Part 2
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C’était une jolie petite chambre rose, tapissée avec goût, meublée avec élégance, que la sollicitude affectueuse du vieillard avait réservée à sa filleule.
Le matin, en ouvrant ses deux fenêtres, Véronique pouvait embrasser simultanément la mer et la plage par-dessus les remparts, l’isthme du Sillon à la sortie de la ville et tous les jardins environnants.
Un lit aux rideaux de mousseline immaculés, une armoire à glace en bois blanc verni, une table de toilette et un gracieux secrétaire assortis comme forme et comme couleurs, garnissaient ce virginal réduit.
Et, en vérité, Maïna ne souhaitait rien au delà.
Le luxe le plus princier n’aurait pu lui donner le calme et le repos que lui assurait ce coin de demeure paisible, cet attachement constant et fidèle des êtres qui l’habitaient.
Aussi, dès qu’elle s’y retrouva, la jeune fille ouvrit-elle la fenêtre donnant sur le port, et, la tête penchée sur sa main, accoudée au balcon de fer, s’abandonna-t-elle aux rêveries que lui apportaient, fraîches et caressantes, les haleines de la mer.
Depuis six années, elle ne revoyait cette chambre que tous les ans à la même époque et même un peu plus tard, puisqu’elle était en pension à Paris et ne rentrait à Saint-Malo qu’au moment des grandes vacances.
Cette fois, c’était pour toujours qu’elle y revenait,--ayant fini ses études, couronnées, à douze mois de distance, par le double diplôme des degrés simple et supérieur.
«Pour toujours!» Il faut avoir été écolier ou écolière, captif loin de cette patrie de l’enfance qui est la famille, pour savoir ce que ces deux mots contiennent et résument de joies profondes et condensées!--Au reste, ne sont-ils pas l’unique, la plus puissante expression des sentiments intenses et durables? N’est-ce pas «pour toujours» que s’aiment ceux qui, à la fleur de l’âge, unissent leurs cœurs dans une mutuelle affection, leurs mains dans l’échange des anneaux symboliques du mariage?
Pour Maïna, il n’y avait encore ni perspective, ni lointaine espérance d’une tombe fleurie.
La jeunesse s’épanouissait en elle comme autour d’elle, et, en prononçant ces mots «pour toujours», la jeune fille attachait au front chauve de son «oncle» et aux cheveux blancs de Tina les mêmes fleurs de printemps dont elle ceignait, en pensée, sa tête nimbée de boucles blondes.
III
--Ça, Joël, mon ami, prends une chaise, et causons.
--J’y suis tout disposé, mon oncle, répondit le lauréat frais émoulu de la Faculté de Paris.
M. Le Budinio s’était enfoncé dans un vieux fauteuil de cuir, autour duquel gisaient des livres de toutes dimensions, voire d’énormes in-folios poudreux, où le vieillard avait accoutumé de lire Hippocrate, Aristote, Celse, Galien, Asclépiade, dans leurs textes divers de langues mortes, lettré de premier ordre dans sa modestie de savant méconnu.
Il avait relevé ses lunettes comme dans tous les cas graves, et fixait sur son neveu le tranquille regard de ses yeux gris et perçants. Il reprit:
--Te voilà médecin,--et, morbleu! médecin comme moi, tout autant que moi. Tu dois être même plus fort que moi, car nous vivons dans un temps où les jeunes en savent beaucoup plus que les vieux, les fils que leurs pères.
--Oh! mon oncle!--protesta Joël qui connaissait cette habituelle ironie de l’excellent homme.
--Non, non, ne dis pas non. Je ne me plains pas, je ne raille pas. Je reconnais la vérité, et la vérité c’est que vous avez le temps aujourd’hui de faire des études beaucoup plus étendues qu’on n’en faisait à notre époque. Je me plais à constater que vous avez des outils et des instruments beaucoup plus perfectionnés et que, sur plusieurs points, on a fait de très remarquables progrès.
Tiens, par exemple, grâce à la spécialisation des aptitudes, les maladies de l’œil, du larynx, de l’oreille, sont admirablement soignées par des gens qui font cela mieux que personne. A vrai dire, ils ne savent faire que cela, et s’il fallait tout préciser... Les dentistes, tiens! eh bien! ils vous arrachent une dent de l’œil sans douleur, en vous injectant dans la gencive une drogue nouvelle. Vous appelez ça de la co... de la cocaïne, je crois.
Pour le coup, Joël se sentit un peu désorienté. Son oncle se moquait-il ou parlait-il sérieusement?
Mais celui-ci eut tôt fait de dissiper les doutes de son neveu.
--J’en veux venir à ceci, mon garçon, que tous ces progrès, qui ont fait faire bien des pas à la chirurgie, sont de médiocres moyens d’avancement pour la médecine proprement dite. Il n’y a encore qu’une chose pour le médecin.
Ce n’est pas de savoir toutes les théories plus ou moins neuves des fanfarons de sciences, théories qui ne datent pas d’hier, après tout, comme tu pourras t’en assurer par toi-même,--fit-il en tapant de la paume sur les in-folios les plus voisins de sa main;--c’est de posséder le diagnostic autant par la netteté du coup d’œil que par la pratique assidue des maladies. Il faut, pour cela, que le praticien soit avant tout l’ami de ses malades.
Et, ouvrant brusquement l’un des gros volumes à une place où l’on voyait bien que l’habitude du feuillettement quotidien avait dû rompre les pages, il montra quelques lignes au jeune homme.
--Tiens, vois ce que dit Celse à ce sujet.
Il lut lui-même à haute voix:
--_Asclepiades dixit hoc esse medici officium ut ad lectum ægrotantis assidens..._ C’est clair, n’est-ce pas, et c’est le conseil d’Asclépiade rapporté par Celse en personne: «Que le médecin s’assoie au chevet de son malade pour surveiller les progrès de l’infection morbide.» Qu’est-ce à dire, sinon que le premier devoir du praticien est de surveiller étroitement l’état du client?
Joël ne put se défendre d’un sourire quelque peu sceptique.
--Mais, mon oncle,--réclama-t-il, à ce régime-là, que devient le médecin lui-même?
Le vieillard hocha la tête, et avec un fin sourire il riposta:
--Toi, je te vois venir. Tu entends par là, n’est-il pas vrai, qu’à ce régime, le médecin ne met pas beaucoup d’écus dans sa bourse. Mon garçon, il faut bien mettre les points sur les _i_.
Je n’ignore pas que nombre de médecins illustres tiennent notre art pour un métier, je n’ose dire une industrie lucrative. Ils considèrent, peut-être avec raison, que l’art ne fait pas vivre et que, pour s’être dévoué à l’amélioration du sort de ses semblables, le médecin ne s’est pas condamné au bagne à perpétuité.
D’autres,--ce ne sont pas les plus nombreux, hélas!--estiment, au contraire, que l’exercice de notre noble profession est, avant tout, l’école du dévouement et du sacrifice, et que là où le devoir, accepté par lui après mûre délibération sur le choix d’une carrière, l’appelle, le médecin n’a point à consulter pour savoir s’il trouvera la légitime rétribution de ses efforts.
Ce disant, le docteur Le Budinio se leva de son fauteuil, et, mettant la main sur l’épaule de Joël:
--Mon enfant, voilà quarante ans que je m’efforce de remplir autant que faire se peut les devoirs de ce que j’appelle, moi, une mission. Et c’est pour cela que je te dis à cette heure: Joël, mon neveu, où plutôt mon fils, tu es à l’âge des résolutions graves et décisives. Les temps sont durs pour qui ne veut pas transiger avec sa conscience.
Si tu prends la suite de ma clientèle, tu subiras plus de déboires et de privations que tu ne récolteras de bénéfices ou d’éloges. Il te faudra ceindre tes reins, te faire le serviteur des pauvres et des déshérités, renoncer aux douceurs de l’existence, t’enfermer dans l’ordinaire pratique d’une austérité qui, le plus souvent, ne sera pas volontaire, et n’attendre que de Dieu et de toi-même, par le fier témoignage de ton propre cœur, la récompense des mérites inutilement dépensés, selon le jugement du monde.
Mais rien ne t’oblige à ce sacrifice, à cette abnégation de toi-même.
Tu viens de faire d’excellentes études. Tes maîtres ont encore l’œil ouvert sur toi, et cet œil est encore plein de ton image. La capitale avec ses gloires, ses succès, et aussi ses multiples satisfactions de l’intelligence, peut t’offrir d’autres perspectives.
Tu peux y devenir un homme célèbre, un oracle de la science, sans démériter de ta propre estime, comme aussi sans t’astreindre au bonheur infime, obscur, ignoré.
Ici, tu ne seras jamais qu’un humble médecin de campagne, auquel les bénédictions d’une clientèle de pêcheurs, de matelots et d’ouvriers, même grossie de l’appoint de tous les riches de la ville, ne donneront pas le moindre lustre.
A toi de choisir. Veux-tu l’énorme ville avec ses loisirs qui reposent et son labeur qui rétribue, ou préfères-tu le pain sec de chaque jour durement gagné, mais que rend plus précieux le spectacle des larmes essuyées et des douleurs changées en joies aux foyers des pauvres et des souffrants?
Joël avait penché le front. Il était profondément ému.
C’est qu’en effet, il n’avait jamais connu, il n’avait jamais soupçonné en son oncle, ce vieillard bienfaisant et modeste, une telle hauteur de pensées, une telle sublimité de sentiments.
Hugh Le Budinio apparut à son neveu dans une sorte de transfiguration.
Pour la première fois de sa vie, le praticien «obscur et ignoré», comme il se qualifiait lui-même, et sans amertume, revêtit aux yeux du jeune homme les attributs d’une grandeur d’autant plus imposante que son éloquence spontanée, partie du cœur, donnait à son caractère un relief plus inattendu.
Ce n’était plus le parent chéri et respecté, mais avec un peu de condescendance pour ce que Joël s’était habitué à dénommer les travers ou les manies qu’une science plus complète n’eût pas laissés subsister.
C’était surtout l’aîné dans cette même science dans laquelle le jeune médecin, pourvu depuis l’avant-veille de ses lettres patentes, allait faire ses premiers pas en titubant d’essai en essai comme tout débutant dans une carrière quelconque.
Et, sous cet aspect, il s’entourait spontanément d’un prestige qui faisait courber le front un peu orgueilleux de l’adolescent, fier de son savoir et de ses cinq années d’études devant la première Faculté du monde.
Là-bas, dans les grands hôpitaux, Joël avait été l’interne des maîtres.
Ici, il n’avait pas à rougir de se faire l’aide, le suppléant, au besoin l’élève de ce vieux «médecin de campagne», selon l’expression du docteur Hugh Le Budinio.
Et la réponse d’adhésion qu’il cherchait pour se mettre à la hauteur du vieillard ne lui venait pas, tant il eût voulu parler, lui aussi, cette langue admirable de l’abnégation et de l’héroïsme.
Une gracieuse intervention, en interrompant le colloque de l’oncle et du neveu, vint tirer celui-ci de peine.
La porte n’était qu’entre-bâillée; elle s’ouvrit sous une poussée du dehors.
Maïna entra simplement vêtue d’un long fourreau de toile bleue, serré à la taille à la façon d’un peignoir, les bras émergeant, ronds et blancs, des manches courtes, le cou se dégageant dans son exquise gracilité de l’échancrure du corsage.
Tous deux jetèrent un même cri d’admiration non dissimulée.
L’enfant était si blanche en son âme, si peu faite aux compliments révélateurs, qu’elle ne prit point garde aux intonations élogieuses de ce double cri.
Elle tendit son beau front pur au baiser paternel du vieillard et sa main aux ongles roses à Joël.
--Bonjour, mon oncle! Bonjour, cousin! Comment allez-vous ce matin?
--C’est à toi qu’il faut demander cela, fillette?--répliqua le docteur, qui détacha, pour parler, ses lèvres du front de sa filleule.
--Pourquoi à moi, mon oncle?
--Dame! Parce que, moi, je suis à mon quatorze mille soixante-dixième matin de vie médicale, sans changement appréciable, tandis que, pour toi, l’aube d’aujourd’hui a dû sensiblement différer de celle d’hier, si mes évaluations sont justes.
Véronique éclata d’un beau rire aux cascades argentines.
--Oh! de l’aube, mon oncle, n’en parlons point, s’il vous plaît. Je ne me suis couchée qu’à deux heures du matin, et il en est huit et demie. Je n’ai pas vu lever le soleil. Hier, en effet, c’était tout autre chose. Il m’avait ouvert les yeux de force du côté de Pontorson.
--Deux heures du matin! se récria Hugh.--Est-ce à dire que tu ne pouvais pas dormir?
--Oh! non, mon oncle! J’ai dormi comme une bienheureuse, au contraire.
Elle était adorable dans sa candeur dépourvue d’embarras et de fausse honte.
--Mon Dieu! Que l’on dort bien dans ma chambre! J’avais pourtant laissé mes volets ouverts, afin que le jour vînt m’arracher au lit, comme d’habitude. Eh bien! ça n’y a rien fait. Ah! oui, l’on dort bien, mon cher oncle! Ces draps frais m’enveloppaient comme un tissu de brume; je sentais tout mon corps s’y alanguir, et les couvertures de coton que m’a laissées Tina m’ont paru aussi douces que la brise de mer au moment du bain. Vous savez, moi qui, à Paris, me bordais jusqu’au cou, qui me pelotonnais à la façon d’un petit enfant,--ici, j’ai dormi étendue comme une planche, comme dans l’eau salée, quoi! Et puis, là-bas, c’était ce lit de fer dans lequel on prend l’habitude de l’immobilité, parce que, si l’on se retourne, tout de suite on heurte du nez le mur; ici, je pouvais onduler à mon aise, prendre tous les morceaux de fraîcheur enfouis çà et là sous les plis, plonger mes bras sous le traversin, retourner mon oreiller...
Joël l’interrompit en riant aux éclats.
--Mais, cousine, si vous avez eu le temps de faire tout cela en connaissance de cause et avec réflexion, je ne vois pas ce qu’il en est resté pour le sommeil.
Elle répliqua avec la même hilarité débordante et communicative:
--Hé, cousin, est-ce qu’on sait, est-ce qu’on calcule, est-ce qu’on étudie ces choses-là? Vous comprenez bien que je n’ai pas dormi de ce sommeil bête et lourd qui fait perdre la sensation de toutes choses et où il n’y a pas même place pour le rêve.--Ah! que non pas! Je me rends très bien compte que mes nerfs se sont accordé tout juste assez d’abandon pour s’alanguir sans renoncer à goûter la volupté de ce bien-être délicieux.--Tenez! Je vais vous dire. Tout à l’heure, en m’éveillant dans les brumes un peu épaisses du premier retour à la lumière, savez-vous quelle bizarre conception je me formais de mon existence?
--Ma chère Maïna,--répondit Joël,--je ne sais si mon oncle le devine. Quant à moi, vous savez qu’il y a beaux jours que j’ai renoncé à interpréter vos fantaisies imaginatives. A plus forte raison, n’est-il pas vrai, dès qu’il s’agit d’un songe matinal.
--Oh! vous,--s’écria la jeune fille en faisant la moue,--vous êtes bien l’être le plus prosaïque que j’aie jamais rencontré. Je parie que si vous étiez seul, vous étrenneriez votre diplôme en m’ordonnant quelque drogue pour me guérir de mes «fantaisies imaginatives», comme vous dites.
--Attrape, fistot!--plaisanta le vieux Le Budinio.--En voilà une qui ne sera pas ta cliente.--Mais tout ça, petite, ne nous dit pas ce que tu croyais être.
Et comme il s’était replacé dans son fauteuil, Maïna vint, sans façon, s’asseoir sur ses genoux.
--A la bonne heure! Vous vous intéressez à quelque chose, au moins, vous, mon oncle. Que Joël se bouche les oreilles, s’il veut. Je ne raconterai mon rêve que pour vous.
--Ma cousine,--fit galamment le jeune homme,--je les ouvre toutes grandes, au contraire, car si je n’apprécie pas vos songes comme il convient, du moins j’accorde à mon ouïe le plaisir de percevoir l’enchanteresse harmonie de votre organe.
Maïna tapa du pied.
--Béotien, va! Peut-on commencer une phrase comme celle-là pour la finir d’une façon aussi parfaitement ridicule! Mon «organe»,--je vous demande un peu, mon organe! Ne dirait-on pas que je parle du nez? Je n’ai pas d’organe, monsieur, j’ai une voix.
--Disons alors l’enchanteresse harmonie de...
Ce fut au tour du vieux docteur de frapper du talon sur le parquet.
--En avez-vous bientôt fini avec votre littérature à la Victor Ducange?--J’attends l’histoire, morbleu, et je ne me suis pas mis en retard d’une heure pour écouter une critique de madrigaux. Çà, Maïna, ton rêve, s’il te plaît.
--Voilà, mon oncle. J’étais si bien dans mon lit qu’il m’a semblé que je me transformais en un de ces anges que l’on voit dans les églises, avec des ailes juste sous la tête, vous savez, et que, n’ayant plus ni bras, ni jambes, ni rien du tout, je me roulais au milieu de nuages aussi onctueux, aussi doux que de la crème fouettée.
--Gourmandise et mysticisme mêlés!--fit Joël goguenard.
--Fi! C’est bon pour vous d’être gourmand. Croyez-vous donc que j’aie mangé mes oreillers?
Et se retournant, câline, vers le vieux docteur:
--Voyons, mon oncle. Que dites-vous de ce rêve? Vous semble-t-il indiquer, ainsi que l’insinue monsieur votre neveu, un dérangement de mes facultés intellectuelles? Qu’en augurez-vous?
Hugh l’embrassa sur les deux joues.
--Dame, ma fille, depuis le temps de Joseph, fils de Jacob, qui fut ministre de Pharaon, l’interprétation des songes n’entre plus pour grand’chose dans les études que font les médecins pour pronostiquer sur l’état de santé des gens. Si j’avais à consulter un auteur sur ton cas, je m’adresserais à Horace,--un poète. Il a fait, en effet, des vers où il indique un état morbide assez analogue au tien:
... Velut ægri somnia vanæ Fingentur species, ut nec pes, nec caput uni Reddatur formæ...
N’importe! Je sors de mes attributions pour te dire que j’augure très bien de ce songe. Il m’annonce que ton sort en ce monde et dans l’autre sera celui d’une personne très... comment dirais-je? très volage, et que ta destinée sera la réalisation d’un paradis tout de sucre et de lait. A présent, il faut que je parte. Là, es-tu contente de moi?
--Non,--fit Véronique, en se pendant à son cou,--parce que vous suivez l’exemple de Joël et que vous vous moquez de moi.
Le docteur, qui avait déjà atteint la porte, se retourna.
--Je me moque de toi, parce que je te cite des vers d’Horace? Mais, petite, n’est-ce pas toi qui m’as raconté que, dans ton rêve, tu n’avais ni bras ni jambes? Le poète ne fait que signaler le même cas de bizarrerie. Et moi, je le rappelle.
Et il s’enfuit, laissant Joël et Maïna en tête-en-tête.
--Eh bien!--demanda le jeune médecin,--voulez-vous que je vous donne une consultation sérieuse, moi?
L’enfant le regarda de côté, avec une impertinence amicale qui lui était habituelle.
--Vous, Joël? Mais, au fait, c’est vrai que vous êtes médecin depuis trois jours.
--Il est heureux que vous vous en souveniez, cousine.
--Bah! Ne vous fâchez pas. Ça me paraît si drôle, en voyant votre barbe blonde, de me dire que tout le monde va vous appeler «monsieur le docteur» gros comme le bras.
--Tiens! Et pourquoi donc cela vous semble-t-il «drôle»?
La rieuse créature se planta toute droite au milieu de la chambre.
--Parce que, mon petit Joël, il n’y a pour moi qu’un seul médecin, voyez-vous, et c’est mon oncle; parce que je ne conçois pas un médecin autrement qu’avec une figure rasée, des lunettes d’écaille, un chapeau plat à larges bords, une cravate blanche qui fait trois fois le tour du col pour s’épanouir en pointes sur le jabot, et une canne en jonc à pomme d’or.
Elle avait fait cette déclaration sans se dérider.
Brusquement, elle aperçut, accroché à un portemanteau, l’un des chapeaux de rechange de son oncle.
Par un oubli qui allait certainement lui occasionner des contrariétés, celui-ci avait laissé ses besicles sur la table.
D’un bond, Maïna saisit lunettes et chapeau.
Planter ledit chapeau sur la tête de son cousin, assujettir les verres sur ses yeux, lui nouer au cou un mouchoir artistement roulé en cravate, fut pour elle l’affaire de vingt secondes.
Après quoi, avec des éclats sonores du rire et de la voix, elle poussa le jeune homme par les épaules hors de la pièce et appela à grands cris:
--Tina, Tina, viens donc voir!
Corentine Kerbiel accourut. Tout de suite, elle partagea l’hilarité de la jeune fille encore accrue par la docile et gaie résignation de Joël, qui se prêtait à ce caprice de folle.
--Ah! ah! ah!--riait Véronique en battant des mains, est-il drôle! Tina, je te présente Joël Premier, ou Le Budinio Deux, médecin de la Faculté de Paris, deuxième prince de la science de l’illustre dynastie des Le Budinio.
Quand Joël estima qu’il s’était assez prêté à ce caprice, il fit sauter d’un revers le couvre-chef, retira lunettes et mouchoir, et enlaçant d’un bras robuste la taille de sa cousine qu’il souleva comme il eût soulevé un enfant:
--Allons! toquée, viens déjeuner! Pour n’avoir pas de corps tu me parais joliment lourde. Et je meurs de faim!
Ils avaient vécu comme frère et sœur, les deux cousins.
Joël avait vingt-cinq ans, Maïna courait sur ses dix-neuf.
Depuis dix-sept années leur vie était mêlée; depuis dix-sept années, pensées et désirs, ils mettaient tout en commun, grandissant, sinon côte à côte, du moins dans la même gradation de leur développement progressif.
Joël et Maïna étaient, l’un et l’autre, orphelins de père et de mère; l’un et l’autre avaient trouvé abri et protection auprès du vieil oncle qui les avait recueillis.
Mais, tandis que le jeune homme était bel et bien le fils d’un cousin germain du médecin, Maïna, elle, n’avait jamais dit, ni su, si son origine se rattachait à un frère ou une sœur de quelque cousin ou cousine plus ou moins éloignée.
Au reste, elle ne s’en était jamais mise en peine, étant l’étourdie la plus adorable que l’on pût imaginer. Ce qui ne l’empêchait point de s’oublier parfois en de longues rêveries mélancoliques dans lesquelles sa pensée alerte et mobile s’efforçait de retrouver des souvenirs.
Comme une harpe dont les cordes n’ont point encore vibré, Maïna recélait la poésie en elle. Il fallait le passage d’une brise printanière ou d’un souffle d’automne pour faire jaillir de ce cœur tout ce qu’il contenait de tendresse profonde et vive.
Depuis qu’elle était revenue, deux jours s’étaient écoulés déjà.
Un soir, cinq heures venant de sonner, Maïna, en descendant au jardin, vit la vieille Corentine occupée à une besogne qu’elle ne comprit pas d’abord.
La servante s’appliquait à transvaser un pied de véronique des débris d’un pot de terre en miettes, dans un autre récipient tout neuf.
Maïna courut à elle, fort intriguée, et l’interrogea avidement.
Corentine ne perdait aucune occasion de faire l’éloge de son maître. Elle saisit donc celle qui s’offrait de raconter la touchante histoire du malencontreux pot de fleurs.
--Et je vous assure,--continua-t-elle en riant,--qu’il était vraiment comique à voir, votre oncle, avec sa carafe d’une main et son pot de l’autre. Il l’était encore bien plus en le jetant par la fenêtre.
Maïna sourit à ce récit. Mais elle se sentit le cœur gros et, pendant un moment, en voulut presque à la domestique des remarques qu’elle avait faites au vieillard.
--Mon nom,--s’écria-t-elle,--voilà qu’il me semble changé. Je vais l’aimer comme ça.
Elle prit la fleur des mains de Tina et courut la cacher dans une charmille, dans cette partie du jardin plus embroussaillée que les autres, et où elle s’était fait une véritable retraite.
Là, chaque jour, elle vint la contempler, l’arroser elle-même.
C’est qu’elle tenait à faire revivre la plante, à épanouir sa reconnaissance sur les thyrses violets insignifiants qui en font le très humble ornement.
Car, sans qu’elle s’en rendît compte, la jeune fille venait d’éprouver une première atteinte au cœur.
Certes, elle l’avait toujours aimé, son oncle, aimé de toutes ses forces, de toute cette tendresse spontanée d’enfant qui aime comme il respire, sans raison et sans calcul.
Mais, à cette heure, il lui semblait qu’elle trouvait pour la première fois en elle un sentiment d’une suavité pénétrante qui, plus que les élans spontanés de la nature, lui versait dans l’âme elle ne savait quel attachement invincible, puissant, plein de respect en même temps que d’intensité.
Abritée sous le berceau de verdure, Maïna rêvait les yeux ouverts, cette fois.