Part 2
Parce que prêtant l’oreille aux fallacieuses paroles des économistes, les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de surproduction qui convulsent l’organisme social. Alors, parce qu’il y a pléthore de marchandises et pénurie d’acheteurs, les ateliers se ferment et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux mille lanières. Les prolétaires abrutis par le dogme du travail, ne comprenant pas que le sur-travail qu’ils se sont infligés pendant le temps de prétendue prospérité est la cause de leur misère présente, au lieu de courir aux greniers à blé et de crier: «Nous avons faim, nous voulons manger!... Vrai, nous n’avons pas un rouge liard, mais tout gueux que nous sommes, c’est nous cependant qui avons moissonné le blé et vendangé le raisin...»--Au lieu d’assiéger les magasins de M. Bonnet, de Jujurieux, l’inventeur des couvents industriels et de clamer: «M. Bonnet, voici vos ouvrières ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses, elles grelottent sous leurs cotonnades rapetassées à chagriner l’œil d’un juif et cependant ce sont elles qui ont filé et tissé les robes de soie des cocottes de toute la chrétienté. Les pauvresses travaillant treize heures par jour, n’avaient pas le temps de songer à la toilette, maintenant elles chôment et peuvent faire du frou-frou avec les soieries qu’elles ont ouvrées. Dès qu’elles ont perdu leurs dents de lait, elles se sont dévouées à votre fortune et ont vécu dans l’abstinence; maintenant elles ont des loisirs et veulent jouir un peu des fruits de leur travail. Allons, M. Bonnet, livrez vos soieries, M. Harmel fournira ses mousselines, M. Pouyer-Quertier ses calicots, M. Pinet ses bottines pour leurs chers petits pieds froids et humides... Vêtues de pied en cap, et fringantes, elles vous feront plaisir à contempler. Allons, pas de tergiversations;--vous êtes ami de l’humanité, n’est-ce pas, et chrétien par dessus le marché?--Mettez à la disposition de vos ouvrières la fortune qu’elles vous ont édifiée avec la chair de leur chair.--Vous êtes ami du commerce?--Facilitez la circulation des marchandises; voici des consommateurs tout trouvés; ouvrez-leur des crédits illimités. Vous êtes bien obligé d’en faire à des négociants que vous ne connaissez ni d’Adam ni d’Ève, qui ne vous ont rien donné, pas même un verre d’eau. Vos ouvrières s’acquitteront comme elles le pourront; si, au jour de l’échéance, elles gambettisent et laissent protester leur signature, vous les mettrez en faillite, et si elles n’ont rien à saisir, vous exigerez qu’elles vous paient en prières: elles vous enverront en paradis, mieux que vos sacs noirs, au nez gorgé de tabac.»
Au lieu de profiter des moments de crise pour une distribution générale des produits et un gaudissement universel, les ouvriers, crevant la faim, s’en vont battre de leur tête les portes de l’atelier. Avec des figures hâves, des corps amaigris, des discours piteux, ils assaillent les fabricants: «Bon M. Chagot, doux M. Schneider, donnez-nous du travail, ce n’est pas la faim, mais la passion du travail qui nous tourmente!» Et ces misérables qui ont à peine la force de se tenir debout, vendent douze et quatorze heures de travail deux fois moins cher que lorsqu’ils avaient du pain sur la planche. Et les philanthropes de l’industrie de profiter des chômages pour fabriquer à meilleur marché.
Si les crises industrielles suivent les périodes de sur-travail aussi fatalement que la nuit le jour, traînant après elles le chômage forcé et la misère sans issue, elles amènent aussi la banqueroute inexorable. Tant que le fabricant a du crédit, il lâche la bride à la rage du travail, il emprunte et emprunte encore pour fournir la matière première aux ouvriers. Il fait produire, sans réfléchir que le marché s’engorge et que, si ses marchandises n’arrivent pas à la vente, ses billets viendront à l’échéance. Acculé, il va implorer le juif, il se jette à ses pieds, lui offre son sang, son honneur. «Un petit peu d’or ferait mieux mon affaire, répond le Rothschild, vous avez 20,000 paires de bas en magasin, ils valent vingt sous, je les prends à quatre sous.» Les bas obtenus, le juif les vend six et huit sous, et empoche de frétillantes pièces de cent sous qui ne doivent rien à personne: mais le fabricant a reculé pour mieux sauter. Enfin, la débâcle arrive et les magasins dégorgent; on jette alors tant de marchandises par la fenêtre, qu’on ne sait comment elles sont entrées par la porte. C’est par centaines de millions que se chiffre la valeur des marchandises détruites; au siècle dernier on les brûlait ou on les jetait à l’eau[11].
[11] Au Congrès industriel tenu à Berlin, le 21 janvier 1879, on estimait à 568 millions de francs la perte qu’avait éprouvée l’industrie du fer en Allemagne pendant la dernière crise.
Mais avant d’aboutir à cette conclusion, les fabricants parcourent le monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s’entassent; ils forcent leur gouvernement à annexer des Congo, à s’emparer des Tonkin, à démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs cotonnades. Aux siècles derniers, c’était un duel à mort entre la France et l’Angleterre à qui aurait le privilège exclusif de vendre en Amérique et aux Indes. Des milliers d’hommes jeunes et vigoureux ont rougi de leur sang les mers, pendant les guerres coloniales des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.
Les capitaux abondent comme les marchandises. Les financiers ne savent plus où les placer; ils vont alors, chez les nations heureuses qui lézardent au soleil en fumant des cigarettes, poser des chemins de fer, ériger des fabriques et importer la malédiction du travail. Et cette exportation de capitaux français se termine un beau matin par des complications diplomatiques: en Égypte, la France, l’Angleterre, l’Allemagne étaient sur le point de se prendre aux cheveux pour savoir quels usuriers seraient payés les premiers; par des guerres du Mexique où l’on envoie les soldats français faire le métier d’huissiers pour recouvrer de mauvaises dettes[12].
[12] La _Justice_ de M. Clemenceau, dans sa partie financière, disait le 6 avril: «Nous avons entendu soutenir cette opinion, que, à défaut de la Prusse, les milliards de la guerre de 1870 eussent été _également perdus_ pour la France et ce sous forme d’emprunt périodiquement émis pour l’équilibre des budgets étrangers; telle est également notre opinion.» On estime à cinq milliards la perte des capitaux anglais dans les emprunts des républiques de l’Amérique du Sud.--Les travailleurs français ont non seulement produit les cinq milliards payés à M. Bismarck; mais ils continuent à servir les intérêts de l’indemnité de guerre, aux Ollivier, aux Girardin, aux Bazaine et autres porteurs de titres de rente qui ont amené la guerre et la déroute. Cependant, il leur reste une fiche de consolation: ces cinq milliards n’occasionneront pas de guerre de recouvrement.
Ces misères individuelles et sociales, pour grandes et innombrables qu’elles soient, pour éternelles qu’elles paraissent, s’évanouiront comme les hyènes et les chacals à l’approche du lion, quand le Prolétariat dira: «Je le veux.» Mais pour qu’il parvienne à la conscience de sa force, il faut que le Prolétariat foule aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique, libre-penseuse; il faut qu’il retourne à ses instincts naturels, qu’il proclame les _Droits de la paresse_, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phthisiques _Droits de l’homme_ concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise; qu’il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit.
Jusqu’ici ma tâche a été facile, je n’avais qu’à décrire des maux réels bien connus de nous tous, hélas! Mais convaincre le Prolétariat que la morale qu’on lui a inoculée est perverse, que le travail effréné auquel il s’est livré dès le commencement du siècle est le plus terrible fléau qui jamais ait frappé l’humanité, que le travail ne deviendra un condiment des plaisirs de la paresse, un exercice bienfaisant à l’organisme humain, une passion utile à l’organisme social que lorsqu’il sera sagement réglementé et limité à un maximum de trois heures par jour, est une tâche ardue au-dessus de mes forces; seuls des physiologistes, des hygiénistes, des économistes communistes pourraient l’entreprendre. Dans les pages qui vont suivre, je me bornerai à démontrer qu’étant donnés les moyens de production modernes et leur puissance reproductive illimitée, il faut mater la passion extravagante des ouvriers pour le travail et les obliger à consommer les marchandises qu’ils produisent.
III
Un poète grec, du temps de Cicéron, Antiparos, chantait ainsi l’invention du moulin à eau (pour la mouture du grain) qui allait émanciper les femmes esclaves et ramener l’âge d’or: «Épargnez le bras qui fait tourner la meule, ô meunières, et dormez paisiblement! Que le coq vous avertisse en vain qu’il fait jour! Dao a imposé aux nymphes le travail des esclaves et les voilà qui sautillent allègrement sur la roue et voilà que l’essieu ébranlé roule avec ses raies, faisant tourner la pesante pierre roulante. Vivons de la vie de nos pères et oisifs réjouissons-nous des dons que la déesse accorde.»--Hélas! les loisirs que le poète païen annonçait ne sont pas venus; la passion aveugle, perverse et homicide du travail transforme la machine libératrice en instrument d’asservissement des hommes libres: sa productivité les appauvrit.
Une bonne ouvrière ne fait avec le fuseau que cinq mailles à la minute, certains métiers circulaires à tricoter en font trente mille dans le même temps. Chaque minute de la machine équivaut donc à cent heures de travail de l’ouvrière; ou bien chaque minute de travail de la machine délivre à l’ouvrière dix jours de repos. Ce qui est vrai pour l’industrie du tricotage est plus ou moins vrai pour toutes les industries renouvelées par la mécanique moderne.--Mais que voyons-nous? A mesure que la machine se perfectionne et abat le travail de l’homme avec une rapidité et une précision sans cesse croissantes, l’ouvrier, au lieu de prolonger son repos d’autant, redouble d’ardeur, comme s’il voulait rivaliser avec la machine. Oh! concurrence absurde et meurtrière!
Pour que la concurrence de l’homme et de la machine prît libre carrière, les prolétaires ont aboli les sages lois qui limitaient le travail des artisans des antiques corporations; ils ont supprimé les jours fériés[13]. Parce que les producteurs d’alors ne travaillaient que cinq jours sur sept, croient-ils donc, ainsi que le racontent les économistes menteurs, qu’ils ne vivaient que d’air et d’eau fraîche?--Allons donc!--Ils avaient des loisirs pour goûter les joies de la terre, pour faire l’amour et rigoler; pour banqueter joyeusement en l’honneur du grand dieu de la Fainéantise. La morose Angleterre, encagottée dans le protestantisme, se nommait alors la «joyeuse Angleterre» (_Merry England_).--Rabelais, Quevedo, Cervantes, les auteurs inconnus des romans picaresques, nous font venir l’eau à la bouche avec leurs peintures de ces monumentales ripailles[14] dont on se régalait alors entre deux batailles et deux dévastations, et dans lesquelles tout «allait par escuelles.»--Jordaens et l’école flamande les ont écrites sur leurs toiles réjouissantes. Sublimes estomacs gargantuesques, qu’êtes-vous devenus? Sublimes cerveaux qui encercliez toute la pensée humaine, qu’êtes-vous devenus?--Nous sommes bien dégénérés et bien rapetissés. La vache enragée, la pomme de terre, le vin fuchsiné, le schnaps prussien savamment combinés avec le travail forcé ont débilité nos corps et borné nos esprits. Et c’est alors que l’homme rétrécit son estomac et que la machine élargit sa productivité, c’est alors que les économistes nous prêchent la théorie malthusienne, la religion de l’abstinence et le dogme du travail? Mais il faudrait leur arracher la langue et la jeter aux chiens.
[13] Sous l’ancien régime, les lois de l’Église garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C’était le grand crime du catholicisme, la cause principale de l’irréligion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès qu’elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés; et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix; afin que le peuple n’eût plus qu’un jour de repos sur dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l’Église pour mieux les soumettre au joug du Travail.
La haine contre les jours fériés n’apparaît que lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps, entre les XVe et XVIe siècles. Henri IV demanda leur réduction au pape; il refusa parce que «une des hérésies qui courent le jourd’hui, est touchant les fêtes» (_Lettres du cardinal d’Ossat_). Mais, en 1666, Péréfixe, archevêque de Paris, en supprima 17 dans son diocèse. Le protestantisme, qui était la religion chrétienne, accommodée aux nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie, fut moins soucieux du repos populaire; il détrôna au ciel les saints pour abolir sur terre leurs fêtes.
La réforme religieuse et la libre pensée philosophique n’étaient que des prétextes qui permirent à la bourgeoisie jésuite et rapace d’escamoter les jours de fête du populaire.
[14] Ces fêtes pantagruéliques duraient des semaines. Don Rodrigo de Lara gagne sa fiancée en expulsant les Maures de Calatrava la vieille, et le _Romancero_ narre que,
_Las bodas fueron en Burgos, Las tornabodas en Salas: En bodas y tornabodas Pasaron siete semanas. Tantas vienen de las gentes, Que no caben por las plazas..._
(Les noces furent à Burgos, les retours de noces à Salas; en noces et retours de noces, sept semaines passèrent; tant de gens accoururent que les places ne purent les contenir...)
Les hommes de ces noces de sept semaines étaient les héroïques soldats des guerres de l’indépendance.
Parce que la classe ouvrière avec sa bonne foi simpliste s’est laissée endoctriner, parce que, avec son impétuosité native, elle s’est précipitée à l’aveugle dans le travail et l’abstinence, la classe capitaliste s’est trouvée condamnée à la paresse et à la jouissance forcées, à l’improductivité et à la sur-consommation. Mais, si le sur-travail de l’ouvrier meurtrit sa chair et tenaille ses nerfs, il est aussi fécond en douleurs pour le bourgeois.
L’abstinence à laquelle se condamne la classe productive oblige les bourgeois à se consacrer à la sur-consommation des produits qu’elle manufacture désordonnément. Au début de la production capitaliste, il y a un ou deux siècles de cela, le bourgeois était un homme rangé, de mœurs raisonnables et paisibles; il se contentait de sa femme ou à peu près; il ne buvait qu’à sa soif et ne mangeait qu’à sa faim. Il laissait aux courtisans et aux courtisanes les nobles vertus de la vie débauchée. Aujourd’hui il n’est fils de parvenu qui ne se croit tenu de développer la prostitution et de mercurialiser son corps pour donner un but aux labeurs que s’imposent les ouvriers des mines de mercure; il n’est bourgeois qui ne s’empiffre de chapons truffés et de Laffite navigué, pour encourager les éleveurs de la Flèche et les vignerons du Bordelais. A ce métier, l’organisme se délabre rapidement, les cheveux tombent, les dents se déchaussent, le tronc se déforme, le ventre s’entripaille, la respiration s’embarrasse, les mouvements s’alourdissent, les articulations s’ankylosent, les phalanges se nouent. D’autres, trop malingres pour supporter les fatigues de la débauche, mais dotés de la bosse du prudhomisme, dessèchent leur cervelle comme les Garnier de l’Économie politique, les Acollas de la philosophie juridique, à élucubrer de gros livres soporifiques pour occuper les loisirs des compositeurs et des imprimeurs.
Les femmes du monde vivent une vie de martyr. Pour essayer et faire valoir les toilettes féériques que les couturières se tuent à bâtir, du soir au matin elles font la navette d’une robe dans une autre; pendant des heures, elles livrent leur tête creuse aux artistes capillaires qui, à tout prix, veulent assouvir leur passion pour l’échafaudage des faux chignons. Sanglées dans leurs corsets, à l’étroit dans leurs bottines, décolletées à faire rougir un sapeur, elles tournoient des nuits entières dans leurs bals de charité afin de ramasser quelques sous pour le pauvre monde. Saintes âmes!
Pour remplir sa double fonction sociale de non-producteur et de sur-consommateur, la bourgeoisie dut non seulement violenter ses goûts modestes, perdre ses habitudes laborieuses d’il y a deux siècles et se livrer au luxe effréné, aux indigestions truffées et aux débauches syphilitiques; mais encore soustraire au travail productif une masse énorme d’hommes afin de se procurer des aides.
Voici quelques chiffres qui prouvent combien colossale est cette déperdition de forces productives. D’après le recensement de 1861, la population de l’Angleterre et du pays de Galles comprenait 20,066,244 personnes, dont 9,776,259 du sexe masculin et 10,289,965 du sexe féminin. Si l’on déduit ce qui est trop vieux ou trop jeune pour travailler, les femmes, les adolescents et les enfants improductifs, puis les professions _idéologiques_ telles que gouvernants, police, clergé, magistrature, armée, prostitution, arts, sciences, etc., ensuite les gens exclusivement occupés à manger le travail d’autrui, sous forme de rente foncière, d’intérêt, de dividendes, etc..., il reste en gros huit millions d’individus des deux sexes et de tout âge, y compris les capitalistes fonctionnant dans la production, le commerce, la finance, etc... Sur ces huit millions, on compte:
Travailleurs agricoles (y compris les bergers, les valets et les filles de ferme habitant chez les fermiers) 1,098,261 Ouvriers des fabriques de coton, de laine, de chanvre, de lin, de soie, de tricotage 642,607 Ouvriers des mines de charbon et de métal 565,835 Ouvriers métallurgiques (hauts fourneaux, laminoirs, etc.) 396,998 Classe domestique 1,208,648
«Si nous additionnons les travailleurs des fabriques textiles et ceux des mines de charbon et de métal, nous obtenons le chiffre de 1,208,442; si nous additionnons les premiers et ceux de toutes les usines métallurgiques, nous avons un total de 1,039,605 personnes; c’est-à-dire chaque fois un nombre plus petit que celui des esclaves domestiques modernes. Voilà le magnifique résultat de l’exploitation capitaliste des machines[15].» A toute cette classe domestique dont la grandeur indique le degré atteint par la civilisation capitaliste, il faut ajouter la classe nombreuse des malheureux voués exclusivement à la satisfaction des goûts dispendieux et futiles des classes riches: tailleurs de diamants, dentelières, brodeuses, relieurs de luxe, couturières de luxe, décorateurs des maisons de plaisance, etc...[16]
[15] Karl Marx, _Le Capital_.
[16] «La proportion suivant laquelle la population d’un pays est employée comme domestique, au service des classes aisées, indique son progrès en richesse nationale et en civilisation.» (_R. M. Martin_, _Ireland before and after the Union_, 1848.) Gambetta, qui niait la question sociale, depuis qu’il n’était plus l’avocat nécessiteux du Café Procope, voulait sans doute parler de cette classe domestique sans cesse grandissante quand il réclamait l’avènement des nouvelles couches sociales.
Une fois accroupie dans la paresse absolue et démoralisée par la jouissance forcée, la bourgeoisie, malgré le mal qu’elle en eut, s’accommoda de son nouveau genre de vie. Avec horreur elle envisagea tout changement. La vue des misérables conditions d’existence acceptées avec résignation par la classe ouvrière et celle de la dégradation organique engendrée par la passion dépravée du travail augmentaient encore sa répulsion pour toute imposition de travail et pour toute restriction de jouissances.
C’est précisément alors que, sans tenir compte de la démoralisation que la bourgeoisie s’était imposée comme un devoir social, les prolétaires se mirent en tête d’infliger le travail aux capitalistes. Les naïfs, ils prirent au sérieux les théories des économistes et des moralistes sur le travail et se sanglèrent les reins pour en imposer la pratique aux capitalistes. Le Prolétariat arbora la devise: _Qui ne travaille pas, ne mange pas_; Lyon, en 1831, se leva pour du _plomb ou du travail_; les insurgés de Juin 48 réclamèrent le _Droit au travail_; les fédérés de Mars 1871 déclarèrent leur soulèvement, _la Révolution du travail_.
A ces déchaînements de fureur barbare, destructives de toute jouissance et de toute paresse bourgeoises, les capitalistes ne pouvaient répondre que par la répression féroce; mais ils savent que s’ils ont pu comprimer ces explosions révolutionnaires, ils n’ont pas noyé dans le sang de leurs massacres gigantesques l’absurde idée du Prolétariat de vouloir infliger le travail aux classes oisives et repues; et c’est pour détourner ce malheur qu’ils s’entourent de prétoriens, de policiers, de magistrats, de geôliers entretenus dans une improductivité laborieuse. On ne peut plus conserver d’illusion sur le caractère des armées modernes, elles ne se sont maintenues en permanence que pour comprimer «l’ennemi intérieur»; c’est ainsi que les forts de Paris et de Lyon n’ont pas été construits pour défendre la ville contre l’étranger, mais pour l’écraser si elle se révoltait. Et s’il fallait un exemple sans réplique, citons l’armée de la Belgique, de ce pays de Cocagne du Capitalisme; sa neutralité est garantie par les puissances européennes et cependant son armée est une des plus fortes proportionnellement à la population. Les glorieux champs de bataille de la brave armée belge sont les plaines du Borinage et de Charleroy; c’est dans le sang des mineurs et des ouvriers désarmés que les officiers belges trempent leurs épées et ramassent leurs épaulettes. Les nations européennes n’ont pas des armées nationales, mais des armées mercenaires: elles protègent les capitalistes contre la fureur populaire qui voudrait les condamner à dix heures de mines ou de filature.
Donc, en se serrant le ventre, la classe ouvrière a développé outre mesure le ventre de la bourgeoisie, condamnée à la sur-consommation.
Pour être soulagée dans son pénible travail, la bourgeoisie a retiré des classes ouvrières une masse d’hommes de beaucoup supérieure à celle qui restait consacrée à la production utile, et l’a condamnée à son tour à l’improductivité et à la sur-consommation. Mais ce troupeau de bouches inutiles, malgré sa voracité insatiable, ne suffit pas à consommer toutes les marchandises que les ouvriers, abrutis par le dogme du travail, produisent comme des maniaques, sans vouloir les consommer, et sans même songer si l’on trouvera des gens pour les consommer.
En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer de sur-travail et de végéter dans l’abstinence, le grand problème de la production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices. Puisque les ouvriers européens, grelottants de froid et de faim, refusent de porter les étoffes qu’ils tissent, de boire les vins qu’ils récoltent, les pauvres fabricants, ainsi que des dératés, doivent courir aux antipodes chercher qui les portera et qui les boira: ce sont des centaines de millions et de milliards que l’Europe exporte tous les ans aux quatre coins du monde à des peuplades qui n’en ont que faire[17]. Mais les continents explorés ne sont plus assez vastes, il faut des pays vierges. Les fabricants de l’Europe rêvent nuit et jour de l’Afrique, du lac Saharien, du chemin de fer du Soudan; avec anxiété, ils suivent les progrès des Livingstone, des Stanley, des du Chaillu, des de Brazza; bouche béante, ils écoutent les histoires mirobolantes de ces courageux voyageurs. Que de merveilles inconnues renferme «le Continent noir»! Des champs sont plantés de dents d’éléphant, des fleuves d’huile de coco charrient des paillettes d’or, des millions de culs noirs, nus comme la face de Dufaure ou de Girardin, attendent des cotonnades pour apprendre la décence, des bouteilles de schnaps et des bibles pour connaître les vertus de la civilisation.
[17] Deux exemples: le gouvernement anglais, pour complaire aux paysans indiens, qui malgré les famines périodiques qui désolent le pays s’entêtent à cultiver le pavot au lieu du riz ou du blé, a dû entreprendre des guerres sanglantes, afin d’imposer au Gouvernement chinois la libre introduction de l’opium indien. Les sauvages de la Polynésie, malgré la mortalité qui en fut la conséquence, durent se vêtir et se soûler à l’anglaise, pour consommer les produits des distilleries de l’Écosse et des ateliers de tissage de Manchester.