Part 1
Décadence et Grandeur
par TRISTAN BERNARD
PARIS LES ÉDITIONS DES PORTIQUES 144, Avenue des Champs Élysées
DU MÊME AUTEUR
Vient de paraître:
Le Voyage imprévu, _roman_ (chez Albin Michel).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: VINGT EXEMPLAIRES SUR MADAGASCAR, NUMÉROTÉS MADAGASCAR 1 A 20; SOIXANTE-DIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 21 A 90; ET TROIS CENTS EXEMPLAIRES SUR ALFA SATINÉ OUTHENIN-CHALANDRE, NUMÉROTÉS ALFA 91 A 390.
MADAGASCAR
Nº
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by «Éditions des Portiques» 1928.
Décadence et Grandeur
Jusqu’à présent, l’utilité des courses d’escargots n’a pas été reconnue officiellement par les pouvoirs publics. On n’a jamais fait ressortir l’intérêt--peut-être d’ailleurs inexistant--que nous avons à améliorer cette race, au point de vue strict de la vitesse.
Mais ce côté utilitaire du sport est-il nécessaire à la satisfaction des vrais sportifs? Et ne cherchent-ils pas simplement, dans la contemplation des luttes du stade, des émotions sans cesse renouvelées?
Horace Planchet ne demandait aux courses d’escargots que de lui faire trouver les heures moins longues dans le petit bureau que les difficultés de la vie l’obligeaient à occuper, au troisième étage de la banque Lenormand fils et Normand. Les rapports en souffrance qu’il était chargé de copier n’auraient pas aussi bien rempli son temps... Et puis, Horace, comme toutes les âmes nobles, avait le dégoût du travail payé.
Il abritait dans un tiroir quatre vigoureux escargots de Bourgogne, d’origine absolument pure. Sur leurs coquilles, en belle écriture ronde, l’employé de banque avait calligraphié des noms héroïques, pittoresques ou familiers, selon le caractère apparent de l’individu. Il y avait là Minotaure, Isaac, Bilatéral, et enfin Adolphe, le crack de l’écurie.
L’escargotodrome--que l’on excuse ce nom hybride--était constitué par une grande feuille de papier ministre (don involontaire de la banque): trois traits minutieusement tracés y délimitaient quatre pistes spéciales. Horace, starter, juge au départ et à l’arrivée, commissaire des courses, était armé d’une règle de bois léger et remettait dans le droit chemin l’escargot fantaisiste qui s’égarait sur la piste du voisin.
Il faut dire ce qui est et voir les choses en face: le bel essor qui, dans ces vingt dernières années, a élevé vers le sport une partie de nos concitoyens, a été loin d’être unanime. Il existe encore un grand nombre d’esprits routiniers et chagrins «qui n’ont pas compris». De ce nombre était M. Léonard Océan, fondé de pouvoir de la banque où travaillait le jeune Horace Planchet.
Derrière la table-champ de courses de M. Planchet se trouvait une porte, laquelle donnait accès au bureau de M. Léonard Océan: fâcheuse disposition, qui permettait au fondé de pouvoir d’entrer en silence dans le cabinet sportif de M. Planchet, sans que ce dernier, tout à ses occupations passionnantes, pût s’apercevoir en temps utile de cette déplorable intrusion.
Depuis quelques instants, M. Océan assistait en profane à la lutte d’Adolphe et de Bilatéral. Horace, lui, était frémissant et tout anxieux de savoir si Adolphe allait ternir par une défaite un record ininterrompu de victoires. Aussi, M. Océan, par deux fois, et la seconde avec une certaine vigueur, fut-il obligé de toucher l’épaule de l’aficionado pour que celui-ci consentît à tourner la tête...
--Voulez-vous me suivre à la caisse? demanda M. Océan, avec la politesse excessive d’un chef qui cesse tout à coup de compter un monsieur parmi ses subordonnés.
A la caisse, on délivra à M. Planchet ses appointements du mois en cours, plus une somme honorable et modérée, prévue dans son engagement pour le cas de rupture.
* * * * *
Séparée d’un de ses éléments, la banque Lenormand fils et Normand, dans son haut immeuble de pierres de taille, ne semblait pas avoir perdu un atome de sa solidité. D’autre part, M. Horace Planchet, en s’éloignant du quartier habituel de ses opérations, marchait d’un pas fort alerte, l’esprit ragaillardi par le changement qui survenait dans sa vie et la poche lestée de quatorze cents francs, dont on ne pouvait dire à la vérité qu’ils ne devaient rien à personne, mais tout au moins qu’ils ne régleraient pas plus de deux cent cinquante francs de créances, soit un arriéré de pareille somme dû à la concierge-femme de ménage, chargée de mettre en ordre la petite chambre meublée de M. Planchet.
Arrêté maintenant devant une affiche, M. Planchet en soupesait les termes avec une certaine émotion.
Il y était question du casino de Bront-les-Eaux et d’une «Boule» qui fonctionnait à partir du mois de mai.
Or l’on était en juin et M. Planchet, à ses fonctions d’organisateur de courses d’escargots, joignait une autre spécialité, intéressante elle aussi, de calculateur de systèmes pour le jeu de la boule. Son tiroir de la banque, qu’il avait vidé après son passage à la caisse, outre les quatre escargots de race pure et leurs feuilles de salade (le tout remisé pour l’instant dans une poche de pantalon), avait contenu une liasse épaisse de notes, calculs soigneusement vérifiés sur quinze mille boules et qui avait permis d’établir un système extraordinaire, assurant une rente de 768 (sept cent soixante-huit) francs par jour pour une présence effective de neuf heures à la table de jeu.
Voilà pourquoi M. Océan, qui s’imaginait avoir brisé la carrière de ce jeune homme de vingt-neuf ans, génie étiolé dans un bureau, l’avait en réalité lancé sur le chemin du milliard.
M. Horace Planchet était, depuis l’âge de douze ans, orphelin de père et de mère et recevait deux mille francs par an de M. Luc Planchet, son oncle, un vieux célibataire qui possédait un grand nombre de fermes dans l’État fort prospère de l’Uruguay. Les deux derniers billets reçus avaient été employés, l’automne précédent, à régler quelques différences de mines d’or et de pétrolifères.
Le versement prochain n’était attendu qu’en octobre, c’est-à-dire à une époque où M. Planchet, enrichi par la boule, pourrait affecter ces deux mille francs dérisoires à l’achat de quelque babiole.
Cependant le jeune Horace était arrivé sur le seuil de sa demeure. La concierge était sur le pas de sa porte...
--Madame Jarru, je pars ce soir pour un voyage assez long. Il faudrait faire ma valise.
--Le temps d’aller chercher mon lait et je suis à vous.
Horace monta à ses appartements, en empruntant l’ascenseur jusqu’au sixième étage. A cette altitude, un petit escalier supplémentaire grimpait rapidement jusqu’à un sommet plus élevé. La chambre de Planchet n’était pas exagérément petite. Le plafond, à un moment donné, s’inclinait avec grâce, ménageant l’ouverture d’une fenêtre qui n’était pas tout à fait une fenêtre ni tout à fait une lucarne (Rostand aurait fait là-dessus un joli poème). Planchet, en attendant la concierge, jugea qu’il fallait accorder quelques instants à la méditation. Il s’étendit sur son lit, après avoir soigneusement retiré sa plus belle (et sa plus vilaine) jaquette, qu’il déposa sur une chaise. Puis il ferma les yeux pour mieux rassembler et concentrer ses idées.
Il lui resterait, son voyage et les plus criardes de ses dettes payées, environ mille francs. De cette somme, il ferait quatre parts égales... quatre parts... de deux cent cinquante... deux cent cinquante... Il descendait dans un hôtel simple... un peu champêtre... oui... sur le bord de cette route... hôtel champêtre... un grand pré... verdure... eau... Puis il glissait sur cette eau jusqu’à une ville arabe hérissée de tours...
Mme Jarru qui entrait, après avoir frappé deux fois sans obtenir de réponse, avait le respect du repos d’autrui, et même du repos diurne... (quand on est la femme d’un gardien de la paix, qui a parfois un service de nuit...). Aussi, la lettre du courrier de trois heures, qu’elle tenait à la main, l’inséra-t-elle doucement dans une poche de la jaquette, puis commença à préparer la valise, en envoyant de temps en temps un coup d’œil maternel au jeune allongé et sans remarquer que de la poche du pantalon s’évadaient, un, puis deux, puis trois escargots, avides d’air et de lumière.
Ce n’était pas un sentiment d’économie qui avait décidé M. Planchet à prendre un billet de troisième classe. Mais il fallait consacrer le plus de capitaux possible à la mise en œuvre du système de boule.
D’ailleurs, quand les voitures de toute classe sont bondées, comme il arrivait cet après-midi de samedi, on est aussi bien dans un couloir de troisièmes que dans un couloir de premières. Les ressorts des wagons neufs sont toujours excellents. En troisième, on a même l’avantage d’être mieux calé, mieux protégé contre les cahots par des voyageurs plus étroitement compressés. A cet égard, la situation de M. Planchet était idéale: il avait à sa droite une dame dans la force de l’âge, magnifiquement proéminente, et, à sa gauche, un homme en casquette, bien obèse lui aussi, et qui poussait toutes les minutes le rugissement pacifique du cracheur. Comme toutes les personnes dont le larynx est constamment embarrassé, ce gros homme avait les yeux pleins de rêve.
Le train partait à dix-sept heures. Il devait parvenir à Bront-les-Eaux à vingt et une heures et «ne comportait pas» de wagon-restaurant. M. Planchet, qui adorait manger en chemin de fer, avait emporté un sandwich à la langue et deux tablettes de chocolat. Il comptait consommer le tout vers l’heure du dîner. Mais les dernières usines de la banlieue étaient à peine atteintes qu’il avait déjà entamé son repas. C’était un garçon d’appétit robuste et qui ne pouvait rester très longtemps à portée d’un sandwich à la langue.
Les vivres une fois épuisés, il fallut bien, pour s’occuper, guetter les kilomètres au passage, afin de chronométrer la vitesse du train, sans montre à secondes d’ailleurs, mais en comptant les secondes par un mouvement cadencé des dents du bas choquées doucement contre les dents du haut. Malheureusement, beaucoup de poteaux kilométriques vous échappent, soit qu’ils se cachent au passage, ou qu’un imbécile convoi de marchandises vienne croiser votre train au moment qu’il ne faut pas.
Apercevoir au vol les noms des petites gares, que brûlent les express, il vaut mieux ne pas y songer; ces petites stations se vengent d’être dédaignées en gardant un jaloux incognito.
Vers sept heures du soir, le sandwich à la langue et le chocolat ayant été digérés rapidement par l’effet de la position verticale, le voyageur trouva un nouveau sujet de distraction dans les affres de la faim. Or, comme nous l’avons dit (page 17 de l’indicateur, note 24), il n’y avait pas de wagon-restaurant dans le train 71, et ce rapide ne s’arrêtait pas avant Bront-les-Eaux... La Providence, heureusement, veillait: un petit tamponnement s’était produit, un quart d’heure avant le passage du train, dans une gare d’importance moyenne. Le fier rapide put stopper dans cette station indigne de lui, et M. Planchet put se restaurer avec un âcre bock et deux poudreuses brioches de la veille. Il ne goûta aucun plaisir à cette hâtive collation, non à cause de la qualité médiocre des victuailles, mais parce qu’il ne songeait qu’à ce funeste retard, qui le ferait arriver à Bront-les-Eaux après la fermeture du Casino et de la boule.
C’est ce qui se passa, en effet. Il était minuit cinq quand ils entrèrent en gare de Bront. Une lune narquoise éclairait leur déconvenue.
L’hôtel, repéré dans l’après-midi par Planchet sur un guide du pays, se trouvait à huit cents mètres de la station. La plupart des porteurs étaient allés vers un lit bien gagné. Il ne restait sur les quais que deux octogénaires qui n’avaient pas besoin de sommeil et dont l’aide fut d’ailleurs accaparée par des voyageurs plus diligents. Aucun omnibus, au nom de l’hôtel du Berri n’attendait devant la gare. Planchet, une valise à la main, s’en alla le long d’une allée bordée d’arbres. De temps en temps, il posait sa mallette à terre, s’asseyait dessus et jouissait mal de la pureté du soir.
On lisait bien sur la façade: Hôtel du Berri, mais toutes les fenêtres étaient fermées, et la porte d’entrée paraissait close pour l’éternité. Planchet sonna une demi-douzaine de fois. Il comptait jusqu’à trente et resonnait à nouveau, décidé à sonner toute la nuit, faute d’occupations. Aussi, fait à cette idée, fut-il très surpris et presque déçu lorsque la porte remua, doucement entre-bâillée, et qu’il aperçut devant lui un somnambule grisonnant qui tenait un bougeoir à la main. Planchet, de Paris, avait fait téléphoner pour retenir une chambre. C’est ce qu’il expliqua au somnambule, qui semblait ignorer toutes les langues terrestres. Cependant, par une sorte de miracle, cet homme âgé le conduisit sans hésiter au deuxième étage, par un escalier assez vaste. M. Planchet eut le temps d’apercevoir un ascenseur qui dormait dans sa cage.
La chambre où le jeune homme pénétra, à la suite de son guide, était de fort belles dimensions. Le bougeoir du veilleur y remuait de grandes ombres. Une lampe électrique s’alluma au plafond, puis sauta à la tête du lit. L’homme de nuit avait disparu sans mot dire.
La plus stricte et la moins accueillante chambre d’hôtel ne cause aucune impression de détresse à un homme tout près de réaliser une fortune colossale. Planchet ne ressentait qu’une vive impatience d’être au lendemain. Il se disait que la nuit serait interminable et qu’il ne pourrait fermer l’œil. A peine au lit, il plongea dans un sommeil profond.
Le casino de Bront-les-Eaux est de construction récente. Il a été édifié par une Société parisienne, entraînée par un architecte ardent qui aimait son métier et qui, de concert avec des entrepreneurs avides de travail, fit sortir de terre, dans ce pays en friche, une trentaine de villas.
Ces villas furent louées à des actionnaires de la Société thermale, désireux d’augmenter le contingent des baigneurs, puis à des étrangers, dont quelques-uns avaient traversé les mers sur la foi d’un article de journal signé d’un docteur inconnu, mais dont le nom, une fois imprimé, avait pris une autorité subite. Peu à peu, autour du noyau primitif, s’étaient agrégés des amateurs de golf, de tennis et des jeunes filles, qui ne s’étaient pas vouées à un célibat éternel. La venue, d’ailleurs inopinée, d’un maharadjah avait consacré la station.
Le Casino, sous prétexte de style moderne, montrait des murs blanchis à la chaux et sans coûteuses pâtisseries. M. Planchet, en y pénétrant, ne se souciait en aucune mesure des ornements architecturaux. Il obtint facilement une carte de quinze jours et courut à la boule. Il lui semblait que chaque minute de retard était dérobée à la vie heureuse et riche qu’il allait mener sous peu de jours.
Nous pouvons révéler maintenant en quoi consistait le système de M. Planchet. L’inventeur ne nous en voudra pas, car, pour diverses raisons que la suite des événements éclairera sans doute, il est peu probable qu’il tienne à s’en réserver le monopole.
On attend la sortie de dix numéros que l’on note dans l’ordre. Puis on pose une mise sur chacun des deux numéros le plus fréquemment sortis. On mise d’abord un franc, puis deux francs, puis six francs, puis un louis.
Les premiers résultats furent très honorables.
M. Planchet, avant le déjeuner, avait encaissé un bénéfice de cent dix-sept francs. Ce n’étaient pas encore les millions annoncés à l’extérieur, mais le maximum de mise est si faible à la boule! M. Planchet envisagea la possibilité d’engager des hommes de confiance, au nombre de dix ou douze, et qui joueraient tous son système, selon ses indications. Mais l’administration remarquerait peut-être ces dix ou douze personnes jouant un jeu identique et l’on prierait sans doute M. Planchet et sa bande d’aller opérer ailleurs. Qu’importait? M. Planchet aurait à ce moment des fonds considérables et il irait travailler à Monte-Carlo...
En tout cas, ces hommes de confiance ne pouvaient se trouver d’un instant à l’autre dans cette petite localité de Bront. L’après-midi, M. Planchet se contenterait de bénéfices minimes, comme il avait fait le matin. Peut-être, comme il jouerait plus longtemps, arriverait-il à ramasser un pauvre billet de mille francs. En tout cas, il ne fallait pas considérer cet après-midi d’attente comme une séance d’affaires, mais comme quelques heures de distraction.
Le coup de perte, qui, selon les calculs de M. Planchet, ne pouvait se produire qu’une fois sur douze cents séances de jeu, par un de ces méchants caprices du Destin, complètement imprévisibles, arriva précisément ce jour-là. L’après-midi, qui pouvait rapporter mille francs à peine, coûta à peu près cette somme, c’est-à-dire le saint-frusquin de M. Planchet. Le billet de cinquante francs qu’il pouvait devoir à l’hôtel, et qu’il avait mis de côté dans une petite poche, fut employé comme la garde, à Waterloo, et subit un sort analogue.
M. Planchet avait tout de même encore cinq francs sur lui quand il sortit du Casino; ce qui indique qu’il n’était pas le pire joueur de la terre. Sur les bancs de la place se trouvaient une douzaine de petits bourgeois à mine honnête: tout à fait les hommes de confiance dont il avait été jadis question.
M. Planchet entra dans le bureau de poste comme un homme sûr de ses décisions et rédigea une dépêche à l’adresse de M. Luc Planchet, Montevideo. Il demandait simplement dix mille francs par mandat télégraphique. L’affaire était sûre maintenant: le coup de perte qui venait de se produire ne se reverrait sûrement pas avant deux mille séances et la fortune de M. Planchet, d’ici là, serait édifiée.
Il n’y a rien de plus absurde que les tarifs télégraphiques. Il semble bien que, plus le destinataire de la dépêche habite loin, plus l’appel qu’on lui adresse indique un besoin urgent et doive émaner d’une personne embarrassée dans ses finances, mettons simplement fauchée. Or, c’est à ce moment que l’employé du guichet émet des prétentions injustifiables, comme de réclamer deux cent vingt francs à un monsieur qui dispose en tout et pour tout d’une thune en papier, pas trop défraîchie d’ailleurs.
Le pont de Bront surmonte d’une centaine de pieds le lit mal rembourré d’un pauvre petit sous-affluent rural, qui veut bien traverser la ville parce que la géographie l’exige ainsi, mais qui aimerait autant borner à une campagne déserte un cours sans aucune prétention.
Surtout cette rivière modeste ne tient nullement à la célébrité que lui donnerait un journal local, si elle recevait inopinément, du haut du pont, un monsieur dégoûté de la vie, qu’elle ne serait même pas capable de noyer dans ses eaux indigentes, bonnes tout au plus à étancher les blessures produites par les pierres du fond.
D’ailleurs, aucun événement de ce genre ne devait être enregistré ce jour-là par le _Réveil de Bront-les-Eaux_. M. Planchet s’était bien assis sur le parapet. Il avait bien introduit entre ses dents le canon d’un browning chargé qu’il avait pris pour son voyage (et maintenant pour le grand voyage). Mais, rebuté par le froid de l’arme, avant-coureur du froid de la mort, il avait jeté son revolver dans la rivière, sans réfléchir que cet objet meurtrier peut, à l’occasion, aider un homme à vivre, si on l’échange contre quelques dollars.
M. Planchet quitta définitivement le parapet pour le trottoir. La hauteur du pont l’impressionnait et il n’eût affronté la chute qu’après s’être un peu brouillé l’esprit par une balle de revolver...
Au coin du quai et de la grande rue, un pharmacien exposait un carton rouge, où se dévoilait généreusement, en lettres blanches, le nom d’un nouveau produit: l’Écrasol. Il promettait une nuit de douze heures pleines aux personnes nerveuses qui useraient de ses pilules. M. Planchet pensa que c’était une affaire pour lui. Il se procura une boîte de cette drogue qui ne coûtait que trois francs... Le temps était beau. Il se dit qu’il dormirait très bien dans quelque pré moelleusement capitonné des environs.
M. Planchet était tellement impatient d’oublier les casinos, les intolérables mécomptes du calcul des probabilités, l’éloignement absurde de l’Uruguay et le souci de la côtelette quotidienne, qu’il ouvrit la boîte tout de suite et, au lieu de la pilule indiquée, en avala d’un seul coup une demi-douzaine. Le sommeil ne le terrassa pas instantanément, mais il lui sembla qu’il était «groggy», comme un boxeur qui vient de prendre un bon coup sur le tournant de la figure. S’il eût été de sang-froid, aurait-il eu le «culot» de pénétrer dans ce garage, vide d’ailleurs à cette minute?
Une merveilleuse six-cylindres, carrossée en limousine, se trouvait sous le hall en compagnie d’autos plus ordinaires. M. Planchet, qui n’était pas regardant, alla droit à cette voiture imposante et ouvrit carrément la portière... Il y avait dans le fond un amas de couvertures et de fourrures. M. Planchet s’étendit sur la banquette, mit sous sa tête fragile un petit coussin pneumatique, se recouvrit complètement avec les riches pelisses et se laissa aller, pour un temps indéterminé, aux bienfaits de «l’Écrasol».
Huit heures du matin. La scène se passe devant le garage. M. et Mme Gradimbourg, les gros usiniers de Belfort, sont en train d’interroger le ciel, qui ne leur répond rien de catégorique. Ils sont en costumes de voyage et Mme Gradimbourg a confié au mécanicien une petite cage, cottage de deux serins.
Ayant suffisamment contemplé la nue, M. et Mme Gradimbourg se regardent maintenant l’un l’autre.
--Oui, dit M. Gradimbourg, la sagesse, la vraie sagesse serait d’envoyer Célestin tout seul par la route, pendant que nous prendrions le train...
--Comme tu voudras, dit Mme Gradimbourg.
--C’est comme tu préfères, dit son mari.
Voilà bientôt quarante-cinq ans que des liens conjugaux les unissent. Elle a toujours dit: «Comme tu voudras», et lui: «Comme tu préfères», et ça s’est toujours d’autant mieux arrangé entre eux qu’il n’a jamais voulu grand’chose, et qu’elle n’a jamais préféré rien.
Célestin reçoit des instructions précises: il mettra la cage d’oiseaux dans la limousine et prendra tout de suite la route pour couvrir les quatre cent cinquante kilomètres qui le séparent de la Prunière, la magnifique propriété habitée par M. et Mme Gradimbourg aux environs de Belfort.
Célestin n’est pas de bonne humeur. Est-ce un ennui pour lui de voyager sans ses patrons, à qui ne le rive aucun lien de sympathie? La vérité est que Célestin, de parti pris, est toujours mécontent de ce qu’on lui propose. C’est un esprit indépendant qui n’aime pas à voir modifier par autrui les étapes de sa destinée.
Il ouvre la portière de la voiture, dépose sans précaution la cage d’oiseaux sur le tas de couvertures, sans même remarquer que ce tas est plus élevé qu’à l’ordinaire. Puis il va régler les frais du garage, distribue à droite et à gauche quelques regards de civilité hostile, s’installe au volant et part, démarrant du siège.
Notons cependant qu’après avoir refermé la portière, il a donné un tour de clé, de sorte que Planchet, endormi, commence à vivre, pour un temps qu’il faut espérer moins long, l’existence du fameux Latude.
... Célestin est parti à bonne allure. Filer en quatrième endort un peu, sans la supprimer, cette mauvaise humeur où il se complaît hargneusement. Il marche tant qu’il peut, n’ayant plus, pour le freiner, la voix apeurée de madame qui trouve toujours le train trop rapide.
Ce chauffeur n’est ni un gourmand, ni un buveur. On dirait que, dans sa haine générale du genre humain, il évite de s’excepter lui-même, et qu’il refuse avec rage de s’accorder de petites douceurs. C’est donc simplement parce que la douzième heure du jour coïncide avec son passage devant une auberge rustique que Célestin arrête sa vingt-quatre chevaux au bord de la route... Il met pied à terre et se dirige vers la nourriture.
A ce moment, M. Planchet dormait depuis seize heures d’horloge, et c’était pour «l’Écrasol», même pris à la dose inusitée et très exagérée de six pilules, un admirable testimonial d’efficacité.
Célestin était donc installé à une table, à l’intérieur de l’auberge, quand, dans l’auto, le tas de couvertures se souleva, la cage d’oiseaux glissa à terre et une tête hagarde apparut, telle Anadyomène, au-dessus des flots agités.