Chapter 4 of 6 · 3965 words · ~20 min read

Part 4

Les hommes qu'elles réunissent vivent exactement le contraire de la vie des autres hommes. Tous ont bien un métier, seulement ils ne l'exercent que lorsqu'ils vont se promener. La promenade terminée, ils n'ont plus rien à faire. Pour travailler, ils se promènent environ trois cents jours par an. Ils se promènent sur une piste circulaire appelée pont et qui rappellerait un vélodrome, pour peu que l'on eût pris soin d'en relever les virages. Ce ne sont pas des cyclistes. Ce sont des mécaniciens, des médecins, des intendants, des capitaines. Pendant qu'ils tournent sur cette piste, cette piste tourne autour de la terre. Ils conduisent, ils actionnent, ils soignent, ils ravitaillent, accrochés à une mappemonde atteinte du mouvement perpétuel. Ils voient trois fois plus d'hiver et d'été que sur le calendrier. Ils arrêtent le ventilateur pour charger le calorifère. Ils jonglent avec les habits de drap, les habits de toile, les fourrures, les casques coloniaux et les bonnets de peaux de lapin. Midi n'est jamais midi à leurs montres. Ils passent leur existence à avancer ou à reculer leurs aiguilles. A Pâques, ils quittent Marseille. Ils naviguent quatorze jours, ils se retrouvent au Pirée. Tous les magasins sont fermés. Ils demandent pourquoi. On leur répond que c'est lundi de Pâques!

Ils ont des quantités d'amis et régulièrement, plusieurs fois l'an, ils vont rendre visite à tous, dans leur quartier: à Alger, à Tunis, à Suez, à Djibouti, à Zanzibar, à la Réunion, à Colombo, à Java, à Sydney, à Nouméa, à Papeete. Et, quand ils les quittent, le soir après dîner, courant vers le bateau, ils leur crient: «A bientôt!»

Songez à l'embarras de la police dans le cas où l'un de ces hommes mourrait dans la rue sans pièce d'identité et un jour qu'il serait en civil. On regarderait le chapeau: il a été acheté à Alexandrie; la chemise? elle vient de Mytilène; le pardessus? il est de Riga; le vêtement? œuvre d'un tailleur de Constantinople... Les chaussures, elles, seraient de Yokohama. L'enquête n'en finirait plus!

Ils vivent dans de jolies petites cellules appelées cabines, mais ils ne sont pas des moines. Ils sont même comme tous les autres hommes. Et je ne sais pourquoi l'idée me vient justement à cette minute de vous conter une histoire que je connais depuis plus de trois ans. Il s'agit d'une espèce d'individus de l'Amérique du Sud. Ces individus ont le nom de «Boschs». Ce sont des nègres encore tout nus. Leur métier est de remonter en pirogue les fleuves difficiles. Trois ou quatre semaines dure leur voyage. Et tous les soirs, quand le soleil se trouve mal, ils s'arrêtent dans un village, un «degrad», comme on dit là-bas, pour y passer la nuit. Ils ont femme légitime dans chaque degrad. Tout en poursuivant chaque jour leur route et sans jamais revenir en arrière, ils trouvent le moyen de coucher chez eux tous les soirs. Cependant, ils ne se considèrent mariés qu'une seule fois: entre chacune de leurs épouses, il existe le nombre de kilomètres réglementaires. Mes amis les marins vont aussi d'escale en escale. Tous, je l'atteste, ne sont aussi mariés qu'une fois. Il y a la distance réglementaire...

Avec leurs frères de la marine de guerre, ils constituent la dernière caste de notre époque. Le privilège dont ils jouissent est une générosité de l'esprit qui, mieux que la naissance, fait les gentilshommes. Ne vivant pas l'existence furieuse qui, de nos jours, est celle de tous les hommes à terre, ils n'ont que des manières de bonne compagnie. Ils ont dédaigné d'apprendre le jeu de la lutte pour la vie. Sans la comprendre, ils regardent notre bousculade d'égoïstes. Ils seraient encore de ceux qui, dans une panique, n'écraseraient pas le voisin pour être plus sûr de gagner la sortie.

Pour eux, l'année n'est pas divisée en jours, en semaines, en mois, mais en voyages. Le voyage est l'unité de leur temps. Nous, les terriens, nous disons: «Nous ferons cela dans trois semaines.» Eux disent: «Nous le ferons dans deux voyages.» Si le voyage reste toujours l'unité, cette unité n'est pas invariablement de même longueur. Il y a toujours sept jours, pour nous, dans une semaine. Un voyage est tantôt de dix ou de vingt jours, d'un mois et demi ou de trois mois. Avec le relais de Marseille, une année de marins est partagée en vingt-quatre, en douze, en six ou en trois parts.

A bord, les jours n'ayant aucune valeur personnelle, mais seulement celle de faire un total à la fin de la traversée, la vie des marins n'est ni quotidienne, ni hebdomadaire, ni mensuelle. Elle est kilométrique. On dit à terre: tant d'heures. On dit en mer: tant de milles. Nous, gens du sol, nous grignotons chaque jour la même petite quantité de vie, soit vingt-quatre heures! Les marins, eux, ne connaissent pas cette mesure: ils mordent dans la vie au hasard de la tranche.

Ils courent de port en port, jetant l'ancre. Ils la remontent et ils se sauvent.

Tantôt sur une ligne, tantôt sur une autre, ils vont pendant trente ans, longeant la terre, comme s'ils étaient chargés de la border pour qu'elle ne s'effiloche pas. Et tous les ports ne semblent être, en fin de compte, que des points d'arrêt dans cet interminable travail que continueront les générations à venir.

Tout est toujours nouveau en mer--ne serait-ce que les passagères. Leur vie courante est justement ce qui fait l'extraordinaire des autres vies. Dans le même voyage, l'homme de terre et l'homme de mer ont deux buts différents. Le but du premier est d'arriver, le but du deuxième est de repartir. La terre nous tire vers le passé, la mer les pousse vers le futur. De la féerie pour quatre murs!

* * *

--Salut!

Celui-ci est débarqué du matin. Il est midi. Il vient à ce café, port intérieur de Marseille.

Aux trois tables de marbre, il n'y a plus de place.

Il lève les bras. Il n'a jamais vu tant d'amis.

Il s'assoit.

Ils sont neuf marins au long cours. L'un dit la révolution que Mustapha Kemal a déclenchée contre les vieilles mœurs d'Asie: la chasse aux harems, la guerre aux voiles, la mort du fez.

L'autre donne des nouvelles de la folie chinoise.

Celui-ci fait préparer dans la cale un coin «correct» pour le cercueil de Max Nordau, le Messie juif, dont on transporte les os à Jaffa, au royaume qu'il avait réclamé.

Ce commandant eut un suicide à bord. Un Hollandais, la nuit, s'est jeté à la mer entre Penang et Singapoore. «Inutile de prévenir la reine Whilhelmine», avait-il écrit au maître d'hôtel.

Le plus heureux de ces marins est celui qui vient de terminer son temps de service à la mer. La chance l'a favorisé. Il vient d'être nommé inspecteur de la Compagnie.

--Enfin! s'écrie-t-il, mon rêve se réalise; je vais voyager.

--Et qu'avez-vous donc fait, depuis trente ans, commandant?

--J'ai conduit des voyageurs.

Joyeux, il arrose sa «première» traversée.

L'un de ces hommes se lève. Il serre la main aux camarades; il leur dit:

--A bientôt!

Et il part... Il part à trois heures pour Buenos-Aires.

X

LA «GUERRE» MYSTÉRIEUSE DE L'OPIUM

Il y eut, jadis, en Chine, la guerre de l'opium. Elle se livra à coups de fusils et de canons. Un traité la termina. Du moins l'histoire parle ainsi. L'histoire se trompe. La guerre de l'opium n'a pas cessé. Elle continue sur le champ de bataille de Marseille.

Alors, un jour, je revêtis mon vieil uniforme de correspondant de guerre et je me rendis au grand quartier général des opérations.

Il était place de la Joliette et s'appelait commissariat spécial du port.

Le commissaire était dans le bureau du fond.

--Monsieur le commissaire, lui dis-je, ainsi que vous pouvez le voir à mon uniforme, je suis correspondant de guerre:

--Vous allez en Syrie?

--Non, je reste à Marseille. Je viens suivre la guerre de l'opium.

--Eh bien! vous n'avez pas peur!

--Je n'ai pas peur. De plus, vous pouvez avoir confiance en moi. Je fus accrédité, en d'autres circonstances, aux grands quartiers français, anglais, italien et russe.

--Ce sont des références, asseyez-vous.

Et je m'assis.

--Marseille est, en effet, le front de la grande guerre internationale de l'opium, reprit mon commissaire. Seulement, tous vos états de service, auxquels je veux bien croire, ne vous ont nullement préparé au rôle que vous prétendez jouer. Les guerres dont vous parlez ont eu lieu à visage découvert. On savait plus ou moins où trouver l'ennemi. La guerre de l'opium est une guerre de francs-tireurs et d'hommes masqués. Allez donc raccrocher votre uniforme à son clou et si vous avez le téléphone donnez-m'en le numéro. Je vous ferai prévenir pour la prochaine escarmouche. En attendant, au revoir! continuez d'être sans peur et portez-vous bien!

A cinq jours de là, je reçus l'appel. J'accourus. Le commissaire me mit entre deux messieurs, me souhaita bonne chance. Nous partîmes. On longea le bâtiment des docks. Nous marchions comme trois bourgeois. L'un des messieurs tira sa montre. On allait au cap Pinède.

Un paquebot de la ligne de Chine terminait sa manœuvre d'accostage. Nous, trio d'innocents, nous nous promenâmes le long du bord. Au bout de deux heures et demie, je dis aux deux messieurs: «C'est long!» Au bout de trois heures et quart, les deux messieurs frémirent des narines. Un inscrit, en vêtement de toile bleue, descendait du paquebot et s'en allait prendre son train afin d'embrasser plus tôt sa famille. Il emportait même sous son bras deux grosses boules de pain pour faire à ses petits enfants de bonnes tartines dans du pain de mer.

--Laissez-nous et suivez, me dirent mes compagnons.

Je suivis. Les deux bourgeois abordèrent l'inscrit. Sans moi le trio se reforma. Il entra au poste de police du quai. J'entrai aussi.

Les deux boules de pain étaient remplies d'opium.

La semaine suivante, nouveau coup de téléphone. Il s'agissait de deux aigles empaillés qui m'attendaient dans un arrière-bureau de la douane. Ces deux oiseaux s'étaient fait pincer le matin en descendant d'un cargo-boat. Le ventre de l'un était déjà vide. On ouvrit le ventre de l'autre, il s'en échappa douze boîtes en fer-blanc. C'était du bon opium de Bénarès. Les aigles, eux, étaient de l'Himalaya.

Un autre jour, j'arrivai trop tard. On ne m'avait pas attendu pour déshabiller deux boys annamites. La scène avait eu lieu dans un entrepont. Deux boyaux gonflés de la divine marchandise entouraient le corps des petits boys.

Je vis d'autres coups: les cannes creuses, les faux livres, les chaussures avec leur forme, les formes n'étant qu'un récipient. On se souvient encore d'une époque récente où chaque courrier apportait un paralytique; et les douaniers eux-mêmes s'écartaient pour laisser passer l'opium dans les béquilles. Il y eut aussi la civière! Le pauvre colonial couché et grelottant, une couverture jusqu'au menton et les poches bourrées de drogue.

Ce ne sont là que des incidents de la guerre.

* * *

Il est un généralissime des contrebandiers de l'opium. Tous ceux qui ont voyagé aux pays de la drogue l'ont entendu nommer. On ne sait pas son nom, mais on l'appelle le Père.

Les ports de Changhaï, de Hong-Kong, de Saïgon, travaillent pour le Père. Riche plus que toute la police de Marseille et des environs, les coups de main de l'adversaire ne le gênent pas. Les boules de pain, les aigles empaillés, les béquilles qu'on lui _vole_, cela n'est rien, c'est la part du feu. C'est un Chinois. Il est peut-être bien l'homme le plus mystérieux de Marseille. J'ai longtemps cherché le moyen d'approcher le Père.

Un Grec d'Égypte, qui ressemble à un olivier parce qu'il est noueux de corps et chevelu du sommet, et qui est connu dans les bars sous le nom de prince Henri, m'avait d'abord promis son appui.

Il était bien placé, c'était le fondé de pouvoir du Père, le chef d'état-major, si vous voulez.

Ce n'était pas, d'ailleurs, une tout à fait basse crapule. Grâce à un second emploi que, par déférence pour une honorable carrière je me garderai de préciser, il jouissait d'une incertaine immunité diplomatique. Or le prince Henri n'avait pu me servir.

--Renonce! Tu serais le préfet des Bouches-du-Rhône que tu n'aurais pas plus de chance.

Je le suppliai.

--Ah! faisait-il, c'est un grand homme. Il draine la drogue de toute la ligne. Il bat journellement la douane et la police. Il assure le bonheur d'une partie du _Bottin mondain_. Il commande à une armée de mer et à une armée de terre.

--Prince Henri, tu t'emballes!

--Tu es un ignorant. Avant-hier, il a fait 110 kilos de rousse (opium) et 160 kilos de haschish. Les ventres de perroquet, c'est pour amuser la douane.

--C'étaient des aigles...

--On fait aussi des perroquets... Il est indispensable que la douane ait de petits succès. Il les lui prépare lui-même. Un petit succès de la douane précède toujours un grand coup du Père. Il lave d'avance de tout soupçon les quelques éminents collaborateurs qu'il peut avoir. Mais tu ne le verras pas. Il est chez lui et il ne sort _jamais_. Il travaille pour son fils.

* * *

Peut-être un mois plus tard, le destin me sourit.

Un ami «fumeur» qui venait de débarquer était assis sur la Canebière. Je le rejoignis.

A 6 heures du soir, il se leva et me donna rendez-vous pour 8 heures.

--Où vas-tu?

Il sourit et dit: «Je vais voir le Père.»

Je m'accrochai à son bras.

--Je lui rapporte des nouvelles de son fils qui est dans une rizerie à Cholon.

--Emmène-moi!

--Si tu veux.

La censure interdisait pendant la guerre que l'on nommât les résidences des quartiers généraux. Je respecterai cette règle. Je ne signalerai pas au service de bombardement où s'élève, plutôt où s'écroule, la maison de l'adversaire.

La voici.

Il ne s'agit pas d'un repaire de bandit. L'homme qui vit là et qui fournit d'opium, non seulement la France, mais à peu près «tout ce qui fume» en Occident, compte de hautes relations. L'opium n'est pas la coco. Il est vraiment de plusieurs classes au-dessus. La coco est un peu «trottoir». L'opium est demeuré «salon». Le trafiquant qui opère dans un vil milieu reste un trafiquant; s'il sert des hommes qui comptent il devient un fournisseur. Une dignité s'attache à son négoce. Au seuil de cette demeure, je vais jusqu'à sentir de la considération.

Nous avions frappé. La porte s'ouvrit. Et alors je commençai à vivre comme si je lisais un roman.

Une vieille face apparut.

--Je vous salue, ô Père indispensable, fit mon ami.

C'était le «Père», le roi de la divine drogue, le grand prêtre de la fumée noire pour l'Occident.

Il s'inclina et dit:

--Mon respect précède vos pas.

On entra.

Il était habillé à la chinoise: camisole, robe et pantoufles. Il était tout seul dans la pièce avec une lampe à pétrole. Il nous fit asseoir autour d'une table ronde.

--Moi, je suis l'amitié, fit mon compagnon; ce visiteur-là--et il me désigna--c'est la curiosité.

Le vieux Chinois éleva une de ses mains et son geste signifiait qu'il s'en moquait totalement.

--Et vous savez, ajouta l'ami, que les curieux présentés par moi n'ont rien des inquisiteurs.

--Le fils est-il grand? demanda l'hôte.

--Je l'ai vu. J'ai dîné avec lui. Nous sommes allés tous deux au théâtre. Il m'a conduit, ensuite, à l'établissement de chanteuses. Il est grand.

--Il est le flambeau de son père, fit le Chinois, comme s'il se réveillait.

--Il veut venir à Marseille. Il dit que, dans son idée, c'est la ville merveilleuse. Il sait que son père est le grand ordonnateur du plaisir pour les mandarins blancs. Il en est fier.

--Lui avez-vous dit qu'il serait riche à l'heure du retour? Il achètera la rizerie. Le sait-il? Ces pères religieux français l'ont-ils bien élevé?

--Il est accompli.

Le «Père», tout en restant assis, s'inclina profondément du buste et de la tête.

--Alors tu ne connaissais pas le Père? fit mon ami. Regarde-le: c'est notre grand homme. Il a plus de relations que toi!

--Je suis un profane, dis-je. Cependant peu d'étrangers n'ont davantage entendu parler de vous. Depuis des années, je connais le Père. Vous êtes illustre, monsieur, dans tous les ports...

--Je suis l'ami des apaisés...

--Les délégués de la Société des nations qui s'occupent de _la_ question ont même prononcé, voici quelque temps, votre nom devant moi...

Le Chinois s'inclina plus respectueusement encore que tout à l'heure. Mon ami se leva.

--Au revoir! fit-il. Je suis en France pour un an. Je compte tous les deux mois sur votre voyageur. J'habite toujours où vous savez. Ne me laissez pas manquer de marchandise. Le fils est beau et grand!

--Cela est dit comme à lui, fit l'ami des apaisés.

Nous sortîmes.

--Tu crois avoir vu le Père? demanda mon ami. Ce n'est que son gérant, celui qui fait de la prison quand il le faut.

--Alors et toute ton histoire du fils et du Cholon.

--Tu as entendu: elle a été dite comme à lui...

XI

LE «MAQUIS»

Le maquis nourrit le troupeau, abrite le gibier et, parfois, les bandits.

Ainsi parlent les plus classiques dictionnaires. Ils parlent bien.

Mais il y a «troupeau», «gibier» et «bandits». Et, tous les trois, dans notre cas, ne font qu'une même et sale volaille.

Tous les grands ports ont leur maquis.

Le maquis de Marseille est sans pareil.

Il ne s'abrite pas dans un vague faubourg plus ou moins retiré et maritime. Il est installé en plein quartier d'honneur. La Cannebière est son boulevard, et il la flanque sans vergogne à droite et à gauche. Il s'étale dans la ville insolemment comme une chaîne d'or sur un gilet rebondi et bien tiré.

Ses repaires sont des bars. Il y a presque autant de bars que de maisons, les maisons qui n'ont pas encore de bars en auront. C'est la dictature du zinc. On nage dans la limonade.

Voilà vingt ans, Marseille fêta le deux mille cinq centième anniversaire de sa fondation. Les maisons du centre datent-elles de cette époque? Les architectes municipaux affirment que non. Mais les maisons le savent mieux qu'eux. Les plus jeunes avouent entre vingt-quatre et vingt-cinq siècles! Selon leur tempérament, elles sont restées droites, ou bien ont pris du ventre. Aux paralytiques on donna des béquilles. Depuis le temps qu'elles vivent côte à côte elles sont devenues amies, alors elles se penchent souvent l'une vers l'autre pour se faire des confidences. Les crépissages les plus pieux n'arrivent pas à voiler la vieillesse de leur face. Leur nouveau plâtre s'en va plaque après plaque, comme s'il manquait, pour le retenir, d'une indispensable chaleur intérieure. De même que le vieillard retombe en enfance, elles sont revenues à l'humidité. Et leur visage est quadrillé telle la carapace de l'alligator.

C'est là-dedans que sont ces bars.

Les rues vont à la manière des lignes d'une patte d'oie. On dirait qu'elles veulent toutes aboutir au coin d'un œil. La police prétend que cela ne lui facilite pas beaucoup la tâche. C'est un détail. Celui qui chausserait des bottes d'égoutier pourrait seul s'y promener comme chez lui. Je lui conseillerais toutefois d'ouvrir aussi son parapluie. Souvent une nourriture miraculeuse vous tombe, en effet, des fenêtres dans les bras. C'est un autre détail. Douteux est l'air que l'on y respire. Le «travail» que l'on y fait est invisible. Louches sont les regards que l'on y croise. Le promeneur de ce quartier qui n'a rien à craindre de l'apparition de deux agents en bourgeois se sent tout de suite dépaysé.

On est transporté dans une contrée nouvelle. Les hommes sont en casquette, mais de belles casquettes fraîches et valant cher. Leur linge est fin, leurs habits sont neufs. A ne considérer que leurs souliers si bien cirés, ces messieurs ne doivent pas marcher. Les uns sont au fond des bars. Ils jouent ou ils parlent. D'autres réfléchissent, adossés au comptoir. Il en est même qui s'aventurent jusqu'à la bordure du trottoir.

Parfois l'hésitation de vos pas leur fait croire que vous allez entrer dans leurs bars; ils vous foudroient aussitôt d'un regard si personnel que, d'instinct, vous reprenez votre marche.

C'est la cité des mauvais coups.

La crapule, ici, est sur ses terres. Comme dans ce monde-là le fumier ne manque pas, les terres sont grasses. On y fait de tout: préparation aux vols mixtes ou aux vols simples (le vol mixte est celui qui peut être précédé ou suivi d'un assassinat), recel, faux passeports, faux papiers.

Traite des blanches. Transformation des bijoux. Écoulement de fausse monnaie. Maquillage de pièces d'identité. Vente d'instruments de travail: couteaux, revolvers, poings américains, maillots noirs pour rats d'hôtel, perruques. On y tient aussi bureaux de renseignements, d'embauchage, de débauche et de débauchage. C'est ici que l'on se retrouve pour former équipe et partir _travailler_ ailleurs, au Caire, à Alger, dans le Levant, en Amérique du Sud. Le quartier a même une caisse internationale d'encouragement au crime. Elle sert des viatiques, après renseignements, aux «frères de la côte». Les chefs de bande viennent y choisir les «hommes de barre». Il y fonctionne aussi un tribunal. Les procès sont à huis clos et les exécutions à l'air libre.

Il y a une espèce d'école du soir pour malfaiteurs scientifiques. Briser les glaces, faire sauter les serrures, ouvrir ou percer un coffre-fort, cela s'apprend. Lire un plan d'appartement, de paquebot, couper le téléphone, marcher sans bruit, se méfier des chiens, se maquiller, ne pas se vanter, se ménager l'alibi, tenir son moral à la hauteur. Le programme est chargé!

Grand port, Marseille a une grande plaie. C'est régulier. Le rêve de tout malfaiteur international est de devenir patron de bar à Marseille. Il faut voir ceux qui sont en place. C'est un inoubliable spectacle: leurs mains, leur tête, leur voix, leurs gestes, leur femme. Ah! bistrots sympathiques et sans malice des incalculables comptoirs de France, vous avez là de jolis confrères! Ils sont enfermés derrière leur zinc comme dans le box d'une Cour d'assises. Seuls les gendarmes manquent. Il serait difficile d'imaginer plus triomphante canaille. Ils viendraient d'être primés au concours agricole comme animaux gras, qu'ils ne paraîtraient pas plus conscients de leur valeur. Ils ont un domicile légal, payent l'impôt et, comme ils ne peuvent voter, ils font voter. Sans eux, ce maquis n'existerait pas. Leurs bars en sont les sous-bois mystérieux. Ce sont les maisons-mères de tous les acolytes de la brigade mobile de la pègre. On les accueille, on les cache, on les nourrit, on les conseille, on les dirige, on les sauve. Cela à la grande lumière des ampoules électriques, de plain-pied avec le trottoir, au centre de la ville promise.

S'ils sont les protecteurs de la clique, ils en sont aussi les prisonniers. «L'ancien» a pu réussir, c'est un droit qu'on lui reconnaît, mais il doit rester fidèle à sa caste. Il est là pour servir des verres et non la police. Aussi, malgré des yeux clairs et un tympan bien tendu, sont-ils tous sourds et aveugles.

A moins de rechercher du bonheur, c'est-à-dire de se promener sans regarder où l'on pose le pied, il est impossible de traverser ce quartier sans subir le malaise de son atmosphère. Elle est celle des bas complots, des pièges. On sent ici que la paresse est élevée à la dignité d'une revendication. On n'y voit que des âmes tarées qui pourrissent. Ce n'est pas de la misère, mais de l'insolence. Il ne s'agit pas d'hommes en peine, pataugeant dans la malchance. Toute cette visqueuse crapule est bien nourrie, bien rasée, bien fringuée. Ça joue les suppléments aux dés ou aux cartes!

Marchands de femmes, guides de nuit, extras pour étrangères, laveurs de bijoux, compères de poker, pickpockets, pieds-de-biche, hommes du milieu, dompteurs de filles et détrousseurs d'ivrognes, tremblants indicateurs et prospères morveux, cela croit exercer un métier! Entre eux, ils s'appellent «collègues», ces oiseaux-là!