Part 3
J’avais remarqué déjà sa coutume d’injurier affectueusement ses maîtres les plus chers.
--La nuit, continua-t-il, la palmeraie sent l’eau et les roses mouillées. On y marche sous une mer de verdure, à cause des vignes que les Mozabites font courir d’un tronc à l’autre. Une fraîcheur faible et sentante vous monte à la tête. Mais la plus grande ivresse, c’est encore celle qu’on porte en soi... Le désir de cette enfant farouche, la pensée qu’elle vous échappe de jardin en jardin, l’incertitude de la poursuite... Oui, c’est plus fort que leur _lagmi_!
Je crois qu’elle nous guidait, tout en paraissant nous fuir, car, arrivée près d’une porte pratiquée dans un mur de terre, elle nous attendit et le marchandage commença. Il y eut de longs chuchotements passionnés et gutturaux. A la fin, le petit Arabe me dit: «C’est oui.»
La porte s’ouvrit et nous pénétrâmes dans un jardin. Une forme bleue faisait le guet. Je sentis le contact d’un bras noir et maigre cerclé d’argent. Nous traversâmes un carré d’orge et trouvâmes une vieille, assise près d’un gourbi. Les chuchotements recommencèrent. On paraissait craindre l’arrivée de quelqu’un. Puis l’enfant se mit à avoir peur de moi. La vieille lui fit honte de sa timidité. Le jeune entremetteur l’encouragea en riant. Finalement, elle pénétra dans une espèce de cave, où la guetteuse nous rejoignit avec une bougie allumée. Je vis une tête noire au nez crochu, des pommettes saillantes, un œil gauche vitreux. La pièce n’avait pas de meubles; rien qu’une natte et une toile brune. Des babouches minuscules traînaient. La guetteuse proposa du café, que je refusai, puis nous quitta.
La fillette se tenait debout, la tête un peu penchée. Elle toucha sa robe d’un geste mutin, pour dire: «Faut-il l’enlever?»... Ah! comme cette palpitation du désir est plus forte que la tendresse! L’amour que nous imposent les femmes civilisées m’a toujours paru maladif. Il naît, se développe et meurt dans une brume de sentiments. Et si je n’ai plus de sentiments, moi? Si les mots qui les expriment me font défaillir de honte et d’écœurement? Si je suis devenu pareil à un chacal? Faut-il encore mentir? Qui donc y gagnera?
Cette enfant avait un corps brun, très clair, presque blanc; non point potelé, mais ferme comme la terre. Elle était docile et grave. Elle ne prononça que deux mots: _merci_, quand je jetai cinq francs sur le sol et _demain_, quand je la quittai.
Vous êtes-vous jamais senti libre, auprès d’une femme d’Europe? Moi pas. Je ne parle pas de celles qui nous aiment. Mais les filles elles-mêmes nous enchaînent, par leur bavardage et leur comédie du plaisir. Ce prétendu partage de la volupté nous oblige à une sorte de reconnaissance, au mensonge de la camaraderie ou de la pitié. C’est un poids à traîner en commun, une complicité de tristesse et de joie. Au contraire, avec ces petits démons bruns, je me sens divinement seul. Elles sont inertes et aussi privées de sentimentalité qu’une pierre polie. Leur obéissance est servile, mais glaciale. C’est pour cela qu’elles m’enivrent. Elles me haïssent peut-être: elles ne contrecarrent jamais ma folie de liberté. Elles ignorent les gestes qui emprisonnent. Combien de fois,--du temps où je me croyais capable d’aimer,--combien de fois n’ai-je pas fait sournoisement glisser le bras qu’une femme arrondissait autour de mon cou!
Je retrouvai mon jeune Arabe dans le jardin. La guetteuse à l’œil mort nous ouvrit la porte et nous vagabondâmes de nouveau dans l’oasis.
Mon guide mordait une rose. Il voulait me conduire chez un de ses petits amis, _beau comme la lumière_, disait-il. Je préférai visiter une Ouled-Naïl qui habite hors la ville, en haut d’un roide escalier de faïence. C’est une fille de seize ans, de la couleur du cuivre rouge. Ses bras fluets pendent, sans vouloirs; son corps semble ramolli par le fleuve de débauche qui, sans cesse, déferle sur lui. Ses seins renflés résistent pourtant. Son visage, à la lèvre inférieure saillante, fait songer à la tête d’un poisson qu’on tiendrait par les ouïes. Elle est primitivement bestiale et ne prononce que de rares syllabes enrouées. Je sortais de chez elle, quand vous me vîtes rentrer. J’étais ivre et je n’avais pas bu.
Il se tut, inconscient de la gêne que ces confidences me causaient. Il n’y attachait évidemment aucune importance. Mais sa pudeur était ailleurs: je crus pouvoir lui dire, un instant après, que j’avais entendu parler de sa première œuvre; aussitôt, il rougit, balbutia un acquiescement et, pivotant sur ses talons, me demanda si je connaissais un débit d’excellent vin de palme, à la porte du midi.
Je ne le vis pas le jour suivant.
Le surlendemain, je le trouvai hors des murs de la ville, dans un ravin de sable désolé par la lumière. Il était échoué sur un talus où s’étalaient des ordures, non humiliées et croupissantes, comme aux pays humides, mais rutilant impudemment derrière un rideau de flamme. Il y avait eu là, jadis, un cimetière et les immondices débordaient sur les tombes en miettes. On foulait pêle-mêle des mâchoires de bêtes, des débris de cruches, des déchets de nourriture et des stèles éclatées. Des morceaux de fer-blanc étincelaient comme le diamant. L’astre de midi trempait tout d’un feu jaune et rouge, qui vous revenait à la face et vous mordait les yeux.
Sarterre était assis sur un crâne de mouton et son talon martelait une boîte à conserves défoncée. Il me regardait approcher d’un œil lourd. Je ne savais comment l’aborder.
--Vous vous demandez probablement ce que je fais là? me dit-il enfin. Ce matin, vers dix heures, je suis sorti... J’ai vu, sur la route, une tache mauve qui dansait dans la lumière. J’ai pressenti un corps de femme. Je l’ai suivie... dépassée... Elle m’a regardé d’un air farouche. Elle allait à Melika. Je l’ai vue entrer par la porte à cinq dents qui ouvre sur une voûte noire. Elle m’aurait griffé, si j’avais pénétré dans les murs. Je me suis assis au pied du rempart. Une jeune nomade est sortie de la voûte. Je l’ai suivie jusqu’aux tentes en loques de sa tribu. Les chiens aboyaient; les hommes me surveillaient obliquement. Je suis revenu vers Ghardaïa. J’avais encore dans la chair cette promesse d’un bonheur inouï, dans l’esprit ce chaud engourdissement lumineux qu’une joie soudaine, aiguë comme l’éclair, va déchirer tout à coup... Je suis allé... je suis venu... j’ai relevé des traces de pas... poursuivi des silhouettes lointaines... Peu à peu, ma nuque et mes reins se sont appesantis... J’ai viré... guetté, sous le soleil de plus en plus lourd... Et me voici... Ma nuque s’est tout à fait prise... mon pouce se retourne... Je sais qu’il n’y a rien... que l’heure est vide... la piste déserte... mais j’attends... Ce n’est pas très intelligent, n’est-ce pas?... Je ne sais rien faire d’intelligent...
--Je m’étonne, dis-je, qu’une vie comme la vôtre ne vous remonte pas quelquefois à la gorge.
--Oh, je connais le dégoût, reprit-il sourdement. L’ivresse est brève, incapable de délivrer un peu longuement cette carcasse. Le frisson du désir passe comme une brise du nord. Il ne rafraîchit ni la pensée ni la chair. A l’heure du plaisir, presque tout est bu d’avance. La lampée me semble courte et fade. Elle est à peine engloutie que la machine reprend sa poursuite. L’esprit pèse vainement cette folie. Quand je recompte les secondes de joie et les heures d’angoisse... oui, la nausée m’envahit. J’étouffe.
Je me taisais. Je venais de m’apercevoir avec émotion que celui qui me parlait dans une si inquiète misère était un enfant. Il ricana:
--Vous n’allez pas vous apitoyer, n’est-ce pas?
Je posai ma main sur son bras:
--Excusez-moi si la question vous blesse, mais pourquoi n’avez-vous rien produit, depuis six ans?
Il serra les lèvres, le regard fuyant:
--Un jour... je vous dirai ce qui m’est arrivé.
--En ce moment, insistai-je, pourquoi ne travaillez-vous pas?
--Ah, je vois! s’écria-t-il avec une espèce de gaieté. Vous vous imaginez que la vie que je mène a détruit mon talent? Vous croyez que j’ai sombré «dans la débauche»? Détrompez-vous. D’abord, je travaille. J’écris une symphonie. Ensuite, je ne sache pas que ses vices aient jamais entamé le pouvoir créateur d’un artiste, _à condition qu’il ne devienne pas leur esclave_. Ils sont la goutte de poison toujours en suspens dans son rêve. Si le poison déborde, le rêve s’alourdit... Les miens ne sont pas assez grands pour m’apaiser, mais ils colorent féeriquement ma musique. Longs désirs, voluptés brèves, tourments absurdes, voilà la source de mes plus beaux songes.
--Je ne sais si je vous comprends, interrompis-je.
--Écoutez, reprit-il, c’est de nuits comme celle que je vous ai contée, c’est de matinées comme celle-ci, qu’a jailli le meilleur de ma pensée. Qu’y a-t-il là d’incompréhensible? La beauté peut sortir de l’ordure. Une vie pure peut mener au desséchement. Un cœur sec peut épancher les harmonies les plus chargées de tendresse. Le vice, engendrer la fraîcheur. L’amour, venir de la haine et l’impuissance de la bonté. L’agitation sans but conduit parfois à la plénitude et le dégoût aride à la joie impétueuse. A chacun sa loi. La mienne m’a été lentement révélée. Pendant les heures amères de la poursuite, ou dans l’étreinte d’une chair inconnue, j’ai compris que, pour moi, l’inquiétude et le désir _étaient créateurs_.
Il réfléchit un instant, sous le soleil pesant, puis reprit:
--J’avais tort de me plaindre, tout à l’heure. Le plus libre génie doit payer son inspiration, comme l’ouvrier paie son pain... On paie de sa raison, de son bonheur, quelquefois de sa vie. Moi, j’ai payé de ma paix et de ma substance. J’ai accepté ma loi. Ce que j’endure ne compte pas. Ma personne est sans importance. Je crois même... oui, je suis presque heureux d’être aussi misérable!... Avez-vous remarqué cette grosse fille du café des rouliers, avec sa tête de bœuf et son souffle asthmatique? J’étais avec elle, l’autre jour, dans une mansarde envahie par les cafards, sur un grabat. Sa peau est rugueuse comme l’écorce; elle sent mauvais... Eh bien, j’étais content qu’elle fût si repoussante, comprenez-vous? Je l’aurais souhaitée plus hideuse encore! Je ne veux pas de l’amour! Je ne veux pas du bonheur! Je hais tout ce qui m’arracherait à moi-même! Je crains d’être assouvi. J’ai peur de la jouissance. J’aime mes tourments! Je ne demande qu’à rester ce que je suis. Oui, aussi mesquin, aussi ridicule que vous me voyez, pourvu que je puisse continuer à produire! Pourvu que ce paradis, qui est à moi seul, ne me soit jamais repris!
Il s’était levé. Le soleil brûlait nos pieds, à travers la toile des souliers. Une vague d’air chaud traversa le ravin.
--Vous ririez, ajouta-t-il, si je vous disais sincèrement ce que je pense de mon œuvre. Je donnerais ce pays et la vie de ses habitants pour une seule de mes pages!... Voilà l’homme que je suis.
Je me tus. Je réfléchissais au mystère que sera toujours pour moi l’artiste de notre temps. Celui-ci croyait m’inspirer de l’horreur; peut-être le souhaitait-il... Non... Non. Je le trouvais jeune, maladif et d’une loyauté émouvante, comme la musique de son époque. J’éprouvais pour lui la plus tendre curiosité. J’avais envie de le serrer dans mes bras.
Nous rentrâmes en longeant les hauteurs teintées de noir, comme goudronnées, qui dominent la _Chebka_. De là, on découvre un grand pays mort de lumière, des houles de pierres jaunes, à l’infini.
En contournant la ville, nous vîmes, le long d’un mur, une dizaine de prostituées au repos. Elles étaient accroupies, silencieuses, drapées d’étoffes multicolores: on eût dit une rangée de beaux insectes venimeux.
--La voilà, ma symphonie, dit Sarterre, avec un geste qui englobait la _Chebka_, les femmes et la cité bruissante.
II
Il s’enferma pendant une semaine. Je le vis descendre, un matin, l’œil vif et le pas léger.
--Je suis content, me dit-il. J’ai terminé le second mouvement de ma symphonie. Si vous n’avez rien à faire aujourd’hui, nous irons dans les jardins et nous causerons.
Après la sieste, nous prîmes des mules et gagnâmes la palmeraie en contournant la ville. Il me conduisit dans un enclos où il avait accès. Un tapis était posé sur l’orge épaisse. Les palmes et la vigne, qui courait d’un tronc à l’autre sur des cordes, interceptaient le soleil. Il y avait des tortues d’eau et de petits lézards à queue rose. Nous nous étendîmes dans la béatitude toujours nouvelle du sous-bois au désert.
--Il y a cinq ans, dit Sarterre, je n’avais pas encore hérité de la somme qui me permet de paresser sous ces latitudes. Je vivais de leçons nauséabondes. Je me traînais dans les bars, sur les trottoirs, dans les parcs et brûlais d’ennui sur des corps apprivoisés. J’écrivais cependant ce ballet qui a paru si sauvage, et qui me semble aujourd’hui péniblement sage. Je me sentais gonflé d’une musique nouvelle, riche de paroles jamais prononcées. Je vivais dans une solitude magnifique, sans me rendre compte que ma puissance créatrice n’avait pas encore subi l’épreuve du feu. Personne ne l’avait menacée, car personne ne m’avait aimé.
Un matin de février, j’épousai assez distraitement Thérèse V. Sa voix m’était chère, mais elle, je ne savais pas si je l’aimais. Elle le savait probablement. Elle me comprenait mieux que moi-même. Nous vécûmes retirés, pauvres et dans une grande indépendance mutuelle. Ma femme s’ingéniait pour ne pas devenir un obstacle à mon travail. Son amour avait choisi la forme la plus difficile du sacrifice: l’absence. Nous nous voyions aussi peu que des amants clandestins. Je me souviens que plusieurs fois, comme je m’attardais avec elle, elle se sauva sans rien dire. J’étais touché, mais je ne sais quelle sensation de gêne se mêlait à mon émotion. Thérèse n’avait pas tardé à reconnaître combien mes habitudes errantes étaient liées à ma faculté d’écrire de la musique. Aussi me poussait-elle à voyager. Quand nous avions économisé quelques centaines de francs, elle me disait:
--Pars, mon chéri.
Je partais pour la montagne ou la mer, mais je ne retrouvais pas l’ivresse de liberté que j’avais goûtée jadis. Il m’arrivait d’écourter mes absences, rappelé au foyer par la pensée qu’elle y était triste et seule. Au retour, ses premières questions étaient sur mon travail. Je répondais avec une hâte joyeuse, pour ne pas la décevoir et aussi pour mettre fin à la conversation, qui me rendait timide. J’aurais voulu qu’il ne fût jamais question de mon art entre nous, qu’elle n’y pensât même jamais. Je ne sais comment vous faire comprendre la sensation pénible que j’éprouvais à savoir son esprit occupé de ce qui était en train de naître dans le mien. C’était une paralysie momentanée, un suspens douloureux de la vie intérieure. Je n’osais lui avouer cette faiblesse. Notez que je n’aurais pu lui reprocher aucune pensée hostile, ou seulement critique. Elle appréciait avec un sens musical délicieux ce que je venais de composer. Elle se taisait sur mes erreurs, persuadée que je les découvrirais seul. Elle ne discutait pas, ne conseillait pas, ne préférait pas. Mais à un mot qui lui échappait, je comprenais qu’elle avait longuement médité sur mon inspiration, qu’elle en connaissait les plus secrètes ressources. Et bien souvent, indécis, buté ou mécontent, je venais lui demander un avis, lui soumettre des variantes. Elle ne se prononçait qu’avec timidité. Une fois la question résolue, nous parlions plus librement. Je l’encourageais à me dire toute sa pensée. Je me rappelle une époque où, dans une aberration de confiance mutuelle, nous bavardions des heures sur le don mystérieux que j’avais reçu. Comment aurais-je su qu’elle me détruisait?
Je m’apercevais pourtant d’un changement dans mon travail. A la fièvre joyeuse et tout à fait inconsciente des années précédentes, avait succédé une période de demi-stérilité, nous disions de recueillement, d’attente. Je n’étais plus que rarement submergé par ce torrent d’harmonie qu’on ne sait comment contenir. Je ne goûtais plus qu’une espèce de plaisir froid et volontaire à noter mes pensées. Et ces pensées, il me fallait les appeler, les faire monter avec effort d’une région à demi vidée de musique.
Je crois vous avoir dit que nous nous aimions. Je devais bientôt apprendre à quel point sa tendresse était généreuse. J’avais tout à fait renoncé, dans les premiers temps de notre union, à mes habitudes de libertinage. Un jour, cependant,--un jour de travail maussade,--je sentis renaître le parfum de mon ancienne vie. Je longeais une avenue déformée par la brume, quand la vue d’une prostituée fit briller de nouveau en moi le bienfaisant mirage du désir. Je la suivis longtemps, perdu dans cette ivresse retrouvée. Son corps ondoyait devant moi et le brouillard me devenait un rêve sonore. Je l’accompagnai dans un hôtel. En la quittant, je fus envahi par un sentiment nouveau. Au lieu de cet allègement, de cette innocence que j’avais si souvent connus après la débauche, j’éprouvais une espèce de remords, une hâte de rentrer et d’avouer. C’est avec une oppression maladive que je parlai à Thérèse. Elle se tut et réfléchit longuement. J’aurais voulu la voir en larmes, jalouse, injuste. Mais elle dominait ses sentiments. Elle me questionna sur mon existence d’autrefois, sur le lien qui, dans ma pensée, unissait mes désordres à ma faculté créatrice... Je la vois encore, dans son ample robe violette, sa tête blonde contre la mienne, son bras autour de mon cou, me confessant, écoutant sans dégoût mes cyniques confidences. Pas un reproche, pas une révolte: elle ne voulait que comprendre. Que de noblesse perdue! Quel démon change en force dissolvante les plus touchants sacrifices de la tendresse féminine? Elle finit par me dire:
--Il se peut que tu aies raison... Ces... ces choses peuvent t’être nécessaires... Je ne veux pas y mettre obstacle... Tu es libre... Je ne te demande que la vérité... Promets-la moi et je te promets, à mon tour, de t’épargner tout reproche.
Je ne sais pourquoi cette obligation me parut si gênante, au premier abord. J’eus une hésitation, qui lui fit dire:
--Tu ne voudrais pourtant pas me mentir?
Ah! que n’eus-je alors le courage ou la clairvoyance de lui crier:
--Si, je veux te mentir! Si, je veux préserver mon intimité! Je veux avoir ma vie secrète! Cette liberté que tu m’offres ne m’est d’aucun prix, si je dois t’en rendre compte. Il y a des êtres auxquels le mystère est indispensable. Certaines explications détruisent la vie naissante. Les paroles sont des drogues abortives. Taisons-nous et laisse-moi seul!
Mais tout se passa comme elle l’avait décidé. Je crois qu’elle ne souffrit pas. Elle était aisément dupe des mots. Elle croyait que la débauche et l’amour sont des mondes séparés. D’autres femmes pouvaient me donner _le plaisir_; il lui suffisait que ma _tendresse_ lui fût réservée. Elle ne concevait pas que telle fille, dans le hasard d’une rencontre, pût m’arracher des larmes. Elle ne savait pas que l’homme ne peut étreindre un corps sans que son cœur déborde.
Je poursuivais mes aventures dans une espèce d’ivresse désespérée. La certitude que Thérèse saurait, le lendemain, le jour même, les dépouillait de leur charme. J’essayais parfois de me taire, mais alors, un tourment bizarre m’empoisonnait, une sensation de faute, un besoin d’absolution. Et après quelques heures de lutte, je parlais.
--Vois comme tu es sincère, disait-elle en riant. Tu voudrais mentir et tu ne le peux pas.
C’était vrai. Mes pensées lui appartenaient; mes sentiments, mes appréhensions, mes rêves, toute ma vie intérieure coulait vers elle. Mais cette communion, qui, chez d’autres, eût été une source de bonheur, ne m’apportait qu’une insupportable angoisse. Mon pouvoir d’artiste s’anéantissait. Mon travail devenait pénible, mécanique. Les idées m’arrivaient, sèches, isolées, sans cette suite pressante qui veut s’exprimer. Construire, dominer, je ne le pouvais plus. Peut-être aurais-je fini, dans la solitude, par retrouver cette chose sans nom qui m’échappait. Mais mes inquiétudes étaient _nos_ inquiétudes, mes tourments, _nos_ tourments.
Elle s’imagina que ma déchéance provenait d’un excès de complaisance à l’égard de ce qu’elle appelait mon vice. Je tentai de changer de vie. Je remportai sur moi-même plus d’une victoire ridicule. Bientôt, je n’eus même plus à lutter. Je me souviens d’un jour d’hiver où j’arpentais machinalement les mauvais quartiers d’une ville de province. Les rues étaient vides. Parfois, un visage fardé paraissait derrière une vitre. Mais aucune grimace de luxure ne m’émouvait. Il tombait de la neige fondue, qui formait sur mon parapluie une lourde carapace gluante. Je ne pouvais la secouer. Mon poignet s’engourdissait... Le poids augmentait toujours. Il me semblait qu’on voulût m’enfoncer en terre... Ah, je l’ai porté, le fardeau de l’existence! Je connais la charge humaine!
L’été suivant, nous restâmes à Paris. Un dimanche de juillet, j’étais dans mon cabinet de travail, volets clos, sans pensées. Elle entra, me croyant sorti. Je m’approchai d’elle et commençai à pleurer sur son épaule. Elle se mit à pleurer aussi. Nous étions d’une extrême docilité d’impressions. Elle eut pitié. Je la plaignis de souffrir par moi. Je l’attirai, dans un mouvement de tendresse. Elle serra ma tête contre sa joue. Mais aussitôt, un étrange instinct de révolte m’arracha d’elle. Il me semblait que je devais fuir, qu’un danger était là, tout près... J’avais peur. Thérèse me tendait les bras: je sortis en frémissant.
Quelques semaines plus tard, je pus nommer le mal qui m’avait atteint. Je faisais fréquemment le même rêve. Je me voyais à ma table, en train de travailler. Peu à peu, mes idées se brouillaient; la gêne m’envahissait; j’éprouvais la sensation de ne plus être seul. Je me retournais: une forme se tenait derrière moi, muette et voilée. Je partais en voyage; je traversais les mers; j’arrivais dans un pays aux couleurs indicibles... Mais quand je voulais le parcourir, l’angoisse m’étreignait; je sentais la forme voilée à mes côtés. Voulais-je la chasser, elle reculait légèrement. Si je tentais de fuir, elle glissait derrière moi. Si, pris de colère, je la frappais, elle me regardait d’abord avec tristesse, puis se penchait sur moi, se faisait lourde, plus lourde et je me débattais vainement sous un fantôme de plomb.
Je compris, en analysant ce rêve, que j’avais trouvé la conscience.
Quand, voulant enfin savoir si l’espoir d’accomplir mon œuvre m’était interdit, je confrontai mes derniers essais avec mes premières productions, je compris que j’avais perdu mon instinct.
Il va sans dire que Thérèse fut dans le secret de cette double découverte. Elle tenta de la nier, de l’atténuer, mais ma certitude l’emporta sur ses raisonnements. Elle finit par me déclarer:
--Je ne puis vivre avec l’idée que je te détruis. Séparons-nous.
J’aurais dû profiter de sa générosité. Je n’en avais déjà plus la force. Elle m’était nécessaire, parce qu’elle était une partie de moi-même.
Je lui répondis que je ne pouvais vivre sans elle.
Nous passâmes plusieurs mois dans un complet abandon. Nous avions amassé quelque argent: elle, pendant une tournée de concerts, moi, en faisant des transcriptions. Nous nous installâmes dans un hôtel de Nice. J’étais la proie docile de sa tendresse. Nous parcourions ce pays d’argent aux monts poudrés de neige. Elle était heureuse. La nappe de vin lilas d’une rade oscillant sous la pleine lune, certains couchers de soleil, trempant dans un bain d’or les arcades lépreuses, les barils de goudron, les ancres et les câbles d’un vieux port, lui donnaient l’impression du bonheur. Hélas, même devant ces spectacles, je n’entendais pas en moi le chant fidèle de l’existence.
Je ne pouvais penser à ma vie que comme à une succession de petits instants satisfaits ou mécontents. Vivais-je vraiment? Je répondais, je marchais, je regardais, mais toutes ces actions disjointes étaient-elles le fait d’une personne unique et continue? Je me semblais un fragment d’être vivant à demi digéré.