Part 3
[10] Dès ses plus jeunes années, lors même qu’il étoit écolier, il se passionna pour la géométrie. Cette passion fut telle, qu’il ne pouvoit se séparer des _Élémens_ d’Euclide, dont il portoit toujours un exemplaire avec lui, et qu’en jouant à la paume avec ses camarades, il lui arrivoit souvent d’aller se cacher dans un coin, ou de s’enfoncer dans quelque allée solitaire pour ouvrir son livre et tâcher de résoudre un problème qui le tourmentoit. Un jour, entraîné par son goût extraordinaire pour le mouvement, il monta sur un clocher, en descendit ensuite avec une corde nouée, s’écorcha douloureusement les mains qui glissoient sur cette corde, et ne s’aperçut pas du mal qu’il s’étoit fait, tant il étoit occupé d’une proposition de géométrie qu’il n’avoit pu comprendre et qui se présenta tout à coup à son esprit, au moment où il descendoit.
Il me disoit, en parlant de Rousseau: «Je l’aimois assez; mais lorsque j’ai vu ses _Confessions_, j’ai cessé de l’estimer. Son âme m’a révolté, et il m’est arrivé pour Jean-Jacques le contraire de ce qui arrive ordinairement: après sa mort, j’ai commencé à le mésestimer.» Jugement sévère, je dirai même injuste; car j’avoue que _les Confessions_ de Jean-Jacques n’ont pas produit sur moi cet effet. Mais il se pourroit que M. de Buffon n’eût pas dans son cœur l’élément par lequel on doit juger Rousseau. Je serais tenté de croire que la nature ne lui a pas donné le genre de sensibilité nécessaire pour connoître le charme ou plutôt le piquant de cette vie errante, de cette existence abandonnée au hasard et aux passions. Cette sévérité, ou plutôt ce défaut, qui se trouve peut-être dans l’âme de M. de Buffon, en annonce sous un autre rapport la beauté, et même la simplicité. Aussi, par une suite naturelle, il est facile à tromper, quel que soit l’ordre extrême qu’il mette dans ses affaires, et on vient d’en avoir la preuve.
Il y a un an que le directeur de ses forges lui a fait perdre cent vingt mille livres. M. de Buffon, depuis trois ans, avoit consenti à n’en être pas payé, et s’étoit abandonné à tous les prétextes et tous les subterfuges dont la fraude se coloroit. Heureusement cet événement n’a point altéré sa sérénité ni influé en rien sur la dépense et sur l’état qu’il en tient. Il a dit à son fils: «Je n’en suis fâché que pour vous; je voulais vous acheter une terre, et il faudra que je diffère encore quelque temps.» Il a toujours une année de son revenu devant lui. On croit qu’il a cinquante mille écus de rentes. Ses forges ont dû beaucoup l’enrichir. Il en sortoit tous les ans huit cents milliers de fer; mais il y a fait d’un autre côté des dépenses énormes. Cet établissement considérable lui a coûté cent mille écus à créer. Elles languissent aujourd’hui à cause du procès qu’il a avec ce directeur; mais lorsqu’elles sont en activité, on y compte quatre cents ouvriers.
Il n’est pas étonnant que M. de Buffon, avec une âme aussi simple, croie tout ce qu’on lui dit. Il y a plus, il aime à écouter les rapports et les propos. Ce grand homme est quelquefois un peu commère, du moins une heure par jour, il en faut convenir. Pendant le temps de sa toilette, il se fait raconter par son perruquier et par ses gens tout ce qui se passe dans Montbard, toutes les histoires de sa maison. Quoiqu’il paroisse livré à ses hautes pensées, personne ne sait mieux que lui les petits événemens qui l’entourent. Cela tient aussi peut-être au goût qu’il a toujours eu pour les femmes, ou plutôt pour les petites filles. Il aime la chronique scandaleuse; et se faire instruire de cette chronique dans un petit pays, c’est en apprendre presque toute l’histoire.
Cette habitude de petites filles, ou bien aussi la crainte d’être gouverné, a fait aussi qu’il a mis toute sa confiance dans une paysanne de Montbard, qu’il a érigée en gouvernante, et qui a fini par le gouverner. Elle se nomme Mlle Blesseau: c’est une fille de quarante ans, bien faite, et qui a dû être assez jolie. Elle est depuis près de vingt ans auprès de M. de Buffon. Elle le soigne avec beaucoup de zèle. Elle participe à l’administration de la maison; et comme il arrive en pareil cas, elle est détestée des gens. Mme de Buffon, morte depuis beaucoup d’années, n’aimoit pas non plus cette fille: elle adoroit son mari, et l’on prétend qu’elle en étoit d’une jalousie extrême. Mlle Blesseau n’est pas la seule qui commande à ce grand homme.
Il est un autre original qui partage l’empire, c’est un capucin: il se nomme le père Ignace. Je veux m’arrêter un instant sur l’histoire d’Ignace Bougot[D], né à Dijon. Ce moine possède éminemment l’art précieux dans son ordre de se faire donner; si bien que celui qui donne semble devoir lui en être bien obligé. «Ne me donne pas qui veut», dit souvent le père Ignace. Avec ce talent, il est parvenu à faire rebâtir la capucinière de Semur. Ce mérite est assez ordinairement celui des gens d’église. J’ai vu un curé, rival d’Ignace dans ce genre de gueuserie: il ensorceloit de vieilles femmes, au point qu’elles se croyoient trop heureuses de lui donner ce qu’elles avaient, et souvent plus qu’elles n’avoient. Les gens d’un caractère semblable ont aussi de l’intelligence. Ils aiment à se mêler, ils ont de l’exactitude pour les affaires et pour les commissions; l’activité ne leur est pas étrangère; ils sont aussi attentifs à ne pas déplaire aux laquais, parce qu’ils ont besoin de se faire pardonner les profits qu’ils leur dérobent, qu’à plaire aux maîtres dont ils s’occupent à capter les faveurs: tel est Ignace.
Si vous voulez vous faire une idée de sa personne, vous vous représenterez un gros homme à tête ronde, à peu près semblable à un masque d’Arlequin de la Comédie Italienne, et cette comparaison me paroît d’autant plus juste, qu’il parle précisément comme parloit Carlin: même accent, même patelinage. C’est à ce révérend père, curé de Buffon, village à deux lieues de Montbard, que M. de Buffon abandonne une grande partie de sa confiance, et même sa conscience, s’il suffisoit de s’en rapporter à l’extérieur. En effet, Ignace est le confesseur de M. de Buffon. Il est tout chez lui: il s’intitule capucin de M. de Buffon. Il vous dira quand vous voudrez qu’un jour M. de Buffon le mena à l’Académie françoise; qu’il y attira tous les regards; qu’on le plaça dans un fauteuil des quarante; que M. de Buffon, après avoir prononcé le discours, le ramena dans sa voiture aux yeux de tout le public, qui n’avoit des yeux que pour lui. M. de Buffon l’a cité comme son ami dans l’article du _Serin_. Il est aussi son laquais: je l’ai vu le suivre en promenade, tout en clopinant derrière lui, parce qu’il est boiteux, ce qui faisoit un tableau à peindre, tandis que l’auteur de l’_Histoire naturelle_ marchoit fièrement la tête haut, le chapeau en l’air, toujours seul, daignant à peine regarder la terre, absorbé dans ses pensées, semblable à l’homme qu’il a dépeint dans son _Histoire de l’homme_, sans doute d’après lui-même, tenant une canne dans sa main droite, et appuyant avec majesté l’autre main sur sa hanche gauche. Je l’ai vu, lorsque les valets étoient absens, ôter la serviette à son maître, et la petite table sur laquelle il venoit de dîner. Buffon lui répondoit: «Je te remercie, mon cher enfant.» Et Ignace, prenant une humble attitude, avec l’air plus domestique que les domestiques eux-mêmes.
Ce même Ignace, capucin-laquais, est encore le laquais confesseur de M. de Buffon. Il m’a conté qu’il y a trente ans, l’auteur des _Époques de la Nature_, sachant qu’il prêcheroit un carême à Montbard, le fit venir au temps de Pâques, et se fit confesser par lui dans son laboratoire, dans ce même lieu où il développoit le matérialisme, dans ce même lieu où Jean-Jacques devoit venir quelques années après baiser respectueusement le seuil de la porte. Ignace me contoit que M. de Buffon, en se soumettant à cette cérémonie, avoit reculé d’un moment, «effet de la foiblesse humaine», ajoutoit-il, et qu’il avoit voulu faire confesser son valet de chambre avant lui. Tout ce que je viens de dire vous étonne peut-être. Oui! Buffon, lorsqu’il est à Montbard, communie à Pâques, tous les ans, dans la chapelle seigneuriale. Tous les dimanches, il va à la grand’messe, pendant laquelle il sort quelquefois pour se promener dans les jardins qui sont auprès, et revient se montrer aux endroits intéressans. Tous les dimanches, il donne la valeur d’un louis aux différentes quêteuses.
C’est dans cette chapelle qu’est enterrée sa femme, femme charmante qu’il a épousée à quarante-cinq ans, par inclination[E], et dont il a toujours été adoré, malgré les nombreuses infidélités qu’il lui faisoit. Elle étoit reléguée dans un couvent de Montbard, de bonne naissance, mais sans fortune. Il lui fit la cour pendant deux ans; et, au bout de ce temps, il l’épousa malgré son père, qui vivoit encore, et qui, étant ruiné, s’opposoit au mariage de son fils par des vues d’intérêt. Elle se nommoit Mlle de Saint-Belin[F].
Je tiens de M. de Buffon qu’il a pour principe de respecter la religion; qu’il en faut une au peuple; que dans les petites villes on est observé de tout le monde, et qu’il ne faut choquer personne. «Je suis persuadé, me disoit-il, que, dans vos discours, vous avez soin de ne rien avancer qui puisse être remarqué à cet égard. J’ai toujours eu la même attention dans mes livres; je ne les ai fait paroître que les uns après les autres, afin que les hommes ordinaires ne puissent pas saisir la chaîne de mes idées. J’ai toujours nommé le Créateur; mais il n’y a qu’à ôter ce mot, et mettre naturellement à la place la puissance de la nature, qui résulte des deux grandes lois, l’attraction et l’impulsion. Quand la Sorbonne m’a fait des chicanes, je n’ai fait aucune difficulté de lui donner toutes les satisfactions qu’elle a pu désirer: ce n’est qu’un persiflage; mais les hommes sont assez sots pour s’en contenter. Par la même raison, quand je tomberai dangereusement malade et que je sentirai ma fin s’approcher, je ne balancerai point à envoyer chercher les sacremens. On le doit au culte public. Ceux qui en agissent autrement sont des fous. Il ne faut jamais heurter de front, comme faisoient Voltaire, Diderot, Helvétius. Ce dernier étoit mon ami: il a passé plus de quatre ans à Montbard, en différentes fois; je lui recommandois cette modération, et, s’il m’avoit cru, il eût été plus heureux.»
On peut juger en effet si cette méthode a réussi à M. de Buffon. Il est clair que ses ouvrages démontrent le matérialisme, et cependant c’est à l’imprimerie royale qu’ils se publient.
«Mes premiers volumes parurent, ajoutoit-il, en même temps que _l’Esprit des lois_: nous fûmes tourmentés par la Sorbonne, M. de Montesquieu et moi; de plus, nous nous vîmes en butte au déchaînement de la critique. Le président étoit furieux. «Qu’allez-vous répondre? me disoit-il.--Rien du tout, président»; et il ne pouvoit concevoir mon sang-froid.»
Je lisois un soir, à M. de Buffon, des vers de M. Thomas sur l’immortalité de l’âme. Il rioit: «_Pardieu!_ la religion nous feroit un beau présent, si _tout ça_ étoit vrai!» Il critiquoit ces vers sévèrement, mais avec justice, car il est inexorable pour le style, et surtout pour la poésie, qu’il n’aime pas. Il prétend qu’il est impossible dans notre langue d’écrire quatre vers de suite sans y faire une faute, sans blesser ou la propriété des termes, ou la justesse des idées. Il me recommandoit de ne jamais faire de vers. «J’en aurois fait tout comme un autre, me disoit-il; mais j’ai bien vite abandonné ce genre, où la raison ne porte que des fers. Elle en a bien assez d’autres, sans lui en imposer encore de nouveaux.»
Ces vers me rappellent un petit mouvement de vanité plaisant, qui les suivit. Le matin du jour dont je parle, M. de Buffon, sous le prétexte de sa santé qui ne lui permettoit pas de se fatiguer à parcourir des papiers, m’avoit prié de lui faire la lecture d’une multitude de vers qu’on lui avoit adressés; il les conservoit presque tous, quoique presque tous fussent médiocres. Quand on l’appeloit génie créateur, esprit sublime: «Eh! eh! disoit-il avec complaisance, il y a de l’idée, il y a quelque chose là.» Le soir, en écoutant les vers de M. Thomas, il me dit, avec une naïveté charmante: «_Tout ça_ ne vaut pas les vers de ce matin.» Je veux joindre ici un autre trait du même genre: «Un jour, me disoit-il, que j’avais travaillé longtemps, et que j’avois découvert un système très ingénieux sur la génération, j’ouvre Aristote, et ne voilà-t-il pas que je trouve toutes mes idées dans ce malheureux Aristote? Aussi, _pardieu!_ c’est ce qu’Aristote a fait de mieux.»
Le premier dimanche que je me trouvai à Montbard, l’auteur de l’_Histoire naturelle_ demanda son fils, la veille au soir: il eut avec lui une longue conférence, et je sus que c’étoit pour obtenir de moi que j’allasse le lendemain à la messe. Lorsque son fils m’en parla, je lui répondis que je m’emmesserois très volontiers, et que ce n’étoit pas la peine de tant comploter pour me déterminer à une action de la vie civile. Cette réponse charma M. de Buffon. Lorsque je revins de la grand’messe, où ses douleurs de pierre l’avoient empêché d’aller, il me fit un million de remerciements de ce que j’avois pu supporter trois quarts d’heure d’ennui; il me répéta que, dans une petite ville comme Montbard, la messe étoit d’obligation.
Quand Buffon sort de l’office, il aime à se promener sur la place, escorté de son fils, et entouré de ses paysans. Il se plaît surtout à paroître au milieu d’eux en habit galonné. Il fait le plus grand cas de la parure, de la frisure, des beaux habits: lui-même, il est toujours mis comme un vieux seigneur, et gronde son fils lorsqu’il ne porte qu’un frac à la mode. Je savois cette manie, et je m’étois muni pour m’introduire chez lui, d’un habit galonné, avec une veste chargée d’or. J’ai appris que ma précaution avoit réussi à merveille: il me cita pour exemple à son fils. «Voilà un homme!» s’écrioit-il; et son fils avoit beau dire que la mode en étoit passée, il n’écoutoit rien. En effet, c’est lui qui a imprimé, au commencement de son _Traité sur l’Homme_, que nos habits font partie de nous-mêmes. Notre machine est tellement construite, que nous commençons par nous prévenir en faveur de celui qui brille à nos yeux; on ne le sépare pas d’abord de son habit; l’esprit saisit l’ensemble, le vêtement et la personne, et juge par le premier du mérite de la seconde. Cela est si vrai que M. de Buffon a fini par s’y prendre lui-même, et j’ai opéré sur lui, avec mon habit, l’illusion qu’il vouloit communiquer aux autres. Que sera-ce surtout, si nous connoissons déjà le personnage dont nous approchons, si nous sommes instruits de sa gloire, de ses talens? Alors le génie et l’or conspirent ensemble à nous éblouir, et l’or semble l’éclat du génie même.
Buffon s’est tellement accoutumé à cette magnificence, qu’il disoit un jour qu’il ne pouvoit travailler que lorsqu’il se sentoit bien propre et bien arrangé. Un grand écrivain s’assied à sa table d’étude, comme pour paroître dans nos actions solennelles nous produisons nos plus belles parures. Il est seul; mais il a devant lui l’univers et la postérité; ainsi, les Gorgias et les sophistes de la Grèce, qui étonnoient des peuples frivoles par l’éloquence de leurs discours, ne se montroient jamais en public que parés d’une robe de pourpre.
Il me reste à terminer la journée de M. de Buffon. Après son dîner, il ne s’embarrasse guère de ceux qui habitent son château, ou des étrangers qui sont venus le voir. Il s’en va dormir une demi-heure dans sa chambre, puis il fait un tour de promenade, toujours seul, et à cinq heures il retourne à son cabinet se remettre à l’étude jusqu’à sept heures; alors il revient au salon, fait lire ses ouvrages, les explique, les admire, se plaît à corriger les productions qu’on lui présente, et sur lesquelles on le consulte, telle a été sa vie pendant cinquante ans[11]. Il disoit à quelqu’un qui s’étonnoit de sa renommée: «J’ai passé cinquante ans à mon bureau.» A neuf heures du soir il va se coucher, et ne soupe jamais; cet infatigable écrivain menoit encore cette vie laborieuse jusqu’au moment où je suis arrivé à Montbard, c’est-à-dire à soixante-dix-huit ans; mais, de vives douleurs de pierre lui étant survenues, il a été obligé de suspendre ses travaux. Alors, pendant quelques jours, il s’est enfermé dans sa chambre, seul, se promenant de temps en temps, ne recevant qui que ce soit de sa famille, pas même sa sœur, et n’accordant à son fils qu’une minute dans la journée. J’étois le seul qu’il voulût bien admettre auprès de lui; je le trouvois toujours beau et calme dans les souffrances, frisé, paré même: il se plaignoit doucement de sa santé, il prétendoit prouver, par les plus forts raisonnemens, que la douleur affoiblissoit ses idées. Comme les maux étoient continus, ainsi que l’irritation des besoins, il me prioit souvent de me retirer au bout d’un quart d’heure, puis il me faisoit rappeler quelques momens après. Peu à peu les quarts d’heures devinrent des heures entières. Ce bon vieillard m’ouvroit son cœur avec tendresse; tantôt il me faisoit lire le dernier ouvrage qu’il composait: c’est un _Traité de l’Aimant_; et, en m’écoutant, il retravailloit intérieurement toutes ses idées, auxquelles il donnoit de nouveaux développemens, ou changeoit leur ordre, ou retranchoit quelques détails superflus; tantôt il envoyoit chercher un volume de ses ouvrages, et me faisoit lire les beaux morceaux de style, tels que le discours du premier homme, lorsqu’il décrit l’histoire de ses sens, ou la peinture du désert de l’Arabie, dans l’article du _Chameau_, ou une autre peinture plus belle encore selon lui, dans l’article du _Kamichi_; tantôt il m’expliquoit son système sur la formation du monde, sur la génération des êtres, sur les mondes intérieurs, etc.; tantôt il me récitoit des lambeaux entiers de ses ouvrages, car il sait par cœur tout ce qu’il a fait; et c’est une preuve de la puissance de sa mémoire, ou plutôt du soin extrême avec lequel il travaille ses compositions. Il écoute toutes les objections qu’on peut lui faire, les apprécie et s’y rend quand il les approuve. Il a encore une manière assez bonne de juger si les écrits doivent réussir, c’est de les faire lire de temps en temps sur son manuscrit même; alors si, malgré les ratures, le lecteur n’est point arrêté, il en conclut que l’ouvrage se suit bien[12]. Sa principale attention pour le style, c’est la précision des idées, et leur correspondance; ensuite il s’applique, comme il le recommande dans son excellent discours de réception à l’Académie française, à nommer les choses par les termes les plus généraux; ensuite vient l’harmonie, qu’il est bien essentiel de ne pas négliger; mais elle doit être la dernière attention du style.
[11] Indépendamment de ceux qui le consultoient sur leurs ouvrages, il étoit peu d’écrivains qui ne tinssent à honneur de lui faire hommage de leurs productions; mais il lui restoit peu de temps pour lire les livres qu’on lui envoyoit, il se bornoit ordinairement à la table des chapitres, pour voir ceux qui paroissoient les plus intéressans; dans les quinze dernières années de sa vie, il y a peu d’ouvrages qu’il ait lus autrement. Parmi les auteurs qui n’existent plus, outre ceux dont ci-après on verra qu’il conseille l’étude, il faisoit un cas particulier de Fénelon et de Richardson.
[12] Il avoit aussi une autre manière de juger ses ouvrages. Lorsqu’on les lui lisoit, il prioit son lecteur de traduire en d’autres mots certains morceaux dont la composition lui avoit beaucoup coûté: alors si la traduction rendoit fidèlement le sens qu’il s’étoit proposé, il laissoit le morceau tel qu’il étoit; pour peu, au contraire, que l’on s’écartât du sens, il revoyoit le passage, cherchoit ce qui pouvoit y nuire à la clarté, et le corrigeoit.
C’est de l’histoire naturelle et du style qu’il aime le mieux à s’entretenir. Je ne sais même si le style n’auroit pas la préférence. Nul homme n’en a mieux senti la métaphysique, si ce n’est peut-être Beccaria; mais Beccaria, en donnant le précepte, n’a pas également donné l’exemple comme M. de Buffon. «Le style est l’homme même, me répétoit-il souvent, les poètes n’ont pas de style, parce qu’ils sont gênés par la mesure du vers, qui fait d’eux des esclaves; aussi quand on vante devant moi un homme, je dis toujours: Voyons ses papiers.»--Comment trouvez-vous le style de M. Thomas, lui demandois-je.--«Assez bon, me répondit-il, mais trop tendu, trop enflé.»--Et le style de Rousseau?--Beaucoup meilleur; mais Rousseau a tous les défauts de la mauvaise éducation: il a l’interjection, l’exclamation en avant, l’apostrophe continuelle.--Donnez-moi donc vos principales idées sur le style.