Chapter 4 of 7 · 16507 words · ~83 min read

PARTIE I

En revenant à moi, je me trouvai étendue sur mon lit. Marguerite, ma femme de chambre, se tenait debout près du chevet. Il faisait grand jour; un rayon de soleil se glissait jusqu’à mes rideaux: par ma fenêtre entr’ouverte, j’apercevais une branche de chèvrefeuille qu’une brise légère berçait doucement; j’entendis le chant d’un oiseau.

Je rassemblai avec effort mes idées; enfin la mémoire me revint, et je fermai les yeux par un mouvement de cette haine instinctive pour la lumière qu’a ressentie quiconque a souffert. Marguerite m’interrogea; je lui racontai que, ne pouvant dormir, je m’étais levée à la pointe du jour, que j’avais été prise d’un vertige, que j’étais tombée. Comme elle insistait, je lui imposai silence. Elle s’assura que je n’étais pas blessée; ma blessure en effet n’était pas de celles qui se voient. Max avait envoyé chercher un médecin qui vint presque aussitôt; mais je me refusai obstinément à le recevoir: ses questions m’auraient mise au supplice.

Je demeurai toute une semaine enfermée chez moi. Le jour, je ne souffrais que d’une excessive faiblesse; le soir, le frisson me prenait, et j’avais chaque nuit un accès de fièvre. J’avais défendu qu’on me veillât; je redoutais les indiscrétions du délire, et j’aurais rougi de mettre mes gens dans mon secret. Du reste, mes rêvasseries n’avaient, je crois, rien d’effrayant; toutes les nuits j’étais hantée de la même vision. Il me semblait que les murs de ma chambre, les meubles, les vases, les tableaux, les rideaux de mon lit portaient le deuil de quelqu’un; ils se faisaient entre eux des signes d’intelligence, accompagnés de soupirs douloureux; ils racontaient qu’une personne bonne, généreuse, digne d’être aimée, qui avait foi dans la vie, avait habité quelque temps cette chambre, qu’elle l’avait animée et réjouie de sa présence, qu’elle y avait rêvé le bonheur, et qu’un jour elle avait disparu sans qu’on sût ce qu’elle était devenue. Je ressentais pour cette personne une inexprimable pitié; je crois que je lui parlais, et assurément je pleurais en lui parlant, car à la fin de chaque accès je sentais des larmes sur mes joues.

Le troisième jour, je reçus un billet de Max. «Je crains, madame, m’écrivait-il, que ma présence dans cette maison ne retarde le progrès de votre convalescence. Voulez-vous que je parte? Je ferai ce qui vous plaira.» Je lui répondis: «Ne partez pas avant que je vous aie parlé. J’ai des décisions à prendre, je ne tarderai pas à vous les faire connaître. Quelques journées perdues, c’est peu de chose; la vie est si longue!»

Enfin, un soir que le frisson n’était pas revenu et que je me sentais assez de force pour affronter les émotions d’un entretien, je descendis au salon et fis appeler Max. Il parut aussitôt; nulle trace d’embarras ni de contrainte dans son maintien; il s’avança d’un air libre, dégagé, m’aborda avec cette grâce de grand seigneur et cette exquise élégance de manières que j’avais admirées autrefois et qui dans un pareil moment m’épouvantaient. Il s’informa en deux mots de ma santé, s’assit et me fit signe qu’il était prêt à m’entendre. L’indignation que me causait sa tranquillité raffermit mon courage; j’aurais eu honte de laisser voir le moindre trouble, la moindre faiblesse.

«Monsieur, lui dis-je, cette entrevue n’est probablement pas de votre goût, vous n’aimez guère les explications; mais il est nécessaire que je vous en demande et que je vous en donne: vous conviendrez qu’il n’y a pas de ma faute.»

Il fit un geste d’assentiment, sans que je visse remuer une fibre sur son visage impénétrable comme un masque de bronze.

«Du reste, continuai-je, ne vous alarmez pas trop. Vous n’aurez à subir ni questions ni reproches. J’ai fait des provisions de sagesse depuis quelques jours. Il est bon d’aller à votre école pour apprendre à vivre; vous tenez vos élèves sous une discipline un peu sévère, mais leurs progrès sont rapides.»

Il s’inclina comme pour me remercier du compliment.

«Si vous vous ravisiez, me dit-il, je me croirais tenu de répondre à vos questions avec une entière sincérité et d’écouter vos reproches jusqu’au bout sans vous interrompre; mais, vous avez raison, de quoi nous serviraient tant de paroles? Le passé est irréparable: ne nous occupons que de l’avenir.

--Oui, monsieur, le passé est irréparable, repris-je avec trop de chaleur,--et si je m’avisais de m’en plaindre, vous me renverriez sûrement au destin, qui dispose de tout, qui régit tout, qui est l’éternel, l’unique coupable. Je connais vos doctrines; vous les professez de vive voix et par écrit, non sans une certaine éloquence. Mon Dieu! je suis prête à vous en croire; de quoi pourrais-je encore m’étonner? Au surplus, loin de vous chercher querelle, je tiens à vous témoigner toute ma gratitude. Il est des outrages qui tuent l’amour comme un coup de foudre; vous vous entendez à frapper, monsieur; le mien est mort sans agonie; ce sont de grandes souffrances que vous m’avez épargnées...»

Je sentais l’émotion me gagner; je me tus un instant pour me donner le temps de me calmer, puis je repris d’un ton plus tranquille:

--Oui, laissons là le passé. Qu’en pourrais-je dire? Comment me ferais-je comprendre? Nous ne parlons pas la même langue. Votre chaîne vous pesait, l’ennui vous rongeait, ma molle tyrannie révoltait votre fierté,--vérités sublimes et sacrées où ma faible intelligence ne peut atteindre, mais que je dois admettre avec le même respect que les mystères de la foi. Je vous fais grâce de mes objections, vous les réfuteriez sans peine; je me tais et j’adore. Il ne s’agit donc plus que de régler l’avenir, et sur ce point peut-être réussirons-nous à nous entendre. Je n’ai pas besoin de vous dire que mon premier mouvement a été de quitter à jamais cette maison; mais j’ai réfléchi, et la réflexion plaide toujours contre les partis violents. Je connais quelqu’un qui prétend qu’après tout le malheur est plus sot que méchant, et on a toujours tort de se fâcher contre les sots. Je ne pourrais me retirer auprès de mon père sans lui conter de point en point toute cette aventure; je crois le connaître, il ne se consolerait pas; je crois me connaître aussi, son désespoir me briserait le cœur. Je me résigne donc à rester ici jusqu’à nouvel ordre, mais à une condition que je me flatte de vous faire approuver.»

Le regard de Max s’était animé; il m’observait attentivement; je crois qu’il s’était attendu à autre chose; je lui apparaissais sous un jour nouveau.

«Quelle est cette condition, madame? demanda-t-il d’un ton grave.

--Je vous dois, repris-je, d’avoir acquis des idées toutes nouvelles sur un sujet qu’à vrai dire je n’avais guère médité. Je comprends depuis quelques jours que le fond des choses dans le mariage, c’est la crémaillère, qu’à le bien prendre c’est même à cela que se réduit cette admirable institution. Vous voyez que je vous ai lu avec fruit. De grâce, monsieur, ne laissez plus traîner vos papiers; une femme en colère se croit tout permis. Eh bien! s’il le faut, je consens à vivre auprès de vous, à rester votre femme aux yeux du monde; mais du même coup je me délie de tout autre engagement, ou pour mieux dire nous nous engagerons, vous et moi, à nous laisser l’un à l’autre une entière liberté. Pas d’équivoque, je prétends m’appartenir, être libre, absolument libre... Oh! n’ouvrez pas de grands yeux; ce n’est pas une menace que je vous fais. Je n’ai point de projets et ne me pique pas de pénétrer les secrets de l’avenir; je réclame un droit, voilà tout.

--Ce que vous me proposez, madame, répondit-il avec un sourire ironique, c’est un ménage dans le goût du XVIIIe siècle. En ce temps-là, on ne mettait en commun que la crémaillère; aujourd’hui cela souffre quelque difficulté; nous vivons dans un siècle de bourgeois et nous en tenons tout. Nos pères entendaient mieux la vie que nous...

--Oui, interrompis-je, les marquises d’alors ne s’évanouissaient pas. Je pense, comme vous, que celles d’aujourd’hui sont des bourgeoises; mais il en est qu’on peut former: il ne s’agit que de savoir s’y prendre comme vous.

--Allons, dit-il, j’accepte vos conditions; c’est au moins une expérience à tenter...

--Oh! permettez, lui dis-je, il ne s’agit pas d’expérience, mais d’un traité en bonne forme. Je vous demande votre parole de gentilhomme, j’y crois encore.

--Je n’hésite pas à vous la donner, répondit-il, et je découvre avec plaisir que vous avez une raison supérieure. Je regrette seulement que vous ne m’ayez pas parlé sur ce ton dès le premier jour; qui sait? vous auriez peut-être fait de moi le modèle des maris, car je me sens un faible pour les devoirs qu’on ne m’impose pas.

--Que voulez-vous? lui dis-je. Est-ce trop de six mois pour apprendre la vie et le monde? J’étais si naïve; j’ai dû revenir de loin... Et maintenant, je vous prie, quand partez-vous?

--Ah! je suis libre, reprit-il vivement, et je ne pars plus.»

Et, s’approchant de moi, il eut l’audace d’ajouter:

«Les traités, madame, se scellent d’ordinaire par un serrement de main.»

Mais je lui répondis:

«Veuillez me dispenser de cette formalité. Je crois voir encore au bout de vos doigts une tache d’encre. Souffrirez-vous que je vous donne un conseil, monsieur? Écrivez moins: les marquis du bon temps n’écrivaient pas. Dans certains cas, écrire est une faute et presque un ridicule.»

Et à ces mots je me retirai, le laissant à son étonnement, dont il eut peine, je crois, à revenir.

Il est aisé d’être fort dans les grandes crises de la vie: la violence du malheur exalte l’âme, porte à la tête, on se grise de son désespoir, mais cette ivresse ne peut pas durer, et après s’être senti comme transporté par sa douleur, le cœur retombe lourdement sur lui-même. Oui, le malheur est plus facile à supporter que ce qui l’accompagne, car les grandes infortunes sont des reines couronnées d’une funèbre beauté, mais qui traînent sur leurs pas un long cortége d’obscures et misérables souffrances dont il n’est pas une seule qui porte un nom, qui fasse quelque figure, cour indigne et dérisoire dont leur majesté est avilie. Avez-vous jamais lu _Delphine_, monsieur l’abbé? C’est dans ce livre qu’ont été retracés d’un immortel pinceau «les faiblesses, les misères qui se traînent après les grands revers, les ennuis dont le désespoir ne guérit pas, le dégoût que n’amortit point l’âpreté de la souffrance.» Voilà pourquoi le courage de la première heure est le plus facile, et pourquoi un cœur qui, égalant ses forces à la violence du coup qui l’a frappé, s’est précipité hardiment dans sa douleur, recule ensuite avec effroi devant les innombrables et cruels détails qu’il y découvre. Quant à moi, je sentais bien que mon effort avait dépassé les bornes de mon courage naturel, et que je ne tarderais pas à revenir en deçà. Toutefois je ne laissais pas de soutenir mon triste rôle avec une fermeté qui m’étonna moi-même, et qu’admira Mme d’Estrel.

«Que vous êtes forte en vérité! me dit-elle après avoir entendu mes confidences. Le parti auquel vous vous êtes arrêtée m’effraye; j’en sens toutes les difficultés. Vous venez de vous créer une situation plus délicate et plus embarrassante que vous ne pensez; mais je n’ose vous blâmer. Vous avez pris conseil de votre caractère; c’était le seul juge à consulter. Je regrette seulement que mes expériences ne puissent vous servir; je ne vois rien dans mon passé qui s’applique ici. Je vous ai laissée deviner que j’avais beaucoup souffert. M. d’Estrel n’était pas un Max, c’était un homme de plaisirs que le bruit de la vie étourdissait, et qui n’a jamais eu le temps d’échanger deux mots avec sa conscience. Toujours allant, toujours hors d’haleine, et pour ainsi dire tout essoufflé de son bonheur, avait-il crevé sous lui un plaisir, il changeait lestement de monture, et le voilà reparti. Nul choix, tout lui était bon, et par la bienveillance du sort, qui a toujours eu un faible pour les sots, les relais ne lui ont jamais manqué; il est mort au dernier:--au demeurant, assez bon homme, très-candide dans ses vices, ne voulant de mal à âme qui vive, mais si infatué de sa personne qu’il m’estimait trop heureuse de porter son nom, et que, si je m’étais plainte, il fût tombé de son haut. Aussi ne me plaignis-je pas; j’affectai de ne rien voir, de ne rien deviner, de ne rien sentir, et je me réfugiai dans le silence du mépris, abri propice aux âmes trop faibles pour combattre leur destinée, trop fières pour la chicaner. Vous, ma chère Isabelle, vous êtes de force à lutter; votre cœur est armé en guerre, persévérez, votre courage vous sauvera, et, si redoutable que soit votre adversaire, j’ose vous promettre avec confiance que vous gagnerez la partie.»

Je fondis en larmes.

«Quelle partie? balbutiai-je. De quoi parlez-vous? Quel rêve avez-vous fait? Ne voyez-vous pas que j’ai le courage du désespoir? Et que peut-on espérer quand on ne désire rien? Ramener Max! mais il ne m’a jamais aimée, je ne l’aime plus, et ma victoire me ferait horreur. Non, n’essayez pas de me consoler, de me tromper. Je ne vois rien devant moi; je sens dans ma douleur une fixité qui m’épouvante. Que ne puis-je m’attendre à de nouveaux combats quand j’en devrais payer les émotions par un redoublement de peines! Mais mon malheur n’a pas même d’avenir; il sera demain ce qu’il est aujourd’hui; il se répétera jusqu’à la fin, et je ne prévois pour lui que les radotages et les enfances de la vieillesse, car le malheur qui a trop duré finit par perdre sa dignité; il ne se respecte plus, l’âme se flétrit; des dégoûts et des lassitudes pires que la souffrance, voilà les présents que fait le temps à la douleur. Ah! madame, ne me parlez pas d’espérance. Hélas! qu’ai-je donc sauvé de mon naufrage? Un vain débris, ma liberté que je me suis fait rendre, triste épave qui a pour ma fierté le prix d’un trésor. Quel trésor, grand Dieu! et qu’en ferai-je? De grâce, n’allez pas m’attribuer de secrets et indignes calculs. Moi, je voudrais, par une indifférence affectée, me rouvrir un accès dans le cœur d’un homme qui m’a possédée sans m’aimer! Vous m’offensez. Qu’ai-je été pour lui? Un caprice de curiosité bientôt épuisé. Eh! n’avez-vous pas compris que le pire de mes maux est l’amer chagrin de m’être donnée, que ses embrassements ont laissé sur moi comme une souillure, et que je veux chercher à venger ma honte par l’insolence de mes mépris?»

Elle me reprocha mon exaltation, s’efforça de me calmer, de me ramener à la note juste; mais je n’étais pas en état de l’écouter. Elle n’avait jamais aimé; qu’avaient été ses peines, comparées aux miennes, et pouvait-elle entrer dans mes sentiments? Cependant sur un point elle n’avait que trop raison: ma situation était difficile, et, quand le cœur est dévoré, affecter l’indifférence est un rôle malaisé à soutenir longtemps; je n’eus que trop d’occasions de m’en convaincre. Dans le mouvement et le tourbillon de Paris, la difficulté eût été moindre: j’aurais mis le monde entre Max et moi; mais dans la solitude de Lestang les tête-à-tête étaient inévitables, et je ne cherchais même pas à les éviter; je n’aurais pas voulu laisser croire à Max que j’avais peur de lui ou de moi-même.

C’était bien là l’idée secrète que s’était formée son orgueil et qu’il se plaisait à nourrir. Il ne croyait pas aux femmes, il ne les prenait pas au sérieux; il leur refusait toutes ces qualités supérieures qui font la grandeur et la dignité de l’âme. Aussi avait-il passé sa jeunesse à les aimer sans les respecter; encore dis-je trop, car l’amour ne va pas sans l’illusion du respect;--il les avait désirées, parce qu’elles ne se rendent pas sans combat et qu’il les faut disputer aux autres et à elles-mêmes, mais je doute qu’il eût jamais ressenti dans ses aventures d’autres transports que l’ivresse de la victoire et du triomphe. On n’a qu’un dieu; le sien était son orgueil, implacable idole à laquelle il sacrifiait son cœur et sa vie. C’est ainsi que, toujours supérieur aux entraînements des sens et n’estimant ses jouissances qu’au prix qu’y mettait sa superbe, il se passionnait pour la conquête d’un cœur dont les refus irritaient ses désirs: mais il se lassait bien vite de la possession, semblable à ces chasseurs qui aiment la chasse pour ses fatigues et ses hasards, et qu’on voit ardents à la poursuite d’un gibier qu’après l’avoir abattu ils daignent à peine ramasser. Les femmes, en effet, n’avaient à ses yeux qu’une valeur de convention: la société ayant imaginé de mettre leur honneur à haut prix, elles l’en ont crue sur parole et se laissent longtemps marchander; mais à part le mérite de cette résistance, qui procure à l’homme ses plus vives et ses plus agréables émotions, il les considérait comme des êtres subalternes, charmants animaux qui n’écoutent que leur instinct et qu’on gouverne par des gimblettes et des menaces; bref, il leur refusait les seules vertus qu’il estimât, la parfaite sincérité, la fierté, la hauteur d’âme, le vrai courage et cette constance dans le vouloir que le temps ne lasse pas.

Dans le commencement, il avait été surpris de mon attitude. Il avait compté sur des scènes de reproche et de désespoir: il m’avait trouvée froide et hautaine: j’avais relevé le gant et accepté le défi, mais saurais-je soutenir jusqu’au bout mon nouveau caractère? Ne serais-je pas bientôt fatiguée de mon rôle? C’est là qu’il m’attendait. Sa curiosité était excitée; il observait tous mes mouvements, il tournait autour de moi, cherchait à surprendre ma faiblesse, déguisée sous une force d’emprunt; qu’elle vînt à se trahir par un mot, par un soupir, par une rougeur subite, par un geste incertain, et je croyais déjà entendre le cri de sa victoire. Par moments, ses yeux attachés sur moi me fascinaient, ses regards durs et pénétrants me perçaient de part en part et faisaient sentir à mon cœur le froid de l’acier, ses sourires me donnaient des frissons, sa politesse ironique faisait bouillonner mon sang; mais je redoublais d’attention sur moi-même, je commandais à mon visage, je refoulais le flot de ma colère, toujours prêt à déborder sur mes lèvres. Je n’aurais pu supporter la honte d’une défaite, non qu’il eût tenté d’en profiter, mais son orgueil eût été satisfait, et il me semblait que je ne pourrais survivre à ce triomphe.

En attendant, je lui rendais service, je travaillais à son bonheur; il ne s’ennuyait plus, ne songeait plus à chasser au lion; il avait repris intérêt à la vie, je lui donnais de l’occupation, il était au spectacle, il observait, il attendait, il avait une gageure à gagner; je m’étais chargée de fournir de l’aliment à cet éternel besoin de combats qui était sa passion dominante. Ce qui m’effrayait, c’est que je sentais mes forces diminuer, que j’étais déjà lasse, et que d’instant en instant mon masque me pesait davantage.

II

Un jour, après déjeuner, j’allai m’asseoir à la lisière d’un de nos bosquets de chênes. On était à la fin de juin, la chaleur était ardente; les bois et les champs dormaient; le milieu du jour amène dans la nature comme une suspension de vie: c’est vraiment le sommeil de Pan. Il n’y avait pas un souffle dans l’air; je ne voyais remuer ni une branche ni une herbe. Seules les cigales faisaient retentir leurs timbales au haut des chênes. Ce bruit m’était nouveau; la cigale, _qui n’a ni chair ni sang_, est chargée d’annoncer les brûlants étés du Midi, le soleil l’a choisie pour son héraut. Monotone comme le bourdon d’une vielle, mais aigre et strident, son cri est l’âpre cri de guerre d’une lumière implacable qui consume et dévore; on croit entendre la crépitation de l’air et de la terre en feu; c’est bien la musique du soleil, mais j’y crus reconnaître aussi celle de la douleur, la plainte violente et monotone de mon cuisant chagrin.

Ce chant triste, l’éblouissement du jour, la langueur de toutes choses autour de moi me plongèrent dans un profond accablement, et je pleurai à chaudes larmes. Tout à coup Max parut au bout de l’avenue; je serais morte de confusion s’il avait vu ou deviné mes larmes. Je me levai précipitamment et m’enfuis dans l’épaisseur du taillis. Un sentier s’offrit à moi, je le descendis en courant. Ayant traversé un endroit découvert, avant de rentrer dans le bois, je me retournai pour m’assurer que je n’étais pas suivie, et je dis à haute voix: «Fuir! toujours fuir! quand cela finira-t-il?»

En ce moment, j’entendis près de moi un bruissement de feuilles, je tournai la tête et j’aperçus un inconnu que je regardai, je crois, d’un air sévère, car je lui en voulais de sa fortuite indiscrétion. Assis sur une pierre, au pied d’un arbre, il s’était levé à ma vue en faisant un geste de surprise. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans à peu près, un peu trapu, une tête de caractère et d’un type méridional, de grands yeux noirs pleins de feu, le teint d’une pâleur mate, une abondante chevelure bouclée, l’air noble, ardent, exalté, un peu étrange, où la douceur se mêlait à l’austérité. Il restait immobile devant moi et comme plongé dans la stupeur. Si préoccupée que je fusse, je ne laissai pas de m’apercevoir qu’il entrait dans cette stupeur un peu d’admiration; mais ce n’était pas tout. Avait-il l’esprit dérangé? Je l’entendis s’écrier à deux reprises, d’une voix vibrante et musicale: «Quelle réponse!» puis, revenant à lui, il me salua respectueusement et fit mine de s’approcher pour me parler; mais l’air dont je le regardais le troubla; il balbutia quelques excuses et s’éloigna d’un pas rapide, non sans retourner souvent la tête.

Bien que la chaleur fût étouffante, je poursuivis mon chemin; je voulais me mettre hors d’atteinte. Par une éclaircie, je découvris la Berre sur ma gauche; les ardeurs de juin l’avaient presque tarie; à certains endroits, on pouvait la franchir à pied sec. «L’été, pensai-je, se charge de leur assurer des communications plus faciles; mais que m’importe? Le ciel soit loué! je n’ai plus rien à perdre, plus rien à craindre.»

Je poussai jusqu’à une retraite sauvage qui termine le bois de ce côté. Le terrain, se relevant brusquement, forme un tertre rocheux arrondi en cirque; des arbustes aux rameaux noueux et contournés le décorent de ces épais halliers qui sont une des grâces du Midi. Au-dessus des halliers croissent des bouquets de pins d’un vert tendre. Je m’assis à l’ombre, parmi des genêts fleuris, dans l’enfoncement que laissaient entre eux des rochers. De mon réduit j’apercevais au travers des feuillages une clairière du bois, et plus bas, à l’un des coudes de la Berre, une flaque d’eau croupissante sur laquelle se penchait tristement un saule poudreux que tourmentait la soif. J’étais bien cachée; dans le silence de ces genêts et de ces rochers, je pouvais soupirer librement, et si les larmes revenaient, personne du moins ne les verrait couler.

Je m’oubliai des heures entières dans mon tranquille asile, et j’avais fini par m’assoupir légèrement, quand un bruit de voix me réveilla. Au sommet du tertre passe un chemin vicinal peu fréquenté qui descend à la rivière, et que les hauts talus qui l’encaissent dérobaient à ma vue. Deux personnes montaient ce chemin; elles causaient d’une voix bruyante et animée comme dans l’échauffement d’une querelle, l’une sur un ton de basse continue, l’autre sur un ton de fausset dont les aigreurs m’étaient trop connues. On s’arrêta juste au-dessus de ma tête, et je pus entendre le dialogue suivant:

«Encore un coup, madame, que venez-vous faire ici?

--Encore un coup, monsieur, que venez-vous y faire vous-même?

--Eh bien! madame, je vous ai vue sortir, je me suis inquiété, je vous ai suivie.

--Eh bien! monsieur, je suis lasse de vos éternels espionnages, de vos poursuites, de vos obsessions et de vos fureurs d’alguazil.

--Pour venir ici, madame, vous avez dû traverser mon champ.

--Que le bon Dieu vous bénisse, vous et votre champ! Faites dresser procès-verbal.

--Convenez, madame, qu’il y a eu rendez-vous donné.

--Il en sera exactement, monsieur, ce qui vous plaira.

--Il ne vous suffit plus de recevoir votre amant chez vous, vous venez le chercher chez lui.

--Je ne sais pas si je reçois mon amant chez moi, mais je sais que vos insultes m’en donneraient l’envie.

--Oh! ne niez pas. Nous avons des preuves. Mon chien de garde que j’ai relevé mort dans mon champ...

--Tous les chiens sont mortels, monsieur. Que ne faites-vous assurer les vôtres?

--Cela finira mal, madame.

--Cela ne finira pas, monsieur.»

Il se fit une pause, après quoi M. de Malombré reprit d’un ton larmoyant: «Malheureux que je suis! Qui me guérira de mon indigne faiblesse? Vous aimer encore après tant d’affronts, tant de trahisons, tant de promesses dont vous aviez amusé ma crédulité!

--Il est vrai, dit-elle, que je me suis ruinée en promesses. Quand un fâcheux devient pressant, on promet, monsieur, on promet..., mais on change d’avis. Il n’y a que Dieu et les sots qui ne changent jamais.

--Non, rien ne peut vous arrêter, ni mon désespoir...

--Je me suis toujours défiée des soupirs que vous tirez de vos talons.

--Ni votre dignité...

--La dignité! c’est une idée de vieille femme.

--Ni les droits d’une innocente jeune femme dont vous troublez le bonheur.

--Vous moquez-vous de me parler d’elle? Mais ne savez-vous pas qu’elle m’avait ravi un cœur qui m’appartenait? Ignorez-vous que je la hais, et que je donnerais volontiers dix années de ma vie pour avoir la joie de la voir pleurer?

--Ah! vous me rendrez fou, madame! s’écria M. de Malombré. Faut-il que je me mette à vos genoux?

--Ici, dans la poussière du chemin? Gardez-vous-en bien, vous auriez besoin de mon aide pour vous relever.

--Vous m’insultez, madame. Vrai Dieu! je reste ici. Arrive que pourra, je ne vous lâche plus, je m’attache à vos pas, je vous suis comme votre ombre!...

--En ce cas, c’est moi qui quitterai la place! s’écria-t-elle avec colère; mais, entendez-moi bien, je vous défends de remettre les pieds chez moi. Depuis trop longtemps vous me compromettez; vous êtes, monsieur, le fléau de ma vie. Ma dignité, dont vous vous faites l’avocat, mon devoir, tout m’interdit de vous revoir jamais.»

A ces mots, elle partit. Je crois qu’il la suivit. J’entendis encore quelques mots, puis tout rentra dans le silence. «Serait-il vrai, me demandai-je, qu’il y eût un rendez-vous donné?» Et je me répondis: «Mais encore une fois que m’importe, et qu’ai-je affaire de l’apprendre?»

Assurément il ne m’importait guère, et pourtant je demeurai plus d’une heure encore tapie dans mon coin, sans trop savoir pourquoi. Enfin je me mis à réfléchir, et la réflexion me révéla que j’étais restée pour éclaircir un doute qui importait si peu. Comme je me levais pour partir, Max parut dans la clairière. Oui, c’était bien lui. Je m’effaçai derrière le tronc d’un pin. Il venait donc au rendez-vous! Cependant une circonstance me frappa: il était accompagné d’une levrette qu’il m’avait donnée, et dont je faisais ma compagnie ordinaire. Pourquoi l’avait-il amenée? Je crus m’apercevoir qu’il l’envoyait à la découverte. La chienne partait comme un trait, le nez au vent, courait en tous sens, faisait le tour de la lisière du bois, puis, comme se trouvant en défaut, revenait auprès de Max, qui la faisait repartir. N’était-ce pas moi qu’il cherchait?

«Elle ou moi? repris-je, outrée d’indignation. Elle ou moi!... Cette question m’intéresse donc? Tout n’est donc pas mort dans ce misérable cœur? Il remue encore, il y reste une fibre vivante et sensible que le doute peut tourmenter! Quand ne l’entendrai-je plus battre? Quand sera-t-il de pierre?»

Je me glissai à travers les rochers et les buissons, non sans y laisser quelques lambeaux de ma jupe, et j’atteignis la crête du tertre et le chemin qui contourne le parc.

«Il faut que je m’éloigne pour quelque temps, me disais-je. Aujourd’hui j’ai été faible, j’ai pleuré; c’est un avertissement. Demain peut-être je pleurerais encore, je me laisserais surprendre, l’œil insolent de la haine boirait mes larmes. L’événement est trop récent, mon cœur n’a pas encore eu le temps de se bronzer, le mépris n’y a pas tué la colère. Partons, partons; je ne reviendrai que rassurée contre moi-même et certaine de ne me plus démentir.»

A gauche du chemin, au premier tournant, est une croix en fer au pied de laquelle un tronc couché en travers sert de siége aux passants. En portant mes yeux de ce côté, j’avisai, assis sur ce tronc, l’inconnu que j’avais rencontré dans le parc. Il tressaillit visiblement en me reconnaissant, et resta comme la première fois en contemplation devant moi. Je ne doutai plus qu’il n’eût le cerveau malade; mais, se remettant de son trouble, il se leva et vint me saluer avec l’aisance d’un homme du monde.

«Excusez-moi, madame, me dit-il, d’avoir pénétré tout à l’heure chez vous; nulle part dans ce pays, où je suis arrivé depuis peu, les propriétés ne sont closes de murs; cet usage me plaît, mais il met trop à l’aise les indiscrets et les distraits, et j’ai cédé à la tentation d’admirer vos beaux ombrages.

--Ne vous faites aucun reproche, lui répondis-je; mais me trompé-je? il me semble que vous cherchez ou que vous attendez quelqu’un. Si vous aviez besoin de quelque renseignement...»

Il rougit, hésita un instant à me répondre, puis me dit d’une voix émue: «J’attends depuis bien longtemps...»

Et d’un mouvement de tête faisant flotter sur ses épaules ses longs cheveux châtains: «Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais, poursuivit-il, et ce que j’ai trouvé, Dieu m’est témoin que je ne le cherchais pas.»

A ces mots, il me salua et s’éloigna.

«Ce jeune homme est singulier, me dis-je; mais un peintre en tirerait parti.»

En rentrant au château, je trouvai une lettre de mon père qui m’arrivait fort à propos. Il me témoignait un vif désir de me revoir. «Arrache-toi à ton bonheur, fille ingrate, m’écrivait-il, et viens charmer par tes récits la solitude de ton vieux père.» A dîner, je prévins Max de mon départ. Il me jeta un regard scrutateur.

«Combien de temps serez-vous absente? me demanda-t-il.

--Quelques semaines, je pense.

--Quelques semaines ou quelques mois?

--Je ne sais trop, répondis-je sèchement.

--Je vous souhaite un heureux voyage, madame, me dit-il, et puissiez-vous découvrir que le Jura ne vaut pas le Ventour!»

Quand le cœur est blessé, on a beau se tourner et se retourner dans sa vie, nulle position n’est bonne, car le mal est partout; en s’agitant, on agite son chagrin, on s’aperçoit qu’on ne le connaissait pas tout entier, et à la souffrance se joint une inquiétude qui l’aigrit. J’espérais reprendre à Louveau un peu de calme, un peu de force; j’étais loin de compte. La joie que témoigna mon père en me revoyant me fit mal, et j’eus peine à répondre à toutes les questions dont il m’accabla; quels efforts d’imagination je dus m’imposer! Mais il n’était pas seul à m’interroger; dans ces lieux pleins de souvenirs, tout me parlait, tout jusqu’aux routes et jusqu’aux cailloux des chemins. Mille circonstances effacées de ma mémoire s’y retraçaient soudain pour m’affliger; elles se dessinaient comme une broderie lumineuse sur le fond sombre du présent. Au prix de ce qui avait suivi, me répétais-je sans cesse, quelles délices pures et sans mélange que mes tristesses passées!

Je ne puis vous peindre l’émotion que je ressentis en rentrant dans ma chambre de jeune fille. Je m’arrêtai un instant sur le seuil; puis j’entr’ouvris les volets, la lumière entra à flots. Rien n’avait été changé de place, je retrouvais chaque chose, chaque meuble tel que je l’avais laissé; mais quel silence! celui que commande le respect du malheur. Et quel étonnement aussi! Comment m’eût-on reconnue? Dans un coin, j’aperçus une feuille de papier gris. Je savais ce que renfermait ce papier: une fleur séchée, un lis. Vous vous rappelez où et par quelle main il avait été cueilli. Le temps n’avait donc pas marché dans cette chambre; il ne s’y était rien passé! Le lit aussi était demeuré le même: des rideaux blancs, une courte-pointe piquée, une taie d’oreiller en mousseline. O mes sommeils d’autrefois! Et au jour pouvoir s’éveiller sans se dire: Non, ce n’est point un rêve; certaine nuit je l’attendis jusqu’au matin, et quand il parut, ce que je lus dans ses yeux me fit tomber comme morte à ses pieds!... Je n’osais m’approcher de ce lit; je le regardai longtemps; enfin je cachai en pleurant mon visage dans l’oreiller, et une prière folle sortit de mon cœur. Je soupirais après l’impossible, je redemandais une chose perdue, et une voix inexorable me répondait: Jamais, non jamais!

J’étais depuis un mois à Louveau, et je commençais à me sentir incapable de tromper plus longtemps mon père, quand je reçus de Max le billet suivant:

«J’attends des hôtes, et je vous avoue que je serais embarrassé si je devais être seul à les recevoir. Ne viendrez-vous pas remplir vos devoirs de maîtresse de maison? Il me semble que cela rentre dans le programme dont nous étions convenus. Si vous ne venez pas, je n’aurai garde de me plaindre; mais je ne saurai que penser, car je suis naïf, et je crois à la lettre ce qu’on me dit.»

Je ne pus m’empêcher de sourire à cette lecture.

«Il regrette son jouet, me dis-je; l’expérience qu’il avait commencée était pour le moment le grand intérêt de sa vie, et j’ai trompé sa curiosité en m’en allant; il a bien sujet de m’en vouloir...»

Je me représentais un papillon qu’un enfant a pris et qui par miracle s’envolerait avec l’épingle dont il l’a percé. L’enfant le traite d’ingrat:

«Reviens donc, je n’avais pas encore tout vu; cruel! je ne sais pas encore comment tu meurs!...»

Je répondis aussitôt: «Vous avez raison de croire que je reviendrai. Je sais ce que j’ai promis, et je serai exacte à tenir ma parole. Comptez sur moi comme je compte sur vous.»

Mon père n’essaya pas de me retenir. Il s’était avisé depuis quelques jours que je manquais d’appétit et que j’avais un certain air rêveur dont s’alarmait, disait-il, sa clairvoyance. Il se plaignait que mon corps seul fût à Louveau; mon cœur était reparti pour Lestang, et il citait là-dessus ses poëtes: «L’amour est un oiseau doux et cruel, on ne lui peut résister... Andromède, je vous suis maintenant odieux, tandis que toutes vos pensées sont pour le bel Athis.» Je partis deux jours après avoir écrit au bel Athis. Le dernier soir, pour mettre le temps à profit, mon père me traduisit, je crois, plusieurs centaines de vers grecs. J’eus bien des distractions pendant cette lecture; son secrétaire, qui est homme d’esprit, lui poussait le coude en disant:

«Monsieur, vous y perdez votre grec; on ne vous écoute pas.»

Cependant un mot me réveilla: «Je porterai mon glaive caché sous une branche de myrte.» Qui a dit cela? Peut-être le saurez-vous. Ce mot me resta dans l’oreille et dans le cœur; le lendemain, le long de la route, je répétais machinalement: «Je porterai mon glaive caché sous une branche de myrte.» Et je souriais tristement en regardant mes pauvres mains nues et sans défense.

III

Max me remercia sans empressement, mais non sans grâce, d’avoir répondu à son appel. Il attendait, en effet, des hôtes qui ne tardèrent pas d’arriver; il avait si bien pris ses mesures que, pendant plus de deux mois, la maison ne désemplit pas. Ce fut un va-et-vient continuel de visiteurs, les uns séjournant, les autres ne faisant que passer, tous gens qu’il fallait loger, nourrir et amuser. Vous jugez bien que pendant tout ce temps je ne fus pas sans occupation! Mille petites et grandes affaires demandèrent mes soins: j’eus bien des arrangements à combiner, je dus songer à bien des détails. Des logements à préparer, des grands dîners, des courses à cheval, des parties champêtres, des concerts improvisés, des charades, un théâtre de société,--à quoi ne fallait-il pas penser! Dès le premier jour, Max s’était reposé sur moi du soin de tout régler; il me regardait faire, et sans me flatter je crois que ma présence d’esprit, la liberté et la vivacité de mon coup d’œil, mon infatigable attention dépassèrent son attente. Je n’étais plus la femme dont il avait vu à Paris les débuts embarrassés, car tandis qu’alors, tout entière à mes rêves, je ne m’étais prêtée au monde qu’à regret, maintenant je me donnais à lui volontiers, lui sachant gré de m’étourdir et de me dissiper. Je vous ai dit, je crois, que pour aimer le monde il faut y avoir affaire; je n’étais occupée que de m’éviter moi-même; c’est à quoi il me servait.

* * * * *

Vous ferai-je le détail de ma vie pendant ces deux mois? Non, car ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je vous dirai seulement, si vous le voulez, que je jouai une comédie d’insouciance et de gaieté qui peut-être n’en imposa pas à tout le monde, que chaque soir j’étais brisée, que chaque matin les forces me revenaient, et que je bénissais cette belle invention des indifférents qui fait passer le temps et qu’au besoin on peut mettre comme un écran entre son cœur et soi. Je vous dirai aussi que, parmi ces indifférents, plusieurs se lassèrent de leur métier d’écran, qu’ils s’essayèrent à autre chose, qu’ils entrèrent discrètement en campagne, que plus d’une fois des curiosités téméraires rôdèrent à pas de loup autour de moi, que je pus lire dans plus d’un regard une question plus humble que respectueuse, et que je répondis toujours avec hauteur.

Je vous dirai encore (on dit toujours plus qu’on ne veut) qu’un peintre célèbre dont je vous ai parlé passa quinze jours à Lestang, qu’il me supplia de poser, que j’y consentis, qu’il fit un chef-d’œuvre, que le dernier jour, dans un moment où nous étions seuls, il changea tout à coup de visage, prit un air sombre, soupira, hasarda les premiers mots d’une déclaration, et me demanda d’une voix étouffée une rose que je portais dans mes cheveux, que cette petite scène ne m’émut point, que je pris la rose, qu’en la prenant je la secouai, qu’elle s’effeuilla, et que, présentant la tige dépouillée à ce beau ténébreux, je lui dis:

«Voilà tout ce que je peux donner.»

Trois heures plus tard, il était en route pour Paris.

Vous dirai-je enfin, que plus d’une fois la nuit, tourmentée d’insomnie, j’eus avec moi-même des entretiens singuliers? Je me demandais: Le pourrais-je, si je le voulais? et je me répondais: Je ne peux pas le vouloir. Dans ces moments, j’avais la mesure exacte de ce qui m’était possible, je voyais mon âme à nu; je sentais que j’étais également incapable de tout entraînement irréfléchi et des calculs de la coquetterie, que mon imagination avait une invincible répugnance pour les aventures communes, que dussé-je m’aider, je ne m’enflammerais jamais pour un caprice, que jamais non plus je ne m’abuserais sur l’état de mes sentiments jusqu’à prendre pour de la passion une complaisance passagère de mon cœur.

Mon âme, me disais-je, est tout d’une pièce; elle ne peut se prêter à aucun partage; il faut qu’elle se donne ou se refuse tout entière: elle n’a le choix qu’entre le trop-plein des affections violentes ou le vide de l’indifférence. C’est que je suis à la fois raisonnable et passionnée, trop raisonnable pour m’aveugler sur rien, trop passionnée pour me contenter de peu.

Et je me disais encore: Que ces hommes à la mode sont peu de chose! Que leur répertoire est court! Comme on les sait vite par cœur! Le plus souvent leur fatuité est à fleur de peau, ou, si elle cherche à se cacher, comme elle se trahit gauchement! Tout leur esprit ne leur sert qu’à mettre en œuvre leur sottise. Tous taillés sur le même patron, il n’est rien en eux qui soit à eux; leurs travers mêmes ne sont pas de leur façon; on dirait qu’ils ont des faiseurs attitrés chez qui ils se fournissent de vices comme ils commandent leurs bottes et leurs habits. Et il en est de leurs idées comme de leurs sentiments, elles sont toutes de fabrique. Ne cherchant rien, ils n’ont pas même le mérite de se tromper, et ces petites âmes sont au-dessous de l’erreur. Ce qui est fâcheux, c’est qu’ils gâtent tout ce qui les approche. Cet artiste de l’autre jour est un homme de cœur et de grand esprit, j’avais de l’amitié pour lui; mais je ne sais quelle mouche le piquant, il a voulu, lui aussi, jouer le rôle d’un homme à prétentions; il lui en a mal pris: je crois qu’en lui répondant j’avais aux lèvres un sourire qu’il n’oubliera pas. Que Max est supérieur à tous ces gens-là! Il les domine tous de la tête. Ses regards, ses attitudes, tout marque une âme et une volonté; tel qu’il est, son caractère est à lui; il l’a fondu dans le creuset de sa vie; il avait lui-même fait son moule, et il a jeté la statue en bronze. Pauvres marionnettes que les autres! Comme il serait aisé d’en tirer les fils! Il est d’une autre race, lui; il y a sous ses vices une nature. Aussi l’ai-je aimé, et maintenant je suis condamnée à le haïr; mais que lui importe ma haine? Que puis-je oser? Et quand j’oserais, qu’a-t-il à craindre? Où frapper pour qu’il sente le coup?

Et là-dessus je recommençais à sonder, à interroger mon cœur, à calculer ses chances, à me représenter tous les hasards possibles et la figure que j’y ferais, et j’en revenais toujours à cette conclusion, qu’on est ce qu’on est, qu’on dépend de son caractère, et que la plus dure des servitudes est de se sentir l’esclave de sa liberté. Plus d’une fois l’aube me surprit raisonnant encore avec moi-même et me débattant contre l’évidence.

Mais je vous entends: «Et votre conscience, me criez-vous, et la religion! n’avaient-elles pas un mot à dire dans ces débats?» Non, mon père, elles ne disaient rien. Il me semblait que tout devoir est un contrat et que la trahison m’avait affranchie. La conscience, la religion! elles ont parfois d’effrayants silences qui m’étonnent autant que vous.

Vers la fin de septembre, la vieille duchesse de C..., qui revenait des eaux et se rendait dans sa terre de Provence, vint nous voir en passant, et cette visite donna lieu à un incident qu’il faut que je vous rapporte. Vous savez qu’à Paris je m’étais donné quelque peine pour m’insinuer dans ses bonnes grâces et pour la mettre dans mes intérêts. Mon brusque départ m’avait mal notée dans son esprit: elle y avait vu, selon son expression, une escapade de pensionnaire, et j’imagine qu’elle passa par Lestang à la seule fin de décocher quelques épigrammes aux _deux pigeons fuyards_, du moins elle ne s’y épargna pas; mais je résolus de la regagner, car c’est après avoir perdu le bonheur qu’on commence à tenir au succès. Je réussis si bien que, dans un moment d’effusion, elle me déclara qu’elle me trouvait singulière, mais charmante, et il y parut bien, puisqu’au lieu de ne faire que toucher barres, elle s’arrêta toute une semaine à Lestang.

Un jour, s’étant échappée pour faire toute seule le tour du parc, car elle est ingambe, elle nous dit en revenant:

«Il serait bon de faire murer ce parc; c’est un lieu de rendez-vous, et en battant vos buissons on fait lever un étrange gibier.»

Puis elle nous conta qu’arrivée à peu de distance du bois de pins, elle avait entendu du bruit derrière un hallier.

«Je suis peureuse, dit-elle: je tressaillis, je regardai et je ne sus d’abord si ce que je voyais était un sanglier, un serpent à sonnettes ou un brigand; mais je nettoyai mon lorgnon, et j’aperçus très-distinctement une jeune femme qui s’enfuyait devant moi; au dernier détour du sentier, elle se retourna, me regarda, repartit et disparut.

--Était-elle jolie, madame? demanda Max.

--Cela va sans dire, répondit-elle; mais ne vous montez pas l’imagination, mon cher marquis. Je l’ai bien lorgnée, et je n’ai vu qu’un minois chiffonné, une toilette de carême-prenant, l’air évaporé et un peu somnambule d’une chambrière qui a lu _Atala_ et qui attend Chactas.»

Le portrait, quoique peu flatté, était parlant; je sentis que Max me regardait, et j’évitai son regard.

«Mais ce n’est pas tout, reprit la duchesse. Je prends sur la droite, j’avise un nouveau buisson; grand bruit de feuilles; un second lièvre part à dix pas de moi.

--C’était Chactas? demanda Max.

--Chactas ou non, dit-elle, je n’ai vu cette fois qu’un dos, de grandes boucles de cheveux châtains et un chapeau pointu de brigand d’opéra. Et là-dessus je suis revenue en hâte sur mes pas, car chacun de vos buissons me faisait l’effet d’une boîte à surprises, et je n’aime pas les émotions.

--Le fait est, répondit Max, qu’on entre ici comme dans un moulin; je suis bien tenté de faire une clôture, mais cela serait contraire aux usages du pays.»

Le lendemain matin, Mme de C... me prit à part et me dit d’un air de mystère:

«Je crains d’avoir été indiscrète hier au soir et qu’il n’y ait anguille sous roche.

--Que voulez-vous dire, madame?

--La lune m’empêche de dormir; aussi veillai-je fort tard cette nuit. Comme j’allais me coucher, je crus entendre des pas près de la maison; je m’approchai de la fenêtre, et j’aperçus à travers la persienne une ombre humaine qui se dessinait sur le gravier d’une allée. En ce moment, les chiens aboyèrent, et l’ombre s’évanouit. Cette ombre, ma chère, a un défaut grave pour un fantôme dont le premier devoir est la discrétion; elle agit fort à l’étourdie, car dans sa fuite précipitée elle a laissé tomber quelque chose qu’auraient pu ramasser d’autres mains que les miennes... Tenez, voyez; tout à l’heure au pied d’un rosier j’ai trouvé le carnet que voici. Les grands cheveux bouclés, le chapeau calabrais, le carnet... Vraiment je crains que le rôdeur d’hier soir et celui de cette nuit ne soient de la même couvée.»

J’ouvris le carnet qu’elle me présentait. Le premier feuillet était écrit en italien; au bas, je lus ces mots en français: «Arsène, fuyez les hommes, et vous serez sauvé.»

«Oh bien! dis-je, le rôdeur n’est pas un homme compromettant. Almaviva a brisé sa mandoline et se dispose à prendre le froc.

--A moins qu’il ne l’ait jeté aux orties. D’ailleurs ne vous pressez pas trop. «Arsène, fuyez les hommes!» Des femmes, pas un mot. Et puis tournez, je vous prie, quelques feuillets: ce que vous allez voir vous surprendra.»

Je tournai les feuillets, et j’avisai une suite de six croquis qui étaient comme les épreuves successives du même portrait. On avait cherché en tâtonnant une ressemblance, et on avait fini par la trouver, car dans le dernier croquis je ne pus m’empêcher de me reconnaître.

Mme de C... m’étudiait avec attention; mon étonnement, qui n’était pas joué, dissipa ses soupçons.

«Je me rappelle, lui dis-je, avoir rencontré un jour près d’ici un homme qui avait à peu près les cheveux et le chapeau que vous dites. Vous verrez que c’est quelque peintre chevelu qui fait des études de tête pour un tableau de dévotion.

--En ce cas, dit-elle, il s’entend à choisir ses modèles, et je lui en fais mon compliment, bien qu’au dire de Mme Ferjeux, qui n’a pas tort, vous ressembliez plutôt à une Junon antique qu’à une madone; mais, croyez-moi, brûlez ce carnet: j’imagine que Max est jaloux comme un tigre.

--Autant que cela? lui demandai-je.

--Votre bel époux m’a toujours fait un peu peur, reprit-elle. C’est un de ces caractères extrêmes qui ne gardent ni loi ni mesure; violents dans le bien comme dans le mal, quoi qu’ils fassent, ils dépassent toujours ce qu’on attendait.

--Savez-vous que vous m’effrayez, lui dis-je en souriant.

--Riez, riez, dit-elle. Vous êtes une femme étonnante; vous avez apprivoisé le monstre. Ce que j’ai vu hier m’a fort surprise. Il faut vous dire qu’hier soir vous étiez ravissante avec votre fleurette sur l’oreille; peut-être n’en savez-vous rien, je vous crois capable de tout. Le petit vicomte, qui a de l’esprit, vous avait mise en verve; pour la première fois, je vous ai entendue dire des folies, et la galerie émerveillée vous contemplait bouche béante. Max se tenait à l’écart; debout dans l’embrasure d’une fenêtre et les bras croisés sur la poitrine, il vous regardait avec une fixité qui me parut bien étrange après un an de mariage. Dès qu’il s’aperçut que je l’observais, il détourna la tête et reprit cet air d’insouciance ironique qui lui est familier; mais il n’échappa pas à mes lazzis... Brûlez ce carnet, ma belle enfant, brûlez-le, défiez-vous d’Arsène, et Dieu maintienne en paix le colombier!»

Je pris le carnet, mais je ne le brûlai pas; ce n’est point qu’il eût du prix à mes yeux, toujours est-il que je ne le brûlai pas.

Vers le milieu d’octobre, nos derniers hôtes partirent. La maison se désemplit tout à coup, et le silence y rentra, envahit tout, les corridors, les escaliers, les appartements, un silence morne qui faisait le vide autour de moi et permettait à mon cœur de s’entendre parler. Plus de barrière entre Max et moi! Nos deux âmes se retrouvèrent en présence et comme en champ clos, elles allaient de nouveau se regarder de près et se toucher. D’avance j’avais redouté ce moment; je sentais qu’il serait critique pour moi, et Max ne l’ignorait pas.

A une portée de fusil du château, dans un champ en friche attenant à la terrasse, s’élève une vieille tour ronde à deux étages qui tombe en ruine. Une après-midi, étant allée me promener au penchant d’une de nos collines, je fus surprise au retour par une ondée subite; j’étais à deux pas de la tour, je m’y réfugiai. L’intérieur est encombré de gravois et des débris d’un plancher qui s’est récemment écroulé; un étroit escalier en pierre, attaché au flanc de l’épaisse muraille, grimpe en spirale jusqu’à la plate-forme à demi effondrée. La pluie cessa presque aussitôt; au lieu de partir, bien que je sois sujette au vertige, j’eus la tentation de m’aventurer sur ce périlleux escalier. Je devais avoir dans ma vie de bien autres difficultés à surmonter que celle de grimper au sommet d’une vieille tour; peut-être à mon insu éprouvais-je le besoin de m’aguerrir avec les dangers.

Je me mis en marche et j’atteignis la plate-forme sans avoir ressenti la moindre inquiétude. Un vent impétueux me fouettait le visage; debout derrière un créneau, je regardais courir d’épaisses et sombres nuées qui s’enfuyaient avec une rapidité folle vers le nord; au midi, le ciel, d’un bleu pâle, se dégradait par des teintes fondues jusqu’au vert de l’algue marine. Je contemplais depuis quelque temps ce contraste et cette lutte de l’ombre et de la lumière, quand je vis venir Max, qui m’avait aperçue et se dirigeait à grands pas vers l’entrée de la tour. L’idée d’avoir un tête-à-tête avec lui sur cette plate-forme, dans cette solitude, entre ciel et terre, m’épouvanta. Je m’empressai de redescendre; mais l’émotion gênait et ralentissait mes mouvements. Max eut le temps de pénétrer dans la tour et de gravir en courant l’escalier jusqu’à la hauteur du premier étage. Ce fut là que nous nous rencontrâmes.

Il s’appuya au mur et me regarda en souriant.

«Nous voilà, me dit-il, comme les deux chèvres de La Fontaine: qui de nous deux cédera le pas à l’autre?»

Et il ajouta aussitôt d’une voix presque caressante:

«J’ai quelque chose à vous dire; nous serions bien là-haut pour causer.

--Nous serons mieux partout ailleurs, repartis-je d’un ton bref; on ne cause pas d’affaires dans une tour en ruine.»

Il insista; mais, sans lui répondre, je fis mine de me remettre en marche. Il me jeta un regard de reproche et fronça le sourcil. A sa droite, de niveau avec le degré sur lequel il s’était arrêté, s’allongeait dans l’espace une solive scellée dans la muraille et rompue vers le milieu, seule pièce de charpente qui fût restée en place lors de l’écroulement du plancher. Pour me laisser le champ libre, Max, au lieu de redescendre, s’élança sur cet ais vermoulu, qui craqua et plia sous lui. Je fus prise d’un frisson; je retins un cri et franchis précipitamment quelques marches en détournant les yeux. Au même instant, j’entendis un second craquement plus fort que le premier. La solive s’était détachée et tomba avec fracas sur les poutres qui jonchaient le sol; mais j’entendis aussi la voix de Max, qui, descendant derrière moi, me cria:

«Prenez garde, Isabelle, serrez de près la muraille, l’escalier est fort étroit.»

Je me hâtai de sortir de la tour et de reprendre le chemin du château. Au bout d’un instant, Max me rejoignit et marcha à mes côtés. Je ne le regardai pas; je ne trouvais pas un mot à lui dire; j’avais la gorge serrée et j’éprouvais un tremblement nerveux dont il me fit la grâce de ne pas s’apercevoir. Je m’en voulais de la violence de l’émotion que j’avais ressentie, et j’étais indignée contre l’homme qui, ne me comptant pour rien, cherchait cependant à m’étonner, à me troubler, et qui, ne m’aimant pas, se plaisait en quelque sorte à se sentir vivre en moi. Entre ses mains, mon cœur était un instrument docile sur lequel il jouait à sa guise tous les airs que lui suggérait son caprice. Pour la seconde fois, en s’exposant follement, il venait de me prouver qu’il osait tout. Je me disais que, pour être admirable, il faut que le mépris de la mort soit une vertu. Il y avait dans l’âme de Max des profondeurs plus effrayantes que le vide sur lequel je l’avais vu suspendu, et c’est sur cet abîme que flottait ma vie. Comme nous arrivions à la porte du château, son valet de chambre vint l’avertir qu’un de ses fermiers demandait à le voir, et il me quitta sans que nous eussions échangé une parole ni un regard.

Quelques heures plus tard, j’étais au salon, assise près d’une lampe et occupée d’un grand travail de broderie que je venais d’entreprendre; j’espérais que le canevas dont je remplissais le fond serait tour à tour un désennui pour mes heures de solitude et un tiers qui romprait en quelque façon des tête-à-tête dont j’avais peur. Une femme qui brode a le droit d’être distraite, de ne pas répondre; elle choisit ses laines, elle compte ses points.

Du reste, je croyais rester seule ce soir-là; pendant le dîner, Max avait été presque muet, et en sortant de table il s’était enfermé chez lui. Je me sentais comme perdue dans ce grand salon où depuis quelques jours tout bruit et tout mouvement avaient cessé. Je crois que toute la maison dormait; il y régnait un profond silence qu’interrompait seul le tic tac de la pendule. Qu’il est triste, le pas des heures! Je me prenais à regretter les indifférents qui étaient partis, j’aurais voulu les entendre encore marcher et parler autour de moi; des questions oiseuses, de fades sourires, des sautillements de perruches, des propos en l’air, des caquets, je sentais le prix de tout cela; jamais je n’avais mieux compris combien l’inutile est nécessaire dans ce monde, et que ce qui ne peut ni occuper ni consoler notre vie nous rend encore service en la remplissant, car rien n’égale le tourment d’un tête-à-tête entre un cœur vide et le vide du temps.

Cela me donnait à rêver, et je laissais reposer mon aiguille quand j’entendis marcher dans le vestibule. Je me remis vivement au travail; la porte s’ouvrit, Max entra. Sur-le-champ je devinai qu’il avait un projet, car depuis longtemps son visage n’avait plus de secrets pour moi. D’un air déterminé et de belle humeur, il approcha un fauteuil de ma table à ouvrage, s’assit, et, tirant de son portefeuille deux papiers:

«Tantôt vous n’avez pas voulu m’entendre, me dit-il, et il est certain que j’avais mal choisi le moment et l’endroit. Serai-je plus heureux ce soir? Vous êtes une femme d’excellent conseil; et je viens de recevoir deux lettres auxquelles je ne veux pas répondre sans vous avoir consultée.»

Je lui marquai par un signe de tête combien j’étais flattée de sa confiance, et il me présenta un papier que je parcourus rapidement. Son avoué lui mandait de Nîmes qu’il n’y aurait pas de procès, que les héritiers naturels s’étaient désistés et que la succession était ouverte.

«Je ne sais si je dois vous féliciter, lui dis-je, car je crois me souvenir que vous vous promettiez d’agréables émotions de ce procès qui n’aura pas lieu.

--C’est de l’histoire ancienne, mes idées ont bien changé, je suis devenu très-pacifique, et je ne demande qu’à vivre en bonne harmonie avec tout le monde.

--C’est bien pensé et facile à faire; j’imagine qu’il ne tiendra qu’à vous.

--Ah! il faut toujours craindre les rechutes; mais avec votre aide...

--Assurément ce ne sont pas mes affaires, et je ne me sens aucun talent pour la direction des consciences.

--Qui sait? répliqua-t-il, vous dirigez si bien la vôtre! Mais à propos nous étions convenus, il vous en souvient, d’employer tous les fonds de cette succession, qui nous a donné tant de tracas, à la fondation d’un hospice.

--C’était bien votre projet, lui dis-je.

--Et le vôtre aussi, reprit-il avec un peu d’impatience. Donnez-moi, je vous prie, vos instructions, j’aurai soin de m’y conformer.»

Et il me fit à ce sujet force questions auxquelles je répondis de mon mieux, c’est-à-dire le plus brièvement que je pus. Puis, me présentant le second panier:

«Lisez encore ceci, me dit-il, je tiens beaucoup à en avoir votre avis.»

Je crus que c’était encore une lettre d’affaires, mais je vis des pattes de mouches qui n’étaient point sorties de la plume d’un avoué; quelle ne fut pas ma surprise en apercevant au bas le nom d’Emmeline! Ma main trembla, j’eus un frémissement de colère.

«Que vous êtes étourdi, monsieur! lui dis-je en m’efforçant de me contenir, missives d’avoué et poulets galants, tout se mêle dans vos poches. Ces confusions-là sont aussi dangereuses que des quiproquos d’apothicaire. Qu’en penseraient vos maîtresses?

--Il n’y a point là de méprise, me répondit-il avec une assurance qui me confondit. Je vous demande en grâce de lire cette lettre, car je ne sais qu’y répondre. Tout à l’heure j’irai chercher de l’encre, une plume, je m’assiérai à cette petite table que voici, et j’écrirai mot pour mot la réponse que vous voudrez bien me dicter.»

L’audace de cette requête me révolta; je refusai. Il insista; ma fierté, se ravisant, me conseilla de céder; il ne me convenait pas d’avoir l’air de rien craindre.

«Vos fantaisies sont étranges, dis-je, et ma complaisance ne l’est pas moins; mais j’imagine que vous voulez compléter mon éducation et former mon style par l’étude des bons modèles. Fort bien, j’y consens.»

Je pris le billet et le lus à haute voix. Dès les premiers mots, je ne m’étonnai plus qu’il tînt à me le faire lire; ce billet était ainsi conçu:

«Je ne me lasserai pas de vous le demander: est-il vrai qu’un soir, il y a aujourd’hui six mois, je m’étais endormie de lassitude dans un fauteuil, que je me suis réveillée en sursaut, qu’à la faveur d’un rayon de lune je vous ai aperçu debout et immobile devant moi, que vous m’avez regardée un instant en silence, et que vous avez disparu comme une ombre? De ce moment je ne vous ai pas revu, et mon cœur en est, vous le pensez bien, tout consolé; mais je voudrais savoir ce qui s’est passé, ce que vous vouliez, ce que vous espériez, et je n’ai cherché à vous rencontrer que dans le désir de m’en informer. Un mot de réponse et vous en aurez fini avec moi. Je vous le demande pour la vingtième fois: avez-vous eu l’audace de pénétrer de nuit chez moi? ai-je rêvé? suis-je une hallucinée? La curiosité me dévore, et j’en deviendrai folle.»

En lisant, je n’avais pu me défendre d’un violent transport de joie; mais j’en sentis bien vite la folie. Durant six mois, pensai-je, il m’a laissé croire... Que suis-je donc à ses yeux?

Je rendis le billet à Max sans mot dire, et je me remis à broder.

Il me regarda un instant en silence.

«Eh bien! madame, dit-il, venez donc à mon aide. Dois-je répondre? Et que répondrai-je?

--Ah! monsieur, lui dis-je, partez à l’instant, courez chez cette pauvre femme qui me fait pitié; une réponse ne suffit pas, vous lui devez des consolations.

--Mais vous l’avez vu, reprit-il, elle est toute consolée, et si j’en crois mon valet de chambre qui sait les nouvelles, avant peu de jours M. de Malombré sera le plus heureux des hommes.

--J’en suis charmée, repartis-je, je lui veux du bien; mais que vous coûte-t-il donc de donner l’éclaircissement qu’on vous demande?

--Vous en parlez à votre aise, dit-il; le cas est embarrassant, et moi-même j’aurais besoin d’être éclairci. Il me semble bien qu’une nuit qu’il faisait grand vent je fus pris d’un accès de folie, que je sortis en courant, que je traversai une rivière je ne sais comment, que je me débarrassai d’un chien qui me barrait le passage, que j’escaladai un balcon, que je me trouvai dans une chambre où une femme dormait. Elle s’éveilla; un rayon de lune donnait sur son visage; je la regardai, je n’avais qu’à étendre le bras pour prendre sa main, mon bras demeura pendant. Il me semblait qu’entre cette femme et moi il y avait un fossé, une barrière, que sais-je? un fil peut-être, rien qu’un fil, mais un de ces fils qui ne rompent pas. Je la regardai, vous dis-je, et je partis. Je revins lentement; je restai longtemps assis sur une pierre, au bord de l’eau. Je me demandais: Si j’étais tenté de retourner sur mes pas, le pourrais-je? Je me répondais: Non, et j’écoutais le vent.

--Le cas est vraiment bizarre, lui dis-je; mais à supposer que cela m’intéressât, je voudrais en savoir davantage. Un fossé, une barrière... comparaison n’est pas raison. Peut-on savoir ce que signifient au fond tous ces grands mots?

--Il ne faut pas être trop rigoureux pour les actions humaines, répondit-il en souriant; si j’étais législateur, j’interdirais la recherche des motifs comme celle de la paternité. Mon Dieu! il est déjà fort beau de bien faire sans savoir pourquoi; mais si l’on vous disait que ce qui vint se placer entre cette femme et moi, ce fut l’ombre d’une autre femme, et que la comparaison qui s’établit dans mon esprit fut cause que je partis sans retourner la tête, ne conviendrez-vous pas que comparaison est quelquefois raison?

--Je pourrais vous dire qu’il en est d’odieuses, lui repartis-je; mais vos ombres sont pour moi une énigme comme vos barrières, et je me soucie des unes autant que des autres.»

Un peloton de laine que je tirai de ma corbeille s’échappa de ma main et roula sur le tapis. Max se baissa vivement pour le ramasser; il me le présenta à genoux, et après que je l’eus pris, il ne se releva pas. Il était là à mes pieds, me regardant fixement; je ne l’avais jamais vu si séduisant. Ses yeux brillaient d’un feu sombre, et je voyais errer sur ses lèvres un sourire de sphinx, à la fois doux et terrible.

Nous nous regardâmes un instant les yeux dans les yeux; puis il m’échappa un rire amer, et je lui dis:

«Savez-vous à quoi je pense? Si vous aviez un couteau à la main, je vous prendrais pour un sacrificateur en fonctions. Mes genoux sont l’autel, vous vous apprêtez à immoler solennellement la victime. Hélas! cette victime n’est qu’un sot et pauvre caprice qui depuis longtemps est mort de sa belle mort. Trompe-t-on ainsi le ciel, et quelle divinité serait assez indulgente pour s’accommoder d’une si méchante offrande?... Allons, relevez-vous; cette comédie n’a que trop duré.»

Et cela dit, je me remis à broder.

Je pensais l’avoir mis en colère; il n’y parut pas. Se relevant:

«Pourquoi broder avec tant d’acharnement? me dit-il. A la lumière de la lampe, on ne peut distinguer un vert-pomme d’un vert-bouteille; je suis sûr que vous vous y trompez et que demain vous devrez défaire votre ouvrage.»

Et comme je ne répondais pas:

«Vous avez tort, poursuivit-il; vous avez pris un parti et juré de n’en pas démordre. Ce n’est pas de la sagesse, ni de la fermeté, c’est de l’entêtement. Quand tout change sans cesse autour de vous, pourquoi vous piquer de ne pas changer? Et qu’est-ce que cette hauteur intraitable qui croirait s’abaisser en pardonnant? Vous parliez tout à l’heure de prêtres et de divinités. Moi, j’imagine que Dieu voulut que le pardon eût un asile et un sanctuaire dans ce monde, et qu’à cette fin il créa le cœur de la femme; mais ce n’est pas à votre cœur que je m’adresse, c’est à votre raison. Qu’est-ce que la vie? Un perpétuel compromis. Nous commençons toujours par trop demander; on nous marchande; bien fou qui par orgueil s’en tient à son premier mot! Oui, débattre et rebattre, voilà la vie! Eh! je vous prie, n’avez-vous pas observé cent fois que l’extrême justice est toujours injuste, et qu’user de tout son droit, c’est abuser? Bon Dieu! les choses sont ainsi faites que tout sentiment vif est nécessairement outré: nos vieilles colères nous étonnent, on ne se comprend plus, et pourtant on était sincère en se fâchant; mais nos colères sont de toutes nos illusions les plus trompeuses; la passion exagère tout, la raison vient ensuite à pas comptés et souffle sur le fantôme... Ah! madame, ne nous piquons pas de conséquence, ne craignons pas de nous démentir; puisque le monde change, changeons aussi. Les idées, les sentiments, tout se renouvelle comme les eaux d’un fleuve, et l’homme que nous punissons aujourd’hui n’est plus celui qui avait failli hier. Quant à moi, si j’étais juge, je voudrais que la condamnation suivît la faute dans les vingt-quatre heures; quinze jours plus tard, je craindrais de n’avoir devant ma barre qu’un crime et plus de criminel...

«Et d’ailleurs n’y a-t-il pas crimes et crimes? Doit-on poursuivre à la dernière rigueur une faute qui ne fut qu’une sottise ou une folie passagère, une faute qui, à vrai dire, n’a pas été commise, parce qu’au dernier moment, averti par une ombre, atteint d’un remords subit, le coupable recula devant son action et dut s’avouer à lui-même qu’il avait trop présumé de son audace? Quel gage pour l’avenir qu’un tel aveu de faiblesse! Comme ce pauvre homme a expié sa forfanterie! Il se croyait libre, il s’est senti lié; il se flattait de ne relever que de son caprice et de sa volonté, son caprice s’est évanoui, sa volonté s’est brisée comme un fer mal trempé, et, tout ému de cette trahison, il a découvert que son cœur ne lui appartenait plus et que son servage lui était cher. Ah! madame, les femmes sont si fines! Elles ne se trompent pas sur ces choses-là, elles lisent dans nos plus secrètes pensées, il n’est pas besoin que nous leur apprenions nos défaites et leurs victoires; leur sagacité devance toujours nos aveux, et quand elles sont bonnes et sages, elles se disent qu’il est des absolutions qui lient et que se confier à propos est la moitié de l’art de régner...»

Pendant qu’il parlait, je me ressouvenais de ces mots qu’une nuit j’avais lus et relus: _Aventure vieille comme le monde, mais qui me semblera peut-être nouvelle_. A chacun son tour; ce soir, c’était à moi de fournir à son ennui cette aventure. Je me souvenais aussi de cet autre mot: _Et demain!_ «Oui, me disais-je, si je cédais aujourd’hui, demain de quel œil me verrait-il? Oh! les sourires du lendemain!» Et je pensais encore: «Langage d’avocat; dans tout ce qu’il dit, il n’y a pas un mot, pas un accent du cœur!»

Cependant il parlait avec chaleur et avec une émotion qui me gagnait, celle d’un homme désireux de convaincre; il me semblait que ses regards traçaient autour de ma tête comme un cercle de feu qui allait se rétrécissant d’instant en instant.

Alors je me levai et je lui dis:

«Vous êtes éloquent; mais quelqu’un a remarqué qu’on a toujours plus d’esprit quand on offense que quand on s’excuse, et ce quelqu’un-là n’était pas un sot. Il se fait tard, je suis lasse, permettez-moi de me retirer.»

Il se leva aussi, et comme je vis qu’il se disposait à me suivre, au lieu de monter chez moi par le grand escalier intérieur, je changeai de chemin; je m’avançai sur la terrasse, longeai la façade de la maison, me dirigeant vers la tourelle et le petit degré tournant qui aboutit sur la galerie. Il comprit, je pense, mon intention, mais ne laissa pas de me suivre. Arrivée à la petite porte: «Vous devez en avoir la clef», lui dis-je. Il la chercha, la trouva et ouvrit. Je montai, et quand j’eus atteint la dernière marche, je retournai la tête pour le saluer; mais il vint se placer devant moi et attacha sur mon visage des yeux de désir et d’audace; je reconnus ce regard ou cet éclair dont j’avais été éblouie le jour qu’il m’avait offert un lis et sa vie.

«On pourrait détruire cette clef, me dit-il d’une voix frémissante, ou mieux encore condamner et murer cet escalier.»

A ces mots, mon cœur éclata.

«Cela ne suffirait pas, m’écriai-je. Il faudrait aussi faire disparaître cette statue qui m’a vue pleurer, cette galerie où j’ai attendu pendant quatre heures, ce pliant, ces fleurs, ces balustres, ces arbres, cette terrasse, ces étoiles mêmes, tous ces témoins d’un horrible désespoir et qui tous crient contre vous. Et quand ils se tairaient, comment vous y prendrez-vous pour réduire au silence un cœur qui ne sait pas oublier et qui a juré de ne jamais pardonner?»

Sa figure prit une expression farouche et terrible, et je ne sus ce qui allait se passer; mais au bout d’un instant son front s’éclaircit, ses traits s’adoucirent, un sourire moqueur effleura ses lèvres.

«Ah! fi donc, madame, dit-il, vous déclamez!»

Et, pirouettant sur ses talons, il se dirigea vers son appartement, tandis que, pour gagner le mien, je parcourais la galerie d’un pas mal assuré.

IV

Je ne pus dormir de la nuit. Dès que je commençais à m’assoupir, je croyais entendre des pas dans la galerie, et je me tenais sur mon séant, le cou tendu et prêtant l’oreille. Le jour parut, j’étais brisée; l’envie me vint de sortir, de humer la fraîcheur du matin. Avant de revoir Max, je voulais recouvrer des forces et un peu de tranquillité d’esprit. Je m’habillai en hâte, je descendis sans bruit, fis seller Soliman et partis.

Tout annonçait une belle journée d’automne. Le ciel, un peu couvert au nord, était pur et doux au midi. Il était tombé une ondée pendant la nuit; la terre était légèrement humectée; une brise au souffle court caressait mon front par intervalles, et les branches que je froissais en passant me secouaient leur rosée au visage. Je me sentais renaître, je respirais à pleins poumons.

Je cheminai quelque temps dans les bois. Par les échappées qui s’ouvraient à ma gauche, j’aperçus au loin la cime nuageuse du Ventour; une vapeur argentée était répandue au pied des montagnes comme une gaze légère et transparente; le rocher et le château de Grignan se découpaient en noir sur ce fond d’argent.

Je quittai les bois, et, prenant sur la droite, je suivis parmi des champs et des landes le chemin pierreux qui conduit à Réauville, village situé sur une crête. La fraîcheur de l’air, la beauté du jour, avaient insensiblement dissipé mon trouble. Je mis mon cheval au pas et m’abandonnai à mes réflexions.

«Quelle âme dure! me disais-je; quel cœur de bronze! quel orgueil de titan! Pourquoi m’a-t-il fait lire cette lettre? Tout d’abord j’ai tressailli de joie. Quelle déraison! Hélas! si mon erreur était cruelle, la vérité l’est plus encore. Il a donc pu voir mes larmes, mon désespoir, sans s’écrier: «Pardonnez-moi, je suis moins coupable que vous ne pensez!» Pendant des mois, il m’a laissée aux prises avec ma douleur sans essayer de me consoler, de se justifier; pas une explication, pas une promesse; son orgueil lui fermait la bouche. Aussi bien je lui étais un spectacle, il faisait une expérience. Comment allais-je me conduire? Saurais-je me tirer de mon rôle? Ma volonté me soutiendrait-elle jusqu’au bout? Ne me prendrait-il pas une défaillance? Quel serait le dénoûment? Mes angoisses, qu’il devinait, servaient de pâture à sa curiosité. Qu’il est maître de lui et que je suis faible! Hier ses regards, sa voix, me troublaient; je respirais avec embarras, je sentais mes forces s’en aller. Ah! grand Dieu! si j’avais faibli, si je m’étais rendue, quel changement soudain se serait fait en sa personne! Je crois voir d’ici le haussement de son superbe sourcil, sa joie méprisante et la glace de son sourire...

«Et maintenant, poursuivais-je en moi-même, que va-t-il faire? Apparemment son orgueil offensé se piquera au jeu; je dois m’attendre à de nouveaux assauts; il n’est pas homme à lever le siége; peut-être médite-t-il en ce moment quelque ruse de guerre; il se dit: «Tel jour, j’aurai ville gagnée...» Ce n’est pas de mon courage que je me défie, mais de mon bon sens! Ces pauvres femmes! qui peut dire jusqu’où vont leurs crédulités? Si j’allais me figurer l’impossible, si j’allais croire follement que son orgueil n’est pas tout, qu’il a encore un cœur, et que dans ce cœur... Ah! je ne saurais trop veiller sur moi-même; on n’a jamais touché le fond du malheur, et je sens maintenant qu’il me reste encore quelque chose à perdre.»

A peine a-t-on gravi la côte et traversé le village de Réauville, le chemin redescend par une pente rapide, et on voit s’ouvrir devant soi une gorge étroite, arrondie en forme d’entonnoir, et qu’enveloppent de toutes parts les replis d’une immense forêt. Au fond de ce vallon solitaire et sauvage se cache un couvent de trappistes, le célèbre monastère d’Aiguebelle. Perdue au sein des bois, enfermée par des hauteurs qui la dérobent aux yeux du monde, dominée par des rochers à pic, sans vue, sans horizon, ignorant le reste de la terre, on peut dire de cette sainte demeure qu’elle _ne respire que du côté du ciel_.

L’aspect de cette solitude me saisit. Le silence, qui en est comme l’âme, n’est interrompu que par le sourd murmure d’un ruisseau qui s’écoule tristement entre deux rangées de peupliers; par intervalles j’entendais un court tintement de cloche; l’air frémissait, les rochers répondaient faiblement, et tout rentrait dans le repos. Je m’arrêtai quelques instants sur la hauteur à contempler cette thébaïde et les noires forêts qui semblent faire la garde autour d’elle, comme pour en écarter les bruits du monde et y attirer ceux du ciel. J’étais venue jadis à Aiguebelle; mais, arrivée à la lisière du bois, une sorte d’inquiétude m’avait fait rebrousser chemin. Cette fois je descendis dans le fond du vallon, et je passai le ruisseau, dont je remontai le cours.

En approchant du couvent, l’âpreté du paysage s’adoucit, les bâtiments sont environnés de cultures, des champs plantés d’amandiers et de mûriers s’étalent au soleil; à gauche, le chemin est bordé par un grand mur en pierres sèches qui soutient un talus et que tapissent des ronces et des liserons; des courtines de lierre en décorent la crête. Par-dessus ce mur s’avancent des figuiers au tronc blanchâtre qui tordent en tous sens leurs bras noueux; une vigne folle entremêlait au luisant de leurs troncs le reste de ses pampres rougis par l’automne. Je fus frappée de ces grâces de la nature au pied des murailles de la trappe, et je m’étonnai de ce sourire du désert.

Avant de retourner sur mes pas, je fis une courte station à l’ombre d’un chêne. Je regrettais que l’accès du couvent fût interdit aux femmes. J’aurais voulu pénétrer dans le mystère du cloître, voir de près ces déserteurs du monde et ces apprentis de la mort qui s’essayent avant l’heure au silence éternel. Je les admirais et je les enviais. De l’endroit où je m’étais arrêtée, j’en aperçus un qui creusait une fosse le long d’une haie; c’était un grand vieillard maigre et cassé; chaque fois qu’il se redressait, il semblait ramener en l’air avec sa pioche le fardeau de ses ennuis et de ses années. «Trouve-t-on l’oubli à la trappe? pensais-je. En recevant la tonsure, ces moines ont-ils appris le secret d’anéantir le passé? Leurs souvenirs sont-ils tombés de leur tête avec leurs cheveux? Et après que toute vie a cessé autour d’eux, ne sentent-ils pas encore dans leur cœur la fièvre du passé, comme un amputé souffre du membre qu’il a perdu? Se débattre entre la vie et la mort, ce doit être un cruel supplice, et si je mourais, je voudrais mourir tout entière...»

Je pris un sentier de traverse, et après avoir repassé le ruisseau je gravis une pente escarpée et rocheuse où mon cheval butta plus d’une fois. Parvenue sur une plate-forme, je me retournai pour jeter un dernier regard sur le couvent, et au même instant j’avisai à peu de distance de moi le personnage mystérieux que j’avais rencontré un jour dans le parc de Lestang, et qui depuis, au dire de Mme de C..., était venu se promener la nuit sous mes fenêtres. Assis sur une pierre, ses coudes sur ses genoux et sa tête dans ses mains, immobile comme une statue, sourd aux croassements d’un corbeau qui tournoyait au-dessus de lui, il était plongé dans une rêverie qui paraissait tenir de l’extase. Je fus convaincue plus que jamais qu’il avait l’esprit dérangé, et je m’empressai de m’éloigner avant qu’il s’éveillât et me reconnût, car il me faisait peur.

Quand j’eus regagné Réauville et le sommet de la crête, j’eus presque un éblouissement. Quel contraste entre le mélancolique vallon que je venais de quitter et la vaste et riante étendue qui se déroulait avec mollesse sous mes yeux! A l’horizon, quelques nuages roulés en flocons promenaient sur le flanc des montagnes leurs ombres portées, tandis qu’inondée de soleil la plaine immense semblait sentir sa beauté, et, s’enivrant de lumière, s’abandonner avec délices aux embrassements du ciel. Une brise fraîche me soufflait en plein visage. Je ne sais ce qui se passa en moi; mais je ressentis quelque chose qui ressemblait à l’espérance. Qu’osais-je donc espérer? Je ne sais. Il est un drame, si je ne me trompe, qui a pour titre: _Aimer sans savoir qui_. On peut aussi espérer sans savoir quoi. Le fait est qu’un instant je me surpris à croire vaguement à la vie, à l’imprévu, et ce sentiment confus que je n’aurais su définir me causa une vive émotion. A mesure que j’approchais de Lestang, cette émotion s’accrut. J’allais revoir Max; de quel air m’aborderait-il? Que lirais-je dans ses yeux! Quel serait son premier mot? Qu’y faudrait-il répondre?...

J’arrive. Un domestique vient me recevoir au bas du perron et me remet un billet que j’ouvre en tremblant.

«Vous avez les sentiments d’une âme vraiment romaine, m’écrivait Max, et votre fermeté est à l’épreuve du temps et de mon éloquence. Je m’empresse de quitter la partie. Loin de moi de condamner vos défiances! Peut-être sont-elles fondées. Vous avez raison, le plus sage sera de nous en tenir exactement aux termes de notre traité. Je pars pour Nîmes avec le regret de n’avoir pu vous faire mes adieux; je réglerai, selon vos instructions, l’ennuyeuse affaire que vous savez, après quoi je ferai usage de ma liberté en me rendant directement de Nîmes à Paris, où j’espère que j’aurai le plaisir de vous revoir.»

Le cœur me faillit, et je dus me tenir à la balustrade pour gravir les marches du perron. Cette fois mon sort était fixé; je n’avais plus rien à apprendre. Plus de doute, plus d’hésitation; Max avait mis tout son cœur dans cette lettre: j’avais vu, j’avais touché, je pouvais m’endormir en paix dans une bienheureuse certitude.

En entrant dans ma chambre, je vis dans la glace du fond mon image qui s’avançait au-devant de moi, et je fus épouvantée de ma pâleur. Je jetai à terre avec violence ma cravache et mon chapeau, et, froissant mes gants, mes vêtements, mes cheveux, je m’écriai d’une voix étouffée:

«Bénie soit cette nouvelle insulte! je l’aimais encore.»

Vous souvenez-vous, mon père, que nous eûmes un jour un entretien sur des matières graves? Au retour d’une promenade, nous nous étions assis sur le revers d’un fossé. J’avais osé disputer contre vous, vous vous échauffiez; je m’obstinais, et je me rappelle que dans la vivacité de notre querelle votre bâton de houx s’échappa de vos mains et roula dans le fossé.

«Non, vous disais-je, n’espérez pas que la résignation soit jamais une vertu à mon usage. Sans me flatter, je me crois très-capable de me dévouer, de me sacrifier à ce que j’aime; mais la résignation, c’est la vertu des gens qui sont nés tout consolés, et je défie le malheur et l’injustice de me toucher sans me faire crier.»

Votre patience était à bout.

«Brisons-là, me dîtes-vous. Voilà ce qu’on gagne à être élevée parmi des vases grecs et par un père qui lit plus souvent Platon que l’Évangile; vous admirez les vertus sages, vous niez ces vertus divinement folles qu’inventa le christianisme... Bah! sans que vous vous en doutiez, la vie vous instruira, et, le moment venu, vous vous résignerez sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.»

Vous vous trompiez, monsieur l’abbé; le moment venu, je ne sus pas me résigner. Que n’avais-je mérité mon malheur! Avec quelle joie je me serais sentie coupable! Le souvenir d’une faute m’eût réconciliée avec mon sort, j’aurais pu croire encore à quelque chose; mais que pouvais-je me reprocher? qu’avais-je donc fait pour tant souffrir? Je ne voyais dans ma destinée que désordre, déraison; je me sentais le jouet d’une puissance aveugle, et le cri de ma colère montait jusqu’au ciel.

Quand je me rappelais la cérémonie de mon mariage, le poêle nuptial suspendu sur ma tête, l’éclat des autels qui avaient reçu et béni nos serments, l’église, le prêtre, le tabernacle, la sincérité de mes promesses, la candeur de mes émotions, il me semblait que la religion m’était apparue sous les traits d’un ange de lumière, et que, complice du malheur, me prenant par la main, elle m’avait entraînée vers l’abîme. Tout mon être s’indignait de cette trahison. Quel était donc le sens de cette aventure? Que faisais-je dans le monde? A qui profitaient mes souffrances? A qui étais-je offerte en holocauste? Quel Dieu de colère se repaissait de mes humiliations et s’abreuvait de mes larmes! La nuit s’épaississait autour de moi; le mystère de ma destinée m’effrayait; mon cœur n’était plus qu’amertume, âpreté, sécheresse; je ne le reconnaissais plus; l’incendie y avait passé. Si accoutumée que je fusse à me commander, je m’aperçus que je n’étais plus maîtresse de mon visage; qu’en présence de mes gens mon parler était rude, mon ton saccadé, mon geste impérieux et emporté. Plus d’une fois je les vis s’étonner du changement de mes manières; plus d’une fois ma pauvre et innocente Marguerite me regarda avec stupeur et marmotta entre ses dents de timides _Jésus-Marie!_

Durant plusieurs semaines, je ne sortis que pour faire quelques visites de charité. Que ces visites me coûtaient! Quel effort pour moi que de consoler des infirmes, des affligés! Que pouvais-je leur dire? Rien, sinon que la vie est maudite et que j’enviais leurs douleurs. Le reste du temps, je ne voyais personne; l’idée d’une conversation à soutenir, la nécessité de dissimuler, de composer mon visage, m’épouvantait. Souvent, en proie à une agitation fébrile, je changeais sans cesse de place, ne sachant où m’arrêter dans cette grande maison silencieuse, passant du salon dans mon boudoir, de la terrasse dans le parc, cruellement blessée de tout ce que je voyais, pressée du désir de m’enfuir, mais sentant bien que je ne ferais pas trois pas sans tomber de lassitude, et que dans un malheur extrême tout est plus difficile que de souffrir.

Souvent aussi j’étais prise d’une langueur qui me rendait tout mouvement impossible, et je passais des journées entières enfermée dans ma chambre, attachant machinalement les yeux sur la copie d’un tableau de Watteau qui ornait un des panneaux, copie faite peut-être par Watteau lui-même. Dans un charmant pavillon d’été, deux jeunes femmes debout tiennent un papier de musique; une troisième, d’une beauté ravissante, a dans les mains un luth dont elle vient de jouer; on a entendu un bruit de pas, le concert s’est interrompu; un jeune et gracieux cavalier se présente; il s’incline; qu’il soit le bienvenu! Tout à l’heure l’entretien s’engagera, et par intervalles le luth l’accompagnera en sourdine,--tout cela peint d’une touche libre, fine, élégante, exquise, dont Watteau seul eut le secret. Au bas du cadre on lit ces mots: _le Charme de la vie_.

Je ne me lassais pas de regarder cette toile, ni de faire en la regardant d’amers retours sur moi-même. Tout y respire le plaisir; on y sent je ne sais quelle légèreté de l’air, des pensées et des heures. Ces trois femmes me semblaient heureuses entre toutes; je cherchais à lire dans leurs yeux le secret du bonheur; que la vie leur était facile! Elles n’avaient jamais connu que ces ennuis commodes qu’un air de guitare étourdit et endort. Pourquoi étais-je condamnée à leur ressembler si peu? Je faisais réflexion que bien des femmes avaient été trahies et s’en étaient consolées. Les unes avaient trompé leurs peines par la dévotion, d’autres par de frivoles plaisirs, d’autres enfin par ces affections légères qui ont tous les semblants de l’amour et dont on ne reconnaît la vanité qu’après en avoir épuisé le charme. J’étais autrement faite. Cet art ou ce don de s’échapper à soi-même, de tromper le sort qui nous trompe, m’avait été refusé; trop concentrée, trop sérieuse, mon âme pesait sur sa destinée et creusait dans la douleur; qu’attendre de l’avenir? Sur la foi d’une erreur, je m’étais donnée tout entière sans me rien réserver,--et cette erreur d’un jour avait dévoré toute ma vie.

Cependant je ne pouvais me dissimuler que j’aurais tôt ou tard une décision à prendre: le malheur sans dignité, c’était plus que je ne pouvais supporter. Max s’était cru dispensé envers moi de ces égards élémentaires qu’on nomme les procédés; il m’avait quittée brusquement, sans me prévenir, sans prendre congé, en me laissant ignorer si je le reverrais jamais. C’était à moi d’aviser; que faire? à quel parti me résoudre? J’attendais qu’il me vînt quelque inspiration, et comme il ne m’en venait point, j’éprouvai le besoin de me remuer, de me secouer un peu pour recouvrer quelque liberté d’esprit, car je sentais toutes mes facultés s’engourdir dans mes éternelles et solitaires rêveries, et j’étais comme hébétée par le chagrin.

Je fis donc quelques promenades, non pas à cheval, je n’en avais plus ni le goût ni la force, mais en voiture, cette façon d’aller étant la seule qui me convînt, car il me plaisait de changer de place sans avoir à me conduire. Une après-midi, je me fis mener à Chamaret. Mme d’Estrel poussa un cri de surprise en me voyant; toujours souffrante, elle ne quittait plus sa chambre et m’avait écrit plusieurs fois sans obtenir de réponse.

«Mon Dieu, que vous êtes changée!» s’écria-t-elle.

Je m’assis à ses pieds sur un coussin et posai ma tête sur ses genoux; je demeurai plus d’une heure dans cette posture. Je rêvais, il me semblait que ces deux genoux étaient ceux de ma mère, et sans parler je disais en moi-même à ma vieille amie tout ce qu’on dit à une mère. A plusieurs reprises, elle essaya de me consoler; mais je mettais ma main sur sa bouche:

«Pas un mot! murmurais-je; laissez-moi rêver; vous ne diriez pas une parole qui ne me fît du mal.»

Au retour, je trouvai à Lestang un visiteur inattendu; c’était M. de Malombré. En vain Marguerite avait-elle essayé de le renvoyer; il s’était obstiné à m’attendre. Mon premier mouvement fut de refuser de le voir; toutefois je me ravisai, j’eus la curiosité de savoir ce qu’il me voulait. En me voyant entrer, il eut ou fit paraître beaucoup d’émotion. Peut-être mon doute est-il injuste: mais tout dans ce bizarre personnage me semblait artificiel, et il est certain qu’avec ses allures compassées et ses gestes anguleux il ressemblait plutôt à une poupée de bois qu’à un homme. Assurément jamais marionnette ne fut plus lugubre; habillé de noir de la tête aux pieds, il avait ce soir-là l’air d’un déterré, et il s’exprimait d’un ton si précipité et si véhément que j’aurais pu croire qu’il avait perdu l’esprit.

«Elle est partie, madame! s’écria-t-il. J’avais son consentement; le contrat était dressé, il ne restait plus qu’à signer; j’arrive; pour la seconde fois, je trouve la cage vide; où s’est envolé l’oiseau?»

Et là-dessus il entreprit de me démontrer que ce dernier outrage l’avait rendu à lui-même, qu’il avait enfin brisé sa chaîne, que désormais M. de Malombré ne serait plus le jouet d’une coquette sans cœur et sans scrupules. La démonstration fut si longue que je finis par laisser voir mon impatience. Il se tut. Je jetai les yeux sur lui; il me regardait fixement; bientôt son front et ses pommettes se couvrirent d’une vive rougeur. Une idée audacieuse, que lui inspiraient peut-être mes distractions et mon accablement, venait de se faire jour dans son esprit. Je le vis se jeter résolûment à genoux en s’écriant avec un soupir: «Madame, vengeons-nous...» Je traversai la chambre, je tirai un cordon de sonnette. Il comprit, se releva, me lança un regard de reproche. Marguerite entra.

«Éclairez M. de Malombré», lui dis-je.

Cette pitoyable petite scène me causa la plus vive irritation; j’y voyais une dérision de la fortune. Voilà donc les vengeances qu’elle m’offrait!

Le lendemain fut certainement de tous les jours de ma vie celui où j’ai vu la folie de plus près. De bon matin je me fis conduire à Donzère, et de là, par le chemin de fer, je remontai le Rhône jusqu’à la station qui fait face à Viviers, ville admirable et étrange, qui, avec ses rues étroites et tortueuses, ses maisons croulantes de vétusté et ses collines nues dont l’âpreté se marie à la douceur d’un beau ciel, ressemble, dit-on, à une ville de Syrie transportée par miracle sur les bords d’un fleuve français. Je passai le pont et errai au hasard dans un labyrinthe de sombres ruelles. Il me semblait à tout moment qu’une découverte, une rencontre imprévue allait faire jaillir dans mon esprit cet éclair qui montrerait à ma vie son chemin. J’arrivai enfin devant la cathédrale; j’y entrai; je restai longtemps assise au fond de la nef, contemplant d’un œil stupide les gobelins qui décorent l’abside, les stalles de chêne noir, les arceaux de la voûte; j’adressais des questions à la solitude et au silence, et les sommais en vain de me répondre.

La cathédrale est précédée d’une terrasse plantée d’arbres qui s’avance jusque sur le bord du rocher à pic où a été bâti Viviers. Cette terrasse, entourée d’un mur à hauteur d’appui, commande la plus vaste vue. Elle était déserte quand je sortis de l’église; j’allai m’accouder sur le parapet. Entre le rocher et le Rhône s’étend un faubourg. Mon regard plongeait sur des toits moussus, des balcons de bois, des auvents, des cours; malgré la saison avancée, le temps était si doux que les femmes travaillaient en plein air, assises en rond devant le pas de leur porte; j’entendais des cris, des chants, des rires qui se détachaient sur le grave mugissement du fleuve. J’avais en face une école: l’heure de la récréation avait sonné; les enfants s’ébattaient sur la place, un vieux magister à la tête blanche les surveillait de sa fenêtre, et par instants élevait la voix pour tenir leurs vivacités en respect, pendant que d’un colombier voisin partaient à tire-d’aile des pigeons qui s’allaient désaltérer dans une anse du Rhône, et, après avoir bu, retournaient à leurs boulins en décrivant de grands cercles dans l’air.

Tous ces mille détails indifférents me navraient par leur indifférence même. Qu’étais-je pour le monde? Qu’était-il pour moi? Je me sentais comme séquestrée de la société des choses et des hommes; tout allait, venait, s’occupait de vivre; j’étais comme perdue dans ce grand tourbillon des êtres, et mon cœur voyait sa tristesse comme un néant. J’éprouvai alors un accablement, une oppression dont je ne puis vous donner l’idée. Penchée sur le parapet, je ne regardai plus que des broussailles ou des orties qui croissaient entre deux arêtes du rocher. Un corbeau passa en croassant au-dessous de moi; j’avançai la tête, j’entrevis l’abîme, le vide; le vertige me prit; cette sensation me parut pleine de délices, je m’y abandonnai; ma tête se perdait, je me penchai davantage encore, mais je me sentis retenir par ma robe; je me retournai, et me trouvai en présence d’un vieux prêtre infirme à la figure vénérable et qui, pour se tenir debout, s’aidait d’une béquille. Il me dit en souriant:

«Prenez garde, madame, vous m’avez fait peur...»

Puis me regardant avec plus d’attention:

«Vous trouvez-vous mal?» me demanda-t-il d’un ton de douceur paternelle, et, m’ayant prise par la main, il me fit asseoir sur un banc.

Je le regardai un instant en silence.

«Comment s’y prend-on pour se résigner, monsieur?» lui dis-je à brûle-pourpoint.

D’un air étonné:

«On pense à Dieu, me répondit-il.

--Dieu est bien loin!

--Il ne tient qu’à nous de l’attirer dans notre cœur, et quand la foi l’interroge, il répond toujours.

--J’écoute et n’entends rien, repartis-je sèchement.»

Il fit un geste de pitié.

«Vous avez eu de grands malheurs, madame?»

Point de réponse.

«Mon Dieu! reprit-il, qu’est-ce qu’une vie d’un jour auprès d’une éternité bienheureuse?

--Triste condition que la nôtre! lui dis-je. Nos consolations sont un mystère, mais le malheur est évident.

--C’est que Dieu l’a voulu ainsi, et il faut accepter les épreuves qu’il nous envoie, sinon redouter ses jugements.

--Je n’ai peur de rien ni de personne!» m’écriai-je avec une véhémence dont je rougis encore.

Il recula d’effroi, et, prenant un visage sévère: «Vous vous trompez, madame, dit-il d’une voix forte, vous avez peur de souffrir, et tout à l’heure vous pensiez à mourir. En langage humain, cela s’appelle une lâcheté.»

Je me calmai tout à coup. «Enfin, lui dis-je, vous avez trouvé un mot qui me donnera de la force!»

Et, m’emparant d’une de ses mains séchées par l’âge et la maladie, je la baisai avec respect et m’éloignai. Il me rappela, voulut me suivre; mais je doublai le pas et disparus.

Chemin faisant, à la porte d’une boutique, j’aperçus une femme qui tenait sur ses genoux un bel enfant de trois ans. Je m’arrêtai, je regardai avidement cette tête bouclée; elle me faisait rêver, et en partant je la baisai avec tant de passion que l’enfant prit peur et cria. Je glissai dans sa petite main une pièce d’or à fleur de coin: l’éclat du métal tout neuf le charma, et il sourit.

«Voilà des sourires, dis-je à la mère, qui attirent Dieu dans le cœur d’une femme.»

Le jour baissait; je m’acheminai vers la station. Arrivée au milieu du pont, je retournai la tête. Le couchant était d’une beauté magique; le soleil venait de disparaître, et le clocher mauresque de la cathédrale profilait ses pignons et ses dentelles sur un ciel couleur de perle poudré de l’or le plus doux et le plus fin; les grandes eaux majestueuses du fleuve charriaient de l’argent, de la pourpre, mille reflets changeants; immobiles et silencieux, les saules et les peupliers défeuillés les regardaient couler et enveloppaient la rive du mystère de leur ombre glacée de lumière. Cependant la lune à son croissant commençait à se montrer, et mêlait à cette magnificence la douceur de son regard.

La beauté divine de cette soirée m’émut jusqu’aux larmes; il me semblait que la vie se plaisait à étaler devant moi tous ses trésors, mais en me défendant d’y toucher, et je me comparais à une mendiante assise à la porte d’un palais: une fête se célèbre, dont elle entrevoit la splendeur, et elle regarde sa besace; elle songe à sa chaumière nue où elle rentrera à tâtons et trouvera deux hôtes taciturnes qui l’attendent accroupis devant le foyer mort,--le froid et la faim... Je ne pouvais m’en aller; appuyée sur la balustrade du pont, je regardai longtemps l’eau couler. Il en sortait une voix qui me parlait d’oubli, de repos éternel; mais je pensai au vieux prêtre, à ses cheveux blancs, à sa béquille, à son dernier mot, et je me remis en chemin.

A Donzère, je trouvai mes gens dans l’inquiétude. Incertaine de mes projets, je les avais quittés sans leur laisser d’ordres. A vrai dire, je n’étais pas bien sûre de les jamais revoir. Ils n’avaient pas laissé de m’attendre, et ils firent paraître en m’apercevant une joie qui me surprit. J’étais encore quelque chose pour quelqu’un.

J’arrivai assez tard à Lestang, où m’attendait un billet de Mme d’Estrel.

«Ma chère Isabelle, m’écrivait-elle, l’état où je vous ai vue hier m’a beaucoup alarmée, et je vous supplie de ne pas vous enfoncer ainsi dans votre chagrin. Les âmes fortes sont sujettes à tourner leur force contre elles-mêmes; il leur convient que leurs douleurs soient violentes, et elles prennent un secret plaisir à les irriter. Vous ne voulez pas de mes consolations, je ne vous en donnerai point. Permettez-moi seulement de vous dire que votre situation actuelle n’est que provisoire; je pressens, je suis certaine qu’un jour vous aurez des combats à livrer, de sérieux dangers à courir. Réservez soigneusement vos forces pour ce moment; ne faites pas la folie de les employer à soulever des orages dans votre cœur; laissez-le à lui-même, ce pauvre cœur, ne le tourmentez pas; il a bien assez de ses peines, n’y ajoutez rien.

«Mon Dieu! le temps a cela de bon qu’il s’en va sans que nous ayons besoin de nous en mêler. Le soleil se lève et se couche. Chaque matin, en regardant le château de Grignan, répétez-vous ce mot de Mme de Sévigné: «qu’on n’est jamais resté au milieu d’une semaine.» Ma chère fille, venez me voir demain dans l’après-midi; j’ai un important service à vous demander, et en même temps je vous ferai faire la connaissance d’un homme qui, sans cause apparente, sans avoir sujet de se plaindre de personne, est peut-être aussi malheureux que vous. Quand on souffre, il est bon de voir des malheureux; on se dit qu’on n’est pas une exception, qu’on vit sous la loi commune, et sans se consoler on s’apaise.»

C’était la prudence même que Mme d’Estrel, et cependant sa lettre était une imprudence.

QUATRIÈME