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Part 2

Quelle palpitation de joie me saisit lorsque j’aperçus de loin la tour de Montbard, les terrasses et les jardins qui l’environnent! J’observois la position des lieux, la colline sur laquelle cette tour s’élève, les montagnes et les coteaux qui la dominent, les cieux qui la couvrent. Je cherchois le château de tous mes yeux. Je n’en avois pas assez pour voir la demeure de l’homme célèbre auquel j’allois parler. On ne peut découvrir le château que lorsqu’on y est; mais, au lieu d’un château, vous vous imagineriez entrer dans quelque maison de Paris. Celle de M. de Buffon n’est annoncée par rien; elle est située dans une rue de Montbard, qui est une petite ville. Au reste, elle a une très belle apparence.

En arrivant, je trouvai M. le comte de Buffon fils[A], jeune officier aux gardes, qui vint à ma rencontre et me conduisit chez son père. De quelle vive émotion j’étois pénétré en montant les escaliers, en traversant le salon, orné de tous les oiseaux enluminés, tels qu’on les voit dans la grande édition de l’_Histoire naturelle_! Me voici maintenant dans la chambre de Buffon. Il sortit d’une autre pièce, et je ne dois pas omettre une circonstance qui m’a frappé, parce qu’elle marque son caractère: il ouvrit la porte, et, quoiqu’il sût qu’il y avoit un étranger dans son appartement, il se retourna fort tranquillement et fort longtemps pour la fermer; ensuite il vint à moi. Seroit-ce un esprit d’ordre qui met dans tout la même exactitude? C’est la tournure de M. de Buffon. Seroit-ce le peu d’empressement d’un homme qui, rassasié d’hommages, les attend plutôt qu’il ne les recherche? On peut aussi le supposer. Seroit-ce enfin la petite adresse d’un homme célèbre, qui, flatté de l’avidité qu’on témoigne de le connoître, augmente encore avec art cette avidité en reculant, ne fût-ce que d’une minute, cette même minute où il satisfait votre désir, et se prodigue d’autant moins que vous le poursuivez davantage? Cet artifice ne seroit pas tout à fait invraisemblable dans M. de Buffon. Il vint à moi majestueusement, en ouvrant ses deux bras. Je lui balbutiai quelques mots, avec l’attention de dire _Monsieur le comte_: car c’est à quoi il ne faut pas manquer. On m’avoit prévenu qu’il ne haïssoit pas cette manière de lui adresser la parole. Il me répondit en m’embrassant: «Je dois vous regarder comme une ancienne connoissance, car vous avez marqué du désir de me voir et j’en avois aussi de vous connoître. Il y a déjà du temps que nous nous cherchons.»

Je vis une belle figure, noble et calme. Malgré son âge de soixante-dix-huit ans, on ne lui en donneroit que soixante; et ce qu’il y a de plus singulier, c’est que, venant de passer seize nuits sans fermer l’œil et dans des souffrances inouïes qui duroient encore, il étoit frais comme un enfant et tranquille comme en santé. On m’assura que tel étoit son caractère; toute sa vie, il s’est efforcé de paroître supérieur à ses propres affections. Jamais d’humeur, jamais d’impatience. Son buste, par Houdon, est celui qui me paroît le plus ressemblant; mais le sculpteur n’a pu rendre sur la pierre ces sourcils noirs qui ombragent des yeux noirs, très actifs sous de beaux cheveux blancs. Il étoit frisé lorsque je le vis, quoiqu’il fût malade; c’est là une de ses manies, et il en convient. Il se fait mettre tous les jours des papillotes, qu’on lui passe au fer plutôt deux fois qu’une; du moins, autrefois, après s’être fait friser le matin, il lui arrivoit très souvent de se faire encore friser pour souper. On le coiffe à cinq petites boucles flottantes; ses cheveux, attachés par derrière, pendoient au milieu de son dos. Il avoit une robe de chambre jaune, parsemée de raies blanches et de fleurs bleues. Il me fit asseoir, me parla de son état, me fit des complimens sur le peu d’indulgence dont il prétendit que le public me favorisoit, sur l’éloquence, sur les discours oratoires. Pour moi, je l’entretenois de sa gloire, et ne me lassois point d’observer ses traits. La conversation étant tombée sur le bonheur de connoître jeune l’état auquel on se destine, il me récita sur-le-champ deux pages qu’il avoit composées sur ce sujet dans un de ses ouvrages. Sa manière de réciter est infiniment simple et commune, le ton d’un bonhomme, nul apprêt, levant tantôt une main, tantôt une autre, disant comme les choses lui viennent, mêlant seulement quelques réflexions[B]. Sa voix est assez forte pour son âge: elle est d’une extrême familiarité; et, en général, quand il parle, ses yeux ne fixent rien; ils errent au hasard, soit parce qu’il a la vue basse, soit plutôt parce que c’est sa manière. Ses mots favoris sont: _tout ça_, et _pardieu_, qui reviennent continuellement. Sa conversation paroît n’avoir rien de saillant, mais, quand on y fait attention, on remarque qu’il parle bien, qu’il y a même des choses très bien exprimées, et que de temps en temps il y sème des vues intéressantes.

Un des premiers traits de son caractère, c’est sa vanité: elle est complète, mais franche, et de bonne foi. Un voyageur (M. Target) disoit de lui: «Voilà un homme qui a beaucoup de vanité au service de son orgueil.»

On sera curieux d’en connoître quelques traits. Je lui disois qu’en venant le voir, j’avois beaucoup lu ses ouvrages. «Que lisiez-vous?» me dit-il. Je répondis: «Les _Vues sur la nature_.--Il y a là, répliqua-t-il à l’instant, des morceaux de la plus haute éloquence!» Ensuite il parla nouvelles et politique, contre son ordinaire, ce qui lui donna occasion de me faire lire une lettre de M. le comte de Maillebois sur les événemens de la Hollande. Il en vint, un moment après, à la mort du pauvre M. Thomas, pour me faire lire une lettre que son fils avoit reçue de Mme Necker, lettre étrange, où Mme Necker paroît déjà consolée de la perte de son ami intime, malgré l’emphase et l’enthousiasme qu’elle met à la décrire, en s’appuyant sur M. de Buffon, qu’elle célèbre avec plus d’emphase encore. Il y a une phrase qu’il me fit remarquer avec complaisance. Mme Necker, mettant un moment en parallèle ses deux amis, dit en parlant de M. Thomas: _l’homme de ce siècle_; et, en parlant de M. de Buffon: _l’homme de tous les siècles_.

Le comte de Buffon fils venoit d’élever un monument à son père dans les jardins de Montbard. Auprès de la tour, qui est d’une grande élévation, il avoit fait placer une colonne avec cette inscription:

_Excelsæ turri, humilis columna. Parenti suo, filius Buffon[5], 1785._

[5] A la haute tour, l’humble colonne.

A son père, Buffon fils, 1785.

On m’a dit que le père avoit été attendri jusqu’aux larmes de cet hommage. Il disoit à son fils: «Mon fils, cela te fera honneur.»

Il termina notre première entrevue, parce que ses douleurs de pierre lui reprirent. Il m’ajouta que son fils alloit me mener partout, et me feroit voir les jardins et la colonne. Le jeune comte de Buffon me conduisit d’abord dans toute la maison, qui est très bien tenue, fort bien meublée: on y compte douze appartemens complets; mais elle est bâtie sans régularité, et, quoique ce défaut dût la rendre plutôt commode que belle, elle a encore de la beauté. De la maison nous parcourûmes les jardins, qui s’élèvent au-dessus. Ils sont composés de treize terrasses, aussi irrégulières dans leur genre que la maison, mais d’où l’on découvre une vue immense, de magnifiques aspects, des prairies coupées par des rivières, des vignobles, des coteaux brillans de culture, et toute la ville de Montbard; ces jardins sont mêlés de plantations, de quinconces, de pins, de platanes, de sycomores, de charmilles, et toujours des fleurs parmi les arbres. Je vis de grandes volières où Buffon élevoit des oiseaux étrangers qu’il vouloit étudier et décrire. Je vis aussi la place d’une fosse qu’il avoit comblée, et où il avoit nourri des lions et des ours. Je vis enfin ce que j’avois tant désiré de connoître, le cabinet où travaille ce grand homme: il est dans un pavillon que l’on nomme la tour Saint Louis. On monte un escalier: on entre par une porte verte à deux battans; mais on est fort étonné de voir la simplicité du laboratoire. Sous une voûte assez haute, à peu près semblable aux voûtes des églises et des anciennes chapelles, dont les murailles sont peintes en vert, il a fait porter un mauvais secrétaire de bois au milieu de la salle, qui est carrelée, et devant le secrétaire est un fauteuil: voilà tout. Pas un livre, pas un papier; mais ne trouvez-vous pas que cette nudité a quelque chose de frappant? On la revêt des belles pages de Buffon, de la magnificence de son style et de l’admiration qu’il inspire. Cependant ce n’est pas là le cabinet où il a le plus travaillé: il n’y va guère que dans la grande chaleur de l’été, parce que l’endroit est extrêmement froid. Il est un autre sanctuaire où il a composé presque tous ses ouvrages, LE BERCEAU DE L’HISTOIRE NATURELLE, comme disoit le prince Henri, qui voulut l’aller voir, et où J.-J. Rousseau se mit à genoux et baisa le seuil de la porte. J’en parlois à M. de Buffon. «Oui, me dit-il, Rousseau y fit un hommage.» Ce cabinet a, comme le premier, une porte ouverte à deux battans. Il y a intérieurement un paravent de chaque côté de la porte. Le cabinet est carrelé, boisé et tapissé des images des oiseaux et de quelques quadrupèdes de l’_Histoire naturelle_. On y trouve un canapé, quelques chaises antiques couvertes de cuir noir, une table sur laquelle sont des manuscrits, une petite table noire: voilà tous les meubles. Le secrétaire où il travaille est dans le fond de l’appartement, auprès de la cheminée. C’est une pièce grossière de bois de noyer. Il étoit ouvert; on ne voyoit que le manuscrit dont Buffon s’occupoit alors: c’étoit un _Traité de l’aimant_. A côté étoit sa plume; au-dessus du secrétaire étoit un bonnet de soie grise dont il se couvre. En face, le fauteuil où il s’assied, antique et mauvais fauteuil sur lequel est jetée une robe de chambre rouge à raies blanches. Devant lui, sur la muraille, la gravure de Newton. Là Buffon a passé la plus grande et la plus belle portion de sa vie. Là ont été enfantés presque tous ses ouvrages. En effet, il a beaucoup habité Montbard, et il y restoit huit mois de l’année: c’est ainsi qu’il a vécu pendant plus de quarante ans. Il alloit passer quatre mois à Paris, pour expédier ses affaires et celles du Jardin du Roi, et venoit se jeter dans l’étude. Il m’a dit lui-même que c’étoit son plus grand plaisir, son goût dominant, joint à une passion extrême pour la gloire.

Son exemple et ses discours m’ont confirmé que qui veut la gloire passionnément finit par l’obtenir, ou du moins en approche de bien près. Mais il faut vouloir, et non pas une fois; il faut vouloir tous les jours. J’ai ouï dire qu’un homme qui a été maréchal de France et grand général se promenoit tous les matins un quart d’heure dans sa chambre, et qu’il employoit ce temps à se dire à lui-même: «Je veux être maréchal de France et grand général.»[C] M. de Buffon me dit à ce sujet un mot bien frappant, un de ces mots capables de produire un homme tout entier: «Le génie n’est qu’une plus grande aptitude à la patience.» Il suffit en effet d’avoir reçu cette qualité de la nature: avec elle on regarde longtemps les objets, et l’on parvient à les pénétrer. Cela revient au mot de Newton. On disoit à ce dernier: «Comment avez-vous fait tant de découvertes?--En cherchant toujours, répondit-il, et cherchant patiemment» Remarquez que le mot patience doit s’appliquer à tout: patience pour chercher son objet, patience pour résister à tout ce qui s’en écarte, patience pour souffrir tout ce qui accableroit un homme ordinaire.

Je tirerai mes exemples de M. de Buffon lui même. Il rentroit quelquefois des soupers de Paris à deux heures après minuit, lorsqu’il étoit jeune; et, à cinq heures du matin, un savoyard venoit le tirer par les pieds et le mettre sur le carreau, avec ordre de lui faire violence, dût-il se fâcher contre lui. Il m’a dit aussi qu’il travailloit jusqu’à six heures du soir. «J’avois alors, me dit-il, une petite maîtresse que j’adorois: eh bien! je m’efforçois d’attendre que six heures fussent sonnées pour l’aller voir, souvent même au risque de ne plus la trouver.» A Montbard, après son travail, il faisoit venir une petite fille, car il les a toujours aimées; mais il se relevoit exactement à cinq heures. Il ne voyoit que des petites filles, ne voulant pas avoir de femmes qui lui dépensassent son temps[6].

[6] M. de Buffon a toujours été fortement occupé de lui même, et préférablement à tout le reste. Comme je savois que beaucoup de femmes avoient reçu son hommage, je demandois si elles ne lui avoient pas fait perdre de temps. Quelqu’un qui le connoissoit parfaitement me répondit: «M. de Buffon a vu constamment trois choses avant toutes les autres: sa gloire, sa fortune et ses aises. Il a presque toujours réduit l’amour au physique seul. Voyez un de ses discours sur la nature des animaux, où, après un portrait pompeux de l’amour, il l’anéantit d’un seul trait et le dégrade en prétendant prouver qu’il n’y a que du physique, de la vanité, de l’amour-propre dans la jouissance. C’est là qu’est son invocation à l’amour: «On l’a mise à côté de celle de Lucrèce», me dit-il un jour. Les femmes lui en ont voulu à la mort de cet effort ou de cet abus de raison. Mme de Pompadour lui dit à Versailles: «Vous êtes un joli garçon!...»

Voici maintenant comme il distribuoit sa journée, et on peut même dire comment il la distribue encore. A cinq heures il se lève, s’habille, se coiffe, dicte ses lettres, règle ses affaires. A six heures il monte à son cabinet, qui est à l’extrémité de ses jardins, ce qui fait presque un demi-quart de lieue, et la distance est d’autant plus pénible qu’il faut toujours ouvrir des grilles et monter de terrasses en terrasses. Là, ou il écrit dans son cabinet, ou il se promène dans les allées qui l’environnent. Défense à qui que ce soit de l’approcher: il renverroit celui de ses gens qui viendroit le troubler. Sa manière est de relire souvent ce qu’il a fait, de le laisser dormir pendant quelques jours ou pendant quelque temps. «Il importe, me disoit il, de ne pas se presser: on revoit alors les objets avec des yeux plus frais, et l’on y ajoute ou l’on y change toujours.» Il écrit d’abord; quand son manuscrit est trop chargé de ratures, il le donne à copier à son secrétaire jusqu’à ce qu’il en soit content. C’est ainsi qu’il a avoué au théologal de Semur, homme d’esprit et son ami, qu’il avoit écrit dix-huit fois ses _Époques de la Nature_, ouvrage qu’il méditoit depuis cinquante ans. Je ne dois pas oublier de dire que M. de Buffon, qui a beaucoup d’ordre, a placé ainsi son cabinet loin de sa maison, non seulement pour n’être pas distrait[7], mais parce qu’il aime à séparer ses travaux de ses affaires. «Je brûle tout, me disoit-il; on ne trouvera pas un papier quand je mourrai. J’ai pris ce parti-là en considérant qu’autrement je ne m’en tirerois jamais. On s’enseveliroit sous ses papiers.» Il ne conserve que les vers à sa louange, dont j’aurai occasion de parler dans un moment. Aussi, dans sa chambre à coucher, on ne trouve que son lit, qui est, comme la tapisserie, de satin blanc, avec un dessin de fleurs. Auprès de la cheminée est un secrétaire, où l’on ne voit, auprès du tiroir d’en haut, qu’un livre, qui est apparemment son livre de pensées. Auprès de son secrétaire, qui est toujours ouvert, est le fauteuil sur lequel il est toujours assis, et dans un coin de la chambre est une petite table noire pour son copiste.

[7] A l’égard de ces complaisans, de ces courtisans, de ces adorateurs, j’ai une réflexion à faire, que je n’ai trouvée nulle part: outre qu’il est bien difficile à un grand homme de vivre sans cette espèce de cercle qui s’attache à lui naturellement, soit par la curiosité, soit par l’admiration, par l’envie de l’imiter, comme font les jeunes gens, soit par la vanité et l’idée que l’on est quelque chose, lorsque l’on tient du moins à un grand homme, ne pouvant l’être soi-même, pour moi je ne suis pas révolté de voir un tel homme aimer à être entouré. Je ne dirai pas seulement: c’est une consolation de ses efforts, un adoucissement à ses fatigues, une ressource qui lui rappelle sans cesse sa gloire au milieu même de ses maux et de ses souffrances; je dirai plus: c’est un encouragement même pour ses études, et il seroit possible qu’il en reçût une nouvelle facilité. Ces admirateurs vous rappellent sans cesse la présence de votre génie et de votre grandeur. D’ailleurs, il est de fait que l’on a plus de supériorité avec ses inférieurs eux-mêmes. On a remarqué que la conversation devenoit plus riche, plus libre, plus abondante; il y a plus d’aisance dans les manières, et la liberté y fait beaucoup. Ainsi, loin de trouver une petitesse dans le cortège qui peut environner un homme célèbre, j’y découvre souvent une excuse et un moyen d’être fidèle à sa renommée.

Il ne prend la plume que lorsqu’il a longtemps médité son sujet, et, encore une fois, n’a guère d’autre papier que celui sur lequel il écrit. Cet ordre de papiers est plus nécessaire qu’on ne croit. M. Necker le recommande avec soin dans son livre; l’abbé Terray le pratiquoit de même. L’ordre que l’on contemple autour de soi se répand en effet sur nos productions. Si un écrivain aussi célèbre, et surtout si deux contrôleurs généraux aussi laborieux ont donné pareil exemple, il seroit bien difficile qu’il restât des prétextes pour ne point l’imiter.

Je reprends la journée de M. de Buffon. A neuf heures, on lui apporte à déjeuner dans son cabinet, où quelquefois il le prend en s’habillant. Ce déjeuner est composé de deux verres de vin et d’un morceau de pain; il travaille ensuite jusqu’à une ou deux heures. Il revient alors dans sa maison. Il dîne, il aime à dîner longtemps; c’est à dîner qu’il met son esprit et son génie de côté; là il s’abandonne à toutes les gaietés, à toutes les folies qui lui passent par la tête. Son grand plaisir est de dire des polissonneries, d’autant plus plaisantes qu’il reste toujours dans le calme de son caractère; que son rire, sa vieillesse, forment un contraste piquant avec le sérieux et la gravité qui lui sont naturels, et ces plaisanteries sont souvent si fortes que les femmes sont obligées de déserter. En général, la conversation de Buffon est très négligée[8]. On le lui a dit, et il a répondu que c’étoit le moment de son repos, et qu’il importoit peu que ses paroles fussent soignées ou non. Ce n’est pas qu’il ne dise d’excellentes choses quand on le met sur l’article du style ou de l’histoire naturelle; il est encore très intéressant lorsqu’il parle de lui: il en parle souvent avec de grands éloges. Pour moi, qui ai été témoin de ses discours, je vous assure que, loin d’en être choqué, j’y trouve du plaisir. Ce n’est point orgueil, ce n’est point vanité: c’est sa conscience que l’on entend; il se sent, et se rend justice. Consentons donc quelquefois d’avoir de grands hommes à ce prix. Tout homme qui n’auroit pas le sentiment de ses forces ne seroit pas fort. N’exigeons pas des êtres supérieurs une modestie qui ne pourroit être que fausse. Il y a peut-être plus d’esprit et d’adresse à cacher, à voiler son mérite; il y a plus de bonhomie et d’intérêt à le montrer[9].

[8] Sa manière est ordinairement peu de suite: il aime mieux les conversations coupées. Il est une raison de cette manière de converser que l’on peut alléguer en faveur des gens de lettres: premièrement, ils n’ont plus, comme autrefois, cette habitude qu’avoient les philosophes de converser sous les platanes, avec leurs disciples, et de rendre compte de leurs idées. En second lieu, leurs idées sont bien plus combinées et plus réfléchies que celles des philosophes anciens. On a besoin d’idées neuves; le lecteur et les auditeurs les demandent; l’homme de génie, inexorable pour lui-même, ne se permet donc qu’un petit nombre de phrases, qu’il place de temps à autre dans sa conversation, à moins qu’il ne soit frappé, entraîné par l’attrait de quelque vue soudaine qui le domine et dont il ne puisse éluder l’ascendant.

[9] On doit convenir d’ailleurs que son amour-propre n’a jamais offensé personne.--En voici un nouveau trait, mais il honore son caractère: c’est ce qui fait que nous ne craignons point de l’ajouter à ceux épars déjà peut-être en trop grand nombre dans cet ouvrage.

Buffon avoit pour principe qu’en général les enfans tenoient de leur mère leurs qualités intellectuelles et morales; et, lorsqu’il l’avoit développé dans la conversation, il en faisoit sur-le-champ l’application à lui-même, en faisant un éloge pompeux de sa mère, qui avoit en effet beaucoup d’esprit, des connoissances étendues, une tête très bien organisée, et dont il aimoit à parler souvent.

Au reste, il ne se loue pas, il se juge: il se juge comme le jugera la postérité, avec cette différence qu’un auteur a plus que qui que ce soit le secret de ses productions. Il me disoit: «J’apprends tous les jours à écrire: il y a dans mes derniers ouvrages, infiniment plus de perfection que dans les premiers. Souvent je me fais relire mes ouvrages, et je trouve alors des idées que je changerois, ou auxquelles j’ajouterois. Il est d’autres morceaux que je ne ferois pas mieux.»

Cette bonne foi a quelque chose de précieux, d’original, d’antique et de séduisant. On peut d’ailleurs s’en rapporter à M. de Buffon: personne n’est plus sévère que lui sur le style, sur la précision des idées, qu’il regarde comme le premier caractère du grand écrivain, sur la justesse et la correspondance exacte des contrastes que les idées demandent entre elles pour se faire valoir, ou des développemens qu’elles exigent pour le manifester. Je lui ai entendu discuter des pages entières, avec une raison, un sens admirable, mais en même temps avec un sens inexorable. «J’ai été obligé, me disoit-il, de prendre tous les tons dans mon ouvrage; il importe de savoir à quel degré de l’échelle il faut monter.» Par une suite naturelle, il exige dans un auteur de la bonne foi, de la bienséance dans la suite de ses opinions, et surtout qu’il soit conséquent. Il ne pardonne pas à Rousseau ses contradictions; ainsi l’on peut dire qu’il calcule sa phrase et sa pensée, comme il calcule tout, qualité remarquable qui a pu naître de ses connoissances dans les mathématiques et de l’habitude de les expliquer. Il m’a dit qu’il les avoit étudiées avec soin et de bonne heure; d’abord dans les écrits d’Euclide, et ensuite dans ceux du marquis de L’Hôpital[10]. A vingt ans, il avoit découvert le binôme de Newton, sans savoir qu’il eût été découvert par Newton, et cet homme vain ne l’a imprimé nulle part. J’étais bien aise d’en savoir la raison. «C’est, me répondit-il, que personne n’est obligé de m’en croire.» Il y a donc cette différence entre sa vanité et celle des autres que la sienne a fait ses preuves, si l’on peut s’exprimer ainsi. Cette différence vient de la trempe de son âme, âme droite, qui veut partout la bonne foi, et proscrit l’inconséquence.