Part 4
--Messieurs, j’en ai fini! déclare l’avocat général.
Piero se tourne:
--J’ai pris mes responsabilités; prenez les vôtres!
Piero croise les bras.
L’avocat général s’assied. On murmure: «Pas permis d’être aussi mauvais!...» Et tous les regards se concentrent sur Piero. A lui!... Enfin!
Il est déjà debout, mains au dos, se livrant à son tic ordinaire, qu’il emprunte aux félins qui guettent leur proie. Il s’abaisse, puis se redresse, il a l’air de peser, puis de bondir sur un ressort. Cela veut dire: «Attention!... Vous y êtes?... Regardez-moi bien!»
Il n’a presque pas cessé de parler, mais c’est lui, toujours, qu’on est avide d’entendre. «Quel oiseau insoutenable!» ont dit les journalistes; mais maintenant, les voici sur leurs bancs, attentifs, le porte-plume prêt, l’oreille tendue.
--Messieurs de la Cour, messieurs les jurés...
Toute la salle retient son souffle.
--Tandis que monsieur l’avocat général goûte, enfin, un repos bien gagné...
On n’attend pas la fin de la phrase; ce seul début conquiert tout le monde. Prévenus, on ne sait par qui, les avocats s’en reviennent en hâte; ils entrent sur le bout des pieds. Maître Piero les voit: son œil les remercie... Encore dix... encore vingt... Les banquettes rouges sont pleines. Il peut se lancer... il se lance... tout à fait. Moqueur, méchant, puis doux, chantant. Quelle aisance pour passer de l’ironie qui cingle à l’hypocrisie qui caresse! Dans le jury, le professeur de violon a son âme musicale bouleversée par cette voix qui fait de la prestidigitation avec les mots. Le commandant en retraite se croyait du mépris pour l’éloquence: il est emporté malgré lui, tel un homme qui se noie, même s’il déteste l’eau. Le plombier reste affalé sur ses coudes, hagard devant ce tour de passe-passe intellectuel, comme s’il voyait une omelette et un aquarium sortir d’un chapeau. Maître Piero-Piafferi tient ses douze jurés dans une poêle à bout de bras; il fait d’abord sa parade éclatante; tambours, trompettes, et allez, hop! Il les retourne une fois, cinq fois, dix fois, jusqu’à ce qu’ils soient à point.
--Les billets doux perfides de cette femme, écoutez-les, messieurs!
Il sait les lire; il dit avec un frisson des épaules: «_Ton petit loup tout petit._» Puis il s’écrie: «Lettre adultère!» d’un ton si menaçant, que le juré tapissier, qui trompe secrètement sa femme, reste sans salive, la gorge étouffée.
--Voici, maintenant, les lettres de l’homme qui fut préféré: «l’Amant», disent les poètes. Le nom est trop beau, messieurs, pour un tel personnage! Car, tandis que Maurice Chevreau conseillait à sa femme des lectures capables de l’élever: Plutarque, Pascal, Vigny,--le plombier est hébété--le séducteur lui expédiait: «_Hortense, couche-toi_», et «_Théodore cherche des allumettes._» (Le plombier sourit.) La femme qui se plaisait avec l’un pouvait-elle comprendre l’autre? De ce dernier vous connaissez maintenant les parents qui représentaient la saine tradition universitaire française. Vous avez vu le père? A la mère vous rendrez ce soir son enfant, pour qu’elle lui donne le baiser de pardon qu’elle a donné, sans marchander, à sa belle-fille adultère!
Cette antithèse saisit les journalistes.
--Vieux, dit l’un, pige-moi comme il tient son jury!
Un autre répond:
--Je fais carrément la copie sur l’acquittement.
Déjà il aligne ses phrases: _Maître Piero-Piafferi s’est dépassé lui-même... L’accusé fut absous au milieu d’un enthousiasme indescriptible..._ Puis il part dîner, tandis que Piero continue. Il est neuf heures et demie; il parle depuis sept heures...
--Ah! soupirent quelques-uns, le voilà qui traîne... il va le faire condamner.
C’est qu’en plaidant il n’a pas qu’un souci. Certes, il y a l’accusé, mais il y a surtout lui-même, son renom, sa clientèle. Il faut qu’il ait demain toutes les grosses affaires: politique et finance. Il faut donc qu’il force l’attention, qu’il ne cesse pas d’étonner. Il faut que l’impression qu’il donne demeure dans les mémoires. Il faut plus: qu’il soit le seul à avoir ébloui. Il rit de l’accusation qui n’en peut mais, du jury qui n’en peut plus, de la Cour qui n’y peut rien, du public, de la victime.
--Oh! maintenant!... Oh! maintenant, il va fort! C’est décidément un vaudevilliste, ce type-là!
Journalistes et avocats échangent des regards complices.
--Messieurs, s’écrie Piero, c’est là tout le procès!
Il est tout de même étonnant dans l’art de la tirade, de l’effet, du tréteau! Minute par minute, il rattrape l’attention, jette un mot, étonne par un silence, tient en arrêt par une grimace, enlève sa salle d’un geste; et de même qu’au théâtre, pendant que se déroule la pièce, le public suit ou perd pied, s’oublie, s’énerve, se donne, proteste. Des hauts, des bas.
--Ça y est, il l’a sauvé!
--Non, ce coup-ci, il le noie!
--Il va lui faire coller deux ans...
--Avec sursis!
--Neuf heures trois quarts! Oh! il abuse!
--Il va nous mener au petit jour...
--L’heure de la guillotine!...
En tout cas, il se fatigue et s’irrite. Toujours pâle, mais les oreilles sont rouges; son ironie se rapetisse, ne pique plus juste; il se répète... Maurice Chevreau lui-même est fatigué. Mais, soudain, il ramasse ses énergies; sa voix redevient plus claironnante; il résume tous les incidents qu’il a créés lui-même, et dans un dernier élan d’insolence qui, celui-là, est large, il retrouve son auditoire, serre les rênes, reprend le galop... atteint le but! Muets, les jurés se retirent. Pouh!... ils ont chaud!... Si chaud qu’ils ne discutent plus: ils ne le pourraient pas, ils sont étourdis. Qu’est-ce qu’on leur demande? De voter? Ils vont voter... en acquittant. A toutes les questions ils répondent: «Non» à l’unanimité, et ils rentrent. A peine eut-on le temps, sur les bancs de la presse, d’échanger trois mots avec quelques jeunes femmes jolies qui s’étaient approchées:
--Que croyez-vous que touche Piero?
--Quinze mille par mois depuis trois mois.
--Pas possible?
--Mais il a eu des frais. Il a invité vingt fois le colonel et sa famille: il faut bien causer, s’entendre sur ce qu’on dira à l’audience. En vérité, il aurait voulu le tuer avec des vins. L’autre a tenu bon: c’était donc inutile et ça a été cher... Voilà le jury... Restez, madame... vous serez un peu serrée: ce n’est pas nous qui nous plaindrons... Chut!... Écoutez... Là... je vous l’avais dit: c’est un homme libre!
--Oh!... tout de même! dit la femme, qui a un regret confus de ne pas voir condamner un homme, il a tué et il va rentrer chez lui!
--Avis aux amateurs!... Mais écoutez encore... Tenez-moi par le bras, ça ne fait rien... Là... Vous avez entendu?
--Je n’ai pas compris.
--Le beau père, le vieux colo, débouté!
--Qu’est-ce qu’il demandait?
--De la galette, parbleu! On lui a tué sa fille.
--Alors?
--Il aura les frais.
--Non?
--C’est la justice... Mais attendez... on va filer par ici... Pardon, monsieur! Monsieur, pardon!... Voulez-vous être assez aimable pour laisser passer madame, je vous prie... On ne vous laissera pas passer: c’est effarant! Monsieur, c’est un journaliste qui vous demande à passer: j’ai ma copie, moi, qui attend!... Dame, je ne suis pas ici pour m’amuser!... Madame, venez!... Ouf! J’ai cru que nous ne partirions jamais. Qui vous a fait entrer?... Fernand?... Vous n’oublierez pas que c’est moi qui vous ai fait sortir... Que vous êtes gentille!... J’écris dans le _Grand Français_... Vrai, vous me lisez tous les matins?... Tenez, tenez, regardez!... Le colo!... Pauvre bonhomme!... il s’en va à la dérive... Dans cette galerie mal éclairée, il se cogne presque... il a l’air d’une chauve-souris...
--Oh! soupire la femme, c’est terrible ce Palais!
--Pas pour tout le monde. Regardez encore.
--Est-ce lui?
--Soi-même!
--Ah! lui, il est épatant!
--Le pas léger, hein!... sa serviette ne lui pèse pas... Il sent bien qu’à la prochaine grosse affaire il pourra prendre vingt mille par mois... Eh bien, c’est cela, madame, le grand résultat de la journée... Je vous présente mes hommages!
[Illustration]
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IV
LES BASSES AFFAIRES
Les fenêtres des Assises sont hautes. La salle aura le temps, durant la nuit et toute la matinée, de s’aérer largement, et le lendemain il ne restera aucun souvenir de cette grande impertinence oratoire, de ce public fiévreux, de cette Justice bousculée et maîtrisée.--On va juger, le lendemain, deux sinistres et modestes affaires d’avortement. Trente personnes dans la salle. Les gardes alors retrouvent leur importance: le public mondain n’étouffe plus la police; on entend des bruits de baïonnettes; on se sent dans l’antichambre d’une prison. Le Président parle ferme et net; et le jury croit qu’il comprend.
Depuis la veille, il n’a guère changé, le jury, sinon que l’accusation a récusé le professeur de musique, qui lui paraît léger et fantaisiste, tandis que la défense rejette le commandant, dont les sourcils semblent sévères. Ils sont remplacés par un marchand de beurre et œufs et un dessinateur en ameublement d’art; mais ils ont le droit de rester, d’assister: ils en useront.
--Avortement... J’ai envie de voir ça, dit le commandant.
--Eh! eh! amour, tu nous enchaînes!... dit le professeur de violon.
Et tous deux s’asseyent, guillerets.
Cependant, pour éclairer ce pauvre procès, il fait un pauvre jour, chargé de nuées, brouillé de pluie, et cette salle, échauffée et lumineuse la veille, est sinistre et refroidie lorsqu’on entre les deux accusées. L’équivoque curiosité de ces messieurs sera déçue: deux ombres de femmes dans une pénombre. De la tristesse... Pas d’avorteuse, elle s’est enfuie. Deux avortées, qu’on a surprises: Rose Lafleur, une tête de vierge et une voix angélique. Et Jeanne Gaucher, des yeux vairons, des traits brouillés, une pauvre fille perdue qui frissonne dès qu’on parle. Une avocate, Maître Vera Verhomme, défendra la seconde. Un avocat, Maître Mireille est déjà campé pour la première.
Ah! ces histoires lugubres, dont les gens heureux s’effarent, car elles découvrent brusquement, dans une lumière crue qui les blesse, tout ce qu’engendrent la misère, l’ignorance et le vice, ces histoires qui ne sont chacune qu’un chapitre du drame social dans les bas-fonds, il faudrait les juger avec autant de clairvoyance que de charité! Mais, dans ce Palais et dans cette salle, la beauté et la bonté ne font que des apparitions. Parfois, un grand mot, une envolée, un cœur vrai sous une robe noire, et la foule étonnée crie «Bravo!» Parfois, de l’accusé, un remords méritant le grand pardon. Parfois la Cour, d’un geste, sait imposer le respect. Bref, une minute, on respire, on s’élève!... Puis on retombe. Les murs sont sales; les hommes sont bêtes. Ils sont dans le faux, pompeusement; ils ne savent ni ne peuvent s’aimer. Et puis... ils prononcent des arrêts sur le passé, alors qu’il faudrait les faire suivre de décisions pour l’avenir. Quand on n’a pas le courage d’être un franc misanthrope, jamais, jamais il ne faut venir en ces lieux, où l’illusion est impossible. Il faut lire les poètes, vivre en haut d’une montagne, naviguer...
Tout, aux Assises, est contrefait, dénaturé.--Avortement! Mot qui représente de l’amour, des angoisses, de la peur, des scènes odieuses ou misérables; mais tout cela, conté par un Président qui ne connaît qu’un dossier, discuté par un avocat général si dépourvu de moyens qu’il ne peut même pas être avocat tout court, repris enfin et remâché par la défense, qui remplace la vérité de la vie par le cabotinage des phrases, tout cela devient archifaux et fastidieux. On en regrette Maître Piero-Piafferi qui, la veille, a rempli ces Assises de la comédie de sa parole. Du moins, est-ce un artiste. Il confond la justice et la parade foraine, mais il est surprenant de maîtrise; tandis que les médiocres en éloquence judiciaire, non seulement déçoivent, mais dégoûtent.
Ce Maître Mireille! Tête de prélat pour tableau de genre, banale, moyenne, avec un regard d’une amabilité impersonnelle, des lèvres d’une gourmandise ordinaire, un teint de bonne santé insipide. Et une parole comme son visage: toutes les platitudes, toutes les fadeurs, toutes les vanités.
Le Président déjà n’est pas une lumière. Au lieu d’interroger, selon l’habitude il accuse:
--Hum!... Il n’y a pas de fumée sans feu... Quoi? Parlez! Vous ne vous rappelez plus? C’est justement le détail qui a le plus d’importance... Vous niez ces propos-là? Pourquoi, s’il vous plaît, vous les reprocherait-on, si vous ne les aviez pas tenus?... Ne m’interrompez pas: vous aurez le temps, tout à l’heure, de protester à votre aise... Voyez-vous, dans la vie, il ne suffit pas de tuer, il faut encore en rendre compte!
Les témoins ont été ce qu’ils peuvent être: émus, gauches et faux: parents, concierges, docteurs, ordinaire défilé des sottises connues.
L’avocat général a dit, comme tous les avocats généraux: «Crime atroce, messieurs, qui révolte nos sentiments les plus sacrés!... Dans l’état actuel du pays, vous savez le prix d’un enfant. La Patrie se joint à la Justice, pour réclamer de vos cœurs un châtiment sévère. L’amour a fait trébucher ces filles. Punissez, messieurs! Sinon, quelle différence y aura-t-il entre des vierges folles et des vierges honnêtes?»
Enfin, Maître Vera Verhomme a été sèche, raisonneuse, haineuse, attaquant le sexe fort pour sauver le sexe faible, à la manière de presque toutes ces féministes qui confondent la colère et le raisonnement:
--Messieurs, la Nature, avant la Société, vous a donné le beau rôle! Vous ignorez, vous autres, l’angoisse d’une créature qui en porte une autre en son sein!»
Dépit dans un défi...
Ainsi, jusque-là, rien de bien, rien de large, rien de noble. Et pourtant tout cela semblera supérieur, sitôt que Maître Mireille aura donné sa note. Car sa sensiblerie ferait détester les cœurs sensibles, son appel à la pitié haïr l’indulgence. Toutes les grandes choses il les galvaude; il fait une pantalonnade en place d’une plaidoirie, et il a la lèvre tremblante, l’œil mouillé, la voix qui sanglote, pour ridiculiser le drame, la justice, le Barreau. Est-il comique? Est-il odieux? Il fane tout ce qu’il touche. Et ils sont ainsi des centaines, oui des centaines dans ce Palais parisien, à mener une vie en fin de compte honteuse par l’imbécillité d’une parole ampoulée, qui gâte tous les débats, ruine des procès, tue des vies.
--Messieurs les jurés, s’écrie ce pantin, vous savez que quand on veut étudier les maladies du corps humain, on va à l’hôpital, les maladies du corps social, on vient ici. A l’hôpital, avez-vous vu des femmes avortées? Si oui, je vous le demande, vous êtes-vous écriés, comme monsieur l’avocat général: «Un châtiment! En prison! La cellule!» Ou n’avez-vous pas eu, comme moi, l’envie de vous agenouiller et de murmurer d’une voix très douce: «O femme... pourquoi as-tu détaché de toi ce fruit de ton pauvre corps?»
Le dessinateur d’ameublement réalise l’image et fait un niais sourire.
Mireille déjà larmoie; mais son devoir le soutient:
--J’ai une lourde tâche. N’importe! Si je dis un mot, un seul contre votre pensée, vous m’arrêterez, n’est-ce pas? Vous me crierez «Non!» Messieurs... l’histoire de cette pauvre fille, vous la connaissez: elle est simple, hélas! Toute seule dans la vie! Seule elle a vécu, seule elle a aimé, seule elle a souffert!... Combien gagnait-elle? Huit francs. Voulez-vous que ce soit dix? Ce n’est pas là le débat! Le débat, le voici: il faut qu’on vous apporte à vous, douze jurés, douze intelligences, douze cœurs, douze citoyens, une accusation ferme. Où est-elle? On me dit «Théories de Malthus!» Moi, je ne connais pas les théories de Malthus! On me dit: «L’éducation laïque sans morale»; mais, messieurs, je ne sais rien de vos opinions politiques ou religieuses, et cela n’est pas le procès! Le procès commence avec le docteur. Le docteur a parlé, et le docteur c’est la science, mais moi... qui suis simplement le bon sens, n’ai-je pas le droit aussi de dire mon mot, après le docteur? Je m’adresse à vous, messieurs les jurés. Si vous avez des points obscurs, dites lesquels: je répondrai, car j’affirme: «Quand cette fille a été arrêtée, cette fille a avoué!» Elle a dit: «Je ne savais pas que j’avais fait mal. Il paraît que c’est mal? Eh bien, quoique ce soit mal, c’est vrai que je l’ai fait!» Messieurs, moi qui, défenseur, juge les hommes et les femmes sur l’esprit, non sur la lettre, sur leur valeur profonde, non sur des apparences, je pense: «Ça c’est très bien... ça c’est très beau!» Et devant ça je m’incline! Le reste n’a pas de rapport avec l’affaire! Théories sociales! Jurisprudence! A côté, messieurs, à côté! Songez simplement à ceci: cette fille, qui est toute jeune, qui est destinée à la maternité, elle aura des enfants, les enfants qu’il faut qu’elle ait, qu’elle veut avoir, et ils lui donneront des joies, mais... aussi des remords, évoquant en elle constamment l’image du pauvre petit être... vous m’avez compris... Je vois l’un de vous qui est bien ému. Ah! c’est que cela, c’est le procès! Je m’adresse à des pères de famille, parbleu! Cette fille connaîtra par elle-même le châtiment de sa conscience; vous ne lui en infligerez pas un second. Je m’assieds, rassuré, et je vous remercie!
Il a été doux, mielleux, fondant, d’une sincérité d’acteur sans le sou, d’une pompe de mi-carême, d’une affabilité dégoûtante. Le jury se rend compte qu’il vient de manger d’une crème tournée, mais, mal à l’aise, il ne discerne pas ce qu’il y a de gâté et de sain, et il acquitte.
Changez-le, ce jury; changez le Président; changez l’avocat: vous n’aurez rien changé. Vous retrouverez des hommes en jupe, qui font un métier, et des hommes en veston... qui ne savent que faire. On a beau s’acharner, vouloir se dire: «Mais si, il y a des ressources... des avocats simples... des jurés qui comprennent...» tous les jours, on est rebuté. Car c’est ce travail quotidien de la Cour d’Assises qu’il faut voir de près, en se gardant de la juger sur de grandes représentations où, parmi toutes les petitesses des débats, un ou deux hommes quand même s’imposent par leur art oratoire. Un mois d’avance s’annonce l’affaire Caillaux. Celle-là, on sait bien qu’elle fera recette! La femme du ministre des Finances a pour avocat Maître Labori: il y aura de belles minutes, ardentes, vigoureuses; on oubliera le procès: les passions politiques enflammeront les cœurs... Mais, quand il s’agit d’une misérable qui a tué son petit enfant, d’un vieux filou retors qui a commis des faux, de deux jeunes crapules qui ont étranglé une vieille au fond d’un faubourg, quand on juge le crime et la misère sans réputation, ce comique journalier, ce comique bas et révoltant de la Cour d’Assises souligne la pauvreté de cette pauvre humanité. D’obscurs instincts la poussent à des actes dont l’horreur ne trouve personne, ensuite, pour en parler ni en juger sobrement... un peu divinement. Des intérêts, des tics, des égoïsmes, l’effondrement de ce qui semble le plus grave sur cette terre: la Justice.--Un crime, un assassin, des juges, un défenseur: quand on n’a pas vu, qu’on ne sait pas, est-ce que rien peut sembler d’un spectacle plus grand? Mais il faudrait une charité qui vive comme un cœur bat, ou une sévérité poignante par l’émotion contenue... Hélas! quelle que soit l’affaire, quand vous poussez la porte, il faut laisser tout espoir sur le seuil.
[Illustration]
S’agit-il d’un faux? Grâce aux avocats, vous allez assister à la «farce des experts en écriture». Ouvrez les oreilles. Voici l’expert de l’avocat général: M. Aloès.
--Messieurs, prononce M. Aloès, ayant examiné l’écriture, j’ai la conviction que c’est un faux! Dans la vraie écriture, chaque fois qu’il y a deux _l_, la deuxième est plus petite: ici, le contraire (l’avocat général approuve). Pour une _s_ la plume monte, puis descend, et il y a un petit nœud dans la boucle: ici, pas de petit nœud. (La cour opine de ses trois toques). J’ai examiné aussi les _f_: au lieu que ce soit la boucle qui rencontre la hampe, ici la hampe est faite avec deux boucles. Considérations qui fortifient ce que j’appelle la présomption du faux.
--Monsieur, je vous remercie, dit tout haut l’avocat général.
--Et moi, je ne vous remercie pas, monsieur! reprend l’avocat plus haut encore. Je signale simplement à messieurs les jurés que M. Aloès est cet expert notable, qui a diagnostiqué un jour, sur une écriture qu’on lui présentait: _homme d’imagination pauvre et de faible culture_. Riez, messieurs: il s’agissait de Renan! Le mieux est donc de n’attacher aucune importance à ce genre d’exercice folâtre avant d’avoir entendu M. Robin, qui, lui, est notre archiviste paléographe le plus distingué. Qu’on fasse entrer M. Robin!
--Messieurs, dit M. Robin, expert de la défense, selon moi aucun doute: toutes les écritures sont de la même main! Pas trace de faux. Primo: à cause des ressemblances: tous les _t_ ayant des œillets très importants! Tous les 6 tracés de haut en bas: ceci ne trompe pas! (L’avocat lève l’index pour attirer l’attention des jurés.) Secundo: à cause même des différences, qui sont des différences d’origine nerveuse pathologique. Je me permets de remettre à ce sujet un petit mémoire, que messieurs les jurés voudront bien examiner à la suspension.
--Monsieur l’archiviste, dit l’avocat, je vous remercie et vous salue!
--Et moi, dit l’avocat général, moi je vous remercie aussi, monsieur l’archiviste, car l’accusation, elle, est impartiale. Elle a assez de raisons d’être sûre du crime pour négliger un dernier avis, même apporté par un homme considérable comme M. Robin.
... Tu as été mauvais? Je serai plus mauvais que toi!... Gens de Palais! Vieilles haines! Concurrence! L’accusé n’est qu’un prétexte.
Revenez trois jours plus tard. Affaire de fausse monnaie: un homme a passé cinq pièces de cinquante centimes en plomb. C’est trop. A coup sûr, il les fabrique. Accusé, prouvez que vous ne les fabriquez pas. Messieurs, vous constatez: il ne prouve rien; donc, il les fabrique!
Et le jury, cette fois, se hérisse: le jury n’aime pas les faux monnayeurs, même présumés. Rentier, marchand de beurre et œufs, commandant en retraite, chacun se sent visé par ce mauvais homme, dont on dit: «Il fait des pièces en plomb.» Chacun se rappelle celles qu’il a reçues; et chacun se prépare... à condamner... En vain se trémoussera l’avocat.
--Messieurs, l’État, le premier, donne un pernicieux exemple!
L’avocat général bondit:
--Vous dites?
--C’est l’État qui émet de la monnaie ne pesant pas le poids!
L’avocat général suffoque:
--Mais... mais... c’est une nécessité!
--Et les nécessités protégées par la loi sont morales, n’est-ce pas?
L’avocat ricane, s’assied, triomphe. Jeune stagiaire. Sa famille est dans la salle: père, belle-sœur, des amis. Et le père dit: «Nous sommes bien contents: après six mois de Palais, déjà les Assises.»
--Oh!... Il a du feu! reprennent les amis.
--Je crois qu’il réussira, murmure le père.
Il ne réussira pas à faire acquitter son premier client. Il a beau s’égosiller: «Messieurs, c’est un innocent! Le malheur a voulu qu’il ait cinq pièces en plomb, mais... elles prouvent sa candeur: jamais il ne regarde ce qu’on lui donne!» Un témoin, marchand de vin, s’avance à la barre, gros, trapu, mafflu, féroce:
--Il m’a collé trois pièces fausses, trois!
--L’une d’elles fut déposée à l’instruction, n’est-ce pas? dit le Président. Et les autres?
--Ah! dame, les autres, bredouille le marchand de vin... J’ai pu les repasser!
Un quart d’heure après, l’accusé qui, lui, a pu en passer cinq au lieu de deux, sera condamné par les jurés qui ont acquitté le meurtre, l’infanticide et le faux, à cinq ans de réclusion pour fabrication de fausse monnaie.
Allez chez vous méditer le cas, et revenez trois jours plus tard.
C’est une jeune femme de famille bourgeoise qui, cette fois, est sur le banc des criminels.