Part 3
C’était la première fois que M. Planchet recevait un témoignage aussi amical, et ceci se passait le jour même où il avait fait le premier mensonge sérieux de sa vie...
Cependant la placeuse avait appuyé sur un timbre...
--Mon neveu va prendre ma petite voiture et il vous conduira chez les personnes en question. Il sait où c’est. C’est à deux kilomètres de la ville. En attendant, vous pouvez aller prendre vos bagages.
Depuis que M. Planchet s’était résolument lancé dans la voie féconde du mensonge, il ne risquait plus d’être pris au dépourvu. Il avait à sa disposition, pour les amateurs, un grand choix de contre-vérités.
--Nos bagages, nous ne les avons pas encore. Il y a dû avoir une erreur d’enregistrement et nos malles n’étaient pas dans le fourgon (cela, au moins, était scrupuleusement exact: les malles n’étaient pas dans le fourgon).
Il ajouta avec philosophie:
--Elles arriveront quand elles arriveront.
--Vous pourrez demander une indemnité à la Compagnie, dit la placeuse.
M. Planchet, par une moue, semblait dire qu’il n’aimait pas se lancer dans une procédure tracassière.
--C’est votre affaire, dit la placeuse.
Cependant, un neveu, grand et penché comme un peuplier fragile, était apparu dans l’embrasure de la porte.
--Tu vas conduire ce jeune homme et cette jeune fille à l’adresse que je mets sur cette lettre... Comme je ne peux vous accompagner moi-même, il faut que je vous remette un petit mot pour le patron, où j’expliquerai que vous n’avez pas de certificats et où je prendrai ça sur moi. Il me connaît et il sait que je ne lui enverrais pas des indésirables.
Planchet aurait peut-être été gêné en d’autres circonstances d’usurper ainsi la confiance d’une brave dame. Mais la nécessité toute-puissante le débarrassait de ses scrupules. D’ailleurs, il se rendait compte qu’il était un simple menteur et n’avait rien d’une dangereuse fripouille.
Il n’était pas tranquille, cependant, sur la suite de l’aventure. Car, s’il se croyait en état de faire un valet de chambre passable, il doutait fort des qualités de Catherine comme éducatrice de la jeunesse et maîtresse de français. Bien qu’elle se laissât entraîner plus passivement vers l’inconnu, la fille de l’aubergiste, elle non plus, n’était pas trop rassurée. Comme une vitre protectrice les séparait du neveu qui conduisait la voiture, Catherine put parler à demi-voix à M. Planchet de ses appréhensions.
Il répondit hardiment:
--Vous en faites pas.
Cette réponse indique moins une solution de la difficulté que son ajournement. Il s’en rendit compte et chercha tout de même le moyen de parer aux événements.
--Voilà, dit-il au bout d’un instant. On va probablement vous demander vos diplômes. Vous répondrez: «J’ai mon brevet supérieur.» On vous dira de donner la leçon...
--C’est effrayant, dit Catherine... Si on retournait chez papa?...
--Je veux bien, dit Planchet. Mais, là-bas, il y a des gendarmes. A moins que vous soyez disposée à y retourner toute seule...
Elle se serra contre lui très gentiment: geste d’attachement plus facile que des paroles, beaucoup plus expressif tout en étant moins gênant. La question se trouvait réglée.
--Si on vous demande de donner la leçon, dit Planchet, voici ce que vous ferez: les enfants auront bien des livres d’étude, d’arithmétique, de dictées, de fables, d’histoire et de géographie. Vous leur donnerez des leçons à apprendre et, le lendemain, vous leur ferez réciter leurs leçons en suivant dans les livres. Jusqu’à quel âge avez-vous été à l’école?
--Jusqu’à treize ans. Mais je n’y allais pas tous les jours...
--... Oui... Vous noterez les leçons que vous avez donné à apprendre. Et nous trouverons bien un moment pour que je vous explique, à vous, ce que cela veut dire, afin que vous puissiez leur refiler mes explications, si les parents sont là. Si les parents ne sont pas là, les enfants s’en fichent... Je sais ça, je vous dirai, parce qu’un été j’ai été précepteur pendant quinze jours...
--Oui, mais vous, vous êtes savant, dit Catherine.
--Possible, dit Planchet. Mais le peu de science que j’ai dans la tête, au bout de ces quinze jours, il n’en avait pas passé beaucoup dans la tête des enfants.
Cependant, la voiture était arrivée à l’entrée d’une grande allée. Une porte s’ouvrait dans une belle grille, et le neveu efflanqué entra par une courbe aisée dans l’avenue, comme si la résidence, que l’on apercevait au fond, avait été de tout temps le domaine de ses pères.
Les visiteurs devaient être attendus avec une certaine impatience. Un monsieur et une dame, âgés l’un et l’autre, se tenaient sur le perron. Planchet et sa compagne furent examinés de la tête aux pieds. Puis le monsieur lut avec attention la lettre de la placeuse... Au fond, les gens qui cherchent des domestiques sont comme ceux qui se marient: ils ne demandent qu’à avoir confiance. Mais Planchet, lui, avait de moins en moins de foi dans le succès de l’aventure. Il avait eu deux heures d’aplomb... C’était beaucoup pour lui. Il commençait à se sentir abandonné par son courage.
Le vieux monsieur prit la parole:
--Mademoiselle aura à s’occuper de ma petite-fille, la fille de mon fils aîné. Ses parents sont en voyage et on nous l’a confiée. Elle a douze ans et je crois qu’elle est déjà très instruite pour son âge...
... La tâche de l’institutrice se trouvait peut-être simplifiée du fait que l’élève était plus forte qu’elle. Mais Catherine allait avoir auprès d’elle un juge un peu dangereux.
--Quant à vous, dit la maîtresse de maison à M. Planchet, il faudra vous préparer pour servir à table ce soir. Et je voudrais que vous vous mettiez sans retard aux carreaux de la salle à manger.
--Mme Bourru, dit le monsieur, m’écrit qu’il n’a pas sa malle. Vous aviez probablement votre habit dans votre malle?
Planchet fit un signe affirmatif. Le monsieur déclara:
--Je lui donnerai, en attendant, un vieil habit à moi, qui est encore très frais.
Tout semblait s’arranger le mieux du monde, mais la sécurité n’habitait pas l’âme de Planchet.
On lui demanda son prénom. Faute d’en trouver tout de suite un autre, il sortit le sien: Horace, qui étonna le monsieur et la dame, mais les flatta un peu. Ils annoncèrent qu’ils ne déjeunaient pas là, à la grande satisfaction de Planchet qui préférait ne pas commencer tout de suite son métier de serveur. Miss, déclara madame, déjeunerait dans sa chambre et serait servie par Horace.
Puis, comme il restait un bon moment avant de s’en aller déjeuner en ville, on décida de faire entrer Catherine tout de suite en fonctions.
Le bon grand-père alla dans une pièce voisine chercher l’élève, qui apparut sous les traits d’une trop grande fille, aux cheveux raides et d’un blond pâle. Un binocle lui donnait un air studieux un peu inquiétant.
--Olga, dit la dame, voici ta nouvelle maîtresse.
La grande petite fille, d’une secousse polie, fléchit rapidement les genoux. Catherine ne savait pas si elle devait saluer de cette façon. Dans le doute, elle ne salua pas du tout.
Cependant, les grands-parents avaient quitté la pièce...
--Quand l’autre demoiselle m’a donné la première leçon, dit avec gravité la petite fille, nous étions en train de lire les _Aventures de Télémaque_. Nous en étions à la page 120. Je lisais tout haut et, chaque fois qu’il y avait un mot que je ne comprenais pas, mademoiselle me l’expliquait. Est-ce que nous ferons de même, mademoiselle?
Le visage de Catherine ressembla assez, à ce moment, au visage éploré d’une personne qui nage mal et à qui on propose de faire une petite partie de natation dans un lac de soixante mètres de profondeur. Heureusement, derrière la petite fille, les yeux chavirants de l’institutrice rencontrèrent ceux du valet de chambre, qui, d’un rapide clignement, firent signe qu’il fallait accepter. Catherine accepta, la voix défaillante.
Pendant que la petite fille allait chercher son livre...
--Voilà, dit Planchet, écoutez-moi bien. Vous allez lui dire que vous avez une méthode de travailler à vous...
--Je ne saurai jamais dire ça...
--Alors ne parlez pas de méthode. Dites-lui simplement: «Mademoiselle, je ne répondrai pas tout de suite à vos questions. Chaque fois que vous aurez un mot que vous ne comprendrez pas, vous l’inscrirez sur une feuille de papier. Vous tâcherez de trouver vous-même le sens sur un dictionnaire...»
--J’ai compris, dit Catherine qui n’était pas une petite bête...
--Dites-lui de faire deux listes, une pour elle, une pour vous. La liste pour vous, bien entendu, vous me la donnerez et je trouverais bien un moment pour vous expliquer les mots. Je vais d’ailleurs vous dire ce qui va se passer. Les enfants--mon élève était comme ça--aiment beaucoup interrompre la lecture pour poser des questions. Mais, du moment que ce sera un travail pour elle et qu’il faudra se donner la peine d’écrire des mots, surtout à double exemplaire, vous verrez qu’elle s’arrêtera beaucoup moins et qu’elle fera semblant de comprendre bien des mots qui lui échapperont.
Catherine, malgré ces excellentes directives, n’était pas du tout rassurée. Elle regarda Planchet et celui-ci vit qu’elle avait des larmes tout près des yeux. Alors, il lui mit sur le front un bon baiser de frère protecteur. Et très gentiment, avec le plus grand naturel, elle le baisa sur la joue...
Évidemment, avec son petit air de ne pas les gâter, le Destin leur envoyait de bonnes compensations.
On devait lire, avec Olga, une demi-heure de Fénelon. Mais, premier succès de la combinaison Planchet, dès que Catherine, tant bien que mal, eut exposé à son élève sa manière de donner la leçon, le zèle de la jeune Olga se trouva un peu refroidi, et en faisant remarquer qu’il était tard et qu’elle n’avait plus beaucoup de temps avant de partir avec ses grands-parents, elle demanda à sa maîtresse de remettre la première leçon au lendemain; ce qui lui fut accordé généreusement par Catherine, qui remarqua avec satisfaction que son élève n’était pas aussi studieuse qu’elle en avait l’air.
On vint chercher en auto Monsieur, Madame et la petite fille. C’était la voiture des gens chez qui ils allaient déjeuner. La placeuse avait bien dit à Planchet que ses nouveaux maîtres avaient une auto. Mais Planchet ne se demandait pas où était cette voiture. Il avait vu, en entrant dans l’allée, un garage fermé et il ne savait pas si ce garage contenait ou non une auto. Comme il se tenait à la portière de la limousine, qui s’était arrêtée devant le perron, il entendit son maître dire au chauffeur:
--Heureusement que nous vous avons pour nous transporter: mon chauffeur m’a envoyé un télégramme pour me dire qu’il était immobilisé à quelques lieues d’ici. J’espère que, d’ici ce soir, il aura pu réparer. Je ne sais pas au juste ce qui lui est arrivé...
M. Planchet ne prêta à ces paroles qu’une attention distraite. Le Destin néglige de souligner au crayon rouge les réflexions ou les incidents qui devraient nous intéresser d’une façon particulière.
Cependant Catherine était installée dans sa chambre, où M. Planchet avait été chargé de disposer une petite table pour faire manger l’institutrice. La cuisinière lui montra où étaient les serviettes et l’argenterie. Cette cuisinière, heureusement pour M. Planchet, était une femme taciturne qui, à la suite de déceptions conjugales ou autres, avait pris le parti de vivre seule avec sa pensée. Elle aida le nouveau valet de chambre à préparer le panier de l’institutrice, avec le linge de table, les couverts et plusieurs assiettes doubles, abritant l’une des œufs, l’autre une tranche de jambon et de la salade de haricots rouges, l’autre un morceau de gruyère et un fruit, le tout accompagné d’une bouteille de vin blanc et d’un verre. Estelle (la cuisinière) voulut bien ajouter qu’avec l’autre institutrice une bouteille devait faire deux repas. Elle dédaigna de dire aussi que la personne renvoyée compensait ce rationnement par de sournoises visites au cellier.
Planchet, chargé de victuailles, monta l’escalier avec beaucoup de précautions. On pense bien que Catherine l’aida à disposer sa table, si toutefois on peut appeler aider le fait d’accomplir la besogne tout entière, pendant que la personne à qui on donne un coup de main est tranquillement assise sur un fauteuil et vous regarde travailler avec une extase sympathique.
Il fallut que le serveur acceptât un œuf et un petit morceau de jambon, bien qu’il protestât et qu’il affirmât que son tour allait venir à l’office.
Le repas des domestiques rassemblait ce jour-là cinq convives: la cuisinière déjà nommée, une courte fille de cuisine, boulotte et la plus tachée de rousseurs de tout le département. Adèle, la femme de chambre, était une brune sans personnalité. Le cinquième convive, c’était un jardinier terreux à qui on ne pouvait reprocher, étant donné son métier rude, d’avoir les ongles noirs, mais que l’on était prêt à dispenser de la vaine entreprise d’essayer d’en améliorer l’aspect avec la pointe de son couteau.
La conversation ne fut pas animée. M. Planchet mangeait, ce qui l’aidait à garder une prudente réserve. La cuisinière fit simplement allusion au dîner du soir: on attendait une dizaine d’invités. «Pour un jour où il y avait un nouveau domestique, ce n’était vraiment pas trouvé.» Ce fut aussi l’avis tout intérieur de M. Planchet.
L’après-midi, en l’absence des maîtres, fut assez paisible, M. Planchet, sur une échelle, nettoya les carreaux de la salle à manger, guidé discrètement dans son travail par la nouvelle maîtresse de français.
Vers cinq heures, la voiture ramena les patrons et la petite fille. Comme elle n’avait pas suffisamment pris d’exercice, on envoya Olga faire un tour dans la verte campagne, accompagnée de Catherine, qui lui donna, chemin faisant, une très bonne leçon de botanique pratique, en lui apprenant le nom usuel d’un certain nombre de végétaux.
Planchet s’était retiré dans sa chambre mansardée. Il s’étendit sur son lit: c’était sa posture habituelle de méditation. Il était rare que cette méditation n’apportât pas quelque remède passager aux ennuis de l’heure présente en envoyant le méditant dans l’indulgent pays des songes...
A six heures, il fut réveillé par la femme de chambre, qui lui remit le costume de gala sous lequel il devait servir à table et qui n’était autre que le frac de mariage, glorieux trente-cinq ans auparavant, du maître de la maison.
La table--de seize couverts, ma foi--fut disposée par la femme de chambre et M. Planchet, sous l’œil souverain de la patronne. M. Planchet avait assez souvent dîné dans le monde pour ne pas se montrer trop profane au cours de ces préparatifs. Jusqu’à ce moment, il n’avait pas trop d’anxiété, mais il n’osait penser à la question du service: il savait qu’il n’était pas spécialement «adroit de ses mains».
Il apprit avec ennui que, la jeune fille mangeant à table, l’institutrice figurerait également parmi les convives, pour faire un nombre pair. A cet effet, la garde-robe de la patronne fut également mise à contribution, et une robe de faille noire, peut-être un peu ample pour elle, fut octroyée à la jeune Catherine.
Vers huit heures seulement, les invités commencèrent à arriver.
Trois ou quatre chargements amenèrent l’effectif complet dans des torpédos, des cabriolets et des limousines.
M. Planchet attendait avec anxiété le moment où il annoncerait que le dîner était servi. Derrière la porte du salon, il était comme le poilu guettant le signal de l’Heure. La ceinture un peu large de son pantalon ne l’inquiétait pas, car elle était soutenue par de fortes bretelles. Mais il rentrait, le plus qu’il pouvait, ses poignets dans ses manches trop courtes. Ses gants, de son prédécesseur, étaient un peu larges et trop longs. Il restait au bout de chaque doigt une petite poche inoccupée.
Enfin, la femme de chambre, déléguée spécialement par la cuisinière, baissa le drapeau du départ. M. Planchet ouvrit la porte à deux battants et lança un «Madame est servie!» peut-être un peu vigoureux. Mais tous ces gens avaient faim et pensaient à autre chose qu’à faire des critiques d’intonation.
Il fallait apporter des assiettes de potage, aux dames d’abord, en commençant par la maîtresse de maison. M. Planchet se disait que la femme de chambre, qui remplissait les assiettes sur le dressoir, y mettait un niveau de potage un peu élevé au gré d’un homme dont les doigts de fil blanc sont plutôt longs. D’autant que la première assiette fut refusée d’abord par les premières dames pour des questions de régime, puis par la pauvre Catherine, toute engoncée dans sa faille noire et qui n’osait pas ne pas faire comme les autres, enfin par la jeune Olga, ravie de «couper» à la soupe à la faveur de la distance qui la séparait de ses ascendants. Cette première assiette errante fit le grand tour de la table et vint échouer devant M. le conseiller Frapotte, placé à la droite de la maîtresse de maison. Il était temps, car ces refus successifs avaient fini par alarmer M. Planchet, qui se demandait s’il ne devait pas les attribuer à la proximité excessive de ses doigts de gant et de la nappe refluante du potage, en mal constant d’horizontalité.
Le maître d’hôtel, après l’épreuve du potage, après avoir versé le vin du Rhin dans des verres hauts de pied, voyait arriver avec angoisse le moment où il faudrait apporter le Bourgogne; car la richesse et l’extrême propreté de surtouts de dentelle l’impressionnaient et il craignait de les maculer d’un vin rouge horriblement visible, qui gênerait les desseins de la maîtresse de maison, au cas où elle aurait tenu à faire servir ce linge de table pour une autre occasion. Aussi éprouva-t-il un certain soulagement, en servant des filets de sole aux épinards, quand il vit un convive laisser tomber en deçà de son assiette un peu de légumes verts.
Il y avait deux plats de poisson, l’un dévolu à la femme de chambre, l’autre à M. Planchet. Celui-ci avait soigneusement étudié son affaire; mais il y eut une fausse manœuvre, et presque un tamponnement, au moment où il s’agit de servir M. Chalabert, l’industriel belfortain. La femme de chambre l’emporta et passa de la sole à ce monsieur, tandis que Planchet, désorbité, ayant perdu le fil, errait le plat à la main, autour de la table, à la recherche d’autres dîneurs non pourvus.
En somme, à part ces fautes vénielles, tout semblait marcher sans trop d’encombre. M. Planchet, au moment de la selle d’agneau, avait acquis dans son nouvel emploi assez d’aisance et de désinvolture pour se permettre de suivre la conversation.
Il était en train de présenter son plat à une dame, quand il entendit le maître de la maison prononcer ces paroles:
--Mon chauffeur a eu un accident. Il vient de m’en téléphoner les détails. Nous l’avions laissé partir seul de Bront-les-Eaux...
M. Planchet, le cœur battant, écoutait avec une telle attention, qu’il oublia de retirer son plat et que la dame, qui avait déjà pris trois tranches d’agneau, lui dit de guerre lasse:
--Merci, merci, c’est assez...
Il reprit donc derrière cette dame sa position verticale. Mais, le plat à la main, il suivait anxieusement, et sans bouger, la conversation du patron.
--Il lui est arrivé une aventure terrible, à ce pauvre Célestin. Figurez-vous qu’un assassin s’était introduit dans la voiture. Il s’en est aperçu à temps, au moment où il s’arrêtait dans une auberge, à Chalezey, à quelques lieues d’ici. On a ficelé l’individu; on l’a mis dans une grange sous la surveillance de la fille de l’aubergiste. Cet aubergiste et mon homme sont allés chercher les gendarmes. Mais, quand la force publique est arrivée sur les lieux, l’apache s’était donné de l’air, et l’on ne sait pas ce qu’est devenue la fille de l’aubergiste. Peut-être l’a-t-il tuée...
M. Planchet regarda faiblement du côté de Catherine et vit que sa victime supposée était devenue toute rouge et toute petite, sa tête émergeant à peine du niveau de la table.
Puis ses yeux rencontrèrent ceux de la maîtresse de maison, qui s’étonnait de le voir immobile et, d’un regard impatient, lui fit signe de reprendre son service...
On a tort de raconter des histoires aussi directement émouvantes à un valet de chambre débutant. A partir de ce moment, le plat de M. Planchet heurta un certain nombre d’épaules nues et de dos d’habits noirs. De la sauce foncée tomba sur des robes claires. On s’en aperçut plus ou moins, et il n’y eut pas de scandale. Des convives, oubliés dans la distribution de la selle d’agneau et des taches, réclamèrent timidement, en montrant leur assiette vide, sans savoir ce que cette légère privation de nourriture leur épargnait de notes de dégraissage.
--Mon chauffeur ne reviendra sans doute que demain...
Cette déclaration du patron redonna un peu d’aplomb au malheureux serveur. Il se dit qu’il avait une nuit devant lui pour s’en aller, en compagnie de Catherine, sous des cieux plus cléments.
Il était en train de présenter un foie gras au porto à un quinquagénaire joufflu, quand son client momentané fut interpellé par le patron.
--Vous aurez sans doute à vous occuper de cette affaire-là, monsieur le commissaire?
--Je ne pense pas, car Chalezey est dans la Haute-Saône, dit ce mandataire peu zélé de la vindicte publique.
Avant la glace pralinée, devant laquelle ne se produisit aucune défection, après le fromage beaucoup moins couru, on passa de très beaux fruits, ce qui donna aux convives bien élevés l’occasion de prouver leur savante éducation, en pelant avec un couteau de vermeil la poire duchesse adroitement piquée par la fourchette, et ce qui détermina l’abstention de Catherine, peu experte à cet exercice compliqué.
On se rendit au salon, où la femme de chambre avait disposé le café et les liqueurs. La jeune Olga apportait les tasses à chaque convive, selon un ordre protocolaire déterminé. Elle était suivie par M. Planchet, qui tenait le sucrier... Déjà plusieurs personnes avaient reçu leur ration, quand M. Planchet vit la femme de chambre rentrer dans la pièce et s’approcher du maître de la maison à qui elle murmura quelques paroles...
--Mon chauffeur est revenu, dit triomphalement le patron.
Plusieurs voix s’élevèrent...
--Appelez-le... Nous voulons le voir... Il faut qu’il nous raconte son aventure!...
Ils étaient ravis de se trouver en présence d’un personnage de faits-divers. Ils ne connaissaient pas tout leur bonheur: une vedette, deux vedettes, encore plus intéressantes, étaient déjà dans leurs murs.
Que se passait-il à ce moment dans l’âme de M. Planchet? Probablement rien. De pareils coups de massue vous vident instantanément le cerveau et paralysent tout l’appareil moteur.
C’est là le secret de bien des attitudes héroïques.
Célestin, dès qu’il eut aperçu son assassin, un sucrier à la main, au milieu de la pièce, fut immobilisé de la même façon. A la grande surprise des assistants, il y eut en présence deux personnages de cire du Musée Grévin, parfaitement imités d’ailleurs. Quant à Catherine, elle n’avait pas bougé non plus, mais personne, même elle, ne savait ce qu’elle était devenue.
Ce ne fut qu’au bout d’un instant qu’un des hommes de cire revint à la vie. Célestin eut la force de tendre son bras dans la direction de Planchet et de balbutier:
--C’est lui...
On ne comprit pas immédiatement; mais, lorsqu’on eut compris, ce fut un beau tapage... Les femmes poussèrent des cris stridents. Trois brownings, un revolver d’artilleur et un trousseau de clefs se braquèrent dans la direction de M. Planchet. Cet être, à moitié anesthésié, possédait encore heureusement de bons réflexes qui lui firent accomplir, presque à son insu, l’élévation rituelle des bras.
Le commissaire de police, l’affaire ayant envahi son territoire, prit la direction des opérations.
--Montez dans sa chambre, dit-il à Célestin, et rapportez-moi tout ce que vous y trouverez... S’il y a des engins qui vous paraissent dangereux, ne les touchez pas. On préviendra les pompiers de Belfort.
Cependant, le maître de la maison, dans un discours si confus et si désordonné qu’il semblait proféré par un enfant de quatre ans, tâchait de raconter comment ce domestique s’était présenté, sans papiers et sans bagages, en compagnie d’une institutrice...
--Au fait, où est-elle, cette institutrice?