Chapter 5 of 6 · 3996 words · ~20 min read

Part 5

Quand, non poussé par la soif, vous entrez délibérément dans l'un de ces brillants assommoirs et qu'après avoir choisi une table, vous vous y laissez choir comme chez vous, les pieds allongés, les mains aux poches du pantalon et l'œil bien décidé à vous reposer là d'une longue course inconnue, aussitôt vous voyez du nouveau. La fripouille passe et repasse devant vous reniflant et réfléchissant. Elle regarde vos souliers, elle compte les boutons de votre gilet, les petits pois de votre cravate. L'un d'eux se fouilla. J'ai cru qu'il allait sortir un centimètre pour mesurer la longueur exacte de mon nez. Une présence si inattendue leur coud la bouche. L'inspection terminée, ils regagnent la pièce de derrière, leur niche à chien. Là, ils appellent le patron. On devine qu'ils lui demandent: «Quel est ce mec-là!» car on voit le dignitaire de l'endroit, celui qui paye l'impôt--je paye l'impôt, cher monsieur, moi, m'ont-ils tous dit sans d'ailleurs que je le leur demande--hausser les épaules en signe d'ignorance.

Le patron retourne à son zinc à côté de son revolver, de son poing américain et de son casse-tête, et les autres, comme des chiens qu'ils sont, grognent sourdement au fond de leur niche.

* * *

Un après-midi, j'ai fait la paire avec un commissaire du port. Nous sommes partis tous les deux dans ce labyrinthe marseillais. Ce commissaire frétillait. Il était comme un pêcheur devant une rivière miraculeuse où les poissons attendent impatiemment l'amorce pour sauter dessus.

--Respirez cet air, me disait-il.

Il prend à la gorge, hein! Il véhicule les microbes de toutes les mauvaises combines. Voyez le décor. Humez les personnages. C'est le plus beau champ pour grandes manœuvres policières. C'est large, c'est franc, c'est clair!

--Vous rêvez! c'est étroit, c'est sournois, c'est obscur.

--C'est ce que je veux dire. Sur cent de ces bars, soixante-quinze sont des repaires. Tenez! ceux-ci.

--Fermez-les!

--Ce serait un crime!

--Enfin, de quoi vivent ces messieurs? Ils embarquent les femmes, ils les internent, ils troquent le produit des vols...

--Et ils finissent par devenir propriétaires!

--Alors?

--Mais cela est notre bien! Patrons, patronnes, clients, clientes, jusqu'aux chiens que bien souvent nous n'avons qu'à suivre. C'est la pâte de notre pain quotidien. Il ne nous reste qu'à pétrir là-dedans. Nous n'allons tout de même pas démolir le fournil!

--Il est beau!

Mon commissaire fut vexé dans son orgueil professionnel. Il se redressa et dit:

--Ne vous y trompez pas, vous ne verrez cela qu'à Marseille!

XII

ÉPAVES

Ce sont celles qu'apporte la mer.

Elles ne proviennent d'aucun objet manufacturé. Ce sont des épaves humaines.

Elles sont à Marseille uniquement parce que Marseille est un port et que tout ce qui est ballotté finit par aborder là.

On ne sait pas tout de la misère, tant que la misère possède encore un domicile. Mais lorsque la mer elle-même s'en débarrasse pour la rejeter sur un quai, on est à peu près certain d'en faire le tour.

Marseille est une ville heureuse où passent beaucoup de malheureux. Il y a de pauvres Arabes, de pauvres nègres, de pauvres blancs.

--C'est li faute du bateau! Li bateau m'a apporté là, et là rien y manger, rien y dormir, rien y travailler. Tout de suite crever!

--Pourquoi es-tu venu à Marseille?

--A cause beaucoup belles histoires sur le Marseille. Beaucoup magnifiques, beaucoup mensonges.

Le mirage!

Il y a aussi l'occasion. Un courrier de haute mer est une image complète du monde. Dans son château: les cabines de luxe; dans ses profondeurs: la chambre de chauffe. Pour le même voyage, les uns dépensent une fortune, les autres gagnent quelques francs. Passagers et charbonniers! Ils débarquent ensemble.

Ces deux lamentables nègres, si dépaysés sur ce banc de la place Gelu, on les a embauchés à Djibouti. Ils ont «poussé» le paquebot jusque-là. Au port, le paquebot les a laissés «tomber». Un autre les rapatriera. Mais quand? Ils auraient déjà pu repartir, seulement on les voulait jusqu'à Madagascar.

L'idée de passer et de repasser devant Djibouti sans y descendre déclenchait une tornade dans leur cerveau. Ils se sentaient comme attachés sur une espèce de trottoir roulant qui les emmènerait toujours et ne les ramènerait jamais.

Derrière la Bourse, à la lisière de ce vieux quartier dont les maisons vacillent chaque fois qu'en face, au Grand Théâtre, une basse chante un peu fort, tous les après-midi, les épaves attendent le bon vent. Les hommes soigneux réparent leurs habits ingrats. D'autres, leurs chaussures à la main, frappent à coups de caillou sur les semelles pour leur apprendre ce qu'il en coûte de vouloir, sans prévenir, filer ainsi loin de l'empeigne. C'est dehors et chacun est chez soi. Ils reçoivent des visites!

--Assis-toi donc! dit l'un d'eux, en montrant une place sur le bitume à son ami qui vient le voir.

L'ENCLOS MILLIARD

Il y a l'enclos Milliard, appelé aussi Californie. Milliard: mille millions! Californie: mines d'or et d'argent. Vous voyez où je vous emmène? C'est la plus pouilleuse des pouilleries. Elle prend d'ailleurs rue Camille-Pelletan.

A l'entrée de l'enclos Milliard, vous devez réfléchir. On peut préférer une chose à l'autre. C'est du moins ce que finit par me dire le prospecteur qui m'accompagnait. Il s'arrêta devant une borne. De sa poche, il sortit un petit soufflet. Consciencieusement, il saupoudra ses souliers, son pantalon, son gilet, sa veste. Il prit son chapeau à la main et le sucra aussi. Il remit son petit soufflet dans sa profonde et me dit: «Allons!»

--Eh bien! et moi?

--Vous, il faut réfléchir... L'autre semaine, j'ai accompagné un sénateur. A ce même endroit, j'ai sorti mon soufflet et j'ai saupoudré ses vêtements.

--Alors, monsieur, dans votre pays, pour avoir le droit d'éviter les poux, il faut être sénateur?

--Ce n'est pas cela. Le sénateur se fâcha. Il prit mon geste pour une moquerie à l'égard de la municipalité. Ce n'est pas une moquerie, c'est un ordre de ma femme. Je sers toujours de guide dans l'enclos Milliard. Ma femme en a assez que je lui rapporte des poux! Maintenant, libre à vous. En voulez-vous?

--Des poux?

--De la poudre.

--Est-ce que cela coûte cher?

--Oh! monsieur, je saupoudre gracieusement.

--Alors, mettez-m'en partout.

L'enclos Milliard tient de la case nègre et du «compartiment» annamite, mais c'est beaucoup mieux, c'est inédit. C'est trois rues qui forment une espèce d'H crochu et bancal. Les bicoques ressemblent si bien à des voitures de romanichels que, d'instinct, vos yeux cherchent les brancards et le cheval. Vous ne trouvez que le crottin! Les portes et les murs ont l'air d'être en goguette. On ne sait pas si la porte soutient le mur ou si le mur cherche à écraser la porte. Ce n'est là que la façade. J'aime aussi les intérieurs. Pas de lits: des puciers. Le pain est sur le pucier, l'oreiller est sur la table, la cuvette est sur le fourneau, le rata est dans la cuvette et les locataires sont dans des loques. Pourquoi?

C'est la Californie. Toutes les Espagnes s'y ruent!

On apporte des oranges à Marseille. On est chassé de Barcelone comme anarchiste. Abd-el-Krim vous dégoûtait, alors on désertait. Ainsi devient-on citoyen flottant de la cité Milliard.

* * *

Le camp russe est plus haut, à côté de la gare. En le logeant à côté de la gare, les autorités avaient pensé que les Russes auraient un jour l'envie de s'en aller. Des épaves peuvent remonter jusqu'à la côte; quand elles y sont, elles n'ont plus le courage de repartir.

Décrire? A quoi bon? Rien que de la misère prolongée. Parfois, le soir, une femme encore jolie en sort. Elle ne revient plus. Les autres disent: «Elle était de si bonne famille...»

* * *

Mais, parole d'honneur, je vous volerais un spectacle si je ne vous conduisais trois kilomètres plus haut. Il fait chaud? Je ne suis pas avare et j'aime vos aises, nous irons en taxi. C'est au camp Odo.

L'Arménien, dit-on, est un habitant de l'Arménie.

J'avais appris cela dans le temps. Et je l'avais cru. Quand on est jeune, on n'a rien vu, alors les grandes personnes en profitent pour vous tromper. Eh bien! je ne suis pas fâché d'avoir vécu jusqu'à ce jour pour constater à quel point mes éducateurs étaient allés dans la fantaisie. L'Arménien est un habitant de Marseille, ni plus ni moins.

Et le camp Odo est son coin dans le royaume des épaves.

Ce camp représente les vieux bouchons, les ronds de citrons, les oranges mal mangées et les poignées de cheveux qui flottent d'ordinaire allégrement au long du quai.

On ne voudrait pas y tomber pour un empire.

Il faut pourtant que je vous y mène.

Echappés de Smyrne, de Constantinople, de Batoum, d'Adana, des Arméniens, toujours des Arméniens, encore des Arméniens, débarquèrent et débarquèrent à Marseille. Ils se formèrent d'abord en rangs serrés et s'en allèrent à la conquête des vieux quartiers. Puis ils marchèrent à l'assaut de la banlieue. Seulement, ils réfléchirent. Ils revinrent dans la ville. L'Arménien est une plante qui ne pousse qu'entre les pavés d'une cité. Le grand air ne lui vaut rien. Ça l'enrhume. Alors les Arméniens s'emparèrent des squares, des allées, des places publiques et des montées d'escaliers. Quand tout cela fut occupé, il arriva encore deux mille sept cents Arméniens. Ils fouillèrent la ville. Plus rien n'était libre, ni un banc, ni une bordure de trottoir, ni même un bassin, dont il est si facile de faire une demeure quand on en a chassé les eaux. Les deux mille sept cents Arméniens commencèrent à se fâcher. Heureusement, la municipalité comprit que l'heure était venue pour elle d'engager des négociations. Elle se présenta.

--Étrangers, dit-elle, salut à vous! J'ai là tout près un grand terrain.

--Allons le voir! répondirent les Arméniens.

Le régiment se mit en marche. On arriva au camp Odo. Une douzaine de vieilles baraques, anciennement militaires, s'offrit à la vue des fils d'Asie.

--Ça va! firent-ils. Maintenant, laissez-nous.

De cela, il y a trois ans.

On les a bien laissés!

Ils sont par deux cents dans ces baraques.

Un chiffon sépare, seul, le box de chaque famille.

On y dort, la tête chez le locataire de droite, les pieds chez le locataire de gauche. On couche avec la fille du voisin croyant coucher avec sa femme.

--Oh! là... Marseille, je te préviens, tu les as oubliés, mais ils seront le double bientôt, si tu les laisses faire--encore que je ne compte pas les jumeaux!... Il est vrai que le choléra n'est peut-être pas très loin!

XIII

L'ENVERS DU PORT

A la rigueur, un port pourrait peut-être se passer de bateaux, mais je ne le vois pas du tout sans pianos mécaniques.

Ils sont derrière la mairie.

C'est là où tous les hommes de l'intérieur des navires viennent entendre de la musique.

Marins, chauffeurs, soutiers, mazoutiers, hommes de pont ou de cales, cambusiers, marmitons, des blancs, des noirs, des teintés, des jaunes, Français, Italiens, Grecs, Espagnols, Anglais, Hollandais, Roumains, Arabes, Éthiopiens, Malgaches et Sénégalais, Chinois et Annamites, Hindous et Javanais, Norvégiens et inconnus, tel est notre peuple.

Il a l'air, comme cela, d'être très mélangé. Ce n'est qu'un air.

Il parle vingt langues; il ne s'habille pas de même façon; il a toutes sortes de monnaies. Chacun a sa religion. Les quatre points cardinaux l'ont vu naître. Ce que l'un mange dégoûte l'autre. Le même signe signifie «oui» pour le premier, «non» pour le second. Toutes les dégaines, toutes les caboches. On lui a abandonné ce coin du vieux Marseille; c'est son jardin public.

Quand je dis jardin, je me moque du monde. C'est un lieu labyrinthonesque qui tient surtout de l'égout.

Ces lieux-là doivent être indispensables à la bonne marche de la marine. A vivre trop souvent entre le ciel et l'eau, dans la pureté de la nature, les hommes finiraient sans doute par se croire je ne sais quoi de supérieur. Il est donc bon, dès qu'ils sont à terre, qu'une voix et qu'une main les rappellent à la réalité. La voix en déclarant: «Souviens-toi que tu n'es qu'un homme», et la main en les tirant par la manche.

Maintenant, ce que je vous dis là n'est qu'une idée tout à fait personnelle. Je n'ai rien trouvé de semblable dans les lettres fondamentales de la marine marchande ni même de la marine de guerre.

Enfin, c'est une définition qui peut se défendre.

* * *

Quand le jour s'éteint, on sent toujours plus de mystère dans un port que dans une ville de la terre.

Dans les petites villes, la nuit est le signal du repos. Elle est le commencement d'une vie nouvelle dans les grandes villes. Dans les ports, la nuit prend un air de complicité.

Que peut-elle être dans ce vieux coin du vieux Marseille?

Je vous ai présenté le peuple. Vous avez vu qu'il était assez homogène... Il vient ici, vous le savez, pour entendre de la musique. C'est une musique de chevaux de bois. Je me trompe. On aurait pu dire ainsi jadis. Aujourd'hui, les chevaux de bois étant généralement remplacés par des vaches, la musique de ce quartier est une musique de vaches de bois. Il en sort de toutes les maisons. Elle dit des airs anglais, français, italiens, espagnols, ces airs qui roulent la terre, ces airs qui endorment pour un moment, comme une piqûre de morphine, le mal des voyageurs, aux pays qui ne sont pas les leurs. Cette nourriture est si indispensable que son prix n'a même pas suivi celui du pain. Pour deux sous, on peut encore avoir un bon morceau d'orgue de Barbarie ou de piano mécanique. Comme ces orgues et ces pianos habitent tous des maisons mitoyennes et que, par dizaines, ils jouent ensemble, cela ressemble un peu à la rencontre de vingt fanfares, un jour de concours, dans une avenue de la Gare.

Lampions, lanternes. Qu'est-ce que ces maisons-là peuvent chercher dans le quartier avec leur lanterne? En tout cas, c'est décoratif. Aux murs des comptoirs, les étagères à liqueurs rappellent le buffet d'un orgue dont on aurait peint les tuyaux. L'orgue de l'ivresse.

Il y a une rue principale et de chaque côté des tentacules. Quelles odeurs! O mon odorat! J'ai amené un chimiste, un jour, jusqu'ici, un chimiste des plus savants. Je l'avais d'abord mis au milieu de la rue principale. Il n'y put demeurer. Les vestales de tous les lampions venaient lui voler son chapeau, sa canne, son mouchoir. On le tirait par les quatre membres. On me l'eût écartelé. Je le transportai dans une impasse plus discrète. Là, je le suppliai de prendre son temps, de renifler en conscience et de me dire de quoi étaient faites les odeurs de ce quartier. Je le laissai. Vingt minutes après, je revenais. Mon chimiste n'y était plus. Je trouvai, à sa place, des curieux et un sergent de ville. Ils me dirent que le chimiste était à présent à cinq minutes d'ici, dans une pharmacie, où l'on venait de le porter.

--Eh! fis-je, pourquoi avoir porté mon chimiste chez le pharmacien, puisque, moi, je l'avais mis ici.

--Pour rien, répondit l'agent, ne vous troublez pas, il n'avait que perdu connaissance.

Quant aux odeurs du quartier, elles restent encore à définir.

C'est là où le peuple des mers vient se remonter le cœur. Il se promène lentement dans l'immense boîte à musique. Il passe, il repasse, il s'assoit, il boit, il pense, il regarde, il choisit, il s'offre la femme qui lui plaît. Il se délasse du bateau, des longues traversées, de la vie entre hommes. Où peut-il aller avec les habits qu'il a? Ici.

Ici, c'est chez lui. Tout lui parle de sa vie. On sait quelques mots de sa langue. Les cartes postales contre les glaces sont comme lui: elles viennent de loin. Un nègre pousse parfois un cri d'amour en reconnaissant dans l'une de ces images les palmiers de sa place natale.

On va par petits groupes, mais par groupes de race et de nationalité. A l'étranger, tout le monde devient nationaliste. Question de parler, question de sentir, question de rêver. Au contact, l'internationalisme perd de sa force d'idée. Politiquement, ce peuple de travailleurs est internationaliste: sentimentalement, il penche encore vers les siens. Chinois avec Chinois, Sénégalais avec Sénégalais, Hollandais avec Hollandais, ils vont entre soi. Ils se coudoient, mais ne se mélangent pas. Ils restent comme ils se sentent le mieux.

Cela n'est qu'une observation. Elle vient de loin. Dans tous les ports du monde où j'ai rôdé, j'ai vu la chose. Loin de son pays, le pays surgit.

Et les gens rêvent!

Cela doit faire une étonnante somme de rêves que tous les rêves qui se poursuivent ici.

Ces Annamites, en pleine lumière, assis dans ce bastringue à filles, les mains sagement posées sur leurs genoux, le verre vide sur la table, les yeux étirés, ils rêvent! Appuyés contre ce mur gluant, ces Arabes, à la faveur d'un pan d'ombre, ils rêvent! Ces Portugais, au fond du bar, ayant invité les catins, ils rêvent! Ce solitaire, qui roule du buste en descendant la petite ruelle nauséabonde, il rêve! Ces Anglais ne rêvent pas. Ils sont dans une boutique à Anglais, ils en gardent la porte, et, aux nègres qui osent s'arrêter pour regarder, ils font signe de filer. Les nègres ne filent pas. Rêveraient-ils aussi? Pourquoi pas? Ces cinq marins grecs qui se tiennent par le cou s'en vont lentement comme s'ils suivaient une procession. Ils ne se promènent pas, ils se remorquent. Où vont-ils? Il est dix heures du soir. Ils vont jusqu'à minuit et n'en savent pas davantage. Place Gelu, ils s'assoient sur un banc, face au vieux port. Les voici qui se mettent à chanter leur mélopée orientale, ces étranges lamentations sans beaucoup de paroles, mais avec des cris traînards, haut perchés et prolongés. Ils ne savent faire à Marseille que ce qu'ils font dans leur village. Ils rêvent!

A quoi rêvent-ils? On peut vous dire que c'est à leurs savanes, à leurs pampas, à leurs rizières, à leur oued, qu'est-ce que l'on risque? Moi, je crois que c'est à rien! Ils rêvent par manque de domicile. C'est comme lorsqu'ils marchent, ils semblent tourner autour de quelque chose que les autres ne voient pas: ce quelque chose n'est que leur désœuvrement. Mais, pour des esprits sans calcul, c'est déjà rêver beaucoup que de ne rêver à rien!

Il y en a qui dansent. A force de tanguer, de rouler, peut-être ne peuvent-ils plus s'en passer. Ils dansent avec une conviction désarmante. Ils ne sont pas de quart, ce soir, ils se donnent tout entiers...

C'est le quartier de la décevante illusion. Ce qui hante les navigateurs, dans le vide matériel de leurs nuits et de leurs jours, prend corps ici: les crinières blondes, brunes et rousses, les gammes versicolores des boissons, les rengaines sentimentales hachées par les pianos à manivelle, des seins, tous les fantômes.

Bons nègres, bons jaunes, bons blancs, vous voici dans ce quartier. Vous êtes les pauvres de la mer. Que celui qui ne connaît pas votre vie fasse le dégoûté. Un peu de musique, un peu de lumière, un peu d'alcool, un peu de chair, ce n'est que l'appoint d'un maigre salaire.

Ils errent dans ce cloaque. Ce sont des simples. Ils boivent, chantent, succombent avec innocence. Demain, ils seront en mer et paieront par une longue retraite l'excès naïf de cet unique soir.

Ah! jouez! pianos mécaniques et orgues de Barbarie, jouez donc!

XIV

JEUNES GENS, ALLEZ VOIR LE PHARE

Si j'avais été un inspecteur des travaux publics, je vous aurais montré des usines électriques puissantes comme la foudre, des châteaux d'eau géants, un escalier issu d'un conte féerique et qui fait penser que désormais les larges paquebots ne déposeront plus seulement leurs passagers au port, mais les amèneront, grâce à une crémaillère, jusque sur la colline de la gare Saint-Charles...

Si j'avais été métreur, j'eusse mesuré à votre intention le port, les bassins, les canaux, les docks et le nez de tous les brasseurs d'affaires.

Si j'avais été un homme sérieux, je me serais rendu à la Chambre de Commerce. Là, j'aurais prié son président de bien vouloir me faire copier, par sa plus jolie dactylo, les statistiques des dix dernières années et, sans pitié, je vous eusse administré ces chiffres recommandés pour la clarté des débats et les indigestions.

Si j'avais été homme de lettres, j'aurais essayé d'être... peintre; je vous aurais décrit, pensant bien que cela n'avait encore jamais été fait, les pompes du soleil quand le soleil, pour se coucher, descend du pont transbordeur. Je vous aurais payé, parce que cela ne coûte pas cher, le funiculaire qui monte à Notre-Dame-de-la-Garde et, ensemble, nous eussions contemplé la grande ville «couchée à nos pieds».

Je vous aurais conté, les larmes aux yeux, comment l'on venait d'abattre, pour faire place à un sale tramway, quatre-vingt-dix-sept des plus vieux platanes des allées de Meillan, et j'eusse profité de l'occasion pour envoyer au Conseil municipal une philippique de derrière les fagots, philippique qui, je crois, eût été d'autant plus inutile que les arbres étaient déjà par terre.

Si j'avais été un économiste distingué... alors, si j'avais été cet économiste-là, je vous aurais parlé du port de Caronte et du tunnel du Rove--sept kilomètres percés dans le roc,--du tunnel du Rove qui relie la Méditerranée à l'étang de Berre et qui, faisant cela, relie Marseille au Rhône, c'est-à-dire à la Suisse, à l'Allemagne et, que sais-je? au Danemark, peut-être? Si bien que, tout en restant porte du Sud, Marseille est maintenant porte du Nord.

Si j'avais été un citoyen courageux, je vous aurais parlé de Marseille marseillais. Mais, devant m'embarquer prochainement, j'ai eu peur pour mes côtes. Je l'ai bien senti le jour où je n'ai compté que dix-huit maisons sur la Cannebière. Il y en a dix-neuf et demie. Qu'il est difficile de se faire entendre!

Il s'agissait bien de tout cela!

* * *

Les États-Unis, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, le Japon, voyez leur effort! Chaque année ils lancent de nouveaux courriers sur les mers. Certains de comprendre l'époque qui vient, ces pays sortent de chez eux.

Les enfants des écoles sont conduits dans les grands ports et confrontés avec l'horizon. Et chez nous? Chez nous on ne veut connaître la mer que pour y prendre des bains. Nos compatriotes calmés ne cherchent pas des bateaux, sur un rivage, mais des casinos. L'hiver, on part pour la côte d'Azur. Mais qui s'arrête à Marseille? Le plus beau port de France, cela n'intéresse personne. Parlez-nous d'aller suivre une partie de tennis sur un court de Cannes!

L'ignorance des Français sur les choses de la mer est considérable. Quand par hasard un romancier écrit sur le sujet, il doit expliquer tous les mots du vocabulaire marin. Le dernier des _boys_ de Londres en sait davantage que nos jeunes gens diplômés.

Il est des personnes qui, depuis trente ans, ont dépassé l'âge de raison et qui me demandent encore si les bateaux marchent la nuit. J'exagère? Si peu! Qu'un pays soit à dix jours de nos côtes, aussitôt plus personne ne sait si le pays est en Asie, en Afrique ou en Amérique. Donnons l'ordre à cent étudiants de partir sans délai pour les Grandes Comores, et nous en verrons cinquante aller prendre le train à la gare Montparnasse!

Sommes-nous donc une nation enfermée dans ses montagnes?

La France a une vue magnifique sur tout le reste du monde. Mais nous regardons pousser nos betteraves!

L'Anglais se sent grand et marche comme s'il était l'envoyé spécial de Dieu sur la terre parce qu'il porte son regard au delà de son île.

Au delà de nos côtes, nous possédons le deuxième Empire de la terre.

On ne s'en douterait pas!

De même que, chaque année, et sans que l'on sache pourquoi, une chanson populaire fait les beaux jours des trottoirs, de temps en temps une formule qui semble impérative court les villes de la France. La plus vieille est celle-ci: «Nous ne sommes pas assez nombreux pour nous disperser par le monde.»