Part 3
Ma première impression me portait à considérer cela comme un Terme antique, et un ouvrage des Romains. Mais un examen plus attentif me fit abandonner cette opinion. J’observai d’abord la forme inusitée de la pierre, plate, sans base, arrondie même à son extrémité inférieure par une courbure très-régulière, d’où l’on pourrait inférer qu’elle n’avait pas été destinée à être plantée debout. Puis, la barbe finissant en pointe, et les deux touffes de cheveux ont un caractère asiatique ou africain, plutôt que romain. Si les deux bosses de chaque côté de la tête étaient des cornes, on pourrait à la rigueur en faire un Priape, mais l’attribut essentiel manque absolument. En outre, dans cette hypothèse, il faudrait encore une base, et l’on n’en voit point. Cependant le travail, si l’on peut appeler de ce nom les coups de ciseaux qu’on observe par derrière, sont une présomption qu’elle a été destinée à être vue des deux côtés. Peut-être était-elle portée dans quelque cérémonie barbare, attachée contre un arbre.... Combien de suppositions ne peut-on pas faire? Je ne pus obtenir le moindre renseignement sur les circonstances de sa découverte, sur les objets qui pouvaient se trouver dans le voisinage. Mon guide me répéta seulement du ton d’un homme sûr de son fait, que c’était une idole des Maures, et il ajouta cette historiette:
Qu’un berger trouva un jour une pareille statue avec cette inscription: _Girami, è vedrai_... qu’à grand’peine on l’avait retournée, et trouvé la fin de l’inscription: _il rovescio_. C’est la contre-partie de l’histoire du licencié Gil Perez.
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Mais, comme mon guide avait parlé d’une statue et non pas d’une pierre, et qu’en outre il l’appelait, de son autorité privée, une idole des Maures, je suis porté à croire qu’il avait vu déjà quelque figure semblable à la statue d’Apricciani. Quant à moi, je ne partage pas son assurance, mais j’incline à croire que cette pierre représente ou une divinité, ou un héros, ligure, libyen, ibère ou corse. Pour prononcer en dernier ressort sur son origine, il faut attendre que le hasard fasse découvrir quelque autre monument du même genre. Espérons surtout qu’on pourra observer sa situation, et les circonstances accessoires qui paraissent ici incomplètement oubliées.
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Quelle qu’elle soit, la statue d’Apricciani mérite d’être conservée, et j’ai prié M. le préfet de la Corse de la faire transporter à Ajaccio.
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Il y a dans l’étude de l’archéologie des observations que j’appellerai négatives, qui ont leur importance. Par exemple, dans telle localité, l’absence de certains monuments est un fait aussi intéressant à constater que leur existence le serait dans une autre.
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Je viens de décrire différents groupes de pierres d’apparence celtique; j’ai parlé des immigrations qui ont conduit en Corse des peuplades de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe; j’ai cité les anciennes relations des Corses avec les habitants de la Sardaigne: il entrait nécessairement dans le plan que je m’étais tracé de rechercher tous les moyens de vérifier ces faits ou ces traditions.--Trouve-t-on en Corse les monuments qui se rencontrent le plus fréquemment dans les pays celtiques? Dans ceux qu’on suppose colonisés par les Phéniciens? Existe-t-il quelque analogie entre les monuments de la Corse et de la Sardaigne? Avec ceux de l’Étrurie? Telles sont les principales questions que j’ai dû me poser.
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En France on rapporte à une même civilisation et l’érection des dolmens et celle de certaines enceintes fortifiées, et la fabrication des _celts_ ou haches de pierre et de cuivre, d’instruments en silex, d’armes et de bijoux d’une forme barbare;--des vases, des statues, des instruments d’une forme caractéristique, certaines constructions remarquables se trouvent fréquemment dans les pays habités ou visités par les Phéniciens;--des monuments empreints d’un type particulier et bien reconnaissable attestent l’antique civilisation des Étrusques. Sur beaucoup de points de la Sardaigne, des constructions étranges, nommées Nur-hags, des statuettes en bronze de Baal, de Moloch et d’autres divinités phéniciennes, des tombeaux entourés de pierres coniques[36], sont autant de souvenirs d’une religion et de mœurs dont il est intéressant de rechercher les analogues.
Rien de semblable n’existe en Corse à ma connaissance, et quelque minutieuses qu’aient été mes informations, elles n’ont jamais eu le moindre résultat. On sent d’ailleurs qu’il m’est impossible d’affirmer d’une manière absolue la non existence dans l’île des monuments que je viens d’énumérer. Tout ce que je puis dire, c’est que, après avoir questionné à cet égard un grand nombre de personnes, je n’ai jamais obtenu d’autre réponse que la négative. Partout, certains faits qu’on croirait devoir échapper à l’attention du vulgaire, n’ont pas laissé de frapper les esprits les moins éclairés. On ignore leur importance, on leur assigne une origine fausse, souvent absurde; mais on les remarque, on en tient compte. En France, par exemple, je ne sache pas de village où la forme des haches, dites celtiques, n’ait attiré l’attention. Là, on les nomme pierres de tonnerre, ici, haches des sorciers; nulle part on ne les a confondues avec des cailloux roulés parmi lesquels on les rencontre souvent. En Corse, les plus petites Stantare sont bien connues des pâtres des montagnes. Ils sont frappés de la forme des briques romaines, et les distinguent fort bien des modernes. Il est donc probable que, s’il existait dans l’île quelques objets du genre de ceux que j’ai cités, ils auraient excité la curiosité et laissé quelques souvenirs.
MONUMENTS ROMAINS.
Pline compte trente-trois cités (_civitates_) en Corse, et deux colonies romaines, Mariana et Aleria. Il est douteux que par le mot de _civitates_, il ait désigné des villes, dans l’acception moderne de ce mot. Plus probablement, il veut parler de tribus ou de peuplades, soit qu’elles aient eu une résidence fixe, soit qu’elles menassent une vie nomade. La ville la plus anciennement connue de la Corse est Aleria; elle devait avoir une enceinte fortifiée avant la première invasion des Romains, ainsi que l’atteste la fameuse inscription du tombeau de L. Scipion[37].
HEC CEPIT CORSICA ALERIAQVE VRBE
A aucune époque il ne semble pas que les Romains aient accordé beaucoup d’attention à la Corse. J’ai déjà rapporté le témoignage de Strabon sur la chasse aux hommes, et le commerce des esclaves qui se faisait de son temps, «esclaves à très-bon marché et très-mauvais, dit naïvement le géographe, car ils aiment mieux mourir[38] que de se façonner aux manières de leur condition.» Je n’ai trouvé nulle part que les Corses aient fourni un contingent militaire aux armées impériales[39]. Toutes les exportations de l’île consistaient en ces esclaves, en cire et en miel; et la pauvreté de ce commerce est une puissante raison de croire que jamais les maîtres du monde n’ont eu dans ce pays d’établissements considérables. Au reste, je n’ai jamais visité de province, autrefois soumise à leur empire, qui m’ait offert moins de vestiges de leurs arts et de leur civilisation.
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Dans la plaine de Mariana, dans celle de Sagone, et dans la plaine du Liamone, près de l’embouchure de cette rivière, j’ai observé des fragments de tuiles à crochets, très-nombreux dans la première localité, très-rares dans les deux dernières. Sur l’emplacement de la ville d’Aleria, ces débris sont plus abondants que dans aucun autre endroit de l’île. On y trouve aussi quantité de tessons de poterie noire et rouge, quelquefois très-fine, souvent ornée de reliefs; on y recueille également des morceaux de verre antique, quelques fioles, des fragments de marbre, de petits objets en bronze, la plupart brisés, et provenant d’instruments très-grossiers, des médailles[41] et quelques pierres gravées[40]. J’ai recueilli moi-même une moitié de meule de moulin en lave. Plus heureux que moi, M. Vogin, ingénieur des ponts et chaussées, a trouvé une petite tête de statue en marbre blanc d’un assez bon travail, vraisemblablement, du Bas-Empire. Enfin, j’ai remarqué dans les murs du village moderne d’Aleria, quelques tronçons de colonnes en bien petit nombre, à la vérité, et de gros blocs de pierre provenant évidemment d’édifices antiques. Ces débris, si communs sur l’emplacement de la plupart des villes romaines, sont rares à Aleria, et je n’en connais pas d’autres dans le reste de l’île, si ce n’est dans la plaine de Mariana, où j’ai cru reconnaître un travail romain dans quelques colonnes de granit, et dans les archivoltes appliquées autour de l’apside de la petite église de San-Perteo. J’y reviendrai en décrivant cette chapelle.
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Voici les deux seules inscriptions que j’aie rencontrées en Corse: la première est encastrée dans une des maisons du village d’Aleria presque en face de l’église:
FLAVIAE MARIAE VETVLLIANVS CALPVRNIA NVS FILIVS
Les caractères assez mal formés et presque cursifs donnent lieu de croire qu’elle n’est point antérieure au IIIᵉ siècle. Je ne pense pas qu’elle soit chrétienne; le nom de Maria devait être commun parmi les femmes romaines de la Corse, puisqu’il y avait une colonie fondée par Marius.
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La seconde inscription, placée sur une pierre gravée servant de linteau, à la porte d’un jardin dans le village d’Erbalonga[42], est mutilée et à peu près indéchiffrable. On y voit seulement les lettres suivantes:
CALISᵗᵒ NIEIMᶜⁱ
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Faut-il lire _Calisto_, à Calistus, ou _Calistoni_ à Caliston? Je serais tenté de lire _Calistoni et Mici.._? un nom propre comme Micyllus.
BAINS ROMAINS.
On dit qu’on a découvert les substructions d’un établissement thermal près de Lavatoggio, dans le lieu nommé la Caldanica. Je ne les ai point visitées, et j’ignore si elles existent encore.
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Dans la plaine de Mariana, entre les églises de la Canonica et de San-Perteo, j’ai observé une maçonnerie en ruines, de forme carrée, avec deux petits hémicycles, qui n’en sont séparés que par une traverse peu élevée. L’appareil est irrégulier, entremêlé sans ordre de quelques tuiles à crochets. Nul vestige de parement. A l’intérieur des hémicycles qui ont un peu plus de 1ᵐ30 de diamètre, une couche de ciment rougeâtre, très-épaisse, recouvre les pierres, et paraît avoir été destinée à recevoir de l’eau. Peut-être étaient-ce les bassins d’une salle de bains. Malgré l’absence de parement, je regarde cette maçonnerie comme romaine.
RUINES D’ALERIA (INCERTAINES).
Aleria offre des ruines un peu plus intéressantes, mais malheureusement fort incertaines. Après les avoir décrites, je hasarderai quelques conjectures sur leur origine.
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L’ancienne ville, ainsi que le fort moderne, auprès duquel se groupent quelques maisons, est située non loin de la mer, sur une éminence assez escarpée au nord et qui s’abaisse graduellement vers l’est. Le Tavignano[43], rivière peu profonde, mais assez large, coule au nord de la ville et se jette dans la mer à trois quarts de lieue du port. Au nord, l’étang de Diana (nom remarquable), au sud, les étangs dell’ Sale et d’Urbino passent pour rendre la côte très-malsaine. De fait, aussitôt après la moisson, le village devient désert, et la fièvre attend immanquablement quiconque s’aviserait d’y passer la nuit. Lorsque je visitai Aleria, je n’y trouvai qu’un vieillard souffreteux que les propriétaires paient pour garder le blé renfermé dans les maisons. Le fort même et le poste de la douane étaient abandonnés. La plaine est d’ailleurs très-fertile, bien que le terrain soit sablonneux, et l’on peut juger de la bonté du sol à la hauteur et à la vigueur du mâquis qui couvre tous les endroits où la charrue n’a point passé depuis peu.
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Les remparts, reconnaissables sur beaucoup de points, suivent en partie les contours de la colline, et il semble que la ville fut divisée en deux quartiers, car les substructions d’une muraille séparent le plateau supérieur d’une autre enceinte au nord, du côté du Tavignano. Probablement cette dernière partie était un faubourg réuni plus tard à la ville[44]. Les murailles sont épaisses, d’appareil incertain, très-grossières, flanquées de tours rondes. Je n’ai vu nulle part le moindre vestige de parement, et, autant qu’il est possible de juger de ruines aussi informes, elles m’ont paru avoir plus d’analogie avec des murs du moyen-âge qu’avec des remparts romains. C’est à l’intérieur de cette enceinte, aujourd’hui cultivée en blé, qu’on trouve les médailles et les poteries dont j’ai parlé.
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En se dirigeant au S.-S.-E. du fort on aperçoit d’abord un pilier carré avec deux amorces d’arcades, élevé de terre d’à peu près 3 mètres, large d’un mètre, revêtu d’un parement d’appareil réticulé, interrompu vers le milieu du pilier, non point par des briques, mais par une assise de gros moellons bien taillés. A mon avis il n’est pas douteux que ce ne soit les débris d’un édifice romain, d’un portail, ou bien d’un portique. Mais aussitôt se présente un problème bizarre. Fort près du pilier, mais dans un alignement irrégulier[45] par rapport à celui-ci, on trouve une enceinte carrée en ruines, d’environ 40 mètres sur 30, qui semble d’une époque et d’un travail tout différent. On la nomme la _Sala reale_. Il est difficile de s’expliquer comment le portail ou le portique dont il reste un pilier, a pu exister en même temps que l’enceinte, et cependant cette enceinte est évidemment plus moderne. En la bâtissant sur son alignement actuel pour quelque raison qu’on ne peut deviner aujourd’hui, on a conservé les arcades préexistantes en dépit de leur direction.
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L’appareil de l’enceinte est plus irrégulier et plus grossier encore que celui des murs de la ville. C’est un _opus incertum_ auquel on a tâché de donner l’apparence d’un parement en plaçant les pierres, à l’extérieur, du côté le moins rude. En quelques points les murs de cette enceinte s’élèvent à 1,50, épais d’au moins 0,90; ailleurs ils dépassent à peine le niveau du sol; partout pourtant le périmètre en est bien reconnaissable. On ne voit de porte nulle part, sinon la double arcade dont j’ai parlé.
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Vers le milieu du mur qui fait face au nord se trouve une ouverture pratiquée depuis peu, me dit-on, par laquelle on entre en rampant dans un souterrain long de 10 mètres environ, large de 4, de même appareil que l’enceinte, mais dont la voûte mérite une description détaillée. Sa forme surbaissée se rapproche un peu de l’arc de Tudor, ou à quatre centres;
[Illustration: SALAREALE
Aleria]
Toutefois la courbe est encore plus déprimée, et elle pénètre sous un angle droit les murs latéraux, tandis que l’arc à quatre centres se lie par une courbe aux piédroits qui le portent. D’ailleurs la voûte de ce souterrain est si maladroitement exécutée, que son profil varie tous les deux ou trois mètres. On reconnaît qu’elle se compose d’un blocage jeté avec beaucoup de ciment sur des planches posées presque au hasard, de façon à former plutôt un polyèdre irrégulier qu’une courbe précise. L’enduit, ou le ciment qui unit les pierres, porte l’empreinte de ces planches raboteuses et fort inégales, sur lesquelles il s’est consolidé. On en observe les joints très-distinctement. Il paraît encore qu’on n’a pris aucune précaution pour qu’elles fussent placées de même niveau dans le sens de la longueur de la voûte. Au point de jonction il y a une différence de plusieurs centimètres entre les portions de l’intrados.
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Quoique fort encombré de terre et de gravois, le souterrain a encore sous clef une hauteur d’environ 1,60. Les gens du village d’Aleria ont percé les murs latéraux en plusieurs endroits dans l’espérance de trouver un trésor: inutile de dire qu’ils n’ont pas réussi. J’oubliais de noter une singularité, c’est qu’on ne voit nulle part la porte de ce souterrain, en sorte qu’on pourrait le croire bâti uniquement pour rendre moins humides les constructions qui s’élevaient au-dessus[46].
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A mon avis la _Sala Reale_ ne peut être un ouvrage des Romains, car, même dans les temps de la plus grande décadence, leurs édifices les moins considérables étaient bâtis avec plus de soin, ou, pour mieux dire, avec moins de négligence. Assigner une époque à ces bizarres substructions n’est point chose facile, et je ne le tenterai pas avant d’avoir comparé leurs caractères à ceux d’une ruine voisine que l’on nomme le Cirque, et qui est au moins aussi délabrée.
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A 4 ou 500 mètres de la Sala reale existent quelques pans de murs et des substructions dont la forme en ovale arrondi donne l’idée d’un petit amphithéâtre. On distingue trois enceintes concentriques; mais, dans l’état de ruine où elles se trouvent, il est bien difficile de suivre exactement leur périmètre. Tantôt l’enceinte extérieure s’élève à 1,50 au-dessus du sol, tantôt elle disparaît complètement, et c’est l’enceinte moyenne ou intérieure qui sort de terre et qui s’est conservée. De grands pans de murailles tombés tout d’une pièce en dedans et en dehors, une masse énorme de pierres détachées, de la terre et des broussailles touffues ajoutent encore à la difficulté de reconnaître exactement la forme primitive de l’édifice. Je crois cependant que le grand axe de l’ovale était de 23 mètres; le petit, de 19 à 20 en œuvre. Entre les enceintes règnent deux _précinctions_, couloirs d’environ 3 mètres de largeur; mais je n’ai pu découvrir traces de gradins; de voûtes ou d’arcades, pas davantage, si ce n’est vers le nord où l’on voit une amorce d’arcade ou de voûte avec quelques claveaux en briques. Peut-être ai-je tort de me servir du mot de claveaux, car ce n’est à vrai dire qu’un _opus incertum_ dans lequel on a jeté des briques et des tuiles cassées au lieu de pierres.
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Pour la rudesse et la mauvaise construction, l’appareil de ces murs ne diffère point de la Sala Reale, si ce n’est qu’on y observe un plus grand nombre de grandes tuiles à crochets, de deux pieds de long, mais généralement brisées et disséminées sans ordre. Dans une portion de la muraille du côté sud seulement, on aperçoit comme _une intention_ d’établir un cordon de briques régulier. Toutefois, il ne paraît que sur une longueur de 3 ou 4 mètres, et se perd aussitôt dans l’_opus incertum_, composé de morceaux de schiste bruts, de cailloux roulés, tirés du Tavignano, et çà et là, mais rarement, de grosses pierres taillées, ébréchées sur leurs angles, provenant évidemment d’édifices plus anciens. Tous ces matériaux sont unis avec un ciment très-épais, d’une solidité remarquable. A la base des murs, on observe un crépi blanchâtre, qui porte l’empreinte d’un moule en planches, absolument semblable à celui que j’ai décrit tout à l’heure.
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Ce cirque, car je ne puis trouver une autre destination, est bâti sur un terrain accidenté, escarpé au N.-E., et s’abaissant vers l’O.
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Peut-on attribuer aux Romains des constructions aussi grossières? Je ne le pense pas. Le motif qui détermine mon opinion, n’est point l’absence d’un parement qui, en raison de l’emploi du schiste, eût été d’une exécution difficile; mais je ne puis admettre qu’à aucune époque les Romains aient à ce point mis en oubli toutes leurs pratiques. Dans les pays où ils n’ont point trouvé de matériaux convenables, ils les ont remplacés par des briques ou par des tuiles, mêlées régulièrement à l’_opus incertum_. Enfin le pilier de la Sala Reale est une preuve qu’ils n’ont point abandonné en Corse leur système ordinaire de construction.
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Supposer que cet amphithéâtre soit un reste de la ville grecque ou étrusque d’Aleria, me paraît encore moins soutenable, car les tuiles à crochets et les pierres taillées mêlées à l’appareil ne peuvent provenir que d’édifices romains.
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L’emploi de formes en planches, entre lesquelles on a pour ainsi dire moulé les murailles, et qui se retrouve dans les plus anciennes constructions moresques de Cordoue et de Grenade, me feraient plutôt soupçonner que ces ruines sont d’origine arabe. Aleria fut occupée pendant assez longtemps, et à plusieurs reprises par les Maures. Les premiers corsaires qui la prirent la saccagèrent de fond en comble, mais lorsque le nombre de leurs compatriotes s’accrut, ils durent chercher à relever les ruines romaines et à s’y établir. Passionnés pour les courses de taureaux et les luttes d’hommes, il ne serait pas extraordinaire qu’ils eussent bâti, ou même seulement restauré l’amphithéâtre. De ses proportions toutes mesquines, on peut conclure que la population d’Aleria était très-faible à l’époque où il fut construit, car je ne suppose pas qu’il ait jamais pu contenir plus de deux mille spectateurs[47].
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On assure que, vers l’embouchure du Tavignano, on a reconnu sur le sable les ruines d’un môle construit de gros blocs; d’après d’autres rapports, ce seraient les piles d’un pont établissant une communication entre Aleria et l’étang de Diana.--Un port serait fort mal placé à l’embouchure du Tavignano, et l’opinion qui place le port d’Aleria dans l’étang de Diana me paraît plus plausible. La profondeur de l’eau, la hauteur des rives le rendent propre à cette destination: on sait qu’il communique à la mer par un goulet étroit. Quelquefois, dit-on, on tire de cet étang des anneaux de fer et des morceaux de plomb. Questionné sur ce point, l’unique habitant d’Aleria m’affirma qu’il avait souvent ramassé des morceaux de plomb, mais qu’il n’avait jamais vu d’anneaux. Il pensait que le plomb provenait de filets à pêcher, car il ne différait en rien pour la forme de celui qu’on emploie aujourd’hui pour le même usage. Au reste, on trouve encore des tuiles romaines à l’embouchure du Tavignano et sur les bords de l’étang de Diana[48].
CARRIÈRE DE L’ILE DE CAVALLO.
Ni à Bonifacio, ni dans les environs, je n’ai pu découvrir la moindre trace, ni recueillir aucun souvenir de la ville de Palla, qui, sous les Romains, avait quelque importance comme port, surtout pour les communications de la Corse avec la Sardaigne. Elle était l’un des aboutissants de la seule route existant dans l’île, qui partait de Mariana en suivant, à ce qu’on croit, la côte orientale; son développement était de cent vingt-cinq milles. On croit généralement que Palla occupait l’emplacement de Bonifacio, mais sans autre motif que la situation de cette dernière ville, séparée de la Sardaigne par un canal de trois lieues seulement[49].
Le territoire de Bonifacio présente un cas rare en Corse, où le schiste et le granit composent presque tous les terrains. A Bonifacio, et sur une étendue de quelques milles seulement, le sol est calcaire. Dans les petites îles jetées entre la Corse et la Sardaigne, le granit reparaît. Il est rougeâtre, et se débite facilement; mais sur la petite île de Cavallo, à quelques milles à l’est de Bonifacio, il existe un banc de granit gris très-compacte, d’un grain serré et d’une teinte uniforme, non interrompu par des taches tranchant sur le fond. On suppose que les Romains, ayant reconnu l’excellente qualité de ce banc, en avaient commencé l’exploitation; mais, depuis un temps immémorial, les travaux ont été suspendus et les blocs détachés de la masse, restent gisant sur la carrière[50].
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