Part 7
Cet été-là, sans souci de la chaleur, qui emprisonnait tout le bassin de la Méditerranée dans une cage d’or rouge, Shodds partit pour Constantinople.
Les «flottantes» de Galata l’accueillirent cordialement. Énormes, demi-nues, serrées les unes contre les autres, elles débordaient les petites boutiques, dont elles étaient le vivant étalage. Leurs bras pendaient au dehors, dans un cauchemar de viande rose.
Elles disaient:
--_Come in._
--_Good night, darling!_
--_Well, Mister Clergyman?_
Mais Shodds passait, les trouvant trop souriantes.
Derrière Péra, au fond d’un ravin jaune où stagnent des mares noires, près des cahutes des montreurs d’ours, il découvrit quelques Arméniennes, vivant dans un exil fort rude.
Il offrit sa guinée à une fille qui le regardait passer d’une espèce de cave, la tête posée sur le seuil, à même la terre.
Le lendemain, il partait pour Smyrne. Là, vive déception: chaque jour, le choléra réglait sans discussion les comptes, certainement frauduleux, d’une vingtaine de Grecs.
_Sa_ rue était contaminée. Une ficelle négligente, posée à hauteur d’homme, suffisait à en interdire l’accès.
Shodds n’insista pas et s’embarqua pour Alger.
La Casbah n’est plus le paradis des prostituées mauresques. Il trouva, en haut d’un raide escalier bleu, dans une chambrette sans lit, qu’encombrait un coffre vaguement doré, une fillette du sud, en pleurs sur sa natte.
Le premier sirocco lui avait apporté la nostalgie des immenses plateaux verts, où les tentes de sa famille offraient l’apparence peu glorieuse de cinq minuscules pyramides de charbon.
Elle pleurait jour et nuit ces petites cônes sombres et les vingt francs qui l’en rapprocheraient.
La guinée de Shodds la surprit comme une grâce d’Allah. Elle lui fit un salam presque épouvanté, quand il sortit de chez elle.
Ensuite, ce fut Laghouat. Quarante degrés de chaleur. Le blanc des murs pénètre en vous plus loin que les yeux. Il semble qu’on vous bâtit quelque chose de blanc sous le crâne.
Shodds courut chez les amies tatouées des tirailleurs. Écrasées de langueur sur leurs pavés, elles regardaient stupidement ce petit visiteur de midi. Il garda sa guinée, n’ayant rien pu tirer d’elles que des gestes de provocation lasse.
Il gagna Tanger, puis Madère.
A Funchal, trente degrés seulement, mais chaleur humide.
A onze heures du matin, près du torrent sans eau où sèchent les ordures, Shodds promena son rêve entre ces longs murs ardents où s’ouvre, de loin en loin, le gîte d’une prostituée.
Il les surprenait dans l’abrutissement du plein soleil et de la vieillesse.
Il laissa deux guinées à deux mégères également répugnantes, qui crurent les pièces fausses et l’injurièrent.
Un steamer partait pour les Antilles. Il le prit.
Une traversée sous les tropiques, même en été, peut être bienfaisante. Mais Shodds n’était pas de ceux que dix jours de mer apaisent. A l’heure de la sieste, il arpentait nerveusement les ponts, imaginant des bouges futurs.
Peu importe le nom de l’île volcanique où il débarqua. Dès les premiers pas sur le quai, il comprit que la chaleur devenait une affaire sérieuse.
La rue des femmes se trouvait derrière le port. Entre ses jaunes masures cubiques, la poussière régnait largement. Elle avait des remous, des profondeurs, des vagues, comme un fleuve.
Un ciel sulfureux pesait sur la ville et sur les falaises de lave. On périssait de soleil invisible.
Shodds marchait en soulevant une colonne de poussière.
Parmi les faces noires qui guettaient derrière les volets demi-clos, un visage blanc l’arrêta.
A sa question habituelle:
--Quelle est la plus malheureuse, ici?
La femme, une Espagnole, répondit en mauvais anglais:
--Viens avec moi.
C’était une fille assez jeune, sans beauté. Shodds remarqua qu’elle avait un pouce démis. Sa main, flétrie et mutilée, faisait penser à la patte d’un poulet bouilli.
Il la suivit jusqu’à une partie de la ville que le dernier tremblement de terre avait détruite.
Il n’y avait plus là que des ruines inhabitables, une désolation de pierres sèches de tumulus, de fondrières empâtées de boue verte.
Cela sentait les excréments et la banane pourrie.
La fille s’arrêta bientôt devant trois pans de murs qu’on avait toiturés avec des planches et de la toile goudronnée. L’entrée semblait une brèche ouverte à coups de canon.
--C’est ici, fit l’Espagnole.
Shodds avança la tête et aperçut, accroupie dans un coin, une femme qui ne lui parut ni laide, ni fort âgée.
Elle se détourna aussitôt et cacha son visage contre les pierres, mais pas si vite que Shodds n’eût été intrigué par son étrange fixité et aussi par quelque chose en lui,--il n’aurait pu dire quoi,--de péniblement inanimé.
--Qu’est-ce qu’elle a? demanda-t-il à l’Espagnole.
--Elle ne te le dira pas.
--Pourquoi n’est-elle pas avec vous autres?
--Elle ne le dira pas.
--Elle ne doit voir personne, dans ces ruines?
Il y eut un silence. Un moustique passa près de l’oreille de Shodds, avec son vif cinglement de guitare en sourdine.
--Dis-lui de venir, reprit-il.
--Elle ne viendra pas.
La femme écoutait douloureusement. Shodds sortit sa guinée.
Elle la vit et tendit la main sans avancer.
--Non, fit-il, viens la prendre.
Et il recula dans la poussière.
Alors, la femme avança brusquement, fixa un instant son visiteur, avec une sorte de défi désespéré, prit la pièce d’or et retourna se cacher contre le mur.
Shodds ne s’évanouit pas, ne cria pas. Voici pourtant ce qu’il avait vu, dans la lumière de midi.
Cette femme avait un nez en carton, un joli nez rose découpé dans un masque de carnaval. Et derrière le postiche, ni chair ni os, un néant rougeâtre, un trou purulent creusé dans la face, des sourcils aux lèvres.
Shodds souriait d’une manière incompréhensible. On eût dit le sourire de satisfaction maladive d’un homme qui atteint une volupté trop longtemps poursuivie.
--C’est à Cayenne qu’elle a pris ça, expliquait l’Espagnole. Pas soignée, tu comprends, jamais soignée... On ne pouvait pas la garder avec nous: elle faisait peur aux matelots.
Shodds s’épongeait.
--Allons, dit-il seulement.
Ils reprirent le chemin du port. Au bout de huit cents mètres, il se mit à vomir jaune.
Il vomissait comiquement entre deux pierres et la patte mutilée de sa compagne lui soutenait le front.
Des nègres le transportèrent à l’hôpital maritime.
Ils le cahotèrent fortement, pressés qu’ils étaient.
Il mourut de la fièvre du pays, dans les douze heures, comme l’usage le comporte.
LA PIÉMONTAISE
J’arrivai dans ce village le 28 janvier, par un temps de brume. Il est le dernier de la vallée et pendant trois mois, il demeure presque constamment dans le cône d’ombre des cimes qui forment la frontière. Elles m’apparurent de loin, ces cimes, cuirassées de glace, couronnées de hauts brouillards immobiles, en forme d’arcs.
Le village, lui, me fut brusquement dévoilé, à la lisière d’un banc de vapeurs. Une famille de basses maisons jaunâtres avait surgi, immatérielle, suspendue au milieu d’un néant neigeux. Un souffle d’air eût pu, semblait-il, chasser l’apparition.
Un soleil hâtif la frôlait, sans insister, comme une main qui se promène sur la figure d’un enfant, vite, touchant le front, le bout du nez et le menton. Le nuage se referma tout de suite, et c’est dans l’obscur enveloppement des vapeurs jaunes que j’atteignis l’auberge.
Dans la cuisine, une fille hâlée, coiffée d’un mouchoir à fleurs rouges, se chauffait, le dos voûté, toussant parfois.
--C’est une Italienne, me dit le patron. Elle nous est arrivée il y a trois jours, à moitié morte de froid. Elle est venue du Piémont, par la haute passe qui est à plus de deux mille mètres... Elle vous contera ça.
Et le soir, devant le feu qu’elle semblait ne pouvoir se résoudre à quitter, la fille me «conta ça» d’une voix monotone.
--Je suis de Perosa, en Piémont. Mon oncle était Sanmartino, le ferblantier. Notre famille est bien connue dans le pays.
Mon oncle n’avait pas de travail. Il voulait passer en France et s’embaucher à Embrun. Son fils Marco et moi, nous nous serions placés à maître chez des paysans. La saison n’est point bonne pour traverser le col, mais la misère était trop grande; nous ne pouvions pas attendre l’été.
L’oncle connaissait le chemin; il avait souvent passé des moutons par là-haut, en automne. On partit donc tous les trois, un samedi matin et, montant jusqu’au soir, on arriva au bout de la vallée.
On coucha dans une étable, chez des montagnards qui habitent des huttes de pierres sèches. Ils parlent un patois que personne ne comprend et ils mangent de la bouillie noire qui sent le bouc. L’oncle se moquait d’eux, mais il buvait tout de même leur vin rouge, un gros vin épais qui porte à la tête.
Le lendemain matin, il y avait une drôle de brume sur les hauteurs et, de temps en temps, il vous arrivait une petite goutte froide contre la joue. Le cousin, un enfant de quinze ans, serait bien redescendu, mais l’oncle dit:
--As pas peur, c’est pas quelques nuages d’hiver qui m’arrêteront. C’est ballonné, mais ça n’a rien dans le ventre. En route!
Et on se mit à grimper.
Au bout d’une heure, il neigeait un peu; il ne faisait pas de vent et nous n’avions pas peur. Nous nous tenions par la main et nous montions bravement, sans trop enfoncer.
--Dès qu’on sera de l’autre côté de la passe, dit l’oncle, on aura le beau.
En effet, il nous semblait voir du soleil derrière le col et j’observai même, un instant, deux jolies bandes de ciel vert, sur la France.
A cent mètres environ sous la coupure, en levant le nez, le cousin remarqua qu’il ne devait pas faire si beau, de l’autre côté, car cette espèce de brume brillante, qu’on voyait de loin, avait disparu et, à sa place, il y avait des nuées grises, basses, qui allaient, qui venaient à toute vitesse. Le vent ronflait à travers la brèche et soulevait la neige par colonnes.
J’aurais voulu retourner; le cousin aussi, mais l’oncle se mit à nous traiter de lâches, à nous injurier, puis, il nous fit boire un grand coup de vin, pour nous redonner du cœur.
--As pas peur, qu’il disait toujours, j’en ai vu bien d’autres que ça, en passant les moutons. Les nuages d’automne, c’est mauvais, c’est plein de grêle; mais ceux d’hiver, c’est creux comme une barrique. Ça vous lâche quelques flocons et tout est dit. En avant!
Et il nous tira le long de la dernière pente.
A peine en haut, le vent nous tomba dessus comme des coups de bâton et nous renversa tous les trois dans la neige. L’oncle se releva en riant. Il nous criait:
--Descendons vite! On soufflera plus bas!
Mais pendant que je me remettais sur pied, un de ces grands nuages que j’avais remarqués s’approcha de nous. Il nous fouetta d’abord comme avec des queues de cheveux gris, puis il nous enveloppa et nous aveugla complètement.
En même temps, la neige se leva du sol, autour de nous, en sifflant et se dressa de tous les côtés, comme un drap.
Cette fois, l’oncle ne riait plus. Il m’empoigna par le bras, cria au cousin: «Suis-nous, mon fieu!» et se jeta droit en bas, pour sortir de la tourmente.
De ce côté-ci du col, la neige était bien plus épaisse que de l’autre. On en eut tout de suite jusqu’aux genoux. Comme nous n’avancions plus, l’oncle essaya de tirer à droite. Après quelques pas, on en eut jusqu’aux cuisses et il fallut revenir à gauche. Par là, ça allait un peu mieux et on put faire une centaine de mètres sans trop de peine.
Le vent était peut-être moins fort que sur le col, mais le brouillard était aussi épais et si on n’avait pas deviné, à la pente, qu’on descendait, on n’aurait vraiment pas su de quel côté marcher. Et puis, le froid, qu’on n’avait pas senti jusque-là, commençait à nous tourmenter. J’avais les jambes tellement raides que je ne pouvais plus les sortir de la neige.
Je le criai à l’oncle, qui s’arrêta et me fit boire une gorgée de vin.
Il se retourna pour passer la bouteille au cousin, mais,--je vois encore la figure épouvantée qu’il fit,--le cousin n’était plus avec nous...
Je me rappelle qu’alors, je me mis à pleurer et à faire des signes de croix.
L’oncle appelait de toutes ses forces: «Marco! Marco!» Avec le bruit du vent, l’enfant n’aurait pas entendu à cinq pas.
--Faut remonter, dit l’oncle. Il sera tombé dans quelque trou.
Je ne répondis rien et on essaya de remonter.
Il neigeait si fort, que nos traces avaient déjà disparu. Nous ne savions pas si nous repassions par les mêmes endroits.
Je me dis: «Avec ce qui tombe de neige, peut-être bien que nous avons marché sur le corps du cousin, sans nous en apercevoir.» Je ne soufflai mot de mon idée, bien entendu. Au contraire, j’appelais de toutes mes forces, comme l’oncle: «Marco! Marco!»
Au bout d’une demi-heure, nous ne pouvions plus crier... Nous étions tout tremblants de froid... Nous nous traînions.
L’oncle comprit que si nous restions là davantage, nous y resterions tout à fait. Il ne dit rien, mais je devinai, à la façon dont il me prit la main et m’entraîna tout à coup, qu’il renonçait à chercher son enfant.
C’est effrayant comme je m’habituai facilement à l’idée que le cousin était perdu et que nous l’abandonnions! Je crois que je n’avais plus ma tête... Je ne sentais qu’un besoin: dormir, ne plus bouger.
L’oncle dévalait à grands pas lourds. Plus on descendait, plus le vent diminuait; mais quelle brume! On ne savait pas si on marchait dans du nuage, ou dans de la neige. Tout se fondait, se mêlait; on enfonçait dans une espèce de bouillie blanche, qui vous collait froid aux jambes, aux cuisses, qui vous bouchait la vue et vous embrouillait le cerveau.
A un moment, l’oncle en eut jusqu’au ventre. Il me dit: «N’avance pas» et chercha à se dégager. Il se déplaça vers la gauche, enfonça encore plus. Je poussai un cri. Il se mit en colère:
--Tais-toi donc, sacrée fillasse!
Il était à trois mètres et sa voix m’arrivait à travers des feuilles d’ouate.
Il fit un grand mouvement du corps, les bras en l’air, comme un baigneur qui sort de l’eau et, cette fois, il disparut jusqu’aux épaules. Je l’entendis jurer.
--Attendez, que je lui criai; je vas vous aider.
Il ne voulait pas.
--Je te défends de bouger. Si je ne m’en tire pas tout seul, que le diable me prenne! Il sera volé! Il sera volé, que je te dis!
Et il se démena encore pour sortir du trou. Il faut croire que la neige était bien molle et bien profonde, à cet endroit. Plus il bougeait, plus il enfonçait. Moi, je poussais des cris:
--Mon oncle! Au secours! Au secours!
C’est moi qui l’appelais à mon secours! On est bête, n’est-ce pas, dans ces cas-là. Au bout de cinq minutes d’efforts, il me dit, la voix très tranquille.
--Écoute, fillette; plus je bouge, plus j’enfonce. Je sais ce que c’est. Je suis dans un des ravins qui sont à gauche du chemin muletier. Il y a trente mètres de fond. Si ces chiens de Dauphinois mettaient des perches, ces choses-là n’arriveraient pas. En attendant, je suis fichu... Toi, tire sur la droite et tâche de descendre. A trois heures d’ici, il y a un village. Tiens, prends le restant du vin et ménage-le. Ça m’a l’air de se calmer, là-haut. Si tu ne gèles pas et si le brouillard se lève, tu peux en réchapper.
Je restais là, à pleurer, sans répondre.
--Descends, qu’il me cria. Descends tout de suite, ou je te déshérite!
Sûr qu’il ne pouvait pas me déshériter, vu qu’il ne possédait rien, à part son baluchon. Il me disait ça pour me faire de l’effet. Mais moi, ça me coûtait de l’abandonner. Je ramassai la bouteille qu’il m’avait lancée et je bus un coup, machinalement.
Quand je baissai les yeux sur lui, je ne le reconnus pas. Je ne voyais plus qu’une tête à moitié effacée et des bras qui sortaient du blanc. On aurait dit un fantôme. Il ne parlait mot, et moi, je pleurais toujours.
Alors, tout à coup, il se passa une chose effrayante. L’oncle se mit à pousser des cris, toute une série de cris, pas des appels, mais des hurlements de colère, des grognements, comme une bête qu’on saigne... Puis il se tut pendant un bon moment... et j’entendis sa voix, une dernière fois... Des paroles pesantes, comme de quelqu’un qui va s’endormir:
--Allons va, qu’il disait. Ne t’obstine pas... Bonsoir, fillette!
Et je m’en allai.
Cent mètres plus bas, la neige était meilleure, et j’aperçus les perches que nous avions manquées. Vers le soir, il se fit une éclaircie, un drôle de rayon jaune, qui sortait d’une gueule de brume et qui avait l’air de me montrer les premières maisons, droit au-dessous de moi. J’y arrivai la nuit, les dents tellement serrées que je ne pouvais plus parler... Les gens d’ici m’ont bien soignée: toujours du feu et du lait chaud. S’ils voulaient me garder comme servante, je ne regretterais pas trop d’avoir quitté ma vallée.
LA MÉTISSE
Je retrouvai mon ami le poète Z. un matin de décembre, dans une rue de Zurich. Je le voyais venir de loin, étrangement distinct de la foule qui s’écoulait entre les maisons. Je souffrais, ce jour-là, du ciel noir où la bise était déchaînée, des constructions modernes aux façades identiques. Je souffrais aussi des vêtements et des visages. Une impression, peut-être maladive, de similitude, me contractait l’estomac au passage de ces hommes coiffés de chapeaux melons et habillés de laine noire.
Z. marchait lentement, un feutre clair sur sa forte tête bronzée, un foulard de soie jaune autour du cou: on eût dit le figurant d’un autre siècle. Il me souhaita le bonjour avec cette chaude cordialité des grands indifférents, qui croient devoir se faire pardonner des années d’oubli.
Il arrivait de Bombay. Il m’emmena dans une obscure «Weinstube», derrière le quai de la Limmat et nous causâmes. Il rapportait un volume de vers, dont il consentit à me révéler des fragments. Cela s’appelait _le Prince jaune_. Certaines pièces faisaient songer aux brûlantes improvisations d’Asmapour, le poète nomade de l’Afghanistan, qui erra, sa vie durant, à la suite des bayadères et des musiciennes. Grisé par la sauvagerie de ses poèmes, je confessai à Z. l’accablement que j’éprouvais dans l’enfer organisé, méticuleux, utilitaire de la cité moderne.
--Oui, dit-il, ici, les instincts primitifs portent muselière. On leur lime crocs et griffes. On les mortifie, on les détruit savamment. Souvent même, par un tour de force de dressage moral, on les transforme en énergie bienfaisante. Moi, je les ai vus en liberté. Je les ai entendus rugir allégrement vers la lumière... Eh bien, je ne sais s’ils pèsent aussi lourdement qu’on le dit dans le plateau du mal. Ils concourent, au même titre que la bonne volonté du balayeur ou du policier, à réaliser cette espèce d’équilibre indifférent qui permet à la vie de continuer. Je les crois beaucoup moins dangereux pour l’espèce humaine que la pensée d’un philosophe ou le génie d’un inventeur.
Je me trouvais, le printemps dernier, à bord d’un petit vapeur qui fait le service entre Java et Haï-Nan. L’équipage était malais et nous avions des Chinois dans l’entrepont. Le capitaine était un Hollandais tout rond, chauve et rasé. Trente-quatre ans à la mer et l’autorité silencieuse des tout-puissants. Il mettait fin, d’un geste, aux altercations entre coolies. Le dimanche, il officiait lui-même, dans le salon, lisant la Bible sans plus de passion que le livre du bord et s’agenouillant devant un fauteuil pour le _confiteor_. Si le moindre bruit de vaisselle montait alors de la salle à manger, il se détournait avec une petite torsion de la bouche, qui avait pour effet de précipiter le _steward_ en bas des escaliers, porteur de menaces et de malédictions.
Les demi-sang étaient nombreux, parmi les passagers. Ils se réunissaient à l’arrière, au coucher du soleil, fumant, jouant, s’éventant. Deux jeunes filles, longues et maladives comme des fleurs épuisées, babillaient en un idiome enfantin. Des noirs timides, enroulés dans des _battiks_ bruns, faisaient circuler des boissons. Un rayon oblique, filtrant sous la tente, poudrait d’or tous les visages: les robes crème, les teints safranés, l’épaule plus foncée d’une _babou_, le corps frêle et convulsé d’un petit enfant jaune étaient pour moi le plus émouvant des spectacles.
Je poursuivais une métisse de Soerabaya, qui me parlait un anglais elliptique et rauque. Je la devinais continuellement traversée par de silencieux orages, secouée par des rafales nerveuses, harcelée par des jalousies, des susceptibilités, des colères. On la disait folle. Elle me fuyait d’abord avec une aversion menaçante, puis, un soir, dans un corridor, elle me donna ses lèvres et je l’emportai dans ma cabine.
Le paquebot était une véritable fournaise flottante. Un Américain maniaque agaçait sans trêve une guitare au-dessus de nous... Je l’entends encore! Cet air de danse, un absurde _one-step_, le même, toujours, pendant des heures... C’était terrible. Cette musique disloquée me remplissait de l’épouvante des cauchemars. A certaines reprises de l’air, la brune forme humide ondulait et tremblait à mes côtés, comme un serpent dans l’herbe... Oui, son étreinte dissolvait la raison, dont votre triste monde ressue. Dans ce grand corps tendu comme un arc, habitait une force inconnue, qui entraînait loin du réel...
Un jour, après le déjeuner, j’entendis chuchoter qu’il y avait un cas de peste, parmi les Chinois de l’entrepont. En passant dans le couloir des cabines, je vis, par une porte entrebâillée, une dame anglaise avec un masque de coton sur le visage, immobile devant son lavabo, les mains plongées dans une cuvette de sublimé.
--L’homme vient de mourir, me dit un matelot. On va le descendre tout à l’heure.
Je me rendis sur le pont, où je fus rejoint par l’Anglaise.
--Il faut du salol, radotait-elle derrière son masque. On devrait faire laver le pont au salol, les planchers, les corridors, tout le bateau.
Je vis le capitaine sortir de sa cabine, en veste noire. J’étais accoudé au bastingage. La tige motrice du gouvernail frémissait sous mon pied. Le paquebot stoppa sur une mer immobile. Un paquet gris jaillit de l’entrepont et enfonça aussi doucement que dans de l’huile tiède. Les machines se remirent en mouvement.
En bas, le second faisait établir des barrages de cordes et de planches, pour empêcher toute communication avec les régions contaminées. Je trouvai la métisse en train de guetter à travers une palissade.
--Tu n’as donc pas peur, lui dis-je?
Elle répondit dans son anglais baroque:
--_Me no fear death. Me ne fear nothingness before life. So, why fear nothingness after life[2]?_
[2] Je ne crains pas la mort. Je n’ai pas peur du néant qui précède l’existence. Pourquoi craindrais-je celui qui la suit?
Et elle collait son visage aux interstices de la palissade, avec une expression de désir incompréhensible...
Le lendemain matin nous jetâmes l’ancre devant une côte basse où luisaient, parmi la verdure, les toits d’un lazaret. Les officiers sautèrent dans un canot: on ne les laissa pas aborder.
Au retour, le capitaine me confia:
--Le médecin a fait dire qu’il dormait. Je crois qu’il a peur. Les ordres sont d’attendre.
La journée se passa dans l’expectative. Un vent de terre s’était levé. Le paquebot virait autour de son ancre, sur une mer flamboyante. Le cri rond de la brise s’engouffrant dans une conduite d’air, ou le battement insolite d’un panneau faisait sursauter les nerveux, pendant la sieste. Ils écoutaient de longues minutes, le cœur battant, assis dans leurs couchettes.
A cinq heures, le capitaine, qui fouillait la côte avec sa jumelle, me serra le bras:
--Tenez, fit-il vivement, voilà le médecin. Ah! c’est un brave, celui-là!
Je vis un Chinois en robe noire qui se promenait sur la berge. Le capitaine sauta dans un canot, mais on ne lui permit toujours pas d’aborder. Il revint furieux.