Part 2
Stevenson s'adressa à l'enfant et lui demanda son chemin. Celui-ci indiqua vaguement l'Ouest et le Nord-Ouest en marmottant des paroles inintelligibles et, sans ralentir un instant le pas, traversa la route à angle droit. La mère le suivit sans même tourner la tête. Il eut beau leur adresser appel sur appel, ils continuèrent à monter la colline sans avoir l'air d'entendre. Abandonnant _Modestine_, il courut après eux en continuant ses cris. Ils s'arrêtèrent à son approche, la mère jurant toujours. C'était une femme assez belle qui avait l'air d'une matrone respectable. Le fils lui répondit de nouveau brusquement et d'une manière inintelligible, et il allait encore s'éloigner, mais cette fois Stevenson saisit la mère qui était plus près de lui et, s'excusant de sa violence, déclara qu'il ne les laisserait pas s'en aller avant qu'ils ne lui eussent indiqué sa route. Au lieu de se fâcher, ils devinrent plus traitables et lui dirent de les suivre. Après quelques mots échangés ils continuèrent à gravir la colline dans le crépuscule qui s'assombrissait de plus en plus. L'Anglais revint vers _Modestine_, la poussa vivement et, après une rude montée de 20 minutes, atteignit le bord du plateau. Le pays qu'il venait de parcourir lui parut, de ce point, sauvage et triste. Les masses sombres du Mézenc et des monts au delà de Saint-Julien se détachaient à l'Est, sur un ciel clair et froid. Les collines et les vallées intermédiaires étaient noyées dans un chaos d'ombre d'où émergeaient çà et là des taches noires formées par des bouquets de bois et des espaces blancs indiquant des cultures. On distinguait aussi les gorges où serpentent la Loire, la Gazeille et la Laussonne.
A quelques pas de là il se trouva sur une grande route et fut tout étonné d'apercevoir un village assez important dans ce voisinage. On lui avait dit que les bords du lac n'étaient fréquentés que par les truites. La route était encombrée par des troupeaux rentrant du pâturage. Deux femmes revenant du marché voisin, à califourchon sur leur monture et parées de leurs plus beaux atours, passèrent au grand trot devant lui. Il s'informa auprès des petits bergers. Ceux-ci lui dirent qu'il se trouvait au Bouchet Saint-Nicolas. C'était-là, à un mille au-dessous du point désiré et sur le revers d'une crête élevée, que des chemins mal connus et des paysans sans bonne foi l'avaient mené. Son épaule meurtrie par le cordon du panier lui faisait grand mal et son bras était tout endolori à force d'avoir frappé la bourrique. Il renonça à aller camper au bord du lac et chercha une auberge.
L'AIGUILLON
L'auberge du Bouchet Saint-Nicolas était une des plus modestes que Stevenson eut vues jusque-là; mais il en rencontra beaucoup de pareilles dans son voyage. Voici comment notre Anglais décrit ces auberges de nos montagnes:
Une maison à deux étages avec un banc à côté de la porte, une étable attenant à la cuisine, si bien que _Modestine_ et lui mangeaient à peine séparés par une cloison. L'ameublement est des plus sommaires, parquet en terre battue et pour les voyageurs, une chambre à coucher qui n'a d'autres meubles que des lits. Dans la cuisine on prépare le repas, on mange et on couche. Celui qui veut se débarbouiller le fait en public à un lavabo commun. La nourriture parfois est peu abondante: poisson salé et omelette; vin très médiocre et eau-de-vie exécrable. Quelquefois un porc familier, glissant sous la table et vous caressant les jambes, vient agrémenter le repas de sa visite. Mais, neuf fois sur dix, les gens de l'auberge se montrent aimables et attentionnés. Aussitôt que vous avez franchi leur porte vous n'êtes plus un étranger pour eux; et quoique ces paysans soient grossiers et bourrus hors de chez eux, dans leur intérieur, ils traitent leurs hôtes assez poliment.
Ainsi, au Bouchet, Stevenson déboucha sa bouteille de Beaujolais et invita l'aubergiste à en boire. Celui-ci voulut à peine y goûter, «j'aime ce vin, dit-il, et je serais capable de ne pas vous en laisser assez».
Dans ces petites auberges, le voyageur doit avoir un couteau à lui. Un verre, une fourchette en fer et un morceau de pain, voilà tout ce qu'on trouve en se mettant à table. L'aubergiste admira beaucoup le couteau anglais de Stevenson. C'était un beau vieillard affable, mais tout à fait ignorant; sa femme était d'humeur moins agréable, mais elle savait lire et parlait d'un ton d'autorité, faisant sentir que c'était elle qui gouvernait dans le ménage, ce que le mari acceptait de bonne grâce.
Stevenson fut accablé de questions sur son voyage et la femme lui suggéra ce qu'il devait consigner dans la relation qu'il en ferait; par exemple ce qu'on récolte dans telle ou telle contrée; s'il y a des forêts; quelles sont les coutumes des gens et les conversations qu'ils lui ont tenues. Stevenson approuvait ironiquement. Tu vois, dit-elle à son mari, que je devine ce que le livre contiendra. Tous deux écoutèrent avec le plus grand intérêt le récit des mésaventures du voyageur.
--Demain matin, dit le mari, je vous ferai quelque chose de mieux que votre canne. Les ânes ont la peau dure, vous pouvez les rouer de coups de trique sans les faire avancer d'un pas. Cette promesse intrigua Stevenson.
Il y avait deux lits dans la chambre à coucher. Quant il monta pour prendre possession de l'un, il fut abasourdi de trouver un jeune homme, sa femme et leur enfant prenant possession de l'autre. C'était la première fois que pareille aventure lui arrivait et si, écrit-il, je devais toujours me trouver aussi sot et embarrassé, je prie Dieu que ce soit la dernière. Je n'insisterai pas sur l'embarras de notre Anglais, ni sur l'originalité de la situation. Le coucher se passa d'ailleurs de façon décente.
Le lendemain, lundi 23 septembre, Stevenson se leva le premier et se hâta de faire sa toilette afin de laisser place libre à ses compagnons de chambre. Il prit une tasse de lait et sortit pour voir les environs du Bouchet. Il faisait terriblement froid par cette matinée grise. Des nuages chargés de pluie rasaient le sol, poussés par un vent glacial qui sifflait sur le plateau dénudé. On apercevait un seul point coloré, bien loin derrière le mont Mézenc et les crêtes de l'est, où le ciel était illuminé des teintes orangées de l'aube.
A cinq heures du matin, sur un plateau de plus de 1.200 mètres de hauteur, Stevenson dut abriter ses mains dans ses poches et courir pour se réchauffer. Les gens qui s'en allaient par groupes travailler aux champs se retournaient en passant pour considérer cet étranger. Il les avait vus rentrer du travail la veille, il les y voyait retourner le lendemain. Ainsi allait la vie dans le minuscule village du Bouchet. Lorsqu'il rentra à l'auberge pour déjeuner, l'hôtesse peignait sa fillette dans la cuisine. Il lui fit compliment sur la belle chevelure de l'enfant.
Non, dit la mère, elle n'est pas si belle qu'elle pourrait l'être; ses cheveux sont trop fins.--Ainsi, à notre époque de démocratie débordante, la majorité fait de ses défauts un type de beauté.
Où est votre mari? demanda Stevenson.
Il est en haut, répondit-elle, il vous fait un aiguillon.
Béni soit celui qui inventa l'aiguillon. Béni soit l'aubergiste du Bouchet Saint-Nicolas qui m'en fit connaître l'usage, s'écrie notre héros. Cette simple baguette armée d'une pointe de trois millimètres fut un vrai sceptre mis entre ses mains. A partir de ce moment _Modestine_ fut son esclave. Un coup d'aiguillon la détournait des portes d'étables les plus tentantes. Un coup d'aiguillon lui faisait prendre un petit trot et dévorer l'espace. La vitesse n'était pourtant pas excessive, dix milles en 4 heures au plus. Mais quel admirable changement depuis hier. Plus d'odieux coups de gourdin, plus de fatigue au bras pour fustiger. Rien que quelques coups de pointe discrets et sans brutalité. Parfois une goutte de sang coulait sur la croupe de _Modestine_; qu'y faire? Stevenson en était désolé sans doute. Mais les exploits de la journée précédente avaient banni la pitié de son cœur. Puisqu'on ne pouvait rien obtenir par la douceur de ce petit animal pervers, il fallait bien employer l'aiguillon pour le faire marcher.
Le temps était sombre et froid et jusqu'à Pradelles, Stevenson ne rencontra sur la route qu'un groupe de femmes chevauchant à califourchon et des courriers. Un jeune poulain qui paissait dans une prairie avec une clochette au cou s'avança au galop jusqu'au bord de la route, puis s'enfuit avec la même hâte et le tintement de la clochette retentit longtemps à l'oreille de Stevenson.
Pradelles est situé sur une haute colline au-dessus de _l'Allier_, au milieu des vertes prairies d'où lui est venu son nom. De tous côtés on fauchait le regain et cette orageuse matinée de septembre était toute parfumée de l'odeur de foin coupé. De l'autre côté de _l'Allier_ des collines montaient par degrés jusqu'à l'horizon lointain; paysage d'automne d'un brun terne, avec des espaces sombres de bois de pins et des rubans de routes blanches traversant les collines sous un ciel voilé de nuages cuivrés.
Tout cela engageait le voyageur à ne pas s'attarder en route, car il était maintenant à la limite du _Velay_ et ce qu'il avait devant lui faisait partie d'une autre région: le _Gévaudan_, pays sauvage, montagneux, peu habité et déboisé, il n'y a pas très longtemps par terreur des loups. Je laisse à Stevenson la responsabilité de cette assertion plus que contestable. Le passage suivant est aussi presque littéralement extrait de son récit:
Les loups hélas! de même que les brigands semblent fuir à mesure que s'accroît l'affluence des voyageurs; on peut parcourir toute l'Europe sans la moindre rencontre de ces deux espèces nuisibles. Mais ici, plutôt que nulle part ailleurs il devrait être permis d'espérer, car nous sommes dans la région de la légendaire «_bête du Gévaudan_, ce _Napoléon Buonaparte_ des loups» (la qualification est bien anglaise). Quelle carrière que celle de ce loup! Il parcourut pendant de longs mois le _Gévaudan_ et le _Vivarais_ de 1764 à 1767 dévorant des femmes, des enfants et des bergères renommées pour leur beauté; il poursuivit des cavaliers armés. On le vit, en plein midi, courir sur le grand chemin après une chaise de poste qui s'enfuyait au galop. Il fut signalé comme un ennemi public et sa tête fut mise à prix pour 10.000 francs. Lorsqu'il fut tué et envoyé à Versailles, il se trouva que ce n'était qu'un loup et non des plus grands.
Stevenson prit son repas à la hâte et, se dispensant de visiter Notre-Dame de Pradelles, malgré les conseils de son hôtesse, il descendait au bout de trois quarts d'heure la pente rapide qui mène à Langogne sur l'Allier.
Des deux côtés de la route, les paysans labouraient pour les semailles. Dans chaque champ un attelage de grands bœufs creusait de longs sillons et ces bêtes pacifiques en tirant la charrue suivaient de leurs grands yeux étonnés l'homme et l'ânesse qui passaient le long de la route. C'était un tableau charmant d'activité rustique. A mesure que Stevenson continuait à descendre, les montagnes du Gévaudan se dressaient en face de lui jusque dans les nuages. Il avait franchi la Loire la veille; maintenant il allait traverser l'Allier; tant ces deux rivières sont rapprochées au commencement de leurs cours.
Juste sur le pont de Langogne la pluie qui menaçait depuis longtemps se mit à tomber. Ce fut la bienvenue qu'il reçut en entrant dans le Gévaudan.
Stevenson, arrêté par la pluie, dut coucher à Langogne le 23 septembre, bien qu'il n'en dise rien dans son livre.
UN CAMPEMENT DANS LES TÉNÈBRES
Le lendemain 24 septembre, il était 2 heures de l'après-midi lorsqu'il eut rédigé son journal de voyage et préparé son havresac qu'il s'était décidé à porter sur son dos, ne voulant plus s'embarrasser d'un panier. Il partait aussitôt pour le Cheylard-l'Evêque, localité située sur le bord de la forêt de Mercoire. C'était, lui disait-on, à une heure et demie de distance. Il pensa qu'avec son ânesse il ne mettrait pas plus de quatre heures.
Tout le long de la montée, à partir de Langogne, la pluie et la grêle se succédaient sans interruption. Le vent devint de plus en plus froid. Le ciel était couvert de gros nuages venant du Nord, les uns bas et chargés de pluie, les autres en masses moins sombres présageant la neige. Le voyageur sortit bientôt de la vallée cultivée de l'Allier.
Plus d'attelages de bœufs au labour, plus de riants paysages. La lande nue; des bruyères et des marécages; des espaces rocheux parsemés de pins; des bois de bouleaux au feuillage jauni par l'automne, de loin en loin quelque ferme isolée et de maigres cultures, voilà l'aspect de la contrée. C'est une suite sans fin de montagnes et de vallées. Les petits sentiers rocailleux que les bestiaux tracent en passant sur le gazon se coupent et s'enchevêtrent, formant trois ou quatre lignes qui vont se perdre dans une flaque d'eau, puis reparaissent quand le terrain se relève, ou à la lisière d'un bois.
Aucune route directe ne conduisait au Cheylard et il n'était pas facile de se diriger dans un pays si accidenté, à travers ces mille sentiers si peu apparents. Il était 4 heures quand Stevenson arriva à _Sagnerousse_. C'était un point de repère assuré. Deux heures après, le vent s'étant calmé et la nuit venant rapidement, il sortit d'un bois de pins où il s'était égaré et trouva, au lieu du village qu'il cherchait, un enfoncement marécageux entouré de pentes escarpées et glissantes. Il entendait depuis un moment des tintements de clochettes.
En émergeant du bois, il aperçut devant lui une douzaine de vaches et un nombre peut-être plus grand de personnes qu'il pensa être des enfants, bien qu'ils parussent à travers le brouillard d'une taille exagérée. Ils exécutaient en silence une ronde, tantôt se tenant par la main, tantôt se séparant et se faisant la révérence. Une danse d'enfants n'inspire que des sentiments d'innocente gaîté; mais à la tombée de la nuit, dans ce site sauvage, elle lui parut étrange et fantastique.
Lui qui avait pourtant beaucoup étudié Herbert Spencer resta un moment tout étonné. Mais il ne tarda pas à se reprendre et d'un coup d'aiguillon fit repartir _Modestine_. Sur un chemin battu l'ânesse avançait sans se faire prier, mais une fois sur le gazon ou dans les broussailles elle perdait la tête et s'obstinait à tourner en rond; il fallait que Stevenson déployât toute son adresse pour la faire avancer en droite ligne dans un champ où nul chemin n'était tracé.
Pendant qu'il cherchait à se tirer de la fondrière, enfants et vaches s'en allaient; il ne restait plus que deux fillettes à qui il demanda son chemin. Les paysans, en général, sont, selon lui, peu disposés à renseigner le voyageur. Un vieillard diabolique s'était barricadé dans sa maison à son approche, il avait eu beau frapper à la porte à tour de bras, le vieux avait fait la sourde oreille. Un autre qu'il avait mal compris le vit prendre une fausse direction sans lui faire un signe. Que lui importait que le voyageur errât toute la nuit sur la montagne? Les deux fillettes auxquelles il s'adressa alors se moquèrent impudemment de lui: l'une lui tira la langue et l'autre le renvoya à ses vaches, et toutes les deux se mirent à rire en se poussant du coude. La bête du Gévaudan avait dévoré une centaine d'enfants dans ces parages. Elle commençait à lui inspirer de la sympathie.
N'obtenant rien des deux espiègles, Stevenson traversa la fondrière, puis un autre bois et tomba sur un grand chemin. La nuit devenait de plus en plus noire. _Modestine_, pressentant quelque mésaventure, hâta spontanément le pas et, à partir de ce moment, ne lui donna plus de tracas. Ce fut le premier signe d'intelligence qu'il remarqua en elle. A la même heure une rafale du vent du Nord amena une forte averse. Stevenson aperçut de l'autre côté du bois des fenêtres éclairées. C'était le hameau de Fouzilhet bâti sur la colline près d'un bois de bouleaux. Il trouva là un brave homme qui l'accompagna sous la pluie pour le mettre sur le chemin du Cheylard et qui refusa énergiquement toute rémunération. Notre héros, l'esprit plus tranquille, se voyait déjà à table à côté d'un bon feu alors que de nouvelles et plus grandes misères allaient l'atteindre. Subitement la nuit était arrivée telle qu'il n'en avait jamais vu de plus obscure. Les rochers, la route bien battue et les arbres étaient à peine perceptibles. Le ciel était absolument noir et Stevenson ne pouvait même pas distinguer l'aiguillon qu'il portait à la main.
Bientôt le chemin qu'il suivait se divisa, selon l'habitude du pays, en trois ou quatre tracés dans une espèce de pâtis pierreux. Stevenson dans cette conjoncture comptait sur l'instinct de _Modestine_. Mais que peut-on attendre de l'instinct d'un âne? Au bout de quelques minutes elle tournait dans les pierres absolument incapable de retrouver son chemin. L'Anglais aurait campé n'importe où s'il eût eu les provisions nécessaires, mais, vu le peu de longueur du trajet à faire ce jour-là, il n'avait emporté ni vin, ni pain pour lui, mais seulement une ration pour _Modestine_.
En outre, il était, ainsi que l'ânesse, trempé jusqu'aux os, ne trouvant même d'autre eau que celle qu'il recevait sur le dos. Il se détermina à revenir à Fouzilhet pour y chercher un guide. Mais ce retour était bien difficile. Stevenson n'avait pour se guider que la direction du vent.
Ne retrouvant plus la route il se jeta à travers champs, pataugeant dans des flaques d'eau, tournant les murs que la bête ne pouvait franchir, jusqu'à ce qu'il retrouvât les fenêtres éclairées. Elles ne se présentaient pas du même côté. Il se trouvait, non à Fouzilhet, mais à Fouzilhac, hameau peu éloigné du premier, dont les habitants différaient entièrement par leurs mœurs inhospitalières.
La première maison à laquelle il frappa était habitée par une femme qui refusa de lui ouvrir, prétextant qu'elle était seule et boiteuse. Il heurta à une autre porte. Un homme, deux femmes et une petite fille s'avancèrent avec une lanterne pour examiner le voyageur. L'homme n'avait pas une mauvaise apparence, mais il souriait d'un air matois. Il s'accota au montant de sa porte et le laissa exposer son cas. Stevenson ne demandait qu'un guide pour le mener au Cheylard.--Il fait trop noir, répondit l'homme. Stevenson eut beau prier, promettre une récompense, insister jusqu'à se mettre en colère. Rien ne put vaincre l'obstination de cet homme.--Il fait trop noir répétait-il, je ne sortirai pas par une pareille nuit. Stevenson hors de lui se retira en lui lançant ces mots: «Vous êtes un poltron.»
En voyant l'air embarrassé de ce paysan il pensa que le souvenir de la _bête du Gévaudan_ était la cause de sa pusillanimité. Il battait en retraite quand, à un éclat de rire de la gamine, il reconnut que c'était justement une de celles de la ronde qui s'était déjà moquée de lui. «Tous _bêtes du Gévaudan_,» grommela-t-il en s'éloignant. Toutes les autres maisons du village étaient noires et silencieuses.
Après avoir en vain frappé à plusieurs portes, il revint à _Modestine_ en chargeant Fouzilhac de ses malédictions. Avec ou sans eau, il dut se résigner à camper. Il chercha un abri sous les arbres, car le vent était froid et violent et, dans ce pays tout boisé, il fut près d'une heure à trouver l'endroit désiré.
Il rencontra enfin un bouquet d'arbres dont les branches entrelacées formaient sur le bord du chemin une espèce de voûte toute noire dont l'entrée simulait vaguement celle d'un donjon. Il chercha à tâtons une tige solide et y attacha _Modestine_. La pauvre bête était effarée, ruisselante de pluie et exténuée de fatigue. Alors il déchargea son ballot, le plaça le long du mur sur le bord de la route et déboucla les courroies du sac de campement. Il trouva bien la lanterne, mais où étaient les bougies? En fouillant il rencontra la lampe à alcool. Quelle chance! elle remplaçait la lanterne.
Le vent mugissait sans trêve dans les arbres secouant les branches et faisant bruire les feuilles; cependant la place du campement était noire comme un four, mais admirablement abritée. A la seconde allumette la mèche s'enflamma. A cette lumière livide et mouvante, les ténèbres semblaient tout autour devenir plus épaisses.
Stevenson attacha _Modestine_ de manière à lui ménager l'espace nécessaire et lui donna à manger la moitié du pain bis, réservant l'autre moitié pour le lendemain matin. Il réunit à portée de sa main tout ce dont il pouvait avoir besoin, enleva ses chaussures et ses guêtres détrempées et les enveloppa dans son waterproof. Il mit son havresac comme oreiller au-dessous du revers du sac de campement, se glissa dans ce sac et s'y boucla comme un enfant au maillot. Il ouvrit une boîte de saucisson de Bologne et mangea avec cette conserve une tablette de chocolat. Ce fut tout son dîner, dîner étrange, et il n'eut pour l'arroser que de l'eau-de-vie, boisson également étrange pour le repas. Mais il avait grand faim et la cigarette qu'il fuma après lui parut délicieuse.
Ensuite il mit une pierre dans son chapeau de paille, rabattit la fourrure de sa casquette sur son cou et ses yeux, posa son revolver à côté de sa main et s'emmitoufla bien chaudement dans la peau de mouton. Il se demanda d'abord s'il pourrait dormir. Son cœur battait plus vite que d'habitude, comme sous l'impression d'un grand bien-être physique. Mais une fois ses paupières fermées il ne les rouvrit plus. Le souffle du vent à travers les arbres lui servait de berceuse. Tantôt c'était un gémissement monotone et prolongé, tantôt des grondements furieux qui secouaient les arbres et faisaient pleuvoir sur Stevenson de larges gouttes des averses de la veille. Pendant bien des nuits, couché dans son lit en Ecosse il avait écouté ce bruyant concert du vent dans les bois, mais ici, soit que les arbres ou le sol fussent d'une autre espèce, soit parce qu'il était en plein air, il constatait que le vent chantait sur un ton différent au milieu de ces monts du Gévaudan.
Cependant le sommeil l'envahit peu à peu; la dernière sensation dont il se rendit compte fut ce bruit du vent auquel ses oreilles d'étranger n'étaient pas habituées.
Une première fois pendant la nuit, froissé par un caillou qui était sous le sac, et une seconde fois dérangé par _Modestine_ qui, à bout de patience, frappait du pied et grattait le sol sur la route, le dormeur rouvrit les yeux et aperçut des étoiles et les festons du feuillage se découpant sur le firmament. Lorsqu'il se réveilla pour la troisième fois, la terre était éclairée par cette teinte bleu-clair qui annonçait l'aurore du mercredi 25 septembre. Il eut devant les yeux les feuilles secouées par le vent et le blanc ruban de la route. A côté de lui _Modestine_, attachée à un bouleau, se tenait presque au milieu de la route, dans une attitude de patience angélique.
Il constata avec surprise que sa nuit s'était passée facilement et non sans agréments, même par un temps de tempête. Sans la pierre qui l'avait gêné, sans l'obligation de camper par une nuit si noire, il n'aurait éprouvé d'autre désagrément que de rencontrer sous son pied la lanterne ou le second volume des _Pasteurs du Désert_ qui faisaient partie des objets contenus dans le sac de campement. Il n'avait pas ressenti le moindre froid et s'éveillait l'esprit content et le corps dispos.