Part 4
Je ne retrouvais l’illusion de la personnalité que dans mes rêves. Il m’arrivait alors de subir le supplice enivrant d’une musique parfaite qu’on ne peut noter. D’autres fois, le charme de la vie des sens m’était rendu par des visions brutales. Tantôt, c’était une sommelière aux mains un peu rouges, mais douces quand même, comme en ont parfois les très jeunes gardes-malades, et dont la langue folle attaquait durement mes lèvres. Ou bien, c’était un monstrueux torse de femme cambré devant moi, un estomac dilaté, des seins avachis, aux mamelons noirs imprégnés de goudron. Ces songes dont vous souriez, je m’y accrochais comme aux dernières épaves de moi-même. Ils me faisaient soupçonner l’existence d’une région lointaine, enfouie sous la conscience et pas encore violée. Tout le reste de mon âme était étalé, transparent, percé de lumière, comme ces blancs nuages épars qui annoncent les vents du sud.
Ne croyez pas que cette dispersion me fût douloureuse. Au contraire. J’en goûtais la volupté. Il ne me suffisait pas de me dissoudre sans cesse dans un autre être. Je recherchais les amitiés et les bavardages d’hôtel.
Il m’était égal de causer avec la dame anglaise réputée «ennuyeuse», ou avec le professeur suédois qu’on trouve «intéressant». Si l’on parlait du climat de Nice, je le proclamais _bracing_ avec l’une et _alcyonien_ avec l’autre. J’aimais à parler du climat de Nice. Je prenais plaisir aux discussions éternelles sur la psychologie des races, sur l’amour et les tables tournantes. J’éprouvais une sorte d’ivresse à exprimer des opinions recueillies sur d’autres lèvres, et qui, par leur tour consentant, excitaient immédiatement la sympathie. Je ne cherchais pas ma pensée, ni celle des autres, mais ce je ne sais quoi de mêlé, de coulant, de donné, qui est dans la nature vivante.
Je me souviens d’une promenade que nous fîmes aux ruines de Châteauneuf. Nous étions plusieurs couples, hommes en complets et feutres clairs, femmes en jerseys de soie jaune, violette ou cerise. Nous avancions sur une pente de neige d’un rose vif et vermeil. Le soleil couchant nous traçait un doux chemin de feu jusqu’en haut. Nous nous donnions la main. Nous formions une grappe joyeuse et sonore dont les grains différaient bien peu, sous l’abîme du ciel. Nos rires s’élevaient ensemble, au passage d’une des pointes de roche qui ponctuaient la neige; nos souffles s’accéléraient ensemble, quand la pente s’accentuait; nous nous tûmes ensemble, quand, au sommet, nous découvrîmes, grise, enfoncée, presque disparue, un grand nœud de nuées mortes au-dessus d’elle, la Méditerranée.
Je compris alors, pour la première fois, cette idée familière aux philosophies de l’Extrême-Orient, que la vie individuelle n’existe pas. Oui, peut-être les sages de là-bas avaient-ils raison de nier la personne; peut-être chacun de nous n’était-il,--dans la chimère de sa pensée propre et de sa volonté divergente,--qu’une vaguelette unie aux millions d’autres vaguelettes.
J’agitais ces pensées, tandis que le soleil tombait comme une fleur de cuivre. Et je savais qu’elles préoccupaient plusieurs d’entre nous. Même ceux qui ne les concevaient pas avec netteté en étaient confusément impressionnés. Ils se prenaient le bras ou la main. Nous fûmes longtemps un groupe multicolore parmi les pierres des ruines. Quand les croupes des montagnes, qui étaient d’un rose crémeux, tournèrent au jaune, sous la pleine lune montante, nous descendîmes. J’étais presque heureux. Étrange rêve, en somme, que de se poursuivre, de vouloir s’attendre seul! Comme si l’on pouvait n’être que soi! Chaque contact m’avait modifié. J’avais donné et reçu, chaque fois qu’un corps s’était appuyé sur le mien. Pourquoi méconnaître ces liens humains?
Oui, pensais-je le soir, mais, illusion ou réalité, une vie séparée des autres vies est la condition de mon art. Je ne puis plus produire, si je cesse d’y croire... Et qu’importe que je produise? me répondais-je en m’abandonnant au sommeil.
Dès notre retour à Paris, Thérèse tomba malade. Les premières crises, qui furent violentes, eurent une singulière répercussion sur moi. J’étais gagné physiquement par sa souffrance. Je ressentais ses douleurs. Quand elle gémissait, mon souffle devenait haletant, mes jambes tremblaient, ma main se crispait sur mes yeux. Elle poussait parfois des cris dont le souvenir me fait encore tressaillir. C’était le hurlement clair, presque mélodieux d’un animal qu’on torture. Alors, je sortais de sa chambre et me jetais, tout tremblant, sur mon lit. Je sanglotais de pitié, de rage contre ce qui la broyait. J’aurais voulu, ne fût-ce qu’une heure, assumer son supplice. Je me labourais le poignet avec des ciseaux, pour souffrir, moi aussi. Le souvenir d’un mouvement de tendresse, d’une phrase enfantine prononcée par elle m’emplissait de désespoir... Mais bientôt après, un démon glacial travaillait ma pensée. Il me représentait Thérèse plus malade, agonisante, morte. Et je cessais de pleurer. J’écoutais, j’attendais sournoisement. Je ne pouvais empêcher de grandir en moi je ne sais quel horrible espoir de libération. Des promesses féroces m’étaient soufflées à l’oreille: «Tu revivras, murmuraient-elles, tu redeviendras toi-même, tu travailleras... mais seulement à une condition...»
Je me rends compte du dégoût que ces confidences doivent éveiller en vous. Je ne veux ni m’accuser, ni m’excuser. J’essaye simplement de retracer une des périodes les plus troubles, les plus contradictoires de mon existence. Ce que j’ai encore à dire me vouera sans doute au mépris définitif: je le dirai cependant.
Le médecin, jugeant une opération nécessaire, avait fait transporter Thérèse dans une clinique, où j’allais la voir chaque jour. Les premiers frais de sa maladie avaient épuisé nos ressources. Le directeur de la clinique consentit à nous faire un crédit de plusieurs mois, mais je ne savais plus comment vivre. J’étais trop bouleversé par ce que je commençais à déchiffrer en moi pour chercher du travail. Je passais des heures seul à la maison, dans la chambre qu’elle avait quittée. Je touchais ses vêtements accrochés dans un placard obscur. Une faible odeur de chair et de poudre les imprégnait. J’en étais plus ému que d’une présence. Elle me faisait revivre une succession d’instants heureux. Des plis de ces étoffes fatiguées sortait pour moi la féerie de certains couchants, en Provence, quand la terre et les oliviers se consument d’un feu sombre comme le sucre brûlé. Je me souvenais de réveils alertes au soleil de neuf heures, qui vernit les palmiers et danse sur les balcons de marbre. Je retrouvais un geste d’abandon qu’elle avait eu, le soir, dans un chemin rocailleux, sous les oliviers, un silence de bonheur devant la mer violette... Je l’aimais alors comme je crois n’avoir aimé aucun être. Puis, une vague d’indifférence me submergeait et, de nouveau, quelque chose en moi l’imaginait morte. Je me voyais seul à jamais, au bord d’un avenir sans limites... Mon pouls s’enfiévrait de désir. A l’heure de la visite, je courais à la clinique et telle était la puissance de nos habitudes, que je ne pouvais m’empêcher de lui confier mes cruelles pensées. Elle me caressait le front, d’un petit geste d’effacement et de pardon.
--Ce n’est rien, mon chéri, murmurait-elle. Ne te tourmente pas.
Peu de jours après l’opération, une de ses amies, qui connaissait notre gêne, lui apporta cinq cents francs. Le billet était encore sur la table, quand j’entrai. La garde, qui sortait, me recommanda de ne pas m’attarder. Thérèse avait passé une nuit assez douloureuse et le docteur avait autorisé une piqûre de morphine. Elle ne souffrait pas, en ce moment. Elle regardait devant elle d’un air voluptueux, la bouche déclose. Sa lèvre supérieure se retroussa dans une contraction involontaire, puis elle s’endormit paisiblement. Son sommeil m’émouvait toujours. Elle m’apparaissait alors comme totalement innocente et je ne m’en voulais plus de la chérir; je n’éprouvais plus cette crainte de m’abandonner à un être. Elle n’a pas connu le meilleur de ma tendresse.
Je la contemplais, les larmes aux yeux, quand j’entendis des pas. D’un mouvement instinctif, je pris le billet de cinq cents francs, qui était à portée de ma main; je traversai la chambre sur la pointe du pied et croisai la garde à la porte... Nous nous fîmes signe que «tout allait bien».
A peine dans la rue, je fus traversé par une sensation de joie extraordinaire. Il me semblait que je venais d’accomplir un acte important, définitif, qui allait transformer ma vie. Je n’éprouvais aucun remords. J’avais fait cette chose comme celles que l’on fait en rêve. Elles semblent incohérentes, au premier abord, puis, quand on les analyse, on leur découvre presque toujours un sens symbolique. Il en fut ainsi de mon geste. Plus tard, j’en vins à l’interpréter comme le sursaut désespéré d’un être en perdition. Au moment même où je pleurais d’amour sur cette femme, l’instinct de conservation m’avait poussé à agir contre elle. Et il fallait que l’acte fût le plus bas, le plus ignoble, pour nous séparer à jamais. Il fallait qu’il me vengeât de toute son œuvre destructrice, qu’il me libérât, par la honte, de ma tendresse. Fausse et misérable impulsion! Car si Thérèse avait vécu, elle m’eût encore emprisonné dans la douceur de son pardon. Si nous avions pu parler ensemble de ma vilenie, elle l’eût effacée d’un: «Ce n’est rien. Ne te tourmente pas.»
Je n’en eusse retiré que l’amertume des crimes inutiles. Mais l’homme se retourne comme il peut, entre les bras étouffants de sa destinée.
Aucune de ces pensées ne m’effleurait alors. Je me sentais libre et léger comme un enfant. Elle allait mieux; j’avais de l’argent; j’étais seul. Ce triple bonheur me grisait. Je remontai les Champs-Élysées, où coulait le ruisseau d’or du couchant, dans un de ces rêves de puissance qui m’emplissaient à quinze ans.
Devant un bar, le regard d’une fille assise dehors m’arrêta net. Je pris place à côté d’elle. Son bavardage me charmait. J’écoutais s’épancher, dans une détente voluptueuse, le flot de sa sottise. J’avais à peine besoin de lui répondre, sauf quand elle me demandait si «un poète, c’était la même chose qu’un écrivain». Je la trouvais belle et étrangement innocente. Nous dînâmes ensemble. Je l’accompagnai chez elle. Nous avions bu. Elle parlait sans interruption:
--Moi, je suis surtout bien de profil. On m’a dit que j’avais un profil de camée. Il paraît que c’est une médaille. Est-ce vrai? Souvent, on m’a demandé la permission de dessiner mon profil... Et puis, je suis très bonne... J’ai beaucoup de pitié...
--Va, lui disais-je, dans une exaltation qu’elle attribuait sans doute à l’ivresse; parle!... Tu ne m’aurais pas fait de mal, toi! Tu aurais pu, des années, déverser sur moi ta bêtise, tu ne m’aurais pas détruit. Oui, tu es belle et bonne. Je voudrais te garder!
Elle n’écoutait pas et entamait avec importance le récit de la mort de sa sœur:
--Elle avait une méningite. Ce sont _les cervelles_ qui s’émiettent, vous comprenez?... Et c’était tellement grave, qu’il a fallu faire une autopsie. Vous savez ce que c’est, n’est-ce pas?
Elle ne se tut qu’assommée par le _whisky_.
Aux premières lueurs du jour, je contemplai avec émotion cette tête ravissante, où jamais ne fermenterait le mauvais vin de la pensée.
En rentrant chez moi, je trouvai la domestique penchée sur la rampe de l’escalier, une lettre à la main:
--On est venu trois fois de la clinique, chercher Monsieur. Madame n’est pas bien.
Je sautai dans une automobile. Là-bas, je fus reçu par le docteur. Au lieu de m’introduire auprès de ma femme, il me gardait dans le salon d’attente, parlant de péritonite, d’intervention chirurgicale impossible...
--Mais laissez-moi donc passer, criai-je en m’élançant dans les couloirs.
La garde se tenait devant la porte de la chambre. Je n’eus qu’à la regarder pour comprendre ce qui était arrivé. Je n’osais plus entrer. La jeune fille chuchotait:
--Nous avons envoyé chez vous à sept heures, puis dans la soirée, puis vers deux heures du matin.
Je me rappelle que je répondis nettement, avec la présence d’esprit que l’on apporte aux mensonges mondains:
--J’étais à Ville-d’Avray, chez des amis.
La porte fut ouverte et Thérèse m’apparut.
La garde murmurait:
--Elle n’a presque pas souffert... Monsieur le professeur a donné de la morphine...
C’est ainsi qu’elle m’était apparue la veille. J’étais comme paralysé, mais froidement attentif; je n’éprouvais rien. Mon esprit ne pouvait s’abstenir d’une comparaison odieuse: elle ressemblait à la fille que je venais de quitter. Il y avait sur ses traits la même innocence...
Certains hommes se seraient tués, n’est-ce pas? Mais moi, est-ce que j’ai du cœur? Est-ce que je peux souffrir plus de huit jours de suite? L’incident du billet de banque et les circonstances de la mort de Thérèse furent connus; des gens me tournèrent le dos. Est-ce que je m’en souciai? Sais-je ce qu’est l’honneur? ou l’orgueil? ou seulement la conscience du mal? Non, non. J’ai peut-être fait le mal: je ne lui ai jamais trouvé de saveur distincte.
La morte m’avait avoué jadis, avec une sorte de bizarre tendresse:
--Mais mon chéri, tu sais bien que je te crois capable de tout.
Si j’étais arrivé trois heures plus tôt à la clinique, si elle avait pu entendre, dans son agonie, le récit de ma nuit, je suis sûr qu’elle eût murmuré, caressant mon front:
--Ce n’est rien. Ne te tourmente pas.
III
Sarterre reprit:
--Ma liaison avec Rébecca H. fut de courte durée. Mes liaisons furent toujours de courte durée. Pour Thérèse, j’éprouvais des sentiments: je crois n’en avoir éprouvé pour aucune autre femme. Je ne veux pas en éprouver. Rien que la grimace de la passion. Une grimace assez profonde pour pouvoir être exploitée, mais assez brève pour ne pas diminuer ma force artistique. Rien qui puisse m’envahir ou m’épuiser. Tant pis pour celles qui ne comprennent pas.
J’étais absolument désespéré, quand je rencontrai cette femme, à Sils-Maria. L’espèce de lueur qui avait brillé devant moi, pendant la maladie de Thérèse, s’était éteinte. J’errais à petits pas dans l’enfer précis de la réalité. Mon vieil enfantillage m’avait fait espérer du dépaysement une renaissance, un afflux de vie. J’explorais ces montagnes tourmentées; j’escaladais leurs crêtes, je traversais leurs replis cachés; j’évaluais les beautés et les tares de leur structure; je les dévêtais sans amour, comme des géantes impossibles à l’homme. Et la musique, en moi, restait muette.
Aux premiers mots échangés, je sentis que Rébecca comprenait mon malheur. Un soir, au bord du lac, en deux ou trois phrases ambiguës, prononcées tout bas, avec un orgueilleux sourire, elle éclaira ma détresse. Je la pressais de questions, j’implorais des conseils et le mensonge d’une promesse. Elle réveilla ma confiance. Par quels mots? Je l’ai oublié. Peut-être, aujourd’hui, les trouverais-je vides ou mensongers. Ils me semblaient alors riches de pouvoir et de vérité. Son argumentation devait pourtant se réduire à ceci: que je l’aimasse et la force, l’ivresse, la joie de créer me seraient rendues. Mais j’aspirais trop à me laisser convaincre pour pénétrer ses arrière-pensées.
Je voudrais que vous puissiez connaître cette femme singulière. Elle vieillit nonchalamment d’hôtel en hôtel, raillant les activités et les chimères humaines, aspirant au néant; mais l’aigre chagrin d’être moins désirée la corrode. Elle ne parle que de donner et elle prend insatiablement. Elle croit se dépouiller au profit de ceux qui l’entourent, mais elle leur vole, avec une impitoyable douceur, leur personnalité. C’est un acier flexible et dur. Elle plie en frappant. Sa pensée a dévoré tous les siens; sa tendresse même contient un germe d’anéantissement. Elle se rit des philosophes et son cerveau subtil est toujours en travail. Cette calculatrice ne prise que l’instinct. Elle se nie supérieure, tout en se consumant d’orgueil. C’est une païenne: elle croit vouloir la joie; elle ne veut que la puissance. Elle se pense généreuse et saine: je l’ai vue méchante et maladivement raffinée. Elle est aristocrate jusque dans ses fourberies. Le vrai, pour elle, n’a d’autre couleur que celle de ses passions, mais vous ne la prendrez pas: elle ment toujours à l’ombre d’une petite vérité. Elle glisse sous les mots comme un serpent sous les pierres... Elle est d’un vieux pays de l’Est où, derrière l’agitation moderne, les âmes demeurent incurablement rêveuses. Près de sa maison natale, en Pologne, est une fosse d’où sortent, la nuit, des fantômes de femmes. Elle roulera dans toutes les fosses de la vie. Elle en sortira plus idéaliste qu’avant. Elle porte en elle son propre fantôme, poète et visionnaire, qui songe, qui sourit et qui efface.
Peut-être croyais-je à la vertu réparatrice de son amour; mais je la pris surtout par désœuvrement, par curiosité. J’attache si peu d’importance à ce geste! Je me sens parfois devant une femme comme devant un rocher à gravir: une action rapide, un peu grisante; la rude étreinte d’une matière que j’aime. Puis, l’abandon solitaire sous le ciel plus proche.
Notre première nuit fut toute d’éclats de rire et de moqueries sur nous-mêmes. Elle feignait de se prêter à cette joie détachée, à ce libertinage distrait. Soit pudeur, soit crainte, elle taisait ses sentiments. Mais je ne tardai pas à m’apercevoir que j’étais aimé. En même temps, je discernai les premières atteintes de sa puissance. Elle s’installait dans ma pensée, dans mes opinions, dans mes désirs. C’était la même imprégnation qu’avec Thérèse, mais plus subtilement impérieuse. Consciente de cet envahissement, effrayée de sa force, elle la niait, se faisait petite, répétait avec un sourire de soumission:
--Moi qui suis une femme sans importance...
Et elle tissait autour de moi le filet multicolore de ses imaginations. Le monde était pour elle une féerie mystérieuse, un songe férocement beau, traversé par la vie éphémère comme par un scintillement de paillettes au soleil: le monde fut cela pour moi.
Je m’étais remis au travail, soulevé par une fausse inspiration. Et c’étaient ses visions bizarres, c’étaient les hallucinations sonores de son cerveau que je transcrivais. J’étais devenu le copiste de ses rêves. Création plus pénible que la stérilité! Enfantement plus douloureux que la mort! Elle ne comprenait pas le caractère épouvantable et forcé de ces naissances. Elle s’en réjouissait. Mes monstres la charmaient, parce qu’elle se retrouvait en eux. Elle les croyait viables et ne savait pas qu’un poison coulait dans leurs veines.
--Il me semble que vous grandissez, disait-elle parfois.
Illusion de son orgueil, ou ruse de geôlière? Je ne sais.
De sa mâle et précise écriture musicale, elle notait entre les portées de mes manuscrits des suggestions ou des corrections. Un jour, en marge d’une ébauche, je trouvai quelques mesures de sa main. J’en fus surpris, car j’étais sûr de ne pas lui avoir communiqué ce fragment. Après examen, je reconnus que c’était moi qui avais noté la variante, _en imitant inconsciemment son écriture_.
Cet incident, qui peut vous paraître futile, me bouleversa.
L’amant de Rébecca était venu la voir à Sils-Maria. Je l’avais rencontré jadis à Paris, alors qu’il étudiait l’histoire. Je le retrouvai oisif et raillant la science qu’il avait délaissée.
--On ne peut tout de même pas prendre un historien au sérieux, disait-il. L’histoire? Mon amie en sait beaucoup plus que moi. Quand je pense que j’ai passé dix ans sur ce piédestal! J’étais bien ridicule. Heureusement qu’elle m’a aidé à l’abattre.
Je lui demandai s’il était heureux. Il me répondit:
--Je vais lentement vers le bonheur. Il y a encore trop de chimères, en moi, qui ne sont pas détruites. Je suis un tel nihiliste! Je ne connaîtrai la paix que quand tout sera par terre.
Nous causions tranquillement, mais il avait hâte d’être seul avec Rébecca. Quoiqu’il vécut de sa pensée, il ne la voyait qu’une ou deux fois par mois. Il lui parlait alors jour et nuit. Il ne la désirait plus. Il la prenait parfois dans ses bras et la respirait avec précaution, comme une fleur douteuse. Il connaissait nos relations et affectait l’indifférence, de crainte d’être tourné en ridicule. Peut-être souffrait-il.
Je le rencontrai le lendemain, dans la forêt. Il m’aborda avec une cordialité exagérée. Je compris que je l’ennuyais. Nous parlâmes de Tolstoï. Il le traita d’imbécile et ajouta, d’un ton que je connaissais trop:
--_Guerre et paix_ est pourtant une chose charmante.
Cette phrase me fut aussi pénible qu’une difformité soudain entrevue. Nous marchâmes un moment en silence. Quand nous reprîmes la conversation, j’eus l’impression que son esprit n’était plus là, que je parlais avec un mécanisme robuste, souriant, mais inanimé. Je lui demandai:
--Que pensez-vous de la dernière pièce de Scharnhorst?
--Admirable, admirable! répondit-il vivement.
--Scharnhorst n’existe pas, repris-je. C’est un nom de fantaisie que je viens d’inventer.
Il rougit et les coins de sa bouche s’abaissèrent.
--C’est sans importance, fit-il. Dans la conversation, je dis toujours n’importe quoi. C’est plus facile... et... en général... on ne s’en aperçoit pas.
Nous arrivions à un châlet-restaurant d’où l’on dominait le lac, figé, luisant comme une coulée de cire bleue.
Il s’assit et commanda d’une voix inutilement autoritaire:
--Deux cafés, je vous prie, mademoiselle.
Depuis un moment, sa pensée était retournée auprès de son amie. Il me parlait d’elle.
--Quel cerveau! n’est-ce pas?
Il ajouta, voyant que je l’observais:
--Je suis très content comme cela. Je vois la vie à travers elle. Elle m’a enlevé la peine de vivre.
--Et la personnalité.
--Je ne savais pas en avoir jamais possédé une, murmura-t-il.
Il paya. Comme la sommelière tardait à rapporter la monnaie, il se souleva plusieurs fois, tournant vers le châlet un visage plein de souffrance.
Nous rentrâmes. Sa présence me pesait comme celle d’un malade mental.
Le lendemain de son départ, j’annonçai à Rébecca que je quitterais Sils-Maria dans les quinze jours. J’expliquai gauchement que j’avais besoin de solitude, que j’irais m’installer sur la côte d’Italie.
--Vous êtes libre, mon ami, sourit-elle.
Et la lutte commença. Elle avait compris que je la fuyais pour toujours. Aussi, malgré la surprise de son orgueil, ne s’attarda-t-elle pas aux espoirs habituels. Elle choisit délibérément la vengeance et fit appel aux forces destructrices de sa pensée.
Vous vous rappelez cette réplique du pasteur Morell, dans _Candida_: «Il est facile, extrêmement facile d’ébranler la confiance d’un être en lui-même. Profiter de cela pour briser le ressort d’un homme, c’est une œuvre diabolique.»
Comme elle sentait que l’art seul était vulnérable en moi, c’est à lui qu’elle s’attaqua.
Peut-être serez-vous surpris du peu de consistance de ses tentatives. Vous croirez que mon imagination les grossit et les envenime. Vous vous demanderez comment, avec des mots,--avec si peu de mots,--un être peut se proposer d’en abattre un autre. Je vous répondrai que tous les crimes contre la personnalité, c’est avec des mots qu’ils ont été commis. Nul plus que l’artiste n’est sensible aux mots. Il s’en laisse tout de suite blesser ou enivrer. Il a la superstition des jugements. Devant la mauvaise humeur d’un critique, il pleure, il se croit perdu. Le sentiment de la résistance lui est un obstacle insurmontable. L’opposition de ses ennemis le stimule parfois: celle de ses proches le paralyse. Oui, les doutes à peine exprimés, les insinuations imprécises de Rébecca, c’étaient là de bonnes armes.
--J’ai pleuré, me disait-elle avec tristesse. Je viens de relire certaines de vos anciennes œuvres. Tout de même, on aurait dit que vous seriez allé plus loin. Il y a quelque chose, en vous, qui a du se figer, un jour. Vous ne vous rendez pas compte que dans votre art, comme dans votre personne, il y a je ne sais quoi d’un peu oppressant?... étouffant?... Non, vous ne le saviez pas? C’est curieux, mon ami s’en est tout de suite aperçu.
Elle possédait l’art d’inquiéter vaguement. Je lui avais raconté certain rêve où je m’étais vu, fuyant la caserne, un matin d’hiver, dans une crise de dégoût. Je traînais une longue vie secrète, parmi des étrangers, en des pensions de famille, puis je m’apprêtais pour un exil définitif. J’arrivais à l’extrême nord de la Norvège, dans un chalet de bois, chez une vieille femme qui prenait des pensionnaires. Et je vieillissais là. Trois mois d’obscurité. On pêchait soi-même son poisson dans un trou de glace. La solitude était mortelle, sous la lampe rouge continuellement allumée... Et aucune paix, mais l’amer désir de tout ce que j’avais méprisé.