Part 3
Sans doute, j’ai le sentiment d’être pour quelque chose dans la formation de ma destinée et dans cette soudaine pente imposée à l’événement. Ce n’est pas une pure illusion. Je choisis sans doute; mais d’une façon rudimentaire; je ne fais qu’ébaucher le choix; je choisis en homme, c’est-à-dire dans la fièvre et dans l’ignorance; je considère hâtivement les diverses alternatives, je m’empare de quelques motifs, je les serre contre moi, je veux qu’ils soient décisifs; et voilà ma résolution prise. Cependant elle croît et s’épanouit: elle prend un sens que je ne soupçonnais pas; j’ai l’air d’avoir prévu mille conséquences que je n’avais nullement distinguées; enfin, il arrive que j’ai bien mieux ou bien plus mal agi que je ne voulais. Avec quelques mots têtus que je me suis répétés vingt fois pour brusquer une incertitude dont je ne pouvais sortir que par l’arbitraire, je me trouve avoir fait une des actions les plus importantes de ma vie. Quelqu’un a reçu mon obscure décision, l’a mûrie, l’a développée, l’a changée enfin en elle-même; comme un riche qui accepte sans sourire le dérisoire présent d’un misérable, quelqu’un fait fructifier entre mes mains mes ingrates et courtes entreprises. Ainsi, si nous savons regarder à la fois avec imagination et avec humilité, Dieu nous apparaît travaillant avec nous, façonnant avec nous notre vie, comme un ouvrier ancien et sage reprend la besogne de l’apprenti et l’achève doucement sous ses yeux. Je vois une Providence,--non pas simplement au sens d’une direction générale des événements, mais comme une «création continuée», comme une invention particulière et de tous les instants, comme l’appuiement exquis de l’artisan sur son ouvrage qu’il ne se décide pas à abandonner.
Cela justement me montre Dieu qui le cache à tant de gens: ces inégalités, ces étranges préférences, cette secrète partialité qui est au monde. Le monde est travaillé par une sorte d’injustice active et sereine; il y a une distribution tout arbitraire et sentimentale des événements; il y a des destinées élues, jalousement préservées; le bonheur leur est fidèle et les accompagne avec une agilité extraordinaire; il s’arrange pour leur rester attaché jusqu’au milieu des accidents qui semblent devoir le détruire à jamais; il leur revient, il les retrouve et, là où il ne peut passer, il change de forme. D’autres vies, au contraire, sont maudites et le malheur use pour les suivre de la même ingéniosité. Ah! Dieu merci, tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes! Celui-ci a grand besoin de se réformer, d’apprendre la justice distributive. Qu’il est émouvant de suivre les lignes de ses prédilections et de ses aversions! Comme elles sont à la fois étranges et nettes! Si l’on sait préférer ce qui est à ce qui devrait être, quelle joie dans cette contemplation! Pour un cœur allègre, il est délicieux de déchiffrer l’immorale logique des destinées: à chacun arrive non pas ce qu’il mérite, mais ce qui lui ressemble. Même l’imprévu le plus abrupt, il se découvre à la fin qu’il tenait à l’avance par quelque endroit à notre âme et qu’elle l’appelait. Les événements nous sont donnés heureux ou malheureux, non pas suivant ce que nous valons, mais suivant ce que nous sommes.
Cette répartition déconcerte les philosophes: ils ne savent comment excuser Dieu; c’est pourquoi ou bien ils le nient, ou bien ils le prouvent: ce qui revient au même.--En effet, au lieu de chercher d’abord à le voir, ils commencent par le concevoir; ils rentrent en eux-mêmes, répudient toute allégation des sens et, là, construisent un Dieu rationnel et juste, inaccessible au plaisir, dépourvu d’inclinations, pur et immobile comme une Idée de Platon; ils lui attribuent un amour qui est une bienveillance universelle et indifférente, une condescendance distraite, une sorte d’estime impartiale pour toutes ses créatures. Quand ils ouvrent les yeux, il n’y a pas de place pour leur Dieu; tout le dément; ils ne savent que faire de lui. Dès lors, s’ils ne renoncent pas à lui, pour le maintenir malgré tout il faut qu’ils aillent chercher des preuves; il faut qu’ils le rivent au monde à grand renfort de boulons et de coups de marteau; comme ils ont fabriqué Dieu, il faut qu’ils fabriquent aussi ses attaches avec le monde. Vaine entreprise. Car deux pièces qui ne sont pas faites pour s’ajuster n’arrivent jamais à bien tenir ensemble; il y aura toujours du gauche dans les preuves des philosophes; il se trouvera toujours quelqu’un pour venir remarquer la faiblesse des joints et déceler leur fausseté.
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Il eût fallu commencer tout simplement par regarder; il eût suffi d’ouvrir les yeux sans aucune pensée préalable: ce qui vient lui faire obstacle eût alors apparu comme une marque éclatante de l’existence de Dieu. Nous constatons des inégalités et des préférences. Or c’est à quoi justement on reconnaît la présence d’une âme, d’un être. Ne savons-nous pas quel trouble, quelle subtile transformation de la justice apporte, partout où on l’introduit, l’être vivant? Après qu’il est venu, rien plus ne vaut ce qu’il valait jusque-là au jugement de la raison; une différence insaisissable s’est glissée entre les choses; de même qu’en respirant il analyse l’air et en sépare les éléments, de même, par le simple fait d’être là, il distingue, et choisit, et préfère; on ne peut pas bien dire ce qui se passe; la profonde iniquité de la vie est entrée avec lui. Partout donc où se trouve cette iniquité, c’est que quelqu’un est là qui pense, qui désire, qui veut. Les irrégularités du monde font paraître une âme; elles sont ses complaisances, ses amours et peut-être ses haines. Ce dérangement immense dénonce une personne infinie. A la distribution du bien et du mal, je reconnais le Dieu vivant. Sans doute, il pourrait s’arranger pour mieux satisfaire mes idées de justice; je le prends en faute. Tant mieux! Car c’est donc qu’il existe. Si tout dans le monde était parfaitement équitable, il resterait _possible_ que Dieu ne fût pas, car les lois mécaniques tendent d’elles-mêmes à produire l’égalité. Mais cette profonde désobéissance à mes exigences, tant d’indifférence à mes décrets, cet air de dire que je n’y connais rien... Quelle force indomptable je touche tout à coup! Je me heurte à «Celui qui est».
Après tout je n’ai le droit de faire aucun reproche à Dieu. Car je n’ai pas à le concevoir à l’avance. Je n’aurais à le concevoir que si je ne le trouvais pas. Mais justement je le trouve. Je n’ai pas le temps de me faire une idée de lui; rien ne peut précéder mon expérience, le contact que je prends avec lui. Il est là d’abord; il paralyse ma raison; il met tout de suite, à la place de ce qu’elle allait forger, lui-même. L’infinie perfection, au lieu que je doive chercher s’il la possède, elle est ce qu’il est. Je l’apprends de lui, je l’étudie en lui. Et nous pouvons bien avouer, puisque les philosophes ne nous écoutent pas, que cette perfection est un peu plus intéressante que celle qu’ils imaginent, et qu’ils n’auraient pas inventé ça.
Dieu aime les hommes. Il aime chacun de nous dans ses entrailles et selon qu’il l’a fait. Il ne s’amuse pas à se retenir sans cesse sur la pente d’une préférence, il ne s’oblige pas à penser à tous les autres au moment où son brûlant amour s’approche de l’un de nous. Son amour, c’est autre chose qu’une bienveillance, qu’une protection administrative, que le sourire d’un sage toujours prêt à pardonner. C’est l’amour avide et égoïste du Créateur; il est pareil à l’acte même de la création; il le recommence. Dieu revient trouver ce qu’il a fait et avec le même cœur qu’il avait alors, et dans le même orage qu’au commencement; il rentre dans le tumulte de tous les sentiments qui l’animaient autrefois; le plaisir inexplicable de ses mains quand elles formaient cette âme, l’allégresse et l’apitoiement dont il était plein, voici qu’il les éprouve encore, comme au moment de la besogne; celui qu’il créa dans la joie, il l’aime dans la joie; il «se réjouit» en sa créature; il «se récrée» en elle: et c’est là sa prédilection.
Dieu aime l’homme; mais l’homme, ce n’est pas un animal raisonnable, l’homme, c’est moi qui porte tel nom et tels prénoms que Dieu a consacrés à mon baptême, et qui suis né de telle femme, et qui mourrai tel jour que je ne sais pas, mais que Dieu sait. Sans doute, je suis bon ou mauvais; mais cela ne vient qu’ensuite; Dieu ne voit cela qu’après. Il y a d’abord son enfant bien-aimé, sa race, son image privilégiée; il a gardé une mémoire particulière de son visage, il se rappelle chaque trait, il pense à lui souvent. Son amour est de celui-là; et il l’accompagne partout, si bas qu’il tombe; il ne le quitte pas dans la faute et dans l’humiliation; même là, il le préfère peut-être encore à tel autre dont la vie est impeccable; et, puisqu’il sera juste envers cet autre, il a bien le droit d’être faible avec celui qu’il aime. Quel sens terrible et adorable dans ces mots: «Il est agréable à Dieu»!
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Dieu est pareil à un honnête homme qui, parce qu’il fait son devoir, peut écouter ses goûts, ses humeurs, ses indulgences et ses sévérités secrètes. Pour ridiculiser cette conception, les philosophes ont inventé tout un long mot: _anthropomorphisme_. Je serai donc anthropomorphiste. Pourquoi m’en empêcherais-je? Parce qu’il est trop naturel de l’être? Justement j’ai résolu de me confier aux tendances naturelles de ma pensée, de céder à mes premières idées, aux plus fraîches, aux plus hardies. Dieu est pareil à l’homme, me disent-elles; il est seulement beaucoup plus grand. Il n’y a qu’une forme de l’existence; du plus bas au plus haut, les êtres développent le même type; ils le prennent d’abord informe et nu, comme les flûtes exposent sans accompagnement le thème d’une symphonie; puis ils le commentent avec une abondance, une ingéniosité, une générosité croissantes; enfin ils le transmettent à l’homme. Et de même que le monde visible tout entier prépare l’homme, de même le monde invisible le complète et l’achève; il reprend son chant, il l’imite avec de nouvelles et splendides ressources; et cette harmonie, dont on dit que résonnent les cieux, si nous savons entendre, nous y retrouvons notre voix, comme un berger écoute avec émerveillement grandir, foisonner et fleurir, sous les doigts d’un musicien, les cinq notes de sa complainte.
Dieu est pareil à nous; il a notre âme, toutes nos pensées, tous nos calculs; il a tous nos sentiments; il connaît ces étranges dispositions intérieures dont on est saisi tout à coup sans qu’on sache pourquoi et que l’on ne peut rien faire pour changer; il connaît les mystérieuses contraintes du cœur et l’impossibilité de s’en défaire autrement qu’en y cédant. Mais justement voilà où est sa perfection: il échappe à ses sentiments, il va jusqu’au bout, il retrouve la liberté dont ils le privaient, en les dépassant. Il est parfait, c’est-à-dire qu’en lui tout s’achève, tout s’accomplit entièrement. Il est parfait, non pas parce qu’il ne se met jamais en colère, mais, parce qu’après le transport de la colère, il sent tout à coup jusque dans ses entrailles l’étreinte de la miséricorde. Parmi les hommes nous appelons celui-là une grande âme, non pas qui ne sent rien, mais qui ne s’épargne rien, qui descend dans toutes les faiblesses, va reconnaître par lui-même tous les entraînements, se perd avec ceux qui se perdent et ne craint pas la détresse, la souillure, la honte ni la sueur de sang. Cette âme est grande qui est la plus chargée et qui remonte avec elle le plus lourd fardeau de passions. De même le Dieu tout-puissant ne s’est pas contenté de créer nos sentiments; chaque jour il vient les éprouver en personne, il les retraverse complètement, il sait une fois de plus chaque jour ce qu’il en coûte d’être homme et il ne cesse de nous ressembler que lorsqu’au soir, ayant épuisé tout notre cœur, il rentre dans son insondable amour.
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Je sais qu’il y a de la présomption à parler de Dieu avec tant de familiarité et de certitude, à se donner pour le confident de ses perfections. Pourtant que puis-je faire? Je me suis exprimé sans application, disant ce qu’il me semblait voir; j’ai transcrit les imaginations qui me travaillent. Je ne peux pas empêcher que le surnaturel ne m’apparaisse aussi proche, aussi facile que les objets de mon entourage. Je sens qu’il est là, comme, lorsque je reviens dans l’ombre vers ma chambre de travail un instant quittée, je sais qu’il y a une lampe sur la table, qui m’attend, et déjà, par dessous la porte, un rais de sa faible lumière me confirme sa présence fidèle.
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De la profondeur catholique.
Parce que je ne peux pas faire autrement, je crois à la réalité surnaturelle. Mais il est impossible que je m’en tienne là; il faut que ma foi se précise, il faut que de mystique elle devienne religieuse; il faut qu’elle s’attache à un dogme et l’observe uniquement.
Non, je n’ai pas le droit de m’arrêter à moitié chemin. Je n’ai rien fait de méritoire jusqu’ici, rien qui me donne le moindre privilège. Comme les autres! Aussi stricte, aussi précise, aussi dure que la leur soit ma croyance!--Il est des gens qui, au dernier moment, se réservent de petites libertés; ils ont tout admis avec nous, ils ont pensé, ils ont senti comme nous; mais tout à coup il y a un point qu’ils n’acceptent plus, un point imperceptible, mais où toute leur décision vient mourir: voici qui est trop fort pour eux; ils s’aperçoivent que vraiment leur esprit ne peut pas s’engager si loin. Et là-dessus, pour sauvegarder son indépendance, ils construisent quelqu’une de ces doctrines intermédiaires, de ces faux mysticismes où la raison et l’imagination comiquement collaborent. O pâles inventions! On croit aux étoiles et à la métempsychose; on est d’abord une petite bête et l’on va finir dans un ange: doctrine pour les dames qui ont des souvenirs. Ou bien on croit à la divinité de l’Homme, ou à celle de la Justice, ou aux mystères de la Destinée, ou à l’Inconscient. Pour les uns, Dieu est quelque chose comme le Silence et, pour les autres, il y a des dieux un peu partout.
Je déteste ces fantaisies. Elles ont une sorte de molle possibilité qui dégoûte. Ah! certes, rien ne s’oppose à ce qu’elles soient vraies; rien ne s’oppose à celle-ci; mais rien non plus à celle-là. Pour celui qui refuse de reconnaître l’empire d’un dogme, tout devient facile et maniable; toute chose cède immédiatement à ce qu’il lui plaît d’en penser; toute chose met une étrange promptitude dans l’obéissance aux idées qu’il s’en forme: elle est tellement docile que c’est comme si elle n’existait pas! Les univers et les paradis (jamais d’enfer) éclosent à son gré, dans son cerveau, comme de vagues bouffées de brouillard. Il en concevrait mille avant d’être fatigué. Aucune résistance: sa pensée de toutes parts moutonne avec une débile fécondité.--Laissons-le se féliciter de sa libre abondance et d’avoir soustrait à l’étroite prise d’un dogme ses facultés merveilleuses. Il se figure qu’il est tout-puissant parce qu’il _peut_ à tort et à travers. Il ne sait pas qu’en fait d’imagination la liberté, c’est la faiblesse. Le vrai est qu’il n’a pas assez de force pour sentir les nécessités de la pensée, pour aller jusque-là où, soudain, l’imagination se trouve par on ne sait quoi de mystérieux commandée, contrainte et dans ses plus petits détails arrêtée. Il est pareil au bavard: tant parler lui est facile, il se croit l’esprit plein de vigueur; mais justement s’il avait plus d’idées, et plus fortes, il ne trouverait plus à dire qu’une seule phrase.
Non, il n’est pas de milieu pour un cœur sincère entre l’athéisme et la religion. J’aime et je prétends qu’il faut aimer avant tout la propreté de l’âme. Que d’abord elle soit bien nette, bien courageuse, bien achevée! Il n’est pas vrai qu’il y ait des arrangements, il n’est pas vrai que l’on puisse être ceci ou cela, sans l’être tout à fait. On ne pactise pas avec les difficultés: ou l’on est vaincu par elles, ou on les vainc. Le premier devoir est de ne supporter en soi rien qui soit le semblant d’autre chose: il faut avoir cette chose même, ou la quitter tout à fait.
Si Dieu n’est pas si clair qu’il soit une personne et qu’il ait son histoire écrite dans les Évangiles, il n’est donc pas. Et pourquoi nous embarrasser de lui, si ce n’est pas pour y croire de tout près, cœur à cœur, et dans la présence même de son visage? Contre tous les mystiques, hors les chrétiens, ce sont les athées qui ont raison. Il y a bien des plaisirs à goûter ici-bas: est-ce en faveur d’une mauvaise petite croyance, logée comme une brume dans un coin de notre cœur, que nous allons les laisser échapper? Non, il est juste, si on le peut, de ne pas croire en Dieu; cela est plus sain, plus naturel.
Mais puisqu’il faut que je croie en lui, eh! bien, que ce soit selon qu’il est écrit. De même que Jésus est mis en croix, nu et visible de partout, de même je veux que ma foi soit fixe et définie, et celle-là même que tout le monde connaît; et l’on sait bien que l’on n’y peut changer un iota sans la détruire. C’est en entrant dans les urgentes limites du dogme catholique que mon imagination trouve soudain son aise et sa véritable activité, comme un arbre qu’on plante dans un terrain préparé sent monter en lui sa force, et circuler sa sève, et ses branches se disposer à la fleur. Pascal l’a bien vu, qu’il fallait aller jusqu’au bout: dans un grand effort, son âme d’un seul coup s’est délivrée de toutes ses libertés; elle a cessé d’être entourée de possibles; et cette nuit-là, dans cette terrible extrémité, dans cette angoisse et dans ce resserrement, elle a touché sa joie:
«Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob.»
«Cette est la vie éternelle, qu’ils te connaissent seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ[1].»
[1] _Écrit trouvé dans l’habit de Pascal après sa mort_. Petite édition Brunschvicg, p. 142. La première citation est de l’_Exode_, III, 6; la seconde, de Saint-Jean, XVII, 3 (et non 6).
§
Si droite que me paraisse la voie qui, de la croyance au surnaturel, conduit à la foi catholique, je veux la reprendre et la parcourir à nouveau pas à pas; je veux dire chacune des raisons qui m’y font avancer.
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D’abord, comme, lorsqu’on est seul et très loin, tout à coup on se prend à penser à tous ceux qui ne pensent pas à vous--et l’irritante envie vous vient de reparaître brusquement devant eux et de les forcer à être encore vos amis,--de même l’homme qui s’est dégagé de la religion s’aperçoit un jour combien elle se passe facilement de lui et à quel point ça ne change rien du tout qu’il ait cessé d’y croire. Appel infiniment subtil, tentation par l’indifférence et l’oubli où l’on est de moi. Certes, je suis libre, je vais où je veux: cependant il est des gens qui continuent à prier.--Je pense à ma guise; toutes les théories sont à ma disposition; je n’ai qu’à choisir; je suis comme au milieu d’un marché; et chacun étale ses arguments, les retourne, me les donne à soupeser: cependant les vérités religieuses ne sont pas ici, elles ne font rien pour séduire mon adhésion, elles ne bougent pas.--J’affecte de les contredire violemment, j’épouse les doctrines qui les insultent le mieux: elles ignorent l’offense que je leur fais.--Ou bien je leur rends cet hypocrite hommage, ce salut plein de distance et de dignité que les incrédules, pour bien marquer leur liberté d’esprit, ont coutume de leur décerner: elles restent aussi sourdes à mon approbation qu’à mon mépris. Décidément je ne compte pas pour elles. Et voici qu’une inquiétude me vient: en tout ce qu’il m’arrive de penser, ce reproche secret, qui m’exaspère: «Tu es libre, tu es seul. Si cela te paraît être la vérité, pourquoi ne le croirais-tu pas?»
A l’étendue de la permission qui m’est donnée, je commence à douter qu’elle en vaille la peine. Il faut enfin que je revienne vers les vérités chrétiennes, que je quitte un instant mon _erreur_ pour les examiner de près et chercher d’où leur vient cette formidable assurance.
Telle est la première invitation qui m’est adressée: le silence.
§
Cependant elle ne fait que réveiller mon attention. Je ne peux pas me convertir simplement par pique et par point d’honneur. Il me faut des raisons plus précises, tirées de la considération même du dogme.
Elles commencent à apparaître, à mesure que je m’approche de lui. O profondeur inimitable! Je ne veux pas encore la comprendre, la deviner seulement. Cette doctrine est si forte qu’on rencontre ses rayons bien avant de la trouver elle-même. Entre les belles œuvres de l’esprit, celles qui sont nées d’un génie chrétien se distinguent dès l’abord, et toutes seules.
Il y a une sorte de naïveté en tout écrivain non-chrétien. Il a toujours l’air de quelqu’un à qui l’on cache quelque chose et qui ne s’en doute pas. Il y a un certain dernier mouvement de l’esprit qu’il n’a jamais l’idée de faire. Il y a un fond qu’il ne touche pas. Il va, il vient; j’admire son ingéniosité, sa dureté, sa pointe; peut-être j’envie sa liberté, et qu’il puisse sans scrupules entrer d’un élan si allègre et si cruel dans la vérité. Mais je sais qu’en face d’une certaine question très droite, que je pourrais tout à coup lui poser, il serait sans réponse et ne trouverait de recours que dans la raillerie.