Part 1
LE DROIT A LA PARESSE
RÉFUTATION Du Droit au Travail de 1848
PAR Paul LAFARGUE
Henry ORIOL ÉDITEUR 11, Rue Bertin-Poirée, 11 1883
M. Thiers, dans le sein de la commission sur l’instruction primaire de 1849, disait: «Je veux rendre toute puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme: jouis.»--M. Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise, dont il incarna l’égoïsme féroce et l’intelligence étroite.
La bourgeoisie, alors qu’elle luttait contre la noblesse soutenue par le clergé, arbora le libre-examen et l’athéisme; mais, triomphante, elle changea de ton et d’allure; et, aujourd’hui, elle entend étayer de la religion sa suprématie économique et politique. Aux XVe et XVIe siècles, elle avait allègrement repris la tradition païenne et glorifiait la chair et ses passions, réprouvées par le christianisme; de nos jours, gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l’abstinence aux salariés. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d’anathème la chair du travailleur; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions, de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve, ni merci.
Les socialistes révolutionnaires ont à recommencer le combat qu’ont combattu les philosophes et les pamphlétaires de la bourgeoisie; ils ont à monter à l’assaut de la morale et des théories sociales du Capitalisme; ils ont à démolir, dans les têtes de la classe, appelée à l’action, les préjugés semés par la classe régnante; ils ont à proclamer, à la face des cafards de toutes les morales, que la terre cessera d’être la vallée de larmes du travailleur; que dans la société communiste de l’avenir que nous fonderons «pacifiquement si possible, sinon violemment», les passions des hommes auront la bride sur le cou, car «toutes sont bonnes de leur nature, nous n’avons rien à éviter que leur mauvais usage et leurs excès»[1], et ils ne seront évités que par le contre-balancement mutuel des passions, que par le développement harmonique de l’organisme humain, car, dit le Dr Beddoe «ce n’est que lorsqu’une race atteint son maximum de développement physique qu’elle atteint son plus haut point d’énergie et de vigueur morale»[2].--Telle était aussi l’opinion du grand naturaliste, Charles Darwin[3].
[1] Descartes. _Les passions de l’âme_.
[2] Docteur Beddoe. _Memoirs of anthropological Society_.
[3] Ch. Darwin. _Descent of man_.
* * * * *
La réfutation du _droit au travail_ que je réédite, avec quelques notes additionnelles, parut dans l’_Égalité_ hebdomadaire de 1880, deuxième série.
P. L.
Sainte-Pélagie, 1883
LE DROIT A LA PARESSE
Réfutation du «Droit au Travail» de 1848.
I
Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite les misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que leur Dieu; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe d’être chrétien, économe et moral, j’en appelle de leur jugement à celui de leur Dieu; des prédications de leur morale religieuse, économique, libre-penseuse, aux épouvantables conséquences du travail dans la société capitaliste.
Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique. Comparez le pur sang des écuries de Rothschild, servi par une valetaille de bimanes, à la lourde brute des fermes normandes qui laboure la terre, charriote le fumier, engrange la moisson. Regardez le noble sauvage que les missionnaires du commerce et les commerçants de la religion n’ont pas encore corrompu avec le christianisme, la syphilis et le dogme du travail, et regardez ensuite nos misérables servants de machines[4].
[4] Les explorateurs européens s’arrêtent étonnés devant la beauté physique et la fière allure des hommes des peuplades primitives, non souillés par ce que Pœppig appelait le «souffle empoisonné de la civilisation». Parlant des Aborigènes des îles océaniennes, lord George Campbell écrit: «Il n’y a pas de peuple au monde qui frappe davantage au premier abord. Leur peau unie et d’une teinte légèrement cuivrée, leurs cheveux dorés et bouclés, leur belle et joyeuse figure, en un mot, toute leur personne formaient un nouvel et splendide échantillon du _genus homo_; leur apparence physique donnait l’impression d’une race supérieure à la nôtre.» Les civilisés de l’ancienne Rome, les César et les Tacite, contemplaient avec la même admiration les Germains des tribus communistes qui envahissaient l’empire romain.--Ainsi que Tacite, Salvien, le prêtre du Ve siècle, qu’on surnomma le _maître des évêques_, donnait les barbares en exemple aux civilisés et aux chrétiens: «Nous sommes impudiques au milieu des barbares, plus chastes que nous. Bien plus, les barbares sont blessés de nos impudicités. Les Goths ne souffrent pas qu’il y ait parmi eux des débauchés de leur nation; seuls au milieu d’eux, par le triste privilège de leur nationalité et de leur nom, les Romains ont le droit d’être impurs. (La pédérastie était alors en grande mode parmi les chrétiens)... Les opprimés s’en vont chez les barbares chercher de l’humanité et un abri.»--(_De Gubernatione Dei_). La vieille civilisation et le christianisme naissant corrompirent les barbares du vieux monde; comme le christianisme vieilli et la moderne civilisation capitaliste corrompent les sauvages du nouveau monde.
M. F. Le Play, dont on doit reconnaître le talent d’observation, alors même que l’on rejette ses conclusions sociologiques entachées de prudhomisme philanthropique et chrétien, dit dans son livre _les Ouvriers européens_ (1855): «La propension des bachkirs pour la paresse (les bachkirs sont des pasteurs semi nomades du versant asiatique de l’Oural); les loisirs de la vie nomade, les habitudes de méditation qu’elles font naître chez les individus les mieux doués communiquent souvent à ceux-ci une distinction de manières, une finesse d’intelligence et de jugement qui se remarque rarement au même niveau social dans une civilisation plus développée... Ce qui les répugne le plus, ce sont les travaux agricoles; ils font tout plutôt que d’accepter le métier d’agriculteur.» L’agriculture est, en effet, la première manifestation du travail servile dans l’humanité.
Quand, dans notre Europe civilisée, on veut retrouver une trace de la beauté native de l’homme, il faut l’aller chercher chez les nations où les préjugés économiques n’ont pas encore déraciné la haine du travail. L’Espagne, qui, hélas! dégénère, peut encore se vanter de posséder moins de fabriques que nous de prisons et de casernes; mais l’artiste se réjouit en admirant le hardi Andalou, brun comme des castagnes, droit et flexible comme une tige d’acier; et le cœur de l’homme tressaille en entendant le mendiant, superbement drapé dans sa _capa_ trouée, traiter d’_amigo_ des ducs d’Ossuna. Pour l’Espagnol, chez qui l’animal primitif n’est pas atrophié, le travail est le pire des esclavages. Les Grecs de la grande époque n’avaient, eux aussi, que mépris pour le travail; aux esclaves seuls il était permis de travailler: l’homme libre ne connaissait que les exercices corporels et les jeux de l’intelligence. C’était aussi le temps où l’on marchait et respirait dans un peuple d’Aristote, de Phidias, d’Aristophane; c’était le temps où une poignée de braves écrasait à Marathon les hordes de l’Asie qu’Alexandre allait bientôt conquérir. Les philosophes de l’antiquité enseignaient le mépris du travail, cette dégradation de l’homme libre; les poètes chantaient la paresse, ce présent des Dieux:
_O Melibœe, Deus nobis hæc otia fecit[5]._
[5] O Mélibé, un Dieu nous a donné cette oisiveté. Virgile, _Bucoliques_ (Voir appendice).
Christ, dans son discours sur la montagne, prêcha la paresse: «Contemplez la croissance des lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent, et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n’a pas été plus brillamment vêtu[6].»
[6] Évangile selon saint Mathieu, chap. VI.
Jéhovah, le dieu barbu et rébarbatif, donna à ses adorateurs le suprême exemple de la paresse idéale; après six jours de travail, il se repose pour l’éternité.
Par contre, quelles sont les races pour qui le travail est une nécessité organique? les Auvergnats; les Écossais, ces Auvergnats des îles britanniques; les Gallegos, ces Auvergnats de l’Espagne; les Poméraniens, ces Auvergnats de l’Allemagne; les Chinois, ces Auvergnats de l’Asie. Dans notre société, quelles sont les classes qui aiment le travail pour le travail? Les paysans propriétaires, les petits bourgeois, qui les uns courbés sur leurs terres, les autres acoquinés dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe dans sa galerie souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder à loisir la nature.
Et cependant, le prolétariat, la grande classe qui embrasse tous les producteurs des nations civilisées, la classe qui, en s’émancipant, émancipera l’humanité du travail servile et fera de l’animal humain un être libre; le prolétariat, trahissant ses instincts, méconnaissant sa mission historique, s’est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et sociales sont nées de sa passion pour le travail.
II
En 1770, parut à Londres, un écrit anonyme intitulé: _An Essay on trade and commerce_. Il fit à l’époque un certain bruit. Son auteur, grand philanthrope, s’indignait de ce que «la plèbe manufacturière d’Angleterre s’était mise dans la tête l’idée fixe qu’en qualité d’Anglais, tous les individus qui la composent, ont, par droit de naissance, le privilège d’être plus libres et plus indépendants que les ouvriers de n’importe quel autre pays de l’Europe. Cette idée peut avoir son utilité pour les soldats dont elle stimule la bravoure; mais moins les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour eux-mêmes et pour l’État. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux d’encourager de pareils engouements dans un État commercial comme le nôtre, où peut-être les sept huitièmes de la population n’ont que peu ou pas de propriété. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de l’industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même somme qu’ils gagnent maintenant en quatre.»--Ainsi, près d’un siècle avant Guizot, on prêchait ouvertement à Londres le travail comme un frein aux nobles passions de l’homme. «Plus mes peuples travailleront, moins il y aura de vices, écrivait d’Osterode, le 5 mai 1807, Napoléon. Je suis l’autorité... et je serais disposé à ordonner que le dimanche, passé l’heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus à leur travail.» Pour extirper la paresse et courber les sentiments de fierté et d’indépendance qu’elle engendre, l’auteur de l’_Essay on trade_ proposait d’incarcérer les pauvres dans des maisons idéales du travail (_ideal workhouses_) qui deviendraient «des maisons de terreur où l’on ferait travailler 14 heures par jour, de telle sorte que, le temps des repas soustrait, il resterait douze heures de travail pleines et entières.»
Douze heures de travail par jour, voilà l’idéal des philanthropes et des moralistes du dix-huitième siècle. Que nous avons dépassé ce _nec plus ultra_! Les ateliers modernes sont devenus des maisons idéales de correction, où l’on incarcère les masses ouvrières, où l’on condamne au travail forcé pendant 12 et 14 heures, non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants[7]! Et dire que les fils des héros de la Terreur se sont laissés dégrader par la religion du travail au point d’accepter, après 1848, comme une conquête révolutionnaire, la loi qui limitait à douze heures le travail dans les fabriques; ils proclamaient, comme un principe révolutionnaire, le _Droit au travail_. Honte au prolétariat français! Des esclaves seuls eussent été capables d’une telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation capitaliste à un Grec des temps antiques pour concevoir un tel avilissement.
[7] Au premier Congrès de bienfaisance tenu à Bruxelles, en 1857, un des plus riches manufacturiers de Marquette, près de Lille, M. Scrive, aux applaudissements des membres du Congrès, racontait, avec la plus noble satisfaction d’un devoir accompli: «Nous avons introduit quelques moyens de distraction pour les enfants. Nous leur apprenons à chanter pendant le travail, à compter également en travaillant; cela les distrait et les fait accepter avec courage _ces douze heures de travail qui sont nécessaires pour leur procurer des moyens d’existence._»--Douze heures de travail, et quel travail! imposées à des enfants qui n’ont pas douze ans!--Les matérialistes regretteront toujours qu’il n’y ait pas un enfer pour y clouer ces chrétiens, ces philanthropes, bourreaux de l’enfance!
Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se sont abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la Bible, c’est lui qui les a appelées.
Ce travail, qu’en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à la main, ils l’ont imposé à leurs familles; ils ont livré, aux barons de l’industrie, leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres mains, ils ont démoli leur foyer domestique, de leurs propres mains ils ont tari le lait de leurs femmes: les malheureuses, enceintes et allaitant leurs bébés, ont dû aller dans les mines et les manufactures tendre l’échine et épuiser leurs nerfs; de leurs propres mains, ils ont brisé la vie et la vigueur de leurs enfants.--Honte aux prolétaires! Où sont ces commères dont parlent nos fabliaux et nos vieux contes, hardies aux propos, franches de la gueule, amantes de la dive bouteille? Où sont ces luronnes, toujours trottant, toujours cuisinant, toujours courant, toujours semant la vie, en engendrant la joie, enfantant sans douleurs des petits sains et vigoureux?... Nous avons aujourd’hui les filles et les femmes de fabrique, chétives fleurs aux pâles couleurs, au sang sans rutilance, à l’estomac délabré, aux membres alanguis!... Elles n’ont jamais connu le plaisir robuste et ne sauraient raconter gaillardement comment l’on cassa leur coquille!--Et les enfants? Douze heures de travail aux enfants! O misère!--Mais tous les Jules Simon de l’Académie des sciences morales et politiques, tous les Germinys de la jésuiterie, n’auraient pu inventer un vice plus abrutissant pour l’intelligence des enfants, plus corrupteur de leurs instincts, plus destructeur de leur organisme, que le travail dans l’atmosphère viciée de l’atelier capitaliste.
Notre époque est, dit-on, le siècle du travail; il est, en effet, le siècle de la douleur, de la misère et de la corruption.
Et cependant les philosophes, les économistes bourgeois, depuis le péniblement confus Auguste Comte, jusqu’au ridiculement clair Leroy-Beaulieu; les gens de lettres bourgeois, depuis le charlatanesquement romantique Victor Hugo, jusqu’au naïvement grotesque Paul de Kock, tous ont entonné les chants nauséabonds en l’honneur du dieu Progrès, le fils aîné du Travail. A les entendre, le bonheur allait régner sur la terre; déjà on en sentait la venue. Ils allaient dans les siècles passés fouiller la poussière et les misères féodales pour rapporter de sombres repoussoirs aux délices des temps présents.--Nous ont-ils fatigués, ces repus, ces satisfaits, naguère encore membres de la domesticité des grands seigneurs, aujourd’hui valets de plume de la bourgeoisie, grassement rentés; nous ont-ils fatigués avec le paysan du rhétoricien La Bruyère? Eh bien! voici le brillant tableau des jouissances prolétariennes en l’an de Progrès capitaliste 1840, peint par un des leurs, par le Dr Villermé, membre de l’Institut, le même qui, en 1848, fit partie de cette société de savants (Thiers, Cousin, Passy, Blanqui l’académicien, en étaient), qui propagea dans les masses les sottises de l’économie et de la morale bourgeoises.
C’est de l’Alsace manufacturière que parle le Dr Villermé, de l’Alsace des Kestner, des Dollfus, ces fleurs de la philanthropie et du républicanisme industriels.--Mais avant que le docteur ne dresse devant nous le tableau des misères prolétariennes, écoutons un manufacturier alsacien, M. Th. Mieg, de la maison Dollfus, Mieg et Cie, dépeignant la situation de l’artisan de l’ancienne industrie: «A Mulhouse, il y a cinquante ans (en 1813, alors que la moderne industrie mécanique naissait), les ouvriers étaient tous enfants du sol, habitant la ville et les villages environnants et possédant presque tous une maison et souvent un petit champ[8].» C’était l’âge d’or du travailleur.--Mais alors l’industrie alsacienne n’inondait pas le monde de ses cotonnades et n’emmillionnait pas ses Dollfus et ses Kœchlin. Mais, vingt-cinq ans après, quand Villermé visita l’Alsace, le minotaure moderne, l’atelier capitaliste, avait conquis le pays; dans sa boulimie de travail humain, il avait arraché les ouvriers de leurs foyers pour mieux les tordre et pour mieux exprimer le travail qu’ils contenaient. C’étaient par milliers que les ouvriers accouraient au sifflement de la machine. «Un grand nombre, dit Villermé, cinq mille sur dix-sept mille, étaient contraints, par la cherté des loyers, à se loger dans les villages voisins. Quelques-uns habitaient à deux lieues et même deux lieues et quart de la manufacture où ils travaillaient.
[8] _Discours_ prononcé à la _Société internationale d’études pratiques d’économie sociale de Paris_, en mai 1863, et publié dans l’_Économiste français_ de la même époque.
«A Mulhouse, à Dornach, le travail commençait à cinq heures du matin et finissait à huit heures du soir, été comme hiver... Il faut les voir arriver chaque matin en ville et partir chaque soir. Il y a parmi eux une multitude de femmes pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu de la boue et qui, à défaut de parapluies, portent renversés sur la tête, lorsqu’il pleut ou qu’il neige, leurs tabliers ou jupons de dessus pour se préserver la figure et le cou, et un nombre plus considérable de jeunes enfants non moins sales, non moins hâves, couverts de haillons, tout gras de l’huile des métiers qui tombe sur eux pendant qu’ils travaillent. Ces derniers, mieux préservés de la pluie par l’imperméabilité de leurs vêtements, n’ont même pas au bras, comme les femmes dont on vient de parler, un panier où sont les provisions de la journée; mais ils portent à la main ou cachent sous leurs vestes ou comme ils peuvent, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu’à l’heure de leur rentrée à la maison.
«Ainsi, à la fatigue d’une journée démesurément longue, puisqu’elle a au moins quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux celle des allées et venues si fréquentes, si pénibles. Il résulte que le soir ils arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain ils en sortent avant d’être complètement reposés pour se trouver à l’atelier à l’heure de l’ouverture.»
Voici maintenant les bouges où s’entassaient ceux qui logeaient en ville: «J’ai vu à Mulhouse, à Dornach et dans des maisons voisines, de ces misérables logements où deux familles couchaient chacune dans un coin, sur la paille jetée sur le carreau et retenue par deux planches... Cette misère dans laquelle vivent les ouvriers de l’industrie du coton dans le département du Haut-Rhin est si profonde, qu’elle produit ce triste résultat que, tandis que dans les familles des fabricants, négociants, drapiers, directeurs d’usines, la moitié des enfants atteint la vingt et unième année, cette même moitié cesse d’exister avant deux ans accomplis dans les familles de tisserands et d’ouvriers de filatures de coton...»
Parlant du travail de l’atelier, Villermé ajoute: «Ce n’est pas là un travail, une tâche, c’est une torture, et on l’inflige à des enfants de six à huit ans... C’est ce long supplice de tous les jours qui mine principalement les ouvriers dans les filatures de coton.» Et, à propos de la durée du travail, Villermé observait que les forçats des bagnes ne travaillent que dix heures, les esclaves des Antilles neuf heures en moyenne, tandis qu’il existait dans la France qui avait fait la Révolution de 89, qui avait proclamé les pompeux _Droits de l’Homme_, «des manufactures où la journée était de seize heures, sur lesquelles on n’accordait aux ouvriers qu’une heure et demie pour les repas[9].»
[9] L.-R. Villermé, _Tableau de l’état physique et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, de laine et de soie_ (1840). Ce n’était pas parce que les Dollfus, les Kœchlin et autres fabricants alsaciens étaient des républicains, des patriotes et des philanthropes protestants qu’ils traitaient de la sorte leurs ouvriers; car MM. Blanqui, l’académicien Reybaud, le prototype de Jérôme Paturot, et Jules Simon, le maître Jacques politique, ont constaté les mêmes aménités pour la classe ouvrière, chez les fabricants très catholiques et très monarchiques de Lille et de Lyon. Ce sont là des vertus capitalistes s’harmonisant à ravir avec toutes les fois politiques et religieuses.
O misérable avortement des principes révolutionnaires de la bourgeoisie! ô lugubres présents de son dieu Progrès!--Les philanthropes acclament bienfaiteurs de l’Humanité ceux qui, pour s’enrichir en fainéantant, donnent du travail aux pauvres; mieux vaudrait semer la peste, empoisonner les sources que d’ériger une fabrique capitaliste au milieu d’une population rustique.--Introduisez le travail et adieu joie, santé, liberté; adieu tout ce qui fait la vie belle et digne d’être vécue[10].
[10] Les Indiens des tribus belliqueuses du Brésil tuent leurs infirmes et leurs vieillards; ils témoignent leur amitié en mettant fin à une vie qui n’est plus réjouie par des combats, des fêtes et des danses. Tous les peuples primitifs ont donné aux leurs ces preuves d’affection: les Massagètes de la mer Caspienne (Hérodote) aussi bien que les Wens de l’Allemagne et les Celtes de la Gaule. Dans les églises de Suède, dernièrement encore, on conservait des massues dites _massues-familiales_, qui servaient à délivrer les parents des tristesses de la vieillesse. Combien dégénérés sont les prolétaires modernes pour accepter en patience les épouvantables misères du travail de fabrique!
Et les économistes s’en vont répétant aux ouvriers: travaillez, travaillez pour augmenter la fortune sociale! et cependant un économiste, Destut de Tracy, leur répond: «Les nations pauvres, c’est là où le peuple est à son aise; les nations riches, c’est là où il est ordinairement pauvre»; et son disciple Cherbulliez de continuer: «Les travailleurs eux-mêmes, en coopérant à l’accumulation des capitaux productifs, contribuent à l’événement qui, tôt ou tard, doit les priver d’une partie de leur salaire.»--Mais assourdis et idiotisés par leurs propres hululements, les économistes de répondre: travaillez, travaillez toujours pour créer votre bien-être! Et, au nom de la mansuétude chrétienne, un prêtre de l’Église anglicane, le révérend Towsend, psalmodie: travaillez, travaillez nuit et jour; en travaillant vous faites croître votre misère, et votre misère nous dispense de vous imposer le travail par la force de la loi. L’imposition légale du travail «donne trop de peine, exige trop de violence et fait trop de bruit; la faim, au contraire, est non seulement une pression paisible, silencieuse, incessante, mais comme le mobile le plus naturel du travail et de l’industrie, elle provoque aussi les efforts les plus puissants.» Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles; travaillez, travaillez, pour que devenant plus pauvres vous ayez plus de raison de travailler et d’être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste.