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PARTIE I

Vous êtes fâché contre moi, monsieur l’abbé. Vous me grondez sur ma paresse, que vous taxez tout uniment d’ingratitude; vous me reprochez avec amertume d’avoir été trente mois sans vous écrire. Vos sévérités m’affligent. Gardez-vous de soupçonner mon cœur, n’accusez que les distances. Non, je ne vous ai point oublié; _Isabelle la sérieuse_ (vous souvient-il de ce nom que vous m’aviez donné?) saura toujours ce qu’elle vous doit. Pendant des années, vous avez été mon conseil, presque mon oracle, le refuge de mes tristesses et ma plus chère amitié; mais vous êtes parti, soldat de Dieu, pour les forêts du Canada. Que nous sommes loin l’un de l’autre! Vous avez mis entre nous les mers et les tempêtes. Hélas! j’avais beau vous interroger, rien ne me répondait que le bruit confus des vagues qui nous séparent. Prêtres et femmes, nous sommes à la merci de l’imprévu. Vraiment vous flattiez-vous de gouverner de si loin tous les accidents de ma vie? Mon père, les trente mois dont vous me demandez compte, je les ai passés à plaider contre la destinée. Peut-on suivre du fond du Canada un procès qui s’instruit en France?

Mais vous le voulez, vous saurez tout. Comme autrefois, Isabelle va répandre son âme devant vous. Ses combats et ses faiblesses, ses défaites et ses douteuses victoires, elle ne vous taira rien. L’aimerez-vous encore, ou seulement la reconnaîtrez-vous? Je vous entends dire: Est-ce elle? est-ce là cette enfant, l’objet de mes complaisances? Soyez indulgent, mon père. Avant de partir, que ne donniez-vous vos ordres à la Providence? Que ne disiez-vous aux orages, d’un ton de maître: Passez loin d’elle!--et aux rochers de notre vallon: Cachez-la à tous les yeux et rendez-la-moi telle que je vous la laisse!

Notre dernier entretien,... ce jour ne s’effacera jamais de mon souvenir,... le soleil se couchait, un soleil d’automne. Vous et moi, nous arpentions en tête-à-tête la grande allée du jardin. Vous me contiez vos projets, votre prochain départ, les difficultés de votre mission, les hasards que vous alliez courir, les mœurs des Indiens, les plages inconnues où Dieu vous appelait. Vous parliez avec feu, et je voyais briller dans vos yeux l’ardeur de votre zèle et la joie des âmes fortes qui se possèdent. Je vous écoutais, je vous regardais, et je pensais qu’il est plus facile d’oser que d’attendre, plus aisé de se dévouer que de s’oublier. Je me représentais votre longue traversée; je vous voyais, à peine débarqué, vous enfonçant dans les déserts sans autre escorte que votre Dieu, à qui vous offriez d’un œil serein vos lassitudes et vos détresses. Alors, comme enivrée de vos futures souffrances, quand je reportais les yeux sur nos tristes rochers, éternels témoins de ma vie, et sur le bouquet de hêtres jaunissants qui frissonnaient au vent du soir, un soupir mal étouffé venait expirer sur mes lèvres.

Enfin nous nous assîmes sur le banc de pierre:

«Ma chère enfant, me dîtes-vous, il m’est amer de vous quitter. Une seule chose adoucit pour moi la tristesse de cette séparation, c’est le sentiment que je ne vous suis plus nécessaire. Qu’ai-je encore à vous apprendre? Quelles leçons, quels conseils puis-je vous donner, sans que votre cœur m’ait prévenu? Aussi bien vous ai-je rien appris? Jamais votre innocence ne connut les vanités du monde, ni ses maximes. L’austère devoir, la piété filiale furent vos plaisirs. Quand votre mère mourut, la vue d’un père désespéré calma subitement votre propre douleur. «Je vivrai pour lui, vous êtes-vous écriée, et je le consolerai.» L’amour de l’étude, des goûts d’anachorète que rien ne combattait plus, étaient ses seules passions. Vous lui avez persuadé que ses préférences étaient les vôtres, et vous vous êtes ensevelie avec lui dans la retraite de son choix. Il vous aime, votre bonheur lui est cher. Un seul mot, une plainte, et il eût changé sa vie pour vous complaire; mais, maîtresse de vos désirs et de vos regards, rien ne l’avertit, et votre dévouement lui demeura caché. Qui dira vos attentions, vos tendresses, vos sourires, qui rassuraient son inquiétude, ce front toujours serein si habile à le tromper? Que dis-je? Non, il ne s’est point trompé. Son contentement fait le vôtre, et vous avez trouvé le bonheur dans l’amertume du devoir accompli. Aujourd’hui rêves, regrets, tout s’est évanoui, et votre âme se réjouit dans la paix. Mon enfant, pourquoi vous louerais-je? Les cœurs purs vont au bien, comme les eaux des fleuves à la mer. Aussi vous quitté-je non sans tristesse, mais sans inquiétude, car selon toute apparence votre sort est fixé. Dans la petite ville où vous passiez les hivers, dans ce canton solitaire où vous ramènent les beaux jours, il n’est point d’homme qui soit digne de vous ni qui puisse prétendre à vous donner son nom. Vous ne connaîtrez pas les douceurs du mariage; vous en ignorerez aussi les soucis, les tracasseries, et souvent les déceptions; mais je ne crains pour votre âme aimante ni l’ennui ni le vide; elle trouvera toujours à qui se donner; Dieu, votre père, les pauvres, voilà de quoi l’occuper et la remplir...» Et levant les bras au ciel: «Que le Dieu clément bénisse cette plante qui croît au désert et qui passera sans avoir été vue du monde!»

Ainsi parliez-vous, monsieur l’abbé. Oserai-je vous confesser ce que je vous répondais tout bas? Vos louanges outrées me contristaient; j’y sentais comme une pointe de cruauté cachée. «Eh quoi! murmurais-je, me connaissez-vous bien? Êtes-vous sûr d’avoir lu jusqu’au fond de mon cœur? Cette paix, ce bonheur que vous peignez, est-ce là vraiment mon partage? Quoi! pas un soupir, pas un regret, pas un rêve?... Mon père, en êtes-vous bien sûr?»

Voilà ce que je vous répondais, mais vous ne m’entendiez pas. Le soleil disparut à l’horizon. Il fallut nous dire adieu. Je vous reconduisis jusqu’à la grille,--et là, immobile sur le seuil, écoutant le bruit décroissant de vos pas, je me surpris à croire au malheur.

II

Quelqu’un a dit que personne n’était jamais «resté au milieu d’une semaine». Ce qui diminue le prix de cette consolation, c’est que la semaine finie, personne n’est dispensé d’en recommencer une autre. C’est l’expérience que je fis après votre départ. Les premières journées qui le suivirent me parurent infinies. A la vérité, vos visites n’avaient jamais été très fréquentes, mais elles revenaient à des époques réglées. Je les espérais, je les attendais; c’était le seul événement de ma vie. Et puis (ne vous fâchez pas!), vous aviez beau venir seul, un hôte invisible vous accompagnait; c’était le monde, le monde en soutane, je le veux, mais le monde enfin. Vous saviez des nouvelles, vous vous plaisiez à les conter. Jamais piété ne fut plus enjouée ni plus aimable que la vôtre, et je doute que dans votre ordre même, qui de tout temps s’est piqué de rendre la religion agréable, vous ayez votre pareil. Au risque de vous pousser à bout, j’ajouterai que jamais saint ne fut plus instruit que vous des choses de la terre. Vous l’aimez, cette pauvre terre, sans que le ciel ait le droit d’être jaloux. De quoi ne causions-nous pas! Minuties, bagatelles, chiffons même, tout nous était bon, car, ne vous en défendez pas, vous avez l’esprit de détail, et par ce côté, monsieur l’abbé, vous êtes un peu femme. Les hommes, je parle des plus subtils, résument tout; c’est le gros de l’affaire qui les intéresse. Les femmes seules savent le prix d’un détail.

«Désormais, me dis-je, tous mes jours se ressembleront. Une porte vient de se fermer, il n’entrera plus personne.» Et je songeais à ce bûcheron qui avait charbonné cette inscription sur le devant de sa cabane: «Ici il ne se passe rien.» Pendant longtemps, je ne pus regarder sans une sorte de frémissement le fauteuil où vous aviez coutume de vous asseoir: lui aussi semblait appeler tout bas l’infidèle; mais honteuse de ma faiblesse, «je n’y penserai plus», me dis-je, et j’eus presque la force de n’y plus penser.

Quant à mon bon et excellent père, il n’eut guère le loisir de vous regretter. Vous vous rappelez que, s’il avait acheté Louveau, c’est qu’il avait cru reconnaître dans le petit plateau qui termine la _combe_ l’emplacement d’une villa gallo-romaine. Bâtiments et terrain, il eut le tout à bon compte. Le voilà grattant le sol. Les fouilles, longtemps infructueuses, récompensèrent enfin ses peines. Infatigable, ne se rebutant jamais, à force de questionner la terre, il l’obligea de répondre. Une hache, des poteries, des débris d’amphores,... enfin la villa parut. Habitant du Canada, avez-vous oublié les transports d’un antiquaire du Jura le jour qu’il vous fit toucher du doigt d’antiques murailles liées par du ciment romain, et qu’au fond d’un caveau il vous montra des fresques dont les couleurs n’avaient point pâli? Dès lors sa fortune ne se démentit pas, jusqu’à ce qu’une semaine après votre départ il fit une trouvaille qui dépassait toutes ses espérances. Je m’entends appeler, j’accours. Il était pâle comme un linge.

«Mon père, vous trouvez-vous mal?»

Mais il me fit signe de me taire, et d’une main tremblante il me montrait l’extrémité d’un doigt de marbre qui sortait du sol. Dès que ses esprits se furent calmés, il fit écarter les ouvriers et acheva le déblaiement avec ses ongles. Un bras apparut, puis une tête, puis une draperie, un bout d’aile, bref une charmante statue de trois pieds de haut et d’une belle conservation. Le cou tendu, il demeura quelque temps en extase, et je ne crois pas qu’aucune mère ait jamais regardé avec plus de tendresse dans le berceau où sommeille son premier-né.

«C’est une Némésis! s’écria-t-il en se redressant. Voyez plutôt ses ailes, son front noble et calme, sa fière chevelure qu’ombrage une couronne de narcisses! Isabelle, incline-toi devant l’image de la justice antique et embrasse ton père, il est le plus fortuné des hommes.»

Dans l’ivresse de son triomphe, il envoya querir tous nos gens pour leur faire part de sa découverte. Le valet de chambre, le cuisinier, les fermiers, le ban et l’arrière-ban furent convoqués, jusqu’à Janicot, le petit porcher.

«Némésis! Némésis!» criait mon père à pleine tête.

Némésis! répétait après lui Janicot, qui, à le voir si content, pleurait de joie sans savoir pourquoi. La statue fut emportée comme en procession, et quelques jours plus tard, dressée sur un socle, elle occupait la place d’honneur dans ce sanctuaire où le plus digne et le plus innocent des hommes a rassemblé ses vases antiques, ses poteries, ses figulines, délices de son cœur, fruit précieux des recherches, des voyages et des dépenses de toute sa vie. Après cela, monsieur l’abbé, vous étonnerez-vous qu’on se soit consolé de votre départ?

Cette trouvaille, l’espoir d’en faire d’autres, inspirèrent à mon père un goût si vif pour Louveau, qu’il me proposa d’y passer l’hiver.

«Que perdrons-nous, me dit-il, à ne pas retourner à ***? Dix méchants platanes alignés en quinconce sur une petite place, quelques dîners d’ennuyeuse mémoire, quelques parties de whist, des commérages, des caquets de petite ville, des fâcheux à éconduire, force bâillements à étouffer. Restons ici, ma reine, dans cette divine petite combe où l’on déterre des chefs-d’œuvre. Nous y coulerons des jours tranquilles. Foin des importuns et des sots! Que notre solitude sera douce! Loin du tumulte du monde, j’aurai l’esprit plus libre, et je prétends, sous tes auspices, achever en trois mois un mémoire dont il sera parlé dans les deux hémisphères.»

Je lui fis quelques objections, je lui représentai que la divine petite combe serait bientôt ensevelie sous la neige, que les caquets des petites villes valent bien les hurlements des loups, et qu’à *** le tumulte du monde n’avait rien d’effrayant; mais je le vis si épris de sa fantaisie que je n’insistai pas. Cependant j’eus regret au quinconce; croiriez-vous qu’à force de voir des sapins on finit par trouver de l’esprit aux platanes?

L’hiver se passa comme il put. Les premiers mois, il tomba beaucoup de neige; pendant quatre semaines, nous ne pûmes mettre le nez à l’air; pendant dix jours au moins, le sucre et le café nous manquèrent; nous étions au bout de nos provisions. Je ne parle pas des fureurs du vent ni de nos cheminées qui fumaient; elles nous donnèrent bien du mal. Il fallut s’ingénier, se débattre; mais rien ne prit sur la belle humeur de mon père. Némésis lui tenait lieu de tout; je ne l’avais jamais vu si épanoui: le moyen que je ne le fusse pas?

Le matin, il travaillait à son mémoire sur la villa gallo-romaine, et, passant mes manches de serge grise, je remplissais mon office de secrétaire. Vous savez qu’il dicte toujours, que ses idées, trop abondantes, arrivent toutes à la fois, se pressent en bouillonnant, se confondent, s’enchevêtrent, et qu’Isabelle la sérieuse s’entend quelquefois à débrouiller ce chaos. Le soir, après dîner, nous passions au salon, et le plus souvent mon père s’en allait chercher et plaçait devant lui sur un guéridon ces deux vases grecs qu’il idolâtre, et qui sont le plus précieux joyau de son musée. Vous-même, vous avez souvent admiré cette amphore à support et à quatre anses, décorée de figures noires sur un fond jaunâtre. Les proportions en sont belles, le profil en est pur et fier. Quelle grâce fuyante dans les lignes! et qu’ils sont nobles et ingénus ces deux enfants si bien drapés qu’une prêtresse initie aux saints mystères! Mais vos préférences étaient, je crois, pour cette petite urne de bronze à côtes saillantes que porte un trépied à griffes de lion, et dont le couvercle est orné sur ses bords de quatre gentils cavaliers galopant autour d’une ourse qui les regarde faire. En conscience, moi, je tiens pour l’amphore. Quant à mon père, il ne se prononce pas; il contemple, il adore et se tait.

Les vases placés devant lui, quand il leur avait payé son tribut de muette admiration, il tirait un volume de ses grandes poches, et renversé dans son fauteuil, me traduisait à livre ouvert quelques centaines de vers d’un poëte grec; puis, pour mettre le comble à sa béatitude, il m’envoyait au piano et se faisait jouer un thème de Mozart, le seul grand musicien, disait-il, qui fût un Athénien. Alors en vain vous vous déchaîniez, vents du Jura; en vain vous faisiez trembler nos vitres et craquer nos solives! Mon père n’avait cure de vos fureurs. Cri funèbre des girouettes rouillées, aboiements désespérés des chiens de garde, grondements lugubres et houleux des sapinières, tous ces bruits funestes n’arrivaient pas jusqu’à lui. Entendre du Mozart en contemplant deux vases grecs! Son âme nageait dans les délices, et par intervalles il se frottait les mains avec frénésie jusqu’à s’enlever la peau. C’étaient de véritables rages de joie qui ne sont connues, je crois, que des hellénistes.

Si vous le voulez savoir, monsieur l’abbé, je crois que j’aimais autant que lui les deux vases grecs, mais je les aimais autrement. Je n’ai jamais osé vous dire tout ce que je ressentais en les regardant. Quelquefois la vénération qu’ils m’inspiraient se mêlait de pitié. «Pauvres exilés! pensais-je, vous rêvez en grelottant à votre ciel bleu! Qu’y a-t-il entre vous et nos brouillards, nos sapins en deuil, notre air sans couleur et sans parfum?» Mais le plus souvent ils me répondaient: Partons!--Et nous partions. Mon père, qui avait visité la Grèce dans sa jeunesse, la revoyait, je pense, à volonté. Moi, qui ne l’avais pas vue, je l’imaginais à ma façon, ou, pour mieux dire, les deux vases me racontaient je ne sais quels champs élyséens où je me perdais avec eux. Je voyais une mer d’un bleu foncé, tachetée par endroits de violet et de pourpre, et que des rivages onduleux embrassaient étroitement, et sur ces rives fleuries je me représentais des statues d’ivoire, des colonnes, des frontons étincelants d’or et d’azur, des marbres qui semblaient respirer, des bois d’oliviers, des brises délicieuses, des chants, des danses, des plis flottants, une vie libre et pourtant réglée, des âmes à la fois douces et passionnées, des vertus couronnées de beauté, des sages aux lèvres d’or, d’aimables fous, des dieux indulgents et familiers... Ah! j’en dis trop. Quand je m’abandonnais à ces imaginations, il me semblait qu’autrefois, dans un passé lointain, j’avais vu tout ce qu’aujourd’hui j’étais réduite à rêver. Des souvenirs endormis se réveillaient en moi, et je comparais mon âme au château de la Belle au bois dormant. Vous en souvient-il? à peine le prince eut passé le seuil du palais, le charme fut détruit: la princesse se dressa sur son séant, ses filles d’honneur se frottèrent les yeux, les broches recommencèrent à tourner, le canari chanta... Ainsi faisaient mes souvenirs. «Prenons garde! me disais-je. Silence, ne réveillons pas ceux qui dorment!»

Un soir de février, mon père me dit (ses paroles me sont demeurées dans l’esprit, car j’eus l’occasion d’y repenser depuis): «Mon Dieu! que nous sommes heureux, mon enfant! Non, le sort de l’empereur de la Chine n’est pas comparable au mien; mais au fond, à le bien prendre, c’est une chose très-simple que le bonheur, et à la portée de tous. Ce matin, en m’habillant, je faisais réflexion que le grand fléau de notre pauvre espèce, ce sont les idées confuses. Folles ambitions, sottes vanités, tout vient de là. Quiconque voit clair découvre que le bonheur est de vivre au fond d’une retraite avec son Isabelle.

--Vous oubliez, lui dis-je, les fouilles heureuses, les Elzévirs, les vases grecs.

--Ce sont les accessoires; Isabelle est le principal.

--C’est le cas de dire, repris-je, que l’incident emporte quelquefois le fond.

--Allons, ne me taquine pas, répondit-il. Veux-tu que je mette cette amphore en pièces? Morbleu! j’en sens le prix, et je tiens que la vue d’un ove bien tourné peut consoler de tous les chagrins; mais encore faut-il qu’Isabelle soit là.

--Bien, lui dis-je; mais ne parlons pas trop haut de notre bonheur. Némésis nous entend, et vous savez qu’elle est jalouse des heureux.

--Au nom du ciel, ne la calomnie pas!» me répondit-il avec feu.

Et, me conduisant devant la statue: «Regarde-la bien: a-t-elle l’air méchant?

--Je ne sais, lui dis-je; mais ses coins de bouche, ses sourcils...

--Ne sont sévères, ma fille, qu’aux parjures, aux orgueilleux, aux grands coupables, et franchement nous ne sommes pas de ces gens-là. L’abbé lui-même en conviendrait. Je sais bien que le bonhomme Hérodote nous a conté certaines historiettes de la jalousie des dieux; mais, à le bien interpréter, il savait comme moi de quoi il retourne. Qu’est-ce que Némésis? La règle souveraine qui ramène chaque chose à sa juste mesure, car, suis-moi bien, tous les êtres ont leur destinée, leur lot, et il convient qu’ils s’y tiennent. Par malheur, la plus forte tendance de notre nature est d’abuser:

De tous les animaux l’homme a le plus de pente A se porter dedans l’excès.

C’est alors, ma fille, que Némésis intervient: _vouloir tromper le ciel, c’est folie à la terre_. Dans sa juste aversion pour tout ce qui est excessif et qui entreprend sur les lois communes de la vie, elle frappe sans pitié de sa lance les fronts superbes, et, en terrassant leur insolente prospérité, elle donne du jour et de l’air aux humbles et aux petits. Adorons Némésis, mon enfant: elle représente la mesure suprême. La mesure! nom sacré et la plus belle définition de Dieu: car beauté, sagesse, bonheur, la mesure est le secret de tout. Après cela, je te le demande, qu’avons-nous à craindre d’elle? Nous n’abusons de rien; notre maison n’est pas un palais, pas plus que Janicot n’est un page; depuis tantôt dix jours, nous buvons notre thé sans sucre; nos cheminées sont vastes, mais elles fument; tu es la plus belle fille de l’univers, mais tu n’en sais rien; je suis un très-savant homme et je le sais un peu, mais je ne le crie pas sur les toits. Allons, rassure-toi; Némésis nous veut du bien, et j’en reviens à mon dire: pour être heureux, il suffit d’y voir clair.»

Alors je lui récitai ce mot d’un poëte grec qu’il m’avait lu la veille: «Prenez garde aux hasards dont la vie est pleine; il n’est pas de pierre sous laquelle un scorpion ne puisse se glisser.»

Mais il me répondit: «Les scorpions! les scorpions! Je ne crois pas aux scorpions!»

Vers la fin de février, l’hiver s’adoucit, la neige fondit. J’en profitai pour faire chaque après-midi une promenade à cheval. Un jour que, montée sur ma chère jument grise, je traversais ce bois que vous aimiez, à défaut d’un scorpion, je fis rencontre d’un loup. J’eus peur, mais je fus fâchée d’avoir eu peur. Les loups du Jura sont courtois. Celui-ci me devina et fit à ma fierté la grâce de s’enfuir.

III

Le printemps fut précoce. Contre son naturel maussade, avril eut pour nos montagnes quelques rares sourires dont je lui sus gré. Mai nous fut plus propice encore; il nous accorda quelques beaux jours, sans compter qu’il amena dans ma vie un changement inattendu. Oui, monsieur l’abbé, en mai il m’arriva quelque chose. Moi qui ne croyais plus aux événements! Et cet événement ne fut pas un loup.

A vingt minutes de Louveau, sur la crête opposée de la combe, vous avez remarqué un château à donjon et à tourelles qui, en dépit de son délabrement, se ressouvient de ses origines et a conservé les grands airs d’un manoir féodal. Pendant dix ans, ce château était demeuré inhabité; j’en avais toujours vu les fenêtres et les portes closes; l’herbe poussait à foison dans les cours; sauf le cri des chouettes, c’était le royaume du silence. Un jour, passant par là, j’entendis à ma grande surprise des voix, des bruits de pas. Les portes étaient ouvertes; des ouvriers de campagne, qui prenaient les ordres d’un valet de pied en livrée, sarclaient les orties, secouaient des tapis et déchargeaient des fourgons dans la cour. Je m’informai; j’appris que la baronne de Ferjeux venait passer l’été dans son donjon délaissé; on l’attendait sous peu.

«Que sera-ce que cette baronne?» me demandai-je. Les jours suivants, je pensai plus d’une fois à elle. Je me la représentais toute pareille à son château, de grandes manières, l’air solennel et tragique. Je fus bien surprise quand je la vis. Je ne sais si elle vous plairait. Figurez-vous une petite femme entre deux âges, toute ronde, grassouillette, potelée, de belle humeur, vive comme la poudre, étourdie comme le premier coup de matines, une vraie tête à l’évent, de bruyantes gaietés, une pétulance inouïe, de grands yeux noirs bien fendus qui se moquent du monde, mêlant tous les tons, contant gravement des folies et traitant follement les affaires d’État, prenant la vie comme un jeu, mais incapable de feintes, de manéges, et gagnant à jeu découvert; au demeurant, la meilleure femme du monde, qui veut du bien à toute la terre, et dans les occasions jette son argent et son cœur par les fenêtres.

La première fois que nous nous rencontrâmes, elle me dit que, lasse de l’Opéra, des bals, des concerts, des dîners, des papotages, des colifichets et des pompons, elle était venue à Ferjeux pour y tâter de la tristesse. Je crois bien que c’était la seule connaissance qu’il lui restât à faire; mais la tristesse ne voulut pas d’elle. Janicot prétendait que cette femme était capable de _dérider un tas de pierres_. Il y parut bien. A peine arrivée, son lugubre château se transforma comme si une fée l’eût touché de sa baguette. Elle fit venir de toutes parts des légions d’ouvriers, fit regratter ses murs, percer des portes et des fenêtres, remettre à neuf ses plafonds. Elle se levait à l’aube, et, juchée sur une poutre, au milieu des plâtras, l’éventail à la main, les doigts barbouillés de vernis, elle donnait ses ordres, gourmandait son monde, dominait de sa petite voix perçante le cri de la ripe et le grincement des scies, haranguait à la fois Pierre et Jacques, leur brouillait l’esprit par le décousu de ses explications, et riait de leurs méprises et de tout à gorge déployée. Elle trouva moyen de faire durer ce tintamarre tout l’été. C’était sa façon de goûter le _charme de la solitude_.

Mon pauvre père fut d’abord très-effrayé de ce qu’il appelait «une invasion inattendue». Il venait de s’apercevoir, disait-il, que Louveau est un endroit très-_passant_, et il se plaignait que le «tumulte du monde» s’acharnât à le poursuivre. Vraiment il a l’humeur sauvage, et pourtant je ne connais personne qui soit plus propre que lui à frayer avec les hommes. A-t-il une fois surmonté sa paresse, il est aimable, liant, causant, entre sans effort dans la pensée et les convenances d’autrui, s’intéresse à tout et tient jeunes et vieux sous le charme de sa gaieté facile et de son esprit aisé. A *** on l’adorait; les robins et les douairières de la ville le proclamaient à l’envi un causeur accompli et un joueur de whist consommé. Lui-même, en sortant de ces réunions où j’avais eu mille peines à l’entraîner, me confessait tout bas «qu’il ne s’était pas trop ennuyé»; mais, à peine au logis, son âme rentrait dans ses plis naturels, et il en revenait à trouver que la solitude est préférable à tout. Aussi, quelque visiteur sonnait-il à la porte, il s’écriait en bondissant sur sa chaise:

«Bon Dieu! voilà l’ennemi!»

Et quand je lui présentais quelque billet d’invitation:

«Mais qu’ai-je donc fait à ces gens-là, disait-il, pour qu’ils attentent à mon bonheur?»

J’allai à Ferjeux souhaiter la bienvenue à la baronne. Dès le lendemain, elle me rendit ma visite. Je venais de sortir. Mon père, épouvanté, se hâta de faire dire qu’il n’y était pas; mais, à je ne sais quel flottement de rideau, elle s’aperçut qu’on y était et qu’on se cachait. Elle n’était pas femme à se rebuter. Elle donne sa carte, feint de s’éloigner, puis, revenant par un détour sur ses pas, elle avise un trou dans la palissade, enjambe, se glisse à pas de loup dans le jardin. Là, elle s’embusque, attendant sa proie. Mon père, qui croit l’ennemi parti, sort; elle s’élance, le voilà dans ses bras,

Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris.

«Ah! vous n’êtes pas chez vous, monsieur l’antiquaire! mais j’y suis...»

Et, lui prenant le bras, elle le promène, le questionne, répond pour lui, l’agace, l’émoustille, lui conte mille sornettes et fait si bien qu’au bout d’une heure ils étaient les meilleurs amis du monde. Je la rencontrai comme elle retournait à Ferjeux.

«J’ai affaité l’oiseau!» me cria-t-elle de sa voiture.

«Cette femme est une charmante folle, me dit à son tour mon père en me revoyant; mais je ne lui montrerai plus mes vases. Avec son grand diable d’éventail en écaille, elle a pensé vingt fois tout fracasser.»

Vous avez tenté par instants de vous persuader, monsieur l’abbé, que je suis une femme supérieure. Là, convenez que c’est une chose que vous mouriez d’envie de croire. Que vous étiez loin de compte! Figurez-vous qu’en dépit de ses travers et de sa futilité, la baronne de Ferjeux me plut beaucoup. Nous nous arrangions pour nous voir presque tous les jours, et j’avoue à ma confusion que je trouvais dans sa société d’agréables distractions. Elle me contait Paris, ce Paris que j’avais quitté pour toujours à l’âge de quinze ans, et après lequel, sans trop le savoir, je soupirais tout bas. Ses historiettes m’enchantaient; je l’écoutais bouche béante, comme les enfants regardent la lanterne magique; moins attentifs, moins suspendus aux lèvres du narrateur sont des chameliers turcs lorsque, pendant une halte, ils font cercle autour d’un _hadji_ qui revient de la Mecque et qui les promène de la Kaaba au puits de Zemzem. Mon père ne pouvait se plaindre, car en revenant auprès de lui il me semblait que je venais de lui faire une sorte d’infidélité, et je me croyais tenue à le dédommager par un redoublement de petits soins. De son côté, Mme de Ferjeux paraissait se plaire infiniment dans ma compagnie; elle me caressait beaucoup, me taquinait et, tout à la fois, m’encensait un peu. J’aurais dû m’en défendre; à vrai dire, mes résistances étaient faibles. Dans un pays où il y a des loups, monsieur l’abbé, une aimable baronne prend bien de l’empire sur les cœurs. Le contraste de nos caractères la charmait; elle se divertissait à me mettre en belle humeur, à m’étourdir de sa vivacité.

«Vous êtes étonnante, ma chère, me disait-elle. Je veux mourir si je m’attendais à trouver dans ces vilains bois une fille de vingt-quatre ans faite comme vous. Je cherche en vain à vous définir, je m’y perds. Élevée à l’ombre d’un sapin par un savant en us et par un jésuite, quel bizarre composé vous faites! Vous n’êtes ni une Parisienne ni une provinciale. Vous n’avez pas le «je ne sais quoi», et cependant on ne s’aperçoit guère qu’il vous manque. Savez-vous ce que c’est? Je gagerais que vous êtes une statue antique, une Galatée. M. de Loanne vous a déterrée dans un de ces affreux caveaux que j’ai consenti à visiter par complaisance, et où j’ai perdu une robe, un organdi superbe, s’il vous plaît. Le bon Dieu bénisse tous les antiquaires de France! Mais, dites-moi, êtes-vous bien sûre d’être en vie? Là, pourriez-vous en jurer? J’imagine, moi, qu’en grattant la femme, on trouverait le marbre. Ne vous fâchez pas. Je ne veux pas dire que vous soyez une antiquaille; mais vous êtes classique, ma toute belle, et le classique n’est ni vieux ni jeune, il n’a point d’âge. Votre démarche, vos regards, votre geste, tout est dans les règles, tout va en mesure; il n’y a rien de trop, rien n’est à côté, c’est ce qui me fâche. On est tenté de vous accompagner sur la harpe. Voyons, mon ange, convenez que depuis que vous êtes au monde, vous n’avez jamais fait de folie. Quoi! pas une fantaisie, pas un caprice! Un cœur qui bat comme un chronomètre Bréguet! Le mien, ma chère, je vous en préviens, ressemble comme deux gouttes d’eau à la montre du Gascon qui abattait son heure en quarante-cinq minutes. Qui ne s’agite pas dépérit d’ennui; il faut un peu d’étourdissement. Se repentir et recommencer, voilà la vie, et quand je ne déraisonnerai plus, je n’aurai plus besoin que d’un _De Profundis_.»

L’un des grands plaisirs de la baronne était de me coiffer et de me parer à sa guise. Elle s’enfermait avec moi dans son boudoir, seule pièce où les maçons n’eussent point accès. Là, étalant sur sa toilette ses boîtes à poudre, ses houppes, ses cache-peignes, ses fers à friser, dont elle s’escrimait avec une merveilleuse dextérité, ses plumes, ses rubans, mille affiquets, elle me poudrait, me pomponnait, m’attifait, reculait de trois pas pour me regarder, pirouettait sur ses talons, s’applaudissait de son œuvre, répétait cent fois: «Ma toute belle, vous avez les plus beaux cheveux de France et de Navarre!» Je la laissais faire, souriant moitié d’aise, moitié d’indulgente pitié. J’ai promis d’être sincère: ce petit manége ne m’ennuyait pas. Il y avait longtemps que personne n’avait admiré mes cheveux. Je leur disais: Profitez de l’occasion, vos beaux jours sont comptés.

Un jour qu’elle m’avait coiffée à la Marie-Antoinette et décorée comme une châsse, elle se prit à pousser de vrais cris d’admiration, et, se jetant dans un fauteuil:

«Savez-vous que vous êtes ravissante, mon cœur? Mais, je vous le demande, où avez-vous donc pris ces grands traits réguliers? On dirait une muse. J’ai à Paris un dessus de porte qui vous ressemble. Le bel avantage que vous avez là! De quoi vous sert-il? Dire qu’une fille qui a vos yeux, un nom, une dot et vingt-quatre ans, vit ici enterrée dans un trou! C’est une horreur, c’est un meurtre, c’est mille fois pire que le sacrifice d’Iphigénie. A votre place, comme j’en appellerais! M. de Loanne est un égoïste. Ne me mange pas, je le lui dirai à lui-même, et pas plus tard que demain. Laissez-moi faire, je prétends vous soustraire à la puissance paternelle. Je vous marierai, moi qui vous parle. Ce n’est pas que le mariage soit une invention bien miraculeuse; mais, jusqu’à présent, on n’a rien trouvé de mieux. Nos Solons ont l’imagination si stérile! Le plus beau des métiers, ma mignonne, est le mien; malheureusement on ne naît pas veuve comme on naît poëte; il faut passer par l’autre cérémonie pour en arriver là. Fiez-vous à moi, je me charge de vos affaires. Il ne sera pas dit qu’en plein dix-neuvième siècle un père égorge sa fille sans que la justice informe.»

Elle continua longtemps sur ce ton. Je la laissai dire et ne fis que rire de cette belle sortie. «Un clou chasse l’autre, pensais-je; les maçons vont avoir leur tour, et il n’en sera rien de plus.» Mais je découvris qu’elle avait plus de suite dans l’esprit que je ne le croyais. Le lendemain, le surlendemain, elle revint à la charge. Alors je lui représentai tout doucement qu’elle était mille fois trop bonne; qu’elle se mettait à tort martel en tête; que je n’avais nulle envie de me marier; que j’avais formé le projet de rester fille; que mon tyran était le meilleur des hommes; que j’étais heureuse, très-heureuse à Louveau; que mes inclinations s’accordaient avec mon devoir; qu’au surplus les soupirants ne m’avaient point manqué; qu’il en était jusqu’à deux dont mon père eût agréé la recherche, mais que j’avais des exigences ridicules et préférais ma liberté aux meilleurs partis.--Elle haussa les épaules et me répliqua que ce n’était pas à elle qu’on faisait accroire ces choses-là; puis, s’égayant aux dépens de mes prétendants, elle fit du premier un jeune dadais délicat et blond, chamarré de phébus, du second un vieux gentillâtre à lièvre; elle les accommoda de toutes pièces, découpa leur silhouette dans une feuille de carton, les mit en scène, singea leurs tons, leurs manières, me fit rire aux larmes. Quand elle fut lasse de ses deux pantins, elle les hacha menu et les fit dévorer par son bichon.

«Ce qui me consterne, dit-elle, ce qui me désespère, c’est que, si on vous laissait faire, vous finiriez, de guerre lasse, par avaler le morceau et par épouser quelque sot, sentant son bourgeois d’une lieue, qui ferait râfle sur votre beauté et n’aurait pas même le mérite de s’étonner de son aventure.

Vous irez par le coche en sa petite ville, Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile.

Le dimanche il se fera honneur de vous à la promenade, à l’heure où l’on entend le trombone et où la cassonade et les nouveautés font assaut de toilettes. Vous pondrez, vous couverez. Quelle bénédiction! Battue en brèche par les œillades assassines du hausse-col, désespoir des laiderons, espoir inavoué d’un clerc de notaire, vous vous éteindrez dans une douce langueur, le nez sur un pot de giroflée et contant vos chagrins à la lune. Mort de ma vie! j’enrage quand je pense que les cheveux que voici blanchiront sans avoir été vus aux Italiens! Mais je suis là, je protégerai l’innocence sacrifiée.»

Ses insistances me déplurent; je demeurai quelques jours sans la voir. Elle n’eut garde de s’en affecter. Quand je retournai à Ferjeux, je la trouvai cachetant une lettre.

«Vous arrivez fort à propos, me dit-elle. Je m’occupe de vous. Lisez cette adresse: cela vous intéresse plus que vous ne pensez.»

Je jetai les yeux sur le pli et je lus: «A monsieur le marquis Max de Lestang.»

«Dieu ait en sa sainte garde le marquis de Lestang! lui dis-je; mais je n’ai pas l’honneur de le connaître.

--Votre cœur ne vous dit rien? Point de pressentiments? Mettez-vous là, ma belle, et écoutez-moi. Le marquis de Lestang, mon neveu, est un superbe garçon de trente-deux ans, beau comme un Apollon, brave comme Artaban, fin et discret comme le prince Charmant, et qui possède un hôtel à Paris et un château dans le Dauphiné. Orphelin à douze ans, il a mené sa jeunesse à grandes guides. Ce bel écervelé, ma chère, a fait bien des passions, et m’est avis qu’il n’a jamais trouvé de cruelles. Je le conjure de faire une fin: il m’a d’abord renvoyée bien loin; mais depuis peu une douce mélancolie s’est emparée de lui, et dernièrement il m’écrivait que, si je pouvais lui découvrir une femme qui ne ressemblât à aucune de celles qu’il a connues, il se résignerait sans trop d’effort à lui sacrifier sa liberté. Vous m’entendez, il veut une femme qui ne soit pas la femme. Avec cela, il exige beaucoup de principes; les Lovelaces n’épousent que des dragons de vertu. Je viens de lui répondre que j’avais trouvé son fait, qu’il prît la poste, qu’il accourût, que je lui ferais voir dans nos bois quelque chose qui l’étonnerait fort. Je le connais, il viendra, et je prétends qu’avant deux mois le contrat soit signé et parafé. Vous raffolerez de ce monstre, ma charmante; il a été mis au monde tout exprès pour faire votre bonheur. Son passé vous répond de lui; il est bon qu’avant de se marier un homme ait épuisé la liste de ses curiosités. Ce sont les curieux du lendemain qui font les mauvais maris. De son côté, je gagerais qu’il vous adorera. Vous l’étonnerez, c’est le principal: il n’a rien vu qui vous ressemble. Les belles mondaines, les reines de salons, les femmes à la mode, il connaît tout cela par le menu; mais vous, mon cœur, à force de vivre avec des vases grecs, vous avez contracté des airs de tête et des attitudes qui lui seront tout nouveaux. Ce que vous avez, ce n’est pas de la grâce, ce n’est pas du charme, c’est du style. Je ne sais trop m’expliquer, mais je crois que le style est une sorte de beauté dans les règles qui ne sait pas qu’on la regarde. Je vous l’ai déjà dit, on vous prendrait pour une statue antique qui a reçu le feu de la vie et qui fait ses premiers essais dans l’art d’exister. Par moments, vous vous ressouvenez trop de votre premier état, et l’on se prend à craindre que vous ne vous rendormiez de votre sommeil de marbre; mais je me repose sur le marquis du soin de vous réveiller tout à fait: il achèvera de vous dégourdir. Tenez, dans ce moment, vous êtes adorable. S’il était ici et qu’il vous vît avec votre air ébahi et vos grands yeux effarés, il ne se ferait pas prier pour tomber à vos genoux. La première fois que vous le verrez, tâchez de retrouver cette expression. Allons, voilà une affaire faite. Arrivez vite, mon beau monsieur: la divine Galatée vous attend. Du même coup je m’en vais faire deux heureux; ce sera la plus belle action de ma vie.

--Madame la baronne, lui dis-je, votre plaisanterie est charmante; mais donnez-moi cette lettre, je vous prie.

--Qu’en voulez-vous faire, mon cœur?

--La déchirer, madame, ou la brûler.»

Et j’avançai le bras pour m’emparer du pli; mais elle l’éleva en l’air, et, courant à la fenêtre, le lança sur la terrasse; puis, appelant son chasseur à grands cris, elle lui commanda de ramasser le précieux papier, de seller promptement un cheval et de courir bride abattue au prochain bureau de poste.

En vérité, je ne savais si je devais rire ou me fâcher.

«J’aime à croire, lui dis-je, que tout ceci n’est qu’une histoire en l’air, que vous vous amusez de ma crédulité...

--Croyez tout ce qu’il vous plaira, interrompit-elle; mais j’ai des ordres à donner à mes ouvriers. Je veux faire réparer et meubler le petit pavillon qui est au bout de la terrasse. C’est là que logera votre adorateur. Ce pauvre garçon ne peut pourtant pas coucher à la belle étoile. Maltraitez-le tant que vous voudrez, je n’entends pas que son désespoir s’enrhume.

--Voyons, lui dis-je, soyez bonne une fois dans votre vie; convenez que le marquis est votre oncle, qu’il a soixante-dix ans, et que...

--Peste! s’écria-t-elle, je n’ai pas affaire à une Agnès, et vous savez toutes les rubriques. Vous l’avez dit, mon ange: ce pauvre marquis est un septuagénaire fort cassé, un peu cacochyme. Il a besoin d’un bâton de vieillesse. Vous lui chaufferez ses bouillons. C’est votre partie que le dévouement.

--Au moins, repris-je, je me flatte que mon père ne saura rien de ce badinage. Un mot suffirait pour troubler son repos et empoisonner sa vie.

--Oh! que voilà de grandes phrases! s’écria-t-elle; sachez qu’hier je suis allée trouver M. de Loanne dans ce joli caveau où j’avais juré mes grands dieux de ne plus remettre les pieds. Une seconde robe perdue, ma chère! Vous voyez si je me ménage pour servir mes amis. J’ai commencé par tout regarder, par tout admirer sur parole, depuis le cèdre jusqu’à l’hysope; je me suis attendrie sur un petit morceau de brique, un tesson de pot, s’il le faut nommer par son nom; j’ai consenti à voir des fresques invisibles; j’ai juré sur mon honneur que j’apercevais du rouge, du bleu, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel; bref, j’ai eu des transports, des syncopes. Jugez s’il était content de moi; j’imagine qu’en ce moment j’aurais pu lui demander sa vie. J’ai profité de ces bonnes dispositions pour lui conter mes petites raisons. Je vous avouerai qu’il a eu l’air d’un homme qu’on réveille en sursaut: c’est ce qui s’appelle un saisissement désagréable. Donnez une douche à mon bichon: vous verrez comme il se secouera; mais que parliez-vous de poison? L’ai-je empoisonné, ce pauvre homme? Vous voyez en tout cas qu’il n’en est pas mort. Il faut croire que les archéologues résistent au curare.»

Cette fois je perdis patience, je lui adressai les plus vifs reproches; mais avec cette étrange femme il n’y a pas moyen de se fâcher longtemps.

«Oh! que la colère vous va bien! s’écria-t-elle. Vos joues se colorent, vos yeux petillent. Adieu la statue! voilà la femme. Pends-toi, marquis, tu n’es pas là! Mais regardez-vous donc dans la glace; vous êtes jolie à croquer, madame la marquise de Lestang!»

Je retournai à Louveau fort préoccupée. Je maudissais la baronne et son zèle indiscret. La veille, j’avais trouvé mon père rêveur; ce soir-là, il le fut encore. Il ne regarda point ses vases, laissa son poëte grec sommeiller en paix dans ses grandes poches. Silencieux, se retournant dans son fauteuil, il m’observait du coin de l’œil et poussait par instants de gros et bruyants soupirs. Je m’approchai de lui.

«A qui en avez-vous? lui dis-je. S’est-il fait en moi quelque changement qui vous étonne?

--Pourquoi ne pas me le dire! me répondit-il en secouant mélancoliquement la tête.

--Quoi vous dire? lui demandai-je. Je vous certifie que vous avez tous mes secrets.

--Tu sais si je t’aime, reprit-il. Que ne m’avouais-tu que tu t’ennuies, que tu broies du noir?

--Qui vous a mis en tête ces folles idées? m’écriai-je en lui prenant les mains. Je gagerais que c’est cette maudite baronne. Ne voyez-vous pas que cette femme est un vrai brise-raison? Ses maçons ne suffisent pas à amuser son ennui, il faut à toute force qu’elle s’agite et agite autrui.

--Non, non, dit-il, la baronne n’est pas si folle qu’elle en a l’air. Sur un mot fort sensé qu’elle m’a dit l’autre jour, j’ai fait un retour sur moi-même. Ma conscience a parlé; elle m’a fait convenir que j’étais un franc égoïste, Isabelle, un mauvais père. Depuis des années, je te sacrifie sans vergogne à mes goûts; je ne pense qu’à moi, je suis comme un avare qui enterre son trésor. Tu as de la beauté, de la fortune. Je tiens tes grâces sous clef, je te séquestre de tout commerce du monde, je te fais vivre avec les loups et te condamne à coiffer sainte Catherine.

--Vous avez raison, interrompis-je; vos crimes font frémir la nature. Peste soit de la sorcière! Les gens qui s’ennuient s’amusent à faire des ricochets. Cette odieuse femme en a fait dans votre cœur _avec des cailloux plats, ronds, légers et tranchants_. Et voilà ce pauvre cœur uni comme une glace qui s’émeut, bouillonne, se hérisse; mais, je vous prie, parlons raison. Ai-je l’air triste, la mine allongée et les yeux battus? Demandez à ces murailles si je me cache pour pleurer dans les petits coins. La vérité vraie est que ma liberté m’est chère et que je me soucie du mariage comme d’une noisette vide; mais que dis-je? je ne suis plus libre; j’ai engagé ma foi à ce petit homme noir sur fond jaune que vous voyez là-bas. Regardez donc ce port de tête et les plis que fait son manteau. Tout autre parti me ferait pitié.

--Il est certain, reprit-il, que jusqu’à ce jour il ne s’en est guère présenté de sortables; mais il est de par le monde certains hommes...

--Des marquis?

--Et pourquoi non? répondit-il.

--Ah! marquis, marquis, m’écriai-je, que me veux tu? Mais c’est donc un charme, un ensorcellement. Mon père, vous êtes malade; autrement vous ne donneriez pas dans les visions cornues de Mme de Ferjeux. Écoutez-moi, je suis votre médecin; la Faculté vous ordonne de travailler à votre mémoire, de ne plus songer creux et de rentrer dans votre repos.

--Tu en parles à ton aise, dit-il. La conscience, une fois réveillée, a peine à se rendormir, et les reproches que je me fais...

--Au moins, interrompis-je, gardez vos réflexions pour vous. Je ne veux plus entendre un mot; sinon, je vous en avertis, je me sauve avec mon bel Athénien dans quelque endroit moins fréquenté que Louveau.»

Là-dessus, me mettant au piano, je lui jouai de mon mieux l’un de ses airs favoris; mais il ne battit pas des mains, et son front demeura soucieux.

«Vous n’aimez donc plus la musique? lui dis-je.

--Si fait, j’aimerai toujours Mozart, me répondit-il, mais je commence à croire aux scorpions.»

Les jours suivants, cette fâcheuse question ne fut pas remise sur le tapis. Mon père cependant n’était point dans son assiette naturelle; il avait perdu son bel appétit et persistait à me regarder en coulisse.

Une semaine s’était passée sans que je remisse les pieds à Ferjeux, quand la baronne vint nous voir. Je la pris à part.

«S’il vous échappe un mot qui puisse chagriner mon père, lui dis-je à voix basse, je ne vous reverrai de ma vie.»

Elle fit l’étonnée.

«De quoi craignez-vous donc que je lui parle? Du marquis? Il est mort, j’en reçois à l’instant la nouvelle: voyez mes larmes. A vrai dire, ce pauvre homme ne tenait plus qu’à un fil. Il a reçu ma lettre, et la joie l’a suffoqué. Il a succombé, ma chère, à une indigestion d’espérance.

--Je le plains de tout mon cœur, lui dis-je, mais point de distraction; n’allez pas oublier qu’il est enterré.»

Elle parla de la pluie et du beau temps, de ses maçons, des impatiences qu’ils lui causaient, de trois girouettes qu’elle faisait venir de Paris, du parfum des violettes, de sa passion pour les bois, de la douce mélancolie qu’on y respire. Lorsqu’elle eut tout dit, elle témoigna à mon père le désir de revoir ses figurines; il s’empressa de la satisfaire. Ce jour-là, par bonheur, elle avait oublié chez elle son éventail. Introduite dans le sanctuaire, elle examina tout d’un œil ravi; elle eut même des attendrissements, des pâmoisons qui me furent suspects. Elle s’extasia surtout devant Némésis; excité par ses questions, mon père se lança à corps perdu dans une dissertation mythologique qui se termina par de longues réflexions sur les prospérités démesurées dont la déesse condamne et châtie l’insolence. Crésus et Polycrate ne furent point oubliés.

Mme de Ferjeux semblait charmée. Elle nous dit adieu; puis au moment de sortir:

«Votre Némésis me fait peur, dit-elle à mon père, et votre Polycrate me trotte dans la cervelle. A votre place, je jetterais mon anneau à la mer.

--Je n’en ai point qui soit de prix, belle dame, lui répliqua-t-il.

--Malepeste! vous avez une fille!» dit-elle, et elle disparut; mais, rouvrant la porte:

«A propos, j’attends la visite d’un parent, jeune ou vieux, mon oncle ou mon neveu, il n’importe. Ce jeune vieillard ou cet antique adolescent a la passion des vases et des statues. Me permettrez-vous de vous l’amener?

--Nous sommes tout à votre dévotion, madame, répondit mon père.

--Dieu soit loué! la voilà partie, dis-je en frappant du pied. Je ne comprends pas que cette femme ait pu me plaire. Aujourd’hui ses grands yeux émerillonnés me mettaient aux champs.»

Mon père demeura quelque temps silencieux, se promenant en long et en large dans le salon. Je devinai que son esprit travaillait. Tant savant qu’il soit, il est un peu poëte. Les hommes d’imagination, monsieur l’abbé, sont sujets à se passionner contre leur propre intérêt; vous les voyez aujourd’hui s’éprendre résolûment de ce qui, hier encore, les désolait; rêver des malheurs, c’est encore rêver, et ils ont pour tous leurs songes une tendresse paternelle.

Après quelques minutes, mon père se jeta dans un fauteuil et se prit à dire entre ses dents:

«Eh bien! qu’il vienne, qu’il vienne! et que le destin s’accomplisse! le plus tôt sera le mieux. Assurément il m’en coûtera. O mon cher anneau, qui avez si longtemps brillé à mon doigt, je vais vous donner en pâture aux requins! O mes chers dieux pénates, vous allez voir se séparer les deux êtres qui se sont aimés sous vos yeux. Du moins, ma conscience sera contente, et les regrets sont moins cruels que les remords. Oui, j’abusais du dévouement de cette chère enfant; elle me cachait son ennui: un heureux hasard vient de m’éclairer. Némésis elle-même a parlé: Isabelle, tes sacrifices trouveront enfin leur récompense. Le marquis de Lestang est un homme charmant...

--Encore ce marquis! lui dis-je, étonnée et impatientée au dernier point; mais vous le connaissez donc?

--Ne m’interromps pas, petite, poursuivit-il, et laisse-moi raisonner avec moi-même. Je disais donc que le marquis est charmant. Cette union sera fort bien assortie. Vos âges se conviennent; il est bien fait, et tu es belle; il est riche, et tu as des rentes. L’hiver à Paris, l’été en province, vous coulerez ensemble de beaux jours. Quant à ton vieux bonhomme de père, il ne sera pas aussi à plaindre qu’il veut bien le dire. Avant quinze mois, il aura terminé ses fouilles de Louveau, et, emportant avec lui ses trésors, il ira te rejoindre. Le marquis est un homme de goût; il sait ce que vaut un antiquaire; il me logera volontiers dans le coin le plus retiré et le plus silencieux de sa maison. J’aurai mon ménage à moi; je ne veux gêner personne. Dans douze ans d’ici, mon petit-fils sera en âge de discerner un vase grec d’avec un vase étrusque; je me chargerai de son éducation; j’en veux faire mon secrétaire. N’oublions pas que le château de mon gendre est situé dans le voisinage de Saint-Paul-Trois-Châteaux, la vénérable capitale des Tricastins, ville consacrée à Diane, ville chère aux antiquaires, où l’on a déterré tant de mosaïques, tant de médailles, et ce précieux camée qui représente la Pudeur se retirant au ciel avec Astrée. Qui peut dire ce que j’y trouverai? Depuis la découverte de la Némésis, je crois tout possible. A mes heures perdues, j’irai relire Mme de Sévigné à Grignan; je ne serais pas fâché de savoir ce qu’était cette bise qui faisait mal à sa _seconde poitrine_. Ah! par exemple, j’exige qu’on respecte ma liberté. Quand mon gendre aura du monde, je m’enfermerai chez moi. Si quelque invité demande: Où est M. de Loanne? répondez-lui: Que voulez-vous? il est quinteux, sauvage, un peu bizarre...

--Très-bizarre, interrompis-je, et très-enfant.»

Et, secouant doucement sa tête grise entre mes deux mains, j’ajoutai:

«Quand vous vous réveillerez, nous prendrons le thé.»

IV

Eh bien! monsieur l’abbé, qu’en pensez-vous? Que va-t-il advenir de tout cela? Croyez-vous au marquis? Sera-t-il jeune ou vieux? Mais votre esprit s’est rouillé chez les Indiens; vous n’aimez plus à deviner, et jetez du premier coup votre langue aux chiens.

Le fait est que pendant une semaine je dormis mal. Je faisais des rêves extravagants: une nuit, je crus me voir poursuivie par un loup, la baronne accourait à mon secours et ramassait une pierre pour me défendre; mais en la soulevant elle mettait à découvert un scorpion, lequel se transformait subitement en un beau jeune homme qui m’appelait en souriant. Comme je m’approchais de mon sauveur, je découvris qu’il portait au front un dard acéré, reste de son premier état, et qu’il cherchait à m’en percer le cœur. Cela m’inspira de la tendresse pour les loups. Une autre fois je rêvai d’une étoile rougeâtre qui dominait fatalement ma vie; en vain je m’enfuyais par monts et par vaux, elle rayonnait toujours sur ma tête, et je me sentais en proie à sa maligne influence. Apparemment c’était l’étoile de Mme de Ferjeux.--Que tout cela est absurde! pensais-je en me réveillant; mais il est des heures où le cœur croit à l’absurde.

Souvent je m’écriais: «Je n’ai pas le sens commun. Il n’y a point de marquis; notre voisine nous mystifie; elle rit sous cape de notre émoi et de nos transes.» Et dans ces moments-là, direz-vous, vous étiez rassurée et contente? Et si Mme de Ferjeux elle-même était venue vous dire: «Pure plaisanterie que tout cela! n’attendez personne, car personne ne viendra, ni aujourd’hui, ni demain, ni après-demain!» oh! pour le coup, vous l’auriez embrassée avec effusion.--N’en doutez pas, monsieur l’abbé. Et cependant, vous le dirai-je? au fond du cœur... Mais ne vous fâchez pas, je n’ai rien dit.

En revanche, quand il m’arrivait de croire résolûment au vrai marquis, beau comme Apollon, brave comme Artaban, à ce prince Charmant, qui n’avait point trouvé de cruelles, ah! croyez-moi, je me promettais de lui faire un accueil qui déconcerterait sa fatuité; car j’avais décidé qu’il était fat, dédaigneux, blasé sur tout, et je me le figurais m’observant d’un œil à la fois indiscret et superbe. Et même, n’eût-il pas été fat, je lui en voulais d’être le neveu de sa tante, de répondre avec tant d’empressement à son appel, d’accourir à son ordre pour examiner la bête curieuse qu’elle lui promettait. Je croyais l’entendre raisonnant avec elle, lui disant: «Épouserai-je? n’épouserai-je pas? L’affaire ne se présente pas aussi bien que je le pensais...» Et puis il me déplaisait qu’on prétendît régler mon sort, disposer de moi sans mon aveu. La délicatesse de mes sentiments en était froissée, ma dignité s’en indignait, et je me rappelais ce mot de ma mère, qui assurait qu’il y a deux sortes de poésies, celles qui sont nées et celles qu’on a faites, que les premières sont bonnes, que les secondes ne valent pas le diable, et qu’il en va de même des mariages. «Arrivez, mon gentilhomme! disais-je en moi-même. Je tiens pour vous en réserve mes plus grands airs et mes plus grandes manières.» Et vraiment je les préparais d’avance, je répétais la scène dans ma tête, mes premières phrases étaient toutes prêtes... Hélas! ce que c’est que de nous, et comme la bizarre fortune se joue de nos précautions!

Un matin j’étais descendue dans la cour pour porter du grain à mes pigeons. D’où vous êtes, vous les voyez accourant à ma voix, voletant autour de moi, se posant à l’envi sur mes bras, sur mes épaules et sur ma tête. Lionne, cette chienne qui vous aimait, survint en bondissant et aboyant, et les oiseaux épouvantés s’enfuirent sur les toits. Je grondai Lionne, la fis coucher à mes pieds en lui enjoignant un religieux silence; puis je rappelai mes pensionnaires ailés, qui se décidèrent à revenir et reprirent l’un après l’autre leur poste accoutumé; mais tout à coup ils s’envolèrent de nouveau à grand bruit d’ailes. Il fallait que je fusse bien préoccupée, car je n’avais entendu venir personne. Et cependant quelqu’un était là; sur le pavé de la cour éclairé du soleil, je voyais se dessiner une grande ombre immobile, accompagnée d’une autre ombre plus petite qui remuait... J’eus un frémissement. «Il est ici, me dis-je; c’est lui!» Et dans mon émoi je n’osais tourner la tête. Dans cet instant, approchant à pas de loup, Mme de Ferjeux me prit le menton d’une main, de l’autre releva le bord pendant de mon chapeau de campagne, et s’adressant à lui (car c’était bien lui):

«Eh bien! mon beau chevalier, fit-elle, que vous en semble?»

La brusquerie de cette attaque inopinée qui rompait toutes mes mesures, qui déroutait toutes mes prévisions, me jeta dans un tel désordre d’esprit que je ne pus trouver une parole. Moitié confusion, moitié dépit, je me sentis rougir jusqu’aux oreilles, et les larmes me vinrent aux yeux; tout tournait autour de moi; j’aurais voulu être à cent pieds sous terre.

Alors le beau chevalier vint à moi, me fit un profond salut, et me dit d’un ton doux et respectueux:

«J’aime à croire, mademoiselle, que vous connaissez assez Mme de Ferjeux pour ne plus vous effaroucher de ses plaisanteries, mais il en est, je l’avoue, que j’ai peine à lui pardonner.

Quelle fut ma réponse? Impossible de vous le dire, ni de quelle langue je me servis pour la faire, car la mienne était hors de service; mais M. de Lestang eut la délicatesse de ne pas me regarder. Penché vers Lionne, qui était demeurée couchée à mes pieds, il la flattait de la main, lui tirait tout doucement les oreilles, me faisait compliment sur sa beauté. En ce moment, mon père parut; on entra dans la maison, je réussis à me dérober, et je me sauvai dans ma chambre. Là, cachant mon visage dans mes mains, je maudis mon mauvais sort, et je songeai à cette fatale étoile, à cette étoile rouge de mes rêves, qui malgré moi gouvernait ma vie. Toutefois, comme je suis une fille raisonnable, je ne tardai pas à secouer mon chagrin; ma bonne humeur reprit le dessus, et, tout en faisant ma toilette, je ne pus m’empêcher de rire un peu au souvenir de mes beaux plans de campagne et de ces airs majestueux dont je m’étais promis de foudroyer l’ennemi. «Je suis punie, me dis-je, par où j’ai péché. Ne prenons point d’airs, gardons celui qui nous est naturel. Il en sera ce qui pourra.»

Quand je redescendis au salon, Mme de Ferjeux venait de partir, et mon père faisait au marquis les honneurs de son cabinet d’antiques. On a dit que rien n’empêche tant d’être naturel que l’envie de le paraître. Cependant je crois que je me présentai devant M. de Lestang de l’air le plus aisé du monde; car dans son premier regard je vis percer un peu d’étonnement, comme s’il avait eu quelque peine à me reconnaître; je lui sus gré de sa surprise, elle me fit plaisir. Du reste, il eut pour ma personne le degré d’attention qu’exigeait la politesse, mais rien de plus. Il était fort occupé d’examiner les trésors d’art étalés sous ses yeux. Il en parlait non en savant, mais en homme du monde qui a beaucoup vu. La Némésis surtout l’enchantait, il ne se lassait pas de la regarder.

--Ma chère enfant, me dit mon père, M. de Lestang est fou de ma statue; il estime que c’est un morceau achevé et du premier mérite.

--Je ne pense pas, dit le marquis, qu’il puisse y avoir deux avis à ce sujet.--Et il justifia son dire par des raisons où l’on sentait le connaisseur qui a du coup d’œil et du goût. Mon père semblait ravi au septième ciel, et à chaque mot clignait des yeux en signe d’approbation.

«Peste! vous vous y entendez, disait-il, et vous seriez digne de savoir le grec.

--Je ne suis qu’un ignorant, répondit le marquis; mais je crois avoir de l’instinct, et je n’ai garde d’apprendre; ce serait me priver du plaisir de deviner... De deviner et de me tromper, ajouta-t-il en souriant; mais enfin deviner bien ou mal et vouloir, il n’y a que cela qui compte, ce sont les deux épices de la vie.»

Vous conviendrez, monsieur l’abbé, que je pouvais me rassurer. Cette théorie sur les épices n’était pas propre à me tourner la tête.

Là-dessus M. de Lestang tira de sa poche un portefeuille en maroquin et un crayon, et se mit en devoir de prendre un léger croquis de la statue. Mon père lui arrêta la main.

«Ne faites pas cet affront à la déesse, dit-il. Elle croirait que vous lui faites vos adieux. Vous nous demeurerez quelques jours, j’espère, et vous reviendrez la voir.»

En vain je lui jetai un coup d’œil suppliant qui signifiait: de grâce, pas trop de zèle! Le père avait disparu, il ne restait que l’antiquaire, lequel était sous le charme. Ce fut cet antiquaire obstiné et tout entier à son idée qui retint le marquis à déjeuner. A vrai dire, M. de Lestang ne se fit pas prier; il paraissait se trouver à l’aise sous notre toit. A table, il fut gai, nous conta ses voyages, et je trouvai qu’il contait bien. Il avait la parole nette et facile et de la douceur dans la voix. Par intervalles seulement, il s’animait tout à coup, élevait le ton, accentuait fortement certains mots; dans ces moments-là, ses sourcils se fronçaient légèrement, et ses yeux, d’un bleu sombre, s’enflammaient. C’était comme un éclair de passion, on eût dit que son âme allait prendre feu; mais cela passait vite, et il revenait avec un sourire à son ton dégagé et uni.

En sortant de table, mon père lui dit:

«Après les vases, les bouquins. Allons faire un tour dans ma bibliothèque.

--Ah! pour le coup, repartit M. de Lestang, vous tenez à me dépayser et à m’humilier. Épargnez-moi, ne me demandez mon avis que sur les reliures.»

Il suivit mon père, se laissa tout montrer, écouta avec la plus accorte complaisance toutes ses explications.

«Que de richesses! dit-il. Vous en avez fait sans doute le catalogue?

--Il est incomplet, répondit mon père, et je remets d’année en année à le terminer. Je me fais vieux, je suis devenu très-paresseux pour tout ce qui n’est pas ma besogne d’affection. Voyez comme ces rayons là-haut sont poudreux! Il faudrait que le plumeau passât partout; mais je ne saurais souffrir que la main d’un domestique touchât à mes chers volumes, et quant à moi, le temps me manque. La vie est si courte!

--Il y a cette différence entre nous, dit M. de Lestang, que vous êtes trop occupé pour achever l’inventaire de vos biens et que je suis trop inoccupé pour ne pas faire le mien; car, moi aussi, je possède une bibliothèque, vieux patrimoine de famille un peu endommagé par les rats, mais les restes en sont bons. Cette année, pour la première fois, j’ai passé l’hiver à Lestang, et soit faute de savoir comment remplir mes journées, soit amour de l’impossible et des tours de force, j’entrepris de disputer mes livres aux rats et d’en faire à moi seul un beau catalogue par ordre de matières. Jugez si les bévues y fourmillent. J’ai fait peut-être comme celui qui rangeait le _Traité des fluxions_ de Newton parmi les ouvrages de médecine.

--Je n’en crois rien, repartit mon père; vous nous avez dit, et prouvé que vous avez le don de deviner.

--Enfin, reprit-il, je suis venu à bout de cette aventure, et, qui mieux est, j’ai pris goût au métier... Voyons, ajouta-t-il, mettez mes talents à l’épreuve. Nommez-moi votre épousseteur en chef. Nous allons commencer par ouvrir toutes les fenêtres, après quoi je grimperai sur cette grande échelle que voici, et je descendrai un à un tous vos poudreux in-quarto. Fiez-vous à moi du soin de faire leur toilette. Oh! n’ayez crainte, je vous jure de n’y toucher qu’avec des doigts respectueux. De votre côté, monsieur le bibliothécaire, vous profiterez de l’occasion pour redresser votre registre et en remplir les blancs. Courage, à l’œuvre! En quelques jours, tout sera fait, et vraiment je ne serais pas fâché de laisser à Louveau une trace de mon passage.»

Mon père s’en défendit bien fort, il n’avait garde d’infliger à son hôte l’ennui d’une si ingrate besogne, il résista le plus longtemps qu’il put; mais le marquis ne s’entendait pas moins à vouloir qu’à deviner. Il avisa sur une chaise une méchante souquenille de toile dont il s’affubla, l’échelle fut dressée, et le voilà à l’ouvrage.

J’étais restée au salon, je brodais au tambour près de la petite table ronde; la porte de la bibliothèque étant demeurée ouverte, de ma place, sans même remuer la tête, je voyais et j’entendais tout. Franchement, monsieur l’abbé, vous l’auriez trouvé adorable, ce beau gentilhomme au fier profil, aux petites mains blanches, dont toute la personne portait un cachet d’exquise élégance, et qui, vêtu d’un sarrau, docile comme un enfant, gai comme un écolier, leste comme un écureuil, allait et venait aux ordres de mon bon père ébahi, grimpait aux échelles, époussetait des livres, charmant la longueur du travail par des lazzis et de francs rires, et conservant, le plumeau à la main, toute la distinction de sa noble et fine nature.

Pendant ce temps, comme vous pensez bien, la fille de mon père causait un peu avec elle-même.

«Comme l’événement, me disais-je, trompe toujours notre attente!... Qu’il soit beau, bien fait, qu’il ait de grands yeux d’un bleu sombre, à la rigueur je pouvais le prévoir; mais où est ce fat que j’attendais, impertinent, rongé d’ennui, revenu de tout? Son cœur et son esprit sont restés jeunes. N’ayons pas l’air de le regarder; mais se doute-t-il qu’il est à peindre, là-haut, sur son échelle?... Ce qui est unique, c’est ce charme de simplicité; ce serait par là qu’il pourrait être dangereux... Autre chose encore: il paraît à la fois doux et passionné comme ces fameux habitants de mes _champs Élysées_... Il est charmant quand il fronce le sourcil. Nous autres femmes, nous adorons la force ou ce qui lui ressemble; mais ce qui nous subjugue tout à fait, c’est la douceur des violents. N’est-il pas de cette race?... En vérité, ma pauvre Isabelle, il est heureux que nous n’ayons plus dix-huit ans! Notre imagination risquerait bien de se monter; mais aujourd’hui adieu les chimères! Quand ce bel épousseteur partira, nous lui dirons adieu sans le moindre frémissement dans la voix, et il s’en ira ayant rangé une bibliothèque sans avoir rien dérangé dans notre cœur.»

Lorsque M. Max de Lestang se fut retiré en promettant de revenir le lendemain de bonne heure, mon père s’avança vers moi sur la pointe des pieds, et, me regardant dans les yeux:

«Eh bien! me dit-il d’un ton de mystère, qu’en pensons-nous?

--Oh! c’est à vous de parler, repartis-je. Je l’ai à peine vu et encore moins regardé.

--C’est un homme délicieux, reprit-il vivement. Figure-toi que, grâce à lui, j’ai retrouvé un Alde superbe que je croyais perdu. Ce malheureux volume avait disparu dans une crevasse de la boiserie. Notre jeune homme s’avise de tout, il a des yeux au bout des doigts. Avant peu, ma bibliothèque sera nette comme une perle. Il ne sait pas le grec, c’est dommage; mais il serait capable de l’inventer à ses moments perdus. Il est charmant! te dis-je, et sa bonne grâce m’a tant jeté de poudre aux yeux que je n’ai plus vu le larron qui s’apprête à me dérober mon bien.

--Ah! quant à cela, lui répondis-je en riant, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles; votre bien est fort en sûreté, il ne songe pas à le convoiter... Mais vraiment vous vous échauffez. Épousez-le donc, ce beau marquis, je ne m’y oppose pas.»

Le lendemain, M. de Lestang reparut à l’heure dite et retourna bien vite à ses échelles, à son plumeau. Il en fut de même les jours suivants. Je ne le voyais guère qu’au déjeuner, pendant lequel il avait pour moi, comme je vous l’ai dit, la mesure d’attentions que la courtoisie exige. Il était aimable, toutefois sans empressement: notre maison lui plaisait, il promenait autour de lui des regards satisfaits; mais il ne me fit pas un doigt de cour, ni le plus petit compliment. Un jour cependant, comme mon père, en sortant de table, m’avait obligée de lui jouer un _andante_ de Mozart, le marquis m’écouta avec une attitude rêveuse, et quand j’eus fini, il me dit d’un ton pénétré:

«J’avais souvent entendu cet air, mais je ne le connaissais pas.»

Le même jour, il s’écria du haut de son échelle:

«Décidément la poussière de cette bibliothèque a des vertus magiques. Depuis que je m’en barbouille les doigts, je me sens rajeunir. Hier je n’avais plus que vingt ans, aujourd’hui je me plairais à des jeux d’enfant. Je crois entendre des bruits de crécelles, des ronflements de toupie. Vous auriez dû me prévenir, monsieur, car cela devient effrayant. Demain un _tonton_ me semblera plein de charmes, et après-demain il faudra me tailler un béguin.»

Oh! pour le coup, il n’y avait pas à s’y tromper, le compliment n’était pas à mon adresse: c’est de _tontons_ qu’il rêvait.

Le jour d’après (c’était un vendredi), M. de Lestang avertit mon père que son départ était fixé au surlendemain.

«Travaillons bien, lui dit-il; je serais désolé de vous quitter avant que notre monument soit achevé.»

Ce jour-là, je fis seller ma jument grise, et, laissant ces messieurs déjeuner en tête-à-tête, je me rendis chez la vieille Thérèse, cette pauvre infirme que nous avons souvent visitée ensemble. J’y restai fort longtemps. En rentrant, je trouvai mon père seul, le menton dans la main, arpentant le salon d’un air grave. Il vint à moi et, sans me donner le temps d’ôter mes gants et mon chapeau, il me fit asseoir sur le sofa et me dit à brûle-pourpoint:

«Isabelle, l’aimes-tu?»

Je le regardai avec surprise et ne répondis rien.

«Oh! je t’en conjure, reprit-il, ne l’aime pas encore. Attends quelques jours, il faut que nous sachions d’abord... Il m’est venu certains doutes... Comment te dire?... Mais figure-toi que je suis incertain si c’est à toi qu’il en veut ou à la statue.

--La chose est plaisante, lui répondis-je, avec une gaieté forcée. Vous a-t-il demandé Némésis en mariage?

--Non, il n’a pas osé... Mais qu’est-ce que je dis? tes plaisanteries me brouillent l’esprit. Ce qui est certain, c’est qu’il en raffole. Dieu le lui pardonne! elle est si belle! Seulement il l’aime trop... Cette après-midi, il m’a dit tout à coup:

«Reprenons un instant haleine et allons nous reposer auprès d’elle.»

--J’ai cru qu’il voulait parler de toi, et j’allais lui rappeler que tu étais sortie; mais, avant que j’eusse le temps d’ouvrir la bouche, il a traversé en courant le salon, s’est élancé dans la galerie et s’est placé en contemplation devant la déesse; puis il a pris un crayon et l’a dessinée. Un charmant croquis, je t’assure. Il est sorcier... Mais à sa pose, à ses longs regards pensifs, on eût dit un amant faisant le portrait de sa maîtresse. Pendant qu’il crayonnait, je me suis souvenu que l’autre jour il m’avait parlé d’une sorte de grande niche qui coupe par le milieu la galerie vitrée de son château; il y a des bustes antiques aux quatre coins avec un grand socle de porphyre au milieu.

«Ce socle, me disait-il, est encore vide, il attend sa statue.»

--Et vous pensez qu’il aura l’indiscrétion de vous dire: Votre statue me plaît: elle ferait bel effet sur mon socle, vendez-la-moi?

--Les amateurs d’objets d’art, Isabelle, sont une race sans scrupule. Les plus honnêtes ne volent pas à main armée; voilà tout. Ce qui m’épouvante, c’est que je suis faible, je ne sais pas résister. Tu te rappelles que plus d’une fois je me suis laissé prendre à des cajoleries, quitte à m’en mordre les doigts, _jurant, mais un peu tard_... C’est pour cela que je crains le monde. Les moutons y sont tondus de près, heureux quand le berger ne les écorche pas!... Passe encore, ajouta-t-il, si M. de Lestang aimait à la fois ma statue et ma fille, car je donnerais presque sans regret Némésis à mon gendre; je n’aurais pas le chagrin de m’en séparer; tu sais que mon gendre sera tenu de me loger chez lui.

--Oh! de grâce, lui dis-je, laissons dormir toutes ces folies, elles n’ont pas même le mérite d’être gaies.

--Attends, attends, reprit-il, je ne t’ai pas tout conté. A cinq heures, je suis sorti avec M. de Lestang et l’ai reconduit jusqu’à Ferjeux. Là il m’a quitté pour aller faire un tour dans les bois, et j’ai demandé à voir la baronne.

--Bon Dieu! m’écriai-je. Vous avez parlé à Mme de Ferjeux?

--Ne me fais donc pas de si gros yeux. Dans ce siècle, comme les enfants sont sévères! Voyons, Isabelle, ai-je du tact ou n’en ai-je pas?... Mme de Ferjeux me demanda où en étaient _nos affaires_.

«Oh! lui répondis-je en riant (je te jure, Isabelle, que j’avais l’air fort enjoué), oh! chère madame, j’ai l’esprit bien tranquille; c’est à ma Némésis que votre beau neveu fait les yeux doux. Elle se mit à rire comme une folle.

--Croiriez-vous, me dit-elle, qu’hier soir il vint à moi se frottant les mains et disant: Décidément je l’aime, et par l’étoile du berger je l’aurai, je l’aurai!

--Mais, beau neveu, vous l’a-t-on accordée?

--Qu’à cela ne tienne! si on me la refuse, je l’enlève.

--Oh! oh! y consentira-t-elle?

--Chère madame, qui ne dit mot consent.

--Je la connais, Lovelace, soyez sûr que Clarisse criera.

--Il partit d’un éclat de rire, continua-t-elle, et il m’expliqua qu’il aimait Némésis, qu’il adorait Némésis, qu’il enlèverait Némésis, et que sûrement Némésis ne crierait pas. Se moquait-il de moi? Cela lui arrive quelquefois; mais d’autre