Part 9
Cet adverbe ne suscite plus des rires, mais des huées. Et comme Ceccaldi n’a pas l’habileté des reprises, à la manière de l’homme qui est son ami, il s’enroue, s’énerve, fait: «Fff... Fff...!» ainsi que les chats furieux... Puis, à l’exemple de Caillaux, c’est son propre éloge qu’il entame, mais sans lâcher pour cela l’éloge de l’Amitié.
Il se lance en avant, se rejette en arrière, empoigne la barre, se hérisse devant le jury et, soutenu par Caillaux derrière, respectueux pour sa femme devant, faisant appel aux hommes justes, il déclare:
--Ce sera la clarté de ma vie, l’honneur de mon nom, un éternel tremplin pour ma conscience, que de pouvoir dire toujours et penser toujours: «Je n’ai pas voulu lâcher celui qui était mon ami!» Car cet homme, cette femme, messieurs, eh bien, maintenant, ils n’en ont plus d’amis!
--Ah!... Parbleu!... Cette histoire!... Ferme ça! proteste la salle...
--Regardez et entendez vous-mêmes: il n’y a plus aucune pitié?
--Hou! Hou! A la porte!
--Messieurs, c’est au jury que je m’adresse!
Il veut tenir tête encore. Il est très rouge:
--Vous avez entendu leur langage, où tout est noble et digne...
--Assez!...
--Ce sera la beauté de mon existence...
--Crétin!
--Ce sera ma gloire de n’avoir pas lâché cet homme!
--Pignouf!...
[Illustration]
--... Cet homme qui, je n’ai pas peur de le proclamer une fois de plus, demeure et demeurera mon ami!
Il a donné tout son souffle, et l’air en est irrespirable... Devant une salle houleuse, le Président s’éponge. Et Caillaux, grand acteur, se voile la face en entendant ce crieur public de l’Amitié.
Trente secondes: la porte des témoins se rouvre. D’instinct le Président se dresse. Caillaux découvre son visage. Et tout à coup la salle redevient silencieuse: Henry Bernstein est entré.
Il n’y eut pas, dans tout le procès, de contraste plus frappant. Deux hommes se suivaient, venant l’un après l’autre parler au nom d’un même sentiment sacré: le premier avait été trépidant, le second fut fier. Le premier sauta, chanta, fit du théâtre. Quelle vulgarité! Le second fut nerveux, offensif, tout audace et courage.
D’abord, c’est un géant; par la taille il domine les hommes ordinaires. Sitôt entré, il est au niveau du Président qui s’écrase sur sa table haute. Il ne lui jette qu’un coup d’œil: il le méprise; puis cherchant dans la foule, la tête en avant, d’une moue dégoûtée, il demande:
--Où est Caillaux?
Il a dit: «Caillaux» tout court! Il n’a pas dit «M. le Président», ni «le grand politique», ni «le salut de la France».
--Où est Caillaux?
Il a répété. Cette fois, un petit ricanement lui répond. Alors, il clame:
--Il n’y a pas de quoi rire! Messieurs les jurés, il se pourrait que la guerre fût à nos portes. Je ne suis pas de ceux qui, comme M. Caillaux, arment le bras d’une femme. Si demain la mobilisation est déclarée, je m’engage et je tire moi-même!
Il vient de prononcer cette rude phrase d’une voix sonnante. Maintenant qu’il se tait, sa lèvre tremble. Ce n’est que le relâchement de ses nerfs trop tendus. Il se reprend. M. Caillaux est un assassin et un puissant: les hommes dans son cas trouvent toujours des amis. Calmette n’est qu’un assassiné: c’est lui que Bernstein vient défendre, et c’est lui qu’il vantera: l’homme doux, l’homme bon, l’homme sans peur, car ce cœur exemplaire comprenait dans toute l’étendue de leurs devoirs difficiles, l’Amitié et l’Amour du pays.
Tout cela est exprimé sobrement mais violemment, en phrases qui ne se soucient pas d’être balancées, mais d’apporter l’essoufflement sincère d’un homme passionné, pleurant un ami. Ses yeux se sont voilés pendant qu’il parlait; une goutte de sueur perle à son front. Si géant qu’il soit, il est plus faible que son sentiment, celui de l’amitié noble!
Caillaux regarde les fenêtres et évite Ceccaldi.
Lorsqu’il sort, Ceccaldi se colle à lui. Des voyous s’échappent d’un estaminet et se jettent à leur rencontre. Le rouge, cette fois, monte au front du tyran. Canaille populaire encore payée par Ceccaldi. Ah! piteuse mise en scène! Il est très irrité. Les flics, les repris de justice, une poignée d’ivrognes l’escortent jusqu’à l’auto, où «l’homme de l’amitié» monte avec lui. Caillaux serre les lèvres et, sitôt dans sa voiture, il commence un chapelet de reproches cinglants; l’autre, alors, se trémousse sur les coussins et crie à tue-tête: «Accable-moi! J’ai ma conscience! Je ne connais que mon honneur!... Je suis ton ami, ton seul ami!»
Ne serait-ce pas à vous dégoûter de l’être, si l’envie pouvait vous en prendre!
* * * * *
Le sixième jour, cette envie ne prendra personne. Les esprits commencent à être dominés par une terrible idée: la Guerre!... Quelle guerre?... La guerre de l’Autriche avec la Serbie? Bien pire que cela. Voici qu’aujourd’hui, chacun pressent un danger net... pour la France. Tout se complique; tout devient trouble; aucune dépêche n’est explicite. Il y a dans ce conflit lointain on ne sait quoi de louche et de brutal qui permet... de redouter tout! La guerre... la guerre et la mort viendraient-elles jusqu’à nous?... Et on se redit comme à l’heure d’Agadir:
--La guerre... maladie périodique et éternelle!...
--Qui pourrait bien nous faire passer de chouettes vacances!
--A la campagne, sûrement!
Amertume. Colère. Saisissement. Crânerie. Les nerfs sont à vif. Il ne faudrait pas trop de disputes avocassières ni de témoins imbéciles pour qu’on se dégoûtât de ce procès, dont le déroulement commence à être interminable. Sixième audience, troisième bataille au sujet de ces lettres dont l’épithète «intimes» devient, à la longue, ou impudique ou niaise. On en lit quelques-unes: rien dedans: verbeuses, banales... à peine suffisantes pour l’intimité. Mme Caillaux, effondrée depuis quatre jours, dont on n’entend plus la voix, dont on ne voit que le chapeau renversé, s’évanouit et s’écroule.
--Qu’elle crève donc! déclare un avocat. S’il y a la guerre, il en crèvera d’autres!
Mais Caillaux a bondi.
Aux Assises, pourtant, la loi est formelle. Même à un condamné à mort la Justice refuse que sa femme ou sa mère coure à son box l’embrasser. Mais celui-ci, dont Ceccaldi est l’ami, a eu la France dans les mains, donc la Loi et la Justice avec la France. C’est le maître. Il peut ce qu’il veut.
En une suspension de cinq minutes, avec des sels et trois nerveuses paroles, il va d’ailleurs guérir cette femme, qui ne s’est pas évanouie lorsqu’elle tuait. Aucun besoin de médecin; ce n’est donc pas pour elle, à la reprise, qu’entreront dans le prétoire, à la queue leu leu, trois docteurs.
C’est d’abord pour éclairer le jury, comme tous ceux qui pénètrent dans cette funeste salle; ce sera surtout, pense la défense, pour se livrer à des aveux, car ces trois compères étaient au chevet de Calmette. Or, l’ont-ils soigné comme il faut? Grave question, puisqu’ils n’ont pas été capables de l’empêcher de mourir!... Mme Caillaux a tiré, c’est entendu; mais, dès l’heure où les médecins ont eu Calmette entre les mains, ne devaient-ils pas le sauver? A quoi sert leur métier? Et n’est-ce pas, alors, à leur compte qu’il faut inscrire sa mort?... Ne protestez pas! Pour finir d’hébéter un jury, l’affaire est d’importance, et on va longuement, grossièrement, l’examiner.
Comme un des trois docteurs s’irrite, Maître Labori se fâche, et, de sa voix de géant qui n’est pas toujours bon, quand son cas s’embarrasse:
--Le devoir du docteur est de répondre! Il a ses responsabilités! L’accusée n’en a pas!
--Quoi?... Sans rire!...
Soulèvement du public. Et Labori riposte:
--En tout cas, l’accusée, je la couvre!
Alors on rit. Le mot prête à rire. Est-ce que Caillaux serait jaloux? Il fait une moue dédaigneuse.
Le malheur est que ces trois médecins font bloc. Ils disent ensemble:
--C’est le cas d’un incendiaire qui, ayant mis le feu aux quatre coins d’une maison, expliquerait devant les ruines: «Les pompes sont arrivées trop tard!»
Mais la défense tient bon. A ces médecins, elle oppose d’autres médecins. Et d’abord, voici pour leur répondre un chirurgien des hôpitaux.
--Moi, messieurs, j’aurais opéré; je serais intervenu: j’interviens toujours... Je m’excuse même d’intervenir aujourd’hui; mais j’étais l’ami de Calmette, et j’ai bien souffert de ne pas intervenir davantage.
Il a couru à la maison de santé. Il a vu les trois docteurs qui faisaient bloc déjà, mais ne faisaient rien d’autre, et dont l’amour-propre s’est insurgé à l’idée d’une intrusion dans leurs affaires! Lui, d’autre part, leur en veut de ne pas l’avoir laissé s’installer en maître. Il rend hommage à leur savoir, avec une acuité où perce sa rancune. Et ainsi cette audience, au lieu d’éclairer le procès, ne découvre que la rivalité professionnelle de pontifes médecins.
Le plus beau de tous, cependant, n’est pas là. Il se réserve pour le septième jour, jour où l’orage européen s’amoncelle et commence à gronder à l’horizon.
L’Autriche n’a pas encore déclaré la guerre à la Serbie, mais, dans les télégrammes, les mots «d’état de siège» et de «mobilisation» évoquent des images farouches. Le monde russe s’agite. De quelle façon? Mystère!... L’Angleterre se raidit. Flegmatique, elle prête l’oreille. De l’Allemagne on ne sait rien... Et la France, sincère, se tourne vers chacun, demandant: «Mais qu’y a-t-il donc?» En vingt-quatre heures, la presse reflète l’espoir et l’angoisse, la tension puis la détente. L’opinion a perdu pied; et chacun, chez soi, s’interroge, dans le froid silence de son cœur, sur la mort qui devient possible demain. Les grands mots de patrie, d’ennemi, d’armée, de conflit, se multiplient sous les plumes et sur les lèvres. La vie publique est haletante. Paris s’écoute et se regarde, comme s’il était surpris de vivre encore sa vie normale. Rien pourtant n’est changé des habitudes journalières; les esprits sont déroutés, mais les corps poursuivent leur chemin. On a commencé un procès: on le continue. Or, c’est parmi ces soucis qui étreignent les cœurs et les gorges que va se jouer le septième acte, qui commence par un divertissement bouffe sur la médecine, réglé, mené, joué par un seul homme! Quel record!... Mais l’acteur unique aura toute une voiture d’accessoires. On se croira dans une fête foraine. Grâce à un meurtre, on se régalera d’une farce.
M. le docteur Doyen, cité par la défense pour prouver aux jurés, pièces à l’appui, que si Calmette est mort, c’est qu’on ne fit rien pour l’en empêcher, apporte un revolver, des habits, des tableaux anatomiques, des prospectus, et son fils! Il distribue d’abord des brochures à images et à légendes: c’est sa déposition illustrée; un souvenir qu’il offre. A la vérité, il a une tête banale de pharmacien de petite ville, mais dans le geste, comme dans la parole, il montre une décision qui indique une audace au moins égale à celle de Caillaux. Aussi Caillaux se résigne à rester muet. Il piaffera sur place, mais il saura se contenir: le docteur Doyen est une satisfaisante doublure. Aucune gêne, aucune pudeur, rien qui fasse songer à de la délicatesse. C’est un homme qui opère beaucoup, l’homme qui, dans Paris, opère le plus. Il mêle la quantité des entreprises et la qualité des résultats. Et, passionné de réclame, pour le moindre de ses gestes il bat le tambour, fait des affiches, convoque les photographes. Quand il entre, on sait donc pourquoi il est cité: l’Opérateur type! Mais il est aussi «l’ami de la vérité»: ce sera son premier mot! Il n’a vu Caillaux qu’une fois, au lieu qu’il était allié avec la famille Calmette; et c’est elle qu’il va desservir, tandis qu’il se voit forcé d’aider Caillaux. Preuve de son amour du vrai!
De plus, il est mécanicien! Et il est aussi chimiste! Et il s’intéresse encore à toutes les branches de la science qui peuvent toucher à la médecine! Il l’affirme hautement. Ces branches sont représentées par les accessoires qu’il apporte:
--Huissier, distribuez les prospectus... Messieurs les jurés, quand je déroulerai mes planches, il est possible que certains d’entre vous ne distinguent pas ce qu’il y a dessus. J’ai donc tenu à vous remettre des brochures où vous retrouverez ce qu’il y a sur les planches. Voici ma déposition.
Il commence par attendre que le silence soit rétabli, car cette annonce surexcite la salle: on remue, on parle, on rit, et le Président, de la voix d’un homme qui se rend, ordonne au chef des gardes:
--Faites sortir les personnes qui... troubleraient l’audience!
--Messieurs les jurés, commence enfin le docteur Doyen, je vous ai dit tout ce que j’étais: j’ajoute que, surtout, je suis homme d’action, d’une autre école que les médecins qui ont laissé mourir Calmette. De toute évidence, il fallait l’opérer!
Aussitôt, avec vigueur, il mime une scène d’intervention: il fait le geste d’inciser le ventre, de comprimer l’aorte, d’arrêter l’hémorragie. Il est très vivant, et il n’admet pas que Calmette soit mort.
--Les médecins, messieurs, ne sont pas intervenus pour deux raisons: d’abord, ils sont des hommes hésitants; ensuite, ils n’ont sans doute jamais lu les traités de chirurgie que j’ai publiés, et dont je peux me permettre de dire qu’ils font loi!... Car enfin, ma notoriété chirurgicale dans le monde...
Il s’incline. C’est un salut à lui-même.
--Deuxième partie! Messieurs les jurés, attention! J’en ai fini avec le premier point, qui est l’incapacité de mes confrères. Excusez-moi de parler carrément: la vérité est toujours brutale... Je vais prouver maintenant que toutes les hypothèses de la Justice, pour reconstituer le drame, sont fausses, et je vais leur opposer _mon_ système. J’ai apporté un revolver. Soyez tranquilles, messieurs, il n’est pas chargé... Mais c’est moi qui, avec plusieurs généraux, ai fait les premières expériences pour servir de base aux écoles de tir. Considérez, messieurs les jurés, sur la brochure, la planche numéro trois; c’est un dessin de géométrie; car j’ai aussi l’esprit géométrique... Messieurs, soyez assez bons pour suivre à la fois la trajectoire sur le prospectus et ce que je vais vous indiquer sur la planche.
A ces mots, le fils du docteur Doyen, gros garçon rougeaud, déroule des papiers entoilés et, les tendant à bout de bras, disparaît dessous.
--Voici la région de l’aorte et le trajet de la balle. Si Calmette a été tué, c’est qu’il s’est précipité au-devant des balles: cela, je l’affirme, à l’encontre du roman présenté par l’accusation. Si Calmette avait eu l’esprit de ne pas bouger, Mme Caillaux, avec son revolver, n’aurait fait que des trous le tapis. D’ailleurs, je le prouve!
Il fait un geste impératif: on déroule une seconde planche.
--Voici la coupe faite obliquement: chemin de la balle à travers les organes. Voyez-vous l’os iliaque? La balle passe près de l’intestin sans le perforer. Comment cela se peut-il au point de vue balistique? Je vais vous le dire... la balistique ne m’est pas étrangère.
Avec des mots précipités, il fait une démonstration nouvelle pour les jurés qui suivent mal, les yeux papillotants, et qui, n’étant ni balistiqueurs, ni géomètres, ni chimistes, ni mécaniciens, ni docteurs, ne comprennent plus rien à rien. Le Président est dans le même état brumeux; mais lui a une ressource: il se couvre et suspend l’audience.
Ce n’est qu’un pis-aller. Il faut la reprendre, et le docteur tient bon.
--Messieurs, il y a, voyez-vous, des coups de feu qu’on ne rencontre pas communément...
--Ah! Ah!... Celle-là!... dit le public.
--Faites sortir! ordonne le Président.
--Qui? demande le chef des gardes.
--Toutes les personnes que vous voyez troubler les débats!
Et les rires de redoubler.
--Messieurs, reprend au milieu du bruit le docteur Doyen, voici la photographie du bureau de Calmette.
Il appelle, et on lui passe un pardessus. A ce geste, tout l’auditoire proteste, Maître Chenu crie à la Cour: «Vous ne permettrez pas cela!»
--Mais, dit le docteur Doyen, c’est un paletot à moi!... On y a seulement marqué les trous des balles!
A lui ou pas à lui, le public est révolté: cette scène a l’atroce impudeur d’une enquête de police. Elle ne serait tolérable que dans le cabinet fermé du juge d’instruction. Dans ce vaste prétoire, mimer les gestes d’un homme qu’on tue, lever les bras, s’accroupir, s’enfuir, c’est odieux. Mais lui ne le sent pas: lui, comme Caillaux, est un homme possédé par la passion du vrai.
Enfin il sourit, il a fini; il a dit la vérité. Et comme une fois de plus il affirme ses sentiments respectables, le public répète en écho:
--Boniments!... Saltimbanque!...
Le public n’est pas seul à le bien juger. Les trois docteurs qui ont assisté à la mort de Calmette reviennent en se donnant la main:
--Je n’admets pas, dit le premier, qu’on mette en parallèle la culpabilité de l’accusée et notre conduite à nous!
--Et allez donc, disent les journalistes, premier round!
--Quelle tristesse, soupire le second, d’assister ici à une séance anatomique que n’accepteraient pas des étudiants de première année!
--Tapé! Le deuxième round! déclarent les journalistes.
--Les statistiques, qui, elles, ne trompent pas, dit le troisième, nous prouvent péremptoirement que jamais un homme blessé comme Calmette n’a survécu.
--Oh! ça, ça... je ne connais pas les statistiques! riposte Doyen, qui revient à la barre. Je n’ai pas le temps de faire de la bibliographie: moi, je travaille!
Puis, d’un geste large qui signifie: «J’en ai fait des opérations! Je suis un opérateur, moi, je ne suis pas un homme qui discute ni qui réfléchis: je suis un homme qui ouvre, moi!... Oui, messieurs, j’aurais ouvert le ventre!» d’un geste large il commence une seconde opération devant le jury: ce n’est plus une Cour d’Assises, c’est une clinique.
--J’aurais ouvert! Avec des tampons, je comprimais l’aorte et j’épongeais. Ce n’est pas la mer à boire: dans les grossesses extra-utérines, on éponge en quatre minutes... Le blessé épongé, on voyait l’artère iliaque externe; on trouvait la balle. La balle, ayant trois cents degrés au sortir du canon, était stérilisée: aucun danger. On recousait. C’était fini.
Les jurés en ont chaud. Lui fait un geste de danseuse de cirque, sourit, s’incline, se retire.
Et aussitôt il est remplacé.
Le rideau baissé sur une comédie se relève sur une autre. L’opérateur type disparaît: voici l’officier type en balistique, car il s’agit de balistique et non d’assassinat: le jury, au premier jour, ne s’en doutait pas; mais ces séances, précisément, servent à lui faire entendre le fond des choses.
--Nous écoutons le colonel Aubry, dit respectueusement le Président.
Lors de l’assassinat, le colonel Aubry ne se trouvait pas au _Figaro_, mais il dirige les ateliers de construction de Puteaux, et, pour cette raison, il sait dans le détail ce qui s’est passé entre Mme Caillaux et M. Calmette.
Il est maigre comme un canon, prompt comme la poudre, comique comme un obus qui n’éclate pas.
Il les connaît tous, surtout le tireur qu’il a étudié à l’armée et à la chasse. Eh bien, pour le tireur... le tireur sait ce qu’il fait au premier coup de feu; mais, avec le premier coup, sa volonté s’enfuit. L’accusée a donc raison, quand elle dit: «Les coups partaient tout seuls.» Parfaitement! Ce drame est comparable à un accident de chasse!
Partie civile, barreau, presse, public, en sont suffoqués. Le jury reste hagard. Seuls Labori et le Président opinent de la tête.
--Conclusion? demande avec insolence Maître Chenu.
Le colonel se raidit:
--Sur mon honneur et ma conscience de soldat, mon intime conviction est que Mme Caillaux n’a pas voulu tuer!
--Heureusement qu’elle est intime, riposte Maître Chenu, car elle laisse la discussion entière.
Le colonel tend la main:
--Je m’appuie sur des données mathématiques.
Hélas! la mathématique ne mène pas le monde! Ces disputes viennent de remplir quatre heures d’audience, et l’Europe, plus vieille de quatre heures, se sent plus proche d’un malheur qui pourrait bien causer la mort de quelques millions d’hommes. Il s’agira, alors, d’une chasse en grand, où la clairvoyance d’un colonel dirigeant les ateliers de Puteaux sera mince parmi d’aussi vastes événements.
Le sent-il, cet officier, quand il sort de l’audience, où il fut important trois minutes? Dès la porte il n’est plus rien, dans cette foule qui passe, le méconnaissant déjà. Car dès qu’elle n’est plus contenue, dès qu’elle s’étend, dès qu’elle respire, elle est forte, farouche, et la large vie du pays l’entraîne loin d’une affaire, dont tout, soudain, lui semble abject ou grotesque.
Par cette soirée d’été où, dans un air léger, devraient flotter pour les hommes toutes les promesses divines, le téléphone vibre, le télégraphe tape, une rumeur court sur le pays. Cette fois, de source sûre, on sait l’Autriche en armes. Ultimatum, violence... c’est pour demain le premier coup de canon. Le Président de la République était en voyage: il rentre en toute hâte. L’imagination des plus simples est traversée de lueurs et d’ombres.
La nuit vient, et déjà l’on aspire au jour. Le pays a la fièvre, il ne dort pas, il se tourne. Le présent est insupportable; vite, vite, on veut vieillir; et quand le soleil, sans se presser, reparaît, les journaux apportent, à côté des angoisses mondiales, le récit étalé de ce procès qui bout au cœur de Paris, et vers lequel on va recourir pour oublier et se passionner, tandis que le Destin marche et décide de la vie.
Au fond, on ne sait rien d’exact. On croirait l’Europe dans la brume. Les journaux ont l’air de s’imprimer à tâtons: ils ne disent que des choses imprécises. Sir Edward Grey a parlé à la Chambre des Communes: qu’a-t-il dit? Guillaume II est rentré à Berlin: qu’y fait-il? On discute dans le vide, on s’énerve; il vaut encore mieux entendre plaider, puisque enfin l’on arrive au jour des avocats.
Une salle archibondée, jusqu’à la corniche des boiseries. Le public a grimpé sur les bancs, les tables, les chaises, et il y a le long des murs des journalistes et des avocats juchés, perchés, accrochés, on ne sait comment, sur on ne sait quoi. On ne se passe qu’un semblant d’air de bouche à bouche. Les femmes sont venues par centaines, bousculant les gardes. On est entré sans cartes: c’est la fin; tout Paris veut voir! Et puis, on est sûr de rencontrer des amis: on a besoin de parler.
Mais les avocats parlent d’abord.
Maître Chenu commence. On est tendu vers lui: on sait comme il sera fort. Il a sculpté des arguments précis dans une matière solide. Seulement, on est serré, on a trop chaud pour suivre, et il n’y a que le jury et la Cour qui reçoivent ses coups. Ils sont rudes. Il débute par un portrait de Caillaux. Une fois de plus on croit le voir. «Intelligence hautaine, ambition sans frein, impatiente des obstacles, un de ces hommes dont la puissance est faite de leur audace et de la crainte qu’ils inspirent!» Puis, d’une voix sonore qui a l’air de porter la vérité, il fait revivre le drame et y projette une lumière crue. Mais... le public ne le suit toujours pas; si étonnant que soit le tableau, il paraît une redite. C’est l’écueil de toute plaidoirie. Il faudrait qu’elle fît lever des souvenirs, sans en retracer aucun. Debout, tassé, les poumons sans air, le public ne supporte plus qu’on se répète. Maître Chenu le sent-il? Il devient bref et vengeur. Tout à coup, sur son banc, Mme Caillaux s’affaisse. Maître Chenu s’arrête. Brouhaha. L’audience est suspendue.
--Dame! dit un journaliste, il lui distille ça!... Ah! le cochon!
--C’est passionnant! minaude une actrice.
--C’est infâme! déclare un jeune homme, les narines dilatées.
--Ne vous en faites pas, reprend le journaliste, elle n’est pas plus évanouie que moi! Du chiqué!
Et il sort tranquillement prendre un bock. Le jeune homme le suit des yeux. Frémissant, il prononce:
--Ces gens-là ont des âmes d’assassins!
On a beau ouvrir les fenêtres grandes: aucun air n’arrive à ces bouches humaines, qui s’échauffent encore à parler. Les éventails battent. On s’interpelle, en mangeant des sandwichs. Coup de timbre. La Cour! Ah!... Cette fois, c’est peut-être la fin de l’épreuve... Mme Caillaux est rapportée.
--Messieurs, reprend Maître Chenu d’une voix d’airain, cette femme m’épouvante!