Part 6
L’intérieur de l’église se divise en trois nefs séparées par des piliers carrés auxquels s’appliquent, dans la nef centrale, deux colonnettes engagées dans les angles du pilier, et s’élevant jusqu’aux retombées des voûtes dont elles reçoivent les nervures. Voûtes ogivales, obtuses, d’arêtes, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures arrondies qui se réunissent sous une clef sculptée. Les voûtes des bas-côtés, un peu surbaissées, garnies de nervures également rondes, qui retombent sur des consoles, ne m’ont point paru contemporaines des premières. Je les crois modifiées par une réparation relativement moderne.
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Les arcades en tiers-point n’ont leur naissance marquée que par un tailloir peu saillant sortant du pilier, tandis que les deux colonnettes engagées sur ses angles, qui montent jusqu’à la voûte, où elles ont un tailloir commun, semblent prolonger jusqu’à cette hauteur le pilier qu’elles encadrent. Il en résulte un effet désagréable; l’arcade tombant sur le milieu de ce pilier a l’air de ne s’appuyer sur rien. On observe la même faute en France dans nombre d’églises du XVᵉ siècle, bâties à l’époque où dominait le goût des pénétrations, lorsqu’on s’efforçait d’imiter en pierre l’apparence des constructions en bois. J’ai peu de chose à dire des chapiteaux de ces colonnettes. Leur sculpture est des plus médiocres. Une volute s’arrondit à leurs angles; plus bas, au-dessus de l’astragale, on voit comme un rudiment de feuilles qui se développe bien timidement. Pour l’aspect et le galbe seulement, ces chapiteaux offrent quelques ressemblances avec quelques chapiteaux moresques de l’Alhambra.
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Les fenêtres des collatéraux en plein cintre ne diffèrent nullement de ces meurtrières dont nous avons parlé si souvent. On observera, en outre, qu’elles sont placées la plupart hors de l’axe des arcades de la nef. Si cette bizarrerie ne se reproduisait pas souvent dans d’autres églises corses (à la Canonica, on en a vu un exemple), on pourrait conclure que les collatéraux sont plus anciens que la nef; mais il est plus probable de l’attribuer à cette indifférence pour la symétrie dont les constructions de l’île nous ont offert déjà tant de preuves. Les fenêtres de la nef, dont l’amortissement se termine en mitre, m’ont paru altérées par une restauration moderne.
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Le clocher des Dominicains, placé au midi près du chœur, est carré à sa base, mais devient octogone en s’élevant au-dessus du toit. Des moulures saillantes en accusent les différents étages, éclairés chacun par une fenêtre en plein cintre, bilobée, percée sur chaque face. Du couronnement s’élèvent, aux angles, des créneaux, échancrés à la manière moresque, d’un effet très-agréable.
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Je présume que Saint-Dominique avait primitivement trois apsides ainsi que Sainte-Marie; mais, dans le XVIIIᵉ siècle, la partie orientale du chœur a été refaite et allongée. Elle forme un nouveau chœur carré, en arrière de l’autel, et deux salles latérales dont l’une, qui fait retour sur les murs de l’église, sert de sacristie. Un jubé très-riche, plaqué de marbre et d’albâtre dans le goût moderne italien, marque la séparation des parties de l’église ancienne et moderne. Il porte la date de 1749.
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Je ne parlerai point des autres églises de Bonifacio, dont l’une est devenue un magasin militaire: bâties à peu près sur le modèle de Saint-Dominique, ruinées ou fort mal réparées, elles n’offrent plus aujourd’hui le moindre intérêt.
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En Corse le gothique s’est encore moins développé que le style bysantin. On lui doit cependant l’introduction des voûtes, à peu près inusitées jusqu’alors. Il y a lieu de s’étonner que la sculpture et l’ornementation n’aient pas fait des progrès à Bonifacio, car son territoire fournit, par exception, un beau calcaire blanc, facile à tailler et se conservant bien à l’air.
CHAPELLE DE SAINTE-CATHERINE.
COMMUNE DE SISCO.
Je ne connais qu’une seule crypte en Corse, c’est celle de Sainte-Catherine, ancien monastère, dépendant aujourd’hui de la commune de Sisco. Elle est située sur le haut d’un rocher au bord de la mer et près du cap Sagro. Autrefois tout le cap Corse portait le nom de Promontoire Sacré, nom singulier dans un pays où, suivant un poëte romain de mauvaise humeur, «on niait les dieux.» Peut-être existait-il dans le cap Corse quelque temple renommé des navigateurs; et comme l’on voit d’ordinaire les lieux saints conserver leur réputation, bien que les objets du culte y soient changés, je ne serais pas éloigné de croire que l’emplacement de la chapelle de Sainte-Catherine ne fût celui du temple qui donna le nom de sacré à l’ancien cap Corse. Ma supposition est d’ailleurs toute gratuite, car, à l’exception de l’inscription d’Erbalonga que j’ai citée, je ne connais pas un seul indice du séjour des Romains dans cette partie de l’île.
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Quoi qu’il en soit, vers le XIIIᵉ siècle, une église existait dans le voisinage du cap Sagro, et possédait une chapelle souterraine qui portait dès lors, et qui a conservé jusqu’à présent, le nom de _li tomboli_. En 1355, suivant un manuscrit qui m’a été communiqué, vers le milieu du XIIIᵉ siècle, d’après Filippini, tome IV, p. 322, un vaisseau revenait du Levant avec une bonne provision de reliques renfermées dans une caisse (les reliques étaient alors l’objet d’un commerce lucratif): à la hauteur du cap Corse il fut assailli d’une si furieuse tempête, que le capitaine fit vœu, s’il échappait au naufrage, de donner ses reliques à la première église qu’il rencontrerait. Par provision, cependant, se jetant, dans sa chaloupe avec son équipage et sa précieuse caisse, il prit terre au pied du rocher de Sainte-Catherine. Aussitôt la tempête s’apaisa. Soit que notre capitaine n’eût point vu la chapelle, soit qu’il eût déjà oublié son vœu, suivant l’usance des marins, il regagna son navire et voulut continuer sa route avec son trésor. Mais voici la tempête qui recommence et qui redouble de fureur, jusqu’à ce que repentant, le capitaine débarque de nouveau et dépose les reliques dans l’oratoire de Sainte-Catherine. La caisse contenait, au rapport de Filippini, «un morceau de la baguette de Moïse, un peu de manne tombée dans le désert, un peu du limon ayant servi à former le premier homme; les bourses de la sainte Vierge, de sainte Marie-Madeleine et de sainte Catherine; quelques brins de fil filé par la Vierge, quelques gouttes de son lait, etc., etc.» Le catalogue tient une page et demie, et l’on conçoit facilement que tant de trésors attirèrent la foule dans la chapelle, si bien, qu’elle devint insuffisante pour l’affluence des pèlerins. Il fallut bientôt construire auprès une habitation pour des moines de Saint-Augustin, qui se vouèrent à la garde de ces reliques; puis une autre pour des hommes d’armes que les habitants de Sisco durent entretenir pour protéger la chapelle contre les incursions des Maures; puis on bâtit encore un hôpital pour les malades qui venaient demander à la sainte la guérison de leurs maux. Finalement, on agrandit ou l’on reconstruisit l’église, qui fut consacrée en 1469.
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Le bâtiment qu’on voit aujourd’hui porte les traces des restaurations dont il a été l’objet. Sur sa façade, quelques archivoltes, byzantines d’apparence, subsistent encore, et l’apside entourée d’une arcature en plein cintre reproduit le type si commun de la Canonica. Tout le reste de l’édifice n’offre aucun intérêt. La crypte même paraît avoir été retouchée, du moins recrépie fort récemment. Elle est de forme semi-circulaire, et reçoit un peu de jour par un petit soupirail. On y accède par deux couloirs étroits débouchant dans la nef de l’église. Autant qu’on en peut juger par ce qui reste de visible dans l’appareil, la partie la plus ancienne de cette crypte, son soubassement a tous les caractères du moyen âge, et je ne la crois pas antérieure au XIIᵉ siècle.
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Le rocher sur lequel est bâtie la chapelle est fort escarpé, élevé d’environ 250 mètres. Si l’on descend jusqu’au bord de la mer, à peu près au-dessous de l’église, on observe une vaste grotte creusée par la nature dans l’intérieur du rocher. L’entrée en est presque entièrement cachée du côté de la mer par d’énormes quartiers de rochers, entre lesquels il faut se glisser, avec quelque précaution, car les vagues, surtout par les vents de S.-E., viennent battre avec violence l’ouverture de la caverne. Elle est très-profonde et contient plusieurs grandes salles, quelques-unes remplies de stalactites bizarres. La description de ce lieu n’entre point dans le plan de ce rapport, et je ne parlerai que du seul fait intéressant pour l’archéologie. A l’entrée de la grotte, on voit une grande arcade en plein cintre, dont les claveaux en schiste vert, sont assez grossièrement assemblés au moyen de beaucoup de ciment. D’un côté, où le rocher n’offrait point d’appui, l’arcade repose sur un piédroit de même construction. Entre le haut de l’arcade, qui porte un petit mur terminé horizontalement, comme un pont, et la voûte naturelle de la grotte, on observe un large vide qui ne paraît pas avoir jamais été rempli. On dirait que l’arcade devait recevoir une porte, et que le vide laissé à dessein tenait lieu de fenêtre. Mais à quelle époque et dans quel but a-t-on ajouté ce misérable ouvrage d’art à cette œuvre immense de la nature?--L’apparence n’est nullement antique, et la forme de l’arc ne conclut rien, surtout dans le pays: voilà tout ce que je puis dire. Suivant la tradition, cette caverne aurait servi de refuge aux chrétiens lorsque les Arabes dominaient dans la Corse. Mais s’ils ont bâti cette arcade, ils avaient imaginé un fort mauvais moyen de cacher leur retraite, en plaçant dès l’entrée quelque chose qui annonçait la présence des hommes. Je croirais plutôt que les moines de Sainte-Catherine avaient dans ce lieu un autel, ou des tombeaux, et qu’ils y avaient construit une porte qui ne s’ouvrait que de leur consentement. Voilà la supposition la plus probable; celle-ci est la plus poétique: la caverne servait à célébrer des mystères cabiriques ou autres, et c’est elle qui a fait appeler le cap Corse le promontoire Sacré[67].
CHAPELLE DE SANTA-CRISTINA.
CERVIONE.
En allant de Bastia aux ruines d’Aléria, je m’arrêtai à Cervione pour examiner la chapelle de Santa-Cristina, située à 200 mètres environ au-dessous de la ville, fort près du village de
[Illustration: Sᵗ. MICHEL-MVRATO
_Page 125_]
[Illustration: EGLISE DE Sᵗᵉ. CHRISTINE
_Page 154_ ]
Mucchieto. Autrefois, me dit-on, elle dépendait du monastère de Monte Cristo, situé dans l’île de ce nom, précisément en face de Cervione. Tous les dimanches, un moine de l’abbaye s’embarquait, et passait en Corse pour officier à Santa-Cristina[68].
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Le plan de la chapelle est des plus bizarres, il figure un T, dont la barre transversale, le transsept, porte à son centre deux apsides tangentes l’une à l’autre. La nef, reconstruite vraisemblablement au XVIIᵉ siècle, basse, voûtée en berceau et flanquée de pilastres grossièrement classiques, ne mérite aucune attention. Le transsept, évidemment plus ancien, n’a point de voûtes, et ne reçoit de jour que par des meurtrières cintrées, percées dans les deux apsides. Bien que formé de morceaux de schiste difficiles à tailler, l’appareil est régulier et beaucoup plus soigné que celui des maisons de Cervione. Nulle ornementation à l’extérieur. A l’intérieur un crépi couvre le schiste; et tout le mur oriental de l’église, en y comprenant les deux apsides, présente une suite de compositions à fresque de diverses grandeurs, encore assez bien conservées.
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Au premier abord, ce plan singulier, cet appareil dépourvu d’ornementation, les fenêtres en meurtrières, auxquelles je n’étais pas encore habitué, surtout les figures de saints revêtues de longues draperies raides, à plis cassés, aux membres grêles et longs, terminés par des pieds et des mains énormes, me rappelèrent tous les caractères du style byzantin. Seulement, je remarquai que les têtes avaient plus de noblesse, et comme on dit en termes d’atelier, plus de _style_, que celles qu’on voit dans nos églises du continent. Cette différence, je l’attribuais au voisinage de l’Italie; et en tenant compte de la persistance des traditions byzantines dans le midi, j’étais tenté d’attribuer ces fresques à quelque artiste du XIIIᵉ siècle. Pourtant un saint Michel revêtu d’une armure de _plates_ et non de mailles, surtout ses brodequins ou ses guêtres semblables à la chaussure que portent encore quelques montagnards, me laissaient bien de vagues soupçons d’une origine plus moderne. La date de 1473, très-lisiblement peinte en caractères gothiques, au milieu d’une des apsides, m’ôta toute incertitude, et me prouva combien on doit être prudent à juger les monuments d’un pays qu’on n’a point suffisamment étudié. La même date, moins les derniers chiffres effacés par le temps, se retrouve sur le linteau d’une petite porte, au sud du transsept.[A]
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Je vais décrire brièvement les fresques de Santa-Cristina. Dans le haut de l’apside Sud, on voit le Christ entouré des attributs ordinaires des évangélistes; au-dessous, huit saints ou saintes, parmi lesquelles on distingue sainte Christine. La paroi faisant retour à la droite du spectateur, représente saint Michel plus grand que nature, pesant les âmes dans une balance, et foulant aux pieds le Diable qui s’efforce d’entraîner un des bassins. Dans l’apside Nord, paraît le Père Eternel, assis sur un trône, et auprès de lui un abbé agenouillé (sans doute celui de Monte Cristo), que lui présente sainte Christine, patronne de la chapelle. Ces Christs, de très grande proportion, sont tous les deux entourés d’une gloire en forme de _vesica piscis_, absolument comme dans nos anciennes peintures du XIIᵉ siècle. Douze saints debout occupent le bas de cette apside. Sur la paroi voisine, à gauche, on distingue un grand saint Christophe, passant la mer au milieu des poissons, portant l’Enfant-Jésus sur ses épaules. Cette peinture a beaucoup souffert. En s’élevant au-dessus des apsides, le mur oriental forme comme un fronton, sur lequel on a peint encore deux sujets: au centre le Christ en croix; un ange plane au-dessus de sa tête. A gauche, la Vierge et le Saint-Esprit, à droite un ange en adoration. Il semble que le crucifiement et l’annonciation aient été mêlés, afin de laisser plus de place à la première de ces deux compositions.
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La forme de la chapelle de Santa-Cristina est un fait rare, peut-être unique, qu’on doit attribuer à un caprice de l’architecte, qui aura voulu en faire quelque chose d’extraordinaire; ou qui peut-être a prétendu exprimer ainsi une idée mystique suivant la mode de son temps, idée qu’il est bien difficile de s’expliquer aujourd’hui. Je trouve dans la Vie des Saints que sainte Christine fut percée de _deux flèches_; auparavant on lança sur elle _deux serpents_, qui ne lui firent aucun mal. Ils lui léchèrent les pieds, et se suspendant à son sein, ils semblaient deux enfants allaités. «_Julianus misit super eam duos aspides.... et currentes duo serpentes conligaverunt pedes ejus, et lingebant vestigia ejus; et duo aspides currentes, suspenderunt se ad mamillas ejus, velut infantes lactantes, et non nocuerunt eam. Acta sanctorum, tome_ V, _p._ 527 E. Ces deux apsides ne seraient-elles pas destinées à rappeler les deux flèches, ou plutôt ces deux serpents si bien élevés? C’est d’ailleurs en toute humilité que je propose cette explication, qui n’est guère plus extraordinaire que celle par laquelle on interprète la flexion fréquente des chœurs de certaines églises, par rapport à l’axe de leur nef.
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Le curé de Mucchieto, qui avait bien voulu m’accompagner, me dit qu’on avait découvert récemment dans le cimetière attenant à la chapelle, des tombes en briques ou en ciment, dont plusieurs renfermaient des médailles. Il ne put d’ailleurs me donner aucun renseignement, ni sur la forme des tombes, ni sur les médailles qui avaient été portées à Bastia.
ÉGLISES MODERNES.
Je ne connais point en Corse d’églises de l’époque de la Renaissance. Tandis qu’on élevait tant de chefs-d’œuvre en France et en Italie, on se battait en Corse, on brûlait villes et villages, n’épargnant pas même les édifices religieux. Les églises plus modernes du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ siècle n’offrent aucun intérêt. Bâties de moellons de schiste ou de granite à peine taillés, elles sont quelquefois grossièrement recrépies; telles sont les églises de Bastia, les plus vastes et les plus riches de l’île. Les corniches et les autres ornements extérieurs, fabriqués en plâtre ou en mauvais ciment, délabrés par la pluie, tombent en morceaux. La décoration intérieure ne consiste guère qu’en placages, souvent dorés dans le goût barbare du XVIIᵉ siècle, et en fresques exécutées par des barbouilleurs italiens. Je citerai les églises de Sainte-Croix et la cathédrale, à Bastia, et l’église de Cervione comme les plus remarquables. La première surtout, malgré le mauvais goût de sa décoration, ne laisse pas d’avoir un certain caractère de grandeur, comme tout ce qui paraît riche et coûteux.
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Les campaniles de la même époque, très-souvent isolés, surtout dans les villages, sont généralement carrés, percés à jour de larges fenêtres, et très-élancés pour leur diamètre. Elégants vus de loin, ils ne peuvent supporter l’examen lorsqu’on s’en approche. Parmi les plus remarquables, il me suffira de mentionner le clocher de la cathédrale de Bastia, ceux de Cervione, de Chiatra, de Tallano, de Linguizetta, de Sartène[69]. Leur plus grand mérite, c’est leur position dans un paysage très-pittoresque.
TOURS, CHATEAUX, FORTIFICATIONS, ETC.
Dans la première partie de ce rapport, j’ai déjà dit que je n’avais pu découvrir en Corse rien de semblable aux _Nurhags_ de Sardaigne. Toutes les tours que j’ai examinées appartiennent au moyen-âge, et la plupart sont même assez modernes. Les fréquentes descentes des pirates barbaresques sur les côtes de l’île, obligeant à une vigilance continuelle, on établit sur le littoral une suite de tours, sur tous les points qui commandent la vue, et souvent assez rapprochées pour correspondre par signaux. A l’approche des corsaires, les gardes en observation donnaient l’alarme, et les paysans occupés aux travaux des champs, s’ils étaient trop éloignés pour gagner leurs villages situés en général dans la montagne, trouvaient un asile dans l’intérieur des tours. On doit supposer que dès le XIᵉ siècle, de semblables constructions s’élevèrent sur plusieurs points de la côte. Nulle part cependant, je n’en ai vu d’aussi anciennes; je ne crois pas même en avoir vu d’antérieures au XIVᵉ siècle. La plupart datent des XVᵉ et XVIᵉ et même du XVIIᵉ siècles. Sauf quelques détails insignifiants, toutes me semblent bâties sur le même modèle, ce qui indiquerait que leur érection aurait eu lieu par suite d’une mesure générale. Elles se composent d’une salle basse, ordinairement voûtée, servant de magasin; d’un étage au-dessus, destiné à loger la garnison; enfin, d’une plate-forme entourée de créneaux et quelquefois de machicoulis. Le magasin ou salle basse ne communique pas avec l’extérieur. On entre dans la tour par le premier étage, en montant un escalier oblique, souvent une échelle, et une fois qu’elle était retirée en dedans, une demi-douzaine d’hommes pouvait tenir tout un jour dans cette petite forteresse contre des centaines d’assaillants.
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La plupart de ces tours sont de forme ronde, légèrement conique, et rarement elles ont plus de 8 à 10 mètres de haut. Telles sont les tours de Sagone, et celle dite del Cavagliere, à l’embouchure de la rivière de Campo dell’Oro, à une lieue d’Ajaccio. On pourrait en citer des centaines d’autres toutes situées sur le bord de la mer[70].
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Quelques tours beaucoup plus anciennes, mais auxquelles, dans leur état de ruine actuel et dans l’absence de caractères précis, on ne saurait assigner de date exacte, occupent le sommet de quelques montagnes dans l’intérieur. Ce sont des donjons dépendant d’anciens châteaux forts. De ce genre, est la fameuse tour de Sénèque, située sur un pic très-élevé de la montagne delle Ventiggiole, commune de Luri, dans le Cap Corse. Elle s’élève au point culminant d’une espèce de cône de rochers escarpé à pic de trois côtés, et d’accès fort difficile par le seul qui soit praticable. Rien dans sa construction n’appartient à l’époque romaine; c’est une tour ronde, dont l’amortissement est détruit, plantée au milieu d’une enceinte de forme irrégulière, si ruinée aujourd’hui qu’on a peine à en suivre le tracé primitif. Les murs du vieux château, dont cette tour était le donjon, surplombaient le rocher en quelques endroits. On remarque entre autres un petit réduit voûté, revêtu à l’intérieur d’un enduit très-dur et d’un rouge vif. C’était, je pense, un des magasins du château; suspendu au-dessus d’une masse de rochers qui semblent prêts à s’écrouler, il domine parfaitement le sentier par où l’on parvient à la forteresse. L’appareil de tous les murs est grossier, mais solide, composé d’assises peu régulières, mais cependant disposées avec plus de soin que celles de beaucoup de bâtiments plus modernes.
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La tour où une tradition populaire veut que Sénèque ait habité pendant son exil, était, comme presque tous les donjons du moyen-âge, isolée et indépendante du reste des fortifications. Elle n’a point de porte, mais seulement une petite fenêtre élevée de 3 ou 4 mètres, par où l’on montait avec une échelle. A l’intérieur on ne voit nulle trace de voûtes, mais, le couronnement étant détruit, il est possible que la plate-forme supérieure ait été voûtée.
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La commune de Luri n’est pas la seule qui se glorifie d’avoir reçu Sénèque. Sur le territoire voisin de Pietra Corbara, on montre une autre tour, de tout point semblable à la première, et qu’on nomme également Torre di Seneca, ou même Seneca tout court.
Au sommet de la montagne de Frasso, sur le chemin d’Ajaccio à Sollacaro, j’ai examiné les restes d’une ancienne tour carrée, située à la pointe d’une espèce de cap qui s’avance dans une vallée profonde. C’est, m’a-t-on dit, un débris de l’ancien château des comtes de Frasso. Pendant longtemps les évêques d’Ajaccio ont porté ce titre. Je ne cite cette ruine qu’en raison de son parement extraordinaire dans le pays pour sa régularité. Les pierres de grand appareil sont taillées avec une rare précision, et toutes les assises ont la même hauteur.
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Pendant un séjour que je fis à Sollacaro, je visitai les ruines du château d’Istria dont les seigneurs ont joué un grand rôle dans l’histoire de la Corse. Il se compose de deux enceintes irrégulières, qui suivent les contours les plus bizarres du rocher très-escarpé dont il occupe la cime. Un donjon s’élève au point culminant. Ce n’est plus maintenant qu’une masse de décombres, et ces décombres mêmes ne datent, je crois, que du XVIᵉ siècle, époque à laquelle Vincentello d’Istria rebâtit la forteresse de ses aïeux. Cependant il est probable que le plan primitif aura été conservé, ou du moins qu’on aura bâti dans le système ancien, c’est-à-dire en liant les unes aux autres, par de la maçonnerie, les roches les plus abruptes qui couronnent la montagne. Un caveau voûté, enduit d’une couche épaisse de ciment, m’a paru destiné autrefois à servir de citerne. On n’y entre aujourd’hui que par une brèche pratiquée à la base du mur. L’un des descendants de Vincentello, qui porte le même nom, le fils de M. Colonna d’Istria, maire de Sollacaro, avait bien voulu me servir de guide dans cette rude ascension. Il me fit remarquer la seule inscription qu’on ait trouvée dans ces ruines. Elle est tracée sur une pierre dont il ne reste qu’un fragment, et qu’à sa forme on juge avoir servi de linteau de porte. On lit:
HOC OPVS FABricavit MAGnificus Dominvs VINCENTEllus.....
Je n’entreprendrai pas de décrire d’autres ruines encore plus confuses et qui marquent à peine l’emplacement des anciens châteaux. Un seul mérite d’être cité, c’est celui de Montecchj, commune de Cagnocoli, pour son donjon couronné de machicoulis encore assez bien conservé.
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