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Part 4

En abordant une petite anse au sud de l’île, on remarque d’abord les formes prismatiques et régulières de roches éparses au bord de la mer, et l’on ne tarde pas à reconnaître qu’elles ont été jetées de la partie supérieure du rocher, après avoir été grossièrement équarries sur place. La plupart ont l’apparence de tables carrées, très-épaisses. La masse, anciennement exploitée, a été attaquée par le milieu. C’est un rocher sans aucune fissure apparente, long de plus de 40ᵐ et large de 12. Au milieu, un grand espace vide montre qu’on en a débité une hauteur d’environ 7ᵐ, sur une longueur de 12 ou 15, et il ne paraît pas qu’on ait encore atteint la base du rocher. On voit dans ce vide plusieurs blocs prismatiques longs de 8 à 9ᵐ, destinés évidemment à faire des colonnes, des tables, des cippes, des pilastres, tout cela très-rudement ébauché; une colonne longue de 9ᵐ a particulièrement attiré mon attention par le travail singulier dont elle a été l’objet. Au lieu de la façonner suivant notre usage, en prisme à 4 ou 8 pans, de l’épanneler, en un mot, on l’a dégrossie à coups de masse, au juger comme il semble, en tâchant de lui donner la forme la plus rapprochée du cylindre; on s’aperçoit même que l’astragale a été réservée. Grâce à ce procédé barbare, il faudrait aujourd’hui pour la polir en diminuer beaucoup le diamètre. Une autre colonne plus petite offre exactement le même travail, et j’ai cru observer qu’on les avait abandonnées l’une et l’autre, parce qu’on a reconnu qu’elles étaient trop profondément entamées.--Si ce procédé était d’un usage général chez les Romains, je ne comprends pas que de semblables accidents ne se renouvelassent pas sans cesse. Quant aux moyens employés pour détacher les blocs du rocher, on peut s’en rendre compte très-facilement en examinant une tranche énorme coupée, mais non séparée de la masse. Une longue rainure, profonde de 0,02, a été pratiquée sur le sommet de la carrière et sur ses côtés. De deux en deux pieds à peu près, on observe des cavités plus larges et plus profondes, qui, évidemment, ont reçu des coins. Ils étaient de bois, je le suppose, car le granit est poli en ces endroits, au lieu d’être égrené, ce qui aurait eu lieu assurément, si l’on avait fait usage de coins de fer. La fente déterminée par ce moyen est nette et parfaitement verticale.

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Vers le centre de l’île, un amas de cendres, de laitier et de pierres ayant subi l’action du feu, me paraît indiquer l’emplacement de la forge où l’on fabriquait ou réparait les instruments d’exploitation[51].

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Nulle part je n’ai vu de colonnes romaines ébauchées; probablement il en existe en Italie et même en France; mais je ne puis croire qu’on employât partout le même procédé barbare en usage dans l’île de Cavallo. Cela serait toutefois plus vraisemblable, que d’attribuer cette exploitation aux anciens habitants de l’île, qui, suivant toute apparence, ne se mettaient guère en peine de fabriquer des colonnes[52].

TOMBEAUX DE CERVARICIO ET DE BONIFACIO.

Je ne sais à quelle époque rapporter quelques tombeaux dont l’origine est inconnue, qui se trouvent épars sur la colline de Cervaricio, commune de Figari. Ce sont, à proprement parler, des espèces de caisses formées de dalles de granit longues de 2ᵐ50, larges de 0ᵐ80, assemblées à angle droit comme des bières. Les couvercles se trouvent souvent auprès de ces tombeaux, car on ne peut, que je sache, leur assigner une autre destination. Les cercueils qu’on voit en si grand nombre auprès d’Arles, d’Apt, et dans le voisinage de beaucoup de villes romaines, sont toujours taillés dans une seule pierre. Sans doute, à Cervaricio, la facilité avec laquelle on débite le granit en le fendant avec des coins a fait préférer cette méthode. D’ailleurs nulle inscription, nul ornement n’aide à deviner l’époque à laquelle ces cercueils ont pu être fabriqués. Aucune tradition ne s’y rattache, et je n’ai vu personne qui eût assisté à l’ouverture d’un de ces tombeaux. Ils peuvent appartenir à l’époque romaine aussi bien qu’aux premiers siècles du christianisme.

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On voit dans l’église de Sainte-Marie, à Bonifacio, un tombeau en marbre blanc, orné de quelques sculptures médiocres, que je crois du IIIᵉ ou du IVᵉ siècle. Peut-être a-t-il été transporté en Corse par quelque évêque. Il ne diffère en rien de ces sarcophages du Bas-Empire qu’on trouve dans tous les musées. C’est le seul que j’aie rencontré en Corse.

MONUMENTS

DU MOYEN-AGE.

ÉDIFICES RELIGIEUX.

DES ÉGLISES DE LA CORSE EN GÉNÉRAL.

J’ai vainement cherché à recueillir des renseignements historiques sur les principales églises de la Corse; je n’ai trouvé que des traditions incertaines, souvent contredites par le caractère des monuments eux-mêmes. En général on leur attribue une date évidemment trop ancienne, sans doute par suite de cette méprise ordinaire qui confond l’institution primitive d’une église, avec les reconstructions successives qui ont eu lieu sur le même emplacement. L’époque que l’on assigne souvent aux plus anciens de ces édifices est celle de l’expulsion définitive des Maures, que suivit vraisemblablement un élan de ferveur religieuse manifestée dans cette île, comme partout, par une foule de pieuses fondations. Suivant les annalistes corses, ce grand événement aurait eu lieu au commencement du IXᵉ siècle; mais il est plus que probable, comme nous l’avons dit au commencement de ce mémoire, que les Sarrasins ne furent complètement chassés qu’au XIᵉ. Parmi tous les édifices que j’ai examinés, il n’en est aucun qui m’ait paru antérieur à cette époque. Les plus anciens en présentent tous les caractères, et, à moins de supposer que la renaissance des arts ne se soit opérée en Corse plutôt que sur le continent, on admettra cette date comme la plus reculée que l’on puisse assigner aux monuments qui nous occupent. Si l’on considère que les matériaux propres à bâtir sont rares dans l’île, et d’un emploi toujours difficile; que les Arabes, en se retirant, avaient détruit les villes principales; que les habitants pauvres, ignorants, divisés entre eux[53], harassés par des incursions incessantes, furent obligés d’appeler des étrangers à leur aide pour les délivrer des Sarrasins, on n’hésitera pas, je pense, quelque haute opinion que l’on ait de l’intelligence des Corses, à regarder comme insoutenable l’opinion qui ferait de leur île le berceau de l’architecture romane. D’un autre côté l’on observera que ce style, assurément importé en Corse, y est resté plus stationnaire qu’en aucun autre pays, au point qu’on y trouve des édifices du XIVᵉ siècle et même du XVᵉ[54], conservant encore la plupart des caractères qui distinguent en France le roman primitif; par exemple, la forme des arcs, celle des fenêtres, de plusieurs détails d’ornementation, etc. De là résulte une grande incertitude sur les dates et, dans nombre de cas, l’impossibilité presque absolue de les déterminer avec quelque précision.

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Le type adopté au XIᵉ siècle en Corse, et qui s’y est pour ainsi dire perpétué, se trouve, à mon avis, dans la Toscane, et les églises bysantines de Pise sont les originaux dont les architectes corses ont fait des copies, pour ainsi dire en _miniature_. Entre les églises des deux pays on n’observe guère d’autres différences que celles qui doivent résulter de l’inégalité des ressources. Un peuple de hardis navigateurs, recherchant avec passion les débris antiques qui couvraient son territoire, en amenant d’autres de loin sur ses vaisseaux pour en orner les temples de sa patrie, riche par son commerce et ses manufactures, devait, on le sent, cultiver les arts avec un tout autre succès qu’un peuple de bergers et de soldats, sans industrie, sans autres richesses que ses troupeaux et un sol fertile, mais continuellement ravagé. A l’époque où les Pisans s’établirent en Corse et y exercèrent une espèce de protectorat, on a vu que les insulaires obtinrent un repos qui leur était inconnu, et qu’alors seulement ils purent songer à imiter les arts du peuple qui leur apportait la civilisation.

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Je ne doute donc pas, avec Filippini, que ce ne soit dans cette période que s’élevèrent la plupart des églises que je vais décrire. Il est possible, et même très-vraisemblable, que des églises plus anciennes aient existé dans les mêmes lieux; mais il faut bien se garder de les confondre. Rien de plus naturel, de plus conforme à toutes les pratiques du moyen-âge, que de bâtir sur les lieux mêmes où existaient d’autres édifices déjà consacrés, soit qu’ils fussent ruinés, soit qu’ils parussent déjà trop petits ou trop mal construits pour le goût perfectionné par le contact des Pisans.

ÉGLISES ROMANES

DES XIᵉ ET XIIᵉ SIÈCLES.

LA CANONICA.

J’ai dit que je n’avais point vu en Corse d’église qui m’eût paru antérieure au XIᵉ siècle. Je vais décrire les plus remarquables de cette époque, et je commencerai par celle qui offre le type le plus complet de l’architecture particulière au pays, et qui en résume pour ainsi dire tous les caractères.

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La Canonica, située dans la plaine de Mariana, et dans le lieu où la tradition place l’ancienne colonie de Marius, se trouve maintenant isolée de toute habitation, au milieu d’une

[Illustration: Plan de la Canonica

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assez vaste plaine cultivée. Sa toiture est détruite, les portes n’existent plus, mais la maçonnerie est debout et promet encore une longue durée.

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L’architecture de la Canonica est d’une grande simplicité, mais d’une simplicité qui n’exclut pas l’élégance. C’est une basilique de 32ᵐ sur 12, divisée en trois nefs par des piliers carrés, fort élevés pour leur diamètre (0ᵐ,55), qui portent des arcades en plein cintre un peu moindres qu’un demi-cercle. L’apparence générale est d’une extrême légèreté, et, sous ce rapport, la Canonica se distingue de la plupart des édifices bysantins. Nul ornement aux piliers, si ce n’est une mince moulure sur les tailloirs[55].

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Devant l’apside, de forme semi-circulaire, s’élève une voûte en berceau couvrant une travée de la nef centrale. Dans les bas-côtés, les deux travées correspondantes ont des voûtes d’arêtes, dont les retombées s’appuient à des consoles historiées de style bysantin très-barbare. Toutes ces voûtes, ainsi que le cul-de-four de l’apside, sont en plein cintre, et construites en blocage. Ce sont les seules existant dans l’église, car le reste de la nef et des bas-côtés n’avait qu’une couverture en charpente. On reconnaît qu’un incendie, dont je n’ai pu apprendre la date, mais que je crois très-ancien[56], avait fortement endommagé toute la partie supérieure de la basilique. Aujourd’hui, les traces en subsistent encore dans des réparations exécutées en briques, qui ont remplacé les pierres dans plusieurs travées au N.-O. de l’église. A cette époque, sans doute, on a baissé la toiture, et, suivant toute apparence, on a fabriqué une voûte en planches divisée par travées, et portée sur des poutres transversales qui s’implantaient dans les murs latéraux, au-dessus des piliers. Du moins, on ne peut autrement expliquer la destination de ces trous percés au-dessus des piliers et à demi remplis de maçonnerie moderne. D’ailleurs, on jugera du peu de soin qui a présidé à ce travail, en observant que cette voûte en planches, dont on suit les traces sur les murs latéraux, devait masquer en partie les fenêtres de la nef.

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Ces fenêtres sont assez irrégulièrement espacées, et l’on en voit rarement une ouverte dans l’axe de l’arcade. En revanche, celles des bas-côtés répondent exactement à celles de la nef centrale[57], et l’on notera, comme un caractère remarquable, leurs dimensions si étroites qu’elles ressemblent à des meurtrières. A l’exception de la fenêtre percée au centre de l’apside, et qui est ornée d’une petite archivolte à trois claveaux en marbre blanc, toutes les autres ont leur amortissement formé d’une seule pierre échancrée en plein cintre. Nous verrons cette disposition se reproduire en Corse dans presque toutes les églises. Quelquefois le chambranle de la meurtrière est taillé en biseau à l’intérieur comme à l’extérieur (c’est le cas pour les fenêtres de la nef à la Canonica); d’autres fois, elles présentent une suite de plans en retraite qui rétrécissent l’ouverture au centre du mur. Telles sont les fenêtres de l’apside, car cette disposition, un peu plus soignée, semble réservée pour les parties auxquelles on a voulu donner quelque ornementation.

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La Canonica a quatre portes: la principale au milieu de la façade occidentale; une autre au milieu de la face méridionale; deux autres enfin, l’une au midi, l’autre au nord, donnant dans l’avant-dernière travée des collatéraux (en partant de la façade); ces deux dernières sont étroites, basses, carrées, surmontées d’un épais linteau monolithe dont l’amortissement est décrit par un angle obtus. Une archivolte, renfermant un tympan tout nu, surmonte la porte méridionale percée au milieu de l’église. La porte occidentale a deux archivoltes sculptées que je décrirai tout à l’heure.

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Quatre pilastres divisent la façade dans sa partie inférieure; deux fort larges répondent aux murs des collatéraux; deux autres, un peu moindres, aux piliers intérieurs. Les uns et les autres ont perdu leur couronnement. Au centre s’ouvre la porte, flanquée de deux petits pilastres que surmontent des chapiteaux écrasés, en marbre blanc, à palmettes grossières. Sur le linteau, on voit d’autres palmettes avec des entrelacs bizarres. Une autre espèce d’entrelacs formés de cercles qui se coupent, orne l’archivolte inférieure. La supérieure, un peu plus large, présente plusieurs animaux très-grossièrement sculptés. On distingue des griffons, un cerf poursuivi par des chiens, enfin un agneau portant le labarum. Toutes ces sculptures, d’une exécution très-barbare et taillées dans le nu de la pierre, ont tous les caractères du style bysantin primitif. Quant au tympan, il est absolument nu.

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A la hauteur du toit des collatéraux, règne une longue corniche qui divise la façade en deux parties, et se prolonge ensuite sur les faces latérales. Au-dessus s’ouvre un œil-de-bœuf très-étroit. Vient enfin le fronton un peu plus obtus que ceux du continent bâtis à la même époque; dans le milieu est une fenêtre, ou plutôt une meurtrière, en forme de croix.--Il se peut que ce fronton, très-délabré dans sa partie supérieure, ait été restauré après l’incendie dont j’ai déjà parlé.

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Comparée avec la façade si pauvre d’ornementation, l’apside offrira quelque recherche. Neuf pilastres l’entourent, qui soutiennent une arcature, en plein cintre surhaussé, appliquée au-dessous de la corniche. Des chapiteaux corinthiens, épannelés seulement, et d’un travail très-médiocre, surmontent tous ces pilastres, à l’exception de deux seulement qui sont historiés, et d’une exécution encore plus barbare. A vrai dire, ce sont de petits bas-reliefs taillés dans le nu de la pierre; l’un, au côté sud de l’apside, représente deux griffons; l’autre, au nord, un taureau avec une étoile devant lui. Peut-être doit-on considérer ce taureau comme un signe symbolique, indiquant le mois de la fondation ou de la consécration de l’église; peut-être n’est-ce qu’un simple caprice.

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Entre chacune des arcades figurées qui retombent sur les pilastres, on en voit deux autres plus petites, également cintrées. Cette arcature, qui forme le motif de décoration le plus ordinaire en Corse, rappelle certaines constructions de l’Italie et des provinces rhénanes. C’est encore une arcature qui orne les rampants du fronton oriental. Tous les arcs sont en plein cintre, surhaussés, et s’appuient sur des modillons d’une forme bizarre, qui figurent une espèce de bec ou de crochet sortant d’une petite console surmontée par un tailloir. Les modillons de la nef sont variés de forme; mais un seul présente quelque tentative d’ornementation: c’est une tête grimaçante, d’ailleurs fort mal sculptée.

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L’appareil de la Canonica est remarquable. Il se compose d’un _opus incertum_, revêtu, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un placage de dalles placées alternativement à plat et de champ. Ces dalles, très-régulièrement taillées et assemblées avec une précision singulière, sont d’un grès siliceux, à grain très-fin et d’une grande dureté. C’est sur la même pierre qu’ont été exécutées les sculptures des archivoltes et du linteau de la façade. De loin, ces assises, alternativement minces et épaisses, se distinguent facilement à la manière différente dont elles réfléchissent la lumière, peut-être aussi parce que les lichens s’attachent avec plus de facilité sur la pierre placée dans un sens que dans un autre. Il en résulte l’apparence d’une alternance de couleurs. Les piliers de la nef sont construits de même; mais leurs assises se composent uniquement de dalles de grès siliceux.

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Près de l’apside et du côté sud, on remarque trois grandes dalles encastrées dans le mur comme au hasard, et qui ne m’ont pas semblé à leur place. Elles sont chargées d’ornements, étoiles, losanges, cercles concentriques, etc., taillés en creux et remplis d’un mastic ou d’une pierre verdâtre très-foncée. Il serait possible qu’elles provinssent du fronton primitif de l’église; car on se souvient que le fronton actuel porte des traces de restauration. Je dois signaler, comme un fait caractéristique, l’absence de contreforts, et même de pilastres sur les faces latérales de la Canonica. On ne les voit que très-rarement employés dans les églises corses.

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J’oubliais de noter qu’au sud de l’église, attenant à la travée voûtée du collatéral, on voit un massif plein, carré, de 6 mètres de côté, et démoli à une hauteur de 3 ou 4 mètres. C’est, je crois, la base d’un campanile. J’ignore d’après quelle tradition les paysans qui viennent travailler dans les champs d’alentour, se sont imaginé que cette maçonnerie renfermait un trésor. Plusieurs trous ont été pratiqués; mais je n’ai pas besoin de dire que toutes les recherches ont été sans résultats. Comme on ne voit aucune trace d’escalier ni à l’intérieur de l’église ni à l’extérieur du campanile, il faut admettre qu’on n’y montait que par une échelle. C’est ainsi qu’on entre encore dans la plupart des tours bâties sur le bord de la mer. Sans doute cette disposition, peut-être même la forme des fenêtres, ont été adoptées dans un but de défense. La Canonica, à une petite distance de la côte, était particulièrement exposée aux descentes des pirates[58].

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Telle est l’ancienne cathédrale de Mariana. Son ornementation ne se distingue que par sa pauvreté de celle qui caractérise nos plus anciennes églises bysantines; et le mérite principal de l’édifice, c’est sa légèreté et sa bonne disposition où règne je ne sais quelle simplicité antique, de bon goût, qui ne se trouve pas toujours dans d’autres églises infiniment plus riches. Je résumerai ainsi ses caractères principaux: plan en forme de basilique, deux travées dans les collatéraux disposées pour servir de chapelles, absence de voûtes, fenêtres en forme de meurtrières, appareil calculé pour l’ornementation, sculptures taillées dans le nu de la pierre, ornementation médiocre et timidement exécutée.

SAN-PERTEO.

San-Perteo, petite église voisine de la Canonica, paraît avoir été construite à peu près dans le même temps; du moins elle lui ressemble beaucoup, tant par la disposition générale, que par l’appareil, la forme des fenêtres et des portes, et par le style des sculptures. San-Perteo n’a qu’une nef, et cependant de chaque côté de l’apside une voûte ruinée annonce une chapelle semblable à celle de la Canonica, ce qui montre une disposition traditionnelle pour cette partie de l’église, disposition conservée en dépit de la différence du plan. La situation actuelle des deux églises offre même de grands rapports; toutes les deux, dépourvues de voûtes, ont perdu leur toiture, et leurs portes ont été enlevées. Elles semblent l’une et l’autre avoir souffert une catastrophe semblable. La façade occidentale de San-Perteo n’a d’autre ornement qu’un linteau grossièrement sculpté, appuyé sur deux petits chapiteaux écrasés, qui n’ont pas même de piédroits pour les recevoir. Au sud, dans la nef, s’ouvre une seconde porte dont le linteau, couvert d’un mauvais bas-relief, représente deux lions séparés par un arbre, ou quelque chose de semblable. J’ai hâte d’arriver à l’apside, la seule partie de l’édifice vraiment intéressante. Des colonnes de granit poli l’entourent à l’extérieur, surmontées de chapiteaux corinthiens en marbre blanc, qui supportent des arcades figurées, en marbre blanc également, assez richement sculptées dans le style du Bas-Empire.

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Si l’on compare la sculpture de ces chapiteaux et de ces archivoltes avec l’ornementation du reste de l’église, ou avec celle de la Canonica, on observera une telle supériorité d’exécution, qu’il est impossible de les croire contemporaines. A mon sentiment, l’ornementation de cette apside aurait été composée avec des fragments antiques provenant, sans doute, de la ville de Mariana.

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Les colonnes sont fortement engagées dans le mur de l’apside que recouvre un crépi épais, tandis que le reste de la basilique offre un appareil identique à celui de la Canonica. Cette différence dans l’appareil pourrait faire supposer une différence de date dans les deux portions de la bâtisse; cependant j’aimerais mieux l’attribuer à une restauration ancienne, ou, ce qui est plus probable, à la maladresse des ouvriers qui trouvaient quelque difficulté à tailler les dalles pour un mur semi-circulaire.

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J’ai remarqué que ces colonnes n’étaient polies qu’à l’extérieur; ainsi, dès le principe, elles avaient été destinées à être engagées dans un mur.

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San-Perteo et la Canonica appartiennent au département; mais, comme elles sont isolées, éloignées de deux lieues de tout village, on ne peut songer à les rendre au culte, et il est fort difficile de leur assigner une destination. Pendant l’été, les bergers seuls, habitants de la plaine de Mariana, y parquent leurs troupeaux, et il en résulte quelques dégradations. On y mettrait un terme en y plaçant des portes; dans la suite, on pourrait songer à les couvrir; quant à présent, les gros murs, très-solidement construits, ne donnent aucune inquiétude.

ÉGLISE DE SAINT JEAN-BAPTISTE ET DE SAN-QUILICO.

CARBINI.

Saint-Jean-Baptiste, paroisse du village de Carbini, appartient au même type, et je le crois, sinon contemporain, du moins de peu d’années postérieur aux églises précédentes.

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Vers la fin du XIVᵉ siècle, au rapport de Filippini, Carbini fut le chef-lieu d’une secte religieuse qui comptait de nombreux prosélytes dans toute la Corse. On les nommait les Giovannali, peut-être à cause de cette église où ils se rassemblaient; plus probablement, parce qu’à l’exemple de quelques autres hérétiques, ils ne reconnaissaient que l’évangile de Saint-Jean, ou qu’ils l’interprétaient à leur manière. Si l’on en croit le bon chroniqueur, les Giovannali mettaient tout en commun, la terre, l’argent, les femmes même. La nuit, ils se réunissaient dans leurs églises, et, après l’office, les lumières s’éteignaient, et ils se livraient à des orgies monstrueuses. C’est au reste une accusation banale contre toutes les sectes secrètes, et les premiers chrétiens eurent longtemps à s’en défendre. Quoi qu’il en soit, le pape envoya d’Avignon un commissaire pour excommunier les Giovannali, et des soldats avec lui qui les exterminèrent jusqu’au dernier. Carbini, devenu désert, fut repeuplé par des familles envoyées de Sartène[59].

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L’église de Saint-Jean n’a qu’une seule nef de 20ᵐ sur 8, éclairée par des meurtrières, couverte d’un toit moderne en charpente; il n’y a point de chapelles latérales à l’apside. L’appareil, très-régulier à l’extérieur, se compose d’assises d’égale hauteur[60]; au dedans, on ne voit qu’un _opus incertum_ très-grossier.

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Une arcature en plein cintre règne au-dessous de la corniche et se prolonge sur les rampants des frontons. J’y remarque un motif d’ornementation nouveau. De deux en deux arcades, les tympans présentent une cavité hémisphérique trop profonde et trop soigneusement taillée pour avoir été destinée à recevoir des incrustations. Près de l’apside, et seulement du côté du nord, on voit quelques bas-reliefs grossiers alternant avec cet ornement singulier, et représentant des animaux, parmi lesquels j’ai cru reconnaître plusieurs signes du zodiaque; mais il n’y en a que cinq ou six, et il ne paraît pas que les tympans lisses du reste de l’arcature aient été restaurés.

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