Chapter 3 of 6 · 3921 words · ~20 min read

Part 3

Alors il se secoua, se chaussa, donna à _Modestine_ le pain réservé la veille et parcourut les environs, cherchant à se reconnaître. Notre original voyageur déclare qu'il a couru toute sa vie après une aventure, comme les anciens chevaliers errants: Or, s'éveiller par hasard un matin au coin d'un bois du Gévaudan, sans boussole, aussi ignorant du pays environnant qu'un homme jeté subitement dans une île déserte, c'était presque la réalisation de ses rêves. Il se trouvait sur la lisière d'un petit bois de bouleaux mêlés de hêtres; derrière s'étendait un autre bois de pins; en face s'ouvrait un petit vallon herbeux. Tout autour se dressaient des cimes dénudées à peu près de même hauteur. Le vent courbait les arbres et balayait des tourbillons de feuilles jaunies. Le ciel était traversé de nuages qui disparaissaient rapides sous le souffle de la tempête. La température était glaciale. Stevenson mangea du chocolat, but une gorgée d'eau-de-vie et fuma une cigarette; ses doigts commençaient à s'engourdir.

Pendant qu'il rassemblait ses bagages et les attachait sur le bât, le jour était venu; le soleil se levait et couvrait d'une traînée d'or les cimes nuageuses des montagnes situées à l'est. Il se mit gaîment en route et au bout de quelques minutes, à un tournant de chemin il se retrouva en face de Fouzilhet. Pour comble de chance il rencontra encore le vieillard complaisant qui, la veille, l'avait accompagné quelques pas pour lui montrer son chemin. Le brave homme courut vers lui avec des exclamations de surprise. Stevenson lui raconta ses mésaventures. Le refus de l'homme de Fouzilhac le mit dans l'indignation: «Cette fois, du moins, dit-il, je ne veux pas que vous vous égariez», et malgré ses jambes à demi percluses il l'accompagna pendant plus d'un quart d'heure jusqu'à ce qu'on fut presque en vue du Cheylard, embryon de village après lequel Stevenson avait si longtemps soupiré.

LE CHEYLARD ET LUC

Notre Anglais trouva dans ce village une auberge dans le genre de celle du Bouchet, tenue également par de bonnes gens qui l'accueillirent de leur mieux. Il commença par avaler une pinte de lait, se prépara du chocolat qu'il prit sur la table poussiéreuse qui se levait et s'abaissait à l'aide de charnières au coin d'un vaste foyer.

C'est sur cette table qu'il écrivit son journal pendant que ses bottes et ses guêtres séchaient devant un feu si ardent qu'il lui brûlait les jambes. Après s'être encore fait servir une omelette, Stevenson rechargea _Modestine_ pour se remettre en route. L'aubergiste, ancien muletier, l'aida avec une adresse remarquable.--«Cette bête est «mal chargée, dit-il, et cela la fatigue beaucoup: voyez!» Ses pieds de devant et sa croupe étaient en effet écorchés. Stevenson ne s'en préoccupa point. A quoi serait bonne une ânesse si elle ne pouvait porter un sac de nuit et quelques accessoires? Il voyait le moment où il serait peut-être obligé de porter cette bête sur ses épaules, comme dans la fable.

_Modestine_ n'était pas la seule préoccupation de Stevenson. Il réfléchissait sur les difficultés qui se multipliaient devant ses pas. Du Cheylard à Luc le vent soufflait si fort qu'il fut obligé de soutenir continuellement de la main la charge de l'ânesse. En outre, le pays qu'il traversait, froid, nu, désolé, sans arbres, sans une plante, était bien fait pour augmenter sa mélancolie. La route et quelques clôtures étaient les seuls accidents de ce plateau monotone. Une ligne de piliers de pierre s'espaçait sur la route pour servir de direction en temps de neige.

Luc et le Cheylard ne méritent guère l'attention du voyageur, mais Stevenson ne voyageait pas, dit-il, pour aller quelque part, il ne recherchait que la sensation du déplacement. La grande affaire pour lui était de se mouvoir, de se sentir de plus près aux prises avec les nécessités et les embarras de la vie, de s'arracher au lit moelleux du milieu civilisé et de pénétrer jusqu'à la couche de granit et de silex que la civilisation a recouverte, à mesure que nous avançons dans la vie et que les affaires nous absorbent davantage.

Lutter contre le vent pour maintenir une charge sur un âne, cela n'exige pas de grands efforts intellectuels, mais cela occupe et calme l'esprit. Et lorsque le présent attire notre attention, nous ne pensons pas à nous tourmenter de l'avenir.

Stevenson était revenu sur les bords de l'Allier. On ne pourrait imaginer de plus triste paysage à cette saison de l'année. C'était un entassement de collines, les unes boisées, les autres nues, avec quelques bouquets d'arbres à leur sommet. Les ruines du château de Luc se dressaient en face du voyageur, dominées par une statue colossale de la Vierge, statue qui pèse, dit-on, cinquante quintaux. C'est dans ces gorges ravinées que coule l'Allier grossi par un affluent descendant d'une large vallée du Vivarais.

Luc se compose d'une double rangée de maisons bâties sur le flanc de la montagne et n'a de remarquable que les ruines du vieux castel et la statue dont il a été question. Mais il y avait une auberge spacieuse et propre. La cuisine, avec ses deux lits-armoires garnis de rideaux à carreaux, sa vaste cheminée surmontée d'une longue étagère garnie de lanternes, de statuettes de saints en plâtre colorié, avec ses bahuts et ses deux pendules, était vraiment le modèle des cuisines anciennes, une cuisine de mélodrame.

L'hôtesse, une femme d'un certain âge, encore belle, mais silencieuse et vêtue et coiffée de noir ne déparait pas cette salle d'une autre époque. La chambre à coucher, commune aussi, était remarquable avec ses longues tables et ses bancs où pouvaient s'asseoir cinquante personnes et ses trois lits-armoires sur les côtés. Dans un de ces lits, garni de paille, Stevenson, mal couvert et claquant des dents, passa une longue nuit, regrettant sa chaude peau de mouton et la voûte de feuillage d'une forêt.

NOTRE-DAME DES NEIGES

FRÈRE APOLLINAIRE

En partant de Luc, le matin du 26 septembre, Stevenson changea le système de chargement de _Modestine_. Le sac ne fut plus doublé: il forma un rouleau long de six pieds placé en travers du bât et rabattu de chaque côté. C'était plus pittoresque. La charge était plus équilibrée, partant moins susceptible de culbuter et fatiguait moins la bête.

Le voyageur remonta le cours de l'Allier. La vallée qui sépare le Gévaudan (Lozère) du Vivarais (Ardèche), vallée dénudée, sauf quelques espaces boisés, renferme des prairies, des cultures et des pâturages: mais les vraies gorges de l'Allier s'ouvrent plus loin, aux confins de la Haute-Loire et de la Lozère.

Arrivé à la Bastide, l'Anglais, sur les indications qu'on lui donna, quitta la rivière et prit une route qui se dirigeait à l'Est dans les montagnes de l'Ardèche. Il voulait visiter l'Abbaye de Notre-Dame des Neiges qui se trouve dans les environs.

Du point où il était, il avait devant lui, au sud-est, de profondes vallées et une succession de crêtes en étage qui allaient se perdre dans un lointain bleuâtre. Il était heureux de trouver enfin un paysage gai et coloré après les mornes contrées qu'il venait de traverser. Mais c'était une terre promise dans laquelle il était encore loin d'entrer. Le froid et la solitude continuaient à régner sur les hauteurs qu'il parcourait. Une croix plantée sur chaque mamelon faisait présager le voisinage d'un asile pieux et bientôt une blanche statue de la Vierge placée au coin d'une plantation récente indiqua au voyageur _Notre-Dame des Neiges_.

Quelques pas plus loin il entendit le tintement d'une cloche et sans savoir pourquoi, son cœur en fut troublé. En approchant du Monastère il fut pris d'un sentiment de vague terreur, nouveau pour lui. C'était, dit-il, le résultat de son éducation protestante. Soudain, à un tournant du chemin, la peur le prit, si bien qu'il n'osait avancer. Là, sur un bout de route nouvellement tracée au milieu des pins, parut comme un revenant du Moyen-Age, un frère traînant une brouettée de mottes. C'était à n'en pas douter un des ermites du Monastère représentés sur les gravures du livre de _Marco Sadeler_ qui l'avaient tant fait rêver dans son enfance. Il était vêtu de blanc, comme un spectre et son capuchon rejeté en arrière laissait voir un crâne rasé d'un jaune d'ivoire.

Stevenson, n'osant lui parler, ôta son chapeau et lui fit une grande révérence. Le frère rendit le salut et lui demanda s'il se rendait au monastère. «Vous êtes Anglais, dit-il, peut-être Irlandais?»--Non, dit Stevenson je suis Ecossais.» Il n'avait jamais vu d'Ecossais et en le regardant sa bonne grosse figure en fut toute réjouie. On n'admettait pas tout le monde à _N.-D. des Neiges_. Peut-être cependant lui donnerait-on à manger. Puis, quand il apprit que Stevenson n'était pas un colporteur, mais un homme de lettres paysagiste, il se ravisa et lui conseilla d'aller voir le père Prieur et de lui adresser sa requête.

[Illustration: ABBAYE DE NOTRE-DAME DES NEIGES.]

Au fait, dit-il, je vais vous accompagner. Puis-je dire que vous êtes géographe?--Pas précisément.--Auteur alors. Mais au moins êtes-vous chrétien?--A peu près.--Cette réponse ne le satisfit qu'à demi. Ce robuste religieux avait construit lui-même, dans l'espace d'un an, la route qu'ils suivaient. Bientôt des bâtiments blancs se dressèrent devant eux au-delà d'un bois. La cloche tinta; ils allaient arriver. Le frère Apollinaire, c'était ainsi qu'il s'appelait, dit à Stevenson: Je ne puis parler qu'à l'extérieur de l'Abbaye, mais adressez-vous au frère portier et tout ira bien. Alors il prit les devants et disparut dans l'intérieur.

Stevenson, non sans appréhension, poussa en avant _Modestine_, mais la bête avait sans doute aussi des préjugés à l'égard des Monastères, car c'était la première fois qu'en voyant une porte elle n'entrait pas sans vergogne.--L'Anglais sonna, et, après avoir parlementé avec frère Michel l'hospitalier et deux ou trois autres frères à robe brune, il put pénétrer dans la place. Il pensa que c'était le sac porté par _Modestine_ qui, en excitant la curiosité des autres frères, comme il avait déjà fasciné frère Apollinaire, lui en avait facilité l'accès. Assurés que ce n'était pas un colporteur, les religieux chargés de la réception des étrangers l'avaient admis sans difficulté. _Modestine_ fut conduite aux écuries par des frères servants et le voyageur et son sac furent reçus dans la salle destinée aux pèlerins.

LES RELIGIEUX

Le père Michel, homme d'environ 35 ans, de bonnes manières et de figure fraîche et souriante, conduisit Stevenson à l'Office et lui servit un verre de liqueur en attendant le dîner. Il fut un moment laissé seul dans le jardin, espèce de cour dans laquelle étaient des allées sablées, des plates-bandes de dahlias, et au milieu, une fontaine avec la statue de la Vierge. Les bâtiments qui formaient les quatre côtés de ce jardin n'avaient d'autre ornementation architecturale qu'un clocheton et deux pignons couverts d'ardoise. Des frères vêtus les uns de blanc, les autres de brun, se promenaient silencieusement dans les allées; d'autres priaient prosternés à terre.

Le monastère est dominé d'un côté par un sommet nu, de l'autre par un bois. Il est battu par le vent, et la neige y règne du mois d'octobre au mois de mai. Les bâtiments eux-mêmes respirent le froid et la tristesse, et déjà en septembre, avant le dîner, Stevenson était pris de frissons tant à l'intérieur que dans la cour.

Après un dîner confortable, notre voyageur fut conduit dans une cellule faisant partie du bâtiment affecté aux retraitants. Cette cellule était propre, blanchie à la chaux et meublée sommairement d'un crucifix, d'un buste du pape, d'une imitation de Jésus-Christ et de quelques autres livres de piété. Un règlement suspendu au-dessus de la table indiquait à _MM. les retraitants_ les offices auxquels ils doivent assister, l'heure de réciter le chapelet ou de faire la méditation, celle du lever et du coucher, etc...

Stevenson avait à peine passé sa cellule en revue que le frère Ambroise revint lui annoncer qu'un pensionnaire anglais désirait lui parler et introduisit un Irlandais de cinquante ans environ qui n'était encore que diacre. Il était resté sept ans dans un couvent en Belgique et cinq à _N.-D. des Neiges_, sans avoir lu un seul journal anglais. D'un caractère sociable, à la fois curieux et naïf, il fut enchanté de guider son compatriote dans le monastère. Il lui montra sa chambre où il passait son temps à dire son bréviaire, à lire la bible et les romans de Walter Scott.

De là il le mena dans le cloître, à la salle capitulaire, au vestiaire, à la bibliothèque, où se trouvaient les œuvres de Veuillot, de Chateaubriand, les Odes et Ballades, voire Molière, sans parler des Pères de l'Eglise et de quantités d'ouvrages historiques. On se rendit ensuite dans les ateliers où les frères font, l'un du pain, un autre des roues de char, un autre de la photographie.

Pendant qu'un religieux classe une collection de curiosités, un autre élève des lapins; car une fois les devoirs religieux et les travaux communs accomplis, chaque trappiste a une occupation de son choix. Chacun doit chanter au chœur, s'il a de la voix et l'oreille juste, et aider à faire les foins, s'il a des bras robustes; mais aux heures dont il peut disposer il peut travailler comme il lui plaît pourvu qu'il travaille. Tel s'occupe de littérature; le frère Apollinaire construit des routes et l'Abbé s'adonne à la reliure.

Dans leurs pérégrinations, Stevenson et son guide rencontraient des pères ou des frères qui passaient sans paraître les voir. Si l'Irlandais avait une permission à leur demander, elle était accordée ou refusée sur un simple signe de la tête ou de la main.

Les religieux faisaient encore à cette époque deux repas par jour, mais pendant le temps de leur grand jeûne qui dure de la fin de septembre à Pâques, ils ne mangent qu'une fois toutes les 24 heures, à deux heures de l'après-midi, 12 heures après leur lever. Ces repas si espacés sont d'une grande frugalité. Un carafon de vin est attribué aux religieux, mais beaucoup n'y touchent pas. Les excès de nourriture sont nuisibles, mais, par contre, ce régime des trappistes semblerait défectueux au premier abord, et Stevenson fut étonné de la fraîcheur de leur teint et de leur bonne humeur. Ces gens-là lui paraissaient les plus heureux et les mieux portants du monde.

Vivant sous un climat très rigoureux et travaillant sans trêve, ils arrivent rarement à un âge très avancé, mais les longues souffrances leur sont épargnées. Tous les religieux avec lesquels notre voyageur entra en conversation lui plurent par leur enjouement et leur douceur. Ils s'intéressaient à tout et particulièrement aux voyages et au sac de campement de leur hôte. Les frères affectés au service des étrangers ont l'autorisation de parler, mais pour ceux qui sont astreints à un rigoureux silence Stevenson s'étonne qu'ils puissent supporter un si triste et si solennel isolement.

Et cependant il trouve, en dehors de l'esprit de mortification une certaine sagesse dans la règle qui exclut les femmes de ce cloître et qui impose le vœu du silence. Il avait fréquenté des phalanstères laïques, tous d'une durée éphémère. La femme par les passions qu'elle fait naître est le principal dissolvant de ces associations; le second c'est la langue.

Un autre point qui fait de la règle des trappistes un modèle de sagesse, c'est que de deux heures du matin à huit heures du soir, moment du coucher, la cloche sonne, heure par heure, et parfois à chaque quart d'heure, tellement la journée est divisée en une variété infinie d'occupations. Le frère qui soigne les lapins, par exemple, court de ses clapiers à la chapelle, à la salle du chapitre, au réfectoire tout le long du jour; à chaque heure il y a un office à chanter, un devoir à remplir. Il se lève bien avant le jour, à deux heures du matin, et il reste sur pied changeant cent fois d'occupations jusqu'à huit heures du soir où il va enfin se livrer au sommeil.

Dans combien de maisons le son de cette cloche du monastère, qui règle si exactement toutes les occupations de la journée, n'apporterait-elle pas le calme de l'âme et une salutaire activité du corps?

Pour être admis dans l'ordre il faut se soumettre à un long noviciat et donner les preuves les plus convaincantes d'une vocation ferme et d'une santé robuste. Pourtant peu de novices se découragent dans ces épreuves. Stevenson vit dans l'atelier de photographie le portrait d'un novice en costume de simple soldat. Ce jeune homme appelé par la loi militaire pendant son noviciat, avait fait l'exercice et monté la garde en garnison en Algérie jusqu'au jour de sa libération.

Celui-là certainement avait pu voir le pour et le contre de deux genres de vie bien différents, cependant, quand il eut obtenu son congé il revint finir son noviciat et prononça ses vœux[2].

[2] _Voici une curieuse appréciation de l'ordre des trappistes par Schopenhauer_:

«C'est chez le peuple le plus gai, le plus vif, le plus sensuel, le plus léger,--est-il besoin de nommer la France?--que cet ordre, seul entre tous, s'est maintenu intact à travers toutes les révolutions et il faut attribuer sa durée au sérieux profond que l'on ne peut méconnaître dans l'esprit qui l'anime et qui exclut toute considération secondaire. La décadence de la religion ne l'a pas atteint, car ses racines tiennent aux profondeurs de l'âme humaine bien plus encore qu'à quelque dogme positif.» (_La Vie, l'Amour et la Mort p. 275, 276._)

Lorsque le trappiste tombe sérieusement malade, il ne quitte pas ses habits, il gît couché sur son lit de mort, tel qu'il a prié et travaillé pendant sa frugale et silencieuse existence et quand la mort libératrice arrive, avant même qu'on l'ait porté, revêtu de sa robe, pour faire sa dernière station à la chapelle, au milieu des chants de la communauté, du haut du clocheton d'ardoise la cloche tinte en sons joyeux, comme pour un mariage, annonçant qu'une autre âme s'est envolée vers la patrie céleste.

Le soir, Stevenson conduit par le bon Irlandais prit place dans la tribune pour entendre les _complies_ et le _Salve Regina_ qui terminent la journée des religieux Cisterciens. Les murs blancs de la chapelle, les moines encapuchonnés dans le chœur, les cierges allumés, les chants mâles, suivis d'un profond silence et le spectacle de toutes ces têtes inclinées pour la prière, puis la cloche sonnant la fin de l'office et l'heure du repos: tout cela impressionna fortement l'étranger. Il rentra fatigué dans sa cellule et s'endormit au bruit du vent qui grondait dans le bois de pins environnant. Il fut éveillé dans la nuit noire, à 2 heures du matin, par la cloche qui sonnait le lever. Tous les frères se hâtaient de se rendre à la chapelle. Ceux qui sont morts pour le monde commençaient déjà à cette heure où tout repose encore, le cercle monotone de leurs travaux quotidiens. Stevenson qui n'était pas comme eux las des vanités de cette vie, se félicita de n'être pas mort au monde.

LES PENSIONNAIRES

Il y a à _Notre-Dame des Neiges_ un bâtiment destiné aux retraitants et aux visiteurs. Ce bâtiment qui se trouve près de l'entrée de l'Abbaye est composé d'une petite salle à manger au rez-de-chaussée et d'une rangée de cellules s'ouvrant sur un corridor au premier étage. C'est dans l'une de ces cellules que Stevenson avait été logé. Les retraitants paient environ 3 francs par jour de pension. Les visiteurs accidentels donnent ce qu'ils veulent; mais les religieux font difficulté pour accepter les sommes dépassant cent sous.

Stevenson avait dîné seul à cause de l'heure tardive de son arrivée. A souper il eut pour commensaux deux retraitants. L'un était un curé de campagne des environs de Mende, arrivé le matin même à pied pour se livrer pendant 4 jours au recueillement et à la prière. C'était un homme vigoureux, le visage haut en couleur et sillonné de rides, avec de grandes jambes et retroussant les pans de sa soutane qui embarrassaient sa marche. L'autre était un homme gros et court à figure grisonnante de 45 à 50 ans, vêtu d'un veston et d'un gilet de laine, portant à la boutonnière le ruban de la Légion d'Honneur. C'était un vieux soldat arrivé au grade de commandant. Il avait gardé quelque chose de la brusquerie militaire. Aussitôt qu'il avait obtenu sa retraite, il était venu à _Notre-Dame des Neiges_ comme pensionnaire et avait décidé d'y entrer comme novice après en avoir pendant quelque temps étudié la discipline. Déjà ses manières sentaient moins la caserne. Il était à moitié soldat, à moitié trappiste. Sorti du tumulte des camps il avait mis le pied dans cette région voisine de la tombe où les frères dorment la nuit vêtus de la robe qui leur servira de suaire et, pareils à des fantômes, ne communiquent que par signes.

Pendant le repas on vint à parler politique. Stevenson se faisait, dit-il, une règle en France de prêcher la modération et la tolérance, rappelant les malheurs de la Pologne. Le prêtre et le commandant l'assuraient qu'ils étaient dans les mêmes sentiments; mais le hasard l'ayant amené à louer Gambetta, le commandant devint rouge de colère, frappa du poing sur la table, et le défia de justifier son opinion. A ce moment le curé lui lança un regard sévère; l'autre comprit le ridicule de sa sortie et la discussion cessa aussitôt.

Le lendemain matin, vendredi 27 septembre, après le café, les deux retraitants découvrirent que Stevenson était hérétique à propos d'une question qui lui fut posée inopinément. Le frère Apollinaire, le frère Michel et le bon diacre Irlandais en apprenant le vice dont il était entaché, sous le rapport de l'orthodoxie, s'étaient montrés pleins de tolérance et lui avaient dit en lui frappant doucement sur l'épaule. «Vous deviendrez catholique et vous irez au ciel.»

Mais ici il avait affaire à des orthodoxes d'une autre espèce, aigres, raides et à l'esprit aussi étroit que l'Ecossais le plus entêté.

Stevenson eut à subir un terrible assaut de controverse; il riposta d'abord avec calme, cela ne fit qu'exciter ses contradicteurs; il tenta des diversions qui compliquèrent la dispute au lieu d'y mettre fin. Dieu l'avait conduit à _Notre-Dame des Neiges_ pour le salut de son âme, lui dirent-ils; il devait sans plus tarder aller trouver le prieur et lui soumettre son cas. Fatigué de ces objurgations, l'Anglais prétexta qu'il avait froid aux pieds et s'en fut explorer les alentours de l'Abbaye. A dîner la tentative de conversion recommença plus pressante; le curé se permit quelques appréciations sarcastiques sur ce qu'il appelait la secte écossaise. Stevenson à la fin perdit patience et bien que le prêtre fût âgé et eût droit à ses égards, il ne put s'empêcher de lui reprocher ce mot de _secte_, comme une impolitesse. Celui-ci fut tout désappointé. «Je n'avais, dit-il, d'autre objet que le salut de votre âme».

Ainsi finit ce débat; mais Stevenson n'en garda aucune rancune. Honnête homme, écrit-il, c'était un curé de campagne plein de zèle et de foi. Puisse-t-il longtemps parcourir les monts du Gévaudan avec sa soutane retroussée pour aller réconforter ses paroissiens à leur lit de mort! Il braverait sans hésiter les tourmentes de neige pour répondre à l'appel du devoir.

A TRAVERS LE GOULET

Le vent très fort dans la matinée s'était calmé vers midi, le ciel était sans nuages. Stevenson rechargea _Modestine_, prit congé de son nouvel ami l'Irlandais et de frère Apollinaire et se remit en route. Il remonta le cours de l'Allier jusqu'à la forêt de Mercoire où cette rivière prend sa source et suivant la route qui gravit une montagne et traverse un plateau dénudé, il arriva à Chasseradès au coucher du soleil.