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Part 10

A vrai dire, c’est elle qui paraît épouvantée. Sèchement il détaille les mobiles du crime, et comme il ne tombe juste qu’une fois sur deux, pâle elle se hérisse, mais elle rougit quand il dit vrai.

Reprenant le divertissement de la Médecine, il crie:

--On prétend discuter? Ce ne sera pas avec moi! Assez de calembredaines!

Il rit des lettres où il n’y a rien. Il menace avec les documents où il y a tout.

--Ainsi, M. Caillaux, ministre, donnait _des ordres_ à la magistrature! Mais le voilà bien le nœud du procès! De cet acte monstrueux il a osé dire: «Acte de Gouvernement. Je le referais si j’avais à le faire...» Messieurs...

Maître Chenu prend un temps; ce qu’il pense bouillonne en lui: il ne peut le prononcer qu’en hachant ses paroles:

--Messieurs... à cette déclaration, j’ai cru sentir passer le vent d’un soufflet!

Les sourcils hérissés, il dévisage la Cour:

--D’un soufflet qui n’était pas pour moi!... Acte de Gouvernement!... Ah! si de telles doctrines avaient cours, si cela devait être la règle au lieu de la néfaste exception, je le dis bien haut devant tous ceux qui m’entendent... devant tous ceux qui portent ou robe noire ou robe rouge: nos robes, messieurs, ne mériteraient plus d’être portées! Qu’on apporte des livrées... malgré la crainte que je puis avoir de n’en pas trouver à ma taille!

Ce romantisme soulève la salle. On applaudit; on crie: «Vive!... Vive Chenu!» Et Caillaux, gorge sèche et crâne rouge, Caillaux est assourdi par les mains qui battent tout autour de lui.

Il se remet grâce au réquisitoire faible, pâle, morne, gêné, si inutile et si stupide, que le jury manque en périr d’ennui et que l’acquittement commence à devenir une idée familière pour les esprits.

L’Avocat général s’assied. Labori se lève.

Immobilité générale. Lentement il sort les bras de ses manches. Il a ressaisi l’attention. Va-t-il la garder? L’atmosphère est devenue si lourde que, dans les coins de la salle, une brume grise pèse sur les gens et sur les choses. Les visages paraissent fanés sur des murs aux tentures passées. En vain, journalistes et stagiaires aident les femmes à se mettre de la poudre et du rouge: tout ce fard colle et s’étale; une poussière malsaine trouble la fin de ces débats équivoques.

Pourtant, Maître Labori, le Roi de la Défense, essaie d’emporter les cœurs et de violenter les esprits. Tout de suite il est fougueux, riche, abondant, énorme. C’est la mer, qui apporte à la plage ses flots inépuisables; elle les donne, les reprend, les roule, et sans effort se multiplie largement. Le Bâtonnier Labori est une force de la nature: ni ruse, ni métier apparent. Il est l’Éloquence, comme on dit d’un foyer qu’il est le feu, du soleil qu’il est le jour. Avec ampleur, il se donne.

Puis, soudain, toujours telle la mer, il se gonfle, déferle; et le jury tremble, submergé.

Maître Labori ne jette aucun cri, mais sa poitrine a des roulements. Maître Labori ne se venge pas, mais il défend avec sa vie grondante. Maître Labori n’accuse point, mais il rend hommage d’un cœur vibrant, pour supplier ensuite avec une chaleur ardente. Il bataille crânement, loyalement, car il est bouillant, mais ému, car c’est son âme qui passe dans ses mots, car on sent le battement de ses veines aux montées des périodes. Tête en avant, il fonce; la bouche s’ouvre, il tend les mains, il s’explique, il croit, il est sûr, il est vrai. Ses phrases jaillissent; son geste est de l’instinct; sa voix palpite, ayant le rythme du sang. Et on écoute, on le suit, il vous emporte. Il peut être effrayant comme une tempête: sa parole semble le tonnerre et le vent; et il ne connaît pas la sérénité des jours sans nuages, car la passion l’habite toujours. Même au repos, il ressemble à la montagne sur qui l’orage grossit: jusque dans la vallée descendent des grondements qui font trembler les consciences obscures; Maître Labori, dans certaines paroles graves, a de ces avertissements formidables, d’abord; puis il se déchaîne, et toute la salle s’emplit du tumulte de ses mots. Enfin, si son corps tient en place, son âme bat des ailes; elle part, s’étend et plane, large et souveraine. Et la foule d’auditeurs, balancée à son souffle, se sent le cœur et l’oreille étourdis par ce lutteur puissant.

Quand il s’est tu, il arrive que la raison se demande pourquoi cet entraînement. Son orgueil se rebiffe. Elle dit: «Comme arguments, en somme...» et elle doute. «Quant à la langue, hum... hum!...» et elle ricane. Mais ainsi, elle dissèque, et ne travaille que sur un mort. La vie vient de cesser avec la grande parole: c’était elle le miracle, qui ne s’analyse pas. Chez le Bâtonnier Labori, elle est prodigue et magnifique.

Dernière suspension: enfin!... Que ces huit jours furent laborieux! Mais que ces derniers surtout deviennent pesants, puisque chaque heure confirme l’anxiété du pays! Encore une fois on ouvre les fenêtres, et le jury se retire. Maintenant que son bon sens est épuisé par une semaine de débats confus et haineux, il va délibérer! Au dehors aussi on délibère: tous les gouvernements s’interrogent... Les journaux du soir arrivent; ils entrent brusquement aux Assises; on les prend à plusieurs mains, et on lit, tête contre tête, les lèvres sèches. C’est fait: le grand malheur est consommé: l’Autriche a déclaré la guerre à la Serbie!

Ah!... Un souffle atterré sort d’abord des poitrines... Puis la colère crispe les bouches. L’Autriche! Ce seul nom fait ressurgir dans toutes les cervelles de Français des idées d’inimitiés et de batailles, et une mêlée d’images mauvaises où se symbolisent la ruse et la lâcheté!... La Guerre!... Dire que là-bas on se bat déjà! Dans quarante-huit heures sans doute on se battra partout! Et on se regarde, et on a envie de s’étreindre en se disant: «Adieu!» Mais dans ce pays pudique et spirituel, qui redoute d’étaler ses émotions, il est rare, surtout dans l’air de Paris, que la situation la plus pathétique ne soit tout à coup mise en relief d’un mot lancé on ne sait par quel moqueur, dont l’ironie est une manière de se libérer de l’angoisse. On lit que la guerre est pour demain, et quelqu’un qui, dans ce prétoire, superpose des chaises pour voir la fin du spectacle, jette d’une voix dégagée:

--Les petits amis... va falloir s’acheter des chaussures à clous!

Les femmes ont un frisson aux épaules, à l’idée de cette horreur qui s’annonce.

--Enfin... ça ne regarde pas la France?

L’honneur des hommes répond:

--Pardon... si on nous provoque!...

Pour la dixième fois on relit la dépêche aux termes gris et perfides, qui va être le prélude d’une immense misère pour l’Europe, et on échange, dans un air étouffant, les premières idées pauvres d’imaginations prises au dépourvu. Puis on se souvient du procès! Quoi, vingt minutes déjà que le jury délibère!... Il comprend donc quelque chose? Qu’il en finisse!... Ah!... Coup de sonnette! Les voici... Non! Ils veulent consulter le Président... C’est intolérable!... Huit heures du soir... La presse, qui n’a pas dîné, proteste:

--Ils se foutent de nous! Tant qu’on n’aura pas un jury de métier, on sera empoisonné par des oiseaux de ce genre!

La nuit s’est glissée dans cette salle dramatique; l’haleine atroce qu’on y respire forme un halo sur les groupes; et la lumière des lustres, voilée, n’éclaire que des masses où elle ne détaille rien.

On s’agite, on s’évente, on soupire... Ah! la guerre!... cette hantise de la guerre qu’on a depuis dix ans!... On compte les minutes sur les montres; on s’énerve; on proteste. Nouveau coup de timbre! Cette fois ce sont les jurés... Ouf!... Attention!... On se met en place; on guette. Oui, c’est eux: on entend leurs pieds descendre lourdement l’escalier... Ils apparaissent. Ils ont l’air grave et gêné; ils s’alignent devant leurs sièges; ils ne bougent plus... La Cour entre et s’immobilise; et le public, tout le public tend l’oreille. Le Président du jury met la main sur son cœur. Il prend la feuille de réponses, et il la regarde... il la regarde longuement; puis on entend: «Non!» à toutes les questions.

Acquittée?... Hein?... Oui!... Elle est acquittée!

Il part quelques maigres applaudissements, mais aussitôt ils sont couverts par un murmure énorme et spontané. La voici! Les gardes l’amènent. Elle s’élance vers son avocat et l’embrasse. Ce geste passionné décide la colère publique; et après une première indignation confuse, des hommes se montrent qui font: «Hou! Hou!... Hou! Hou!... Assassin!» Que sont devenus les flics sous leurs robes d’avocats, payés pour faire la police au nom du tyran? Disparus! Alors, le Barreau, dans le fond de la salle, est le maître: et il forme une masse noire, d’où commence à monter une protestation vigoureuse. Tout le monde grimpe sur les tables; on serre les poings, on se tient les coudes; la vaste rumeur grossit, impérieuse; elle s’élève vers cette Cour anéantie et vers ce jury de néant.

Le Président, qui n’a pas l’habitude de tenir tête, se couvre de sa toque rouge; ses assesseurs l’imitent. Ils hésitent, puis ils se lèvent. On les voit zigzaguer, faire un faux pas, disparaître. Sans prononcer de jugement, la Justice vient de s’enfuir!

Telle est la résistance des magistrats à qui les ministres donnent des ordres.

Le chapeau de Mme Caillaux a roulé dans le prétoire: ce sont ses embrassements qui l’y ont précipité. Le jury est muet, figé par une affreuse surprise. Et la clameur se charge, s’enfle, se multiplie. Les journalistes, chahuteurs, joignent leurs cris à ceux du Barreau révolté. Des témoins, hommes ou femmes, des actrices, des mannequins, lèvent les bras et menacent avec des cannes, des éventails. Alors, devant cette foule et cette houle, à même la table de la Cour, le capitaine des gardes monte, les pieds dans les papiers et les codes, et fait des gestes pour commander et pour faire front. Il a beau hurler: on ne distingue pas sa voix. Il donne des ordres à ses soldats: ils sont dix, font trois pas, et se heurtent au public déchaîné qui s’avance, irrésistible, vers le prétoire, criant à tue-tête: «Assassin!... Assassin!...»

Soudain Maître Chenu et Maître Labori apparaissent côte à côte, dans le box de l’accusée. Ils se donnent la main! D’une seule voix formidable, le Barreau crie: «Bravo!» Les cris furieux deviennent des acclamations. La colère, une minute, s’apaise en reconnaissance. Ces deux hommes sont la gloire de la parole française: en leur honneur on bat des mains.

Mais dans la mêlée des gardes et du public, près de la barre, les yeux des avocats, qui fouillent l’ombre grouillante, tout à coup reconnaissent le Tyran, qu’on n’a pas vu pendant ni après la plaidoirie. Quoi?... il est là? Ah! l’insolent!... Oui, oui, il n’y a que lui pour avoir ce crâne rouge! Et il est encore à cette place où cinq fois, dix fois, il est venu imposer sa parole cynique. C’est trop! Avec cette décision des foules, où cent hommes, brusquement, ont la même âme du fait qu’ils crient ensemble, d’un remous brutal le Barreau pousse, écrase les témoins, écarte la presse, et marche droit sur Caillaux. Lui voit le mouvement, agite la tête; ses partisans vocifèrent; Ceccaldi, l’homme de l’Amitié, crie dans sa barbe ardente; il a de l’écume aux lèvres. Et le jury, glacé, considère toujours avec épouvante les effets étonnants de son vote.

Il monte des rugissements animaux de ces deux troupes qui, à présent, s’affrontent: poings menaçants, robes soulevées, yeux en flamme, visages en sueur, bouches qui conspuent. Du haut d’un édifice de chaises on crie: «Vive la liberté!» De la tribune de la presse, une voix réplique: «A bas les vendus!» Mais les hommes du tyran rugissent: «Vive Caillaux. Vive Cai...» Dernier effort. Le Barreau, de ses trois cents robes noires, déborde cette escorte soudoyée, la serre, la brise, et s’empare furieusement de l’homme au crâne pourpre.

Le capitaine des gardes, fantoche inutile, fait des pas affolés sur la table. Il brandit un sabre; il menace. Maître Labori veut parler; Maître Chenu aussi: leurs voix se perdent dans l’immense grondement impératif de cette masse décidée, qui, violentant le vote du jury, vient faire elle-même justice, en pleine salle des Assises. L’émeute!...

Ah! acquittée! Trois cents voix, en chœur, sans souffler, répètent: «As-sas-sin!... As-sas-sin!» Le Barreau tient le tyran dans une horrible étreinte, et il semble d’abord qu’il veuille l’étouffer; mais un cri part, on ne sait d’où:

--Vive la France!

Cri de ralliement, de vengeance, d’espoir. Journalistes, témoins, tout le reste du public dégringole alors des bancs, des tables, se presse, se bouscule, se déchaîne, et rejoint le Barreau. La salle est ridiculement petite: on dirait que les murailles vont céder à la poussée de cette foule qui vocifère dans un affreux air trouble. Une minute encore elle balance, hésite, reflue; mais le cri de «Vive la France!» se répète, et il est comme un coup de fouet à même les cœurs. La Guerre!... L’affreuse Guerre est là! Elle cogne aux portes; elle frappe aux vitres. Aux armes! On part! Il faut tuer ou se faire tuer! Sans doute il y a déjà des canons braqués sur le pays... Ah! Ah! Le Palais et ses affaires! La Cour d’Assises et ses témoins! Le jury et ses réponses! Les luttes, les haines, les paperasses, les arrêts! Quelle misère et quelle pauvreté dégoûtantes!

Allons! Allons! De l’air!... Il y a sous le ciel immense des champs de bataille qui attendent. La Nation est menacée dans ses biens, ses enfants, son histoire! Assez de compromissions et d’avocasseries: ce sont les avocats mêmes qui ont le cœur sur les lèvres. Qu’on se batte une bonne fois, et qu’on nettoie tout!--ce prétoire d’abord!... Balayons!... Dehors le Ministre-assassin! Puis qu’on chasse avec lui toute l’immonde procédure!

Écoutez!... Regardez bien!... Tout le reste du Palais, vide à cette heure, frémit dans ses galeries et jusqu’aux combles, de cette émeute qui bout entre quatre murs. Est-ce donc que les humbles auraient enfin leur heure de revanche?

--As-sas-sin!... As-sas-sin!...

Les jurés, stupides, ont le regard qui danse: ils s’effondrent sur leurs sièges mous. Sans voix, le capitaine des gardes s’enfuit: il rejoint la Cour. Et voici que dans cette mer humaine enflée par la passion, la révolte, après un dernier frémissement, prend un air de fureur sacrée. La foule entière se crispe et se raidit; elle n’ondoie plus: elle fait dans le clair-obscur une ombre massive. Serrés, ces hommes s’enchaînent, ne forment qu’un corps: est-ce qu’ils vont étrangler le Tyran?

Caillaux! Caillaux! Il est revenu le cri de chasse: c’est la curée... pour de bon! Mais elle n’est pas sauvage: elle devient solennelle: «As-sas-sin! As-sas-sin!» Le mot affreux n’est plus dit de la voix rauque de la haine; il est le large cri des consciences qui se dégagent.

Dehors! C’est le grand coup de balai! Dehors, le cynique! Dehors! Ouvrez vite! De l’air... enfin!... «As-sas-sin! As-sas-sin!» La Patrie attend ses vrais hommes. Les voici; ils s’avancent: ils répondent à son signe. Déjà ils se forment en bataillons... Et d’abord, en ce grand soir de tragédie nationale, graves, l’âme enflée du vrai droit qui leur donne toutes les forces, en sortant par la porte basse de tant de témoins inutiles, ils jettent à la rue l’homme du pouvoir et sa Justice.

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IMPRIMÉ POUR LA COLLECTION “LE LIVRE DE DEMAIN” SUR LES PRESSES DE LOUIS BELLENAND ET FILS A FONTENAY-AUX-ROSES JUILLET 1928

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