Part 2
M. Planchet se trouvait, sans instrument pour faire le point, dans une région complètement inconnue. S’il avait été capable d’associer à ce moment deux idées, il se fût demandé pourquoi il était dans une si belle voiture et se fût peut-être imaginé une minute que, grâce à son système de la boule, il avait ramené assez d’argent pour se rendre acquéreur de cette 24 HP.
Mais M. Planchet ne pensait à rien. Il était là comme un épagneul tombé d’un avion et n’éprouvait que l’impression d’une soif considérable, prête à s’étancher à tout prix.
Le génie de l’instinct lui fit aviser un brin de paille qui sortait d’une bourriche. Ce brin de paille constituait un excellent chalumeau et, comme la cage comportait un petit réservoir d’eau, M. Planchet se désaltéra légèrement, aux dépens des canaris. A la première gorgée, il s’aperçut que cette eau était loin d’être pure et borna là son indiscrétion. D’autant, pensait-il, qu’il trouverait bien dans le pays quelque frais ruisseau. C’est pour commencer cette recherche qu’il se disposa à quitter la voiture...
Or, tandis que M. Planchet faisait des efforts infructueux pour ouvrir la portière, M. Célestin ayant déjeuné, sortait de l’auberge... Et voilà pourquoi M. Planchet, toujours occupé à essayer d’ouvrir la porte, vit devant lui, pour la seconde fois depuis vingt-quatre heures, la petite gueule sombre d’un browning.
Ce browning-là, aux mains d’un autre, paraissait infiniment plus dangereux que le sien. Heureusement, M. Planchet connaissait ce demi-mouvement de gymnastique suédoise qui consiste à lever les bras le plus haut possible et qui est excellent, dans certaines circonstances tragiques, pour conserver sa vie et sa santé.
On croirait volontiers que des gens réputés «pas commodes», du type du chauffeur Célestin, vont se montrer particulièrement terribles quand un grave incident vient leur en fournir l’occasion. Célestin trouvait dans sa voiture un individu mystérieux, qu’il avait tout lieu de prendre pour un malfaiteur. C’était pour lui, semblait-il, un bon prétexte pour assouvir sa continuelle rancune contre son prochain. Eh bien! il en fut tout autrement. Au contraire, le rogue Célestin se montra satisfait de voir le genre humain lui donner raison en s’avérant franchement criminel, et il fut sans doute reconnaissant à Planchet de lui fournir une bonne justification de sa farouche misanthropie.
Sans bouger, sans baisser le canon de son arme, il héla d’une voix forte et grave le patron de l’auberge, qui s’avança sans empressement, suivi à peu de distance d’une jeune fille plus intrépide et plus curieuse, qui dépassa bientôt son père et vint coller son nez à cette vitre même derrière laquelle M. Planchet semblait lever les bras au ciel à perpétuité.
--Vous approchez tout de même pas trop de ce malandrin, dit Célestin à la jeune fille, que la vue de M. Planchet n’arrivait pas à terroriser... Toi, l’andouille, dit presque jovialement le mécano à l’aubergiste, va me quérir une bonne corde à fourrage. Nous allons ficeler ce gaillard-là pour qu’il reste un peu tranquille.
Pendant que l’aubergiste exécutait ses ordres, Célestin ouvrait la portière et, le revolver toujours braqué, procédait à un premier interrogatoire.
--Dis-moi d’abord comment qu’t’es entré là-dedans?
--Je n’en sais rien, dit Planchet, rattrapant ses esprits avec peine, comme on tâche de mettre la main sur des poussins égaillés... Je suis entré dans le garage, là-bas... dans un pays qui s’appelle... qui s’appelle... Bront-les-Eaux.
--Je comprends que je le connais, dit avec autorité le magistrat enquêteur... Ah! je vois ça, je vois ça! Tu t’es insinué dans ma voiture, et comme ça, en pleine route, par derrière, tu m’aurais fait mon affaire... Pour cette fois, j’ai le regret de te dire que c’est manqué...
Cependant l’aubergiste était revenu avec une longue corde.
Sous l’œil amusé d’abord, puis un peu apitoyé de la jeune fille, le voyageur de l’auto passa bientôt à l’état de colis ficelé pour l’exportation. Ensuite, Célestin continuant à diriger la manœuvre, le prisonnier de guerre fut transporté dans une grange. Faute de paille humide, on l’étendit sur de la paille fraîche. D’ailleurs, d’après la loi française, et quel que fût le poids des charges qui l’accablaient, il n’était encore qu’un simple prévenu.
On aurait bien emmené M. Planchet en auto à la ville voisine pour l’offrir aux autorités locales. Mais--soit hasard étrange, soit maléfice--deux pneus se trouvèrent crevés en même temps, et Célestin n’avait qu’une roue de rechange (tout simplement parce que son patron lui demandait constamment d’en avoir deux). Le chauffeur partit donc à pied avec l’aubergiste. Planchet resta dans sa grange, sous la garde de Catherine, en faction en dehors devant la lucarne et qui, armée d’une faux, semblait la fille du père Temps lui-même.
Le prisonnier n’avait pas encore ses idées bien en ordre. Il ne savait pas au juste ce qu’il y avait de réel dans tous ces événements. L’apparition, à la lucarne, d’une fraîche et pas du tout méchante petite figure ronde prit place comme un épisode agréable dans cette succession de songes. Pendant quelques instants, le malfaiteur et sa gardienne s’examinèrent en silence.
--Je ne suis pas un criminel, dit Planchet au bout d’un instant.
Pourquoi disait-il cela, qui ne répondait à aucune phrase exprimée? Il se trouva qu’il avait bien rencontré la pensée de la vierge à la faux.
Bien qu’elle n’eût rien répondu à cette protestation, Planchet ne douta pas qu’elle fût tout à fait d’accord, à ce point qu’elle jugea même inutile, en répondant, d’affirmer sa foi dans l’innocence du prévenu. Les êtres simples, souvent, voient juste et rapide, et la complication d’un Sherlock Holmes est souvent en défaut devant des problèmes que résout en un instant l’instinct lumineux d’une petite campagnarde.
Donc, l’instruction de l’affaire Planchet, faite en un clin d’œil par Catherine, aboutit à un non-lieu. Il fallut à peine une demi-minute à cette improvisatrice pour concevoir un plan d’évasion et pour passer sans mot dire à l’exécution de son projet... Elle se rangea le long du mur, de façon à introduire la pointe de sa faux dans la lucarne. Puis, toujours tenant le bout du manche, elle s’éloigna de la muraille de façon à faire passer le coude métallique entre deux barreaux. Il ne restait plus ensuite qu’à s’avancer en droite ligne contre la lucarne, pendant que la faux entrait carrément dans la grange.
--Voilà, dit Catherine. Il s’agit de ne pas perdre de temps. La gendarmerie est à deux lieues d’ici. Laissez-moi passer le bout de la faux entre la corde et votre dos. Vous allez m’aider un peu, en remuant, parce que, de la lucarne, c’est pas trop aisé à scier la corde. Sans compter qu’il va falloir la couper en deux endroits, d’après la façon qu’il vous a ficelé.
Cette corde était plutôt neuve, et la faux ne coupait pas admirablement (on la sortait un peu de sa spécialité). Il fallut un bon quart d’heure pour déficeler M. Planchet. Une fois le travail fini, Catherine ne songea pas à se reposer, bien qu’elle eût trimé dur...
--Sous le foin, près du coffre, il y a une clef de rechange... Vous l’avez trouvée? Montrez? Oui, c’est ça. Ouvrez la porte maintenant.
Catherine avait déjà fait le tour du bâtiment quand Planchet ouvrit la porte. Il vit la jeune fille sur le seuil, inondée de lumière, allégorie de la Liberté.
--Maintenant il faut partir.
Mais depuis que M. Planchet était redevenu un homme libre, toutes sortes de raisonnements civilisés s’étaient réinstallés dans sa tête mondaine.
--Il faut que je parte? Très bien. Et que va-t-on vous dire à vous qui m’avez laissé échapper?
--Ils me diront ben c’qui voudront.
Ce n’était pas une réponse. En tout cas, elle n’était pas suffisante pour le généreux M. Planchet, dont la bonne nature ne pouvait être qu’attendrie par l’acte de dévouement qu’il avait vu s’accomplir en son honneur.
--Si c’est comme ça, dit-il, je ne m’en vais pas...
Elle le regarda, un peu surprise.
--Ou alors, comme je ne veux pas qu’ils vous fassent des ennuis, vous allez partir avec moi!
--Oh! fit-elle...
Elle ajouta à voix basse:
--C’est quéque chose... c’est quéque chose...
--Faut se décider, dit M. Planchet.
--Qu’est-ce que va dire le père de ne plus me voir ici!
--Et si les gendarmes vous emmènent? D’abord, ils ne vous emmèneront pas. C’est moi qu’ils emmèneront, car, si vous ne voulez pas me suivre, je resterai là à vous attendre.
--Alors faut s’en aller, dit-elle.
Elle monta dans sa chambre, ouvrit des tiroirs, fit un paquet. Même à la campagne, une jeune fille bien innocente ne s’en va pas de chez elle sans emporter quelques petites choses avec soi.
Une fois descendue, un cabas à la main:
--On ne suivra pas bêtement la grand’route, dit-elle. On prendra le sentier jusqu’à la rivière, et ensuite le bord de l’eau.
C’était la première fois que Catherine se sauvait de chez elle. Mais on aurait cru qu’elle n’avait fait que ça de toute sa vie. M. Planchet ne s’étonna que plus tard qu’elle eût abandonné avec si peu de difficultés le domicile paternel. Plus tard aussi, quand il connut mieux le tempérament primesautier de Catherine, et le peu d’agrément de la société de l’aubergiste, il s’expliqua mieux la fugue de la petite campagnarde. Il apprit aussi, par la suite, que Catherine avait perdu sa mère étant toute jeune... Pour le moment, ils ne se racontaient pas encore leurs histoires de famille. Il faut bien garder quelque chose pour les longues soirées d’hiver.
La rivière, qui n’était pas poursuivie par les gendarmes, s’en allait en peinarde dans la campagne, avec des détours. Elle savait qu’elle arriverait fatalement à son confluent... Au fond, c’était plus adroit pour les fugitifs de l’accompagner dans sa promenade paresseuse, au lieu de suivre une ligne à peu près droite où les criminels, et les gendarmes derrière eux, ont des tendances à se précipiter. D’autre part, la rive était bien couverte. A trente pas, on ne voyait pas si elle était déserte ou fréquentée.
Ils marchèrent ainsi pendant une bonne demi-lieue, Catherine parfaite d’insouciance, et M. Horace Planchet gagné, lui aussi, par cet air de souveraine sécurité. Ils aperçurent, à un coude de la rivière, un grand pont suspendu.
--Ça, dit Catherine, la route qui passe sur le pont, c’est une autre grand’route.
Un petit sentier, un peu avant le pont, lâchait espièglement la berge et s’en allait rejoindre le grand chemin, en grimpant en oblique sur le talus herbu. Ils firent comme lui. Arrivés au pont, ils virent un arbre qui les attendait depuis quelque temps déjà. Ils s’assirent à l’ombre complaisante qu’il étendait autour de son pied.
--C’est le moment de manger, dit posément Catherine.
... Manger quoi? se demandait Planchet.
Mais, de son cabas, elle sortait tranquillement une demi-miche de pain bis et un fromage, enveloppé dans des feuilles.
«Comme elle me complète bien! pensait Horace Planchet. A moi, le génie des grandes affaires. A elle, le sens pratique pour les petites nécessités de la vie.»
La fête n’était pas encore finie. On vit sortir du cabas un aimable litre, rempli d’un vin blanc du pays, très facile à boire.
Comme leur repas était terminé, ils virent arriver tout à point un magnifique «poids lourd», un camion chargé de sacs de farine. Le gros garçon qui le conduisait s’était arrêté tout près d’eux pour vérifier son moteur.
Il regarda les voyageurs, qui reprenaient leur route à pied. Un au moins des éléments du couple lui sembla sympathique.
--Par où c’est que vous allez? demanda-t-il à Catherine.
--Par là, dit nettement la fille de l’aubergiste, en indiquant la direction que le camion allait suivre.
--Moi, dit le gros garçon, je vais jusqu’aux entrepôts, le grand bâtiment qui se trouve à la Patte-d’Oie, un peu avant Belfort. Ça fait toujours douze kilomètres en moins pour vos petites jambes. Vous descendrez avant la maison, parce que, vous savez, ce n’est pas mon service d’emmener des voyageurs, même _gratis pro Deo_. J’aimerais pas que le secrétaire il vienne me faire une observation.
Ils prirent tous place sur le large siège, et le camion reprit sa marche. Il ne s’en allait pas à une allure de circuit, et il n’était pas question de battre des records. Mais il avançait tout de même. On venait à bout de tous les piétons, et l’on dépassa même un curé à bicyclette, plus très jeune il est vrai.
La conversation du conducteur n’était pas précisément un feu roulant. Ils manquaient tous trois de relations communes, sur qui on aurait pu clabauder. Les grandes questions de politique extérieure, toujours pendantes, ne comptaient pas sur eux pour être résolues.
--La route est bonne, finit par dire le conducteur. Ils l’ont refaite l’automne dernier. Mais, avec ce qui passe ici de voitures de charge, et les pluies et l’hiver en supplément, la saison prochaine on recommencera à cahoter. Sans compter que les usines d’autos du pays, ça envoie ici des châssis en essais. Les gaillards qui sont au volant se débinent comme de vrais sauvages, pour faire rendre tant que ça peut à la bagnole. Les cailloux sautent en l’air quand ils passent. Je me demande si c’est fameux pour l’entretien.
En somme, il en avait assez dit, et ces considérations dont il régalait ses auditeurs, jointes à ce trimbalage à l’œil, tout cela suffisait amplement à attester sa sociabilité.
De la Patte-d’Oie à la ville, où se rendaient Planchet et Catherine, comme ils seraient allés autre part, il y avait encore une heure de marche. Depuis pas mal de temps, leur déjeuner était bien descendu... Or, le cabas d’osier ne contenait plus que du linge, une paire de bottines, un peigne et une brosse, objets d’une faible comestibilité. La bouteille, complètement à sec, aurait pu être promenée à la main, sans crainte de procès-verbal, en pleine rue de New-York, Chicago, ou de telle autre ville de l’Amérique dry.
O surprise! Une vache, une vraie vache, là-bas, à l’ombre, derrière ce buisson! Un bout de corde attache la bête à une racine. La personne qui accompagne dans le monde cette notabilité bovine s’est éloignée on ne sait où...
Traire les vaches, c’est du rayon de Catherine, et ça ne regarde pas la direction des grandes affaires (chef de service: M. Horace Planchet). Le litre en main, agenouillée auprès de la généreuse ruminante, Catherine voit avec satisfaction le blanc niveau s’élever dans la bouteille.
Ce lait est une pure merveille. Ils se passent la bouteille et boivent à la régalade, chacun sa gorgée: distribution équitable et polie, sans sacrifice de part ni d’autre.
Cependant, cet excellent lait une fois bu, M. Planchet s’avise qu’il faudrait le payer. Il a encore sur lui deux francs.
Mais où est la caisse? Le vacher ou la vachère restent invisibles... M. Planchet pourrait déposer à terre, à côté de la bête passive, sa pièce de quarante sous. Hélas! c’est toute sa fortune... D’autre part, il ne s’est jamais, au cours d’une existence parfois difficile, rendu coupable du délit de grivèlerie... Bien sûr, il doit à l’hôtel de Bront-les-Eaux une quarantaine de francs... Mais, tôt ou tard, il trouvera moyen de régler cette petite dette, que divers cas de force majeure l’ont empêché d’acquitter.
--Il faut tout de même payer ce lait, répète-t-il, à l’étonnement de Catherine...
En fouillant à nouveau dans son gousset, il sent un petit morceau de papier roulé... C’est un timbre... Un timbre-poste de vingt-cinq centimes... Sans hésiter, il le colle sur le flanc de la vache. Puis il s’éloigne, la conscience tranquille, suivi de Catherine qui n’en revient pas...
C’est à compter de ce moment que la jeune campagnarde commence à le regarder avec respect, comme un individu d’une autre condition, un monsieur peut-être, enfin un être pourvu de scrupules de luxe...
Mais cette déférence muette de Catherine n’augmente en aucune façon la situation matérielle de M. Planchet. Quand ils font leur entrée dans Belfort, le patrimoine dudit Horace ne s’est pas accru d’un centime. Par exemple, l’appétit de ces deux jeunes gens ne s’atténue pas... Le jeton de deux francs est entamé pour acheter du pain et du fromage, qu’ils vont manger sur un banc d’une promenade publique, réfectoire sans tralala, qui menace, sauf variation subite de la fortune, de devenir également leur chambre à coucher.
M. Planchet, même dans la belle saison, n’avait jamais aimé dormir sur un banc. Il proposa donc à Catherine la combinaison de camping qui lui avait déjà réussi une fois et qui lui avait valu indirectement l’avantage de faire la connaissance de la jeune fille. Il s’agissait de trouver dans Belfort un garage bien achalandé... Bien achalandé? Pour les touristes du genre de M. Planchet, les garages bien achalandés ont ce désavantage d’être troublés par des allées et venues qui empêchent la clientèle non payante de profiter de l’hospitalité des limousines... Ils passèrent discrètement devant trois garages, mais chaque fois ils eurent l’ennui d’y voir des intrus en train qui de laver des voitures, qui de remonter des pneus, qui de se livrer à d’oiseuses conversations qu’ils auraient bien pu continuer chez le bistro voisin. De garage en garage, le hasard de leurs recherches les amena sur la place de la station. Planchet, qui avait son idée, entraîna sa compagne vers les salles d’attente. Mais, dans cette gare vigilante, un employé, inflexible d’apparence, se tenait sur le seuil et ne laissait entrer dans les salles que les voyageurs munis de billets.
Si les salles d’attente étaient bien défendues, il n’en était pas de même de la consigne des bagages, où M. Planchet avait jeté un regard explorant. Il vit contre le mur un tas de sacs qui lui parurent moelleux. Le tas semblait décroître en se rapprochant du mur. Il y avait un endroit sans doute où l’on pouvait se glisser entre le mur et le sommet du tas: ce dernier formerait ainsi une sorte de parapet qui vous masquait à la vue (M. Planchet avait une petite expérience de la guerre de tranchée). Le comptoir, qui fermait la consigne, offrait pour le moment une brèche, grâce au relèvement passager de la porte horizontale. Le préposé, en disparaissant momentanément, avait négligé d’abaisser ce couvercle de trappe. Vraiment, s’il n’y avait pas de préposés négligents, la terre serait inhabitable. M. Planchet avait encore sur lui sa boîte de pilules soporifiques; il en offrit une à Catherine qui n’en avait jamais usé. Mais il lui fit comprendre que c’était une drogue très précieuse quand on avait une nuit à passer dans une consigne des bagages.
Hélas! les sacs, si moelleux d’apparence, étaient des sacs de pommes de terre, et si efficace qu’il fût d’ordinaire, «l’Écrasol» pouvait difficilement lutter contre de telles conditions d’inconfort. Il opéra beaucoup plus sur Catherine. M. Planchet--cela valait peut-être mieux ainsi--s’éveilla au petit jour, secoua sa compagne... Et tous deux quittèrent leur gîte sans troubler le sommeil profond du préposé.
La gare et ses abords étaient heureusement déserts. Mais, de l’autre côté de la place, un établissement sans faste, déjà ouvert, offrait des cafés à vingt centimes et des petits pains à trois sous. Il semblait que le patron eût pris la mesure des disponibilités budgétaires de M. Planchet. Les quatorze sous y passèrent tout entiers. Cependant le café, bien que de qualité ordinaire, avait fortement ragaillardi nos voyageurs.
Certes, la situation de ce couple eût pu être plus favorable. Mais Catherine avait maintenant confiance dans Planchet et Planchet dans Catherine. Et puis, ils étaient contents d’être ensemble, et cette satisfaction n’était pas moins grande du fait qu’elle ne s’était pas formulée.
Ils s’en allaient à travers la ville comme deux touristes qui n’ont rien à faire et qui sont libérés de tout souci, au moins jusqu’à l’heure du déjeuner. Il était évident qu’à partir de midi, et peut-être avant, de nouveaux problèmes allaient surgir dans leur estomac. Pour le moment, il n’était encore question de rien.
Le temps est vraiment un élément sans mesure fixe. Trois jours de répit, trois heures même, c’est une éternité pour les gens habitués à la mâle vie d’expédients, tandis que le bon rentier, passif héritier de ses ancêtres, voit avec terreur arriver, à dix ans devant lui, la minute où sa situation peut être modifiée par une baisse possible des cours.
L’enseigne: Bureau de placement, aperçue au tournant d’une rue, ne provoqua chez M. Planchet aucun sursaut de surprise. Et cependant il était sûr que c’était pour eux le salut. Mais il estimait parfois que la Providence était à son service et ne s’étonnait pas que, bien stylée, elle se trouvât là à point nommé pour le tirer d’affaire.
La patronne du bureau semblait appartenir, par son âge et ses proportions, à l’époque reculée des mammouths. Elle avait dû être installée, bien avant sa complète croissance, entre ce mur et cette table échancrée, et sans doute elle s’était développée sur place, comme ces poires qui poussent et grandissent dans des bouteilles où elles n’auraient jamais pu entrer autrement, étant donné leurs dimensions et l’étroitesse du goulot.
A l’entrée des nouveaux venus, la dame souleva péniblement la moins lourde de ses paupières. Un grondement d’asthme se fit entendre en elle, comme en un volcan en demi-activité. Puis il sortit de ses lèvres une petite voix inattendue, alerte et toute jeune... Qu’est-ce que cette petite voix faisait donc dans ce corps-là?
--Vous ne me croirez pas? Mais, à l’instant même,--il n’y a pas dix minutes,--on me demande pour la même maison deux personnes. Un monsieur, en arrivant de voyage, a flanqué à la porte une miss et un valet: il les avait trouvés saouls perdus, vous imaginez-vous? Et, à huit heures du matin, le monsieur a fait un tour dans sa cave et a constaté que ses casiers étaient bien dégarnis. Il s’est rendu compte--ce n’était pas sorcier--où avaient passé ses bouteilles. Dare-dare, il m’a lancé un coup de téléphone... Pensez-vous que vous ferez l’affaire?
--Est-ce que ces personnes ne préfèreraient pas une femme de chambre et un précepteur? allait dire le jeune Planchet. Mais il retint sa langue, pour ne pas «louper» la combinaison. Catherine, qui commençait à entrevoir ce que l’on attendait d’elle, tourna vers son compagnon un œil affolé; mais M. Planchet la regarda avec une telle autorité qu’il la ramena à une soumission aveugle. La nouvelle règle de conduite de M. Planchet--au moins depuis vingt-quatre heures--c’est qu’il ne faut pas discuter avec le Destin et le prendre carrément au mot, quand il est en humeur de vous proposer quelque chose.
Il se demandait, d’autre part,--car la vie continuait à l’instruire--comment allait se régler une autre question importante: celle des certificats... Mieux valait prendre les devants...
--Je dois vous prévenir tout de suite, dit-il à la mandataire du Destin, que nous n’avons pas de certificats...
--Oh! oh! pas de certificats?
--Voici pourquoi... Mademoiselle, ici présente, a toujours vécu dans sa famille... à travailler ses examens... C’est la première fois qu’elle se place...
--Ça n’en vaut peut-être que mieux, dit l’énorme dame... Elle n’a pas eu le temps de prendre de mauvaises habitudes. Mais, pour le valet de chambre, le manque de certificats, c’est plus embêtant...
M. Planchet ne songea pas un instant à indiquer, comme source de renseignements, la maison Lenormand fils et Normand, où l’on n’aurait guère pu célébrer que sa compétence en organisation de courses d’escargots. Mais il avait pris la forte résolution de mentir, et c’est étonnant, une fois le petit apprentissage achevé, quelles ressources cela peut donner dans la vie...
--... J’ai servi trois ans chez le marquis... le marquis de Saint-Nicolas. Mon maître était très content de moi et il m’aurait gardé à son service jusqu’à sa mort. Mais il a été nommé consul dans l’Amérique du Sud. Il m’a promis un bon certificat, qu’il a sans doute oublié de m’envoyer dans la bousculade du départ... Je le recevrai certainement d’un jour à l’autre.
La placeuse garda quelques instants le silence.
--Si vous étiez des aventuriers, dit-elle, vous auriez probablement des certificats bien en règle... J’en ai fait quelquefois l’expérience. Mais, jeune homme, vous m’inspirez confiance...