Chapter 3 of 7 · 19219 words · ~96 min read

PARTIE I

Je crois avoir souvenance, monsieur l’abbé, qu’au lendemain de mon mariage je partis pour l’Angleterre, où je séjournai deux mois; mais ne me demandez pas comment le pays est fait, ne me questionnez ni sur les parcs ni sur les châteaux. Je suis à peu près certaine qu’on y trouve des Anglais; mes informations ne vont guère plus loin. Il est des moments où le cœur est si occupé que sentir est toute la vie; tout autre exercice de l’âme est suspendu, notre passion seule a des yeux et des oreilles, les choses de ce monde défilent confusément devant nous comme les visions d’un songe, et nous n’apercevons nettement que ces fantômes qui sont en nous.

Je ne veux pas dire que mon esprit demeurât inactif, mais il ne travaillait qu’au service de mon cœur. Que m’importait l’Angleterre? J’étudiais Max. Étrange situation que d’ignorer ce qu’on aime! Cette obscurité plaît d’abord; le cœur s’y promène comme à tâtons, se promettant mille surprises, agité de l’attente de perpétuelles nouveautés; l’inconnu, n’est-ce pas l’infini? Mais, si l’amour est un enfant de la nuit, la nature l’a condamné à chercher tôt ou tard la lumière, dût la lumière le tuer. L’heure a sonné, et le charme du mystère se change en tourment; on s’effraye de son bonheur, il faut à tout prix s’assurer de ce qu’il vaut, et savoir ce qu’on possède, et compter pièce à pièce son trésor, quitte à gémir de son indigence et à contempler tristement ses mains vides. Qu’elle est vraie l’histoire de la Psyché! Elle s’est levée, elle allume sa lampe d’une main timide, le cœur lui bat. A qui s’est-elle donnée? Devra-t-elle rougir de ses joies? N’ont-elles point laissé sur son front quelque souillure secrète!... Elle s’avance en tremblant, elle frissonne, elle se penche... Oh! que le Dieu s’évanouisse, pourvu qu’il reste un homme!

Et voilà comme il se fit qu’après huit jours de paisible, de délicieux sommeil, mon âme s’éveilla, et dans son inquiétude scruta jusqu’au fond le mystère de son bonheur. Je fus bientôt rassurée; je pouvais admirer ce que j’aimais. J’eus beau chercher, je ne découvris dans mon seigneur et maître rien qui démentît la noblesse de son visage. Il était, comme dit le sage, «de cette race dont les regards sont altiers et les paupières élevées.» Il avait de l’orgueil et point de sottes vanités, il était généreux dans ses dégoûts comme dans ses goûts; en toutes choses, il aimait le grand et n’appréciait dans l’art comme dans la vie que ce qui lui donnait l’idée d’une force qui se déploie. Peut-être regardait-il avec trop d’indulgence les grands vices qui s’avouent, les passions de haut vol et qui ont des serres pour s’attacher à leur proie; mais autant il admirait les audacieux, les combats à outrance, les grand coups d’épée, fussent-ils frappés dans l’eau, autant il méprisait les petits hommes, les petits calculs et les petits moyens. Le plus souvent il s’en exprimait sur le ton d’une ironie dédaigneuse; mais parfois je sentais percer dans son accent comme un frémissement de colère qui rendait son regard un peu farouche; dans ces moments, je l’adorais. N’affectant rien, il condamnait le mensonge comme une bassesse. J’aurais pu lui faire toutes les questions du monde, il m’eût répondu sans déguisement et sans détour; mais je n’avais garde, j’avais juré dans ma sagesse que jamais je ne serais jalouse du passé.

Vous m’avez souvent dit, mon père, que s’il est quelque chose de divin dans l’Évangile, c’est cette foi dans la vie nouvelle que la terre avait ignorée pendant des siècles et qui a rajeuni comme par miracle son vieux cœur desséché: «Pierre, Pierre, dit à l’apôtre une voix céleste, ne regarde pas comme souillé ce que Dieu lui-même a purifié!» Heureux assurément qui s’élance de plein vol à la vérité! Heureux aussi et plus cher peut-être à l’éternelle bonté celui qui n’atteint les sommets sacrés qu’après avoir gravi en trébuchant cet escalier sombre, étroit, taillé dans l’âpre rocher de la vie et dont chaque degré est une erreur! Moi, jalouse du passé! Non! j’étais résolue à mourir sans avoir connu cette sotte maladie, ce tourment des âmes vaines qui se font une idole de leurs chimériques ennuis. Que pouvais-je craindre? Max était d’un caractère trop bien trempé pour que les désordres et les déceptions de sa jeunesse eussent abaissé ou flétri son âme. Son sourire en faisait foi, son sourire fier et doux, et ses grands yeux dont le regard était demeuré limpide, yeux de faucon qui ont lié amitié avec le soleil et qui semblent boire la lumière. Par instants, j’y voyais passer un nuage de mélancolie, et, l’entendant soupirer, je lui disais à part moi: «Je te comprends, tu te plains tout bas de tes années perdues et des chimères qui t’ont séduit; ce qu’il t’en a coûté d’efforts pour contenter tes caprices d’un jour eût suffi à l’accomplissement d’un grand dessein, peut-être d’une grande destinée, et tu pouvais employer à vivre le temps que tu dépensas à rêver la vie. Rassure-toi, regarde, me voici; je ne suis rien, mais je t’aime et je t’apporte l’espérance d’une seconde jeunesse.»

O mon père, quelle confiance j’avais dans l’avenir! Je croyais à un pacte scellé dans le ciel et je ne doutais pas que l’ordre éternel des choses ne fût d’intelligence avec nous. Nos deux âmes, me semblait-il, avaient été créées l’une pour l’autre; depuis longtemps elles se cherchaient, elles s’appelaient à travers l’espace; une main divine l’avait amené dans mon désert, où je l’attendais sans le connaître. Et maintenant il allait goûter auprès de moi les délices pures d’un sentiment tout nouveau pour lui, je veux dire cette sorte de passion tranquille ou de calme passionné qui est la perfection du bonheur, car je n’exigeais de lui ni transports ni adorations, et je me gardais d’envier aux idoles qu’il avait encensées leurs triomphants autels et ces hommages dont se repaît l’orgueil des déesses. Non, non, je ne me souciais pas d’être adorée, et l’amour que je réclamais de son cœur est celui que ressent le voyageur poudreux et altéré pour l’humble source de montagne qu’il découvre à l’un des tournants du chemin; il y trempe son front et ses lèvres, et, se sentant renaître, il bénit en silence cette onde fraîche que le creux d’un rocher réservait à sa soif.

Je me souviens qu’un soir (c’est mon plus cher souvenir de Londres) Max se préparait à sortir; nous étions attendus je ne sais où, mais, me trouvant lasse, je le priai d’aller seul. Il fit quelques pas, puis se ravisant, ordonna qu’on dételât, et revint s’asseoir près de moi. La neige tombait à gros flocons; nous avions clos volets et rideaux; un bon feu flambait dans l’âtre. «On est bien ici», dit-il en me regardant; et, le bien-être déliant sa langue, il devint expansif et parla plus en un soir qu’il n’avait fait en huit jours. Il me conta les aventures de son enfance. Sa franche gaieté me dilatait le cœur. Quels bons rires! Bientôt plus sérieux, mais toujours serein, il se prit à rêver tout haut, discourut de la vie, de ses illusions, de ses orages, de la sagesse qu’il avait apprise à cette rude école, et qu’il faisait consister dans l’art d’oublier et le courage d’espérer. Je l’écoutais avec ravissement, et tout en écoutant je pensais à ces grands sapins de mon Jura que l’effort des tempêtes n’a pu courber, ou, remontant plus haut dans mes souvenirs, à ces falaises escarpées des bords de l’Océan qui, insouciantes de la vague qui les ronge, contemplent fixement l’immense horizon et semblent respirer des douceurs inconnues dans le souffle amer et agité des flots. Notre entretien se prolongea bien avant dans la nuit; nos genoux se touchaient, nos yeux se cherchaient sans cesse, nos deux cœurs avaient pris l’accord et le tenaient; par intervalles, enivrée de ma joie, je croyais entendre au-dessus de nos têtes le battement d’ailes et le chant d’une hirondelle, douce messagère qui nous annonçait les grâces d’un éternel printemps.

A la vérité, cette soirée fut unique en son espèce; on ne peut toujours entendre chanter l’hirondelle, mais je savais qu’elle n’était pas loin. Et puisqu’il faut que le bonheur ait toujours une ombre, je n’avais qu’un souci, encore n’était-il pas cuisant. Si j’étudiais Max avec une infatigable attention, j’aurais voulu que de son côté il fût plus curieux. Je lui reprochais un excès de confiance; il était trop sûr de son fait: on eût dit qu’il me connaissait de longue date, que j’étais déjà pour lui une aimable habitude, qu’il n’avait plus de découvertes à faire, plus de secrets à deviner, plus de surprises à espérer ou à redouter, et j’étais tentée de lui dire:

«Seigneur, Isabelle est une femme, et c’est une chose assez compliquée qu’un cœur de femme. Souciez-vous un peu plus de l’inconnu!»

Que vous dirai-je? Je lui reprochais aussi de respecter trop ma liberté. Il ne me contraignait sur rien; son consentement, son approbation m’étaient acquis d’avance. Tout ce que je faisais était bien fait, je ne pouvais lui déplaire. Ni questions, ni exigences, c’était pousser trop loin la discrétion, et ma liberté me gênait. Je désirais moins de complaisance et qu’il trouvât parfois à redire à mes caprices, à mes manières ou même à la couleur de mes robes. Le véritable amour est avide de servitude: la dépendance est si douce quand on se sait aimé!

Un soir que je le consultais sur ma coiffure, il me répondit:

--Faites ce qu’il vous plaira; vous êtes une femme accomplie.

--N’est-ce pas un fait accompli que vous voulez dire? lui repartis-je en souriant.

Il me prit la main, la baisa et me dit:

--Gardez votre esprit pour le monde; je ne veux avoir affaire qu’à votre cœur.»

Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours de janvier. A peine arrivée, je me sentis enlever par un tourbillon dont je fus étourdie, et je regrettai les longues heures de désœuvrement dont j’avais joui en voyage. Le monde ne convient pas aux cœurs sérieusement occupés, car il est lui-même une occupation et une affaire, et c’est ainsi qu’il faut le prendre quand on veut véritablement s’y plaire. Ceux qui ne lui demandent que d’amuser leur ennui et de les distraire d’eux-mêmes ne tardent pas à s’en lasser; ses plaisirs sont monotones, ses fêtes se ressemblent toutes: elles tournent toujours dans le même cercle que leur tracent les conventions et la tyrannie de la mode. Une imagination vive trouve plus de ressources dans les circonstances les plus ordinaires de la vie domestique: libre de toute gêne, elle s’en empare pour les varier à l’infini, et se livre au bonheur de faire de rien quelque chose. J’avais huit ans quand on me fit présent d’une belle poupée de ma taille qui représentait une princesse chinoise. Superbement attifée, elle m’enchanta pendant quelques jours; mais ce beau zèle se refroidit, le sourire chinois était toujours le même, et je reportai toutes mes tendresses sur un méchant bâton que j’enveloppais dans un vieux châle et que je berçais en chantant, complaisante poupée avec laquelle je ne connus jamais l’ennui, car elle avait à toute heure l’âge et la figure que je voulais. La princesse ne savait que le chinois, le manche à balai parlait toutes les langues, me donnait des nouvelles de tous les pays, et dans sa société je faisais tout le tour du monde et de la vie. Ce que nous aimons dans les choses, mon père, c’est ce que nous y mettons.

De ceci je conclus qu’il ne faut pas demander au monde de nous amuser; ce n’est pas son métier, et il a raison de prétendre qu’on le prenne au sérieux. Pour l’aimer, il faut regarder ses fêtes comme des joutes à fer émoulu, il faut porter dans ces mêlées toutes ses passions avec soi, il faut y courir des hasards, il faut que l’ambition, la vanité, le désir de plaire se chargent d’intéresser la partie, il faut en toute rencontre avoir quelque chose à perdre ou à gagner. Je conviens que pour l’observateur désintéressé le monde est encore un spectacle fort captivant; mais c’est à la condition que ce curieux qui ne veut pas jouer connaisse toutes les règles du jeu, qu’il puisse suivre toutes les parties, qu’il devine d’un coup d’œil les enjeux engagés, que sa clairvoyance ne soit dupe d’aucune grimace, qu’elle déchiffre les visages à livre ouvert, démêle à travers l’indifférence affectée les inquiétudes et les prétentions, et sache découvrir sous les grâces du sourire les amertumes d’un désir condamné ou le désespoir d’une vanité aux abois. Une telle science demande au moins un léger apprentissage, et l’état d’apprenti n’a rien qui flatte l’amour-propre. Dans la première jeunesse, la naïveté d’une novice est un charme de plus; à vingt-quatre ans, elle touche au ridicule. Tant de petits propos et de petites ruses de guerre, tant de secrets à deviner, tant de riens qui pour les adeptes étaient des événements, tant de demi-mots qu’un sourire achevait, tant d’allusions détournées, de sous-entendus et de sous-ententes me faisaient tourner la tête; je déplorais mon ignorance et gémissais profondément sur mon néant. A vrai dire, je sentais bien que mon noviciat ne serait pas long et que j’aurais bientôt appris une langue qu’on m’avait parlée dans mon enfance. J’avais de la facilité, du talent naturel; mais que peut l’aptitude sans le zèle? S’il était dans mon caractère d’aimer quelque jour le monde, qui sait? peut-être de l’aimer trop, car je suis curieuse et j’ai le goût des spectacles, le moment n’était pas encore venu; mes pensées m’entraînaient ailleurs: je rêvais d’hirondelles; les va-t-on chercher dans les salons?

Ajoutez qu’à bonne intention Mme de Ferjeux n’avait rien négligé pour accroître l’embarras de mes débuts. En me quittant, elle m’avait promis de donner du cor; elle avait tenu parole et annoncé mon existence à son de trompe; l’univers n’en pouvait ignorer, et Dieu sait comme elle avait surfait sa découverte! Jugez si la prétendue merveille fut dès l’abord analysée, discutée, et passa par l’étamine! Quelle était donc cette étonnante personne qui avait su se faire épouser du plus beau et du plus désiré des marquis? Par quels attraits vainqueurs avait-elle dompté ce cœur rebelle? A quel mérite transcendant avait-il sacrifié ses répugnances bien connues pour le mariage...? «Ah! la voilà! C’est donc elle! Sans contredit, elle n’est ni difforme ni contrefaite: accordons-lui de beaux yeux, de belles mains, une taille; mais après tout...»

Je vous épargne, monsieur l’abbé, le détail de tous ces _mais_; la liste, je pense, en était longue. Songez d’ailleurs que, dans le cercle de personnes que je fréquentais d’ordinaire, mon bonheur excitait plus d’une secrète jalousie. Par sa naissance, sa fortune, la supériorité de son esprit, l’éclat même de ses aventures, qui l’avaient mis en vue, M. de Lestang était un trop grand et trop brillant parti pour n’avoir pas été le point de mire de bien des ambitions, et, parmi les femmes influentes de qui dépendaient mes premiers succès dans le monde, il était deux ou trois mères en quête de gendre qui avaient tout mis en œuvre pour faire tomber ce beau coq de bruyère dans leurs filets. Quelle bienveillance pouvais-je attendre de ces convoitises déçues? N’étaient-elles pas intéressées à prendre ma plus juste mesure, sans me faire grâce sur rien? Les vraies Parisiennes ont des rapidités de coup d’œil que rien n’égale; je m’en apercevais à mes dépens, plus d’une fois je me sentis comme enveloppée tout entière dans un regard qui, dans une seconde, me parcourait des pieds à la tête et me réduisait en cendre et en fumée.

Je sais bien qu’il est toujours permis d’en appeler de ces prompts jugements, mais je n’ai jamais aimé à plaider ma propre cause; les malveillants me resserrent en moi-même, et mon premier mouvement est de me retrancher dans une froide réserve et dans mon insouciance naturelle à l’égard de l’opinion. «Il en sera ce qui vous plaira.» Cette réponse est bientôt faite, un regard suffit. Toutefois la marquise de Lestang avait plus sujet qu’Isabelle de Loanne de se soucier des impressions de la galerie; il pouvait lui importer que le monde la jugeât digne du choix auquel elle devait son bonheur. Chez les hommes, l’amour est toujours lié à l’orgueil de la possession, et il ne m’eût pas fâché que Max se sentît flatté dans sa vanité de propriétaire. Qu’en pensait-il? Bien habile qui l’eût deviné, bien audacieux qui eût osé le lui demander. Au spectacle, dans les bals, partout, il portait sur son front le mystère d’un cœur impénétrable, et tenait toutes les curiosités à distance par les grâces de son ironie ou par les hauteurs presque orientales de son indifférence. Dans le tête-à-tête je le retrouvais aimable, affectueux, gai par éclairs, le plus souvent un peu grave, mais toujours attentif à mes désirs et empressé à les satisfaire.

Un matin Mme de Ferjeux vint me surprendre presque au saut du lit. Elle était dans une agitation si extraordinaire que je crus à un malheur.--Avait-on attenté à ses jours? Son banquier était-il en fuite?

«Ma pauvre enfant, s’écria-t-elle d’un ton tragique, le péril est en la demeure, avisez au plus tôt, ou tout est perdu. Vous avez manqué votre entrée. Dieu sait pourtant si j’avais plaint mes peines pour vous ménager un triomphe! Avec votre beauté de l’autre monde, avec vos airs de Galatée, vous pouviez faire fureur, et il ne tenait qu’à vous d’être l’une des reines de la saison; mais qu’est-ce que la beauté sans la manière de s’en servir? J’en conviens, tout ce qui a des yeux d’artiste racle la guitare en votre honneur, et vous avez un petit groupe d’admirateurs très-fervents. En revanche, les puissances et les dominations sont contre vous; on vous discute, on vous accommode de toutes pièces. Bref, il s’est formé une cabale à laquelle par malheur vous vous plaisez à donner prise. De grâce, ma chère, secouez un peu votre indolence. Je vous observais l’autre soir: pas un geste, pas un regard qui marquât l’envie de plaire... Mais de quoi vous servent mes conseils? Je vous avais prévenue que c’est par les vieilles femmes qu’on réussit le plus sûrement dans le monde; il faut à tout prix en avoir une dans sa manche; c’est une règle infaillible, retenez-la pour votre gouverne. Voyons, répondez-moi, n’avais-je pas recommandé à vos empressements Mme de C...? Cette bonne vieille duchesse a l’esprit d’intrigue, et elle a passé sa vie dans les sapes; mais elle exige avant tout qu’on ait l’air de croire à ses sentiments. Quelques chatteries auraient suffi pour la gagner; d’un petit air contrit, avec quelques larmes dans la voix, vous lui auriez peint vos embarras de débutante, vos mortelles inquiétudes, le besoin pressant que vous aviez de ses bons avis, de ses bons offices... Je l’entends vous répondre de son ton mielleux: Ma belle enfant, je suis toute à vous. Et une fois sous son aile vous pouviez tout braver. C’est une clef de meute; elle s’entend à faire valoir ses protégées et les défend comme son bien; malheur à qui y touche? Cette bonne femme a des épigrammes qui, comme les remords de lady Macbeth, tuent le sommeil.

--J’en suis désolée, madame, interrompis-je; mais la duchesse ne me plaît pas.

--Qu’elle vous plaise ou qu’elle ne vous plaise pas, est-ce là la question? repartit-elle en bondissant sur sa chaise. Voyez un peu le beau raisonnement! Ne dirait-on pas qu’on est dans ce monde pour y chercher son plaisir? Voilà de ces enfantillages qui me feraient douter de votre bon sens. Sachez, ma chère, qu’il n’y a que les sots qui voient le bonheur dans l’absence des peines.»

Il me fallut subir une rude mercuriale dont Max, qui survint, entendit les derniers mots. Il dit à la baronne d’un ton narquois:

«Je vous prie, madame, ne grondez pas Isabelle. Est-ce sa faute si elle ne saisit pas comme vous la vie par ses côtés héroïques?

--A mon tour, je vous prierai de ne pas gronder Mme de Ferjeux, lui dis-je en riant. On excuse le dépit d’un auteur dramatique qui vient de faire un four.

--Moquez-vous l’un et l’autre tant qu’il vous plaira, répondit-elle. J’aime votre femme, mon beau monsieur; je veux son bonheur, et je sais que si elle ne plaisait qu’à vous seul, elle ne vous plairait pas longtemps.»

Pour me débarrasser de ses conseils et de ses remontrances, je passai humblement condamnation, et je lui promis de faire tout ce qui lui plairait, et que ce jour même j’irais voir la duchesse de C...

Dès qu’elle fut partie:

«Eh bien! qu’en pensez-vous? demandai-je à Max. A-t-elle tort? a-t-elle raison?

--Tout dépend du point de vue, et j’estime que, selon les cas, tous les points de vue sont bons.

--Voilà une réponse qui ne vous compromettra pas.»

Quinze jours plus tard nous étions à un bal d’ambassade. Je ne sais si la duchesse de C... avait abaissé sur moi des regards propices; mais depuis quelque temps j’étais plus entourée, plus fêtée, et je voyais grossir le petit nombre de mes admirateurs. Ce soir-là, vers minuit, je quittai pendant un quadrille la galerie où l’on dansait, et je me réfugiai dans un petit salon. J’y fus suivie par un artiste célèbre qui, de prime abord, avait pris rang parmi mes plus chauds partisans. L’entretien s’engagea; peu à peu quelques personnes s’y joignirent; un petit cercle se forma autour de nous. J’étais gaie, animée; on paraissait me trouver de l’esprit, je crois vraiment que j’en avais; le bruit lointain d’une musique douce excitait mon imagination et la berçait d’idées riantes et flatteuses; sur tous les visages qui m’environnaient, je lisais une vive curiosité mêlée d’admiration; j’eus un petit triomphe dont je savourais la douceur, quand soudain, à quelques pas derrière moi, une femme qui traversait la chambre pour sortir prononça d’une voix aigre ces mots dont je ne perdis pas une syllabe:

«Le beau marquis a l’humeur sombre; il est occupé à faire des comparaisons.»

Quel était ce marquis? A qui en voulait cette voix aigre? J’eus assez d’empire sur moi-même pour ne pas me retourner, pour continuer à causer et à sourire. Le quadrille fini, je rentrai dans la galerie, et après quelques pas je découvris Max appuyé contre un pilastre. Il avait effectivement l’air sombre et les sourcils contractés; il était absent du bal; à quoi pensait-il? Dès qu’il m’aperçut, il changea de visage et vint au-devant de moi en souriant.

«Je suis fatiguée, lui dis-je, partons.»

En voiture, il s’aperçut que j’avais des frissons. J’alléguai le froid qui m’avait saisie et le laissant m’envelopper dans mes fourrures. Après un silence:

«Vous êtes-vous amusé ce soir? lui demandai-je.

--Moins que vous, je pense. Il m’a paru que vous étiez fort recherchée. Mme de Ferjeux sera contente de vous; pour la première fois vous avez été brillante.

--Vous êtes bien bon; mais vous me regardiez donc?

--Vous n’en douteriez pas si vous aviez eu le loisir de vous occuper un peu de moi; le tourbillon vous emporte, et je commence à craindre que Mme de Ferjeux ne vous ait trop bien catéchisée.

--N’en croyez rien, lui répondis-je. Il est possible que l’hiver prochain le monde me plaise, mais pour le moment je n’ai que faire de lui. Oserai-je vous dire à quoi je rêve nuit et jour? Au château de Lestang. Je ne sais qu’y faire, mais je meurs d’envie de le voir.»

Il fit un geste de surprise.

«En février, dit-il, y pensez-vous? Et le mistral!»

Il y avait tant de douceur dans son accent, qu’entourant son cou de mes deux bras:

«Que m’importe le mistral! lui dis-je, là-bas tu m’appartiendras tout entier.»

Il me regarda un instant en silence, se décida à sourire et me dit:

«Je ferai ce qu’il vous plaira.»

Je renonce à vous peindre l’étonnement profond et la violente indignation qui s’emparèrent de la baronne quand elle eut vent de nos projets. Elle refusa d’abord d’y croire. Avait-on jamais ouï pareille extravagance? Quitter Paris au cœur de l’hiver pour aller s’enterrer en province! Ce n’était pas une retraite, c’était une fuite, une déroute. Qu’en dirait-on? J’allais me perdre sans retour... Lorsqu’elle eut reconnu que ma résolution était prise, elle s’emporta tout de bon; pour la première fois je la vis vraiment en colère. Elle me déclara sur son ton de fausset que ma folle équipée aurait les suites les plus funestes, que Max ne tarderait pas à deviner mes secrets motifs, qu’il ne verrait plus en moi qu’une petite fille sauvage à qui le monde fait peur, qu’il n’en avait pas pour trois mois à m’aimer, que c’en était fait de mon bonheur, que pour sa part elle me retirait à jamais son affection, et qu’elle serait contente, très-contente de me savoir la plus malheureuse des femmes.

Là-dessus, quand elle eut bien exhalé sa bile, elle me tourna le dos sans vouloir me donner la main, et partit comme un coup de vent. On eût dit Mme Pernelle sortant de chez Orgon.

II

Tout est si incertain dans la vie qu’on n’est jamais sûr d’avoir raison. A peine fus-je montée dans le wagon qui allait nous emporter vers le Midi qu’il me vint des doutes, des inquiétudes. Nous partîmes; la nuit fut humide et froide, je ne pus dormir; j’avais beau faire, les sinistres prédictions de Mme de Ferjeux me trottaient dans l’esprit. Je croyais voir ses grands gestes, ses yeux étincelants de colère; j’entendais sa voix glapissante... «Une fuite, une déroute!» avait-elle dit. Oui, ce brusque départ était une fuite, je fuyais les comparaisons. Quoi! sur un mot?... Heureusement Max ne se doutait de rien; mais n’était-il pas homme à tout deviner? Une voix intérieure m’avertissait que la peur est une mauvaise conseillère, et qu’en toute rencontre le meilleur parti à prendre est celui qui coûte le plus.

Il fallut nous arrêter à Lyon. Max comptait y trouver des lettres de son intendant, qui devait le prévenir que tout était prêt pour nous recevoir; elles se firent attendre deux jours. Enfin, le 8 février de bon matin, nous nous remîmes en route; partout régnait un brouillard épais et glacé. Malgré les assurances de Max, je ne croyais plus au soleil du midi, mon imagination découragée se représentait Lestang comme un autre Louveau; elle l’entourait des brumes, des sapinières et des mélancolies du Jura. Je voyais un château sombre, froid; cernés par la neige ou la pluie, nous passions nos longues journées au coin d’une grande cheminée qui fumait; nulle distraction, pas un sourire de la nature. Que serait-ce si quelque jour, à un geste, à un regard, j’allais découvrir que Max regrettait Paris, et que je visse s’amasser sur son front un nuage d’ennui? Cette idée me faisait frémir; je déplorais mon imprudence, et une phrase de roman me revenait à l’esprit: «Toutes les années de la vie dépendent d’un jour.»

A quoi tiennent souvent nos espérances et nos craintes! Insensiblement le temps s’éclaircit; à Vienne plus de brouillard. Sur le revers d’un fossé, j’aperçus de grandes touffes d’ajoncs marins qui étalaient leurs fleurs jaunes. Je n’eus que le temps de les saluer; mais il me sembla que du fond de ces belles corolles le printemps me regardait, et je crus entendre chanter l’hirondelle. «Te voilà donc! pensai-je. Ne me quitte plus!» Max lisait, sommeillait, ou de temps en temps me regardait d’un air railleur. Je détournais la tête et reportais les yeux sur les eaux grises du Rhône qui coulait à notre droite, sur les peupliers et les oseraies de ses rives, sur ses îles sablonneuses, sur ses villes fièrement campées ou coquettement assises au débouché de chaque étroite vallée qui apporte au grand courant un affluent de plus, torrents obscurs que leurs vieilles tours et leurs vieilles églises voient accourir du fond des montagnes pour chercher, en se mêlant au fleuve, de plus grandes destinées; fier de ses conquêtes, le fleuve les accueille avec majesté et les emporte en triomphe à la mer. D’instant en instant, les contours des objets devenaient plus distincts; les montagnes de l’Ardèche avec leurs rochers, leurs vignes dépouillées et leurs forêts de chênes, promenaient devant mes yeux des paysages blonds d’une douceur charmante. Les rochers attendaient avec confiance le soleil, comme on compte sur une vieille amitié d’enfance. Enfin il parut; son premier regard éclaira un bouquet de pins et un berger qui s’en allait le long d’un chemin creux, poussant ses moutons devant lui. Au delà de Valence, le ciel se découvrit entièrement, et comme par un coup de baguette les nuages se replièrent de toutes parts sur la ligne de l’horizon. Tout m’annonçait que nous avions changé de zone et de climat. L’air avait cette douceur caressante que dans le Jura juin seul peut lui donner; la campagne semblait se réjouir dans la clarté. Mes yeux et mon cœur se baignèrent dans cette lumière limpide; il se fit en moi un rassérénement subit, et je recommençai à m’applaudir de ce voyage, dont je m’étais repentie pendant deux jours.

«Le monde, me disais-je, s’était mis trop tôt entre lui et moi. Max ne me connaît pas encore, il ne sait pas tout ce que je peux pour son bonheur. Je veux qu’il apprenne à sentir le prix de l’amour véritable dont il n’a connu que l’ombre, de cet amour qui seul est complet, parce que seul il met tout en commun, les destinées comme les sentiments, qui seul aussi sait allier la dignité à la passion, et qui est d’autant plus avide de dévouement qu’il est plus jaloux de ses droits. Dans la retraite et le silence, nous nous rendrons nécessaires l’un à l’autre, la vie intime nous dira tous ses secrets, nous amasserons heure par heure un trésor de souvenirs qui ne seront qu’à nous, et nos deux âmes se lieront d’une si étroite habitude que rien ne les pourra désunir.»

Nous quittâmes à Donzère le chemin de fer et le Rhône. Pendant que nous déjeunions, je vis arriver devant l’auberge deux chevaux bais qu’un domestique nous amenait de Lestang. Je ne fus pas longtemps à ma toilette, et m’élançai au galop sur la grande route blanche qui déroulait devant moi son ruban. Cette route, qui remonte la rive droite de la Berre, court au pied de roches buissonneuses dont elle accompagne les contours. Ivre d’air, de soleil et de je ne sais quelle gaieté sauvage que je n’avais jamais ressentie, je faisais caracoler mon cheval, je le forçais de franchir les échaliers et les fossés. Plus d’une fois Max s’effraya de mes témérités.--«Sur mon honneur, me cria-t-il, vous êtes une incomparable écuyère!»--Incomparable! c’était bien le mot que j’espérais.

En passant au galop le long du monticule qui domine Valaurie, je vis courir à ma gauche comme un nuage de gaze argentée: c’était un verger d’oliviers, les premiers que j’eusse vus. Ce fut une date dans ma vie, et dès cet instant je pris en affection cet arbre dont le feuillage aux teintes changeantes reflète fidèlement l’humeur du ciel: par un temps couvert, l’ombre qu’il répand est pesante, couleur de plomb ou d’ardoise; mais que le soleil paraisse, il revêt soudain une légèreté aérienne et semble s’imprégner, selon les heures, d’une poussière d’or ou d’argent. Ce jour-là, les oliviers de Valaurie étaient gais comme moi, et je les vis répondre à mon sourire.

Au delà de Valaurie, le pays devient plus aride; à droite, sur le bord de la rivière, on aperçoit des plantations de ces grands roseaux dont on fabrique les claies pour les vers à soie, à gauche des friches couvertes de bruyères que dominent d’étranges collines formées de marnes blanches et rayées de bandes vertes et rouges du plus vif éclat, étincelante corniche qui se détachait sur le ciel bleu. Après avoir franchi la Berre, nous gravîmes une côte; enfin Grignan se montra avec la singulière beauté de son rocher circulaire et taillé au ciseau, dont la vaste plate-forme est occupée par le magnifique débris du château seigneurial, et dont les flancs abrupts sont embrassés de tous côtés par la ville, qui les ceint comme d’une écharpe de rues grimpantes et de toits en désordre; mais Grignan ne nous arrêta pas: tournant bride vers le nord, nous nous hâtâmes de repasser la Berre pour nous engager dans les collines marneuses. Un chemin montant, encaissé, raboteux, nous conduisit à Bayonne, silencieux village dont les maisons blanches semblaient dormir au soleil comme des lézards, et, après avoir cheminé entre des champs d’un brun rougeâtre et un coteau boisé, je vis se dresser devant moi, sur la crête méridionale des collines, une butte arrondie couronnée de vieux murs d’enceinte et ombragée d’yeuses qui mariaient leur velours émeraude à la verdure luisante du buis et au sombre vert des genêts. Par endroits, le sol, pétri de chaux, paraissait à nu, et ces grandes écorchures formaient au milieu des buissons des plaques du plus pur argent.--«Voilà Lestang!» me dit Max.

Nous arrivons. Comme nous passions près d’un abreuvoir, dont l’eau claire repose sur un lit de mousses aquatiques, d’une petite tour que masquaient les arbres se fit entendre un bruit argentin de cloches dont le gai carillon annonçait ma venue à ces beaux lieux. L’émotion me gagna; je me laissai glisser de mon cheval, et, m’appuyant contre un arbre, demeurai quelques instants immobile. Quel tableau s’offrait à mes regards!

Au premier plan, entre deux promontoires de collines boisées, de grands champs en pente douce plantés de beaux amandiers, les uns fleuris, les autres tendant de toutes parts vers moi leurs bouquets de boutons roses impatients de s’ouvrir; plus bas, un bois de chênes-verts que des massifs de chênes-blancs, couverts encore de toutes leurs feuilles sèches, marquaient de larges taches d’un rouge cuivré; plus loin la Berre verdâtre, au lit sinueux, dont les falaises ravinées ressemblaient à une grande fraise plissée; au delà de la Berre, le vaste plateau de Grignan, terminé à l’ouest par le Rhône dont une vapeur argentée faisait deviner le cours à l’horizon, et commandé au levant par les monts de la Lance, avec leurs chênaies rougeâtres, leurs croupes tachetées de neige et leurs enfoncements où s’amassaient des ombres d’un bleu suave et profond. Sur ce plateau, que rayent de longues rangées de cyprès, se dressent sur la même ligne le rocher de Grignan, et à droite le monticule que surmonte la tour carrée de Chamaret, antique tour de signaux que virent bâtir des temps de trouble, sentinelle perdue qu’on a oublié de relever, et qui continue d’observer la plaine en comptant les heures et les siècles. Sur un plan plus reculé coule le Lez entre ses berges escarpées et ses peupliers; une ligne allongée de collines l’accompagne dans sa fuite, et plus loin ondulent d’autres collines encore, auxquelles succèdent les monts mamelonnés de Valréas; toutes ces hauteurs courent en demi-cercle du levant au couchant, et s’étagent comme les gradins d’un prodigieux amphithéâtre. Enfin, dominant tout de sa tête altière, le Ventour, à la cime chenue et neigeuse, le Ventour, pareil, selon le mot du poëte de la Provence, à un grand et vieux pâtre assis parmi les hêtres et les pins sauvages, contemple à ses pieds son troupeau de montagnes. Derrière tous ces sommets, au-dessus de la mer invisible, flottaient de gros nuages blancs et roux semblables à des outres gonflées de lumière, tandis qu’au sud-est, dans l’échancrure où se dessinaient les coteaux du Rhône, je voyais la tour de Chamaret se profiler en noir sur un ciel de nacre nuancé de rose et d’orange.

La magnificence de ce spectacle, le contraste de cette campagne découverte et riante avec les sites austères qu’avaient contemplés mes yeux pendant tant d’années, la douceur du ciel et de l’air, la beauté des teintes, la grandeur des lignes et la grâce des détails, ces lointains, ces espaces, cette immensité que mon cœur s’efforçait d’embrasser et de posséder, le bruit interrompu des clochettes d’un troupeau qui broutait dans la chênaie, les fleurs naissantes des amandiers, premier sourire du printemps, des pervenches entr’ouvertes qui me regardaient, un subtil parfum de lavande, le frémissement des cloches qui me souhaitaient la bienvenue et m’appelaient doucement par mon nom; toute cette scène m’émut jusqu’aux larmes, et je dus m’appuyer sur le bras de Max pour traverser la cour et atteindre ce seuil après lequel j’avais soupiré.

Digne de la vue qu’il commande, le château est une villa de la Renaissance couronnée d’un attique; la façade, percée de fenêtres cintrées que surmontent des mascarons et des guirlandes sculptés, est précédée d’un perron à double rampe, à demi masqué par un massif de cyprès et de lauriers. Max me fit faire le tour des appartements et finit par me conduire dans la galerie où m’attendait la Némésis, installée sur son socle de porphyre. Cette galerie vitrée, qui parcourt toute la largeur du château, a vue au midi sur la plaine, au nord sur les hauteurs d’un aspect plus sévère, dont Lestang occupe un poste avancé, et que recouvrent dans toute leur étendue d’épais taillis de chênes.

«Je prévois, me dit Max, que cette galerie vous sera chère. Que vous soyez triste ou gaie, vous trouverez toujours ici des paysages selon votre cœur.»

Je m’assis près de la statue; j’étais heureuse de la revoir. La déesse ne semblait point dépaysée; rien de ce qu’elle voyait ne pouvait l’étonner, les dieux sont partout chez eux.--«On m’a confiée à ta garde, lui dis-je; accorde-moi souvent des journées semblables à celle-ci.»

Que vous raconterais-je des premiers jours qui suivirent mon arrivée? On a dit que les bons règnes sont les pages blanches de l’histoire. A ce compte, l’amour heureux serait comme les bons princes; il tient les événements à distance, il lui plaît que le temps soit vide, il a en lui-même de quoi le remplir; tout ce qu’il demande à la vie, c’est de fournir des circonstances à son bonheur, et ce bonheur se réduit le plus souvent à la joie de se sentir et de respirer.

Le temps fut beau; par moments le ciel se brouillait, mais notre soleil de Provence, ce grand mangeur de nuages, dévorait en un instant toutes ces brumes, ou, s’il pleuvait pendant quelques heures, je ne tardais pas à voir l’horizon s’éclaircir et une bande de lumière glisser au loin sur le penchant d’une colline dont elle détachait les contours. Nous étions souvent en course. Max me fit visiter en détail tout son domaine, qui est considérable. Dans ce pays, les fermes, qu’on appelle des _granges_, sont d’ordinaire bien situées, toutes bâties en pierre, couvertes en briques, et quelques-unes, avec leurs tourelles et leurs portes voûtées, ont une assez grande tournure; pas une chaumine, pas une cabane de bois; les carrières abondent, et les matériaux sont à pied d’œuvre. Tout dans nos excursions me plaisait; je ne savais que préférer, les taillis et les landes qui entouraient Lestang et nos belles collines blanchâtres ombragées de chênes-kermès, de genévriers grisâtres, d’yeuses, et qui sont si bien tapissées de lavande, de thym, de mélisse, qu’on n’y peut faire un pas sans parfumer l’air autour de soi,--ou au delà de la Berre le grand plateau onduleux et accidenté avec ses mûriers, ses vignes basses sans échalas, ses champs de garance relevés en billons, ses buttes de molasse noire ou jaunâtre toute fendillée et crevassée que décorent à l’envi le buis, le narcisse, la violette et la fraîcheur des mousses, ses bouquets de chênes au sombre couvert sous lesquels on voit s’enfuir un chemin poudreux qui semble chercher aventure, ses ruisseaux au large lit caillouteux dont l’eau paresseuse se traîne en murmurant parmi les oseraies, ses granges éparses encadrées de figuiers et de lauriers, ses villages en pierre aux toits plats qui se donnent des airs de ville, tous perchés sur des rochers ou des terrasses, tous ceints de murailles délabrées, surmontés d’une vieille tour, et où tout retrace le souvenir d’anciennes franchises, d’antiques fiertés bourgeoises qui savaient se garder et se défendre.

Mais ce qui me plaisait plus que tout le reste, c’est la beauté de la lumière, qui est l’âme d’un paysage et donne à tout la vie et le charme. Pour mes yeux accoutumés aux grisailles du Jura, à ses fonds tour à tour trop voilés ou trop crus, cette limpide lumière du midi était une révélation pleine d’enchantements. Unissant la douceur à la force, elle accentue les formes, et du même coup les pénètre d’une grâce aérienne; elle se dégrade par des passages insensibles, s’enrichit de mille reflets, module à l’infini sans sortir du ton et fond tous les contrastes dans une divine harmonie où chaque objet, chaque couleur fait sa partie de concert. En même temps cette magicienne multiplie les plans, les détache, les découpe, les nuance, met le regard en possession de l’immensité. Par ses prestiges, un charme indéfinissable s’attache à un rocher nu, à un maigre buisson des premiers plans dont elle accuse le relief et dont l’ombre portée ajoute une nuance de plus à la teinte générale; par elle aussi, les lointains se détaillent, s’animent, et les contours des montagnes, comme les nuages, au lieu de s’appliquer sur l’horizon, en ressortent et laissent entre le ciel et eux de l’air, du vide et comme une profondeur où le rêve peut déployer ses ailes. Il est facile d’agir par le vague sur notre imagination; mais trouver dans l’harmonie le secret de l’infini et nous faire rêver en nous montrant tout, c’est l’effort suprême de l’art et le triomphe des grands poëtes du midi. Leur premier maître fut leur soleil.

Quelquefois Max me raillait doucement sur mon enthousiasme.

«Ne vous croyez pas en Grèce, me dit-il un jour. Nos ruisseaux ne coulent point entre deux haies de lauriers-roses; nos orangers sont des mûriers, et le buis nous tient lieu de myrte. Par un temps calme, nos jours d’hiver ont une douceur printanière; mais craignez le mistral, vous savez ce qu’en pensait Mme de Sévigné. Quand de petits nuages blancs flottant sur les monts de la Lance vous annonceront l’approche de l’ennemi, croyez-moi, enveloppez-vous dans vos fourrures. Voyez plutôt nos maigres oliviers; ils ne se hasardent à croître que dans des lieux abrités; timides et souffreteux, ils se tapissent derrière des buttes; remarquez aussi comme tous les arbres de ce pays s’infléchissent vers le midi, preuve sans réplique des insultes qu’ils essuient du mistral; on dirait des écoliers dont le gouverneur a la main prompte, et qui, en l’entendant venir se cachent le visage dans leurs mains. Après cela je conviens que ce plateau est superbe, d’un admirable modelé, que ces hauteurs en gradins produisent un grand effet, et que Mme de Sévigné avait raison de vanter ce qu’elle appelait _tous ces grands théâtres_. J’ajoute que nos montagnes sont dans une juste proportion avec la plaine. Ce n’est pas comme vos étroites vallées du Jura et de la Suisse, où il faut se rompre le cou pour voir l’horizon. Ici l’on respire, et la bordure n’écrase pas le tableau. J’aime aussi nos forêts de chênes-verts, bien que Mme de Sévigné prétende qu’il vaut mieux reverdir que d’être toujours vert, et comme vous j’aime surtout notre lumière. Si l’Italie et la Grèce ont plus d’éclat, en revanche toutes nos teintes rompues offrent une douceur et une délicatesse de nuances qu’on ne se lasse pas d’étudier. C’est ici que commencent la Provence et le midi, et le charme de tous les commencements est unique. Enfin je déclare qu’exquis sont nos lapins sauvages, exquis nos moutons nourris de thym, de marjolaine et de lavande, exquises aussi les truffes qu’on récolte au pied de nos chênes... Oui, ajouta-t-il en souriant, les truffes et les demi-teintes, voilà les merveilles de la Drôme.

--Défiez-vous de votre goût pour l’analyse, lui dis-je. Il faut admirer trop pour admirer assez, et un peu d’illusion est nécessaire au bonheur.

--Il n’est pas besoin de s’en faire, me répondit-il galamment, pour être heureux auprès de vous.»

Ce fut ce même jour, je crois, qu’une nouvelle imprévue le força de partir pour Nîmes. Il apprit par une lettre la mort d’un ami de sa famille, M. de R..., qui lui laissait une terre de quelque valeur. Sa présence sur les lieux était nécessaire. En partant, il me pria très-sérieusement de ne pas m’envoler pendant son absence. Sa nouvelle vie, disait-il, l’étonnait encore.

«Est-il bien sûr, me dit-il, qu’à mon retour je vous retrouverai à votre place accoutumée, dans votre bergère, près de votre fenêtre favorite?»

J’eus peine à prendre mon parti de cette absence. Ne sachant comment tromper mon ennui, j’imaginai de faire construire au bout du jardin un pavillon dont Max avait lui-même dessiné le plan. Je lui avais donné à ce sujet des conseils dont il s’était loué, conseils, disait-il, de maîtresse-femme. Je mis aussitôt les ouvriers à l’œuvre, et plusieurs fois le jour j’allais donner un coup d’œil à leur travail. Je désirais que tout fût achevé avant le retour de Max; j’avais à cœur de lui donner cette preuve de mon savoir-faire. Mes soucis d’architecte me furent une utile distraction; mais un incident inattendu se chargea de m’en procurer d’autres.

III

Un matin, étant en humeur de courir, je sortis escortée du fidèle Baptiste, vieux valet de chambre né dans la maison et l’âme damnée de son maître qui me l’avait laissé pour me servir d’écuyer dans mes promenades. Je passai la Berre et me dirigeai du côté de Saint-Paul. Je contemplais tour à tour le Ventour encapuchonné de nuages et au couchant une cime lointaine de l’Ardèche qui découpait sur l’horizon ses rochers glacés d’un lilas pâle et fin. Après bien des détours, au delà de Montségur, je trouvai un site qui me ravit par ce mélange de douceur et de sauvagerie que le midi offre seul.

Au-dessus du chemin qu’encaissent de petits murs moussus en pierres sèches garnis de cades et de genêts, s’élève une colline aride, âpre, effritée, toute recouverte de cailloux et de blocs en désordre. Parmi ces rocailles croissent de jeunes oliviers dont la chevelure grisâtre se détache sur le vert foncé d’un bouquet de chênes de haute futaie. Le bois dévale jusqu’au-dessous de la route qui s’enfonce sous des arceaux de verdure dont les ombres profondes étaient tachetées d’une lumière mate. Au travers d’une percée j’apercevais des bruyères, une cannaie aux quenouilles frissonnantes et un toit rustique d’où s’échappait un mince filet de fumée. Sur la lisière du bois paissait un troupeau de moutons noirs et blancs; à leurs bêlements répondaient les cris d’une troupe de pies perchées sur la cime des arbres. Un vieux pâtre barbu qui portait en bandoulière une poche de serge verte, était occupé à la recherche des truffes et poussait devant lui sa laie en la harcelant de sa gaule. Je descendis de cheval, et j’arrivai à l’instant où l’animal commençait de fouiller le sol avec son groin. Le pâtre le suivait de l’œil dans son travail; dès que la truffe fut à découvert, il écarta la pauvre bête en lui assenant un coup sec sur le nez et lui jeta quelques glands qu’elle dévora, faible salaire de ses peines, maigre consolation pour ses appétits déçus. Ce pâtre avait l’humeur enjouée et causante, et nous liâmes conversation. Le caractère de nos paysans de Grignan, comme leur pays, tient à la fois du Dauphiné et de la Provence; ils ont la plupart une dignité douce et fière qui se met à l’aise avec tout le monde et que relève une pointe de vivacité méridionale. En apprenant qui j’étais, le cœur du vieux berger s’épanouit; il connaissait les êtres de Lestang, où il avait été jadis en service; dans son français mêlé de patois, il me parla de Max, me conta quelques anecdotes de son enfance; j’aurais passé des heures à l’écouter.

«Oh! le beau garçon que c’était! me dit-il, mais vif, ardent; quand la colère le tenait, on eût dit une rafale de bise. Je vous parle d’autrefois; ne craignez rien, belle dame; si bien marié, il ne se fâchera plus.»

Et là-dessus il me récita ce couplet d’une romance célèbre:

Emai fugue duro L’oulivo, lou vènt Que boufo is Avènt Pamens l’amaduro Au poun que counvèn.

«Si dure que soit l’olive, le vent qui souffle à l’Avent ne laisse pas de la mûrir au point qui convient.»

J’allais lui répondre que j’étais fort rassurée, que l’olive avait mûri; mais une figure extraordinaire qui parut entre les chênes, au bout du sentier, détourna mon attention. Imaginez un long corps sec et décharné, tout d’une venue, dont la maigre échine porte un long cou surmonté d’une petite tête pointue. A sa figure, à sa démarche, on eût pris ce personnage pour un hidalgo castillan, pour une façon de don Quichotte rongé de mélancolie et en quête d’aventures; ce n’était qu’un honnête gentilhomme campagnard des environs, lequel ne rêvait point de moulins à vent. Il s’avançait gravement, suivi de deux domestiques vêtus de gris et précédé d’un caniche noir qui, l’oreille basse, paraissait prendre sa part des soins de son maître.

«Voilà M. de Malombré, me dit le berger, avec ses deux grisons et son vilain chien truffier que la fièvre étouffe! Tant le chien que le maître, on a dîné quand on les voit.»

Et à ces mots, il s’en fut rappeler un de ses moutons qui s’écartait. M. de Malombré vint droit à moi, me fit un profond salut et m’adressa un petit compliment fort ampoulé où il me comparait à la belle Herminie retirée parmi les bergers, car il se pique de littérature. Au bout de chaque phrase, il souriait et soupirait, et son sourire était plus lugubre encore que ses soupirs. Quand il eut fini, il redressa sa petite tête au haut de son long corps et me considéra avec attention; il semblait délibérer, se consulter.

«Madame la marquise, reprit-il enfin, béni soit le hasard qui m’a fait vous rencontrer! Oserai-je vous demander la faveur d’un instant d’entretien? J’ai des choses de la dernière importance à vous dire.»

Je pensai qu’il avait quelque vigne à vendre.

«Je n’entends rien aux affaires, monsieur, lui répondis-je. M. de Lestang est absent; dès qu’il sera de retour je l’avertirai de votre désir.»

Le ton froid dont je lui répondis le troubla; il poussa quatre soupirs coup sur coup.

«Vous ne m’avez pas compris, madame. J’ai à vous révéler certaines choses... C’est à vous seule que je dois les dire... Sans doute il vous paraît singulier... Hélas! on ne peut toujours choisir ses moments. Croyez-moi, il est nécessaire... Il y va, madame, oui, madame, il y va de votre bonheur.»

Je ne savais à qui il en avait. Heureusement un incident tragi-comique fit diversion à son embarras et au mien. Le caniche, alléché par quelque secrète émanation de son gibier favori, s’était mis à fouiller au pied d’un chêne. Soit que sa figure lui déplût, soit jalousie de métier, la laie grogna, lui chercha noise. Peu endurant, le chien se fâcha; d’un bond il se suspendit à l’une des oreilles du pesant animal, qui poussa des cris lamentables, et qui en se débattant réussit à saisir entre ses dents la queue touffue de son ennemi. Le berger accourut, et administrant aux deux combattants, sans acception de personne, de vigoureux coups de gaule, il parvint à les séparer. Puis, un peu fâché:

«Monsieur, libre à votre chien, dit-il au gentilhomme, de déterrer, s’il lui plaît, toutes les truffes de nos bois; mais apprenez-lui à respecter les oreilles de nos cochons. Bien mal acquis ne profite guère.»

Cette remontrance piqua au vif M. Malombré, dont le visage se colora légèrement; mais il savait commander à ses passions.

«Brave homme, se contenta-t-il de répondre, si vous considérez froidement le cas, vous reconnaîtrez que les torts étaient au moins partagés. Sans doute mon chien Amadis a l’humeur trop prompte, mais en revanche votre laie a eu le tort de jalouser bassement ses incomparables talents... Mon Dieu! continua-t-il en me regardant, il y a place au soleil pour le bonheur de chacun; pourquoi faut-il que personne ne se contente de ce qu’il a, tant le bien d’autrui, tant le fruit défendu a d’appas? Le monde ira mieux, madame la marquise, quand la chèvre broutera où elle est attachée.»

A ces mots, il soupira profondément, me salua et s’éloigna en adressant à son chien des consolations marquées au coin de la plus sage philosophie. Je pris congé du berger et remontai à cheval. Quel homme était-ce que M. de Malombré? Qu’avait-il donc à me dire?... «Il y va de votre bonheur...» Avait-il toute sa tête? battait-il la campagne? Ce qui est bien certain, c’est que la mélancolie flegmatique du personnage avait fait impression sur moi. Il me semblait qu’une apparition sinistre venait de traverser ma vie, et je me surpris à presser la marche de mon cheval, comme si j’avais voulu fuir un danger. Fuir, toujours fuir! Je crus entendre la voix de Mme de Ferjeux qui criait: «Une fuite! une déroute!» Je mis mon cheval au pas, et quand Baptiste se fut rapproché:

«Qui est M. de Malombré? lui dis-je.

--Un franc original, madame, qu’on a surnommé dans le pays la _grande chauve-souris_.»

--Mais encore?

--Un riche propriétaire de vignobles et de mûriers, ce qui ne l’empêche pas de donner la chasse aux truffes dans les bois communaux.

--Je m’explique son sobriquet: il a l’air lugubre.

--Sans compter que, passé la saison des truffes, il ne sort guère de chez lui qu’au crépuscule. Le reste du temps, il observe le pays du haut de sa tour, l’œil collé à une longue lunette qu’il braque sur les maisons et sur les passants... Eh! vraiment, ajouta-t-il, madame peut apercevoir d’ici son château, là-bas, à une portée de fusil de Chamaret.

--Il y a bien trois kilomètres de ce château à Lestang, repris-je naïvement après un silence.

--Oui, madame, à vol d’oiseau; mais M. de Malombré a des enclaves chez ses voisins, et l’un de ses champs s’étend jusqu’aux berges de la Berre, en face de nos bois; c’est la rivière qui fait la séparation entre les deux domaines.»

«La bonne idée qu’elle a eue là!» me dis-je, et je me remis à trotter. Le soir était venu. Je réussis à me distraire en contemplant au-dessus de ma tête deux nuages fauves entre lesquels scintillait une étoile, la première qui eût apparu. Les nuages semblaient à tout instant sur le point de se rejoindre et de l’engloutir; mais l’étoile scintillait toujours.

J’espérais trouver en arrivant quelques lignes de Max; mon attente fut trompée. Je dînai tristement; en sortant de table, je pris la plume et commençai une lettre à mon père.

«Comment se porte Louveau? Vos cheminées fument-elles? Je voudrais qu’un peu de cette fumée arrivât jusqu’ici, dût-elle me faire pleurer; elle me parlerait de vous et me tiendrait compagnie. Max est absent; je suis toute seule, mon salon me semble deux fois trop grand. Quand viendrez-vous? Vous dérangeriez, dites-vous, notre lune de miel. Un père tel que vous n’a jamais rien dérangé. Némésis vous réclame; notre dévotion ne lui suffit point: dans le bonheur, on néglige les dieux. Du reste, elle ne regrette que vous et non les brumes du Jura. Notre ciel est doux, et nos paysages vous offriront cette beauté que vous regardez comme le charme suprême de la poésie grecque, la netteté des lointains, la transparence des horizons. J’ai fait tantôt une belle promenade; ce qui me l’a gâtée, c’est la rencontre que je fis d’un original...»

Je posai la plume. «Ah! c’est trop fort! pensai-je. Mon père a bien affaire de M. de Malombré et de son chien truffier!»

Je me mis au piano, mais je le quittai bientôt. Je m’assis au coin du feu; je contemplai fixement les tisons. Il est des moments où le sentiment de la fragilité du bonheur est si vif qu’on souhaiterait presque d’être malheureux. Dans ce monde où tout change, il est aisé d’acquérir; mais conserver est presque un miracle. Je me comparais à un enfant qui a pris un oiseau et qui sent dans sa main le battement et l’effort de ses ailes. Que les doigts de l’enfant se desserrent, et l’oiseau s’envolera,--et malgré lui l’émotion lui fait ouvrir la main.

Un domestique entra et me remit un billet encadré d’or et d’azur qu’un petit paysan venait d’apporter. Il était ainsi conçu:

«Madame la marquise, veuillez, je vous en conjure, avoir confiance en moi et me marquer une heure où je pourrai vous entretenir sans témoins.

«Agréez, madame la marquise, les hommages respectueux de votre très-humble et très-obéissant serviteur,

«Hector de Malombré.»

Je répondis sur-le-champ:

«Monsieur, vous faites appel à ma confiance: on ne la donne point à un inconnu, et dans le cas dont il s’agit je ne vois pas quel sens peut avoir ce mot; mais si vous avez quelque service pressant à me demander, vous me trouverez chez moi demain matin, je serais heureuse de pouvoir vous obliger.»

Le lendemain matin, je me promenais sur la terrasse, jetant par intervalles un regard distrait sur le pavillon dont on posait le toit, quand j’entendis un roulement de voiture et vis entrer dans la cour l’une de ces carrioles à deux places et à deux roues qui sont en usage dans le pays. Bientôt parurent devant moi M. de Malombré et son chien, dont la queue était précieusement serrée dans une compresse nouée d’une faveur rose. Le gentilhomme regardait à droite et à gauche et paraissait ne s’avancer qu’avec précaution. Il portait à sa boutonnière un bouquet de pervenches dont la fraîcheur jurait avec ses joues sèches et son teint olivâtre. Il me salua comme la veille avec une gravité cérémonieuse, et s’asseyant près de moi:

«Le pauvre Amadis a bien souffert!» me dit-il d’une voix creuse en me montrant du doigt le dolent animal, et il me fit une vive peinture de ses souffrances, le panégyrique de ses miraculeux talents, le détail de tous les soins qu’il avait donnés à son éducation. Puis, ayant épuisé ce propos, il attacha sur moi ses yeux ternes, soupira et me dit:

«Madame, si intéressant que soit Amadis, ce n’est point de lui que je veux vous entretenir; un sujet plus grave m’amène ici, et je suis sûr que vous excuserez ma démarche quand vous connaîtrez le sentiment qui me l’a dictée. Je suis pour vous un inconnu; mais une bizarrerie étrange de la fortune a voulu que le sort de cet inconnu fût lié au vôtre, et que nous eussions, vous et moi, des intérêts communs à défendre.

--Cela me paraît aussi étrange qu’à vous, interrompis-je, et je vous avoue que vous piquez ma curiosité.

--Ayez un peu de patience, madame, reprit-il en poussant un nouveau soupir, et sachez d’abord qu’à peu de distance de mon château, et tout près de la Berre, se trouve une petite maison de campagne qui resta longtemps inhabitée. M. Mirveil, à qui elle appartenait, fut pendant de longues années consul dans une des échelles du Levant. Il en revint il y a trois ans, ramenant avec lui sa jeune femme, une Levantine d’une merveilleuse beauté. Excusez-moi, madame; je sais bien que toute beauté pâlit auprès de la vôtre, mais j’ose dire qu’après vos yeux ceux de Mme Mirveil sont les plus beaux qui se puissent voir dans tout le monde.

--Passons, passons, lui dis-je, cette question m’intéresse peu.

--Vous êtes vive, madame, poursuivit-il; je ne m’en plains pas: votre vivacité pourra nous être utile; mais, pour reprendre mon récit, je vous dirai que peu de temps après son arrivée M. Mirveil mourut. Les attraits de sa jeune femme avaient fait sur moi la plus vive impression. Dès que les convenances me le permirent, je me déclarai, j’offris à Mme Mirveil mon château, mon cœur et ma main. Cette femme cruelle... Ah! madame la marquise, j’ai bien souffert. Mon visage n’en dit-il rien?»

M. de Malombré s’étendit aussi longuement sur ses souffrances qu’il avait fait sur celles d’Amadis; il les décrivit dans un style fleuri de madrigal; il composait quelquefois des bouquets à Iris. Je crois qu’il aimait Mme Mirveil, je crois qu’il aimait aussi une vigne enclavée dans ses champs; je crois qu’il eût été bien aise d’avoir une jolie femme qui charmât sa solitude, je crois aussi que la vigne... (on aime à s’arrondir, et rien n’est incommode comme une enclave); je crois enfin que M. de Malombré était aussi romanesque qu’intéressé, et que ses intérêts et ses sentiments s’embrouillaient si bien dons son esprit, que lui-même ne s’y reconnaissait pas.

«Mme Mirveil, continua-t-il, fut longtemps sourde à mes prières, et j’essuyai d’elle des refus humiliants qui auraient rebuté un cœur moins épris. Cependant sa pauvreté plaidait pour moi; son mari, dont les affaires s’étaient dérangées, lui avait laissé presque pour tout avoir une maisonnette entourée d’une vigne de médiocre rapport. On n’est pas belle sans aimer la toilette; on n’est pas Levantine sans avoir tous les goûts coûteux. Elle se radoucit, consentit à m’écouter, me donna quelques espérances; mais ma mauvaise étoile voulut que par un hasard fâcheux elle fît la connaissance de M. de Lestang et qu’elle s’éprît pour lui de la plus folle passion. J’ai trop de tact, madame la marquise, pour m’appesantir sur ce point délicat; je ne sonderai point le mystère de leurs relations; il en courut des bruits qui me percèrent le cœur. Ah! si Amadis, ce cher confident de mes peines, pouvait parler! Ses récits, madame, vous arracheraient des larmes... Mais il suffit de vous dire que Mme Mirveil se berçait du fol espoir d’être épousée. Quand elle vit s’éloigner subitement celui qu’elle appelait le plus beau des marquis, et que peu après on lui annonça son mariage, elle tomba dans un morne désespoir. Pendant un mois, elle demeura enfermée chez elle, défendant sa porte à tout venant, roulant dans sa tête, m’a-t-elle dit plus tard, des projets de suicide ou de vengeance. En vain je tentai de forcer la consigne, je ne pus pénétrer jusqu’à elle.

«Je ne suis, madame, ni de mon temps ni de mon pays; ma constance a des obstinations dignes des antiques paladins. Après une longue suite d’assauts toujours repoussés, la place se rendit; je fus reçu, je parlai, je me fis écouter. Mme Mirveil me promit de combattre sa douleur, de chercher à oublier. Un jour je crus voir son front s’éclaircir; me jetant à ses genoux, je la conjurai de prendre enfin pitié de mon long martyre, de décider de mon sort. Elle me pria de lui accorder quelques heures de réflexion, me remit au lendemain.

«J’arrive à l’heure convenue: la maison était vide. O retours inattendus d’une passion qu’on croyait morte! C’est une véritable maladie que l’amour, madame la marquise; j’en sais quelque chose. Surprise à l’improviste par une crise de ce terrible mal, Mme Mirveil venait de partir pour Paris: elle voulait revoir son infidèle. Après bien des peines et des pas perdus, elle le revit, paraît-il, dans une fête, et quand, peu de jours après, elle revint ici, tout l’heureux effet de mon éloquence était détruit. Elle me traita avec le dernier mépris, m’interdit de lui reparler de mon amour, me déclara qu’elle ne se remarierait jamais, qu’elle ne voulait plus vivre que pour la vengeance, que le châtiment du perfide qu’elle avait trop aimé pouvait seul adoucir l’amertume de ses regrets, que ce châtiment avait déjà commencé, qu’elle avait lu dans les yeux de M. de Lestang un sombre ennui, le repentir, peut-être le remords. D’autres fois elle prétend qu’il lui a été ravi par d’indignes manéges, et c’est sur vous, madame, qu’elle fait retomber tout le poids de son courroux. Elle saura, dit-elle, humilier sa rivale.

«C’est une étrange personne que Mme Mirveil: tour à tour vive ou languissante, emportée ou rêveuse, sujette à de fréquentes bourrasques, insouciante des convenances, incapable de gouverner sa langue et son cœur. Vous voyez, madame, que je ne me dissimule point ses défauts. Hélas! la connaissance que j’en ai ne sert qu’à me la rendre plus chère. Cette pauvre femme vous hait, elle a juré de se venger. Vous êtes sûre, je le crois, du cœur de M. de Lestang; cependant, au nom de notre commun intérêt, empêchez à tout prix qu’il ne la revoie, sinon...»

Quoique à plusieurs reprises j’eusse essayé d’interrompre M. de Malombré, il ne s’était point laissé déconcerter comme la veille. Son discours était préparé, il le récitait avec un flegme imperturbable, et je l’écoutai, malgré moi, jusqu’au bout. Étrange avidité de souffrir qui est en nous! Mais à ces derniers mots la révolte que me causait l’indélicatesse de sa démarche l’emporta sur tout autre sentiment: je me levai, le regardai avec hauteur, et j’allais lui exprimer toute mon indignation, quand Baptiste parut, m’apportant une lettre de Max. Dès qu’il l’aperçut, M. de Malombré quitta son siége, et, élevant la voix: «Madame, me dit-il, veuillez recommander à l’attention de M. de Lestang la petite affaire dont j’ai eu l’honneur de vous entretenir. Le vin de ma vigne de Sainte-Cécile a, je vous le répète, un fumet exquis, vin généreux, plein de séve, vrai nectar. Je peux lui en remettre une feuillette. Quant aux conditions, nous les débattrons avec cet esprit d’équité qui convient entre gentilshommes et entre voisins.»

Cela dit, il s’inclina, appela son chien, et s’éloigna de son pas grave et mesuré.

Après m’avoir remis la lettre, Baptiste était demeuré à quelques pas de moi, me regardant du coin de l’œil. Comme il ne quittait pas la place, je lui demandai ce qu’il avait à me dire.

«Oserais-je représenter à madame, répondit-il, que M. le marquis a peu de goût pour M. de Malombré, et qu’il serait fâché d’apprendre que madame l’a reçu?

--Ne craignez rien, Baptiste, lui dis-je, et sachez que désormais, quand M. de Malombré se présentera à Lestang, je n’y serai pas.

--Madame y perdra peu, reprit-il avec un sourire. Il n’est reçu chez personne; il a dans le pays la réputation d’être visionnaire, gobe-mouches, méchante langue, et d’aimer à faire battre les montagnes.»

J’aurais volontiers serré la main à ce brave Baptiste; il venait en aide à cette partie de moi-même qui se refusait à croire et qui disait: «Le bonheur que donne l’amour est une chose noble et sacrée; préservons-le avec un soin jaloux de toute profanation. Que le cèdre de la montagne tombe frappé de la foudre, cette fin est digne de lui: mais que les insectes et les parasites tarissent sa séve généreuse, que des animaux malfaisants fouissent la terre à son pied et dévorent ses racines, une telle indignité lui doit être épargnée.»

La lettre de Max était brève; mais il m’y annonçait son prochain retour. Cette bonne nouvelle agit sur moi comme un charme bienfaisant; elle dissipa mon inquiétude, changea le tour de mes idées. Je me promis d’oublier la visite de M. de Malombré ou de la compter au nombre de ces incidents fortuits et burlesques dont on ne se souvient que pour en rire. Et assurément l’étrangeté du personnage, sa tête qu’on eût volontiers coiffée de l’armet de Mambrin, son bouquet de pervenches, ses joues sèches, ses éternels soupirs, son miraculeux Amadis avec sa compresse et sa faveur rose, ce brûlant amour pour une chatte angora compliqué d’une passion malheureuse pour une vigne, tout cela prêtait à rire.

Deux jours plus tard, revenant d’une promenade, je rattrapai sur la route de Chamaret un méchant coupé traîné par un bidet efflanqué, couleur poil de souris. Au moment où j’allais le dépasser, mon cheval fit un écart; le bidet effrayé recula brusquement. Un cri de terreur partit de l’intérieur du coupé, et je vis s’avancer une jolie tête de poupée dont les yeux en rencontrant les miens s’enflammèrent de courroux. La poupée parla:

«Quand on ne sait pas tenir un cheval, s’écria-t-elle d’une voix aigre, on devrait éviter les chemins battus.»

Cette voix de perruche, je l’aurais reconnue entre mille. C’était bien celle qui avait dit un soir: «Le beau marquis fait des comparaisons!...» Et je m’étais enfuie de Paris. Qu’étais-je venue chercher à Lestang?

Je repartis au triple galop, et tout en galopant je me disais: «Ce n’est après tout qu’une poupée.»

IV

Max revint de Nîmes mécontent et irrité. M. de R... avait été mal inspiré en l’instituant son héritier. Des collatéraux, frustrés dans leurs espérances, contestaient la validité du testament. Dans la chaleur du débat, des mots malsonnants avaient été prononcés; on avait osé parler de captation, à quoi Max avait répondu par de hautains défis qu’on n’avait eu garde de relever; mais ses adversaires ne s’étaient point désistés de leurs prétentions, un procès était imminent. Généreux, désintéressé, considérant toutes les affaires d’argent avec une indifférence de gentilhomme, Max tenait peu à cet héritage, dont il se promettait de se dessaisir jusqu’au dernier sou par une donation en faveur de quelque établissement de charité; mais en revanche il tenait beaucoup à son droit, et tout son sang bouillonnait à la seule idée qu’on le pût contester. Dans un entretien que nous eûmes à ce sujet, après qu’il m’eut conté les injurieuses chicanes dont on le menaçait, je l’engageai à y couper court par une renonciation qui ne devait guère lui coûter.

«A quoi bon, lui dis-je, vous exposer aux ennuis et aux aigreurs d’un procès qu’il vous importe peu de gagner? Ce serait compromettre en pure perte votre repos et votre dignité.»

Il me répliqua que j’en parlais à mon aise, que je traitais bien légèrement une question grave, qu’il n’était pas dans son caractère de refuser aucune sorte de combat, qu’en renonçant il aurait l’air de douter de la bonté de sa cause, qu’il y allait de son honneur de confondre l’injustice et la mauvaise foi. Peut-être avait-il raison; mais ses reproches me contristèrent: j’y sentis une amertume qui m’étonna: il ne m’avait jamais parlé sur ce ton.

De l’humeur dont il était, la surprise que je lui avais ménagée lui fit peu d’impression. Il tenait à la main un projet de mémoire de son avoué, et n’accorda à mon beau pavillon qu’une attention distraite, y trouva à redire, prétendit contre l’évidence que le plan dont nous étions convenus n’avait pas été suivi. Je fus piquée de ses injustes critiques; il s’en aperçut, et me demanda si je ne me plaisais plus à Grignan, si j’étais déjà revenue de mes adorations pour les demi-teintes. Je lui répondis que toutes les fois qu’il aurait de l’humeur, je me sentirais incapable de rien admirer.

«En ce cas, reprit-il en riant, je crains que vous ne vous condamniez à l’admiration intermittente. J’ai le caractère inégal. Avais-je oublié de vous en prévenir?... Heureusement, ajouta-t-il, ce n’est pas un vice rédhibitoire.»

Le même jour, nous allâmes dîner à Chamaret, chez Mme d’Estrel. C’est une vieille amie des Lestang. Malgré la différence de nos âges, dès notre première entrevue, nous nous étions prises d’amitié l’une pour l’autre. Sans être un esprit brillant, elle a une droiture et une justesse de sens qui en font une femme d’excellent conseil. On peut à la vérité lui reprocher trop d’indolence et une certaine paresse de la volonté: elle a réduit son existence au moindre mouvement possible et redoute tout ce qui pourrait agiter l’air autour d’elle; il semble que son caractère, comme une médaille d’un métal trop mou, ait été effacé et un peu usé par la vie. Elle-même déclare qu’à ses yeux la sagesse consiste dans l’habitude de ne pas vouloir, et que de sa chaise longue elle regarde couler les heures sans leur rien demander. «J’ai longtemps cherché querelle à la vie, dit-elle encore; mais j’ai fini par découvrir qu’elle est sourde, et j’ai juré de ne plus dire un mot.» Mais dans l’intimité son âme a des réveils charmants, et en tout temps la grâce négligée et la simplicité de ses manières lui donnent beaucoup d’attrait. Personne ne possède comme elle l’art d’écouter, le premier des arts libéraux, au dire de mon père.

En voiture, Max fut grave et taciturne, à peine pus-je tirer de lui quatre mots. Je maudissais tout bas les héritages, les collatéraux et les avoués. Nous arrivons. L’instant d’après, un domestique annonce Mme Mirveil. A ce nom, je ne pus m’empêcher de tressaillir; Max ne sourcilla pas et continua de feuilleter négligemment un album qu’il venait d’ouvrir. Mme d’Estrel parut un peu déconcertée; elle cherchait péniblement les mots d’une réponse qu’attendait le valet de chambre, quand la porte se rouvrit, et Mme Mirveil entra, parée comme une châsse. Tout en saluant Mme d’Estrel avec un empressement agité, elle laissa tomber sur Max un regard qu’elle aurait voulu rendre insultant et qu’il soutint avec une froideur impassible. Elle s’assit, débita tout d’une haleine quelques phrases sans suite, où l’on sentait l’effort, après quoi le silence régna, un silence de glace. Je le rompis en disant:

«L’autre jour, je vous ai fait grand’peur, madame, je vous en fais toutes mes excuses; vous avez eu raison de me reprocher que je ne savais pas tenir mon cheval.

--C’est à moi de m’excuser, répondit-elle, mes reproches étaient fort injustes; on assure, madame, que vous avez tous les genres d’habileté.

--De l’habileté! interrompit Mme d’Estrel de sa voix lente et un peu traînante. De l’habileté! Y pensez-vous? Mme de Lestang n’a que des dons et point de mérites, tout en elle est involontaire; c’est le secret de son charme. Aussi ne puis-je pas plus la louer de ses talents d’amazone que de sa beauté; elle est ce qu’elle est, il n’y a vraiment pas de sa faute.»

Je ne sais ce que je répondis. Nouveau silence. On annonça que le dîner était servi. Comme Mme Mirveil semblait se disposer à partir, Mme d’Estrel par politesse, l’invita à rester, mais d’un ton qui provoquait un refus; contre toute attente, elle accepta. Que ce dîner me parut long! Tout le monde était à la gêne; je ne parle pas de Max, dont les regards voilés déconcertaient toute curiosité. Mme d’Estrel mit la conversation sur la maladie des vers à soie, qui, depuis quelques années, exerce des ravages dans nos départements; elle interrogea Max: devait-elle arracher ses mûriers et planter de la vigne? Ils approfondirent cette question. En vain, à plusieurs reprises, Mme Mirveil tenta de détourner l’entretien: la pébrine, les magnaneries et les nouveaux ventilateurs revenaient toujours sur le tapis. Cette persistance l’irritait; je ne sais ce qu’elle avait préparé, mais on traversait ses plans.

Je l’examinais à la dérobée; son dépit animait son teint et rendait sa beauté plus piquante. Sa beauté! Est-elle belle? Mon Dieu! elle est jolie, cela est certain: une petite tête frisottée, des yeux chinois dont elle fait ce qu’elle veut; mais je vous assure qu’au repos son visage ne dit rien, et que pourrait-il dire? Cette pauvre femme...

Songez, monsieur l’abbé, que lorsqu’elle était petite, sa mère la condamnait chaque jour à se frotter pendant plusieurs heures les bras avec des concombres pour leur donner le poli, et qu’en revanche à dix ans elle savait à peine lire. Sans l’exercice des concombres, son enfance n’eût été qu’un long somme; dans ce temps-là, disait-elle à Mme d’Estrel, il lui arrivait souvent de dormir à poings fermés quatorze heures; le reste du jour, elle dormait à poings ouverts. Ce qui plus tard la réveilla, ce fut le désir de montrer ses bras; elle en avait le droit, ils lui avaient coûté tant de travail! Ajoutez un goût effréné pour la soie et le satin, un amour tout charnel pour le chiffon, amour si extravagant que dans sa pauvreté, pour avoir des valenciennes elle se condamne à vivre de coquilles de noix et que souvent elle a faim... Mais ce qui la réveilla tout à fait, ce fut le bruit que firent les passions en pénétrant d’assaut dans son cœur. Le retentissement de ces voix dans le vide dissipa pour toujours sa torpeur: elle ne se rendormira plus, elle vit dans la fièvre, dans la tempête, dans la folie, n’ayant ni une idée qui la puisse distraire, ni une conscience qui l’avertisse. Dangereuse aux autres, funeste à elle-même... Monsieur l’abbé, je ne l’accuse pas, je la plains.

Sur la fin du dîner, Mme Mirveil imagina de se trouver mal. Je ne prétends pas qu’elle jouât la comédie; plus d’une fois je l’avais vue changer de couleur et j’avais remarqué une expression d’angoisse sur son visage; l’indifférence de Max la mettait au supplice. Quand on ne se résiste pas, on s’aide, et m’est avis que, notre volonté n’étant jamais neutre, elle est secrètement complice des faiblesses qu’elle ne combat pas. Mme Mirveil renversa sa tête sur le dossier de sa chaise, son sein se soulevait à coups précipités, ses lèvres entr’ouvertes semblaient prêtes à exhaler le dernier soupir, tandis que ses cheveux bouclés se répandant sur son visage y formaient un charmant désordre. Était-ce un effet de l’art, de l’habitude? Je me sentais incapable de tant de grâce dans l’évanouissement. Elle prit pour recouvrer ses sens le moment où Max, un flacon de sels à la main, se penchait vers elle. Ses yeux se rouvrirent, elle poussa un faible cri, étendit le bras en se reculant. On eût dit Armide repoussant Renaud. Puis elle fut prise d’un accès de pleurs nerveux. C’étaient de vraies larmes qui tombaient en abondance de ses yeux, et cependant les convulsions ne déformaient point ses traits,--et je pensais à cette héroïne de Mme de Staël qui possédait l’art _de travailler le vrai_.

Mme d’Estrel parvint à l’entraîner dans une autre pièce où elles restèrent quelques instants enfermées, pendant que nous faisions, Max et moi, un tour de jardin. Je ne sais quelles questions il m’adressa; mais il paraît que j’y répondis tout de travers.

«A qui en avez-vous? me dit-il en souriant. On pourrait croire que nous jouons au propos interrompu.»

Comme nous revenions sur nos pas, Mme Mirveil reparut, et, s’approchant de moi, me dit d’un ton bref et saccadé qu’elle regrettait d’avoir été un trouble-fête, que depuis quelque temps elle était souffrante, que désormais elle resterait chez elle, et ne romprait plus son vœu de retraite et de silence. Là-dessus elle partit; Max lui offrit son bras qu’elle n’accepta point; il ne laissa pas de la reconduire jusqu’à sa voiture. Je trouvai qu’il était longtemps à revenir; je comptais et je recomptais les secondes; je me souviens que je tenais entre mes doigts une longue herbe, et que je la tordais et déchirais sans pitié.

Mme d’Estrel fut frappée de ma pâleur; elle me regarda fixement.

«Ma chère Isabelle, me dit-elle, sauriez-vous par hasard...

--Oui, je sais, interrompis-je.

--Dans ce cas, poursuivit-elle en me prenant la main, ayez beaucoup d’empire sur vous-même. Vous avez une âme élevée, faites usage de votre supériorité; les sentiments communs vous perdraient. Assurément je ne crains rien pour vous, cette femme ne vous va pas à la cheville du pied; mais, si contre mon attente le danger se déclarait, surprenez Max par la hauteur de votre caractère et la générosité de votre confiance. Oui, je le connais, il est blasé sur tout, sauf sur l’étonnement. J’ai l’air de dire une niaiserie; il n’importe, croyez-moi: c’est en l’étonnant que vous le dominerez, et vous avez en vous de quoi l’étonner.»

Elle n’en put dire davantage. Max parut au bout du jardin, et elle s’empressa de rompre l’entretien.

Nous repartîmes par le plus beau clair de lune. Depuis qu’il avait reconduit en tête-à-tête Mme Mirveil, j’avais cru découvrir dans la physionomie et l’accent de Max une sorte d’animation qui m’irritait. En chemin, il fut gai, causant, revint sur le chapitre du pavillon, s’excusa des injustes critiques qu’il en avait faites, le déclara admirable, irréprochable, me prodigua les compliments. Ses aimables vivacités contrastaient avec la froide réserve où il s’était retranché en venant. Que s’était-il donc passé? Quel intérêt nouveau était venu faire diversion à ses ennuis? Quels souvenirs, quels rêves mettaient en branle son imagination? J’oubliai les conseils de Mme d’Estrel, je ne sus me défendre des _sentiments communs_. La jalousie rend toutes les âmes égales, elle les met toutes de niveau.

«Votre belle humeur vous est revenue? dis-je à Max. Cependant vous avez dû souffrir pendant ce dîner, car vous n’aimez pas les scènes.

--Il faut distinguer, dit-il, il y a scènes et scènes.

--Vous conviendrez que celle que nous a donnée Mme Mirveil était fort ridicule.

--Vous êtes bien sévère; je vous jure que je n’ai pas eu envie de rire; la pauvre femme me faisait pitié.

--J’en suis fort aise; si jamais j’ai une attaque de nerfs, je pourrai compter sur votre indulgence.

--Ah! permettez, ce serait bien différent. Vous n’avez pas le droit d’avoir des nerfs; ce serait sortir de votre caractère, et je vous en saurais mauvais gré.

--A merveille! votre femme est tenue d’avoir toutes les vertus romaines, et vous réservez votre indulgence...

--Pour qui donc?

--Pour les femmes à qui vous pensez devoir des consolations.»

Il me regarda de travers.

«Oh! dit-il en riant, je ne me crois tenu de consoler personne; mais à propos il me vient une idée; si nous mettions des clochettes à votre pavillon?

--Après tout, vous avez raison, repris-je.

--Vous approuvez mes clochettes?

--J’approuve vos distinctions; il est certain que je n’aurai jamais le talent de l’évanouissement ni le secret de cette grâce enchanteresse...

--Oh! ne vous moquez point. Il est certain qu’évanouie ou non, Mme de Mirveil est une fort jolie femme. Consultez le premier venu...

--Pourquoi le premier venu plutôt que vous?

--Parce que vous semblez vous défier de mon impartialité.

--Impartial ou non, je vous croyais le goût plus difficile.

--Je vois ce qui vous blesse, répliqua-t-il; vous m’en voulez de mon goût pour les clochettes; je vous assure que ce n’est point une passion vulgaire: les Chinois...

--Ne parlons plus de ce malheureux pavillon, repris-je sèchement; il est manqué de tout point, nous le ferons abattre demain.

--Mais en vérité, ma chère, s’écria-t-il, il ne tiendrait qu’à moi de m’imaginer que vous me faites une scène de jalousie. Sans contredit, elle serait plus ridicule cent fois que toutes les crises de nerfs de Mme Mirveil.

--Moi, jalouse! lui dis-je; si jamais je le suis, croyez-moi, je saurai m’arranger pour n’être pas ridicule.»

Il fit un léger haussement d’épaules, et, regardant la lune, fredonna une ariette d’opéra. Je sentis sur-le-champ la gravité de ma faute, et, regrettant ma promptitude, je cherchai un moyen de renouer l’entretien et de réparer mon insigne maladresse; mais mon esprit troublé ne me fournissait rien: plus le silence se prolongeait, plus il devenait difficile de le rompre, et nous arrivâmes à Lestang avant que j’eusse trouvé un mot.

Retirée chez moi, je repassai dans l’amertume de mes souvenirs toutes les circonstances de cette journée. Je me reprochais d’avoir cherché de gaieté de cœur le danger. Attaquer Mme Mirveil, c’était pousser Max à la défendre; rabaisser une femme qu’il avait aimée, c’était piquer au jeu son amour-propre. J’avais eu le tort plus grave d’irriter son orgueil par un défi, surtout je m’étais rapetissée à ses yeux par mes inquiétudes et mon dépit. Nous nous pardonnons aisément les fautes où nous entraînent nos penchants naturels; mais il nous est cruel de nous être démentis: nous ne croyons plus en nous-mêmes. Je me figurais qu’en sortant de mon caractère j’avais donné des arrhes au malheur.

Un instant j’entendis des pas à l’entrée du vestibule qui conduit à ma chambre, je me levai précipitamment dans l’espérance que Max allait frapper à ma porte; mais les pas s’éloignèrent. Comme je traversais le boudoir pour sonner ma femme de chambre, je vis mon ombre passer dans une glace. Je m’approchai, je la regardai longtemps. J’étais un peu pâle; mes yeux me semblaient plus grands que d’ordinaire; mes cheveux, que je venais de dénouer, tombaient en désordre sur mes épaules.--Serait-il aveugle à ce point? dis-je tout bas.--A cette réflexion en succéda une autre; il me sembla, en me considérant de plus près, que la figure que je voyais là, devant moi, était celle d’une personne destinée à beaucoup souffrir, et que le malheur avait marquée au front de son sceau. Comme pour en appeler de cette condamnation, je m’efforçai de sourire, et la tristesse de ce sourire, reflétée par la glace, me fit peur.

Le lendemain... Mais quand aurais-je fini ce récit, si j’entreprenais de vous conter heure par heure les plus longues et les plus vides journées de ma vie? Craindre, attendre, douter, se reprendre à espérer, se dire cent et cent fois: Cela est impossible! et n’en rien croire, soutenir avec la même conviction le pour et le contre, tour à tour tout admettre et tout rejeter, n’avoir qu’une pensée et la retourner de mille façons, lui donner mille formes, lui prêter mille visages, et ne gagner à tant de métamorphoses que de sentir plus vivement la monotonie de la douleur, peser des riens, des atomes, épier des ombres, interroger le vent qui court, commenter un mot, un regard, un sourire, un geste, questionner et les murs, et les chemins, et l’espace, et tout à coup s’irriter contre ses soupçons, les forcer à se taire, assoupir ses défiances, endormir ses angoisses, jusqu’à ce que, s’effrayant de son silence, le cœur se réveille en sursaut et recommence à agiter sa douleur pour la faire parler, comme un enfant qui s’ennuie secoue les grelots de son hochet,--vains passe-temps d’une âme qui tremble pour son bonheur!

Mais, du moins, pendant ces cruelles journées, mon courage ne se démentit pas. J’avais juré de ne faire à Max ni une question ni un reproche; j’eus la force de me taire. J’avais juré de renfermer ma peine en moi-même, et je l’y gardai à vue. J’avais juré que mon visage ne trahirait pas mon secret, et durant quatre longues semaines mon front et mes yeux mentirent. Par instants je me rassurais, je croyais recommencer à vivre, je respirais, mais l’inquiétude et l’oppression revenaient bien vite, un trouble insurmontable me révélait l’approche du danger, et je frissonnais comme un pauvre oiseau qui a deviné, sans le voir, le milan tournoyant dans la nue: son invisible ennemi s’annonce par je ne sais quelle épouvante répandue dans l’air, et lui fait sentir à travers l’espace la pesanteur de son aile.

V

A la fin de mars et dans la première semaine d’avril, le mistral souffla par violentes rafales auxquelles succéda l’épanouissement du printemps dans sa gloire. Par une belle après-midi, je me rendis à Chamaret; Mme d’Estrel m’avait écrit une lettre de reproches: je la négligeais, je l’oubliais. Fort souffrante depuis quelque temps, elle n’avait pas quitté sa chaise longue.

«Votre vieille et maladive amie, m’écrivait-elle, a découvert qu’elle vous aime un peu comme sa fille. Ne soyez pas ingrate; une telle affection est peu de chose si vous voulez, mais c’est quelque chose enfin.»

Je m’acheminai seule, laissant mon cheval Soliman régler son pas à sa guise. Autour de moi, tout était dans cette fleur de grâce et de vie dont le printemps a le secret. Un esprit de fête régnait dans les bois et sur les collines; le ciel était d’un bleu sans tache, les feuillages d’un vert reluisant. La beauté du jour adoucit ma tristesse; je me sentis renaître quelques instants à la confiance, mon cœur se dilata. Sur tous les visages que je rencontrai, je vis de la gaieté; on me souhaitait la bienvenue avec empressement, personne ne doutait de mon bonheur. L’aspect des campagnes était animé; bêtes et gens travaillaient ou musaient en paix au soleil; j’entendais des voix, des chants, quelques notes de pinsons. Tout me conviait à espérer; tout publiait que la vie est bonne, et je ne pouvais croire que le sort me refusât ma part de ces joies faciles qu’il répandait à pleines mains sur la terre.

Mme d’Estrel m’accueillit à bras ouverts et avec un sourire vraiment maternel. Nous causâmes du mistral, du soleil; elle me regardait avec attention, semblait lire dans mes yeux. Il y avait par instants dans son accent comme une nuance de pitié qui me frappa.

«Je suis restée longtemps sans venir vous voir, lui dis-je. J’étais occupée à me taire; c’est la plus fatigante des occupations. Aujourd’hui je veux me reposer, je veux parler, tout vous dire.»

Et je lui contai en détail mes inquiétudes et mes soupçons.

«Les symptômes sont donc bien graves, ma pauvre enfant? me dit-elle.

--Je ne sais, mais il me semble que je cherche à remonter un courant. J’ai beau lutter, me roidir, je me sens entraînée, et quelque chose m’avertit qu’on n’évite pas son destin. Depuis le jour où j’ai eu la faiblesse de lui parler de Mme Mirveil avec quelque amertume, j’ai descendu dans l’estime de Max. En vain, pour réparer ma faute, j’affecte la confiance, la gaieté même; il a d’ironiques sourires qui me glacent le cœur, et je sens percer sous sa politesse (quel affreux mot, grand Dieu!) un fond de secrète hauteur... Mais sait-il bien lui-même ce qu’il veut? Je le crois partagé, combattu; il a quelquefois l’air irrésolu d’un homme qui voudrait sortir d’un mauvais pas où l’a engagé son imprudence, et qui hésite entre deux issues. Faut-il avancer? reculer?... Quelquefois aussi il cherche à s’étourdir par une activité fiévreuse, par des excès de fatigue. Il passe des jours entiers à la chasse... Oh! madame, je n’ai là-dessus aucun doute qui m’inquiète: c’est bien dans les bois qu’il demeure depuis l’aube jusqu’au soir; j’en crois le carnier plein qu’il rapporte au retour, j’en crois sa lassitude, j’en crois surtout son orgueil, qui lui fait mépriser le mensonge. Bon Dieu! Max ne s’abaissera jamais à me tromper; quand il m’aura condamnée, je l’apprendrai de sa bouche, et il foulera aux pieds mon bonheur sans pitié et sans remords... Parfois aussi on dirait qu’il a pris son parti, qu’il renonce à tout, se résigne,--autre affreux mot qui lui a échappé l’autre jour, et que je ne puis répéter sans frémir. Le plus souvent il est brusque, agité, et s’efforce de me communiquer son agitation: il voudrait me faire perdre cette supériorité que donne le calme, me mettre dans mon tort, m’arracher quelque parole amère ou violente qui l’irritât. Peut-être se flatte-t-il qu’il puiserait dans sa colère la force de surmonter ses derniers scrupules. En de tels moments, je crois découvrir dans ses yeux une expression funeste qui m’épouvante; il me semble que son cœur vient de décider mon sort, et qu’il va s’en expliquer. Ah! madame, le bonheur était venu trop vite; j’aurais dû m’attendre à la foudroyante rapidité du malheur. Est-il donc possible qu’en quelques mois?... Mais à votre tour qu’avez-vous appris? qu’avez-vous deviné?... Je veux tout savoir!

--Je ne sais rien, répondit-elle; j’en suis réduite comme vous aux conjectures. Je crains, parce que je vous aime; j’espère, parce que je vous connais; si une femme telle que vous perdait son procès, qui pourrait se flatter de le gagner? Mme Mirveil est venue deux fois ici; je voulais lui parler, la sermonner. Hélas! mon expérience personnelle m’a appris que nous ne pouvons rien ni sur les choses, ni sur les hommes, que tout va comme il peut, que le mieux est de s’abandonner et de se rendre indifférent à tout, même au bonheur. Une telle sagesse est trop austère, ma chère Isabelle, pour que je vous la prêche, sans compter que, fort bonne à pratiquer pour moi-même, elle me deviendrait odieuse si elle m’empêchait de travailler pour mes amis.

«J’ai donc reçu Mme Mirveil, bien que je n’eusse aucun espoir de rien gagner sur elle. A sa première visite, elle fit paraître une gaieté folle et bruyante dont je n’augurai rien de bon; je réussis à la démonter par la froideur de mon accueil, elle me demanda des explications; je lui en donnai qui ne lui plurent point; elle se récria, s’indigna, me reprocha d’avoir laissé surprendre ma bonne foi par d’indignes calomnies,--et tout à coup, changeant de ton et de langage, elle s’écria avec un geste dramatique que les droits de la passion sont sacrés. Une si grande maxime dans une telle bouche m’aurait fait rire, si je n’avais eu envie de pleurer. On eût dit une perruche s’essayant à répéter un air de bravoure.

«Elle revint avant-hier. Quel changement! Elle avait les yeux creusés, les lèvres pâles, elle parlait de se retirer au couvent. Cependant elle était plus parée que jamais, et, me montrant ses dentelles, elle marmottait entre ses dents: «Il faut donc quitter tout cela!» A ces mots, elle partit d’un éclat de rire auquel succéda un de ces accès de pleurs que vous connaissez. Elle fut longtemps à se remettre; je la grondai avec douceur, et, tout en lui disant son fait, je tâchai de tirer d’elle quelque éclaircissement; elle ne me répondit pas, se leva brusquement et s’enfuit. La pauvre femme avait deviné la joie cruelle que me causait son désespoir.

«Cette joie fut troublée par une visite de M. de Malombré. Mes voisins ont toujours eu la manie de me mettre dans leurs confidences. Je crus voir entrer un foudre de guerre; notre hobereau était tout émoustillé, le sang lui petillait dans les veines; il avait l’air ravi d’un sot qui vient de faire à son corps défendant une action d’éclat et qui s’est découvert plus de caractère qu’il ne s’en croyait. Je frémis, je connais la maladresse du personnage. Il me conta que la veille au soir il avait rencontré M. de Lestang sortant de chez Mme Mirveil...

--Il l’a donc vue! m’écriai-je en déchirant un de mes gants.

--Fort heureusement pour vous, reprit-elle, témoin les larmes que cette folle est venue répandre ici. Ce qui me chagrine, c’est que dans son dépit M. de Malombré fit une incartade à Max, qui lui répondit par d’insolentes railleries. Piqué au vif,... vous savez que l’avenue qui conduit chez Mme Mirveil traverse le domaine de M. de Malombré.

«--Je vous préviens que chaque soir, s’écria-t-il, je détacherai mes chiens, mes gros dogues de la Camargue.

«--Tant pis pour vos chiens, monsieur», repartit Max en lui tournant le dos.

--J’ai vivement grondé mon innocent voisin sur son imprudence et sa stupidité; je l’ai conjuré de ne plus se mêler de rien... Oh! ne vous agitez pas, ma chère Isabelle. Je suis bien trompée, ou Max ne prendra jamais cette femme au sérieux; il n’a eu pour elle qu’un caprice, et vous savez ce que vivent les caprices. Un poëte a dit qu’il y a deux sortes de femmes, les _poupées_ et les _natures_. Les hommes ont un faible pour les poupées; ils peuvent se mettre à l’aise avec elles et les traiter sans façons; sont-ils las de leur jouet, ils le brisent. O les hommes, les hommes! les plus nobles, les plus généreux, les plus délicats, si vous cherchez bien, vous découvrirez en eux je ne sais quel besoin brutal de ne pas respecter ce qu’ils aiment et d’aimer pendant vingt-quatre heures au moins ce qu’ils ne respectent pas.

--C’est ainsi que vous me consolez? lui dis-je en m’efforçant de sourire.

--Je ne vous console pas, répondit-elle. Vous êtes une âme forte, ma chère nature, et c’est ce qui vous sauvera, car Max n’estime au monde que la force, et si jamais il vous échappe, soyez sûre qu’il vous reviendra.

--Ma force! ma force! m’écriai-je. Vous en parlez à votre aise. Aurai-je celle d’oublier, de pardonner?...»

Je vis deux larmes rouler lentement le long de ses joues amaigries.

«Vous avez bien souffert dans votre vie? repris-je.

«--Oh! dit-elle, je serais bien folle de m’en souvenir!

«Et, m’embrassant sur le front:

«--J’aurai toujours à votre service des caresses de mère. Dès que le cœur vous en dira, venez les chercher.»

Je partis. Pendant mon entretien avec Mme d’Estrel, il s’était levé un vent chaud qui prit bientôt de la force; il ne charriait pas de nuages, mais soulevait de longs tourbillons de poussière. En un clin d’œil la campagne avait changé d’aspect; la lumière était morne, les arbres prenaient des attitudes tourmentées. Ce vent brûlant me donna de l’oppression; respirer, vivre, tout me semblait difficile.

Pendant le dîner, Max fut sombre et d’une taciturnité désolante. Je m’efforçai en vain d’animer l’entretien, il expirait à chaque instant; on ne cause pas longtemps avec une statue, je finis par me taire.

«Combien de temps encore, pensais-je, en serai-je réduite à épier et à questionner les ombres qui passent sur son front? et pourtant il y a un mois il m’aimait; du moins je pouvais le croire.»

Après dîner, il se promena quelques minutes en silence dans le salon; puis, s’adossant à la cheminée, il me dit avec un accent âpre et ironique:

«Avez-vous revu dernièrement M. de Malombré?»

A cette question que je n’attendais pas, je demeurai interdite; je ne savais où il en voulait venir.

«Oh! je ne m’étonne pas, reprit-il que vous l’honoriez de votre amitié; ce n’est pas à vous qu’on peut reprocher de n’avoir pas le goût difficile. M. de Malombré est un homme supérieur qui unit une prudence éprouvée au plus brillant courage. La grande lunette qu’il braque comme une coulevrine sur les passants, ses grisons qu’il charge de battre le pays et de porter ses poulets, ses airs de furet, ses habitudes de limier, son adresse, son étonnante industrie, ses audaces opportunes, tout le recommandait à votre confiance, et le succès d’une campagne est assuré quand on possède à ses côtés un pareil allié.

--Votre plaisanterie est une énigme pour moi, lui répondis-je. M. de Malombré m’a fait une visite pendant votre absence, et je vous assure...

--Vous ai-je interrogée? interrompit-il. Je m’en ferais un reproche. Rien n’est plus impertinent qu’une question, car répondre est toujours une fatigue et souvent un embarras. Soyez sûre, madame, que je ne vous infligerai jamais ce tourment.»

Je dus faire un grand effort pour contenir mon indignation. Je sentais bien que par cette audacieuse offensive il espérait me faire perdre mon sang-froid; je ne voulus pas lui donner ce triomphe; je n’aurais pu lui répondre sans émotion, je gardai le silence. Il attendit quelques instants ma réponse, parut s’irriter de l’attendre en vain, me regarda fixement et sortit.

Je montai dans mon appartement, où je restai trois heures en proie à une indicible agitation. Je me sentais incapable de supporter plus longtemps l’incertitude de mon sort. Las d’interroger sans relâche ses pressentiments et de tourmenter en quelque sorte l’avenir pour lui arracher son secret, mon pauvre cœur appelait à grands cris la lumière; il exigeait que ma vie se fixât, dût-elle se fixer dans la douleur.

Je résolus d’avoir ce soir même avec Max une explication décisive; mais malgré moi mon émotion m’en faisait reculer le moment. Le véritable sirocco qui régnait portait le trouble et la langueur dans tous mes nerfs; j’étais agitée de mouvements fébriles; par mes fenêtres que j’avais ouvertes pour respirer, il entrait des bouffées d’un air sec et suffocant dont les ardeurs me consumaient. Onze heures sonnèrent; je rassemblai tout mon courage, je me levai, réparai le désordre de mes cheveux. En ce moment, Marguerite, ma femme de chambre, entra; je lui dis que je comptais veiller, que je me passerais de ses soins. Dès qu’elle fut partie, je jetai une mantille sur ma tête et sortis.

L’appartement de Max et le mien, situés l’un au nord, l’autre au midi, communiquaient tous deux à la galerie vitrée qui borde l’une des faces du château, du côté du jardin. Je m’avançai le long de cette galerie. A mi-longueur, la muraille fait retraite entre deux avant-corps et s’arrondit en forme de niche. C’est au centre de cet hémicycle décoré de caissons et de pilastres que trônait la Némésis; autour de son piédestal se pressaient des bustes, des étagères chargées de pots de fleurs, des jardinières d’où sortaient de véritables buissons qui parfumaient l’air; suspendue au-dessus de sa tête par des chaînettes, une lampe brûlait toute la nuit. Je ne pus retenir un sourire amer en songeant qu’un jour j’avais été jalouse de cette rivale de marbre. «O mes soucis d’autrefois, pensai-je, comme je vous regrette! O mes chagrins de jeune fille, vous étiez le bonheur au prix des tourments de la femme!» Je hâtai le pas; je craignais que ma résolution ne vînt à faiblir. J’arrive; je frappe un coup, deux coups; point de réponse. Je frappe encore, j’ouvre, j’entre, je regarde, personne. Dans un coin, une veilleuse jetait une faible lueur; je m’emparai de cette veilleuse, j’allai de chambre en chambre, je fis le tour de l’appartement. En rentrant dans le salon, j’avais l’esprit si troublé que je me surpris à fureter sous les tables, sous les chaises, sans savoir ce que je cherchais. Je fis un violent effort pour reprendre possession de moi-même, et je dis à haute voix, comme pour me rassurer: «Il se promène, il va rentrer, je l’attendrai.»

J’attendis; je comptais les minutes, les secondes; le temps était un abîme où je jetais une à une mes pensées, sans pouvoir le combler. J’écoutais le tic tac de la pendule et la voix lamentable du vent; par instants ces bruits étaient couverts par le battement précipité de mon cœur. Je me levai, je m’approchai d’une grande table à écrire où des papiers étaient répandus en désordre; je parcourus ces papiers; j’y cherchais un mot qui me révélât ma destinée. C’étaient la plupart des lettres d’affaire; il me paraissait étrange qu’il y eût des affaires dans ce monde. De quoi s’agissait-il donc, sinon de la grande, de l’unique question?

«Où est Max? L’a-t-on vu sortir? Il est allé dans les bois, n’est-ce pas? Il tournait le dos à la Berre, à Chamaret? Peut-être est-il ici près. On dirait un bruit de pas sur la terrasse. Si en cet instant cette porte s’ouvrait... Le mal est que je ne pourrais m’empêcher de me jeter à son cou en pleurant; mais où sera le mal? Il pleurera aussi, et tout sera dit...»

Je parcourais ces paperasses l’une après l’autre avec un étonnement et une impatience croissante. J’allais me rasseoir, mais j’avisai à l’autre bout de la chambre une petite table ronde, et sur cette table un encrier, un buvard. Je traversai la chambre, j’ouvris le buvard, et mes regards tombèrent sur deux lettres inachevées et barrées dont l’écriture était fraîche. Voici ce que je lus:

«Pleurez-vous encore, ma chère Emmeline? Prenez-y garde, vous allez gâter vos beaux yeux. J’ai été dur, j’en conviens; mais vos reproches, qui n’avaient pas le sens commun, m’avaient irrité. Vous m’accusez de m’être joué de vous. Qu’aviez-vous exigé? Que vous avais-je promis? Pendant quelques mois, nous avons trompé par une illusion le morne ennui de la vie. Ne soyons pas ingrats; les illusions sont des grâces dont le ciel est avare.

«Il est vrai que plus tard, un matin, une nuit, que sais-je? il vous vint des remords. Vous êtes trop légère, ma pauvre Levantine, pour être tout à fait vraie; vous êtes trop passionnée pour être tout à fait fausse. Je vous conseillai de bercer votre conscience pour l’endormir; je n’ai jamais pu croire qu’elle vous incommodât bien sérieusement. A des insinuations moins voilées je répondis (vous n’avez pas dû l’oublier) que je ne comprenais pas qu’un homme épousât sa maîtresse; que c’était folie de vouloir concilier les contraires; que le mariage est une institution, et l’amour un reste de la vie sauvage; qu’on ne pend pas la crémaillère dans les bois, et que les confusions d’idées blessaient la justesse de mon esprit. Je fus éloquent; je vois d’ici le vieux chêne sous lequel nous étions assis, et le mouvement que vous imprimiez à votre éventail.

«Je ne pus vous convaincre; vos résistances me déplurent; vous n’étiez plus dans votre caractère; vous me parliez sans cesse de votre conscience, ou plutôt vous la faisiez parler, et je m’apercevais qu’elle savait mal sa leçon; j’entendais la voix du souffleur. Je partis, et quand je revins je n’étais plus libre. Mais ne m’attribuez pas une profondeur de desseins dont je suis incapable. Le hasard est le maître de nos actions. Je vous répète qu’une statue qui me parut belle me fit rester quelques jours dans un coin perdu du Jura, où m’avait attiré le désir de vous fuir et de me dérober à vos désolantes litanies. Cette statue est la cause première de ce que vous appelez ma trahison et vos malheurs. Vous devriez la bénir. Il était temps de nous séparer; l’amour ne survit pas à la curiosité, et que nous restait-il à deviner? Mais à quoi bon raisonner? Il faut vous parler comme à un enfant. Si je savais une chanson...»

Sa mémoire l’ayant mal servi, faute de chanson, il n’avait pas achevé cette lettre. Sur une autre feuille il avait écrit ce qui suit:

«Vous êtes malheureuse, madame. Pensez-vous que je sois moins malheureux que vous? Nous avons été, vous et moi, bien aveugles. Dans quelle aventure nous sommes-nous embarqués! Vous vous plaindrez, vous me condamnerez; c’est un droit que je n’ai garde de vous contester. Convenez, pourtant, que j’ai tout fait pour prendre l’esprit de mon nouveau métier. Quelque temps je me flattai d’y réussir; vous-même avez pu vous y tromper... Par malheur, comme je commençais à m’habituer, quelques jours d’absence m’ont rendu à moi-même, à mes insurmontables instincts, à ce besoin de liberté qui se confond en moi avec le besoin de vivre.

«Que vous vous croyez habile! Vous imaginez-vous que je ne lise pas dans vos plus secrètes pensées? Vous avez juré de guérir malgré lui votre malade; vous avez profondément réfléchi sur le régime et le traitement à lui prescrire; en médecin prudent, vous ne brusquez rien, vous m’administrez à petites doses votre sagesse, mais vous ne cachez pas assez votre jeu; plus d’une fois vos regards satisfaits ont témoigné de votre confiance dans vos remèdes; vous vous flattiez qu’ils commençaient à opérer; vos airs de tête, vos sourires, tout m’annonçait votre espoir de changer mon cœur et de gouverner ma vie. Est-ce à moi de vous apprendre que de telles prétentions me révoltent? D’où vous vient, je vous prie, un si hautain courage? Êtes-vous de marbre? êtes-vous de bronze? La statue du Commandeur est-elle descendue de son piédestal? La foudre et les éclairs attendent-ils vos ordres?

«Pardonnez-moi de dissiper vos illusions: vous n’avez pour toute arme qu’un cœur de femme dont les faiblesses me sont bien connues; vos inquiétudes, votre fuite précipitée de Paris, vos soupçons, vos terreurs, vos reproches, autant d’inconséquences qui démentent vos étonnantes prétentions. Croyez-moi, mesurez mieux vos forces et ne tentez pas l’impossible.

«Que ne puis-je vous tromper! Un autre s’en serait fait un jeu et vous eût fait goûter ce charme de l’erreur qui est le suprême bienfait de la vie. Mais tromper n’est pas en mon pouvoir; j’ai senti que tout cœur a ses bornes; le mien...»

Il avait rayé ce commencement de lettre et tracé au-dessous quelques lignes d’une écriture tourmentée et à peine lisible. Je sus déchiffrer ces hiéroglyphes.

«A quoi bon lui écrire? Elle ne comprendra pas. C’est à peine si je me comprends. Elle s’imaginera toujours que j’aurais pu m’accoutumer à ma chaîne. Pouvoir! pouvoir! que peut-on? J’étais parvenu à m’assoupir; cette affaire d’héritage, mon honneur offensé, ma colère, m’ont réveillé; mon imagination et mon sang sont entrés en effervescence. En arrivant ici, l’air m’a manqué, et j’ai trouvé à ces murailles une face lugubre de cachot. Elle n’a rien deviné; elle raisonnait paisiblement sur ce procès: elle s’efforçait de me calmer, sans se douter que ce qui m’irritait, c’était elle-même; sa présence, le son de sa voix, me semblaient une effrayante nouveauté; je sentais percer sous ses paroles une tyrannie molle dont je m’étais subitement désaccoutumé. Dans quels espaces avais-je donc voyagé? Je rentrais en étranger dans ma vie. Quel dépaysement! Elle a des yeux qui semblent dire: «Demain comme aujourd’hui; rien de plus simple.» Mais c’en est fait de l’habitude naissante; est-ce ma faute? La plante a été arrachée avec sa racine; elle ne repoussera plus. De ce jour, l’ennui me ronge. Chaque matin, en entendant le bruit de ses pas, je frissonne. Aujourd’hui, j’ai crié: Voilà l’ennemi! Elle est si persuadée de ses droits! C’est le comble du ridicule; mais je ne ris pas, je frémis. La vie est si longue! Il faut partir. Ce vieux pêcheur qui me disait: «Défendez-moi de courir au large, je me tuerai...» il avait fini par dormir dans sa barque. Les flots étaient ses frères et les tempêtes ses sœurs. Il faut que ma vie se mette au large; les orages et moi, nous avons un air de famille. Je partirai demain; je lui écrirai de Marseille...»

Puis il avait écrit en travers:

«Quel temps! ce sirocco allume mon sang; j’ai la tête en feu. Je ne puis demeurer en place. Écrirai-je toute la nuit? la Berre à traverser, les dogues de M. de Malombré, escalader un balcon... Aventure vieille comme le monde, mais qui me semblera peut-être nouvelle. Et demain? Demain je partirai pour l’Afrique, je chasserai le lion dans l’Atlas. Pauvre invention! J’ai l’esprit aussi usé que le cœur...»

Quand un innocent est condamné à mort, le meilleur service à lui rendre est de rédiger sa sentence en des termes dont l’odieux le révolte; l’indignation lui rend le courage et le préserve du désespoir. Dans l’affreux malheur qui m’accablait, cette faveur du moins ne m’était pas refusée; grâce au ciel, l’arrêt que je venais de lire était assez cruel pour que ma fierté révoltée me donnât la force de supporter et pour ainsi dire de braver ma douleur. Si ce funeste papier m’eût appris seulement que Max ne m’avait jamais aimée, que Max était las de sa chaîne, que Max songeait à me fuir, j’aurais succombé à mon chagrin; mais quel mépris il faisait paraître pour mon caractère, pour mes droits! Cédait-il en me trahissant aux irrésistibles entraînements d’une passion? Le temps était à l’orage, il faisait du vent, et il recourait à une aventure vieille comme le monde pour tromper sa fièvre et amuser un instant son ennui, car à qui donc étais-je sacrifiée? A une illusion détruite, à un caprice épuisé, à l’une de ces femmes que l’on traite en enfant et qu’on console avec des chansons. Chose étrange, dans le premier moment je détestais plus la faute que le coupable; Max m’inspirait un peu de cette pitié qu’on ressent pour un fou, pour un malade; mais je prenais en horreur la vie et le monde où les événements qui décident d’une destinée dépendent d’un coup de vent, du nombre des battements du pouls, d’un accident, d’un frisson, et où nos cœurs sont à la merci des insolentes surprises du hasard.

Quelle nuit! monsieur l’abbé! Tantôt je relisais l’écrit fatal; j’en savourais lentement le poison, je répétais vingt fois un mot, une ligne, et je cachais mon visage dans mes mains en pleurant. Tantôt un nuage se répandait sur mes yeux, tout devenait obscur dans mon esprit; alors je me levais, je marchais, j’allais et je venais, cherchant en vain dans le chaos où elles se perdaient mes pensées disparues, ne retrouvant que le souvenir vague et confus d’un indicible outrage, et sentant le sol se dérober sous mes pas, comme si l’orage qui grondait en moi eût fait vaciller les murailles et que la terre eût tremblé devant ma colère.

J’étais décidée à attendre Max, mais je ne pus demeurer plus longtemps dans cette chambre pleine d’intelligences secrètes avec mon malheur; les murs qui l’avaient vu écrire, la chaise où il s’était assis, la plume dont l’encre était à peine séchée, tous ces complices de la faute blessaient cruellement mes yeux. Je m’avançai sur la galerie, j’approchai du petit escalier en limaçon qui la termine; c’est par là qu’il avait dû sortir; accoudée sur la balustrade, je croyais le voir descendre, la tête haute, le cœur libre de remords, serein, impitoyable, n’apercevant pas, debout sur le seuil qu’il allait franchir, la justice céleste qui plaidait ma cause et lui criait mon nom.

Pendant des heures, j’errai le long de la galerie, croyant sans cesse entendre un bruit de pas, toujours trompée par le vent, dont les jeux lugubres semblaient insulter à mon angoisse.

«Je souffre, me disais-je. Qui le sait? qui s’en soucie? qui me plaindra?»

Je songeai à Mme d’Estrel. Quand je lui aurai tout conté, pensai-je, elle se renversera dans sa chaise longue, me représentera que ces sortes d’aventures sont communes, qu’il faut tout endurer sans se plaindre, que nous ne pouvons rien, que le plus sage est de ne rien vouloir et de se taire, après quoi nous pleurerons ensemble, et, quand nous aurons bien pleuré, qu’y aura-t-il de changé ou de réparé dans ma vie?...

«Comment cela finira-t-il?» me disais-je encore et en vain je cherchais une issue, ma pensée se heurtait partout contre un mur d’airain. Je voyais d’avance mes jours s’écouler dans un éternel tête-à-tête avec une idée fixe et déchirante; je pressentais ces mille détails de la vie réelle qui multiplient la souffrance sans la varier; à ma douleur présente s’ajoutait déjà le fardeau des longs ennuis et des amers dégoûts qui m’attendaient, et je me sentais fléchir sous la pesanteur de mon avenir.

Épuisée de fatigue, je me laissai tomber sur un pliant placé en face de la statue. Je fus quelque temps sans la voir; enfin je levai machinalement les yeux sur elle; et, en la reconnaissant, ma colère, qui s’était changée en une morne tristesse, se ralluma tout à coup: cette statue n’avait-elle pas servi d’entremetteuse entre le malheur et moi? Mais au bout d’un instant ma colère tomba, je m’attendris. La déesse me transporta dans les lieux qu’elle avait habités avec moi; je revis Louveau, la fumée qui sortait de son toit, la cour où m’attendaient mes pigeons, ma chienne accroupie sur le seuil, l’humble vallon perdu dans la brume, la face triste, mais amie, de mes rochers grisâtres, l’étoile qui se levait sur les sapins, ces collines qui m’avaient longtemps cachée au monde, ces chemins creux, ces sentiers déserts où j’avais promené mes oisivetés et mes rêveries, et qui m’avaient entendue plus d’une fois soupirer follement après l’inconnu.

Que j’avais été ingrate et aveugle! A quelles perfides amorces m’étais-je laissé prendre? D’où m’étaient venus ces rêves, ces désirs insensés qui appelaient tout bas le malheur? Il était enfin venu, et, avide de ses embrassements, je m’étais élancée d’un bond au-devant de lui; il tenait sa proie, il ne devait plus la lâcher...

Je tressaillis; je venais d’entendre au loin des aboiements de chiens de garde.

«Ah! m’écriai-je en joignant les mains, qu’on me le rapporte blessé, meurtri, sanglant, peut-être aurai-je la force de lui pardonner; mais s’il revenait heureux et triomphant...»

Je n’en pus dire davantage; ce que venait d’entrevoir mon imagination me rendait muette.

Déjà le jour s’annonçait; une teinte grise se répandait au ciel; je distinguais vaguement les contours des collines et la forme des arbres; les fureurs du vent s’étaient ralenties. Au pied de la maison, des pas firent crier le sable. Tout mon sang reflua vers mon cœur. Bientôt une porte s’ouvrit, un frôlement se fit entendre, une ombre parut au haut de l’escalier.

Je me levai, je m’avançai. Max était resté immobile sur la dernière marche. M’arrêtant à deux pas de lui, la tête penchée, je le regardai. Il avait fait un geste de surprise, puis il s’était accoudé sur la balustrade, et il attendait. Je crus découvrir dans ses yeux un regard d’insulte et de défi. Alors je voulus parler; mais ma langue se glaça, mes jambes se dérobèrent sous moi, et je tombai sans connaissance.

TROISIÈME