Chapter 2 of 10 · 3999 words · ~20 min read

Part 2

--Eh bien, cher Bâtonnier?... Eh bien, mon cher ami?...

--J’accepte! C’est mon devoir.

Quatre mots qui tombent lourdement, d’une bouche raidie par l’émotion: il connaît ses entrées en scène. Et aussitôt on l’applaudit. Maître Chenu, qui passe, ricane: «Bravo! Nous irons vous entendre.» Les journalistes reprennent: «Nous serons tous là!» Les bancs se vident: chacun s’approche. Ceux qui l’ont bien en haine sont les plus empressés: ils se font voir d’avance en prévision d’un triomphe qui les effraie:

--Monsieur le Bâtonnier, comme vous serez beau! Ce n’est d’ailleurs que justice! La vie vous devait bien cela!

--C’est le couronnement de toute votre carrière!

--Mon ami, cher ami! Ah! cher, bien cher ami!

Il répond comme il peut, par les mains, par le regard, et par les ailes du nez, qui sont grandiloquentes.

--Merci, balbutie-t-il. Merci, vous!... Merci, toi!

Mais soudain, le geste large, il arrête cet assaut et d’une voix devenue sourde:

--Merci!... Merci à tous de me soutenir dans cette épreuve.

Puis, devant lui, il aperçoit une tête qu’il ne connaît pas, un lorgnon qui l’épie, une main qui prend des notes. Alors, très simplement, il demande:

--Vous êtes journaliste, Monsieur? Voulez-vous une interview?

Et, sur-le-champ, il dicte:

--Quoique cette affaire fût écrasante, en toute conscience, j’ai cru que je devais l’accepter!...

Tous se sont tus. Ils font cercle, ils le mangent des yeux... S’il avait seulement l’idée de mourir: quel enterrement!

Seul dans l’ombre, au bout de la galerie, Maître Rongecœur reste à l’écart.

Maître Rongecœur est plus noir encore que les autres par sa barbe de grand prêtre qui cache son rabat blanc; et il se tient debout, pensif et blême, car il souffre de ce qu’il voit et de ce qu’il entend. Il souffre, parce qu’il a du talent et qu’on ne l’entoure jamais; il souffre, parce qu’il doit plaider une grosse affaire d’Assises, et que personne, personne ne s’en inquiète. Il souffre enfin, présentement, parce qu’on assiège et qu’on acclame un autre que lui. Il est venu de bonne heure au Palais; il prévoyait une cruelle journée; et, depuis deux heures, il est là, dans les entre-colonnes, ruminant sa détresse, empoisonné de sa bile, car on ne l’aborde pas, on ne le salue même plus, ma parole, on le dédaigne! Son martyre a commencé à la buvette: d’ordinaire, on le reconnaît, on se le désigne; aujourd’hui, on lui a demandé: «Est-ce Labori qui prend l’affaire?» Alors il a envie de hurler: «Mais c’est moi qui devrais la prendre! Ah! Moi, je la prendrais vite! Car moi, j’ai toujours envie de parler, afin qu’on parle de moi!» Mais il est seul dans l’ombre, et le Bâtonnier ne le voit même pas... Si! Il l’a vu! Grand Dieu, le Bâtonnier l’appelle:

--Rongecœur!... Cher ami!

Quoi? Voudrait-il son aide? Il s’approche en pétrissant sa barbe:

--Rongecœur, dit Labori, j’expliquais à ces messieurs, et je tiens à répéter devant vous, que si j’accepte, mon bon ami, c’est après avoir tout pesé, mais vraiment, je crois que c’est mon devoir!

--Vous savez comme je vous aime... bredouille Rongecœur. Donc, sincèrement, je vous félicite.

Il s’y reprend à trois fois, et déjà Labori ne le regarde plus; toute la presse judiciaire est sortie de sa boutique; les robes accourent des Pas-Perdus; la nouvelle s’est répandue; c’est un second assaut.

--Vive Labori! Bravo! Nous voulons tous vos mains!

Labori les leur tend, et d’une voix tempétueuse, pareille à celle d’une mer qui se brise sur les rochers, il dit:

--Mes chers amis, je ne sais pas plus que vous comment je me tirerai de cette affaire qui est peut-être la plus considérable du siècle... Mais j’ai senti en moi l’impératif catégorique.

Le bras tendu, il désigne le vestiaire. Il s’y dirige. Et c’est dans l’enthousiasme que l’escorte l’accompagne.

Mais ceux qui restent dans la Galerie se regardent alors, et hochent la tête:

--Eh bien, mon petit?... Ce n’est pas l’homme qu’il fallait... L’affaire est foutue! Il fallait quelqu’un de fin!

Maître Rongecœur émerge de l’ombre.

--Tenez, il fallait Rongecœur!

Il a un frisson. Il proteste:

--Ne parlez pas de moi... j’aurais refusé.

--Mon cher, vous avez un immense talent! Et lui aussi, notez, mais lui, il est trop lourd... il va s’asseoir là-dessus, écraser tout: ah! c’est foutu!

--Pardon... Oh! pardon, je crois... qu’il plaidera très bien, murmure Maître Rongecœur, dont le sang s’arrête entre les mots.

--Et puis, qu’il plaide bien ou mal, dit un petit journaliste à tête farce, je m’en contrefous, car ça ne m’empêchera pas, messieurs, d’aller ce soir faire subir les derniers outrages à Mlle Fleurette Fleuron qui, depuis hier, m’appartient corps et âme.

--Ne te vante pas! dit un gros.

--Tais-toi, cocu! répond le petit. Marche devant; je te suis; nous allons boire deux bocks, à tes frais!

La buvette est en dessous. On y descend par un escalier en colimaçon. Mais il faut atteindre l’escalier. Que de monde! Quelle cohue! Des clients se mêlent aux robes, s’accrochent à elles: gens du peuple qu’on étourdit, mais qu’on congédie; femmes élégantes qu’on garde et qu’on chauffe. Les premiers sont encombrants: ils traînent des épouses bavardes, des gosses pleurards; ils ne savent pas s’expliquer; ils sortent des papiers sales; l’avocat les rudoie, les renvoie.

Ils grimpent des escaliers, se perdent, reviennent, et ils se campent devant le vestiaire pour ressauter sur l’avocat, quand il va venir ôter sa robe; mais lui les aperçoit, s’enfuit et entre par une autre porte, ignorée du bon peuple. Ils peuvent l’attendre jusqu’à la nuit.

Les jeunes femmes riches, dont la chair est tentante, qui sentent la rose ou l’œillet, sont accueillies d’autre manière. Elles divorcent: toutes viennent gémir sur la brutalité des hommes; et elles ont des robes libertines qui marquent leur intention de se venger sur ce sexe que leur mari déshonorait. Les avocats leur caressent les mains; ils les font asseoir sur les bancs de bronze, où elles s’accoudent à des têtes de lionnes. Elles sont troublantes; elles exposent leurs griefs avec passion. On les entend murmurer:

--Je vous jure, maintenant, qu’on me respectera!

L’avocat regarde la cambrure du pied ou la blancheur du cou. Il murmure:

--Vous deviez me raconter des choses. Venez donc chez moi. Vous m’aviez dit que même votre nuit de noces...

La femme se lève:

--C’est vrai. Il faut que vous sachiez. Quand vous trouve-t-on?

Elle reste devant la porte, dont la lumière lui agrandit les yeux; elle cambre la taille, la jambe un peu pliée, et elle tend la main, disant: «A bientôt!» L’avocat dresse la tête. On les regarde tous deux. Comme les autres, regardez-les.

Le temps qu’arrive Maître Tricoche, car celui-là vous absorbera tout entier. Il parle haut pour expliquer à deux confrères:

--J’ai remis le président à sa place comme un petit garçon; et Maître Le Fur avec le président! Vous savez, c’est mon affaire Solacroupe, le cinéma contre l’Académie. Vous ai-je raconté? Non? Que je vous raconte!

Mais l’un des jeunes gens l’interrompt:

--Moi aussi, l’autre jour, j’ai ramassé Le Fur: il m’a écouté comme si j’étais son père.

--Oui, mais moi, il y a ceci d’impayable...

Il en est de même dans tous les groupes: ils écoutent tous «l’histoire impayable» de la journée. Ce n’est qu’une niaiserie, quand Tricoche en accouche; une turlupinade, si elle vient d’Asina, l’avocat-juge de paix, à tête d’apothicaire, qui empoigne ses confrères et prête serment sur leur ventre. Histoire qui est un bouquet de mots fins, quand elle est de Maître Lipilli, une petite ordure, lorsqu’elle vient de Maître Agasse. Quelle dépense d’esprit... et du pire! Et que de têtes, comme aux Pas-Perdus! Mais, là-bas, elles profitent de l’ombre, tandis que cette Galerie Marchande est terrible de clarté. Lorsque M. le Bâtonnier Lablette dit à un confrère:

--Vraiment, cher ami, vous prenez ce dossier? Quoique plein de talent, vous ne craignez pas?... Enfin... à la première défaillance, je suis votre homme!...

On voit luire ses prunelles et le nez frémir de convoitise.

On voit aussi que Maître Callebasse a la lèvre paillarde, lui qui défend toujours des demoiselles de théâtre; que Maître Gautereau-Vignole a la tête de son âme, un petit bout de tête en casse-noisette, mauvaise et chafouine; que Maître Écomard a la marche d’une hyène; et que Maître Esquivé s’en va toujours soucieux, depuis son mariage manqué avec la fille d’un marchand de doubles-crèmes, qui devait lui apporter la clientèle de tous les crémiers de Paris. Quant à Maître Piero-Piafferi, il se grandit, sort de son faux-col. Il est l’image de sa devise: «_Plus haut! Toujours plus haut! Vous verrez jusqu’où je peux grimper!_» Puis, quels souliers, quelles manchettes, quelle cravate! Tout cela pour illustrer une seconde devise: «_De l’argent! Toujours plus d’argent! Vous verrez ce que je peux gagner d’argent!_»

--Et moi je ne gagne rien, grogne sourdement un conseiller qui passe.

Magistrat qu’on croit digne et qui n’est que mortifié; car, après un déjeuner babylonien chez un des rois de la parole, il rentre avec amertume dîner chez lui de sa côtelette de fonctionnaire. La Galerie Marchande est mauvaise pour son fiel, quoique, en apparence, on l’y respecte. Mais l’avocat qui le salue a sur lui une influence alimentaire... dont il se vengera d’ailleurs en faisant pression sur les experts et en donnant des ordres aux liquidateurs.

--Quelle bouillotte! dit Maître Turbot de la Halle, dès qu’il est passé. Ce qu’il en faudrait un nettoyage dans ce monde-là!

[Illustration]

--Gâteux ou fous, voilà la Cour! répond Maître Trinioles.

Celui-là, dès qu’il arrive, emplit la Galerie. C’est une des volailles comiques de la volière. Tout de la vieille poule: l’œil rond, le ventre traînant, et le derrière bas sur des pattes grêles. Il vient de perdre un procès, comme d’habitude, lui qui, pourtant, sait être épique ou ému, minutieux ou abondant, lui qui a été député, lui qui... cot... cot... cot... il en glousse de fureur! Et on se le montre; et on ricane.

Il parle d’aller trouver le président, de se plaindre au Bâtonnier. Il crie: «Je ferai un incident personnel!» Même sans savoir de quoi il s’agit, tous répondent: «Faites vite! N’hésitez pas!» Ils excitent la vieille poule comme un coq de combat.

Ce qu’il y a d’effarant dans cette Galerie Marchande, c’est l’impudeur avec laquelle ils se déchirent et se volent au grand jour, sur le seuil même du Palais. Les juifs se cachent pour faire l’usure. Eux se mettent à leur porte. Est-ce inconscience ou cynisme?

Or, c’est derrière ce couloir de Bourse où se pratique le trafic des humains, derrière toutes ces rumeurs de haine, passé ce grondement d’avidité, plus loin que ces éclats de l’envie et de la passion, au delà de cette potinière dramatique et dangereuse que siège la Cour--la Cour d’Assises, c’est-à-dire tout le Palais pour les âmes populaires.

Ailleurs, vous êtes témoin des drames; là, vous en voyez les suites et en sondez les causes; là, vous jugez les gestes, en essayant de comprendre les âmes. Assassins, filles, amants, voleurs, volés, témoins, tous y parlent, nient, se confessent et luttent. La passion pousse les portes et s’installe au prétoire: c’est elle qui défend, qui explique, qui accuse; elle a vingt masques: elle s’appelle l’argent, l’honneur, le bien, la patrie; elle est odieuse, elle est sublime; et c’est son haleine qu’on respire dans l’air étouffant de cette grande salle des Assises.

Pour essayer de l’apaiser, de la raisonner, de la maîtriser, la société installe sur douze chaises imposantes, plus larges que celles qu’ils ont dans leurs familles, douze citoyens tirés au sort, qu’elle appelle le Jury.

Cette douzaine d’hommes, qui en principe commandent, en fait sont commandés; car un mandat hante leurs consciences. Ils représentent l’opinion; ils ont le ferme dessein d’être justes; si bien qu’ils s’inquiètent, s’égarent, et qu’un doute léger suffit pour qu’ils acquittent un criminel, au lieu que, dans une sainte fureur, ils tuent dignement un irresponsable. Le pays ne gagne rien à cette institution; mais le principe illusionne; il est un soulagement pour le peuple qui est la proie des idées vagues; et la forme idéale du jury reste douce aux cœurs qui aiment chez eux rêver de justice.

En principe, on le tire au sort; mais sitôt tiré, on l’épluche et on l’émonde. On tire trente-six noms pour en rayer vingt-quatre. Besogne que se partagent l’accusation et la défense. L’accusation commence: elle biffe ceux qui lui semblent enclins, par profession, à l’indulgence. Après quoi, le défenseur, rageusement, supprime tout ce qui paraît cher à l’accusation; et il reste douze bonshommes, que les parties adverses accueillent par force, avec résignation.

Ils s’installent sur leurs chaises: ils sont graves. Depuis huit jours, tout leur fut prétexte pour dire en famille: «Lundi prochain, je serai du Jury!» Maintenant, c’est eux, parmi trente-six, que l’on conserve; et comme ils ignorent qu’ils le doivent à l’indifférence qui s’attache à leurs noms, ils en ressentent une fierté qui se voit à leur maintien. Ils sont épicier, pharmacien, marchand de fourrages, bureaucrate, architecte, chauffeur, et ils vont juger; ils vont délivrer ou faire enfermer leurs semblables: la Société peut-elle leur faire honneur plus grand?

La salle leur paraît belle: les ornements, pourtant, en sont médiocres, et tout y est terni par de tumultueuses séances; mais la table des juges, le box des accusés, les portes qu’on garde, le public, au fond, qu’on maintient, sont autant d’images pathétiques qui font illusion, et le lieu leur semble beau, parce que toujours le drame est grand.

La vie, en effet, avec son tumulte et ses éclats, la mort et sa misère glacée, ce dyptique de l’homme est là, dans cette Cour, dans ce confessionnal formidable,--sculpté en une pâte qui est la pauvre chair des hommes. Les affres du mensonge, les tortures de l’aveu, le néant de la colère, la Cour d’Assises les guette, les voit, les entend, elle en vit, elle en garde une empreinte effrayante. Mais le dyptique n’est pas immuable; il évolue. Bien mieux, il arrive que, de ses mains passionnées, la Société même le modèle et le transforme, lorsque, par un grand jour d’émeute, tout à coup, elle se collette avec des magistrats qui, sournoisement, veulent étouffer la Loi. La Loi... et ses balances pour tous égales! Utopie! Hypocrisie! L’apache qui égorge au couteau, ou la femme de ministre dont le manchon cache un revolver, s’en viennent, l’un après l’autre, dans le même box. Chacun apporte ses poids pour peser son crime, et on brusque le premier. «Êtes-vous fou, malheureux?» tandis que, devant l’autre, on est muet, on salue. Mais, soudain, de la salle un grondement monte. Qu’est-ce qui se passe? C’est la Société qui s’insurge: payant ses juges, voici qu’elle les contrôle. Pas possible? Mais si! Ils balbutiaient, elle parle haut. Ils tremblaient: elle les chasse. Et ils s’empêtrent dans leurs robes... Le dyptique frémit, s’élargit; c’est le bas-relief social, qui se sculpte à sa place; et le «compte rendu» de la Cour d’Assises devient une page de l’histoire du pays.

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III

L’AFFAIRE PASSIONNELLE

L’affaire Chevreau! Vous rappelez-vous? Ce professeur qui a tué sa femme... L’histoire d’abord fut le grand attrait des journaux, avant d’emplir les Assises d’un ébrouement mondain. Elle était typique de ces drames qui, en ayant l’air d’entrer au Palais, en viennent en vérité. Il faut que des juges prononcent sur ce que d’autres, inconsciemment, ont décidé. L’assassin n’est qu’un intermédiaire. Si la Cour d’Assises siège, c’est que le Tribunal, puis la Cour, en deux fois trois minutes, ont réglé le divorce le plus aventureux, faisant aux parents comme aux enfants une impossible vie et préparant un meurtre, seul recours à certains désespoirs. Revolver, cadavre, police, voilà les douze bonshommes qui vont juger la Justice et ses conséquences.

Le jour de l’audience est venu. Midi moins cinq... Trois cents Parisiennes, pendues à des robes d’avocats, essaient de se glisser à leur suite dans la salle des Assises. Elles sont flatteuses en suppliant:

--Maître, vous qui avez tant de talent, vous devez faire ici vos quatre volontés!... Je suis sûre... que vous allez me faire entrer!

Eux s’agitent:

--Essayons par là...

En hâte, deux marches par deux marches, ils montent l’escalier en colimaçon des témoins.

--Ne vais-je pas trop vite pour vos petits pieds, belle Madame?

Mais ce n’est pas la belle madame qui répond. Des confrères descendent, refoulés par les gardes, qui crient que «c’est plein et que c’est pas l’entrée des avocats!» Demi-tour.

--Il eût fallu arriver plus tôt... tout est bondé!

--Oh!... en glissant une pièce? implore la belle Madame.

--Vous me donnez une idée... Attendez là... Je vais voir Fernand.

C’est le garçon des Assises, un des personnages symboliques du Palais, gros homme qui, depuis un tiers de siècle, a vu tous les assassins, tous les juges, tous les jurés, tous les avocats. Les plus grands jours ne l’émeuvent plus, il a un dos rond sur qui il peut pleuvoir, et il est accoutumé à ces curiosités féminines ainsi qu’aux supplications des hommes de robe:

--Mon brave Fernand, est-ce que le président est arrivé?

--Yes, cher Maître.

--Ce serait pour faire entrer une femme exquise avec qui il a dû dîner dans le monde... A moins que vous-même ne me rendiez ce gros service. Avec vous, elle aurait même une meilleure place!

Fernand cligne de l’œil:

--Mignonne?

--Un amour!

--Ah! soupire-t-il, Adam se plaignait déjà; et il n’en avait qu’une à ses trousses... si je peux parler de trousses pour ce sans-culotte... mais moi!... Enfin, amenez toujours!...

--Fernand, vous êtes un frère, un père, un cœur!

--Quand je peux faire plaisir, je fais plaisir.

--Tenez, Fernand... Si, si, prenez, je vous en prie, Fernand! Et merci, je vous revaudrai ça!

--Maître, vous voulez rire... je descends chercher votre dame, qu’on ne laisserait pas passer.

On l’a même déjà chassée de la galerie où elle attendait. On l’aperçoit qui, toute rouge, fait des signes.

--Ces gardes sont des malotrus! Quelles brutes!

--Suivez-moi, madame, dit Fernand qui a le calme des vieilles troupes.

--Oh! vous, vous êtes ma Providence... Tenez... Si, si, prenez, je vous en prie... Alors, vous allez me faire entrer?... J’ai entendu que vous vous appeliez Fernand?... Comme mon beau-frère!...

Des gardes barrent le chemin. Fernand annonce:

--La femme du Président!

Le tour est joué. Il y a une heureuse de plus.

Elle entre, essoufflée, tant elle a eu peur de ne pas entrer. Elle regarde. Elle est dans le plus grand des théâtres de Paris où la Société va lui jouer une pièce vraie... Qu’elle a de chance! Que c’est émouvant cette salle! Elle va donc voir cet homme qui a tué sa femme. Comment se défendra-t-il?... Il doit être pâle... Peut-être va-t-il pleurer?... Et si on le condamne?... D’avance elle tient son cœur. Je veux dire son sein. Elle s’évente... Que de monde!... Ces messieurs qui tirent des papiers de leur veston, c’est la presse sans doute?... Voici des dessinateurs avec leurs cartons... Fernand lui a mis sa chaise derrière un gros monsieur, mais elle a reglissé une pièce, et Fernand a dit: «Monsieur, reculez-vous, Madame est témoin!» Alors, elle a passé devant, elle voit tout, et... au moment où le drame va commencer, elle a une grande joie.

Coup de timbre sec qui met les gens sur pieds. Dans l’ombre, au-dessous des fenêtres, elle aperçoit de gros hommes qui entrent et s’asseyent: le jury. Elle voit Fernand qui ouvre une porte massive. Un huissier glapit: «La Cour!» Quatre personnages, chargés de robes rouges, s’avancent avec gravité. L’accusé est introduit: rien de marquant. Comment, c’est lui qui a tué?... L’avocat s’installe: Maître Piero-Piafferi, sans doute? Il y a si longtemps qu’elle grille de l’entendre; mais elle lui croyait de la moustache et des cheveux mousseux. Celui-ci est chauve et rasé. Allons, son face-à-main ne lui suffit plus; elle tire de son sac une petite jumelle en nacre. Tout le monde s’assied.

--Accusé, levez-vous!

Et Chevreau, Maurice, trente-neuf ans, professeur agrégé de l’Université, se lève devant ce jury composé d’un grainetier, d’un commandant en retraite, d’un plombier, d’un herboriste, d’un notaire, d’un comptable, d’un employé des chemins de fer, d’un professeur de violon, d’un tapissier, d’un doreur, d’un mégissier et d’un rentier. C’est le grainetier qui préside. Il est d’aspect considérable. Larges épaules sous une tête cuite, taillée dans de la brique. Le professeur de violon a des cheveux ébouriffés; le pharmacien est content de soi; les autres... ont tous aussi leurs visages, leurs amours-propres, leurs faiblesses, leurs partis pris, mais ils se fondent dans l’ombre, et l’accusé, qui ne les distingue pas, s’effraie de ces inconnus.

Il est blême, mince, de chair pauvre, de vêtements étriqués. La salle, de toutes ses oreilles, guette ses premiers mots: ils sont ternes. Et tout de suite les femmes pensent: «Il avait une tête à être trompé!»

--Madame!... Messieurs, je vous en prie!... Je suis le défenseur!

Du bruit, du vent, c’est une robe noire qui pénètre, qui pivote, qui s’avance, et qui tout à coup, en s’essoufflant, en bouffant, recouvre l’avocat chauve, que la belle madame contemplait. Maître Piero-Piafferi est arrivé, il s’est substitué à son secrétaire. Il donne un coup de nez, il frise les yeux, il tend l’oreille. Comment? Quoi? Qu’est-ce qui se passe? L’interrogatoire est commencé?

--Ça, par exemple!

Maître Piero élève la voix, puis la baisse, et avec un sourire de danseuse, impertinent depuis ses talons, qui sont hauts, jusqu’à ses cheveux qui s’insurgent:

--Monsieur le Président... ne savait sans doute pas que c’était à moi qu’incombait la charge de la défense (il a l’index tendu vers le nez du Président)... C’est cela... Oh! la Cour est fort excusable!... Mais... puisque les débats ne sont pas tout à fait terminés et que l’acquittement n’est pas encore tout à fait prononcé, j’exprime le désir modeste que l’on recommence tout.

Le Président a chaud: il enlève sa toque:

--Maître... balbutie-t-il, j’avais cru vous apercevoir...

Maître Piero, qui s’était assis, se relève, puis, noblement:

--Ces paroles, monsieur le Président, me donnent entière satisfaction. Je n’attendais pas moins de votre esprit délicat et je vous remercie.

L’audience est à peine ouverte: déjà un incident.

--Ce Piafferi est épatant! chuchote le public.

--Ce que ce Piero peut être odieux! grognent les journalistes.

Timide, le Président reprend doucement l’interrogatoire.

Il a raison d’être timide, car, si le meurtrier est affaissé, l’avocat, lui, ne l’est pas. D’abord, il regarde un peu partout, l’auditoire, l’assassin, l’avocat général. Un sourire au public, une tape amicale au client; une moue pour le défenseur de la Société. Quant au jury, à contre-jour, pas d’intérêt. De dessous sa robe il a tiré une boîte de cachou. Il s’en lance de petits brins dans la bouche. Il appelle l’huissier, envoie des billets à la presse, gonfle le torse, secoue ses manches, piaffe, ricane, lève les mains. Oui, soudain, il veut la parole. Il interrompt le Président, puis il crie, et il tape du pied. Bien mieux, il attaque, il fonce, il rage, il s’élève, il domine, il triomphe! C’est fini, le Président ne préside plus. L’avocat général essaye de le soutenir: Piero finit ses phrases; après quoi, il fait semblant de s’excuser en aggravant son insolence, et il peste encore, toujours, laissant échapper deux, dix, vingt plaidoiries avant la vraie.

Il arrive ainsi qu’il fait des parades brillantes, méchantes, étincelantes, à propos d’une affaire triste, où se débat, avec des gestes mornes et des mots sans couleur, un être falot qui, par son ennuyeuse prétention, a dégoûté une femme insuffisamment préparée aux «épreuves» universitaires. Par Maître Piero, le ton du procès change. On tâtonnait, en bâillant, dans la nuit, et voici qu’un feu d’artifice éclate, qui incendie tout. Les jurés sont éblouis et abrutis: c’est le but.

--Messieurs, leur dit Maître Piero, les montrant au doigt, j’ai souci de ne mettre en vos esprits que du raisonnable et non de l’absurde: je vous signale donc (ce que ne fait pas l’accusation) que le jugement de la Cour, réglant les détails du divorce de Maurice Chevreau, fut la cause et seule cause du drame, et que...

--Mais... balbutie le Président, qui essaye de s’accrocher à une bouée, après son premier naufrage, Maître, nous y viendrons!