Chapter 5 of 10 · 3982 words · ~20 min read

Part 5

--J’ai repensé à ce rêve, me dit-elle un jour. Je le trouve admirable, parce qu’il révèle clairement les inquiétudes inconscientes d’un être sur lui-même. Il est trop vrai que vous craignez d’être retranché de la communion humaine. Et il est certain que vous le serez un jour... Oui, c’est bien ainsi que vous finirez, loin, loin dans le nord, à l’écart, tout seul.

Je souriais, dans une angoisse muette. J’avais échappé à la souffrance, dans mon ivresse de solitude. Mais je regrettais parfois cette grosse douleur commune qui courbe tout ce qui vit.--Et pourtant, mon instinct m’avait toujours crié de la fuir.--Mon instinct, ou ma lâcheté?... J’avais banni les sentiments habituels et les chimères banales.--Mais si mon art périssait, faute d’aliment? Si je succombais, peu à peu, à la soif humaine, seul et vide, parmi les stériles déserts du moi?

Elle me connaissait assez pour m’infliger à son gré les affres de l’incertitude!

Elle me tourmenta minutieusement, pendant notre dernière promenade sur les hauteurs. Elle montait à pas lents, avec un sourire amer, méditant la ruse qui m’abattrait, se livrant parfois aux derniers élans d’un orgueil bafoué.

Elle avait mis un collier de perles, négligé depuis des mois.

--Ces malheureuses s’étiolent, quand je ne les porte pas, disait-elle. Voyez comme elles revivent contre ma peau!

Je l’écoutais, cette fois, d’une oreille habituée, presque distraite. Je ne pensais à rien. Je regardais les cimes se préciser au soleil. J’étais comme suspendu, absent de moi-même.

Un peu plus haut, elle s’anima pour désigner des points multicolores sur un sentier, de l’autre côté de la vallée:

--Vous voyez? C’est H., le professeur de dessin, avec les enfants de l’hôtel. Il y en a... trois, quatre, cinq, six... Voilà un homme vraiment riche et qui se donne! L’autre jour, pendant que vous étiez enfermé, triturant des accords, il a conduit toute la bande sur les névés. Ils ont fait des glissades jusqu’au soir dans la neige. Ils sont redescendus, trempés, ravis, en chantant dans le brouillard. J’ai eu tout à coup une telle pitié de vous! Pauvre garçon, enchaîné par devoir à sa petite besogne inutile! En train de «créer», pendant que les autres vivent!

Elle me prit les mains et ajouta d’une voix tremblante:

--Je vous trouve parfois si lamentable! Je vous plains! J’ai peur pour vous, mon amour!

Je me taisais. Ses mains blanches aux veines bleues, au toucher cruel, m’inspirèrent soudain un tel effroi que je me dégageai. Elle eut un mouvement des lèvres, comme pour demander pardon.

Nous étions dans un site métallique et méchant, sous des éboulis en partie recouverts d’une couche de neige scintillante. Des dents de pierre noire déchiquetaient l’azur avec précision. On eût dit un mécanisme, une machine arrêtée. On ne comprenait pas que ce fussent les mêmes formes qui, de loin, semblaient se recueillir dans une majesté vaporeuse. De cette âme aussi, j’étais trop près. J’en distinguais l’armature féroce. Je ne comprenais plus sa souffrance ni son secret poétique.

Nous montâmes quelque temps sans parler. Je savais que mon geste de tout à l’heure serait bientôt puni. En effet, comme nous débouchions sur un alpage, elle commença:

--C’est curieux: le petit B. n’aime pas votre musique. Pour lui, les recherches qui vous tiennent le plus à cœur sont des préoccupations enfantines. Il m’a dit: «En somme, c’est un garçon qui a perdu son instinct et qui fait bonne contenance comme il peut.» Je l’ai contredit. Mais il pourrait avoir raison.

Je ne répondis pas. J’étais surpris de mon indifférence. Ces mots qui, la veille, m’auraient longuement inquiété, me semblaient alors vidés de leur venin. Je me sentais plein d’une puissance que les paroles n’abattent plus. Quelque chose naissait en moi, de si fort, de si frais que je m’en sentais étourdi.

Nous arrivions au bord d’un lac de haute montagne chargé de glace fondante. Le temps s’était couvert. Des brouillards livides stagnaient autour des cimes, dont on ne voyait que la base: pierriers gris, névés souillés de débris, étranglements de neige entre des parois rugueuses.

--Ce pauvre B., murmurait-elle, ne peut plus se passer de moi. Je ne sais vraiment pourquoi. Je suis toujours si surprise, quand je m’aperçois que je suis nécessaire à quelqu’un! Je ne suis pas une femme supérieure, moi. Je ne suis qu’une petite madone. Est-ce que celui-là aussi va se mettre à vivre de moi?

Elle parlait généralement ainsi des personnalités qu’elle avait détruites. Je crois qu’elle se nourrissait de ces meurtres involontaires.

--Figurez-vous, ajouta-t-elle, qu’il me trouve jolie! Quel enfant!

Je la regardai. Le froid bleuissait ses joues; le hâle des hauteurs avait jauni son cou mince. Ses yeux clairs viraient pour dissimuler la tension de sa volonté. Les perles ornaient funèbrement sa beauté menacée par le déclin, comme ces féroces montagnes pourries, dont les déchets s’entassaient autour du lac. Je les contemplais, délitées, cavées, découronnées par le temps... spectres sans tête se regrettant sous le brouillard... Elles me semblaient aussi perfides que ma tourmenteuse, mais aussi impuissantes qu’elle, dans le silence de leur amertume.

Rébecca parlait maintenant de la «fin de mon art».

--Je ne comprends pas qu’il y ait un musicien assez peu clairvoyant pour échapper à une grande inquiétude. Comment n’avez-vous jamais pensé: «Mais je n’écris pas la musique qu’il faudrait écrire?» Tout a été dit, dans le langage dont vous vous servez. Il est, d’ailleurs, conventionnel et borné. La nature est pleine de vibrations qui vous échappent. Un pêcheur des îles de la Sonde en perçoit plus que vous. Et ce timide langage, que vos prédécesseurs vous ont transmis, vous n’osez même pas le faire éclater! Vous n’êtes pas encore libéré du système du _tempérament_! Il faudrait d’abord vous servir des sons naturels. Ensuite, on verrait... Mais cela vous est impossible, _parce que vous ne les entendez pas_... Je me demande, en vérité, comment l’avenir jugera les musiciens de ce temps. Pas même des auteurs de transition. Le jour où quelque Orphée aura nouvellement enfanté la musique, on vous citera peut-être comme des phénomènes de décomposition. On dira: «Voilà comment ils grinçaient, dans leur agonie...» Ayez donc le courage de vous faire cet aveu!

Je l’écoutais d’un air coupable. Mais une émotion qu’elle ne pouvait soupçonner, m’emplissait. C’était comme un retour à la lumière après des mois de cachot. Que d’imprévu dans l’homme! Cette volonté d’anéantissement, tournée contre moi... et en moi, la sensation délicieuse d’échapper à ces fureurs, de me redresser secrètement dans ma force et ma plénitude perdues!

Je ne sais quelle alchimie faisait jaillir la sève sous les traits destinés à m’abattre. Je ne la haïssais plus. J’aurais pu l’humilier. Je ne me souciais que de renaître. Me prouver ma force. N’être pas celui qu’elle disait, ce raté, cette épave! Je le voulais si ardemment qu’une rupture, analogue à la grâce ou à la folie, se produisit en moi. Ces réservoirs mystérieux de pensée et d’émotion que l’artiste porte en lui avaient été scellés jadis et figés par un gel subtil; ils crevèrent avec violence et débordèrent en une débâcle de création. Dès lors, volonté, réflexion, s’abolirent. Je cessai de m’appartenir.

Le soir de cette dernière promenade, je m’enfermai. Je marchais de long en large, obsédé par un flot d’idées musicales. Je pleurais. Je portais la main à ma nuque. C’était trop beau, ce qui m’arrivait là! Je chancelais comme un ivrogne. Dire que, depuis deux ans, j’avais été sevré de _cela_! Est-ce que _cela_ était revenu pour toujours? Est-ce que nous irions ainsi désormais dans la vie, moi et cette voix à mon oreille? Moi et ce chuchotement, qui me rendait plus puissant qu’un dieu? Ces années de sécheresse étaient soudain effacées. Les femmes par qui j’avais souffert, je leur pardonnais, j’avais pitié d’elles. Peut-être avait-il fallu qu’elles me traînassent longuement dans un enfer aride, pour que l’étanchement de cette nuit fût possible. S’il était vrai, pourtant, que l’homme progresse dans les tourments? «Au travail! au travail!» me répétais-je. Mais l’abondance était trop grande. Que choisir? Que rejeter?... Ah, tout prendre et succomber! Boire, boire à la source jusqu’à défaillir!

C’est cette nuit-là que j’ébauchai les quatre mouvements de ma symphonie. Je partis le lendemain matin pour Paris. Je n’ai jamais revu Rébecca.

IV

J’avais surtout retenu de la confession de Sarterre cette tendance à croire sa personnalité menacée. J’étais persuadé que l’influence destructrice imputée à ces deux femmes était imaginaire. Mais je ne voulais pas le détromper, car ces illusions lui avaient été salutaires. L’homme que n’écrase aucun fardeau meurtrier puise sa force dans des calamités inventées. Et il faudra toujours que l’artiste rende responsable des caprices de son imagination les êtres qui l’auront aimé.

Je crois qu’il soupçonnait lui-même la fausseté de ses interprétations. Il s’y tenait cependant, dans une crainte mystérieuse de plus de vérité. Il m’avait dit un jour:

--L’existence de l’artiste serait bien belle, si elle n’était qu’une succession d’états artistiques... Trop belle! Il faut qu’il se contemple, qu’il se cherche, au lieu de bénir l’éphémère et de s’en griser. Et il ne parvient même pas à se déchiffrer. Sa conscience ne lui présente qu’une image déformée de lui-même... Mais l’exacte connaissance le paralyserait peut-être. Je souffre de me voir faux et je pense dans le même temps: mieux vaut que le profond, le réel de ma nature me soit caché. Je n’oserais pas creuser plus avant; je ne veux pas tout savoir.

Ses jours d’impuissance musicale étaient fréquents. Comme il ne pouvait accuser aucune femme de ses difficultés, il s’en prenait au climat, à la nourriture, à l’aubergiste, «qui l’intoxiquait avec des conserves». L’inquiétude et le désespoir régnaient alors en lui... Il ne tenait plus en place, ne savait où se fuir. Il faisait seller des mules et nous suivions l’oued tari, semé de petits cailloux blancs; nous longions les rebords de la _Chebka_, ces étranges dos de pierre squameux qui semblent des alligators gris assoupis sur le sable. Nous mettions pied à terre sous un des palmiers isolés qui se lèvent tristement dans le lit de la rivière et nous repartions avant d’être reposés. Il m’entraînait sur les collines au-dessus de la ville, en quête de je ne sais quoi. Mais des confins de l’horizon, noyé dans une brume de feu, n’accouraient que des bouffées de désolation.

Quand son travail «marchait», je ne le voyais pas de la journée. Le soir, il faisait parfois irruption dans ma chambre, pour m’entraîner à quelque escapade juvénile, dans les jardins de l’oasis.

L’ennui de Ghardaïa me rongeait doucement. J’étais las de voir chaque jour devant moi les murs ardents du _bordj_, la balustrade blanche du jardin public où ne pousse qu’un peu d’orge jaunissante; las d’entendre chaque après-midi la voix du négro à djellaba mauve, nasillant sur un air éternel la complainte à mille couplets dont se berce le nonchaloir des Arabes.

J’annonçai bientôt à Sarterre mon intention de rentrer en Europe.

--Moi, je passerai l’été ici, dit-il. Je me moque des chaleurs et l’Europe me décourage. Ce continent, retourné comme un champ de pommes de terre et où les bâtisses poussent comme l’herbe à cochons... Non, je ne peux pas chanter cette nature-là. Terre trop humaine. Et l’homme y est dangereux. J’ai peur du jour où des messieurs en redingote m’applaudiront de nouveau. Je me dis: «Le jour où ils applaudiront les nuages et les rivières, c’est que les nuages et les rivières se seront laissé attraper!» Eh bien, moi, je ne veux pas me laisser attraper. Je veux rester libre et maladroit devant cette race... terrible et furieux en face de ses doctrines... et enragé dans ses fourmilières. Je ne suis pas comme elle. J’aimerais mieux être un scorpion dans son trou que de lui ressembler.

Il ajouta plus tard avec une rancune contenue:

--Il y a une espèce qui m’écrase: celle des gens au regard tendre qui croient l’univers bâti pour eux... les bouches régulières qui parlent de progrès... les belles consciences qui luttent pour la justice... Elles auraient fini par me réduire au silence... J’ai besoin d’une joie cruelle qui ne peut grandir en leur présence. J’en ai fini avec leurs chimères. Je me suis décrassé de ce nuage gluant.

Il renversait la tête en arrière et parlait dans un abandon proche de la violence:

--Il y a des moments où le bonheur passe à travers ma poitrine, comme le soleil à travers un arbuste... Il y en a d’autres où je sens en moi des forces aussi aveugles, aussi involontaires que le vent du sud, quand il déplace les dunes... Ah, il faut tout de même que vous entendiez ma musique, avant de partir.

Il me prit par le bras et m’emmena au premier étage, dans une pièce carrelée, garnie d’un piano et d’une table de travail, sorte d’établi en bois blanc posé sur des tréteaux. Les volets clos interceptaient la lumière, mais le vent chaud qui soufflait depuis deux jours avait saupoudré de sable les manuscrits et le pavé.

Sarterre se mit au piano.

--Vous savez, annonça-t-il en se retournant, vous grincerez des dents. Ceci n’est pas fait pour mes «semblables». Totalement incapable de les émouvoir. Aucune espèce de sentiments humains!

Il joua. L’instrument était faux, les marteaux, rongés par l’air du désert. Plusieurs cordes vibraient. Mais les heurts et les tintements s’atténuaient sous les mains légères de Sarterre. Peut-être accentuaient-ils l’impression d’irréalité que me produisaient ces premières mesures. Il me semblait assister à un défilé de fantômes ivres. Je n’avais jamais entendu pareille musique, aussi incroyablement joyeuse, aussi libre de la charge fatale que, depuis deux mille ans, l’homme traîne partout avec lui, dans ses philosophies, dans ses religions et jusque dans ses rêves. Je m’étais souvent demandé si un art _différent_ du nôtre n’était pas possible. Et voici qu’une réponse m’arrivait de ce piano discord, dans cette chambre carrelée, à bien des lieues de la civilisation. Oui, la petite forme humaine, courbée par la tristesse, était absente de ces pages. L’art que j’attendais existait.

Mais ma surprise était grande qu’entre tous, celui-ci l’eût créé. Que sa musique lui ressemblait peu! Je ne savais pas encore à quel point l’instinct poétique se joue des contradictions. Dans ce domaine, rien d’impossible, pas même à une gorge enrouée de produire un son clair. Voici un anxieux, un faible, assiégé de mille craintes et sa musique reflète la joie audacieuse d’un jeune dieu. Voici un analyste, un maniaque du moi, péniblement courbé sur lui-même et sa musique est aussi inconsciente qu’une force de la nature. Je le sais débauché, capable des plus cruelles bassesses et sa musique est innocente comme les jeux d’une panthère...

Pourquoi? Peut-être,--il me l’a dit un jour,--parce que le génie se paie; parce qu’une vie inquiète est la rançon d’une œuvre sereine. Peut-être aussi parce que cette œuvre est le songe que l’artiste aurait voulu vivre, l’image sacrée de ce qu’il n’a pu devenir. Plus il s’enlise dans l’enfer qui lui est dévolu, plus son œuvre s’en dégage...

Après le premier morceau de sa symphonie, Sarterre, qui devinait ces muettes interrogations, me dit, les yeux brillants:

--Je vais vous confier un grand secret: j’ai profité d’un moment où personne ne me voyait, pour me débarrasser de ce que les femmes appelaient mon âme. Cela s’est passé là-bas, sur la piste du sud. Elle est au fond d’un puits, à quarante mètres sous les sables. Je crois qu’elle ne remontera pas. Voilà pourquoi ma musique est libre, libre comme un requin dans l’Atlantique!

Il riait et plaisantait tout en jouant, ou bien s’extasiait naïvement sur la beauté d’un passage. Quand il eut terminé, il était ivre; il ouvrit les volets sans raison, avec des gestes déréglés. Le pesant soleil de midi nous frappa au visage. Des colonnes de poussière se levaient sur la route, comme des vapeurs de soufre, puis retombaient.

--Vous n’allez pas sortir? dis-je en le voyant coiffer son casque. Il y a plus de quarante degrés. La lumière est effrayante.

--C’est ce que j’aime, répondit-il en chancelant un peu. Je vais passer chez Zorah. C’est une prostituée soudanaise qui attend, drapée de soie jaune, à genoux derrière une porte ajourée. Son patio est badigeonné de bleu. Il y fait une chaleur d’enfer. Cela sent l’huile frite et l’encens. Il y a un petit monstre pourri de syphilis qui joue de la flûte, accroupi dans un coin.

Son œil était vague, sa voix pâteuse. Je me sentais mal à l’aise. J’aurais voulu qu’il se tût. Mais il continua:

--Ensuite, j’irai dans la _Chebka_. Je ne regarderai pas ce grand trou azuré au-dessus de ma tête. Non, non, l’inspiration ne me tombe pas du zénith! Ha, ha!... Ma force tient à la terre. Je crois que ma musique m’est soufflée du sol. Elle sort des pierres calcinées et des langues de feu qui dansent derrière les bancs de sable... Au revoir.

V

Je quittai le M’Zab avec le premier simoun.

Je fus trois ans sans revoir Sarterre. Il fit jouer sa symphonie, puis un quatuor. Son nom, ridiculisé par la foule, devenait cher à quelques-uns. Il vivait à l’étranger. Un trait me fut rapporté sur lui, que l’on donna comme une rare preuve d’ingratitude.

Un Mécène, animé par la foi, avait organisé une tournée de concerts consacrés à ses œuvres. Sarterre s’était pris d’amitié pour cet homme. Or, le soir du premier concert, à Londres, dans un banquet, il se mit à l’accabler de propos désobligeants. Sans qu’aucune discussion eût éclaté, froidement, fielleusement, il lui reprocha ses prétentions artistiques, son mauvais goût, ses ridicules, ses petitesses. Les convives cherchèrent en vain à s’interposer; Sarterre continua, jusqu’à ce qu’il eût vu son protecteur quitter la table.

--S’il avait bu, conclut la personne qui me rapporta le fait, il se serait excusé, le lendemain. Mais non, il abandonna la tournée et ne donna plus signe de vie. Il cherche à se rendre odieux et il y réussit.

Qu’il pût être avide du mépris des hommes, c’est ce que je savais déjà. Il me semblait pourtant que, dans ce cas, un autre mobile l’avait poussé. Cette crainte maladive de voir sa personnalité entamée, cette horreur avouée de tout ce qui pouvait l’arracher à lui-même m’expliquaient son acte. Il avait brutalement rompu avec cet homme, _parce qu’il commençait à l’aimer_. Il avait immolé cette amitié naissante à la chimère féroce qui le menait. Là aussi était le secret de sa conduite avec les femmes. Les affections humaines étaient sa tentation. Dans la crainte d’y céder, il tranchait tous les liens au fer rouge. Pour n’appartenir qu’à leur Dieu, des chrétiens ont agi de même.

Au mois d’août 1914, je me trouvais à Marseille. Par un soir étouffant de sirocco, je rencontrai Sarterre qui sortait d’une ruelle du Port-Vieux. Il était pâle et semblait avoir bu. Je l’abordai non sans curiosité.

--Savez-vous ce qui m’arrive? commença-t-il d’une voix assourdie par la colère. On vient de me verser dans le service armé. Avant trois mois d’ici, l’abattoir.

--Mais je vous croyais réformé?

--Je l’étais. Il paraît que ça ne compte plus. On m’a fait passer une révision! Ah, les brutes! Venez, je vous raconterai.

Nous entrâmes dans un bar au plafond bas, sur le seuil duquel une fille crépue, les jambes nues et musclées sous ses jarretelles, guettait les hommes d’un air farouche.

--Cela s’est passé dans un hôpital, dit-il en s’asseyant. Nous étions trois cents à nous écraser devant une porte. Le directeur, un Méridional à barbe flottante, se frayait un chemin à travers notre cohue, jovialement d’abord, nous appelant «mes amis»; mais bientôt, il se mit à nous bourrer les côtes et à nous injurier comme du bétail.

Un jeune soldat borgne appelait nos noms à la porte. On nous examinait par fournées de vingt. Mes jambes fléchissaient. Un petit rougeaud à courte moustache noire pesait sur moi. Il critiquait le gouvernement, l’organisation, les chefs militaires. Je parvins à le fuir et à pénétrer dans la salle du conseil avant mon tour. Des corps demi-nus se démenaient dans la pénombre, entre des bancs. A chaque instant, une forme humaine passait devant une table où siégeaient des officiers. Deux majors, une serviette à la main, l’examinaient d’un œil maussade; la voix enrouée du commandant de recrutement criait: «Service armé!» et d’autres formes étaient poussées devant la table. Les mots _service armé_ retentissaient environ toutes les demi-minutes. Une seule fois, après un bref conciliabule des officiers, j’entendis crier: «Maintenu!» et je vis revenir vers les bancs un Méridional replet, qui disait:

--Té, je le savais bien que j’avais le cœur patraque!

A mes côtés grelottait un paysan, qui venait de se déshabiller. Il était décharné et portait des traces d’excréments le long d’une cuisse. Il me parlait dans une angoisse invincible:

--J’ai craché le sang trois fois. Je ne peux pas me tenir debout.

On le regarda quelques secondes avec dégoût et le _service armé_ du commandant de recrutement retentit de nouveau. Ils appelèrent ensuite: «Vanini!» Une voix répondit: «Décédé!» puis deux cultivateurs produisirent un paysan auréolé de cheveux blancs et qui roulait des yeux effarés.

--Il est fou, expliquèrent ses camarades.

Un des officiers cria: «Foutez le camp!» et ils discutèrent entre eux le mot qu’ils inscriraient sur leurs feuilles. L’un voulait mettre _aliéné_; l’autre, _insuffisance mentale_. Ils tombèrent d’accord sur _faible d’esprit_. Des hommes passèrent encore. Les majors n’y faisaient plus attention. Le colonel à barbiche blanche, qui présidait, criait très fort devant lui des choses qui me semblaient incohérentes. Et toujours, la voix hargneuse du commandant grinçait: _service armé_! Ils appelèrent de nouveau: «Vanini!» Il y eut des rires et un baryton psalmodia: «Il est aux cieux!»

Mon nom fut prononcé. J’étais ivre de colère. Je m’adressai à l’un des majors et lui exposai mon cas en tremblant. Il ferma les yeux et parut s’endormir. Les officiers se regardaient en souriant. Je compris qu’ils se moquaient de moi. Il y eut quelques secondes d’amusement, puis le _service armé_! retentit et le second major me poussa de côté. Alors, perdant la tête, je me campai devant le colonel et criai: «Je proteste. Je suis malade. Je suis Sarterre, le musicien.» Le vieux soldat me regardait fixement, sans me voir. Le commandant de recrutement ricana:

--Ah, vous êtes musicien? Et bien, vous irez sur le front. C’est là qu’on entend la meilleure musique, en ce moment.

Les officiers rirent et l’on appela le suivant. Tandis que je me rhabillais, un montagnard qui ne comprenait pas ce qu’on voulait de lui, me demanda confidentiellement:

--Dites donc, croyez-vous qu’on nous fera faire l’exercice?

On incorporait la dernière fournée. Pendant que je sortais, un gros homme sautait à cloche-pied, pour faire valoir je ne sais quelle infirmité. Les officiers s’esclaffaient. En deux heures et demie, trois cents têtes avaient été marquées pour la boucherie.

Sarterre frappa la table du poing et se tut.

Je lui serrai le bras. Il frémissait d’une colère d’adolescent.

--Ma patrie n’est pas la leur, reprit-il en se contenant. Le vert des prairies n’y est pas brun de sang, au bas de la tige des herbes. L’odeur de l’été n’y est pas celle de la viande pourrie. On n’y agonise pas cinq jours au creux d’un fossé, transformé en tison par la fièvre. On n’y est pas saisi vivant par un engrenage qui vous pétrit, vous disloque et vous recrache, broyé, désossé, comme fait la machine à tuer les porcs. Ma patrie, c’est celle de Mozart, de Debussy et de Moussorgsky. Je n’en connais pas d’autre.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

--Vous êtes pourtant de ceux qui devriez comprendre, fit-il sèchement.

--Excusez-moi, mais nous sommes dans un bar, à neuf cents kilomètres du front et vous distinguez, vous définissez, pendant que des milliers d’hommes tombent...

Il m’interrompit:

--Oh! n’essayez pas de m’émouvoir: je n’ai pas de sentiments humains.

Une colère me prit:

--Au moins, taisez-vous par prudence. Vous vous ferez écraser comme une bête venimeuse.

--C’est possible, admit-il tristement. Je ne serais pas étonné que cela m’arrivât.

Je lui posai la main sur l’épaule.