Chapter 5 of 6 · 3959 words · ~20 min read

Part 5

Notre Anglais attardé par l'humeur traînarde de _Modestine_ et la beauté du paysage ne fit pas beaucoup de chemin pendant cette après-midi. Le soleil avait déjà quitté l'étroite vallée du Tarn. Il fallut chercher une place pour camper la nuit. Cela n'était pas facile. Les terrasses étaient très étroites et la pente si rapide que l'on aurait roulé jusqu'à la rivière. Stevenson aperçut à trente pas au-dessus de la route, une petite plate-forme à laquelle un tronc d'arbre énorme formait une sorte d'abri et de parapet. Il y fit monter _Modestine_ avec grand peine et la déchargea. Mais la place était trop étroite pour deux et il fallut trouver un plateau encore plus haut pour y attacher l'ânesse. Après lui avoir donné sa ration de pain et d'avoine avec un supplément de feuilles fraîches de châtaignier, le voyageur redescendit à son campement. Des chars passèrent sur la route. Redoutant les visites et les regards indiscrets, il se tint caché derrière son tronc protecteur tant que la nuit ne fut pas venue. Il mangea à la hâte, l'œil au guet et à moitié couché, pour qu'on ne put le voir. Ce camp était bien différent de celui de la nuit précédente dans la paisible et fraîche clairière du bois de pins. L'air était chaud et lourd. Le tremolo des grenouilles résonnait au bord de la rivière avant même le coucher du soleil. Quand la nuit fut tout à fait venue, de légers frémissements passaient dans les feuilles sèches, des bruits d'insectes se faisaient entendre et parfois des formes indistinctes semblaient se glisser entre les châtaigniers. Des milliers de grosses fourmis couraient sur le sol; des chauves-souris passaient rapidement et un essaim de moustiques bourdonnaient en l'air.

Stevenson resta longtemps sans pouvoir dormir et, juste au moment où le sommeil s'emparait de lui, un bruit sous sa tête le réveilla brusquement. C'était comme un grattage d'ongles venant de dessous le havresac qui lui servait d'oreiller et qui se répéta trois fois avant qu'il eût le temps de se relever et de retourner le havresac. Il ne vit ni n'entendit plus rien que le chant des grenouilles et le clapotis de la rivière. Le lendemain on lui dit que les châtaigneraies étaient infestées de rats et tous les bruits qui l'avaient alarmé provenaient probablement de ces rongeurs; mais à cette heure et dans ce lieu, le trouble qu'il éprouva le tint longtemps privé de sommeil.

Il fut réveillé le lundi 30 septembre à la pointe du jour par un bruit de pas sur les cailloux, non loin de son refuge. C'était un paysan suivant au milieu des arbres un sentier que Stevenson n'avait pas remarqué la veille. Ce paysan passa sans regarder ni à droite ni à gauche et disparut heureusement sans apercevoir le voyageur, mais il était grand temps de décamper. Il était monté pour donner l'avoine à _Modestine_ et redescendait à la hâte lorsqu'il vit arriver un homme et un enfant auprès de sa couchette défaite. Après un moment de silence l'homme lui dit: Vous avez couché là?

--Oui, comme vous voyez.

--Et pourquoi?

--Ma foi! parce que j'étais fatigué, répondit Stevenson, d'un air dégagé. L'homme lui demanda où il allait et comment il avait soupé. Puis il ajouta d'un ton brusque: «C'est bien, allez-vous-en» et il s'éloigna à quelque distance pour émonder un châtaignier. Stevenson peu satisfait du gîte le quitta sans laisser de monnaie pour en acquitter le prix et descendit sur la route en grignotant une tablette de chocolat. A cette heure matinale la vallée était ravissante.

Bientôt la route côtoya le bord de la rivière et l'Anglais voulut faire sa toilette du matin dans l'eau du Tarn merveilleuse de limpidité et de fraîcheur. Se laver dans l'eau d'une rivière du bon Dieu, en plein air, c'était à ses yeux une sorte de rite lustral et un acte d'adoration demi-païen. Sans doute un cabinet de toilette est commode pour les ablutions, mais cela ne dit rien à l'imagination. Stevenson ainsi rafraîchi reprit son chemin le cœur joyeux, chantant des cantiques au Dieu invisible qui entend tout.

Il rencontra soudain une vieille femme qui lui demanda l'aumône. --Bon, se dit-il, voici la servante qui me présente la note de mon coucher, et il paya sans observations.

Un peu plus loin il fut rejoint par un vieillard coiffé d'un bonnet brun, suivi d'une petite fille qui conduisait deux brebis et une chèvre. Ce brave homme, au regard bon et intelligent sous ses traits ridés, entra en conversation avec lui et, trompé par une réponse ambiguë de son interlocuteur, lui déclara qu'il était méthodiste. Stevenson, touché de sa candeur et de sa foi, s'entretint avec lui comme un fidèle coreligionnaire.

A la Vernède, hameau des bords du Tarn où il demeurait, ce bon vieillard le mena à l'auberge et recommanda qu'on le fit bien déjeuner. Le voyageur se loue grandement de ses bons offices ainsi que de l'accueil bienveillant des habitants de cet endroit (tous protestants, assure-t-il).

Au-delà de la Vernède, la vallée devient de plus en plus pittoresque. Ici ce sont des falaises rapprochées et croulant dans la rivière; plus loin des collines élargies et couvertes de verdure. La route passe sous le vieux château de Miral, juché sur un escarpement. Puis, c'est l'ancien Monastère de Bedouès, aujourd'hui église et presbytère; ensuite le village de Cocurès entouré de vignes, de vergers et de prairies. On était alors en train de gauler les noix sur les bords de la route et de les ramasser dans des paniers.

La vallée s'élargit là de plus en plus, mais les parties hautes des collines sont escarpées et nues et le Tarn coule toujours bruyant dans un lit de pierres arrondies. La température était encore très douce, pourtant l'automne avait déjà teinté de reflets jaunes le feuillage des châtaigniers et des peupliers. Ce pays dont des récits exagérés lui avaient fait un tableau effrayant, Stevenson le trouvait sauvage, mais non sans attrait.

FLORAC

Nous voici à Florac, modeste sous-préfecture qui joua jadis un rôle important pendant la guerre des Camisards. Florac, situé dans un riant vallon, au fond d'un amphithéâtre de montagnes escarpées, possède un vieux château transformé en prison, une esplanade centrale, ombragée de beaux platanes, de vieilles maisons et des ruelles curieuses. Au flanc de la montagne qui couronne la ville s'épanche la magnifique source du Pêcher qui, en hiver, forme presque une rivière.

A Florac, observe Stevenson, les femmes sont d'une beauté remarquable. Je ne me permettrai pas de contredire cette flatteuse assertion.

Après déjeuner, l'Anglais fut mené au Café attenant à l'hôtel et son voyage fut le sujet général de la conversation pendant l'après-midi. Chacun lui donnait son avis au sujet de la direction qu'il aurait à suivre. On alla même chercher la carte de la Sous-Préfecture pour lui faire voir le pays à parcourir. Beaucoup de ces conseillers bénévoles étaient protestants et Stevenson remarqua que protestants et catholiques vivaient là ensemble en bonne harmonie.

Vers le soir un pasteur jeune encore vint le voir. «La population de Florac, lui dit-il, est en partie protestante, en partie catholique et la différence des croyances religieuses se double ordinairement de celle des opinions politiques; malgré cela les gens vivent en excellents termes, se fréquentent et se rendent service, en bons voisins.» Stevenson qui avait été témoin des discordes du Monastier fut tout étonné de voir régner ici le calme et la concorde. Il fut heureux de trouver cet état d'esprit dans un coin des Cévennes où la guerre religieuse avait jadis exercé ses ravages.

DANS LA VALLÉE DE LA MIMENTE

Notre voyageur coucha à Florac et se remit en route le lendemain, mardi 1er octobre, assez tard dans l'après-midi. Remontant un peu le Tarnon il le franchit sur un pont couvert et entra dans la vallée de la Mimente, affluent de cette rivière.

Des hauteurs escarpées et hérissées de rochers dominent le cours de la Mimente; de grands chênes et des châtaigniers croissent sur les pentes et les terrasses soutenues par des murs en pierre sèche. D'espace en espace, des champs de sarrasin et des pommiers couverts de fruits apparaissaient autour des hameaux aux toits d'ardoise et le vieux château de Montvaillant dressait ses murs à mâchicoulis sur la croupe d'un promontoire.

Bientôt le soleil disparut sur la crête des montagnes et les sons des cors des bergers ramenant leurs troupeaux à l'étable retentirent dans la vallée. Le voyageur dut se préoccuper de trouver une place pour camper la nuit. Sous les arbres le sol était très en pente et couvert de pierres roulantes; et dans les endroits découverts, des précipices hérissés de broussailles s'étendaient jusqu'au bord de l'eau. Il aperçut enfin un coin de pré au-dessous de la route, à un coude de la rivière. Il y descendit, attacha _Modestine_ à un arbre et explora les environs.

L'ombre avait envahi le vallon et l'on ne distinguait que vaguement les objets les plus rapprochés.

Stevenson alla vers un grand chêne qui se trouvait presque au bord de la rivière et bien qu'il aperçut une maison en face, de l'autre côté de l'eau, il s'installa dans un enfoncement au pied du chêne pour y passer la nuit. Quand il eut préparé son sac, donné à manger à _Modestine_ et pris lui-même son repas, la nuit était complète et le ciel tout illuminé d'étoiles. Celui-là, dit notre héros, ne se doute pas de la beauté d'un pareil spectacle qui n'a pas passé une nuit à la belle étoile. Les plus grands poètes y ont puisé de sublimes inspirations. Un vent assez fort soufflait sur les hauteurs et cependant cette première nuit d'octobre n'était pas plus fraîche qu'une nuit de mai. Le sommeil de Stevenson fut plusieurs fois troublé par les aboiements d'un chien, ce qui l'amène à déclarer que pour un vagabond comme lui cet animal représente le monde bourgeois par son côté le plus détestable et qu'il redoute moins un loup qu'un chien de garde.

Le lendemain matin, mercredi 2 octobre, il fut réveillé par le même chien qui était accouru en jappant jusque sur l'autre bord de l'eau et qui en le voyant se mettre sur son séant s'éloigna en grondant. Le ciel était déjà teinté de cette belle couleur gris-bleu qui précède l'aurore. La silhouette des arbres de la montagne se détachait très nettement sur le fond azuré du firmament. Stevenson se leva, rechargea ses hardes sur le bât de _Modestine_ et reprit le chemin qui remonte la Mimente. Tout le flanc de la montagne était déjà doré par le soleil dont le disque apparut enfin, flottant dans l'azur, dans une échancrure de la crête qui domine à l'Est. Ce fut la quatrième et dernière nuit que notre héros passa en plein air pendant ce voyage.

LE CŒUR DE CÉVENNES

Stevenson contempla en passant les ruines du vieux château de Saint-Julien-d'Arpaon; il continua à suivre la route qui longe la Mimente sur la rive gauche et franchit la rivière pour suivre la rive droite un peu avant le hameau des Crozes. Cette route se relève peu à peu sur le flanc de la montagne jusqu'au village de Cassagnas, agglomération de maisons entourées de châtaigniers qui s'est fait une notoriété dans l'histoire des Camisards.

Un de leurs arsenaux était caché non loin de là dans des cavernes de la montagne. C'était là que la troupe de Séguier et de Salomon Couderc avait ses provisions de vêtements, de vivres, d'armes et de munitions, là qu'ils étaient parvenus à fabriquer de la poudre et des balles. Les blessés y étaient aussi amenés et secrètement soignés par des femmes des environs.

Les habitants de Cassagnas parurent intelligents et d'humeur sociable à Stevenson. Sa qualité de protestant lui valut un bon accueil parmi cette population entièrement calviniste, et la connaissance de l'histoire locale dont il eut l'occasion de faire preuve lui attira la considération des fortes têtes de l'endroit. Il dîna à l'auberge avec un gendarme et un colporteur tous deux étrangers et catholiques. Il y eut à table une sorte de controverse religieuse assez courtoise de part et d'autre. Le marchand n'était pas du même avis que l'Anglais au point de vue historique et il s'échauffa un peu dans la discussion; mais le gendarme l'approuva pleinement. «Que chacun vive dans la religion de ses pères, dit-il sentencieusement», et tout le monde se rangea à cette opinion.

Ce n'était pas l'avis du curé et du commandant de N.-D. des Neiges; mais les gens de ce pays sont d'une race différente.

Le colporteur s'intéressa fort au récit du voyage de Stevenson. Il observa que coucher dehors exposé aux loups et aux rôdeurs de nuit était dangereux. Ce fut la seule personne qui trouva téméraire une chose si simple. Beaucoup, il est vrai, n'en voyaient pas la nécessité; mais par contre, le méthodiste de la Vernède s'était écrié que c'était admirable de dormir ainsi à la lueur des étoiles, sous l'œil du Seigneur.

Stevenson repartit de là vers les deux heures. Abandonnant la route 107bis il traversa la Mimente et prit un sentier raboteux qui s'élevait sur l'autre versant de la montagne couvert de pierres roulantes et de touffes de broussailles. Sur le sommet du mont, il n'y avait plus trace de sentier et Stevenson dut s'avancer au hasard sur le plateau pour retrouver son chemin.

Cette crête forme la ligne de séparation des eaux de deux vastes bassins. Au Nord, les cours d'eau s'écoulent dans la Garonne et l'Océan Atlantique; au Midi, elles vont dans le bassin du Rhône.

On peut, dit notre voyageur, considérer cette montagne comme le centre, le cœur du pays des Camisards. De leurs cinq légions, quatre campaient dans un rayon de quelques lieues, deux au Nord, deux au Sud et quand l'œuvre de dévastation accomplie par Julien dans les hautes Cévennes, en octobre et novembre 1703 fut terminée, quand la pioche, la hache et l'incendie eurent détruit les 199 villages ou hameaux des 32 paroisses environnantes, toute vie sembla s'être retirée de ce pays désolé.

Heureusement des temps meilleurs sont venus et l'activité de l'homme a réparé ces ruines. De cette élévation le spectacle est d'une grandeur étrange. On a derrière soi la montagne du Bougès et plus haut la cime de la Lozère. Devant soi au Sud, on voit tout un réseau de crêtes couronnées par des pics s'élevant les uns sur les autres. Les torrents formés par les pluies de l'hiver ont creusé un labyrinthe de profondes vallées empanachées de châtaigniers de haut en bas et présentant en certains endroits des précipices de rochers vertigineux.

Le soleil allait disparaître et l'ombre avait déjà envahi le fond des collines lorsque Stevenson rencontra un vieux berger qui le mit sur le chemin de Saint-Germain-de-Calberte. La partie haute de ce pays est fort solitaire. A peine aperçoit-on au loin quelque séchoir de châtaignes ou quelque ferme isolée. Après une assez longue descente, l'Anglais trouva une grande route poussiéreuse: la nuit était venue et la lune argenta bientôt de sa lumière le versant de la vallée.

Stevenson prenant sa gourde qu'il avait remplie de vieux Bourgogne à Florac la porta à ses lèvres et but à la majesté sacrée de l'astre de la nuit. Cette libation lui rendit des forces et _Modestine_ elle-même, ranimée par cette lumière, prit une allure plus rapide. Sur la pente opposée, les arêtes et les creux des ravins se distinguaient vaguement à la lueur de la lune et au loin, dans quelque maison isolée, une fenêtre éclairée formait une tache de feu au milieu du vaste espace d'ombre.

Après un grand nombre de tournants Stevenson trouva un ravin plus profond que les autres que la route traversait au milieu d'une grande obscurité et, arrivé au bord opposé, il fut tout surpris de tomber brusquement dans Saint-Germain-de-Calberte. Ce bourg n'a ni gaz ni réverbères et il semblait endormi dans un paisible silence. Cependant il y avait encore de la lumière à l'auberge. Le voyageur put s'y faire donner à souper et y prendre gîte pour la nuit.

LA DERNIÈRE JOURNÉE

Lorsque Stevenson se leva le lendemain, jeudi 3 octobre, il se mit à la fenêtre de la chambre propre et confortable où il avait passé la nuit. Le jour se levait sans nuages et il avait devant lui une vallée profonde plantée de grands châtaigniers. Il sortit dans la fraîcheur du matin pour visiter les environs.

St-Germain est assis sur la croupe d'une haute colline au milieu d'une des plus belles châtaigneraies des Cévennes. Le temple protestant est bâti au-dessous du bourg sur un épaulement; l'église, qui d'après Louvreleuil remonte à Urbain V, mais qui n'offre rien de bien remarquable, s'élève au centre de la localité. C'est là que l'Abbé du Chayla avait sa maison, son séminaire et sa bibliothèque; c'est là qu'on rapporta son corps le surlendemain du meurtre horrible du Pont-de-Montvert, là enfin qu'il fut enseveli près de l'autel de la Vierge où il avait fait préparer son tombeau. Les funérailles furent, sinon interrompues, au moins hâtées par le bruit qui se répandait que Séguier avec sa troupe était à une demi-heure de là. Tous les prêtres des environs réunis pour la funèbre cérémonie se hâtèrent de s'en aller en des lieux plus sûrs.

Maintenant tout est bien tranquille à Saint-Germain-de-Calberte. Le pouls de la vie humaine bat si lentement dans cette paisible bourgade des Cévennes! Le passage de Stevenson y fut un gros événement, objet de toutes sortes de commentaires. Les enfants couraient après lui, les gens se retournaient ou se mettaient sur leur porte pour le voir passer. Cette curiosité, quoique n'ayant rien de malveillant, l'importunait.

Il quitta les rues et se réfugia sur les terrasses qui sont à cet endroit tapissées de vert gazon et il essaya de rendre avec le crayon les formes inimitables des châtaigniers avec leur majestueux dais de feuillage.

Une faible brise qui soufflait à de courts intervalles agitait les branches et les châtaignes tombaient de tous côtés autour de lui sur la pelouse avec un petit bruit mat. Bientôt le cultivateur pourrait recueillir cette manne précieuse. Au-dessus de sa tête il voyait ces fruits d'un brun luisant apparaître du cœur des bogues entre-bâillées et, à travers les arbres, l'œil embrassait un amphithéâtre de collines ensoleillées et emmantelées de vert feuillage. Il s'était rarement trouvé en présence d'un spectacle si impressionnant. Enveloppé dans une atmosphère de joie il marchait d'un pied léger et en belle humeur.

Revenu à l'auberge, Stevenson déjeuna avec quelques catholiques et la question religieuse fut encore agitée à propos d'un jeune homme qui avait embrassé la religion réformée pour épouser une jeune fille protestante et qui était blâmé par les deux partis. C'est une mauvaise idée d'abandonner la foi de ses pères, disait-on ici comme à Cassagnas, et cela paraissait résumer l'opinion commune du pays.

A cette époque le phylloxera avait ravagé les vignes de la contrée et l'on n'y buvait qu'une pauvre piquette qui, dit Stevenson, était agréable au goût mais peu fortifiante.

S'étant attardé à table et au café, il ne partit de Saint-Germain que peu avant quatre heures. Il descendit au sud-ouest jusqu'au Gardon de Mialet dont le lit large et caillouteux est à peu près à sec en été, traversa St-Etienne-Vallée-Française et arriva vers le soir au bas de la côte de Saint-Pierre qu'il se hâta de gravir aussi rapidement que le permettaient les pas menus de _Modestine_, car il désirait contempler le côté opposé de la montagne en plein jour.

Mais la nuit le surprit avant qu'il eût atteint le sommet. Une vallée indistincte, s'enfonçant dans les ténèbres, formait comme un immense trou aux pieds du voyageur; par contre les crêtes des montagnes se détachaient nettement sur l'azur, du firmament dominées par le mont Aigoual. Ce sommet, jadis forteresse de Castanet, chef d'une des cinq légions des Camisards, est aujourd'hui couronné d'un observatoire météorologique.

Au haut de la montée de Saint-Pierre _Modestine_ et son conducteur prirent ensemble leur dernière réfection au clair de la lune. La pauvre bête s'était prise d'affection pour son maître et mangeait de meilleur appétit ce qu'il lui donnait dans le creux de la main.

La descente sur Saint-Jean-du-Gard fut longue. A dix heures du soir seulement Stevenson était arrivé dans cette ville et se mettait à table pour souper. Il avait marché plus de six heures et gravi une côte des plus pénibles.

ADIEU MODESTINE!!

Le vendredi 4 octobre dans la matinée il fut constaté après examen que _Modestine_ n'était pas en état de se remettre en route. Au dire de l'hôtelier elle avait besoin de deux jours de repos pour le moins. Mais Stevenson avait hâte d'arriver à Alais où l'attendait sa correspondance. Il se décida donc à vendre sa compagne de voyage et à partir l'après-midi en diligence. Des acheteurs flairant une bonne affaire ne tardèrent pas à se présenter. Vers dix heures il y eut une offre de 25 francs et avant midi, après un marchandage opiniâtre, l'Anglais céda la bête et le harnais pour 35 francs. Ce marché n'était guère avantageux pour lui, mais il y gagnait sa liberté.

[Illustration]

Ce ne fut que lorsqu'il se trouva sur la diligence, assis à côté du postillon et roulant dans une vallée rocailleuse parmi des oliviers, qu'il se rendit compte de sa perte. Tant qu'il avait eu _Modestine_ à ses côtés il avait cru la détester; mais maintenant il sentait qu'elle lui manquait.

Du 22 septembre au 4 octobre, elle avait été pendant douze jours sa fidèle compagne; ils avaient fait un trajet d'environ cent lieues, franchi plusieurs chaînes de montagnes et arpenté avec leurs six jambes une infinité de chemins de traverse, les pieds dans les cailloux ou dans la boue.

Après la première journée, sauf quelques accès de mauvaise humeur, il avait supporté sa lenteur avec patience. Quant à elle, la pauvre bête, elle le regardait presque comme un Dieu et elle se plaisait à manger dans sa main. Elle était patiente, élégante de forme, d'un gris idéal et de taille si menue; ses défauts étaient ceux de sa race et de son sexe; mais ses qualités, elle ne les devait qu'à elle-même. Pauvre _Modestine!_ il ne devait plus la revoir.

Le père Adam avait pleuré quand il lui avait livré l'ânesse et lui, l'ayant vendue à son tour, était sur le point de pleurer pareillement. Et il aurait, dit-il, cédé à son émotion s'il n'avait pas eu près de lui le postillon et cinq ou six joyeux compagnons de voyage.

MÉMOIRES DU CLUB CÉVENOL

Le «_Bulletin illustré du Club Cévenol_» publication trimestrielle, n'est pas fait pour relater les travaux de longue haleine que des correspondants érudits veulent bien consacrer à nos Cévennes.

Pour que le fruit de ces recherches ne soit pas perdu, la nécessité s'imposait de publier à part les plus remarquables de ces études; c'est de cette préoccupation qu'est née la série entreprise sous le titre générique: «_Mémoires du Club Cévenol_».

Histoire,--géographie,--archéologie,--récits et légendes,--recherches dans le sous-sol, les «_Mémoires du Club Cévenol_» ont un cadre assez large pour offrir l'hospitalité à tous ces genres de travaux. Il suffira que chacun des ouvrages présentés offre une originalité suffisante et un caractère local pour qu'il soit digne de figurer dans la collection.

Si le succès répond à nos espérances, chaque année la collection s'enrichira d'un volume du même format que le Bulletin. Chaque volume des «_Mémoires_» sera mis en souscription par l'un des groupes du Club Cévenol et le jour où le nombre de souscripteurs sera assez élevé, la publication aura lieu.

L'année 1901 inaugure la série de ces études et successivement paraîtront:

Tome I Nº 1 _Barre et sa Seigneurie_; par M. L. JOURDAN, député de la Lozère;

-- Nº 2 _La Salindrinque_: par M. X., membre correspondant du _Club Cévenol_;

-- Nº 3 _Voyage à travers les Cévennes_; par STEVENSON; adaptation française par A. MOULHARAC;

Ces ouvrages viennent de paraître.