Chapter 1 of 6 · 3983 words · ~20 min read

Part 1

Au lecteur

Albert Londres est un journaliste, grand reporter et écrivain français.

Le prix Albert-Londres, créé en 1932 et décerné pour la première fois en 1933, couronne chaque année, à la date d'anniversaire de la mort d'Albert Londres, les meilleurs «grands reporters» francophones. (Wikipedia)

Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.

La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.

MARSEILLE PORTE DU SUD

DU MÊME AUTEUR:

SUIVANT LES HEURES.... Poésies. L'AME QUI VIBRE....... -- LOINTAINE............. -- LA MARCHE A L'ÉTOILE. -- AU BAGNE. DANTE N'AVAIT RIEN VU (Biribi). CHEZ LES FOUS. LA CHINE EN FOLIE. LE CHEMIN DE BUENOS-AIRES (La traite des blanches).

Droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays.

ALBERT LONDRES

MARSEILLE PORTE DU SUD

L·E·F

PARIS _LES ÉDITIONS DE FRANCE_ 20, AVENUE RAPP, 20

Copyright, 1927, by Albert Londres.

_Il a été tiré de cet ouvrage:_

SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA _Numérotés de_ 1 _à_ 75.

ET DIX EXEMPLAIRES MÊME PAPIER HORS COMMERCE _Numérotés de_ I _à_ X.

CENT VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER ALFA _Numérotés de_ 76 _à_ 200.

ET TRENTE EXEMPLAIRES MÊME PAPIER HORS COMMERCE _Numérotés de_ XI _à_ XL.

JE DÉDIE CE LIVRE A MON GRAND AMI INCONNU POUR QUI LONGTEMPS JE FUS INGRAT, AU GARDIEN DU PHARE DU PLANIER QUI, A CHACUN DE MES DÉPARTS, DE MES RETOURS, SEMBLE BALANCER LA LAMPE A LA FENÊTRE, POUR ME DIRE AU REVOIR OU BONJOUR!

A. L.

I

MES BATEAUX VONT PARTIR

C'est un port, l'un des plus beaux du bord des eaux. Il est illustre sur tous les parallèles. A tout instant du jour et de la nuit, des bateaux labourent pour lui au plus loin des mers. Il est l'un des grands seigneurs du large. Phare français, il balaye de sa lumière les cinq parties de la terre. Il s'appelle le port de Marseille.

Il a plus de cinq kilomètres de long. Il n'en finit pas. Peut-être bien a-t-il six, ou même sept kilomètres. Môle A, Môle B, Môle C. Il va presque jusqu'au milieu de l'alphabet, le port de Marseille... C'est le marché offert par la France aux vendeurs du vaste monde. Les chameaux portant leur faix vers les mahonnes d'au delà nos mers, sans le savoir, marchent vers lui. Port de Marseille: cour d'honneur d'un imaginaire palais du commerce universel.

Tous les vieux noms connus des hauts barons de la mer sont affichés là, aux frontons de ces môles, comme une courtoise invitation au voyage. La _Paquet_, la _Transat_, la _Cyprien Fabre_, les _Chargeurs Réunis_, les _Transports_, les _Messageries Maritimes_ à tête de licorne. La _Peninsular_. La _Nippon Yusen Kaisha_. Où voulez-vous aller? Au Maroc, en Algérie, en Tunisie? Au Sénégal, en Égypte? Au Congo, à Madagascar? En Syrie, à Constantinople? Au Tonkin? Aux Indes? En Australie? En Chine? En Amérique du Sud? Faites votre choix. Ici, on embarque pour toutes les mers, pour la Rouge et la Noire, pour tous les détroits, tous les canaux, tous les golfes. On vous en montrera, des pays! On vous en fera connaître, des choses insoupçonnées! Pas un coin, si bien endormi qu'il fût, que nous n'ayons déjà réveillé autour du monde. On part pour tous les océans, l'Atlantique, l'Indien, le Pacifique.

C'EST MOI, MARSEILLE...

Écoutez, c'est moi, le port de Marseille, qui vous parle. Je suis le plus merveilleux kaléidoscope des côtes. Voici les coupées de mes bateaux. Gravissez-les. Je vous ferai voir toutes les couleurs de la lumière; comment le soleil se lève et comment il se couche en des endroits lointains. Vous contemplerez de nouveaux signes dans le ciel et de nouveaux fruits sur la terre.

Montez! montez! je vous emmènerai de race en race. Vous verrez tous les Orients--le proche, le grand, l'extrême.

Je vous montrerai les hommes de différentes peaux, le brun, le noir, le mordoré, le jaune, nus en Afrique, en chemise aux Indes, en robe en Chine, et marchant sur de petits bancs au pays du Soleil levant.

Je vous ferai connaître toutes les femmes, celles dont le voile prend au-dessous des yeux, celles au voile blanc, celles au voile noir; celles au bambou coupant leur front. En kimono, en pagne, drapées ou culottées. Vous sentirez se poser sur vous des regards dont vous n'avez encore nulle idée. Il y en aura de brûlants, de tranchants, d'insistants, de royaux, d'indéchiffrables. Vous verrez des femmes qui, lorsqu'elles marchent, font le bruit d'une vitrine de joaillier qui s'écroule, tellement elles sont, ces créatures, couvertes d'or, d'argent, d'ambre, d'ivoire et de verroteries. Vous en verrez aux cheveux coupés franchement en brosse, d'autres à qui il faut deux jours et l'aide de toute une famille pour préparer une coiffure qu'on ne touche plus pendant un mois. Vous verrez celles qui se tiennent sur des pieds brisés, celles qui s'avancent comme un oiseau sautille, et des esclaves marcher comme des princesses.

Gravissez les coupées de mes bateaux. Je vous conduirai vers toutes les merveilles des hommes et de la nature. Je mène à Fez, aux Pyramides, au Bosphore, à l'Acropole, aux murailles de Jérusalem. Je mène aux temples hindous du Sud, au Tadg-Mahal, à Angkor, à la baie d'Along et même jusqu'à Énoshima!

Je vous ferai voir des oiseaux qui plongent et des poissons qui volent. Embarque-toi! embarque-toi!

Tu arracheras des ananas, tu mangeras des mangues, tu boiras le lait de la noix des cocotiers. Tu verras des arbres en feu, mais qui ne flambent pas, quoiqu'ils s'appellent des flamboyants. Tu verras les champs de thé, les grandes plaines inondées où le riz qui pousse n'est encore qu'un tapis de velours frémissant et vert. Tu verras des arbres alignés à l'infini ainsi que les soldats d'une armée immense. Comme eux ils saignent mais ce n'est que du caoutchouc pour te permettre de rouler en automobile.

Tu verras les vaches à bosse et à tête plate se promener dignement sur les plus beaux trottoirs des plus grandes villes. Tout un peuple les saluera avec respect et tu leur céderas la place devant les étalages, parce que là-bas, elles ne font pas partie de la race animale mais de la race divine et que toi, tu n'es qu'un homme.

Tu apprendras que les singes ne vivent pas derrière des grilles, mais en grande assemblée libre. Ils ne se dérangeront guère quand tu passeras, et la première fois, en les apercevant de loin, tu croiras diriger tes pas vers une tribu d'indigènes.

Si tu es chasseur, tu tueras des lions où il y a du zèbre, des tigres où il y a du chevreuil.

Mes bateaux sifflent. Ils vont lever l'ancre. Monte! Tu ne peux imaginer ce que je vais encore te dévoiler. Ce sont des miracles. Il s'agit de l'œuvre incroyable, accomplie aux pays chauds par les hommes de la race blanche. Les Anglais, les Français, les Italiens, les Allemands, les Hollandais, les Belges, les Espagnols, viens voir combien ils ont travaillé! Ils ont été jusqu'à s'attaquer au grand corps de la terre. Ils l'ont transpercé de part en part à trois endroits: à Suez, à Corinthe, à Panama. A cinq jours d'ici, je te montrerai, en plein dans la mer, la statue d'un Français qui a osé cela: Lesseps.

Ils ont brisé les vagues des océans. De rochers torrides, ils ont fait des villes. Les pieds dans l'humus, ils ont déroulé les routes à travers les jungles échevelées. Tu verras les pays où ils ont apporté le chemin de fer. A quoi bon te les décrire avant? Tu ne croirais pas... Mais tu verras...

Tu verras qu'il n'y a pas qu'un soleil, comme le prétendent les physiciens célestes, mais deux: le bon soleil qui donne le sourire à l'enfant, réjouit le malade, fait chanter les tuiles des toits, les feuilles des arbres, les toilettes des femmes et le cœur des hommes, puis le méchant soleil qui tombe sur l'enfant, le malade, les tuiles, les feuilles, les femmes, les hommes et assomme tout.

Je te ferai sentir la chaleur mortelle; entendre les vents des déserts; observer toutes les religions. Peut-être te montrerai-je un typhon. Je suis le port de Marseille. C'est moi qui te parle. Vois mes bateaux qui s'en vont...

* * *

J'étais sur ce chemin qui domine le bassin de la Joliette. Le port s'ouvrait devant moi. Quatre bateaux, sortis par la passe opposée, prenaient le large, lentement, vers le Sud.

L'un était couleur terre de Sienne, ses deux cheminées semblaient lui entrer dans le corps. C'était un Anglais, en route pour Bombay.

Le deuxième était tout noir, avec un haut château dominant son avant. Il était français et s'en allait vers Yokohama.

Le troisième était français aussi, mais tout blanc et ses cheminées portaient au sommet une collerette tricolore. Il cinglait vers la Syrie.

Le quatrième était un tout petit torpilleur américain quittant l'Europe, couleurs au vent...

II

LES CENT VISAGES DU VASTE MONDE

Je ne connais pas les armes de l'écu de Marseille. J'aurais pu me renseigner, je pense même que je l'aurais dû. Être à Marseille uniquement pour écrire sur Marseille et ne pas demander à voir son écu, cela dévoile la légèreté d'une conscience.

Si j'ignore tout de ce blason, je sais en revanche, de quoi il devrait se composer: d'une porte. Vous pourriez dessiner cette porte sur champ d'azur, si cela devait vous faire plaisir, mais ce ne serait pas indispensable. Les autres couleurs non plus: sinople, orangé, sable, pourpre n'auraient rien d'obligatoire, mais ce qu'il ne faudrait pas oublier, ce seraient les gueules.

En résumé, une porte monumentale, où passeraient, flux et reflux, les cent visages du vaste monde.

* * *

Passer! Le mot convient à la ville. On va à Lyon, à Nice. On «passe» à Marseille.

Les Marseillais l'entendent ainsi. S'ils vous rencontrent une première fois et qu'ils vous supposent débarqué du matin, ils ne vous disent rien. On est en règle avec Marseille. Vous avez même droit à deux ou trois jours de villégiature. A la rigueur, une semaine entière ne fera pas scandale. Au delà de ce temps, vous comblez la mesure et manquez de tact.

--Et vous êtes toujours au même hôtel?

On répond oui.

--L'hôtelier ne doit pas être content?

--Mais je ne crache pas sur les tapis!

--Ce n'est pas cela. Vous empêchez le roulement. Il est vrai que ce n'est pas l'époque des arrivées d'Égypte et d'Algérie. Malgré tout, l'hôtelier est gentil avec vous. Vous pouvez le remercier.

* * *

Il y a les sédentaires de Marseille et puis le flot des nomades qui va de la gare au port ou du port à la gare. Si vous ne faites partie ni des sédentaires ni du flot, vous n'êtes plus rien. Vous êtes le badaud. Vous gênez la circulation.

On vous bouscule. Le garçon du restaurant finit par ne plus faire attention à votre commande. Vous hélez un chauffeur de taxi, il vous préfère les «nouveaux». Et le sergent de ville du coin de votre rue, qui ne reconnaît en vous ni un voyageur, ni un locataire à bail, ne vous cache pas, au bout de quinze jours, que vous êtes la cause des doutes qui, visiblement, assaillent son esprit.

Eh bien! J'ai bravé tant de difficultés. J'ai planté mon poteau au milieu de ce tourbillon et, comme Ulysse attaché à son mât, j'ai pu entendre, sans risquer d'être emporté, siffler toutes les _sirènes_ du grand port.

C'étaient les départs pour la Chine, les arrivées des Indes. Ce jour, on embarquait de la jeunesse en uniforme pour le Maroc et autre Syrie.

C'étaient les émigrants de toutes langues, hagards sous le soleil, les Anglais pour qui Marseille n'est qu'un pont reliant Londres à Bombay.

C'étaient les Italiens. Mais, là, il faut s'arrêter. Un jour, pour calmer mon esprit en proie au doute, j'ai dû acheter une géographie et contrôler de mes yeux que Marseille était bien dans un département qui s'appelait les Bouches-du-Rhône. J'ai fermé la géographie. Le lendemain, je l'ouvris de nouveau. Marseille était dans les Bouches-du-Rhône, cependant les Bouches-du-Rhône devaient être en Italie. Eh bien! non, ce département était en France. Je repris courage, et comme nous étions au matin de cette journée d'expérience, je sonnai la femme de chambre. Elle arriva. C'était une Italienne. «Alors, lui dis-je, envoyez-moi le valet.» C'était un Italien. «Faites monter le sommelier!» Il était Italien! J'empoignai mon chapeau, ma canne, mon pardessus. Je sortis de ma chambre. J'appelai l'ascenseur. Le garçon de l'ascenseur lisait _Il Secolo_! Je brûlai le hall jusqu'à la porte. Là, je m'adressai au portier et j'eus comme un espoir: le portier était Anglais! Me voici rue Noailles. Je vois passer une charmante promeneuse, je lui dis bonjour! Elle était pressée. Alors, elle me renvoie _Arivederchi_! ce qui veut dire: au revoir!... à Rome.

Ne me lâchez pas. Suivez-moi attentivement. Je veux que vous m'accompagniez au moins jusqu'à midi. Ainsi ne pourrez-vous m'accuser de visions superficielles.

Donc, mes souliers étant douteux, je vais chez le décrotteur: Italien! Après, je flâne dans les rues, histoire de voir le soleil se mirer dans mes vernis, cette fois cirés à glace. Des affiches électorales décorent les murs. Ils sont quatre candidats, je ne sais à quoi. Ces quatre noms se terminent en i ou en o, quelque chose comme Modigliani, d'Annunzio, Mussolini ou Pirandello! Passons. C'est dimanche, et les églises n'ont pas été édifiées pour les chiens. Entrons dans celle-ci. Il n'y a pas de chaises, les chrétiens sont debout... comme en Italie. Ce ne serait rien, mais le prêtre monte en chaire et que fait-il? Il prêche en italien! C'est à se coiffer en pleine chapelle et à commettre un péché mortel. Je le commets. Je pars sans entendre la messe. Je file vers le marché. Justement, comme je passais sous l'arche de l'Hôtel de Ville, M. le maire de Marseille sortait de la maison. La rencontre de cet homme éminent fut un éclair dans mon brouillard. J'allais enfin savoir si ce matin j'entendais clair et si, réellement, les curés de Marseille prêchaient en italien!

--Monsieur le maire, je crois être perdu, mais, puisque vous voici, vous ne me refuserez pas une précision. De quelle ville, au fait, êtes-vous maire?

M. Flaissières me pria de me promener dix minutes en sa compagnie.

--Ecoutez, me disait-il, chemin faisant.

--Je n'entends que la langue italienne.

--Eh bien! maintenant, vous êtes fixé?

--Cela ne me dit pas de quelle ville vous êtes le premier magistrat.

--Allons, votre esprit est encore lourd ce matin, vous voyez bien que je suis maire de Naples!

* * *

Et les Grecs? Les Grecs sont les hauts barons marseillais. Il en est qui vous vendent des amandes grillées; cela ne les empêche pas d'être des financiers. Cet Hellène, fils du Pirée, qui vous propose chaque jour, entre 11 heures et midi, des cacahuètes au café-glacier, eh bien! c'est un gros boursier. Le matin, il travaille à trente centimes le cornet; l'après-midi, il soutient en Bourse des marchés d'huile de 200.000 francs. C'est très curieux, mais c'est ainsi! Toutefois, les Grecs parlent le français. Ce n'est donc pas en vous promenant que vous éprouverez le vertige qui consiste à ne pas se croire en France tout en étant à Marseille. C'est le soir, en rentrant, quand, vidant votre portefeuille, vous en retirez une quinzaine de cartes de visite, résultat des présentations de la journée.

Vous savez ce que c'est. On est au restaurant, au théâtre, à la Bourse, dans la rue, alors la personne charmante qui vous accompagne vous présente à des messieurs de sa connaissance. Selon l'habitude, vous ne comprenez pas le nom de ces nouveaux amis, mais vous échangez des cartes. Et c'est vous qui êtes étonné en vidant, comme je vous l'ai dit, votre portefeuille, le soir en rentrant. Il ne vous manque pas d'argent, non! Ces messieurs étaient tous d'honorables messieurs, mais, foi de voyageur! c'est une promenade à Athènes que vous venez de faire et non à Marseille. Toutes ces notabilités de notre grand port, elles s'appellent Talsimoki, Valsiras, Éveroff, et deux syllabes: _poulo_, terminent de parlante manière le nom de toutes les autres.

* * *

On a fait, voilà deux ans, une exposition coloniale à Marseille. C'est à se demander jusqu'où, parfois, les pouvoirs publics vont dans l'inutilité. Et les gens qui supposent qu'il n'y a plus d'exposition coloniale à Marseille, je n'irai pas jusqu'à les blâmer, mais je les plaindrai. Voulez-vous voir l'Algérie, le Maroc, la Tunisie? Donnez-moi le bras. Je vous conduis rue des Chapeliers: voilà les gourbis, les bicots et les mouquères. Voilà le parfum de l'Orient, c'est-à-dire l'odeur d'une vieille chandelle en train de frire dans une poêle. Voilà, pendus aux portes, les moutons aux fesses vieilles et talées. Voilà les sidis rentrant à la casbah après le travail au port. Cédez le trottoir et ne parlez pas aux femmes, cela ferait une bagarre, vous êtes en territoire arabe. Vous êtes à Sfax, à Rabat et dans le ghetto d'Oran. Rien n'y manque. Le réchaud à café turc, le lumignon au plafond et la pénombre malsaine et tentante des villes méditerranéennes. Maintenant, sauvez-vous; voilà les poux!

Si le gouvernement, comprenant pour une fois les intérêts de la Patrie, me nomme bientôt gouverneur de l'Algérie, je n'irai pas à Alger, je m'installerai rue des Chapeliers. Ce sera aussi bien; j'économiserai un voyage à la princesse et, mon Dieu! ma connaissance du pays ne le cédera en rien à celle de mes prédécesseurs...

* * *

Et les Sénégalais, les Congolais et autres plus ou moins laids? Ils sont place Gelu.

Place Gelu, il y a la statue de M. Gelu. Et je vais vous dire pourquoi M. Gelu, qui était félibre et orateur, a l'attitude qu'il a place Gelu.

On amena sa statue sur la place. Dès que tomba le voile qui la recouvrait, le félibre, qui était orateur, se mit en devoir de parler. A peine avait-il commencé sa harangue qu'un spectacle imprévu le figea dans ses attitudes. Il croyait s'adresser à des compatriotes, à des blancs; or, tout autour de lui, Gelu ne voyait que des hommes noirs. Son étonnement fut si profond qu'il en resta comme vous pouvez encore l'admirer aujourd'hui: le bras tendu et la bouche ouverte.

* * *

Maintenant, il est dix heures du soir. Le train de Paris vient d'apporter les journaux. Nous les attendons au kiosque, place de la Bourse. Cela fait deux gros tas d'un mètre chacun. Vous préparez votre monnaie et vous allongez le bras.

Le vendeur coupe les ficelles. D'une main habile, il enlève un premier paquet. Ce sont des journaux russes. Au second paquet! Ce sont tous les _Daily_ d'Angleterre. Vingt mains se tendent. Il sert les clients. Après, c'est le tour des journaux tchécoslovaques. Il les vend. Viennent ensuite les journaux hollandais, puis les allemands, puis les hongrois. On les achète. Voilà les journaux hébraïques.

Alors, d'une voix timide:

--Pourrai-je avoir les journaux français?

Le vendeur, qui est en plein travail, vous répond:

--Après!... petit impatient! après!

III

SUR LE QUAI AVEC LES BALLOTS

Port de Marseille! Carreau des halles des terres lointaines!

Quelle entreprise d'emménagement et de déménagement! C'est une foire aux puces, mais universelle, géante et, de plus, oléagineuse!

Qui dit foire aux puces ne veut d'ailleurs pas dire puces. Il n'y a pas de puces dans les ports, il n'y a que des rats. Maintenant, si les rats ont des puces, ce qui est possible, affaire à eux!

Sans puces, c'est donc une foire aux puces. Un déballage international. C'est la liquidation non plus des stocks américains, mais des bazars, des hangars et des gares de tout l'Orient hagard et bizarre.

Blé, riz, café, tabac, caoutchouc, os d'animaux. Parfaitement! des os d'animaux. Ah! ce n'est pas la peine, comme les chameaux, par exemple, d'avoir si noblement, pendant toute sa vie, porté sa tête au-dessus des déserts pour voir ensuite sa carcasse attendre, avec les squelettes des ânes, des chiens et des chacals, en un seul tas, dans la cour du môle D, le camion à deux chevaux d'une usine marseillaise de produits chimiques! Non, vraiment, ce n'est pas la peine!

Tonneaux de vins, tonneaux de rhum. Ah! ces quais! quelle boutique! Vins d'Algérie, rhum de la Martinique. L'odeur est enchanteresse. Elle attire des connaisseurs. Je n'en demande d'autre preuve que ce sans-travail que je pris longtemps pour un gardien de tonneaux. Il était là tous les jours, assis sur une bonde. Ce n'était pas un surveillant, mais un renifleur. Il faisait un grand rêve d'ivrogne!

Du côté des peaux, personne ne renifle. Ce ne sont pas les peaux de bique qui manqueront cet hiver. Si l'on continue de déshabiller de la sorte les pauvres chèvres des pentes de l'Atlas, elles finiront toutes par mourir de froid. Et les peaux de mouton?... Sans doute, les tailleurs parisiens vont-ils lancer pour les hommes la mode Saint-Jean-Baptiste. Mais à quoi peuvent servir des peaux de chien?

En vérité, je vous le demande, n'est-il pas scandaleux de voir de vieux chiens crevés se faire ainsi promener la peau à travers la Méditerranée, alors que ce voyage ferait tant de plaisir à des jeunes gens remplis d'avenir?

En tout cas, cela sentirait beaucoup moins mauvais. Les grues, en les débarquant, auraient bien dû laisser choir ces sales peaux-là dans la mer!

Voici du blé qui arrive droit du Centre de la France. On l'expédie à Alexandrie d'Égypte. Mais regardez celui-là qui vient de Roumanie. Il descend des bateaux. On l'entasse. Il doit être pour le Centre de la France? On dit ensuite que le pain est cher! Pour ceux qui connaissent le prix des voyages, même à fond de cale, le pain est pour rien. Qui expliquera jamais les mystères de la vie économique des nations?

Ce café vient de Moka. Du moins on le dit. Mais je vais vous dire ce que l'on dit. On dit que si tout le café qui vient de Moka poussait à Moka, cela se saurait. On sait tout le contraire. Moka est en Arabie, sur la mer Rouge. Le café qui vient de Moka pousse au Brésil! Suivez-moi bien. Plutôt, suivez ce café. Il pousse au Brésil. On l'embarque sur l'Atlantique sud. L'Atlantique nord le berce un moment. Il passe par Gibraltar et, doucement, il s'amène sur la Méditerranée. Marseille! On le débarque. On va le boire? Pas si vite. Rentrez vos tasses dans le buffet. On le rembarque. Le voilà qui repart sur la Méditerranée, dans l'autre sens. Il longe les côtes de la Corse, il fend le détroit de Messine. Il se prélasse à l'abri de la Crète. A Port-Saïd, il retrouve sa chaleur natale. On le débarque. Qu'il soit sans crainte: ce n'est pas encore pour le brûler. On le rembarque. Sur un bateau khédivial, il va maintenant descendre jusqu'au bas de la mer Rouge. Lui est toujours blanc. Enfin, Moka!

Après un tel voyage, il a mérité de changer de linge. On le change de sac. Comme il se sent légèrement fatigué, on lui ajoute des grains de moka pour le remonter. Puis on le rembarque. Il est baptisé. Tête haute, il peut revenir à Marseille. Il est revenu. Le voici sur le quai.

Maintenant que je sais tout, ce café-là est sacré pour moi. Si je voyais un chien flairer ces sacs, j'irais tirer les oreilles au chien. En tout cas, ce n'est plus moi qui marchanderai quand je boirai du café-moka!

* * *

Coton d'Egypte. Chêne-liège du Maroc. Riz de Saïgon. Olives de Tunisie. Cacahuètes de Pondichéry. Phosphates, chaux maigre et chaux grasse. Aloès, coprah, graines de ricin.

J'aime mieux les dattes. D'autant plus que des caisses ont le ventre ouvert et que j'ai un peu faim. Elles sont très bonnes, ces dattes. D'ailleurs autant dire que les manger ainsi c'est presque les cueillir sur le dattier. A présent, j'ai soif. Voici du thé qui arrive droit de Ceylan, mais il n'est pas infusé...