Chapter 4 of 5 · 3943 words · ~20 min read

Part 4

--Elles sont dans mon discours à l’Académie; au reste, en deux mots, il y a deux choses qui forment le style, l’invention et l’expression. L’invention dépend de la patience; il faut voir, regarder longtemps son sujet: alors il se déroule et se développe peu à peu, vous sentez comme un petit coup d’électricité qui vous frappe la tête, et en même temps vous saisit le cœur; voilà le moment du génie, c’est alors qu’on éprouve le plaisir de travailler, plaisir si grand que je passois douze heures, quatorze heures à l’étude: c’étoit tout mon plaisir; en vérité je m’y livrois bien plus que je ne m’occupois de la gloire: la gloire vient après, si elle peut; et elle vient presque toujours. Mais voulez-vous augmenter le plaisir, et en même temps être original? Quand vous aurez un sujet à traiter, n’ouvrez aucun livre, tirez tout de votre tête, ne consultez les auteurs que lorsque vous sentirez que vous ne pouvez plus rien produire de vous-même: c’est ainsi que j’en ai toujours usé. On jouit véritablement par ce moyen quand on lit les auteurs, on se trouve à leur niveau, ou au-dessus d’eux, on les juge, on les devine, on les lit plus vite. A l’égard de l’expression, il faut toujours joindre l’image à l’idée pour y préparer l’esprit; on ne doit pas toujours employer le mot propre, parce qu’il est souvent trivial, mais on doit se servir du mot auprès. En général une comparaison est ordinairement nécessaire pour faire sentir l’idée, et, pour me servir moi-même d’une comparaison, je me représenterai le style sous l’image d’une découpure qu’il faut rogner, nettoyer dans tous les sens, afin de lui donner la forme qu’on lui désire. Lorsque vous écrivez, écoutez le premier mouvement, c’est en général le meilleur, puis laissez reposer quelques jours, ou même quelque temps ce que vous avez fait. La nature ne produit pas de suite, ce n’est que peu à peu qu’elle opère, après le repos et avec des forces rafraîchies; il faut seulement s’occuper de suite du même objet, le suivre, ne pas se livrer à plusieurs genres. Quand je faisois un ouvrage, je ne songeois pas à autre chose. J’excepte cependant votre état, me dit M. de Buffon: vous avez souvent plusieurs plaidoyers à composer à la fois, et dans des matières peu intéressantes; le temps vous manque, vous ne pouvez parler que sur des notes; dans ces cas, au lieu de correction, il faut donner davantage à l’éloquence des paroles, c’en est assez pour des auditeurs. _Pardieu, pardieu_, la lettre que vous m’avez écrite (j’en ai cité la fin au commencement de cet article, pour avoir occasion d’en parler maintenant) fourniroit un beau parallèle entre l’interprète de la nature et l’interprète de la société. Faites cela dans quelques discours, le morceau produiroit un effet superbe. Il seroit curieux de considérer les bases des opinions, et de montrer combien elles sont flottantes dans la société.»

Je demandai ensuite à M. de Buffon quelle seroit la meilleure manière de se former? Il me répondit qu’il ne falloit lire que les ouvrages principaux; mais les lire dans tous les genres et dans toutes les sciences, parce qu’elles sont parentes, comme dit Cicéron, parce que les vues de l’une peuvent s’appliquer à l’autre, quoiqu’on ne soit pas destiné à les exercer toutes. Ainsi, même pour un jurisconsulte, la connoissance de l’art militaire, et de ses principales opérations, ne seroit pas inutile. «C’est ce que j’ai fait», me disoit l’auteur de l’_Histoire naturelle_. Au fond, l’abbé de Condillac a fort bien dit, à la tête de son quatrième volume du _Cours d’éducation_, si je ne me trompe, qu’il n’y a qu’une seule science, la science de la nature. M. de Buffon étoit du même avis, sans citer l’abbé de Condillac, qu’il n’aime pas, ayant eu jadis des discussions polémiques avec lui; mais il pense que toutes nos divisions et classifications sont arbitraires, que les mathématiques elles-mêmes ne sont que des arts qui tendent au même but, celui de s’appliquer à la nature, et de la faire connoître. «Que cela ne nous effraye point au surplus. Les livres capitaux dans chaque genre sont rares, et au total ils pourroient peut-être se réduire à une cinquantaine d’ouvrages qu’il suffiroit de bien méditer.»

C’est surtout la lecture assidue des plus grands génies que me recommandoit M. de Buffon; il en trouvoit bien peu dans le monde. «Il n’y en a guère que cinq, me disait-il, Newton, Bacon, Leibnitz, Montesquieu et moi. A l’égard de Newton, il a découvert un grand principe; mais il a passé toute sa vie à faire des calculs pour le démontrer, et, par rapport au style, il ne peut pas être d’une grande utilité.» Il faisoit plus de cas de Leibnitz que de Bacon lui-même; il prétendoit que Leibnitz emportoit les choses à la pointe de son génie, au lieu que chez Bacon les découvertes ne naissent qu’après de profondes réflexions; mais il disoit en même temps que ce qui montroit mieux le génie de Leibnitz n’étoit peut-être pas dans la collection de ses ouvrages; qu’il falloit le chercher dans les mémoires de l’Académie de Berlin. En citant Montesquieu, il parloit de son génie, et non pas de son style, qui n’est pas toujours parfait, qui est trop écourté, qui manque de développement. «Je l’ai beaucoup connu, me disoit-il, et ce défaut tenoit à son physique. Le président étoit presque aveugle, et il étoit si vif que la plupart du temps il oublioit ce qu’il vouloit dicter, en sorte qu’il étoit obligé de se resserrer dans le moindre espace possible.»

Enfin, j’étais bien aise de savoir ce que M. de Buffon me diroit de lui-même, comment il s’apprécioit; et voici le tour dont je m’avisai.

Il m’avoit demandé à voir de mon style. Je craignois ce moment; cependant l’extrême envie d’entendre ses observations et de me former par ses critiques me fit oublier les intérêts de mon amour-propre. Je lui récitai donc la seule chose dont je me souvinsse pour lors; je vis avec plaisir qu’il ne corrigea qu’un seul mot, qu’il critiqua avec rigueur, mais avec raison, et il me dit avec sa franchise accoutumée: «Voilà une page que je n’écrirais pas mieux.» Enhardi par cette première réussite, il me parut plaisant d’écrire une autre page sur lui-même, et de la lui présenter. Il étoit téméraire d’oser ainsi juger le génie en présence du génie même. Je pris le parti de comparer l’invention de M. de Buffon avec celle de Rousseau, me doutant pour qui, sans injustice, pencheroit la balance. Voilà donc que je m’enferme le soir dans ma chambre, je prends l’_Émile_ et le volume des _Vues sur la Nature_; je me mets à lire alternativement une page de l’un, une page de l’autre; j’écoutois ensuite les impressions que je ressentais intérieurement. J’en comptois les différentes espèces; au bout d’une heure je parvins à les réaliser, et à les écrire[13]. Le lendemain je portai cette page à M. de Buffon; je puis dire qu’il en fut prodigieusement satisfait. A mesure que je la lui lisois, il se récrioit, ou bien il corrigeoit quelques mots; enfin il passa cinq jours à relire, à retoucher lui-même ce morceau. Continuellement il me faisoit appeller pour me demander si j’adhérois à tel changement; je le combattois quelquefois, je me rendois presque toujours. M. de Buffon, depuis ce temps, ne mit plus de bornes à son affection pour moi. Tantôt il s’écrioit: «Voilà une haute conception, _pardieu, pardieu_, on ne peut pas faire mieux une comparaison, c’est une page à mettre entre Rousseau et moi.» Tantôt il me conjuroit de la mettre au net de ma main, et de la signer, et de permettre qu’il l’envoyât à M. et Mme Necker. Tantôt il m’engageoit à la faire insérer, sans me nommer, dans le _Journal de Paris_, ou dans le _Mercure_. Voulant me divertir un peu de la bonne et franche vanité du personnage, je lui demandai si je ne ferois pas bien d’envoyer en même temps aux journaux l’inscription que son fils venoit de lui dédier au pied de la colonne qu’il lui avoit élevée. «Pour une autre fois, me répondit-il; il ne faut pas diviser l’attention. Ce sera le sujet de deux lettres.»

[13] C’est le PARALLÈLE suivant entre J. J. Rousseau et M. de Buffon, considérés sous le rapport de la pensée:

«En lisant, dans le dessein de comparer, les morceaux philosophiques du célèbre Rousseau, et de l’illustre auteur de l’_Histoire naturelle_, voici le parallèle que j’ai cru pouvoir établir entre ces deux grands écrivains.

«Rousseau a l’éloquence des passions, Buffon la parole du génie.

«Rousseau analyse chaque idée; Buffon généralise la sienne, et ne daigne particulariser que l’expression.

«Rousseau démêle et réunit les sensations qu’un objet fait naître; Buffon ne choisit que les plus grandes, et combine pour en comparer de nouvelles.

«Rousseau n’a rien écrit que pour des auditeurs, Buffon que pour des lecteurs.

«Dans les belles amplifications auxquelles s’est livré Rousseau, on voit qu’il s’enivre de sa pensée; il s’y complaît, et tourne autour d’elle jusqu’à ce qu’il l’ait épuisée dans les plus petites nuances: c’est un cercle qui, dans l’onde la plus pure, s’élargit souvent au point de disparoître. Buffon, lorsqu’il présente une vue générale, donne à ses conceptions le mouvement qui naît de l’ordre, et ce mouvement, plus il est mesuré, plus il est rapide. Semblable à une pyramide immense, dont la base couvre la terre, et dont le sommet va se perdre dans le ciel, sa pensé audacieuse et assurée recueille les faits, saisit leur chaîne invisible, les suspend à leurs origines, élève toutes ces origines les unes sur les autres, et, se resserrant au lieu de croître, s’accélère en montant, et ne s’arrête qu’au point d’où elle embrasse et domine tout.

«Rousseau, par une suite de son caractère, se fait presque toujours le centre de ses idées: elles lui sont plus personnelles qu’elles ne sont propres au sujet, et l’ouvrage ne produit ou plutôt ne présente que l’ouvrier; Buffon, par une connoissance de plus du sujet et de l’art d’écrire, rassemble toutes les opérations de l’esprit, pour révéler les mystères et développer les œuvres de la nature. Son style, formé d’une combinaison de rapports, devient alors un style nécessaire; il grave tout ce qu’il peint, et il féconde en décrivant.

«Enfin, Rousseau a mis en activité tous les sens que donne la nature; et Buffon, par une plus grande activité, semble s’être créé un sens de plus.»

Enfin, ne sachant quelle fête me faire, ni comment me témoigner sa joie, voici ce qu’il me dit un jour. Je ne devrois pas le dire; car je vais tomber dans un amour-propre bien plus ridicule, et bien moins fondé que le sien; mais la fidélité de ma narration exige que je dise tout: je parlerois même contre moi si cette même narration l’exigeoit. J’entendis donc un matin sa sonnette, dont il sonne toujours trois coups, et, l’instant d’après, son valet de chambre vint me dire: «M. de Buffon vous demande.» Je monte; il vient à moi, m’embrasse, et dit: «Permettez-moi de vous donner un conseil.» Je ne savois où il en vouloit venir: je lui promis que tout ce qu’il voudroit bien me dire seroit reçu avec une entière reconnoissance. «Vous avez deux noms, me dit-il; on vous donne dans le monde tantôt l’un, tantôt l’autre, et quelquefois tous les deux ensemble; croyez-moi, tenez-vous-en à un seul: il ne faut pas que l’étranger puisse s’y méprendre.»

Il me parla ensuite avec passion de l’étude, du bonheur qu’elle assure; il me dit qu’il s’étoit toujours placé hors de la société; que souvent il avoit recherché des savans, croyant gagner beaucoup dans leur entretien; qu’il avoit vu que, pour une phrase quelquefois utile qu’il en recueilloit, ce n’étoit pas la peine de perdre une soirée entière; que le travail étoit devenu pour lui un besoin, qu’il espéroit s’y livrer encore pendant trois ou quatre ans qui lui restoient à vivre; qu’il n’avoit aucune crainte de la mort; que l’idée d’une renommée immortelle le consoloit; que, s’il avoit pu chercher des dédommagemens de tout ce qu’on appelle des sacrifices au travail, il en auroit trouvé d’abondans dans l’estime de l’Europe et les lettres flatteuses des principales têtes couronnées. Ce vieillard ouvrit alors un tiroir, et me montra une lettre magnifique du prince Henri[G], qui étoit venu passer un jour à Montbard; qui l’avoit traité avec une sorte de respect; qui, sachant qu’après son dîner il avoit coutume de dormir, s’étoit assujetti à ses heures; qui venoit de lui envoyer un service de porcelaine dont lui-même avoit donné les dessins, et où des cygnes sont représentés dans toutes leurs attitudes, en mémoire de l’histoire du _Cygne_, que M. de Buffon lui avoit lue à son passage; enfin, qui lui écrivoit ces paroles remarquables: «Si j’avois besoin d’un ami, ce seroit lui; d’un père, encore lui; d’une intelligence pour m’éclairer, eh! quel autre que lui?»

M. de Buffon me montra ensuite plusieurs lettres de l’impératrice de Russie, écrites de sa propre main, pleines de génie, où cette grande femme le loue de la manière qui lui a été le plus sensible, puisqu’il est clair qu’elle a lu ses ouvrages, et qu’elle les a compris en savant. Elle lui mandoit: «Newton avoit fait un pas, vous avez fait le second.» En effet, Newton a découvert la loi de l’attraction, Buffon a démontré celle de l’impulsion, qui, à l’aide de la précédente, semble expliquer toute la nature. Elle ajoutoit: «Vous n’avez pas encore vidé votre sac au sujet de l’homme», faisant allusion par là au système de la génération, et Buffon s’applaudissoit d’avoir été plus entendu par une souveraine que par une Académie. Il me montra aussi des questions très épineuses que lui proposoit l’impératrice sur les _Époques de la Nature_; il me confia les réponses qu’il y faisoit. Dans cette haute correspondance de la puissance et du génie, mais où le génie exerçoit la véritable puissance, je sentois mon âme attendrie, élevée; la gloire paroissoit se personnifier à mes yeux; je m’imaginois la toucher, la saisir, et cette admiration des souverains, forcés de s’humilier ainsi eux-mêmes devant une grandeur réelle, touchoit mon cœur, comme un hommage bien au-dessus de tous les honneurs qu’ils eussent pu décerner dans leur empire.

Je quittai peu de jours après ce bon et grand homme, emportant dans mon cœur un souvenir profond et immortel de tout ce que j’avois vu, de tout ce que j’avois entendu. Je me récitois, en m’éloignant, ces deux beaux vers de l’_Œdipe_ de Voltaire:

L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux, Je lisois mon devoir et mon sort dans ses yeux.

Il étoit dit que j’aurois encore une fois le bonheur de le voir. En quittant Semur pour retourner à Paris, la poste me ramena par Montbard, contre mon attente. Je ne pus m’empêcher, quoiqu’il fût sept heures du matin, d’envoyer mon valet de chambre savoir des nouvelles de M. de Buffon. Il me fit dire qu’il vouloit absolument me voir. Lorsque je le revis, je me jetai dans ses bras, et ce bon vieillard me serra longtemps contre son sein, avec une tendresse paternelle[H]. Il voulut déjeuner avec moi, remplit ma voiture de provisions, et me parla pendant trois heures avec plus de chaleur et d’activité que jamais. Il sembloit m’ouvrir son âme et m’y laisser pénétrer à loisir; l’amour de l’étude ne fut point oublié dans cet entretien.

Je consultai M. de Buffon sur un projet d’ouvrage que j’ai formé sur la législation, qui occuperoit, il est vrai, une grande partie de la vie, et peut-être la vie tout entière. Mais quel plus beau monument pourroit laisser un magistrat? Nous en raisonnâmes longtemps. Il s’agiroit de faire une revue générale de tous les droits des hommes et de toutes leurs lois; de les comparer, de les juger, et d’élever ensuite un nouvel édifice. Il approuva mes vues, m’encouragea; il augmenta mon plan et en fixa la mesure. Il me persuada, comme c’étoit mon projet, de ne prendre que les sommités des choses, _capita rerum_, mais de les bien développer, quoique sans longueur, de resserrer l’ouvrage en un volume in-4º, ou deux tout au plus; de le travailler sur quatre parties: 1º morale universelle, ce qu’elle doit être dans tous les temps et dans tous les lieux; 2º législation universelle, prendre l’esprit de toutes les lois qui existent dans l’univers (comme je lui disois qu’il y auroit un bel ouvrage à faire sur la manière de rédiger une loi, en suivant toutes les circonstances possibles, où la raison humaine pourroit avoir à s’exercer; il me dit que ce seroit la troisième partie de mon ouvrage); 3º d’une réforme qu’il voudroit introduire dans les différentes lois du globe; 4º enfin, il m’ajouta qu’il y auroit une magnifique conclusion, qui seroit déterminée par un grand chapitre sur la nécessité et sur l’abus des formes. Par ce moyen on embrasseroit tous les objets possibles qui peuvent concerner la législation. Ce plan, quoique immense dans le détail, m’a paru très satisfaisant, et je me suis proposé de l’exécuter. Je sais tout ce qu’il m’en coûtera; mais un grand plan et un grand but laissent du bonheur dans l’âme, chaque jour qu’on se met à l’œuvre. M. de Buffon ne me cacha point, et je le sentois bien, que j’aurais plus à travailler qu’un autre, ayant en outre à remplir les devoirs de ma charge, qui suffisoient pour absorber un homme; mais quelle supériorité une pareille étude constamment suivie, ne me donnoit-elle pas, même pour remplir ces mêmes devoirs? Il me conseilla donc de ne les points négliger; mais il m’avertit qu’avec de la patience et de la méthode je m’apercevrois chaque jour du progrès et de la vigueur de mon intelligence. Il m’exhorta à faire comme lui, à prendre un secrétaire uniquement pour ce travail. En effet, M. de Buffon s’est toujours beaucoup fait aider; on lui fournissoit des observations, des expériences, des mémoires, et il combinoit tout cela avec la puissance de son génie. J’en ai trouvé une fois la preuve dans le peu de papiers qu’il avoit laissés dans un carton: je vis un mémoire sur l’aimant, auquel il travaille, envoyé par le comte de Lacépède, jeune homme plein d’ardeur et de connoissances.

Buffon a raison: il y a mille choses qu’il faut laisser à des manœuvres, autrement on seroit écrasé, et on n’arriveroit jamais à son but. Il me dit que dans le temps de ses plus grands travaux il avoit une chambre remplie de cartons, qu’il a depuis brûlés. Il me fortifia dans la résolution de ne point consulter les livres, de tirer tout de moi-même, de ne les ouvrir que quand je ne pourrais plus aller plus loin que le point où je me trouvois. Encore parmi les livres il me conseilla de ne lire que l’histoire naturelle, l’histoire et les voyages: il avoit bien raison. La plupart des hommes manquent de génie, parce qu’ils n’ont pas la force ni la patience de prendre les choses de haut: ils partent de trop bas, et cependant tout doit se trouver dans les origines. Quand on connoît l’histoire naturelle d’un peuple, on doit trouver sans peine quelles sont ses mœurs, quelles sont ses lois. On trouveroit presque son histoire civile tout entière; mais, quand on connoît de plus son histoire civile, on doit encore plus aisément découvrir et juger ses lois, en les combinant soit avec sa constitution, soit avec les événemens.

«Je ne suis pas en peine de vous, me disoit M. de Buffon, pour la première partie, savoir pour la morale universelle: vous vous en tirerez bien, il suffit d’avoir une âme droite et un esprit pénétrant et juste; mais c’est lorsqu’il s’agira de découvrir et classer cette multitude innombrable d’institutions et de lois: voilà un grand effort, et digne de tout le courage humain.» Je ne pus m’empêcher de lui faire une observation délicate: «Et la religion, Monsieur, comment nous en tirerons-nous?» Il me répondit: «Il y a moyen de tout dire; vous remarquerez que c’est un objet à part; vous vous envelopperez dans tout le respect qu’on lui doit à cause du peuple: il vaut mieux être compris d’un petit nombre d’intelligens, et leur suffrage seul vous dédommage de n’être point compris par la multitude. Quant à moi, je traiterais avec un égal respect le christianisme et le mahométisme.»

Ainsi s’écouloient les heures dans ces entretiens de gloire et d’espérance. Je ne pouvois m’arracher du sein de ce nouveau père que la science et le génie m’avoient donnés. Il fallut enfin le quitter: ce ne fut pas sans être resté longtemps dans les plus étroits embrassemens, et sans une promesse réitérée de me nourrir beaucoup de ses ouvrages, qui contiennent toute la philosophie naturelle, et de le cultiver en même temps avec une assiduité filiale le reste de sa vie.

Voilà tout ce que je sais sur M. de Buffon. Comme ces détails ne sont que pour moi, je m’y suis étendu avec complaisance, et avec une sorte de vénération.

NOTES

[A] Page 3, ligne 22. Il a péri sur l’échafaud quelques jours avant le 9 thermidor, en prononçant avec calme et avec dignité ces mots: «Citoyens, je me nomme Buffon.» Ils prouvent qu’il avoit l’âme élevée et la conscience du respect que son nom devoit inspirer à tout autre qu’à des assassins et à des bourreaux. (_Note de l’édition de l’an IX._)

[B] 6, 10. Première édition: «Mêlant seulement quelques inflexions.»

[C] 11, 5. Ne seroit-ce pas M. de Belle-Isle? (_Note de l’édition de l’an IX._)

[D] 22, 12. Antoine Bougot, dit le père Ignace, né à Dijon en 1721, mort à Buffon, le 1er juillet 1798. Voir sa biographie dans _Buffon, sa famille et ses collaborateurs, mémoires de M. Humbert Bazille_, édités par M. Henri Nadault de Buffon: Paris, 1863, in-8, pages 405-415. Le même ouvrage contient (pages 416-420) une notice sur Marie-Madeleine Blesseau, dont il a été question plus haut.

[E] 25, 9. L’âge alors avoit fait perdre à M. de Buffon une partie des agrémens de la jeunesse; mais il lui restoit une taille avantageuse, un air noble, une figure imposante, une physionomie à la fois douce et majestueuse. L’enthousiasme pour le talent fit disparaître aux yeux de Mme de Buffon l’inégalité d’âge: et, à cette époque de la vie où la félicité semble se borner à remplacer par l’amitié et des souvenirs mêlés de regrets, un bonheur plus doux qui nous échappe, il eut celui d’inspirer une passion tendre et constante. Jamais une admiration plus profonde ne s’unit à une tendresse plus vraie. Ces sentimens se montroient dans les regards, dans les manières, dans les discours de Mme de Buffon, et remplissoient son cœur et sa vie. Chaque nouvel ouvrage de son mari, chaque nouvelle palme ajoutée à sa gloire étoit pour elle une source de jouissances d’autant plus douces qu’elles étoient sans retour sur elle-même, sans aucun mélange de l’orgueil que pouvoit lui inspirer l’honneur de partager la considération et le nom de M. de Buffon. Il n’a conservé d’elle qu’un fils (celui dont il est question dans cet ouvrage). CONDORCET, _Éloge de Buffon_. (_Note de l’édition de l’an IX._)

[F] 25, 17. Marie-Françoise de Saint-Belin Mâlain, née le 11 juillet 1732, avait épousé Buffon le 21 septembre 1752. Elle mourut à Montbard le 9 mars 1769.

[G] 42, 15. Il s’agit du prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric.

[H] 44, 17. Ici se termine le récit d’Hérault de Séchelles dans l’édition de 1785. L’auteur ajoute: _Écrit dans l’allée de Bréaux, près du couvent, octobre 1785._

Imprimé par D. Jouaust POUR LA COLLECTION DES CHEFS-D’ŒUVRE INCONNUS

Août 1890

LES CHEFS-D’ŒUVRE INCONNUS