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PARTIE I

J’arrivai à Chamaret vers deux heures. Mme d’Estrel était seule; elle me remercia avec effusion d’être venue.

«Vous avez un service à me demander, lui dis-je en l’embrassant; me voici. Puisse-t-il seulement être difficile à rendre! Un peu de fatigue me ferait du bien, et s’il y avait quelque risque à courir, tant mieux; comptez que dans ce moment je serais heureuse de m’exposer.

--Oh! dit-elle en souriant, le service que je veux vous demander n’est pas ce que vous pensez, et vous n’aurez point à risquer votre tête pour l’amour de moi. Il s’agit seulement de braver un peu d’ennui; mais asseyez-vous et tâchez de m’écouter sans distraction.»

Voici à peu près ce qu’elle me raconta.--M. d’Estrel avait fait connaissance en Angleterre d’un riche négociant corfiote, M. Dolfin, qui descendait d’une ancienne famille vénitienne établie depuis longtemps dans les Sept-Iles. Un voyage d’affaires ayant amené M. Dolfin en Provence, il poussa jusqu’à Chamaret et s’y arrêta quelques jours avec sa femme. A peu de temps de là, il mourut, laissant un fils unique dont l’éducation fut confiée à un ecclésiastique français, l’abbé Néraud. Cœur sec, imagination échauffée, cet imprévoyant gouverneur jeta, paraît-il, inconsidérément son élève dans la mysticité. Ce qui est certain, c’est qu’à la longue le jeune Arsène Dolfin fit voir une exaltation et des scrupules outrés dont sa mère s’inquiéta. Il se plaisait dans les austérités, dans les macérations, dans tous les raffinements de la piété, qui sont, disiez-vous un jour, «les friandises de la conscience et qui la gâtent aussi sûrement que l’abus des sucreries affadit l’estomac».

L’abbé Néraud finit par trouver lui-même qu’il avait trop réussi; l’indiscrétion de son zèle est tempérée, à ce qu’il semble, par un peu de ce bon sens français qui répugne à toutes les extrémités, ou qui du moins met toujours quelque méthode dans la folie: si haut que saute un Français il retombe toujours sur ses pieds. Notre Mentor s’effraya des exagérations de son Télémaque et de cette candeur italienne qui se précipitait aux dernières conséquences. Il donna à la mère le conseil de faire voyager le jeune extatique; il partit avec lui, l’accompagna dans son tour d’Europe, lui prêchant sans relâche ces justes tempéraments qui accordent la ferveur avec le monde, et s’efforçant d’éteindre l’incendie qu’il avait allumé. Le commerce des hommes, le séjour des grandes villes, les distractions de cinq années de voyage, n’eurent pas néanmoins l’effet qu’on espérait. Le jeune Arsène demeura insensible aux douceurs du monde comme aux repentirs de son gouverneur; tout ce qu’il voyait le blessait, et nourrissait l’inquiétude de son esprit; il se sentait, disait-il, en exil, et soupirait après sa patrie, mais cette patrie n’était pas le rocher d’Ithaque. Après avoir visité l’Italie, l’Allemagne, la Russie, il vint à Paris, et ce fut là, en plein boulevard des Italiens, qu’il conçut l’héroïque projet de s’ensevelir à la Trappe; pendant quelques mois, il le couva dans le silence de son cœur; enfin il s’en ouvrit à l’abbé Néraud. Celui-ci poussa les hauts cris; mais en vain prodigua-t-il tour à tour les raisonnements, les prières et les remontrances: il ne put ni l’émouvoir ni le persuader. L’enfant était devenu homme; le gouverneur n’était plus qu’un compagnon, un confident; ayant perdu son autorité, il était tenu d’avoir raison, et il n’était que trop aisé de le convaincre d’inconséquence; il s’entendait rappeler ses dires d’autrefois et reprocher ses contradictions; ses nouveaux arguments échouaient contre cette logique des cœurs simples qui ne dépend pas des circonstances, et qui déjoue à force de bonne foi toutes les ruses des habiles.

A bout d’objections, il dut consentir à retourner à Corfou pour annoncer à Mme Dolfin l’étrange résolution de son fils et tâcher d’obtenir son acquiescement. De son côté, le jeune homme s’engageait à donner quelques mois encore à la réflexion, et ces mois d’attente, il était venu les passer dans les environs d’Aiguebelle. Cependant à la nouvelle que lui apporta l’abbé, la pauvre mère s’émut, s’indigna; elle écrivit à son fils les lettres les plus vives, les plus pressantes; elle lui remontra sa folie, lui représenta toutes les chances de bonheur qui l’attendaient à Corfou, les douceurs du mariage, les charmes d’une jeune fille que depuis longtemps elle lui destinait pour femme, que sais-je encore? ce qu’il devait à sa famille, à lui-même, la fortune lentement amassée par ses ancêtres. Que deviendrait cette fortune? irait-elle s’engloutir jusqu’au dernier sou dans le coffre-fort des bons pères? Qu’en penseraient ses aïeux dans l’autre monde?

Toutes ces considérations mondaines, me dit Mme d’Estrel, n’étaient guère propres à ramener notre jeune homme; que peuvent les intérêts du monde sur un esprit convaincu? Ils n’ont point d’intelligences dans la place. Mme Dolfin s’est souvenue de moi, elle m’a écrit pour me conter ses angoisses et me supplier de lui venir en aide. Avant tout, il s’agissait de dénicher l’oiseau, qui, après avoir habité Grignan, en avait délogé sans trompette. Je m’adressai à ce pauvre Malombré, qui sait tout, qui voit tout; il m’assura qu’il avait tenu plus d’une fois dans le champ de sa lunette un jeune étranger qui rôdait aux environs de votre parc. Trois jours plus tard, un de ses hommes qu’il mit en campagne me rapporta que M. Arsène Dolfin avait pris gîte près de Réauville, dans la maison d’un paysan. Vous voyez qu’il a tenu à s’établir à deux pas de la Trappe, comme un amant bien épris se loge dans un grenier, en face du balcon de sa belle. Je le fis prier de venir me voir, il y consentit. Je m’étais attendue à un visage d’énergumène, à un regard dur et farouche. Je fus agréablement trompée; je vis un homme qui prévient tout de suite en sa faveur par un air de douceur mélancolique et dont la tournure tient plus d’un poëte que d’un ascète. Hormis les yeux, il n’est pas beau, mais il a dans la voix je ne sais quelle magie qui surprend; c’est une voix argentine, suave, aux inflexions caressantes, la voix la plus musicale que j’aie jamais entendue, et qui, résonnant dans l’obscurité, pourrait faire des conquêtes; à la lettre, on se rendrait sur parole. Cependant je m’aperçus bien vite que sous le charme et l’aménité du personnage se cache une âme forte, résolue, capable de toutes les vertus et de tous les malheurs attachés à l’opiniâtreté. Il fut aimable; mais toujours sur ses gardes, attentif à déjouer ma curiosité, dès que j’abordais le sujet brûlant, il détournait avec art l’entretien ou se retranchait dans une réserve pleine de dignité qui me fermait la bouche; bref, il ne se laissa pas entamer. Apparemment il m’a jugée indigne d’avoir part à ses secrets et de discuter avec lui de si graves matières, mais s’il méprise ma cornette il y a femmes et femmes, et je suis persuadée qu’il ne tiendrait qu’à vous de le confesser. Daignez, ma chère Isabelle, vous mêler de cette affaire; réussir à n’importe quoi est toujours un plaisir pour une femme, et vous aurez le double mérite de faire une bonne œuvre et d’obliger une amie.

Je vis bien qu’en me faisant intervenir dans une négociation si délicate et si singulière, Mme d’Estrel se proposait de me distraire un peu de moi-même et de faire diversion à mon idée fixe. «Serait-elle aussi pressante, me disais-je, si elle se doutait que M. Arsène Dolfin ne m’est point inconnu? Que penserait-elle de son talent de dessinateur?» Je fus sur le point de lui parler des six croquis; mais on fait si rarement ce qu’on veut!

«Mon Dieu! lui dis-je, si la Trappe a tant d’attraits pour M. Dolfin, pourquoi le dégoûter de sa maîtresse? pourquoi traverser ses amours? Et qui chargez-vous de le regagner au monde? C’est donc sur mon éloquence que vous comptez pour lui dépeindre les joies du siècle, les délices de la vie mondaine, les douceurs infinies du mariage...»

Elle n’eut pas le temps de me répondre; M. Dolfin entra. Je tournais le dos à la porte; il s’avança jusqu’au milieu du salon, et là, me reconnaissant, il recula d’un pas, se troubla, rougit jusqu’au blanc des yeux. Je supposai que dans ce moment il pensait à son carnet. Mme d’Estrel parut s’apercevoir de son trouble, qu’elle mit, je pense, sur le compte d’une timidité prompte à s’effaroucher. Cependant M. Dolfin ne semblait point timide, et rien ne marquait en lui la gaucherie d’un nouveau débarqué. La preuve en est qu’il se remit bien vite et engagea l’entretien sur le ton le plus naturel, tout en se tenant sur la réserve et en évitant de me regarder. Mme d’Estrel, humiliée de son premier échec, chercha cette fois à brusquer l’attaque; elle lui fit subir sans plus de façons un interrogatoire qui était propre à l’embarrasser. Il répondit en homme qui déclinait la compétence du tribunal, mais sans roideur et en observant toutes les formes d’une parfaite courtoisie. Attentif à ne pas se découvrir, sûr à la parade, sa présence d’esprit ne fut pas un instant en défaut. Il n’y avait ni brillant ni traits heureux dans ce qu’il disait; mais son langage uni avait ce charme de naïveté qui est propre aux âmes pures, joint à cette finesse italienne qui est moins une finesse de saillies que l’art d’éviter les fautes et de profiter de celles d’autrui.

Je ne me mêlai que par quelques mots à l’entretien. Je voyais bien que le moment de m’entremettre n’était pas venu, et que surtout en présence de Mme d’Estrel M. Dolfin ne me dirait rien. En attendant, je ne laissais pas de l’étudier avec intérêt: il me semblait être bien différent de tous les hommes que je connaissais; son âme était d’une autre trempe, et pour ainsi dire d’un autre ordre. A le voir, on devinait en lui un esprit continuellement travaillé par une pensée qui ne lui laisse point de relâche; son front bombé, les coins abaissés de sa bouche, quelques rides précoces, annonçaient l’effort et la fatigue, et cependant l’ensemble de sa figure était jeune comme sa voix. Il y avait de l’ange dans cette voix de cristal: elle était faite pour exprimer les délicatesses d’une conscience innocente, ces désirs où il n’entre rien de la terre, ces repentirs dont Dieu lui-même sourit. Pourquoi donc ce jeune homme soupirait-il après la Trappe? Ce sont les souvenirs criminels, les poignantes douleurs, les âpres dégoûts, qui en connaissent le chemin, et qui, par haine d’eux-mêmes, y vont faire amitié avec la mort; mais qu’irait faire l’innocence dans ce refuge des naufragés de la vie? Que trouve-t-elle à haïr en elle-même? Partout elle porte le ciel avec elle, et tous les lieux lui sont bons pour s’offrir à Dieu.

Après quelques assauts inutiles, Mme d’Estrel posa les armes, et l’entretien ne roula plus que sur des sujets indifférents. Dans un moment où il languissait, Mme d’Estrel me pria de me mettre au piano et de lui jouer une sonate de Mozart qu’elle aimait. J’avais abandonné la musique depuis longtemps; je dus faire quelque effort pour la satisfaire. Souvent l’effort inspire. Cette sonate était celle qu’un jour à Louveau mon père m’avait fait jouer en présence de Max. Pendant que mes doigts couraient sur le clavier, je croyais revoir notre petit salon, mon père hochant la tête en mesure, Max immobile à côté de moi, et finissant par me dire: «J’avais souvent entendu ce morceau, mais je ne le connaissais pas.»

Quand j’eus frappé l’accord final, je retournai la tête, et je fus surprise de voir que Mme d’Estrel était seule.

Elle se mit à rire.

«Votre musique a fait envoler l’oiseau de nuit, me dit-elle.

--Elle lui a donc fait peur?

--Peur! ce n’est pas précisément le mot. Vous avez joué divinement! Dès les premières notes, notre jeune homme a été tout oreilles et comme frémissant d’attention; peu à peu il est devenu très-pâle, il avait les lèvres serrées et ne vous quittait pas des yeux. J’ai vu le moment où il allait fondre en larmes; tout à coup il a brusquement détourné la tête, et il est sorti du salon sur la pointe du pied. Décidément il est bizarre, et je commence à craindre qu’il n’ait un petit coup de marteau; c’est grand dommage, car il a du charme.»

M. Dolfin rentra, et, s’approchant de moi:

«Serez-vous assez bonne pour m’excuser, madame? me dit-il. Je suis sauvage, insociable; je n’ai ni le sentiment ni la peur du ridicule; je ne sais pas vivre, je ne suis pas maître de mes impressions. Tout à l’heure je me suis senti ému jusqu’aux larmes; depuis longtemps je n’avais pas entendu de musique, et à coup sûr on en entend rarement de pareille... J’ai craint d’éclater, de vous interrompre. Je me suis sauvé... Vous le voyez, ajouta-t-il en s’adressant à Mme d’Estrel, je puis prendre le froc en sûreté de conscience; je ne ferai de tort à personne, et le monde n’y perdra rien.

--Ah! permettez, lui répondit Mme d’Estrel, on ne se fait pas trappiste pour si peu. Vous êtes bizarre, j’en conviens, mais il y a des cas plus graves que le vôtre. Venez nous voir de temps en temps; Mme de Lestang et moi, nous vous apprivoiserons.»

Et, comme je mettais mon chapeau pour partir:

«Demeurez un instant encore, ma chère belle, me dit-elle; confessez donc un peu M. Dolfin. Il ne sera pas dit que deux femmes se liguent en vain pour avoir le secret d’un homme.

--Oh! ne craignez rien, monsieur, dis-je. Si vous acceptez une place dans ma voiture, vous n’aurez point d’interrogatoire à subir, et nous ne parlerons, si vous le voulez, que de la pluie et du beau temps.»

Après s’être fait un peu presser, il accepta, et nous partîmes. Ce tête-à-tête me plaisait; tout innocent qu’il fût, il me semblait que je bravais quelqu’un. M. Dolfin garda quelque temps le silence; il avait l’air non pas embarrassé, mais étonné, comme s’il eût cherché à se reconnaître dans une situation toute nouvelle pour lui. Il regardait par la portière, il regardait la garniture de satin blanc du coupé, il regardait surtout le bas de ma robe, et parfois ses yeux remontaient jusqu’au bavolet de mon chapeau, dont ils examinaient la dentelle; mais ils n’allaient jamais plus haut. Pour rompre ce silence, qui commençait à me mettre mal à l’aise, je lui fis l’éloge de Mme d’Estrel.

«J’admire, lui dis-je, qu’une personne maladive, toujours souffrante, soit si occupée des autres, si peu d’elle-même.»

Il secoua la tête.

«Sans doute, me répondit-il, c’est une excellente femme; mais comme tous les gens du monde, elle traite bien légèrement les questions de conscience. Il lui semble que ce sont des affaires comme les autres, qu’on les a bientôt réglées, qu’il n’est pas besoin d’y chercher tant de façon, qu’après deux ou trois pourparlers on finit toujours par s’arranger avec soi-même. Hélas! quelles objections pourrait-elle me faire que je ne me sois faites cent fois! Mais résiste-t-on à sa vocation, ou pour mieux dire, peut-on se soustraire à sa destinée? Que peuvent des milliers de paroles contre ses décrets souverains?

--Prenez garde, lui dis-je; j’avais promis de ne vous pas questionner, vous allez m’en donner l’envie.

--C’est à vous, madame, répliqua-t-il avec feu, d’être en garde contre votre curiosité, car, si vous daignez prendre la peine de m’interroger, je sens que je ne pourrai rien vous cacher. Il y a en vous je ne sais quoi...»

A ces mots, il se troubla.

«Mais il me semble, reprit-il, qu’il suffit de me voir pour comprendre que je ne suis pas chez moi dans la vie. Pour aimer le monde, il faut avoir des curiosités et des goûts qui m’ont été refusés. Les petites passions aident à vivre, les grandes tuent. Dans mon enfance déjà, j’étais d’humeur solitaire, retiré en moi-même, tourmenté par une idée fixe. Souvent mon père me disait d’un ton grondeur que les idées fixes rendent fou, et il me citait ce mot d’un officier romain, que pour être heureux il faut avoir dans la tête mille idées, un véritable tohu-bohu: _bisogna aver mille cose, una confusione nella testa_. Il avait raison; mais le malheur est qu’on ne se donne pas les idées qu’on veut. Je n’en avais qu’une, je n’ai pu la chasser, et elle me crie nuit et jour que c’est là-bas que je dois vivre et mourir.»

Et il me montrait du doigt les forêts qui entourent Aiguebelle.

En ce moment, j’aperçus par la portière, à quelques pas devant nous, M. de Malombré, qui faisait sa promenade quotidienne, les mains derrière le dos et coiffé d’un ample chapeau aux ailes rabattues. Il se mit de côté pour nous laisser passer, et il eut soin, en nous saluant, d’avancer la tête et de plonger son regard de furet dans l’intérieur du coupé.

* * * * *

«Voilà un homme singulier, me dit M. Dolfin, et qui fait mentir la règle: sa curiosité ne le rend pas heureux.

--Vous le connaissez?

--Comment ne pas le connaître? Est-il un seul être si disgracié de la nature que M. de Malombré ne daigne s’ingérer dans ses affaires? Il m’a fait l’honneur de venir me voir à Réauville, se mettant, disait-il, à mes pieds et m’accablant d’offres de service dont je n’avais que faire; après quoi il s’est jeté dans de longs récits; il répondait à cent questions que je ne lui faisais pas, et au travers de tout cela il poussait de grands soupirs. Le pauvre homme! je crois que l’ennui le dévore.

--A tel point qu’il s’efforce de se désennuyer en se créant des souffrances imaginaires, et qu’il se bat les flancs pour avoir un peu de chagrin.

--Cependant, me répondit M. Dolfin avec hésitation, il m’a conté qu’il vivait dans de grandes peines d’esprit et de cœur...

--Il a besoin d’en parler à tout venant pour y croire, lui dis-je.

--La douleur, la vraie douleur, murmura-t-il, celle qui est le secret de tout, ne se révèle qu’aux âmes nobles.»

Et cette fois son regard chercha le mien. Je ne sais ce qu’il ressentit, mais je le vis tressaillir, et, baissant aussitôt les yeux, pour cacher son émotion il se mit à moraliser. Je l’écoutai sans mot dire: il divaguait un peu, se perdait par instants dans les espaces; mais il y avait tant d’ingénuité dans sa manière qu’il n’ennuyait pas.

Comme nous approchions de Lestang: «Que vous êtes bonne de m’écouter, madame, me dit-il, et quel fâcheux souvenir je vous laisserai de moi! Heureusement ce souvenir s’effacera bien vite. L’hirondelle ne laisse pas de sillage dans l’air; elle a passé: qui s’en souvient?

--Il ne tiendra qu’à vous de m’empêcher de vous oublier. Si vous aviez quelque service à me demander, quelque message à envoyer à Mme d’Estrel...

--Ah! madame, interrompit-il vivement, il vaut mieux que dès à présent j’apprenne à me taire.»

Et il ajouta d’une voix plus basse: «De la maison que j’habite je vois d’un côté la Trappe, mais de l’autre j’aperçois la tour de Lestang: c’est encore trop.»

A ces mots, ouvrant la portière, il sauta à terre, me salua, et s’éloigna rapidement par un chemin de traverse.

Si Mme d’Estrel s’était proposé de me procurer une distraction, elle y avait réussi. Ce n’est pas que ce fût à mes yeux un événement que d’avoir rencontré à Chamaret un jeune enthousiaste en disposition de se faire trappiste; mais dans le vide d’esprit et de cœur où je me consumais, c’était quelque chose que l’apparition d’une figure nouvelle qui m’inspirait un peu de curiosité mêlée d’un peu de sympathie.

Pendant plus de quinze jours, le mistral se déchaîna. L’hiver s’était déclaré. A plusieurs reprises le froid fut rigoureux, je restai hermétiquement enfermée sans voir personne, le plus souvent assise au coin du feu, comptant et recomptant avec mes doigts les grains de ce collier d’ambre que vous connaissez, et qui tombe jusqu’à ma ceinture. Là, pendant mes rêveries, la figure de M. Dolfin passa plus d’une fois devant moi. Sa physionomie, où se révélaient à la fois des habitudes austères et une âme affectueuse et aimante, les singularités de son humeur, que ne gênait aucun respect humain, ses longues morales et ses naïfs épanchements, une sensibilité douce vivant côte à côte avec les maximes de l’ascétisme, une conscience acharnée sur elle-même et un cœur toujours prêt à s’échapper et trop pressé de s’offrir, tout cela m’avait fait impression. Je ne savais qu’en penser, je cherchais le mot de l’énigme.

Ce qui m’occupait surtout, c’était de me demander au juste quels sentiments j’inspirais à ce jeune homme. Pourquoi ces visites clandestines dans le parc? Pourquoi cette promenade nocturne sur la terrasse? Pourquoi cette rougeur en me revoyant, cette émotion et cet air d’embarras? Et que signifiait ce mot: «de la maison que j’habite, j’aperçois la tour de Lestang; c’est encore trop.» Je n’allais pas jusqu’à me figurer que ce qu’il éprouvait pour moi fût de l’amour; j’étais portée à croire que sa tête était prise plus que son cœur. Un jour qu’à l’ombre d’un buisson il conversait gravement avec sa conscience, une femme lui était apparue, une femme en larmes, et qui n’était pas sans beauté. Cette rencontre inattendue avait causé à son imagination une surprise dont elle avait peine à se remettre. Peut-être ce souvenir l’obsédait-il plus que de raison; peut-être l’image de cette femme le troublait-elle parfois dans ses recueillements; peut-être la voyait-il se dresser à de certaines heures entre la Trappe et lui...

Je ne savais où j’avais serré le carnet rouge; je le cherchai, je le retrouvai. Parmi les sentences en italien qui couvraient les premiers feuillets, je reconnus quelques passages de l’_Imitation_.

«Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au dehors. La cellule qu’on quitte peu devient douce; fréquemment délaissée, elle engendre l’ennui. Si, dès le premier moment où vous sortez du siècle, vous êtes fidèle à la garder, elle vous deviendra comme une amie chère et sera votre consolation la plus douce.»

Puis venaient ces mots: «Arsène, fuyez les hommes et vous serez sauvé.»

Les six croquis n’étaient que des crayons bien imparfaits et annonçaient les tâtonnements d’une main novice; mais cette main avait tremblé peut-être en les traçant, ils respiraient je ne sais quelle naïveté touchante, et le dernier était presque ressemblant. Sur le revers, je lus ces mots écrits en caractères très-fins et qui m’avaient échappé: «Parce qu’on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la tristesse, et la veille joyeuse du soir attriste le matin. Ainsi toute joie des sens s’insinue avec douceur, mais à la fin elle blesse et tue.»

--O pauvre enfant! disais-je à demi-voix, tu n’es que bien légèrement blessé!»

Cependant qui sait? Je pensais par instants que quelqu’un souffrait par moi, et je me sentais moins seule.

II

Une après-midi qu’il neigeait un peu, l’idée me vint tout à coup que M. Dolfin était en chemin pour venir me voir. Une demi-heure plus tard, Marguerite entre, me remet une carte; c’était la sienne, et l’instant d’après il était assis en face de moi au coin du feu.

Les jours précédents, je m’étais laissée aller au plus profond découragement, et j’avais eu une rechute de cet ennui dévorant, de cet esprit de révolte contre ma destinée, qui une fois déjà m’avait donné l’envie de mourir.--Ai-je donc un boulet au pied? m’étais-je dit. Suis-je à jamais emprisonnée dans cette odieuse maison? La vie ne m’y est plus possible. Ai-je perdu toute force, toute volonté? Qu’est-ce que j’attends pour m’en aller?--Et je songeais sérieusement à partir pour Louveau. Ce jour-là même, j’avais commencé mes préparatifs, et tout à coup, à l’idée du violent chagrin que j’allais causer à mon père, le courage m’avait manqué et j’étais restée en proie à de mortelles indécisions, ne sachant quel mal préférer, accablée du sentiment que tout m’était impossible, faisant pour ainsi dire le tour de ma vie pour découvrir quelque part une issue et me heurtant partout contre des portes fermées.

Aussi j’éprouvai un tressaillement de joie en voyant entrer M. Dolfin; j’étais heureuse que quelqu’un vînt me disputer et m’arracher pour quelques instants à moi-même; j’étais heureuse aussi d’avoir deviné qu’il viendrait; il me semblait que mon âme avait des communications secrètes avec une autre âme et que nous étions au moins deux dans le désert de la vie.

«Je tiens mal mes serments, madame, me dit-il avec un sourire triste; mais Mme d’Estrel, assaillie, je pense, de nouvelles requêtes de ma mère, m’a écrit une longue lettre où elle m’expose toutes ses objections à ce qu’elle appelle ma folie. Je m’étais mis en route pour aller la voir; chemin faisant, j’ai réfléchi que probablement elle ne comprendrait guère ce que j’allais lui dire. C’est à vous seule, madame, que je puis ouvrir mon cœur. Peut-être, après m’avoir entendu, consentirez-vous à lui expliquer mes raisons et à plaider ma cause.

--Parlez, monsieur, lui dis-je; il n’est pas impossible que vous me persuadiez, car je suis tentée de croire que la vraie sagesse a souvent un air de folie et que le monde s’y trompe quelquefois.»

Il demeura un instant silencieux, les yeux baissés.

«Il me semblait, en venant, reprit-il enfin, qu’il m’en coûterait peu de tout vous dire, et voilà que le courage me manque. Ce qui me fait peur, c’est de penser que je vous paraîtrai peut-être ridicule; ce serait un malheur pour moi, et je ne m’en consolerais pas. Que n’ai-je quelque crime, quelque tragédie à vous raconter, quelque sinistre aventure qui vous ferait pâlir! «Ame perverse, diriez-vous, allez ensevelir vos remords à la Trappe.» Qui sait? en me drapant bien dans mes noirceurs, peut-être vous semblerais-je un héros, et quand vous me refuseriez votre admiration, encore aimerais-je mieux vous effrayer que vous faire sourire. Hélas! je ne suis rien, je n’ai rien fait; je ne puis trouver dans tout mon passé l’ombre d’un drame ou d’un événement. Dès ma naissance, la vie me fut facile; enfant gâté de la fortune, je n’eus jamais ni combats à livrer, ni périls à braver, ni sujet de me plaindre de personne. Et cependant, après une enfance heureuse à laquelle tout avait souri, au moment où ma vie était dans toute sa fleur, la tristesse vint à moi, prit mes deux mains dans ses mains froides, et de ce jour elle ne m’a plus quitté. Ah! madame, le malheur n’est pas dans les choses, il est en nous-mêmes, et il suffit d’un point noir dans notre œil pour que la nuit se fasse autour de nous.

«Je crois que j’ai été pétri dans cette argile dont sont également faits les héros et les niais. Ces deux espèces d’hommes se ressemblent un peu, les uns et les autres prennent leur pensée pour la mesure des choses; mais tandis que les premiers n’ont qu’à frapper la terre du pied pour voir leurs rêves marcher au soleil devant eux, les autres, hommes de néant, se débattent tristement jusqu’à la fin contre la vanité de leurs informes chimères: ils ont beau essayer de tout, tout manque, tout échoue entre leurs mains, la vie se refuse à tout ce qu’ils entreprennent, et ils comptent leurs jours par des desseins avortés et des espérances condamnées. Je suis, hélas! je le sens bien, de cette race de niais et d’inutiles qui n’ont pas le secret de Dieu et qui meurent sans avoir jeté en terre un seul germe qui ait pris vie. Et pourtant que j’étais intrépide, vaillant et naïf en mon jeune âge! comme je croyais ingénument en moi-même! J’avais juré à la face du ciel que j’étais né pour faire de grandes choses; mais le petit homme eut beau se trémousser, il n’ajouta pas un pouce à sa taille.

«Pourquoi es-tu triste? me disait-on. Que manque-t-il donc à ton bonheur?--Mais que m’importait le bonheur? Mon âme aimante sentait l’ardent besoin de se donner à quelqu’un ou à quelque chose; elle était avide des sacrifices et des souffrances du dévouement,--et à ce besoin se joignait celui d’une parfaite conséquence dans ma vie. La logique est plus qu’une loi de mon esprit, elle est une passion de mon cœur; je me promettais d’être toujours d’accord avec moi-même et de ne jamais transiger sur rien; toute réserve me semblait une infidélité, tout compromis un mensonge, et partant une souillure. Et j’allais ainsi cherchant un maître qui voulût de moi, ou, pour mieux dire, une maîtresse; mais cette maîtresse, je la cherchais par-delà les nues, dans le pur éther, et je regardais le ciel, attendant qu’il s’ouvrît pour lui donner passage, croyant déjà la voir apparaître dans sa gloire, impatient de lui engager ma foi, l’adorant sans la connaître, résolu à souffrir, et, s’il le fallait, à mourir pour elle.

«Je vivais dans cet état d’attente fiévreuse et d’enthousiasme sans objet quand, effrayée de mes bizarreries, ma mère chargea un digne ecclésiastique du soin de me réduire à la raison. Esprit solide, mais triste, et à qui le goût de raisonner tient lieu de tout, l’abbé Néraud m’imposa par son ton d’autorité et acquit promptement de l’empire sur moi. Il m’étudia avec soin, me tâta le pouls, rassura ma mère, lui répondit de ma guérison. Il commença par me mettre au régime, par faire le vide dans mon esprit; avant de me nourrir de la vérité, qui est le pain des forts, il s’efforça de me dégoûter par ses froides ironies de toutes les erreurs qui m’étaient chères. Dans le fait, ma tristesse songeuse était un état heureux; elle était traversée de grands éclairs de joie; je me croyais sans cesse à la veille de contempler cette céleste amie après laquelle soupirait mon cœur; j’étais tourmenté de rêves et d’espérances, et ce tourment me plaisait. L’abbé fit une guerre acharnée à mes illusions. De ses deux mains sèches il secoua fortement le jeune arbre confié à ses soins; il en fit tomber les fleurs, il en fit envoler les oiseaux. Je me débattis quelque temps contre les mains impitoyables qui dépouillaient ma vie; elles ne lâchèrent pas prise, rien n’échappa à leurs ravages, et je demeurai dans un absolu dénuement, contemplant d’un œil atterré le sol jonché de mes chimères mortes.

«Mon sage gouverneur me laissa pour ainsi dire savourer mon chagrin, puis il commença de m’expliquer le grand mystère de la vie, le malheur entrant dans le monde avec le péché, Dieu précipité par la faute de l’homme dans la douleur et dans la mort, ce Dieu crucifié laissant sa croix en héritage aux siens avec l’exemple de son ignominie et de ses souffrances volontaires. Je n’avais eu jusqu’alors qu’une dévotion vague et tiède; on m’avait enseigné une religion accommodante, vain tissu de petites pratiques qui effacent les infidélités du cœur,--et à mon insu je nourrissais un secret dédain pour ce Dieu complaisant qui souffrait des partages dans les âmes et se contentait modestement des restes que lui abandonne le monde. L’abbé Néraud m’apprit à connaître le vrai Christ, celui dont la parole est dure et dont la sagesse est folle, celui qui renie pour son disciple quiconque ne hait pas sa propre vie, celui qui enseigne que tout dans l’homme est corruption, et qu’il nous faut mourir à nous-mêmes. J’embrassai avec transport ce Dieu triste qui a souffert et qui nous commande de souffrir, et je répandis mon âme à ses pieds comme la pécheresse ses parfums.

«Toutefois, en changeant d’affections et d’idées on ne change pas de nature: j’aimai la vérité comme j’avais aimé l’erreur, avec l’impétuosité d’un esprit extrême ou peut-être d’un esprit juste, car il n’est pas prouvé que la modération ait toujours raison. Je sentis bien vite que si la souffrance volontaire est le seul chemin par où nous allions à Dieu, le moine est le seul chrétien conséquent; je me nourris de la vie des saints, des aventures de ces illustres pénitents qui, secouant la poussière du monde et s’enfuyant au désert, «reposaient sur les collines comme des colombes, se tenaient comme des aigles sur la cime des rochers.» Parmi cette légion sacrée, l’homme de mon cœur était saint François d’Assise, le plus fidèle imitateur du Christ: je brûlais de marcher sur ses traces, d’épouser comme lui la sainte pauvreté et de convertir tout l’univers à la beauté de ma dame; mais comme la foi n’avait point détruit en moi toute idée de gloriole, je me pris à rêver d’être le fondateur de quelque ordre nouveau. J’aspirais ingénuement à la gloire des Bernard et des Dominique, il me semblait qu’il y avait dans ce siècle une grande œuvre à faire; n’étais-je pas l’ouvrier prédestiné? Me voilà entiché de cette nouvelle folie; je m’attendais à toute heure que Dieu allait me parler, me révéler le secret de ma mission; j’interrogeais le ciel et la terre, tout m’était auspice et présage. Après de longs jeûnes qui ruinaient ma santé, courbé sous ma croix, je montais sur la montagne, j’entrais dans la nuée; mais Dieu n’y était pas, et, attribuant mon mécompte à mon indignité, pour le contraindre à parler, je redoublais mes austérités et mes macérations.

«J’admire comme vous l’avez guéri» dit un jour ma mère à l’abbé Néraud.

«Il s’excusa sur ma mauvaise tête, qui, disait-il, versait tantôt à droite, tantôt à gauche: j’avais besoin de distractions, il fallait m’envoyer courir le monde; en frayant avec les hommes, j’apprendrais le proverbe: _Vertu gît au milieu_. Nous partîmes; je vis le monde, mais je ne lui cédai rien. L’abbé, consterné de son succès, s’efforçait de tempérer mon zèle; il me représentait que le bon sens a son prix, qu’à l’impossible nul n’est tenu, à quoi je répliquais que l’impossible est un mot vide de sens pour le chrétien et qu’un grain de foi transporte les montagnes.

«Partout où nous passions, il tâchait de me mettre en rapport avec des hommes d’une piété sage et discrète qu’il me proposait en exemple; mais leur sagesse me révoltait, elle n’était à mes yeux que le talent d’accommoder la dévotion avec l’humaine faiblesse. Je voyais avec aversion cette multitude d’inconséquences dont se compose la vie du monde et que par la force de l’habitude il n’aperçoit plus. Le confort dans la piété, cet art de faire agréablement son salut, qui de nos jours a été poussé si loin, m’outrait d’indignation; j’admirais, non sans les mépriser un peu, ces dévots mondains qui admettent sans difficulté les mystères les plus redoutables de la foi et qui n’en perdent pas un coup de dent, ces consciences béates qui, en attendant la possession des demeures éternelles, cherchent leurs aises ici-bas, ces saintetés bien disantes et bien dormantes qui ont le teint fleuri et l’humeur enjouée, et qui font hommage de leur sourire à un Dieu crucifié. Si le divin vagabond, pensais-je, apparaissait tout à coup à ces gens-là avec son cortége de publicains et de pêcheurs, lequel d’entre eux oserait l’avouer pour son maître? Dix-huit cents ans de date sont une étrange affaire; c’est comme un brouillard à travers lequel on voit ce qu’on veut.

«Je donnais bien du fil à retordre à mon pauvre abbé, je disputais contre lui en ergoteur hibernois, je retournais contre ses maximes de sagesse tous les arguments dont il m’avait autrefois accablé; je triomphais de le voir se prendre dans ses propres filets. A vrai dire, dans nos incessantes discussions, je n’étais ni modeste ni aimable, je ne me souciais que d’avoir raison. Cependant il pouvait se flatter d’avoir gagné quelque chose sur moi, car, si je demeurais intraitable sur les principes, j’avais bien rabattu de mes espérances. Tout ce que je voyais m’avertissait que le temps des saint Bernard est à jamais passé, et mes ambitieux projets se dissipaient en fumée. Plus j’allais en effet, plus je me persuadais qu’un esprit nouveau s’est emparé de la société et qu’elle n’est plus chrétienne que de nom. En vain je cherchais des yeux les tentes de Jacob, les pavillons d’Israël qui s’élevaient jadis comme des cèdres au bord de l’eau...

«Le Dieu fort et jaloux, me disais-je, s’est endormi comme un vieux lion; qui le réveillera?»

«Je comprenais que l’humanité a changé de règle et de maître. Toute son étude est de lire dans le grand livre de la nature; voilà l’évangile éternel. Courbée sur ces feuillets suspects comme un nécromant sur son livre noir, ses institutions, ses lois, ses mœurs, ses doctrines, ses arts, elle a tout puisé à cette source impure. Et soit insouciance de se contredire, soit par une sorte de respect dérisoire, cette prêtresse du dieu de la nature affecte encore de s’incliner devant la croix!

«A mesure que je voyais plus clair, mon courage tombait. Qu’étais-je pour lutter contre ce torrent qui entraîne le monde vers de nouvelles destinées et vers de nouveaux autels? Ce siècle hautain méprise les jalousies d’un Dieu auquel il donne des rivaux; perdu dans ses idées, dans ses affaires, dans ses plaisirs, il n’entend ni les anathèmes qui sortent des antiques thébaïdes, ni les plaintes de la colombe divine qui gémit de son délaissement. Quelle langue parler à ce sourd? Par où attaquer sa superbe? Misérable songe-creux confondu dans la foule, le sentiment de mon néant m’écrasait, je me prenais en pitié. Mon apostolat, mes miracles, les tempêtes désirées,--adieu tous mes rêves! Une invincible timidité glaçait mon cœur et ma langue. Quelle âme entendrait la mienne? Et quand j’aurais usé mes poumons à crier dans le vent, était-il sûr qu’un seul passant retournât la tête?

«Je renonce à sauver le monde, dis-je un jour à l’abbé Néraud; c’est une entreprise qui souffre quelque difficulté; je me contenterai de me sauver moi-même.»

«Et je partis pour Aiguebelle.»

M. Dolfin avait parlé avec une exaltation croissante, en promenant ses regards autour de lui; enfin il les arrêta sur moi et se tut; il m’observait avec inquiétude, il avait grand’peur de me sembler ridicule.

«Vous n’attendez pas, lui dis-je, qu’une femme ait une opinion sur de pareilles matières. Je rapporterai fidèlement notre entretien à Mme d’Estrel. Je crains seulement qu’elle ne se rende pas. Elle répondra peut-être que rien ne vous oblige à vous jeter dans un cloître, que restant dans le monde vous y pouvez mener une vie conforme à vos principes, que la Trappe est un asile ouvert aux dégoûts et aux remords, qu’il n’est rien dans votre passé dont vous ayez à rougir. Que sais-je encore? Ne peut-on vivre dans le monde sans être du monde? Pourquoi fuir la lumière du jour et le commerce des hommes? De quoi avez-vous peur?»

Il changea de visage et me dit d’une voix émue:

«C’est de moi que j’ai peur, madame, et puisqu’il faut vous faire des aveux que je ne fis jamais à personne, ce que je vais chercher à la Trappe, c’est un lieu de sûreté pour ma foi. Oui, je tremble pour elle, car il y a en moi deux hommes, deux âmes, deux esprits... Hélas! il se livre dans ma conscience des combats à outrance qui m’épouvantent. Pourquoi faut-il donc que j’unisse à mes aspirations héroïques une imagination trop tendre que le beau ravit et qui caresse des folies? Raisonneur intraitable que le chant d’un oiseau fait pâmer, portant dans mon sein le germe de toutes les fortes vertus et de toutes les faiblesses, avide de souffrir, avide de jouir, et mêlant, je ne sais comment, à la rigidité d’un Brutus chrétien les larmes faciles d’une femmelette... Oh! le bizarre assemblage que je suis!...»

J’imagine, mon père, que M. Dolfin appartient à une famille d’esprits qui vous est connue. Peut-être avez-vous rencontré plus d’une fois ses pareils. Est-ce un cas rare que cette maladie d’une âme tourmentée qui tour à tour croit et ne croit pas, et qui recourt aux austérités pour étouffer ses doutes? Vous pensez bien qu’en écoutant les confessions du jeune Corfiote je me sentais fort dépaysée; mais mon étonnement était mêlé d’admiration. Il me semblait noble et d’une race à part, ce pauvre rêveur qui avait passé sa jeunesse dans l’ignorance de tous les plaisirs; ses pensées avaient été ses seules aventures et la vérité sa seule amie dans ce monde, amie sévère jusqu’à la dureté, qui lui demandait beaucoup et lui donnait peu. Avec quelle simplicité d’enfant il me raconta ses peines! Je me disais qu’une telle âme était une plante exotique, qu’il avait fallu le soleil de Grèce et d’Italie pour la faire croître et mûrir.

Dans la suite de notre entretien, il me rapporta un trait de son enfance qui le peint. Il avait douze ans quand vint à Corfou une jeune dame étrangère d’une surprenante beauté. Il la rencontrait quelquefois à la promenade, et ses grâces le ravissaient à ce point qu’il demeurait comme interdit devant elle; laissait-elle tomber un regard sur lui, il rougissait et perdait contenance. Indigné d’être ainsi à la merci d’un regard, il jura de surmonter cette faiblesse. A quelques jours de là, il revit la belle étrangère, et du plus loin qu’elle lui apparut, il sentit, en dépit de ses serments, l’inévitable rougeur lui monter au front. Il s’enfuit, pleurant de rage, s’enferma dans sa chambre, alluma une bougie, et pour se punir de ses pâmoisons, nouveau Scévola, il tint sa main étendue au-dessus de la flamme jusqu’à ce que l’excès de la douleur le forçât de la retirer.

«De cette aventure, disait-il, il me resta quelque temps une ampoule que je regardais avec complaisance, prenant le ciel à témoin que j’avais un grand caractère.»

Sa redoutable ennemie partit, mais elle n’emporta pas avec elle la douceur du beau ciel de la Grèce, ni des rivages et des vergers, qui parlaient trop vivement à son cœur.

Plus tard, au fort de sa dévotion, il se reprocha souvent les rêveries où le jetait la vue d’un beau paysage. La nature était une autre _belle étrangère_ dont les séductions lui étaient dangereuses.

Dans ses promenades solitaires, pendant que cheminant à l’aventure au penchant d’un coteau il délibérait avec lui-même sur les moyens de devenir un grand homme et un grand saint, et qu’en réglant son sort il se flattait de régler aussi les destinées du monde, un rayon de soleil se jouant dans les feuillages, l’ombre portée d’un buisson, moins que cela suffisait pour détourner soudain le cours de ses pensées.

Saisi par la beauté de ce qui l’entourait, il entendait une voix lui dire tout bas que peut-être le monde est encore tel qu’en sortant de la main créatrice, que rien n’est déchu, que tout est demeuré dans l’harmonie primitive; que le paradis, c’est ce que nous voyons; que le mal est au bien ce que l’ombre est à la lumière, que l’un ne va pas sans l’autre; que par conséquent tout est dans l’ordre, tout est nécessaire, et qu’il y a dans la nature comme un Dieu répandu.

«A peine avais-je abordé, me dit-il, ces imaginations funestes que je les repoussais avec horreur, et, prenant à deux mains un crucifix, tour à tour j’y tenais mes yeux attachés ou j’y collais mes lèvres afin de ne plus voir, de ne plus toucher dans ce monde que le Dieu crucifié; mais en vain j’exorcisais le fantôme, il revenait à la charge, il choisissait le lieu, l’heure, et tout à coup je le voyais se dresser entre la croix et moi. Non, elle ne venait pas de l’enfer, cette voix émouvante qui jetait le trouble dans mon esprit; elle sortait du fond de mon cœur, qui m’est un mystère. Et c’est elle encore qui naguère, lorsque je fulminais l’anathème contre ce siècle et ses faux dieux, c’est elle qui me disait: Qui sait?... mot redoutable! Oui, qui sait? Ah! pour ne plus entendre ce mot fatal, nul sacrifice ne me coûterait, et il n’est pas de cellule ni de cachot où je ne m’enfermasse avec joie, car je suis las de moi-même, las de mes incertitudes, las de ces doutes qui s’élèvent comme une vapeur entre ce que j’adore et moi, las surtout d’ignorer qui je suis, quelle est ma véritable existence, si je dois me reconnaître dans cet homme qui adore ou dans cet autre qui doute...

«Madame, vous connaissez Aiguebelle, poursuivit-il, c’est un lieu triste; à peine l’est-il assez pour moi. Il y a quelques mois, quand je visitai pour la première fois le couvent, et que, levant les yeux, je lus au-dessus d’une porte cette inscription: _Arsène, fuyez les hommes et vous serez sauvé!_ je fus saisi d’une indicible émotion, le ciel me parlait, m’appelait par mon nom: _Arsène, fuyez les hommes!_ Ces mots avaient été écrits pour moi; j’étais un hôte attendu, et il me sembla que la porte s’ouvrait d’elle-même pour me recevoir. Un sentiment de paix que je n’avais jamais connu entra en moi et ne me quitta pas durant les quelques heures que je passai au couvent. Cette maison m’avait été préparée, j’avais eu peine à en apprendre le chemin; mes amertumes, mes déceptions, mes tourments intérieurs, autant de ruses divines par lesquelles la Trappe m’avait attiré dans ses bienheureux filets. Elle se livrait enfin, cette proie désirée, et ces saintes murailles se promettaient de ne pas la lâcher. Oh! que je songeais peu à me défendre! Je leur disais: Me voici; corps et âme, je vous appartiens... Je ressentais pour la première fois les joies de la certitude, et tout ce que je voyais les nourrissait en moi. Les longues galeries du cloître, qui semblent faites pour y promener des pensées, la nudité des salles que je traversais et où tout annonce une vie dépouillée, le chapitre où l’humilité bat sa coulpe, le réfectoire et la simplicité d’une table dont les mets grossiers suffisent à entretenir la vie et n’accordent rien aux sens, le dortoir avec ses étroites cellules sans clôture, avec ses lits dont la courte-pointe est rayée d’une croix et dont le chevet est protégé d’un bénitier, d’un crucifix, d’un agnus, quelques figures austères de religieux qui passaient près de moi comme des ombres, le silence surtout qui régnait dans toute cette maison dont les murs seuls parlent par leurs inscriptions, ce silence anticipé de la tombe que je sentais pour ainsi dire dévorer et engloutir mes peines, tout m’avertissait que j’étais chez moi, que je prenais port, et mon cœur délivré goûtait le charme de ces espérances qui renouvellent la vie.

«Tout à coup le frère portier, qui m’accompagnait et semblait jouir de mes extases, me dit à l’oreille: Vous n’avez pas tout vu... Je le suis, il ouvre une porte, et mon regard plonge sur un jardin fleuri, plein de soleil, de parfums et de bourdonnements. Je reculai d’un pas; j’avais oublié qu’il y eût un soleil, des fleurs, et la fête qui se célébrait dans ce jardin me causait une surprise mêlée d’angoisse. Cependant je fis bonne contenance, je marchai droit à l’ennemi. Au sommet d’un buisson s’épanouissait une rose vermeille.

«--Il y a donc des roses à la Trappe? dis-je au frère portier, qui dut s’étonner de mon étonnement.

«Il me répondit par un sourire qui signifiait: Pourquoi pas?... Je regardais tour à tour la fleur et les murs du couvent, et je sentais se renouveler en moi cette vieille et opiniâtre dispute qui pendant deux heures s’était assoupie. Vous le voyez, madame, Aiguebelle est encore un lieu trop riant pour moi; mais je me flatte que quand j’aurai pris une âme et des yeux de trappiste, je pourrai considérer des roses sans danger...»

«A la Trappe! à la Trappe! s’écria-t-il après un silence, et qu’elle se termine par la mort d’un des deux combattants, l’éternelle inimitié de ces dieux qui vident leur querelle dans mon cœur comme en champ clos!»

A ces mots il se leva.

«Aussi bien, ajouta-t-il d’une voix sourde, il y a six mois je pouvais encore balancer; aujourd’hui je n’en ai plus le droit. Oui, madame, j’ai maintenant une raison décisive d’entrer à la Trappe, et cette raison, je ne puis vous la dire.»

Ses lèvres et ses mains tremblaient. Je ne voulus pas avoir l’air de le comprendre, et je me penchai vers le feu pour avancer un tison qui menaçait de rouler. En l’écoutant, j’avais machinalement défait le nœud de ruban que je portais au poignet, et je l’avais chiffonné entre mes doigts. Dans le mouvement que je fis, le ruban glissa sur le tapis. Il s’en saisit, et quand je me retournai, il se disposait à le cacher dans son sein.

«Qu’en ferez-vous à la Trappe? lui dis-je en souriant.»

Il me répondit par un regard de reproche et presque de défi. Sa tête ramenée en arrière, l’œil étincelant, la lèvre frémissante, il avait un air à la fois suppliant et un peu farouche; puis il regarda tristement le ruban et tendait déjà la main pour me le rendre quand, se ravisant, il le pressa sur ses lèvres, se frappa le front en s’écriant: Misérable fou que je suis! et sortit précipitamment avec son butin, sans prendre le temps de me faire ses adieux.

III

C’est quelques heures, je crois, après cet entretien que je reçus la lettre suivante:

«Ma chère belle, j’avais juré mes grands dieux de vous oublier. C’est plus difficile que je ne pensais. Pendant un an, je vous ai cordialement détestée; depuis trois jours, mon cœur chante sur une autre note; je me radoucis, je vous plains; c’est une faiblesse. Qui n’en a pas? Peut-être avez-vous celle de m’en vouloir. Seule dans votre grand château, vous m’accusez de vos malheurs. Quelle folie! Je vous ai mariée, il est vrai; mais est-ce ma faute si vous n’avez pas voulu apprendre de moi les secrets du métier? Que ne vous ai-je pas dit à ce sujet! et quel cas avez-vous fait de mes conseils? Vous êtes punie, ma chère, par où vous avez péché. Que vous semble à cette heure de ce divin château où vous rêviez de filer le parfait amour? Moi, je crains que vous n’y preniez des vapeurs. Je vous jure que si je passais un hiver à Ferjeux, on m’en ramènerait folle à lier. Ferjeux est un affreux trou, c’est une découverte que j’ai faite, et bien m’en a pris, car j’aurais été capable d’y retourner, tandis que j’ai passé l’été dernier dans un amour de chalet au bord de l’océan. Mon chalet a cela de bon qu’il se démonte. L’été prochain, je le chargerai sur une brouette et je l’emmènerai autre part, à moins que je ne le vende ou que je ne le brûle. Le plus sûr dans ce monde est de jeter la plume au vent.

«Ma belle, démontez vos chagrins et amenez-les bien vite à Paris. Ce n’est qu’à Paris que les chagrins sont heureux; s’ils ne se consolent, ils s’habillent et ils babillent, deux charmants passe-temps qui ne leur laissent pas un instant pour se reconnaître; ils vont, ils vont, et on attrape ainsi le lendemain. Dieu sait, ma pauvre belle, comme vous êtes mise! Je vous vois coiffée à la mode du temps où la reine Berthe filait. Savez-vous seulement comment sont faits les chapeaux aujourd’hui? Ni passe, ni bavolet; ce n’est rien, et à force de fanfioles ça a presque l’air d’être quelque chose.

«A propos, vous doutez-vous de ce qu’on dit? On assure que vous avez abusé des grands sentiments, que Max s’est lassé, que vous vous êtes piquée, et voilà comme on se perd. Vous êtes romanesque comme une Allemande, vous croyez au clair de lune. La lune, ma chère, n’est plus de ce temps-ci.

«Pourquoi la duchesse de C... passe-t-elle l’hiver à Cannes? Elle vous a vue l’automne dernier; je comptais la questionner. Faute de mieux, j’ai tenté de confesser Max. Ce beau sournois s’est contenté de me dire avec un sourire sardonique que vous êtes la femme la plus raisonnable du monde, que vous savez la vie sur le bout du doigt, et que vous lui avez fait signer un contrat de tolérance réciproque, sans réserve et sans limites. Je suis demeurée sous le coup. Ah! que vous êtes bien de votre village et qu’une Franc-Comtoise hors de son assiette fait d’étranges sottises!

«Ma toute belle, je veux vous sermonner. Le père Félix nous a expliqué l’autre jour qu’une honnête femme doit être contente de son mari quand il ne la bat pas, ne la gronde pas et ne la laisse manquer de rien... Non, ce n’est pas le père Félix qui a dit cela, c’est un roman vieux comme les rues, long comme un jour sans pain, que je lis le soir pour m’endormir. Après cela, si la femme qui ne manque de rien n’est pas contente, eh! mon Dieu! elle reprend tout doucement sa liberté en se glissant par l’escalier dérobé, mais elle ne fait pas le geste des trois Suisses sur leur montagne, elle ne passe pas de contrat par-devant notaire, et surtout elle n’a garde de jeter son bonnet par-dessus les moulins, sans s’être bien assurée que quelqu’un le ramassera. En vérité, il me prend envie de vous battre. Oh! qu’on voit bien que vous avez été élevée dans les bois par un antiquaire! Vous êtes, ma mignonne, la plus charmante sauvagesse et la plus jolie pédante du monde. Ni les loups ni les vases grecs ne vous ont appris que tout l’art de vivre se réduit à certaines apparences qu’on garde et à d’autres qu’on a l’air d’accepter.--Et voilà tout?--Voilà tout.--Et le fond des choses, le fond du sac?... J’ai découvert, moi qui vous parle, que le sac n’a pas de fond; on cherche, on cherche, on ne trouvera rien, car il n’y a rien. Voilà mon secret, faites-en votre profit.

«Mais, je vous le demande, où vous a conduite votre incartade? Vous voilà bien avancée, car, si vous vous figurez que Max a la mine longue, l’âme contrite, et qu’il passe ses journées à se battre la poitrine, oh! que vous êtes loin de compte! Détrompez-vous; Max a rajeuni de dix ans. Max est retourné à ses iniquités; Max a, dit-on, des succès étonnants, étourdissants. On parle d’une princesse de théâtre, il n’est bruit que de certaine aventure... Une pièce classique, unité de lieu, unité de temps... Mais vous ne saurez le reste qu’au coin de mon feu.

«Je vous dis un peu crûment les choses, je ne serais pas fâchée de vous émouvoir. Puissiez-vous seulement secouer votre indolence! Ma belle, la bouderie n’a jamais guéri de rien. Allons, séchez bien vite vos larmes; partez comme l’éclair. Vous arrivez en catimini, vous descendez chez moi; vous y verrez, pour le dire en passant, un petit meuble jaune qui vous enchantera. Je vous cache dans une armoire, je vous endoctrine, je vous console, je vous engraisse, je vous attife, je vous coiffe, et un beau jour que vous serez fraîche, jolie, pimpante, nous faisons venir le monstre: il rougit de ses forfaits et tombe à vos pieds.

«Mon cœur, vous êtes en train de vous noyer; j’ai le génie du sauvetage, je vous tends une perche, vous la prenez, vous voilà séchée, et rira bien qui rira le dernier. Sinon, comme M. Purgon, je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l’âcreté de votre bile, et je veux qu’avant qu’il soit quatre jours, vous soyez ensevelie dans le gouffre de mes oublis.

«Adieu, mignonne; je vous attends par le retour du courrier.»

* * * * *

Cette lettre me fit un mal affreux. Que renfermait-elle pourtant que je n’eusse pu deviner ou qui dût m’émouvoir?

Je la relus cent fois, et je répétais machinalement: «_Partez comme un éclair!_ Mme de Ferjeux parle sérieusement, elle compte que je partirai.» Cela me semblait incroyable. Et cependant dès le lendemain je partis. Pourquoi? Impossible de vous le dire. Demandez à la paille séchée que le vent emporte où elle court et ce qu’elle veut. A l’heure qu’il est, ce voyage, qui dura quatre jours, me fait l’effet d’un rêve, et je serais tentée de n’y pas croire, si je ne retrouvais parmi mes papiers quelques pages que j’écrivis au retour. Voici ce fragment de journal:

* * * * *

«Je reviens de Paris! cela est certain. En vain ma fierté me criait: Tu ne partiras pas! Elle parla d’abord en maîtresse, puis elle gémit, supplia. Je répondais: Il faut que je le voie, que je lui parle. Qu’avais-je à lui dire? Je ne songeai pas à me le demander. Je n’avais plus ni raison ni volonté; j’obéissais à un aveugle, mais irrésistible entraînement. Je ne saurai jamais ce qui se passa en moi; un tourbillon me prit, m’enleva... J’eus cependant l’esprit de dire à Marguerite que j’allais passer un jour auprès de mon père. Elle me regarda d’un air d’étonnement; j’étais plus étonnée qu’elle.

«Pour aller de Lestang à Paris, on traverse de grands champs de neige; cela faisait de larges taches blanches dans la nuit. Je n’étais pas seule dans le wagon; il y avait là des gens heureux, ils causaient. On m’adressa la parole, je crois que je répondis. La nuit me parut courte; par moments je ne savais plus où j’étais, et je me frappais le front pour me réveiller.

«J’arrivai à Paris au point du jour. J’avais froid, je frissonnais. Je me fis conduire... à quel hôtel? Le nom ne me revient pas. A peine y fus-je descendue, les forces me manquèrent. Je ne me comprenais plus. Qu’étais-je venue faire? Pendant de longues heures, je me sentis incapable de tout mouvement. Tourner la tête, lever le bras... l’effort était trop grand pour ma faiblesse.

«A la nuit tombante, je repris quelque courage. Je fis venir un fiacre. Je me mets en route. Voici la rue, voici la maison... Je crus que mon cœur allait éclater. Je descends de voiture, je m’approche de la porte. Impossible de soulever le marteau; ma main se roidissait. Quand je pensais qu’il était là, que j’allais le voir!... Mon Dieu! qu’aurais-je pu lui dire? Je m’éloignai, puis je revins sur mes pas; je m’éloignai encore. Comme je remontais en voiture, j’aperçus d’assez loin deux hommes qui s’étaient arrêtés sur le trottoir, en face de la porte dont je n’avais pu soulever le marteau. Ils causaient. Celui qui me tournait le dos... Oh! quel frémissement parcourut tout mon corps! Comme l’obscurité s’éclaira! Comme je devinai sûrement qui était cet homme! Comme toutes les blessures de mon cœur le reconnurent et crièrent: C’est lui!... La voiture se mit en mouvement; malgré moi, je me penchai à la portière; il ne tourna pas la tête, ne me vit pas; il était occupé, il causait; je crus l’entendre rire.

«Je dis en rentrant à l’hôtel que je comptais repartir ce soir même, qu’on eût soin de me faire avertir; mais on m’oublia, et moi-même, enfermée dans ma chambre, perdue dans mes pensées, je laissai passer l’heure. J’étouffais, j’ouvris ma fenêtre. Je me demandais: Où est-il, et avec qui? Et je croyais l’entendre rire. Et puis j’écoutais les bruits de la rue, je regardais cheminer les passants... Le roulement des voitures, de confus bourdonnements, des cris, des chants, des rumeurs lointaines, tout ce va-et-vient d’inconnus, toutes ces ombres affairées et haletantes qui piétinaient dans la boue, qui se coudoyaient dans le brouillard, qui disparaissaient dans la nuit... Qu’était-ce donc que cette ville immense? Une effroyable machine mue par d’invisibles ressorts... Et qui servait à quoi? A broyer des cœurs.

«Je finis par m’assoupir, mais je continuai d’entendre des roulements de voitures, puis je me réveillai en sursaut; je venais enfin de découvrir ce que j’avais à dire à Max. J’avais parlé, j’avais prononcé en rêve quelques mots, et Max les avait entendus, et je l’avais vu se troubler, pâlir; mais ces mots magiques, j’eus beau chercher, je ne les pus retrouver, et cependant ils avaient laissé dans l’air comme un frémissement.

«Non, je ne partirai pas, me dis-je au matin; si je ne lui parle pas, du moins je veux tout savoir.

«Une curiosité dévorante s’était emparée de moi. Si extraordinaire que cela me semble, je résolus de voir Mme de Ferjeux, de la questionner. Je voulais apprendre de sa bouche tous les détails de l’aventure, et le nom, et le jour, et l’heure, et ce qu’on en disait, et si cette femme était belle... J’avais soif de poison; j’en voulais boire à pleine coupe. Je sors, j’arrive. Comme à cette heure je bénis le hasard qui me servit si bien et me sauva de moi-même! Du fond de sa loge, un vieux concierge que je ne connaissais pas me cria d’un ton d’humeur que je ne trouverais personne pour m’introduire, que Mme de Ferjeux venait de faire maison nette: la figure de ses gens l’ennuyait. Je trouve une porte ouverte, puis une autre; j’entre au salon: dans un cabinet voisin, deux personnes causaient. Avant d’avoir rien entendu, j’eus la certitude qu’il était là. Je retins mon souffle.

«--De grâce, écoutez-moi, disait-elle. Il est bien temps que cette bouderie finisse; j’ai écrit à Isabelle de venir, et vous verrez qu’elle viendra.

«--Je vous répète qu’elle ne viendra pas, répondit-il en riant. Vous connaissez peu sa superbe indifférence!... Et il ajouta d’une voix âpre et hautaine:

--Mais vous avez mieux à faire, madame, que de vous occuper de ces misères.

«_Ces misères!_ Oh! que ce mot me fit de bien! Oh! qu’à de certaines heures le mépris est bienfaisant! _Ces misères!_ Comme par l’effet d’un charme je rentrai en possession de moi-même; ma volonté, mon courage, ma fierté, tout me fut rendu; mon âme se redressa soudain comme un ressort; en cet instant, elle aurait soulevé des montagnes. Qu’il ne sache jamais que je suis venue! Ce fut le cri de mon cœur; si l’on m’avait surprise, je serais morte de honte. Et je sortis sur la pointe du pied, je m’échappai, je m’enfuis; il me semblait que j’avais des ailes et que les murailles s’écartaient pour me laisser passer. Trois heures plus tard, j’avais quitté Paris.

«Pourquoi donc y suis-je allée? Je m’étais trompée: non, je n’avais rien à lui dire, pas un mot, pas un seul mot; mais je tenais sans doute à m’assurer qu’il est en joie et en santé, que ses souvenirs ne l’importunent point et qu’il sait _rire de ces misères_. Deux fois je l’ai entendu rire. Ne me dites pas que j’ai rêvé...»

IV

Quelques jours plus tard, je vis arriver un matin Mme d’Estrel. Sa visite me surprit, car sa paresse, jointe à l’état de sa santé, la confinait chez elle, et elle n’en sortait que dans les cas extrêmes. Qu’avait-elle donc de si pressant à me dire? Je fus frappée de son air agité et presque ému; elle m’observait curieusement.

«Vous avez été absente pendant quelques jours? me demanda-t-elle.

--Ne vous a-t-on pas dit, lui répondis-je, que j’étais allée voir mon père?»

Elle ne fit aucune réflexion, et, selon son habitude, ne se pressa point d’en venir au fait.

«Je vous apporte des nouvelles, reprit-elle; madame Mirveil...

«Oh! chère madame, interrompis-je, donnez-moi plutôt des nouvelles de la Cochinchine; vous serez plus sûre de m’intéresser.»

Elle me répliqua que ce qu’elle avait à me dire m’intéressait plus que je ne pensais, et bon gré mal gré je dus l’écouter.

Mme Mirveil s’était retrouvée. Chacun la croyait partie; sa vieille servante Brigitte lui avait fidèlement gardé le secret. M. de Malombré lui-même s’y était trompé; pour la première fois, ses yeux d’argus s’étaient laissé prendre en défaut. Pendant qu’il la croyait à Paris, cette pauvre folle tenait pied à boule chez elle, enfermée dans une chambre sombre, volets clos et rideaux tirés, et elle avait vécu là deux mois de ses larmes et de coquilles de noix. Cependant un beau jour le vent avait sauté, en elle tout est soudain: elle avait ouvert ses volets, rompu sa clôture et fait irruption dans le salon de ma vieille amie, qui la reçut mal et se disposait même à l’éconduire; mais voilà une femme qui se jette à ses pieds en fondant en larmes.

«Je suis une pauvre et misérable créature! s’écriait-elle. Il n’est âme qui vive qui me veuille du bien. Si vous me rebutez, si vous me repoussez, je me tuerai!»

Mme d’Estrel n’avait pas précisément peur qu’elle se tuât, mais elle fut frappée du changement qui s’était fait dans sa personne: plus de colifichets, plus de petites mines, le visage pâle, amaigri, une robe brune montante et à manches longues qui lui cachait le cou et les bras, l’air et la tournure d’une béguine. Mme d’Estrel la fit asseoir, et, non sans verser bien des larmes, la dolente Levantine commença de lui ouvrir son cœur et de lui conter sa vie, ses faiblesses, ses fautes. A vrai dire, elle n’en était guère responsable. Sa mère avait toujours été sérieusement convaincue que l’éducation d’une fille est achevée quand on lui a appris à jouer de la prunelle et à pêcher à la ligne un mari. Tous les secrets de la minauderie, l’art de rouler les yeux et de faire la bouche en cœur, avaient été démontrés par principes à la jeune Emmeline. Le moment venu, sa mère aidant, elle amorça son hameçon et le jeta dans un parage poissonneux. Le fretin accourut, on le rejeta à l’eau avec dédain. Enfin un vrai poisson mordit à l’appât. Les deux femmes chantèrent victoire; elles crurent voir dans M. Mirveil un brochet de la plus belle taille; il se trouva que ce n’était qu’une grosse carpe. L’art de jeter de la poudre aux yeux fleurit au Levant; mais si M. Mirveil n’était pas un Crésus, le bonhomme adorait sa femme, qui finit par s’attacher à lui. Il l’amena en Europe; à deux ans de là, il mourut d’une chute de cheval. Elle ne le pleura pas longtemps; une idée fixe, une idée folle s’empara d’elle comme une fièvre et la galopait le jour et la nuit; elle en perdit le boire et le manger. A chaque heure, à chaque minute, elle se répétait: «Ma chère, il ne tient qu’à vous de devenir marquise de Lestang.» Elle ne put se tenir d’en écrire à sa mère, qui donna à plein collier dans ses visions et ne l’appelait dans ses lettres que sa chère marquise.

Elle confessa à Mme d’Estrel que ce qui la désespérait, c’est qu’elle ne pouvait reprocher à M. de Lestang de l’avoir trompée. «Il ne m’a jamais donné la moindre espérance, dit-elle. Je me crus habile, l’amour s’en mêlant, je ne fus que facile, et je me perdis. Je vous défie de vous représenter ce que je ressentis à la nouvelle de son mariage; je ne parlais de rien moins que de défigurer ou d’assassiner mon heureuse rivale. Je la vis et me calmai: il me parut qu’elle ne me valait pas, et certainement elle est moins jolie que moi. Convenez-en, chère madame. Je me persuadai que M. de Lestang avait fait un coup de tête dont il ne tarderait pas à se repentir. Dans mes rêves, je le voyais se jetant à mes pieds, me conjurant de le consoler de son erreur, et je me promettais de le tourmenter par une impitoyable coquetterie, de jouer avec son désespoir comme une chatte avec une souris. Que je le connaissais mal! Il vint me voir et me traita en petite fille déraisonnable qu’on corrige avec une chiquenaude et qu’on console ensuite avec des gâteaux... Et puis un soir que, selon ma coutume, portes et fenêtres ouvertes, je m’étais assoupie dans un fauteuil... Non, je n’ai pas rêvé, c’était bien lui!... Sa figure m’épouvanta. Qu’elle était étrange! Il avait escaladé un balcon, et il se présentait non en suppliant, mais en maître, en vainqueur! Que voulait-il? qu’espérait-il? Pour qui donc me prenait-il?»

Et à ces mots elle se remit à pleurer comme une Madeleine; elle se désolait tout à la fois, au dire de Mme d’Estrel, et de ce que Max s’était flatté de réussir, et de ce que croyant tout pouvoir, au dernier moment il n’avait plus voulu.

«Cette visite nocturne me bouleversa, poursuivit-elle. M. de Lestang pouvait s’imaginer que j’avais été à la merci de son caprice. Moi qui avais rêvé de le voir à mes pieds, demandant grâce et désespéré de mes refus! Je lui écrivis lettre sur lettre; j’aurais voulu à tout prix le revoir pour désabuser sa fatuité. Point de réponse. Ma fureur était telle que je me glissai à plusieurs reprises dans le parc de Lestang, espérant l’y rencontrer et l’accabler de mes mépris. Plus sage que moi, le hasard ne m’accorda pas la rencontre que je cherchais. Au lieu du marquis, j’aperçus un jour sa femme. Je la savais aussi malheureuse que moi; je n’avais plus aucune raison de la haïr, et je la pouvais regarder de sang-froid. Elle était seule et semblait accablée par son chagrin. Je persiste à croire qu’elle est moins jolie que moi; ce n’est pas étonnant, je chasse de race: je suis une enfant de la balle et je sais mon métier; mais il y avait dans son air, dans son maintien... Que vous dirai-je? Il se passa en moi quelque chose de bien étrange: pour la première fois de ma vie, je me jugeai.

«En rentrant chez moi, je me mis au lit; le lendemain, je n’eus pas le courage de me lever; je rougissais de moi-même et de la triste figure que je faisais dans le monde. Comme une chatte estropiée qui va cacher son agonie dans le coin le plus sombre d’un grenier, j’éprouvais le besoin de me dérober à tous les regards. Je passai deux mois dans une chambre obscure, rêvassant et pleurant. Mais si la chatte estropiée ne meurt pas, il faut bien que tôt ou tard elle quitte son grenier. Je me réveillai un matin, possédée du désir de voir quelqu’un qui me voulût du bien. Je me suis rappelé qu’autrefois vous m’aviez marqué quelque amitié, témoin vos conseils si mal suivis, vos reproches si mal reçus. Si j’ai lassé votre bon vouloir par mes légèretés, considérez que j’ai bien changé; madame, tendez-moi la main, secourez-moi, conseillez-moi.»

* * * * *

Et là-dessus, avec l’exagération ordinaire des caractères légers, se remettant à genoux, elle donna des marques d’humilité si outrées que Mme d’Estrel la rudoya un peu et la gronda. L’ayant forcée de se relever: «Vous m’intéressez, lui dit-elle; vous valez mieux que je ne croyais; il y a toujours quelque chose de rare dans une âme qui a la force de se juger. Séchez vos larmes, soyez sage; sinon, je vous abandonne. Voyons, songeons à l’avenir; que comptez-vous faire?

--Ma mère m’engage à retourner au Levant. Elle veut revoir sa chère marquise, car jusqu’à sa mort je serai _sa chère marquise_. Dieu sait les histoires qu’elle a contées dans le quartier franc! Je ne la démentirai sur rien; il sera entendu que mon mari le marquis est mort. Quant à mon marquisat, le voici!» et elle montrait ses deux mains vides.

Mme d’Estrel lui conseilla de se rendre aux prières de sa mère et de s’en aller faire la marquise au Levant. «Autrement, lui dit-elle, il ne vous reste qu’à épouser M. de Malombré, et c’est un parti que je n’ose vous recommander.

--Épouser M. de Malombré! plutôt épouser une grille! Vingt fois j’ai consenti, vingt fois je m’en suis dédite. Sans compter qu’il m’a poussée à bout par ses perpétuels espionnages, je n’ai jamais pu me faire à sa personne. Ah! franchement, je suis un morceau trop friand pour lui. Que penserait ma mère de sa chère marquise? Oui, vous avez raison, il faut que je parte; mais je ne peux m’en aller les mains vides, et vous savez que le plus clair de mon avoir est le petit domaine que m’a laissé M. Mirveil. Mon argus lui fait les yeux doux, et il ne disputerait pas sur le prix pour acquérir cette enclave, qui donne droit de passage sur sa propriété. Malheureusement il a mis dans sa chienne de tête d’acquérir à la fois la femme et la terre, car il a besoin d’une mignonne qui le dorlote. Peut-être va-t-il refuser de faciliter mon départ en achetant ma vigne, qui n’a de valeur que pour lui...»

«Je lui promis, me dit Mme d’Estrel, de l’assister dans cette affaire, d’entreprendre M. de Malombré, et s’il faisait la sourde oreille, de le menacer d’acheter pour mon compte. La pauvrette se jeta à mon cou, pleurant d’un œil, riant de l’autre, me déclara que j’étais la meilleure des femmes, que je lui sauvais la vie, mais au moment de me quitter: «Je n’aurai qu’un regret en partant, s’écria-t-elle, celui de ne m’être pas vengée. Heureusement Mme de Lestang s’en chargera.»

«Ce dernier mot me fit dresser l’oreille; je voulus la faire s’expliquer, mais je n’en tirai rien. «Point de mauvais sentiments! lui dis-je; mon alliance est à ce prix.»

«Le lendemain, je reçus la visite de M. de Malombré. Ma maison est le réservoir où se déversent tous les chagrins du canton de Grignan. Privilége de vieille femme qui regarde la vie d’un œil désintéressé! Jamais mon voisin n’avait eu l’air si sombre, jamais il n’avait poussé de si bruyants soupirs. C’était vraiment le chevalier de la Triste-Figure. Aussi bien avait-il sujet de se plaindre; en dépit de sa lunette, pendant deux mois, sa prisonnière s’était dérobée à ses recherches; il venait de la retrouver; il avait volé auprès d’elle, lui portant un cœur d’hidalgo dont rien ne peut rebuter la constance, et il avait essuyé des refus obstinés qui ne lui laissaient aucun espoir. Je compatis à sa douleur et m’efforçai de le consoler. Je lui représentai qu’il ne devait rien regretter, qu’une odalisque n’eût été dans sa vie qu’une inutilité coûteuse, qu’une bonne ménagère était mieux son fait. «D’ailleurs, lui dis-je, à défaut de la femme, la vigne vous reste, car je ne suppose pas qu’Emmeline veuille l’emporter au Levant; acceptez de bonne grâce cette consolation.»

«Il me répondit en grimaçant: «Achète la vigne qui voudra! Je ne me souciais que de la femme.» Et il me récita de nouveau toute la litanie de son amoureux martyre. Je suis persuadée qu’il était de bonne foi; les Malombré sont de ces gens qui se croient toujours eux-mêmes sur parole.

«Vous me mettez à l’aise, repris-je, car cette vigne m’a toujours tentée, et à votre refus j’entrerai en marché avec Mme Mirveil.»

* * * * *

«Il fit un geste de surprise, mais ne releva pas le propos. Il était tout entier à son dépit, qui se tourna en une véritable rage. Il se répandit en récriminations contre M. de Lestang, «l’infâme artisan, disait-il, qui avait ourdi toute la trame de son infortune.» Et bientôt, ce qui me surprit davantage, il vous enveloppa dans ses invectives et s’exprima sur votre compte avec une aigreur, une violence... Quel grief a-t-il donc contre vous?

«Cette belle marquise! s’écria ce mouton enragé, n’a pas l’air d’y toucher; ce n’est au fond qu’une coquette, et bien m’en prend, je peux me reposer sur elle du soin de ma vengeance.»

«Ce propos me remit en mémoire celui de Mme Mirveil; je voulus en avoir le cœur net. Je montai sur mes grands chevaux et sommai M. de Malombré d’avoir à s’expliquer ou à se rétracter. Il était trop exaspéré pour tenir sa langue en bride, et il me conta qu’à plusieurs reprises il avait aperçu M. Dolfin se glissant dans votre parc, qu’ayant lié connaissance avec ce jeune homme, il avait eu soin de lui parler de vous et l’avait vu rougir en prononçant votre nom, que plus tard il l’avait rencontré cheminant tête-à-tête avec vous dans votre coupé, que tout récemment il était retourné à Réauville, que, ne trouvant pas M. Dolfin chez lui, il avait demandé à l’attendre, que, laissé seul dans sa chambre, le premier objet qui avait attiré ses yeux fureteurs était un ruban feuille-morte passé au cou d’une statuette de la Vierge. «Je donne ma tête à couper, s’écria-t-il, que ce ruban a appartenu à Mme de Lestang. La dernière fois que je l’ai vue, elle avait une robe feuille-morte. Cette couleur lui plaît, c’est la couleur de son âme; mais les hirondelles sont en train de revenir. Notre petit jeune homme en est déjà aux menues faveurs; ce ruban est une promesse, peut-être un souvenir. Laissez-moi croire qu’il n’a plus rien à désirer... A propos, que sont-ils devenus pendant quelques jours? Ils avaient disparu l’un et l’autre. Est-il bien sûr que Mme de Lestang soit allée voir son père? Ah! monsieur le marquis, vous m’avez volé mon bien; c’est de moi que vous apprendrez ce que devient le vôtre en votre absence!

«J’étais indignée et le traitai en conséquence; je lui dis dans quelle occasion vous aviez vu chez moi M. Dolfin, et lui déclarai que toutes ses conjectures étaient d’odieuses et ridicules visions.

«Quant au mari, ajoutai-je, croyez-moi, ne vous attirez pas son courroux; vous n’êtes pas de force, mon brave homme, à vous mettre sur les bras un pareil adversaire.»

«Et je lui récitai la fable du pot de terre et du pot de fer; mais de l’humeur dont il était, je ne gagnai rien sur lui: la colère transforme les lièvres en preux. Le pacifique Malombré roulait des yeux terribles, comme s’il eût appelé en champ clos Maures et Castillans, et il me quitta de l’air d’un homme qui se dispose à mettre flamberge au vent...»

«Et maintenant, continua-t-elle, à nous deux, ma très-chère Isabelle. Dites-moi, de grâce, s’il y a quelque chose de vrai dans les extravagances que m’est venu conter ce pauvre hère. C’est moi qui vous ai fait connaître M. Dolfin. En vous présentant ce jeune homme, dont le caractère est encore pour moi un problème, je voulais vous procurer une distraction, vous enlever pour quelques heures à vous-même; mais je ne pouvais m’imaginer qu’un futur trappiste allât se brûler comme un papillon à la flamme de vos beaux yeux. Dites-moi ce qui en est; parlez-moi sincèrement, car je ne me consolerais pas si mes bonnes intentions avaient eu de si graves conséquences.»

Je l’avais écoutée sans mot dire.

«En vérité, lui répondis-je avec le plus grand calme, de quoi allez-vous vous soucier? que vous importe?»

Elle me regarda attentivement.

«M. Dolfin est-il venu ici? me demanda-t-elle d’un ton pressant. L’avez-vous revu?

--Oui, madame, lui répondis-je.

--Et serait-il vrai qu’il vous aime?

--Je n’en sais rien.

--Et l’aimez-vous?

--Je n’en sais rien non plus, mais quand je le saurais, vraiment où serait le mal?»

Elle garda quelques instants le silence.

«Prenez-y garde, ma chère enfant, reprit-elle avec quelque vivacité; le pas est glissant. Vous savez si j’entre dans vos chagrins, dans vos ressentiments; mais je crains qu’ils ne vous entraînent à quelque coup de tête ou de cœur dont vous vous repentiriez cruellement. Dites-vous qu’il arrive bien vite, l’âge où une femme qui a failli achèterait au prix de tous les plaisirs, de toutes les joies de l’amour, un peu de cette considération que donne un passé sans tache. Oh! comme la pauvre créature voudrait forcer les respects, tuer les souvenirs, se mettre à l’abri de ce qui se dit et de ce qui ne se dit pas, de certains sourires qui la font trembler! La considération! tant qu’on est jeune et que la passion parle, il semble que ce n’est rien; mais à peine avons-nous un cheveu blanc, notre bonheur dépend de l’opinion, et nous voudrions effacer de notre vie tout ce qui fait obstacle au respect. Dites-vous encore qu’une honnête femme n’a rien de mieux à faire que de rester honnête: c’est le seul métier qu’elle fasse bien; elle n’a pas de talent pour autre chose; on est toujours gauche dans le mal quand on est embarrassé d’une conscience. Dites-vous aussi (je vous parle avec une entière conviction) que, quels que soient les torts de Max, et Dieu me garde de les atténuer! tôt ou tard il vous reviendra. De grâce, ne mettez rien entre le bonheur et vous!

--Quel chaleureux avocat, quelle amie sûre et dévouée Max a trouvée en vous, madame! lui dis-je avec amertume. Je l’en félicite de tout mon cœur; mais ne soyez pas plus royaliste que le roi. J’ai de ses nouvelles; je sais qu’il use à Paris de toute sa liberté et qu’il n’aurait garde de vouloir me gêner dans l’usage que je puis faire de la mienne.

--Mon Dieu! s’écria-t-elle, que les maris sont de sots animaux, et qu’ils sont loin de se douter de ce que peut dire et faire une honnête femme en colère!... Ma chère Isabelle, poursuivit-elle, vous vous mettez en révolte; je relève le gant et vous préviens que je m’en vais de ce pas à Réauville surprendre le lièvre au gîte.

--Allez, chère madame, lui dis-je, et ne manquez pas d’instruire M. de Lestang du zèle avec lequel vous épousez ses intérêts; mais je doute fort qu’il y soit sensible: il a vraiment de bien autres affaires en tête.»

Elle remonta en voiture, et, deux heures plus tard, en repassant devant Lestang, elle me fit remettre un petit billet écrit au crayon, qui contenait ces mots:

«Je m’étais sottement alarmée. Oh! la belle peur que j’ai eue! Vous vous êtes moquée de moi, et vous avez eu raison. J’ai appris à Réauville que M. Dolfin fait une retraite à la Trappe. Adieu, chère enfant. Votre vieille amie vous embrasse.»

V

«L’aimez-vous?» Étrange question que je n’aurais jamais osé me faire à moi-même. «Vous aime-t-il et l’aimez-vous?» Cela était donc possible? Avec toute sa sagesse, Mme d’Estrel ignorait qu’un mot, un simple mot, suffit, parfois, pour ouvrir à une âme des chemins qui semblaient fermés.

Ajoutez que ses représentations, ses conseils, m’avaient irritée, révoltée. Eh quoi! le monde, l’amitié même, prenaient par sa bouche parti pour Max contre moi! Tout lui était permis, tout m’était défendu; ses torts les plus graves n’étaient que des peccadilles, et si je m’avisais de me consoler de mon délaissement, si un sentiment un peu vif se glissait dans mon cœur, où il s’était plu à faire le vide, si je disposais à ma guise d’une liberté qu’il n’avait ni le droit ni l’envie de me contester, mes faiblesses ou mes entraînements me seraient imputés à crime. Je sais que cette morale a cours dans le monde; mais quelle femme pourrait souscrire à une si criante injustice?»

Voilà ce que je me disais, et comment il se fit que la démarche de Mme d’Estrel produisit un effet tout contraire à ce qu’elle espérait. J’étais disposée à voir en beau M. Dolfin. Mon imagination travaillait secrètement en sa faveur, plaidait tout bas sa cause, s’efforçait d’échauffer et, pour ainsi dire, de passionner les sentiments bien faibles encore et bien indécis qu’il m’avait inspirés. A mon insu, je prenais à tâche de l’aimer; oui, mon cœur se portait au devant de l’amour comme à la rencontre d’un hôte dont on espère la visite, et il me semblait par instants que l’amour venait, qu’il était venu, que je sentais en moi la présence du divin visiteur et ce trouble délicieux qui accompagne son arrivée.

Quinze jours se passèrent ainsi. A quoi donc? me direz-vous. A relire la lettre de Mme de Ferjeux; à ouvrir et à refermer le carnet rouge,--le plus souvent, la lettre et le carnet posés ensemble sur mes genoux, à comparer entre eux deux hommes, l’un perverti par le monde et sa triste science, l’autre simple et naïf comme un enfant; l’un n’ayant de sacré que ses volontés, ses caprices, et comme abandonné au démon de son orgueil; l’autre enflammé d’une passion héroïque, humble et malheureuse pour les grandes choses.

Et je pensais aussi que dans une cellule de la Trappe il y avait un cœur en proie à de mortels combats. Rivales acharnées, nous nous le disputions, la dévotion et moi. Je le voyais se débattant, s’efforçant de chasser mon image; mais le fantôme revenait toujours, éclairant et enchantant la cellule; je lui donnais mes ordres, à ce fantôme; je lui commandais de ne pas épargner sa victime, de l’obséder, de la désespérer... Il faut me pardonner, monsieur l’abbé, j’étais malade. Les brouillards de Paris, où j’avais erré comme une ombre; ce que j’y avais vu, entendu... Et, pour me guérir, Mme d’Estrel me parlait de considération! Elle me vantait le prix de cette perle sans tache! Mais vantez donc à un pauvre qui a faim, vantez-lui la beauté de votre rivière de diamants! C’est un morceau de pain qu’il lui faut, et, pour l’avoir, il vendrait à vil prix tout un écrin.

Mais, enfin, qu’espériez-vous? me direz-vous encore. Ce que j’espérais! Je ne sais. Je rêvais à mille choses vagues, et ces songes confus flottaient devant moi comme ces nuages qui, d’instant en instant, changent de couleur et de figure, et qu’on se plaît à suivre dans leur métamorphose.

«Je crois que c’est un lion, Polonius.

--Oui, monseigneur.

--Je crois plutôt que c’est une gazelle.

--Je le crois comme vous, monseigneur.»

Ah! qu’il se passe de choses dans la tête d’une femme qui souffre! Que ses pensées vont vite et vont loin! Comme elles volent sur les nuées et comme elles courent sur la crête des précipices, et comme elles regardent au fond de l’abîme, et que ce vertige leur est doux!... Faut-il croire que toutes ces pensées perdues se rassembleront un jour pour nous accuser devant le tribunal d’un Dieu vengeur? Mon Dieu! refaites, si vous le voulez, le monde et les hommes et nos cœurs, mais ne condamnez pas ce que vous avez fait!

Et quel fut le dénoûment de ces rêveries? Ah! voici le dénoûment.

Au commencement de février, j’étais un soir au salon, seule comme à mon ordinaire. La soirée était si belle et d’une douceur si printanière, que j’avais laissée ouverte la porte vitrée qui donne sur la terrasse. Étendue dans un fauteuil, la tête baissée, je rêvais tristement, car ce jour-là je ne voyais rien dans l’avenir et je me sentais comme à l’abri de l’espérance. Tout à coup je crois entendre un faible bruit de pas, je relève la tête, quelqu’un paraît sur le seuil de la porte, pousse un cri, étend les bras, et, d’un bond, s’élance à mes pieds. C’était lui...

Mon émotion fut si vive, que je portai mes deux mains sur mon cœur pour l’empêcher d’éclater. Il restait là, dans une attitude suppliante, et comme effrayé de son audace, tremblant, pâle, le visage défait, les mains jointes, levant sur moi des yeux craintifs qui demandaient grâce. Je lui ordonnai de se relever.

«Non, s’écria-t-il avec un accent passionné, non, madame, vous ne me chasserez pas sans m’avoir entendu. Hier, avant-hier, je suis venu jusqu’à cette porte; mais le courage m’a manqué. Aujourd’hui, j’oserai tout, je dirai tout; je ne puis garder plus longtemps mon secret, il m’étoufferait. Je vous ai aimée du premier instant que je vous ai vue. Vous m’êtes apparue comme une vision; je fus ébloui, je crus rêver; pourtant mon cœur avait pressenti cette rencontre; depuis longtemps il vous cherchait. Tout ce qu’il avait aimé, admiré dans ce monde: la lumière, la beauté du ciel, les fleurs, autant de messagers qui vous annonçaient! Vous étiez son espérance, son attente secrète, car en vous voyant, je dis: «La voilà donc, c’est elle!»

Il ajouta que si je lui avais apparu le sourire aux lèvres, la joie dans les yeux, il se serait effrayé des distances qui étaient entre nous, et peut-être aurait-il eu la force de m’oublier; mais j’étais triste, je venais de pleurer; il avait béni mes larmes, béni le malheur, cet ami commun qui me rapprochait de lui et me mettait à portée de son cœur.

«Lorsque je m’imaginais follement, dit-il encore, qu’il était peut-être dans ma destinée de consoler vos peines, je sentais le souffle me manquer, et il me prenait des envies de mourir; mais quand je me disais, revenant à moi: Aime et souffre, pauvre fou! elle n’en saura jamais rien!--alors, dans ma rage, j’aurais voulu anéantir le monde, hommes et choses, tout ce qui nous séparait, tout ce qui vous empêchait de me voir...»

Un jour, il m’avait vue passer à cheval, entourée de jeunes gens, tous plus beaux que lui, pensait-il, plus dignes d’être aimés, et qui paraissaient se trouver à l’aise auprès de moi. Il avait senti sa tête se perdre, et peu s’en était fallu qu’il n’allât se coucher en travers de mon chemin et ne se fît broyer le cœur par le sabot de mon cheval...

«Ah! j’ai cependant bien combattu! poursuivit-il; j’ai pleuré, j’ai prié, je vous ai maudite; mais le fantôme se riait de mes exorcismes. Le hasard, si le hasard n’est pas un vain mot, nous rapprocha: je reconnus que vous étiez aussi bonne que belle: je vous ai raconté ma vie, et vous n’avez pas souri. Je fis un suprême effort: je m’enfuis à la Trappe; vous y étiez. Partout votre image passait et repassait devant moi; je la voyais marcher le long des galeries du cloître; me réfugiant dans la chapelle, à peine m’y étais-je recueilli, la dalle froide s’échauffait sous mes genoux, et en relevant la tête je vous apercevais debout devant l’autel. Vous, toujours vous! Je vous parlais, je vous suppliais, sans pouvoir fléchir votre inexorable beauté. Où que je fusse, l’air s’embrasait autour de moi, votre souffle y avait passé, et dans cette maison consacrée à la mort tout m’annonçait les délices de la vie. Le soir, je n’osais me retirer dans ma cellule; je tremblais de m’y trouver seul avec vous. Une nuit, après vous avoir demandé grâce en pleurant, il m’échappa un éclat de rire désespéré dont se souviendront longtemps les échos d’Aiguebelle. Le lendemain, je partis; à peine la porte du couvent se fut-elle refermée sur moi, ô délivrance miraculeuse! je regardai le ciel, les bois, et je sentis que j’étais à jamais affranchi de mes folles superstitions. Mon cœur nageait dans la paix et dans la lumière; la vie m’apparaissait parée d’une beauté mystique, des larmes de joie inondèrent mes joues. Adieu mes tourments, mes vaines terreurs! Mes chaînes étaient brisées, les tronçons ne se rejoindront pas.--Plus de doute! m’écriai-je; il n’y a de sacré que l’amour que j’ai pour elle. Mon cœur, qu’elle habite, est un temple; voilà mes autels, voilà mon tabernacle, voilà l’adoration perpétuelle! Elle est en moi; je possède Dieu, et c’est lui qui me commande de vivre et de mourir pour elle; mais le voudra-t-elle?...--Oui, le voudrez-vous, madame? Qu’allez-vous me répondre? Ah! prenez-y garde, il me semble que vous pourriez me tuer avec un mot.»

Ce qu’il me disait (m’avait-on rien dit de pareil?) et surtout son accent, sa voix,--toute cette musique de la passion que je n’avais jamais entendue me remua si profondément que je fus quelques instants comme hors de moi. Heureusement il était trop novice et trop sincère pour profiter de mon trouble, il n’y songea même pas; il craignait d’avoir trop osé et de m’avoir déplu. Les yeux baissés, il attendait ma réponse, et comme elle tardait, il attira vers lui d’une main tremblante l’un des rubans de ma ceinture, et le pressa doucement et humblement sur ses lèvres comme une relique.

J’eus le temps de revenir à moi, et, dès que je fus maîtresse de mon émotion, je lui dis d’un ton un peu sévère:

«Vous me traitez en idole, je ne suis qu’une femme. Que parlez-vous d’autel, de tabernacle? Il me déplaît que vous mêliez Dieu dans votre amour. De telles adorations sont de méchantes fièvres qui passent. Dans quelques jours peut-être, vous rougirez de votre erreur. Que Dieu est grand! direz-vous, et que mettais-je à sa place?»

Il redressa la tête et me jeta un regard de reproche.

«Vous ne parleriez pas ainsi, répondit-il, si vous pouviez lire dans mon cœur. Vous ne savez pas ce que vous avez fait de moi. Je suis un homme nouveau. Jusqu’ici j’ai tourné toutes mes forces contre moi-même, je les ai follement employées à tourmenter mon âme et ma vie; mais, grâce à vous, je me possède enfin, je m’appartiens, je puis disposer de moi; je me sens capable de vouloir et d’agir; il n’est pas de résolution si hardie qui puisse m’effrayer. Mettez-moi à l’épreuve, ordonnez, je suis prêt à tout, et si demain...»

Je l’interrompis d’un geste.

«Écoutez-moi, repris-je; ce qui se passe ici est bien sérieux. Je me suis trompée une fois, une seconde erreur me tuerait. Je crois à la sincérité de vos sentiments, et je mentirais si j’affectais de m’offenser de votre amour; mais me connaissez-vous bien, et saurez-vous m’aimer comme je veux qu’on m’aime? Je suis malheureuse, on s’est chargé de vous l’apprendre; la seule consolation que je rêve serait une amitié vraie, sûre, fidèle. Oui, je voudrais avoir un ami qui m’appartînt cœur et âme, qui conformât entièrement ses sentiments aux miens, qui fût capable de pousser l’oubli de soi jusqu’au sacrifice, qui ne demandât rien, n’espérât rien et sût souffrir sans se plaindre. Je voudrais que cet ami tour à tour se tînt dans l’ombre, à l’écart, ou accourût à mon appel, qu’il m’offrît son secours sans me l’imposer, qu’il unît la patience au courage, ne connût ni les inquiétudes de la vanité ni les angoisses de la jalousie, et que, sans jamais m’interroger, jamais il ne doutât de moi. C’est une chimère, n’est-ce pas, que ce rêve?... Ah! croyez-moi, avant de nous rien promettre, éprouvons nos cœurs. Bon Dieu! je ne sais ce que me réserve l’avenir; je marche à tâtons dans mon malheur; j’ignore ce qui est possible, ce qui ne l’est pas. Incertaine de ce que je veux, incertaine de ce que je sens, j’exige de qui s’offre à m’aider à vivre un dévouement absolu, sans savoir si je lui puis rien donner en retour. Ne vous engagez pas, laissez-moi le temps de voir clair en moi-même; je ne me pardonnerais jamais de vous avoir trompé, ni surtout de m’être trompée.» Il se releva.

«Ne me demandez pas d’attendre, dit-il d’un ton triste, mais résolu. Je jure d’être l’ami que vous dites, je saurai souffrir et me taire; pourtant j’ai besoin de croire qu’un jour...»

Il n’acheva pas, mais ses yeux parlaient.

Je le regardais fixement, je m’efforçais de lire sur son front le secret de mon avenir. Tout à coup je tressaillis, je venais d’entendre un roulement de voiture dans la cour. Onze heures avaient sonné. Qui se présentait si tard? Était-ce Mme d’Estrel qui essayait de me surprendre?

«Partez, partez, dis-je, et ne cherchez pas à me revoir avant que je vous appelle; songez que par-dessus tout je veux être obéie.»

Il me prit la main et se contenta de la serrer dans la sienne; il s’essayait à son rôle d’ami.

«Que je suis ingrat! murmura-t-il; je devrais être heureux.»

Et à ces mots il s’élança sur la terrasse et disparut dans la nuit.

L’instant d’après, une porte s’ouvrit, et Max entra.

CINQUIÈME