Part 3
Mais tout est impuissant: bourgeois qui s’empiffrent, classe domestique qui dépasse la classe productive, nations étrangères et barbares que l’on engorge de marchandises européennes; rien, rien ne peut arriver à écouler les montagnes de produits qui s’entassent plus hautes et plus énormes que les pyramides d’Égypte: la productivité des ouvriers européens défie toute consommation, tout gaspillage. Les fabricants, affolés, ne savent plus où donner de la tête; ils ne peuvent plus trouver de matière première pour satisfaire la passion désordonnée, dépravée, de leurs ouvriers pour le travail. Dans nos départements lainiers, on effiloche les chiffons souillés et à demi pourris, on en fait des draps dits de _renaissance_, qui durent ce que durent les promesses électorales; à Lyon, au lieu de laisser à la fibre soyeuse sa simplicité et sa souplesse naturelle, on la surcharge de sels minéraux qui, en lui ajoutant du poids, la rendent friable et de peu d’usage. Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en abréger l’existence. Notre époque sera appelée l’_âge de la falsification_, comme les premières époques de l’humanité ont reçu les noms d’_âge de pierre_, d’_âge de bronze_, du caractère de leur production. Des ignorants accusent de fraude nos pieux industriels, tandis qu’en réalité la pensée qui les anime est de fournir du travail aux ouvriers, qui ne peuvent se résigner à vivre les bras croisés. Ces falsifications, qui pour unique mobile ont un sentiment humanitaire, mais qui rapportent de superbes profits aux fabricants qui les pratiquent, si elles sont désastreuses pour la qualité des marchandises, si elles sont une source intarissable de gaspillage du travail humain, prouvent la philanthropique ingéniosité des bourgeois et l’horrible perversion des ouvriers qui, pour assouvir leur vice de travail, obligent les industriels à étouffer les cris de leur conscience et à violer même les lois de l’honnêteté commerciale.
Et cependant, en dépit de la sur-production de marchandises, en dépit des falsifications industrielles, les ouvriers encombrent le marché innombrablement, implorant du travail! du travail!--Leur surabondance devrait les obliger à refréner leur passion; au contraire, elle la porte au paroxysme. Qu’une chance de travail se présente, ils se ruent dessus; alors c’est douze, quatorze heures qu’ils réclament pour en avoir leur saoûl, et le lendemain les voilà de nouveau rejetés sur le pavé, sans plus rien pour alimenter leur vice. Tous les ans, dans toutes les industries, des chômages reviennent avec la régularité des saisons. Au sur-travail meurtrier pour l’organisme, succède le repos absolu, pendant des trois et six mois; et plus de travail, plus de pitance. Puisque le vice du travail est diaboliquement chevillé dans le cœur des ouvriers; puisque ses exigences étouffent tous les autres instincts de la nature; puisque la quantité de travail requise par la société est forcément limitée par la consommation et par l’abondance de la matière première, pourquoi dévorer en six mois le travail de toute l’année?--Pourquoi ne pas le distribuer uniformément sur les douze mois et forcer tout ouvrier à se contenter de six ou cinq heures par jour, pendant l’année, au lieu de prendre des indigestions de douze heures pendant six mois?--Assurés de leur part quotidienne de travail, les ouvriers ne se jalouseront plus, ne se battront plus pour s’arracher le travail des mains et le pain de la bouche; alors, non épuisés de corps et d’esprit, ils commenceront à pratiquer les vertus de la Paresse.
Abêtis par leur vice, les ouvriers n’ont pu s’élever à l’intelligence de ce fait, que, pour avoir du travail pour tous, il fallait le rationner comme l’eau sur un navire en détresse. Cependant des industriels, au nom de l’exploitation capitaliste, ont depuis longtemps demandé une limitation légale de la journée de travail. Devant la commission de 1860 sur l’enseignement professionnel, un des plus grands manufacturiers de l’Alsace, M. Bourcart, de Guebwiller, déclarait: «Que la journée de douze heures était excessive et devait être ramenée à onze, que l’on devait suspendre le travail à deux heures le samedi. Je puis conseiller l’adoption de cette mesure quoiqu’elle paraisse onéreuse à première vue; nous l’avons expérimentée dans nos établissements industriels depuis quatre ans et nous nous en trouvons bien, et la production moyenne, loin d’avoir diminué a augmenté.» Dans son étude sur _les machines_, M. F. Passy, cite la lettre suivante d’un grand industriel belge, M. Ottevaere. «Nos machines, quoique les mêmes que celles des filatures anglaises, ne produisent pas ce qu’elles devraient produire et ce que produiraient ces mêmes machines en Angleterre, quoique les filatures travaillent deux heures de moins par jour... Nous travaillons tous _deux grandes heures de trop_: j’ai la conviction que si l’on ne travaillait que onze heures au lieu de treize, nous aurions la même production et produirions par conséquent plus économiquement.» D’un autre côté, M. Leroy-Beaulieu affirme que «c’est une observation d’un grand manufacturier belge que les semaines où tombe un jour férié n’apportent pas une production inférieure à celle des semaines ordinaires...[18]»
[18] Paul Leroy-Beaulieu. _La question ouvrière au XIXe siècle_, 1872.
Ce que le peuple, pipé en sa simplesse par les moralistes, n’a jamais osé, un gouvernement aristocratique l’a osé. Méprisant les hautes considérations morales et industrielles des économistes, qui, comme les oiseaux de mauvais augure, croassaient que diminuer d’une heure le travail des fabriques c’était décréter la ruine de l’industrie anglaise, le gouvernement de l’Angleterre a défendu par une loi, strictement observée, de travailler plus de dix heures par jour; et, après comme avant, l’Angleterre demeure la première nation industrielle du monde.
La grande expérience anglaise est là, l’expérience de quelques capitalistes intelligents est là: elles démontrent irréfutablement que, pour puissancier la productivité humaine, il faut réduire les heures de travail et multiplier les jours de paye et de fêtes, et le peuple français n’est pas convaincu.--Mais si une misérable réduction de deux heures a augmenté en dix ans de près d’un tiers la production anglaise[19], quelle marche vertigineuse imprimera à la production française une réduction légale de la journée de travail à trois heures? Les ouvriers ne peuvent-ils donc comprendre qu’en se surmenant de travail, ils épuisent leurs forces et celles de leur progéniture; que, usés, ils arrivent avant l’âge à être incapables de tout travail; qu’absorbés, abrutis par un seul vice, ils ne sont plus des hommes, mais des tronçons d’hommes; qu’ils tuent en eux toutes les belles facultés pour ne laisser debout et luxuriante que la folie furibonde du travail?
[19] Voici, d’après le célèbre statisticien R. Giffen, du _Bureau de statistique_ de Londres, la progression croissante de la richesse nationale de l’Angleterre et de l’Irlande: en
1814--elle était de... 55 milliards de francs. 1865-- -- 162 1/2 -- -- 1875-- -- 212 1/2 -- --
Ah! comme des perroquets d’Arcadie ils répètent la leçon des économistes: «Travaillons, travaillons pour accroître la richesse nationale.» O idiots! c’est parce que vous travaillez trop que l’outillage industriel se développe lentement. Cessez de braire et écoutez un économiste; il n’est pas un aigle, ce n’est que M. L. Reybaud, que nous avons eu le bonheur de perdre il y a quelques mois: «C’est en général sur les conditions de la main-d’œuvre que se règle la révolution dans les méthodes du travail. Tant que la main-d’œuvre fournit ses services à bas prix, on la prodigue, on cherche à l’épargner quand ses services deviennent plus coûteux[20].» Pour forcer les capitalistes à perfectionner leurs machines de bois et de fer, il faut hausser les salaires et diminuer les heures de travail des machines de chair et d’os. Les preuves à l’appui? c’est par centaines qu’on peut les fournir. Dans la filature, le métier renvideur (_self acting mule_) fut inventé et appliqué à Manchester, parce que les fileurs se refusaient à travailler aussi longtemps qu’auparavant.
[20] Louis Reybaud.--_Le coton, son régime, ses problèmes_ (1863).
En Amérique, la machine envahit toutes les branches de la production agricole, depuis la fabrication du beurre jusqu’au sarclage des blés: pourquoi? Parce que l’Américain, libre et paresseux, aimerait mieux mille morts que la vie bovine du paysan français. Le labourage si pénible en notre glorieuse France, si riche en courbatures, est, dans l’Ouest américain, un agréable passe-temps au grand air que l’on prend assis, en fumant nonchalamment sa pipe.
Si, en diminuant les heures de travail, l’on conquiert à la production sociale de nouvelles forces mécaniques; en obligeant les ouvriers à consommer leurs produits, on conquerra une immense armée de forces travail. La bourgeoisie, déchargée alors de sa tâche de consommateur universel, s’empressera de licencier la cohue de soldats, de magistrats, de figaristes, de proxénètes, etc., qu’elle a retirés du travail utile pour l’aider à consommer et à gaspiller.--C’est alors que le marché du travail sera débordant; c’est alors qu’il faudra une loi de fer pour mettre l’interdit sur le travail: il sera impossible de trouver de la besogne pour cette nuée de ci-devant improductifs, plus nombreux que les poux des bois. Et après eux il faudra songer à tous ceux qui pourvoyaient à leurs besoins et goûts futiles et dispendieux. Quand il n’y aura plus de laquais et de généraux à galonner, plus de prostituées libres et mariées à couvrir de dentelles, plus de canons à forer, plus de palais à bâtir, il faudra, par des lois sévères, imposer aux ouvrières et ouvriers en passementeries, en dentelles, en fer, en bâtiments, du canotage hygiénique et des exercices chorégraphiques pour le rétablissement de leur santé et le perfectionnement de la race. Du moment que les produits européens consommés sur place ne seront plus transportés au diable, il faudra bien que les marins, les hommes d’équipe, les camionneurs s’assoient et apprennent à tourner les pouces. Les bienheureux Polynésiens pourront alors se livrer à l’amour libre sans craindre les coups de pied de la Vénus civilisée et les sermons de la morale européenne.
Il y a plus. Afin de trouver du travail pour toutes les non-valeurs de la société actuelle, afin de laisser l’outillage industriel se développer indéfiniment, la classe ouvrière devra, comme la bourgeoisie, violenter ses goûts abstinents, et développer indéfiniment ses capacités consommatrices. Au lieu de manger par jour une ou deux onces de viande coriace, quand elle en mange, elle mangera de juteux beefsteaks de une ou deux livres; au lieu de boire modérément du mauvais vin, plus catholique que le pape, elle boira à grandes et profondes rasades du bordeaux, du bourgogne sans baptême industriel et laissera l’eau aux bêtes.
Les prolétaires ont arrêté en leur tête d’infliger aux capitalistes des dix heures de forge et de raffinerie; là est la grande faute, la cause des antagonismes sociaux et des guerres civiles. Défendre et non imposer le travail, il faudra. Les Rothschild, les Say seront admis à faire la preuve d’avoir été, leur vie durant, de parfaits vauriens; et s’ils jurent vouloir continuer à vivre en parfaits vauriens malgré l’entraînement général pour le travail, ils seront mis en carte et à leur mairie respective ils recevront tous les matins une pièce de vingt francs pour leurs menus plaisirs. Les discordes sociales s’évanouiront. Les rentiers, les capitalistes, tous les premiers, se rallieront au parti populaire, une fois convaincus que loin de leur vouloir du mal, on veut au contraire les débarrasser du travail de sur-consommation et de gaspillage dont ils ont été accablés dès leur naissance. Quant aux bourgeois incapables de prouver leurs titres de vauriens, on les laissera suivre leurs instincts: il existe suffisamment de métiers dégoûtants pour les caser,--Dufaure nettoierait les latrines publiques, Galliffet chourinerait les cochons galeux et les chevaux farcineux; les membres de la commission des grâces, envoyés à Poissy, marqueraient les bœufs et les moutons à abattre; les sénateurs, attachés aux pompes funèbres, joueraient les croque-morts. Pour d’autres, on trouverait des métiers à portée de leur intelligence. Lorgeril, Broglie boucheraient les bouteilles de champagne, mais on les muselerait pour les empêcher de s’enivrer; Ferry, Freycinet, Tirard détruiraient les punaises et les vermines des ministères et autres auberges publiques; il faudra cependant mettre les deniers publics hors de la portée des bourgeois de peur des habitudes acquises.
Mais, dure et longue vengeance on tirera des moralistes qui ont perverti l’humaine nature, des cagots, des cafards, des hypocrites «et aultres telles sectes de gens qui se sont déguisés comme masques pour tromper le monde. Car donnant entendre au populaire commun qu’ils ne sont occupés sinon à contemplation et dévotion, en jeusnes et macération de la sensualité, sinon vrayement pour sustenter et alimenter la petite fragilité de leur humanité: au contraire font chière, Dieu sçait quelle! _et Curios simulant sed Bacchanalia vivunt_[21]. Vous le pouvez lire en grosse lettre et enlumineure de leurs rouges muzeaulx et ventres à poulaine, sinon quand ils se parfument de soulphre[22].» Aux jours des grandes réjouissances populaires, où, au lieu d’avaler de la poussière comme aux 15 août et aux 14 juillet du bourgeoisisme, les communistes et les collectivistes feront aller les flacons, trotter les jambons et voler les gobelets, les membres de l’Académie des sciences morales et politiques, les prêtres à longue et courte robe de l’église économique, catholique, protestante, juive, positiviste et libre-penseuse, les propagateurs du malthusianisme et de la morale chrétienne, altruiste, indépendante ou soumise vêtus de jaune, tiendront la chandelle à s’en brûler les doigts et vivront en famine auprès des femmes galloises et des tables chargées de viandes, de fruits et de fleurs, et mourront de soif auprès des tonneaux débondés. Quatre fois l’an, au changement des saisons, ainsi que les chiens des rémouleurs, on les enfermera dans de grandes roues et pendant dix heures on les condamnera à moudre du vent. Les avocats et les légistes subiront la même peine.
[21] Ils simulent des Curius et vivent comme aux Bacchanales (_Juvénal_).
[22] _Pantagruel_. Livre II, chapitre LXXIV.
En régime de paresse, pour tuer le temps qui nous tue seconde par seconde, il y aura des spectacles et des représentations théâtrales toujours et toujours; c’est de l’ouvrage tout trouvé pour nos bourgeois législateurs. On les organisera par bandes, courant les foires et les villages, donnant des représentations législatives. Les généraux en bottes à l’écuyère, la poitrine chamarrée d’aiguillettes, de crachats, de croix de la Légion d’honneur, iront par les rues et les places, racolant les bonnes gens. Gambetta et Cassagnac son compère feront le boniment de la porte. Cassagnac, en grand costume de matamore, roulant des yeux, tordant la moustache, crachant de l’étoupe enflammée, menacera tout le monde du pistolet de son père et s’abîmera dans un trou dès qu’on lui montrera le portrait de Lullier; Gambetta discourra sur la politique étrangère, sur la petite Grèce, qui l’endoctorise et mettrait l’Europe en feu pour filouter la Turquie; sur la grande Russie, qui le stultifie avec la compote qu’elle promet de faire de la Prusse et qui souhaite à l’ouest de l’Europe plaies et bosses pour faire sa pelote à l’est et étrangler le nihilisme à l’intérieur; sur M. de Bismarck, qui a été assez bon pour lui permettre de se prononcer sur l’amnistie... puis, dénudant sa large bedaine peinte aux trois couleurs, il battra dessus le rappel et énumérera les délicieuses petites bêtes, les ortolans, les truffes, les verres de Margaux et d’Yquem qu’il y a engloutonnés pour encourager l’agriculture et tenir en liesse les électeurs de Belleville.
Dans la baraque, on débutera par la _Farce électorale_.
Devant des électeurs à tête de bois et à oreilles d’ânes, les candidats bourgeois, vêtus en paillasse, danseront la danse des libertés politiques, se torchant la face et la post-face avec leurs programmes électoraux aux multiples promesses, et parlant avec des larmes dans les yeux des misères du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de la France: et les têtes des électeurs de braire en chœur et solidement hi han! hi han!
Puis commencera la grande pièce: _Le Vol des biens de la Nation_.
La France capitaliste, énorme femelle, velue de la face et chauve du crâne, avachie, aux chairs flasques, bouffies, blafardes, aux yeux éteints, ensommeillée et bâillant, s’allonge sur un canapé de velours; à ses pieds, le Capitalisme industriel, gigantesque organisme de fer, à masque simiesque, dévore mécaniquement des hommes, des femmes, des enfants dont les cris lugubres et déchirants emplissent l’air; la Banque à museau de fouine, à corps d’hyène et mains de harpies, lui dérobe prestement les pièces de cent sous de la poche. Des hordes de misérables prolétaires décharnés, en haillons, escortés de gendarmes, le sabre au clair, chassés par des furies, les cinglant avec les fouets de la faim, apportent aux pieds de la France capitaliste des monceaux de marchandises, des barriques de vin, des sacs d’or et de blé. Langlois, sa culotte d’une main, le testament de Proudhon de l’autre, le livre du budget entre les dents se campe à la tête des défenseurs des biens de la nation et monte la garde. Les fardeaux déposés, à coups de crosse et de baïonnette, ils font chasser les ouvriers et ouvrent la porte aux industriels, aux commerçants et aux banquiers. Pêle-mêle, ils se précipitent sur le tas, avalant des cotonnades, des sacs de blé, des lingots d’or, vidant des barriques: n’en pouvant plus, sales, dégoûtants, ils s’affaissent dans leurs ordures et leurs vomissements... Alors le tonnerre éclate, la terre s’ébranle et s’entr’ouvre, la Fatalité historique surgit; de son pied de fer elle écrase les têtes de ceux qui hoquettent, titubent, tombent et ne peuvent plus fuir, et de sa large main elle renverse la France capitaliste, ahurie et suante de peur.
* * * * *
Si, déracinant de son cœur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les _Droits de l’homme_, qui ne sont que les droits de l’exploitation capitaliste, non pour réclamer le _Droit au travail_ qui n’est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d’airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la terre, la vieille terre, frémissant d’allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers... Mais, comment demander à un prolétariat corrompu par la morale capitaliste une résolution virile...
Comme Christ, la dolente personnification de l’esclavage antique, les hommes, les femmes, les enfants du Prolétariat gravissent péniblement depuis un siècle le dur calvaire de la douleur: depuis un siècle, le travail forcé brise leurs os, meurtrit leurs chairs, tenaille leurs nerfs; depuis un siècle, la faim tord leurs entrailles et hallucine leurs cerveaux... ô Paresse, prends pitié de notre longue misère! ô Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines!
FIN
APPENDICE
Nos moralistes sont gens bien modestes; s’ils ont inventé le dogme du travail, ils doutent de son efficacité pour tranquilliser l’âme, réjouir l’esprit et entretenir le bon fonctionnement des reins et autres organes; ils veulent en expérimenter l’usage sur le populaire, _in animâ vili_, avant de le tourner contre les capitalistes, dont ils ont mission d’expliquer et d’autoriser les vices.
Mais, philosophes à quatre sous la douzaine, pourquoi vous battre ainsi la cervelle à élucubrer une morale dont vous n’osez conseiller la pratique à vos maîtres? Votre dogme du travail, dont vous faites tant les fiers, voulez-vous le voir bafoué, honni?--Ouvrons l’histoire des peuples antiques et les écrits de leurs philosophes et de leurs législateurs.
«Je ne saurais affirmer, dit le père de l’histoire, Hérodote, si les Grecs tiennent des Égyptiens le mépris qu’ils font du travail, parce que je trouve le même mépris établi parmi les Thraces, les Scythes, les Perses, les Lydiens; en un mot parce que chez la plupart des barbares, ceux qui apprennent les arts mécaniques et même leurs enfants sont regardés comme les derniers des citoyens... Tous les Grecs ont été élevés dans ces principes, particulièrement les Lacédémoniens[23].»
[23] _Hérodote_. Tom. II. Trad. LARCHER, 1786.
«A Athènes, les citoyens étaient de véritables nobles qui ne devaient s’occuper que de la défense et de l’administration de la communauté, comme les guerriers sauvages dont ils tiraient leur origine. Devant donc être libres de tout leur temps pour veiller, par leur force intellectuelle et corporelle, aux intérêts de la République, ils chargeaient les esclaves de tout travail. De même à Lacédémone, les femmes mêmes ne devaient ni filer ni tisser pour ne pas déroger à leur noblesse[24].»
[24] BIOT. _De l’abolition de l’esclavage ancien en Occident_, 1840.
Les Romains ne connaissaient que deux métiers nobles et libres, l’agriculture et les armes; tous les citoyens vivaient de droit aux dépens du Trésor, sans pouvoir être contraints de pourvoir à leur subsistance par aucun des _sordidæ artes_ (ils désignaient ainsi les métiers), qui appartenaient de droit aux esclaves. Brutus, l’ancien, pour soulever le peuple, accusa surtout Tarquin, le tyran, d’avoir fait des artisans et des maçons avec des citoyens libres[25].
[25] _Tite-Live_, Liv. I.
Les philosophes anciens se disputaient sur l’origine des idées, mais ils tombaient d’accord s’il s’agissait d’abhorrer le travail. «La nature, dit Platon, dans son utopie sociale, dans sa république modèle, la nature n’a fait ni cordonnier, ni forgeron; de pareilles occupations dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables sans nom, qui sont exclus par leur état même des droits politiques. Quant aux marchands accoutumés à mentir et à tromper, on ne les souffrira dans la cité que comme un mal nécessaire. Le citoyen qui se sera avili par le commerce de boutique sera poursuivi pour ce délit. S’il est convaincu, il sera condamné à un an de prison. La punition sera double à chaque récidive[26].»
[26] Platon. _République_. Liv. V.
Dans son _Économique_, Xénophon écrit: «Les gens qui se livrent aux travaux manuels ne sont jamais élevés aux charges et on a bien raison. La plupart, condamnés à être assis tout le jour, quelques-uns même à éprouver un feu continuel ne peuvent manquer d’avoir le corps altéré et il est bien difficile que l’esprit ne s’en ressente.» «Que peut-il sortir d’honorable d’une boutique? professe Cicéron, et qu’est-ce que le commerce peut produire d’honnête? tout ce qui s’appelle boutique est indigne d’un honnête homme... les marchands ne pouvant gagner sans mentir, et quoi de plus honteux que le mensonge! Donc, on doit regarder comme quelque chose de bas et de vil le métier de tous ceux qui vendent leur peine et leur industrie; car quiconque donne son travail pour de l’argent se vend lui-même et se met au rang des esclaves[27].»
[27] Cicéron. _Des devoirs_ I. Tit. II. Ch. XLII.
Prolétaires, abrutis par le dogme du travail, entendez-vous le langage de ces philosophes, que l’on vous cache avec un soin jaloux:--Un citoyen qui donne son travail pour de l’argent se dégrade au rang des esclaves, il commet un crime, qui mérite des années de prison.
La tartuferie chrétienne et l’utilitarisme capitaliste n’avaient pas perverti ces philosophes des républiques antiques; professant pour des hommes libres, ils parlaient naïvement leur pensée. Platon, Aristote, ces penseurs géants, dont nos Cousin, nos Caro, nos Simon ne peuvent atteindre la cheville qu’en se haussant sur la pointe des pieds, voulaient que les citoyens de leurs Républiques idéales vécussent dans le plus grand loisir; car, ajoutait Xénophon, «le travail emporte tout le temps et avec lui on n’a nul loisir pour la République et les amis.» Selon Plutarque, le grand titre de Lycurgue, «le plus sage des hommes,» à l’admiration de la postérité, était d’avoir accordé des loisirs aux citoyens de la République en leur interdisant l’exercice d’un métier quelconque[28].
[28] Platon, _Rep._ V et _les Lois_ VIII; Aristote, _Rep._ II, et VII; Xénophon, _Econom._ IV et VI. Plutarque, _Vie de Lycurgue_.