela même est dans l’ordre, que je fais pour m’en évader. Je suis devancé; je suis joué d’une façon infiniment subtile: les crimes par quoi je prétends marquer mon indépendance, on y consent à mesure que je les commets. On attend que j’aie fini. Et maintenant je n’ai plus qu’à me repentir. Il n’y pas d’heure où je ne puisse être reçu. Le prêtre que Dieu a placé pour endurer la longueur de mon absence, au moment où je reviens enfin, consterné et révolté, il ne va pas triompher sottement; il était là tout le temps; il a tout vu; il sait bien ce que je vais dire; avec un reproche plein d’amour, il accueille son enfant qui lui rapporte ce lourd fardeau de péchés tout emmêlés les uns dans les autres, cette affreuse récolte qu’il n’y a plus qu’à jeter avec horreur. Son pardon était tout préparé; il m’absout, c’est-à-dire qu’il dépasse tout ça avec moi et m’accompagne à nouveau dans ma vie chancelante. Il me rend à la fois tous les biens que j’ai si légèrement quittés, la promesse de la vie éternelle, l’usage des sacrements, la possession de la vérité et l’amour de Dieu pour sa créature.
La morale catholique, ce n’est pas une doctrine; je n’ai pas besoin de me hisser à sa hauteur ni de proclamer que je m’y range. Mais elle vient me trouver dans mon humanité, elle vient m’assister au plus bas de moi-même; elle n’a pas peur de moi; elle m’écoute; elle m’essuie la face; je reconnais sa profondeur comme j’ai reconnu celle du péché originel; non pas vaincu par trop de raisons, mais avec mon cœur coupable, avec mon corps souillé; comme le dogme était pareil à ce que je suis, elle est pareille à tout ce que je fais; elle se compromet pour me suivre; mais aussi je la confesse par tous les instants de ma vie, et par les plus vils, et par les plus honteux. Ah! comment ne saurais-je pas qu’elle est vraie quand, au moment où je viens de mentir lâchement, je la sens qui est encore avec moi d’une certaine façon,--humiliée comme moi, triste comme moi,--mais présente toujours, et fidèle, et d’accord enfin avec mon péché.
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Il faut parler sans crainte de la licence du catholicisme. Car elle est une des preuves de sa vérité. Il y a en lui une sorte de pouvoir de scandale. Jésus, déjà, et tout de suite, fut un objet de scandale. Sa doctrine est demeurée telle. Elle défend le mal, mais ensuite elle l’accepte. Elle hait le péché, mais elle le prend en elle. Elle est pleine de désordres et de complaisances injustifiables. Aucune logique: ici, elle condamne violemment et sans appel une mince faute, et, là, elle tolère avec patience les pires débordements. Il faut être la vérité pour s’accorder de telles permissions.--Les doctrines qu’on invente restent toujours sur leur quant-à-soi; elles s’observent, elles gardent de la retenue, de la sévérité. Comme elles savent qu’il leur faut donner le moins de prise possible à la critique, elles craignent l’aventure. Ce sont d’honnêtes personnes, justes et maladroites, un peu rechignées; elles prennent les familiarités de la vie pour des taquineries; elles ne sauraient y consentir; il leur vient mille petits scrupules; elles s’aperçoivent de ceci, puis de cela; non, vraiment, il n’y a pas moyen de s’embarquer.--Mais la vérité, rien de tout cela n’est pour l’embarrasser. Elle va, elle se dépense. Comme une sœur de charité n’hésite pas à regarder le blessé livide dans sa nudité, de même «elle ne pense pas à ce que ça a de mal». Elle sait bien qu’elle a raison, puisqu’elle est la vérité. Le catholicisme a cette même profonde indépendance. Il s’aventure comme quelqu’un qui s’y retrouvera toujours; à la façon même dont il s’égare, au peu de souci qu’il montre de l’opinion publique, on reconnaît qu’il porte en lui le foyer de toute justification, qu’il est lui-même la justice. Peu lui importe l’abîme où il tombe! Il y entraîne avec lui sa lumière comme un astre.
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Raisons de croire! Comme elles me semblent pauvres après tout! Comme il n’y a rien à dire après tout! Et surtout combien il eût été plus habile de ne rien dire! Voici que j’ai donné à tous ceux qui ne m’aiment pas les moyens de se moquer de moi et de se rassurer sur mon compte avec de grands rires: «Ce sont donc là toutes ses raisons!»--Mais je ne cherchais pas à les convaincre. On ne convainc jamais personne d’une religion. C’est à chacun de se convertir, c’est-à-dire de se tourner dans le sens qu’il faut.--J’ai voulu faire voir les petits mouvements par lesquels mon esprit rattrape peu à peu son équilibre et retrouve cette simplicité qui est au-dessus de toute parole et qui ne peut être que la marque de la vérité.
Il me reste à dire ce qui m’en sépare encore.
III
DE LA DIFFICULTÉ DE CROIRE
«On ne reçoit pas la croyance; il faut aller la chercher.»
Jusqu’ici cependant j’ai parlé de la foi, comme si elle était l’acte immédiat de mon cœur et la pensée la plus intime de ma pensée. J’ai laissé croire que je n’y trouvais aucune de ces difficultés qui la rendent si pénible et si précieuse. Il a pu paraître que j’avais depuis longtemps dépassé «ces régions de l’âme qu’il faut traverser sans désir».
Hélas! il n’en est rien.--Les raisons qui me portent à croire, à mesure que je les examinais, me semblaient si fortes que j’allais tout de suite jusqu’au bout de leur mouvement; entraîné par elles, mon esprit ne voyait partout qu’évidence et facilité; il se sentait tout pénétré du dogme catholique et comme confondu avec lui.--J’oubliais, cependant, la secrète entrave qu’oppose mon cœur à l’achèvement de cette persuasion.
§
Non pas une objection, non pas un embarras de ma raison, non pas un doute; mais l’impossibilité de souhaiter être différent.
Le catholicisme montre pour nos fautes une indulgence presque illimitée; il accompagne les plus grands pécheurs dans leur indignité. Mais il y a une chose qu’il exige de nous et à laquelle il lui est impossible de renoncer: il veut que nous préférions nos bonnes actions à nos mauvaises, que nous désirions la victoire en nous de ce que nous avons de meilleur; il lui faut ce désir, si faible, si humble, si étouffé, si intermittent soit-il; tant pis s’il est inefficace. Il faut qu’il soit là.
Or je ne peux pas l’éprouver; je ne peux pas souhaiter être différent. Pour chaque sentiment qui paraît en mon âme, trop d’étonnement, trop d’attention, trop de délice s’empare de moi. Je ne pense pas à sa qualité, à ce qu’il vaut. Il ne saurait être inopportun. Le voici: il entre en moi; cela suffit. Et pourquoi chercherais-je à l’incliner, à l’appuyer vers la droite ou vers la gauche? Je n’ai souci que de le connaître. Avec une impatience ravie, je l’attends, je l’interroge, je l’écoute. Cette mauvaise humeur qui me prend, j’en sais le motif ridicule: une petite réflexion la dissiperait à l’instant. Mais justement c’est cette petite réflexion qui est l’obstacle insurmontable; je la vois comme à travers le brouillard; mais je ne puis la faire; j’en suis séparé bien plus profondément que par un abîme. Je suis avec ma mauvaise humeur; je n’ai plus idée qu’à la voir durer; je veux savoir ce qu’elle va faire; j’y assiste comme à un événement de la rue. Je joue tous les actes qu’elle m’inspire, et non sans sincérité; mais c’est surtout pour ne pas l’arrêter, pour la laisser se développer tout entière, pour lui permettre de dire sur son compte et sur le mien tout ce qu’elle a à dire. Peut-être déjà je me repens, et avant même de les avoir prononcés, des méchants mots qu’elle me dicte; j’ai pitié, je voudrais demander pardon; mais je n’arrive pas à désirer que cela finisse.
Chacun de mes sentiments a son indépendance, ses droits contre tous les autres et contre moi-même. Il est un être vivant, avec une masse, une résistance, une inertie. Une fois qu’il est né, il faut attendre qu’il meure, il lui faut un certain temps pour disparaître; je ne le supprimerai pas. Son déplacement en moi, son volume! Comme une herbe qui pousse rejette délicatement les petites mottes de terre de chaque côté d’elle, il écarte les autres sentiments au milieu desquels il est apparu; il veut vivre; il faut que je lui cède; par sa seule existence il est maître de moi. O pleines journées passées sur une rancune, à la voir germer, fleurir, épier! Elle commence le matin; et tout le jour elle monte, elle croît, comme la marée, de partout; elle a ses retours et ses accidents, toutes les vicissitudes d’une chose qui se passe; je suis porté sur elle, et, comme un marin dans sa barque à la dérive, je ne pense plus qu’à considérer les formations des vagues autour de moi. Lourde mais voluptueuse navigation. Il faudrait pourtant penser à me gouverner un peu. Ou, si je m’abandonne à ce flot, du moins il faudrait souhaiter d’y échapper bientôt. Mais comment? Dites-le-moi. Comment s’y prendre pour en avoir assez? Je ne sais par où aborder à ce reniement de moi-même. Une seule pensée en moi: que va-t-il se produire encore? Comment ça va-t-il finir?
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