Chapter 4 of 8 · 3988 words · ~20 min read

Part 4

Il se recueillit quelques secondes, puis répondit avec solennité:

--Chère amie, ce serait le vœu de mon cœur, ce serait même ma joie la plus profonde de tracer en personne le chemin à mon neveu, de l’initier à ma vie, de le conduire par la main aux chevets de mes malades. Mais...

--Comment, mais?--interrompit Mme du Closquet.--Qu’est-ce que c’est que ce «mais» là?

--Hélas! Il n’est que trop fondé, et j’ai dû, dès les premiers jours de son arrivée, faire connaître «la vérité» à mon neveu.

--Trêve de paraboles, docteur. Qu’entendez-vous par «la vérité» en cette occurrence?

Le vieillard dut s’expliquer.

Et alors il exposa à la vieille dame, avec une sobriété de termes qui contenait bien des réticences, les privations matérielles et morales, les lentes, mais poignantes douleurs de l’impuissance à concilier les exigences de la vie sociale avec la pratique du bien telle qu’il l’entendait, lui.

Certes, elle la connaissait aussi bien que lui, son histoire.

Et, néanmoins, elle sentit son cœur se serrer, ses yeux se mouiller de larmes à cette énonciation navrante et franche.

L’ombre des grands rideaux retombant sur les baies des fenêtres empêcha les regards déjà vieillis et fatigués du médecin d’apercevoir les perles que l’émotion pendait aux paupières de la bienfaisante créature.

--Vous comprenez, n’est-ce pas,--conclut-il,--que je n’ai fait que mon devoir en montrant à Joël les deux aspects de l’existence qui s’ouvre devant lui. A Paris, avec les notes qu’il a obtenues, de la conduite, du travail et de l’intelligence,--elle ne lui manque pas,--il peut arriver à se créer une situation exceptionnellement brillante.

--Ta, ta, ta,--réclama Mme du Closquet, très émue, malgré tout.--Et c’est vous, mon vieil ami, qui donnez de semblables conseils à un jeune homme, qui voulez priver Saint-Malo d’un médecin de valeur? Je ne vous comprends pas en vérité. Joël ne peut-il donc faire ce que vous avez fait, devenir comme vous un modèle de...

Il l’interrompit avec un geste qui exprimait autant le découragement que la modestie.

--Moi, chère amie, j’ai peut-être pris le mauvais chemin. Est-il bien sûr que ce fût le devoir ce que j’ai pratiqué si longtemps, au point que je touche aux bornes du repos sans avoir su m’assurer ce repos? N’ai-je pas dépassé la mesure du bien à faire? N’ai-je pas exagéré ma part de responsabilité?

Et, quand je regarde ma vie sans fruit, quand je songe qu’elle peut, qu’elle doit même devenir vide dans un délai assez rapproché, je ne puis me permettre de conseiller à un enfant qui en est à ses premiers pas de suivre un sentier qui aboutit peut-être au découragement final. Ai-je tort? Prononcez.

--Je juge que vous avez tort,--prononça presque tranquillement Mme du Closquet.

Le Budinio ne protesta pas contre l’arrêt.

Il avait pris depuis longtemps l’habitude de tenir les paroles de sa vieille amie pour des oracles.

Elle reprit, recueillant un à un les mots du docteur et les retournant contre lui:

--Votre vie va devenir vide, dites-vous? Pourquoi? Allez, je vous comprends bien. Vous faites allusion à votre foyer si plein, si débordant de jeunesse en ce moment. Je viens de chez vous, je le répète, et j’ai vu le tableau de ces deux adolescences, côte à côte, et je vous dis, en ma qualité de vieille amie: «Docteur Le Budinio, si votre vie devient vide, ce sera parce que vous l’aurez bien voulu.»

Nul ne songe à vous quitter. Il me paraît, au contraire, que vous êtes entouré par de jeunes arbrisseaux qui ne demandent qu’à grandir pour unir leurs branches au-dessus de votre front et abriter vos cheveux blancs de leur fraîche affection.

Le docteur ne put se défendre d’un tressaillement.

Avec une acuité de vision extraordinaire, Mme du Closquet venait de lire en lui, de déchiffrer sa pensée, de pénétrer les recoins les plus intimes de son cœur. Elle possédait son secret.

--Voyons, mon ami, parlons sérieusement. Pourquoi renvoyer Joël à Paris? Gardez-le près de vous, aidez-le de votre expérience. Il deviendra l’homme de bien que vous avez été; il continuera vos traditions.

Un cri qui trahissait ses préoccupations jaillit des lèvres du vieillard.

--Et Maïna?--demanda-t-il.

--Maïna?--demanda à son tour Mme du Closquet, ouvrant de grands yeux.

--Sans doute, Maïna, Véronique, si vous le préférez. Vous savez aussi bien que moi son histoire. Si je garde Joël à Saint-Malo, près de moi, que voulez-vous que je fasse de cette enfant,--une jeune fille?

Pour le coup, la douairière ne put réprimer un éclat de rire.

--Ah! Je vous reconnais bien là, homme de prévoyance!--Parbleu! Je comprendrais votre souci s’il s’agissait pour vous de garder une «jeune fille», comme vous dites, aux côtés d’un jeune homme. Mais il n’y a rien de pareil dans votre cas, mon bon ami.

Ce fut au tour de Le Budinio de s’étonner. Il ne voyait pas où son interlocutrice en voulait venir.

Mme du Closquet poursuivit, riant toujours:

--Mais, non, vieil innocent, il n’y a rien de pareil dans votre cas. Vous n’avez pas cette charge à redouter. Vous comptez bien, je suppose, marier Maïna un jour ou l’autre?

--Précisément,--riposta le médecin.--Et, s’il faut tout vous dire, j’ai compté sur vous pour cela.

--C’est beaucoup d’honneur. Voilà que vous allez me faire tenir un emploi de marieuse, maintenant?

--Mais non, mais non. Seulement, il est tout naturel que je m’adresse à vous. Vous connaissez tant de monde, vous êtes en si bons termes avec tous les curés et toutes les religieuses, que je me suis dit: «Parbleu! Mme du Closquet trouvera bien un mari pour Véronique et une femme pour Joël.»

La vieille femme feignit un instant la gravité et répliqua:

--D’abord, mon cher ami, sachez que je n’ai jamais fait ces choses-là pendant mes soixante-quinze ans d’existence. J’estime que les gens se suffisent amplement dès qu’il s’agit de faire une sottise et de consommer leur malheur ou leur ruine.

--Oh!--plaisanta le docteur,--c’est ainsi que vous appréciez le mariage? Voilà que vous me donnez raison.

--Comment? Je vous donne raison?

--Sans doute, puisque je suis demeuré célibataire! Ha, ha, ha!

Le coup était trop droit pour que la douairière, en femme d’esprit, perdît son temps à le parer.

--Laissons cette mauvaise plaisanterie de côté,--fit-elle.--J’achève ce que j’avais à vous dire. Alors même qu’il serait en mon pouvoir de faire ce que vous disiez tout à l’heure, je ne le ferais pas.

--Hein?--questionna Le Budinio, désarçonné par une telle déclaration.

--Sans doute. Je n’ai pas pour habitude de me jeter à la traverse de ce que Dieu fait manifestement éclater à mes yeux. Et c’est pour ce motif que je ne chercherai point, par un chassé-croisé d’unions disparates, à rompre ce qui est le plan divin selon lequel Joël doit être tout naturellement le mari de Maïna et Maïna la femme de Joël. J’ai dit.

Le vieux docteur avait couvert son visage de ses deux mains. Des larmes ruisselaient de ses paupières, coulant entre ses doigts.

Mme du Closquet fut émue de ces pleurs.

--Eh bien?--interrogea-t-elle.--Qu’avez-vous? Est-ce que vous trouvez cette hypothèse déraisonnable?

Il essuya ses yeux, et spontanément saisit les deux mains de son amie.

--Vous venez de toucher aux fibres les plus secrètes de mon cœur. Ah! oui, je vous le jure, c’est là un projet que je caresse depuis des années. Rien ne me paraîtrait plus doux que d’unir ces deux existences bien-aimées, de faire mes enfants par le cœur ceux qui ne le sont pas par la nature.

Il s’interrompit, l’œil brillant, emporté dans le domaine du songe par ce doux mirage.

--Quelle joie de me dire avant de mourir: Joël aura près de lui la plus accomplie des compagnes; Maïna aura pour la soutenir un bras viril, une âme sûre d’elle-même! Et j’aurais peut-être vu mes ans se doubler, se tripler, sous le souffle du bonheur qui rajeunit! J’aurais peut-être étendu mes mains sur des têtes blondes et bouclées! J’aurais vu grandir sous mes yeux comme une dynastie d’hommes portant mon nom et exerçant ma glorieuse profession!

--Eh bien!--demanda Mme du Closquet, voyant qu’il s’interrompait,--qu’est-ce qui s’oppose à la réalisation de cette idylle, je vous prie?

Il hésita, passa à plusieurs reprises sa main sur son front, et, triomphant enfin de ses répugnances:

--Ce qui s’y oppose, chère et bonne amie, ne le voyez-vous pas? Puis-je encourager le mariage de deux enfants pauvres, dont l’une ne recevra point de dot, et dont l’autre n’apportera que son intelligence et ses bras?

--Hé, combien ne s’accomplit-il pas d’unions de ce genre, qui ne sont pas plus malheureuses que d’autres?

Le vieux médecin hocha la tête. Il n’était point convaincu par cette énonciation encourageante.

--Vous m’avez dit, tout à l’heure, que nous parlions sérieusement. J’appelle, moi, parler sérieusement écarter toute donnée imaginative, laisser la poésie pour les jours heureux, et ne tenir compte que des difficultés de l’existence. Or, ce n’est pas assez pour entrer en ménage que de mettre en commun des... espérances. Il faut des choses plus solides pour faire bouillir le pot.

Mme du Closquet était littéralement abasourdie. Elle n’avait rien prévu de semblable.

--Ah! que vous voilà donc devenu positif!--s’écria-t-elle.--Qu’est-ce que c’est que ces théories dont vous me paraissez faire la première application de votre vie? Et encore n’est-ce pas sur vous-même que vous voulez en tenter l’expérience; c’est sur ces deux enfants!

Le docteur crut voir dans ces paroles une accusation d’égoïsme.

--Oh! ma bonne amie!--réclama-t-il avec vivacité.--Pensez-vous donc ce que vous dites? Croyez-vous réellement que je me laisse guider par d’autres sentiments que celui de l’intérêt le plus immédiat de ces enfants?

Elle éclata, cette fois, sur le ton d’une impatience qui n’était point feinte, pour le coup.

--Eh non! vieux fou. Je ne le crois pas, je ne le pense pas! Supposez-vous donc que je vous ignore à ce point que je ne vous sache pas par cœur, comme si j’avais présidé, dans le conseil de Dieu, à la confection de votre âme de brave homme imprévoyant? Non, ce n’est pas là ce que j’ai voulu dire. Je me borne à critiquer aujourd’hui ce surcroît de prévisions pessimistes, et je réponds à tous vos cris d’alarme: Laissez donc faire. Les proverbes n’ont pas été faits seulement pour être démentis. Ils ont quelquefois raison, et c’est ce qui leur a valu d’être quelquefois traduits par des hommes de génie, en prose ou en vers, témoins ceux-ci que je ne fabrique pas pour les besoins de ma cause:

Aux petits des oiseaux il donne la pâture Et sa bonté s’étend sur toute la nature.

Ne vous mettez donc pas martel en tête pour l’avenir des deux tourtereaux auxquels la destinée a réservé l’amour en partage.

Et, tenez, avez-vous le droit de vous plaindre pour eux? N’est-ce pas une véritable faveur de la Providence qui les a placés tous les deux sous votre toit, qui leur a assuré, de la sorte, le vivre et le couvert? Maïna a dix-huit ans, Joël vingt-cinq. Si vous aviez tenu, il y a dix-sept ans, ou il y a vingt-quatre ans, le langage que vous tenez aujourd’hui, au lieu de les élever comme vous l’avez fait, avec le zèle et l’affection d’un père, vous eussiez dû les abandonner dans la rue, ou les jeter à l’eau comme les petits chats qui encombrent leur mère.

De quoi donc vous souciez-vous aujourd’hui? Un garçon de vingt-cinq ans, pourvu de diplômes qui le rendent apte à vous aider et, plus tard, à vous succéder, une fille de dix-huit ans, qui peut, au besoin, se suffire par son travail, ne fût-ce qu’en donnant des leçons, sont-ils plus embarrassés de leurs personnes que le même garçon et la même fille lorsqu’ils bégayaient encore dans leurs langes?

Avez-vous hésité à les prendre dans vos bras, à votre charge, en ce temps-là? Non, n’est-ce pas? Avez-vous lieu de vous en repentir? Non, encore une fois.

Donc, ni découragement, ni fausse sagesse. Allez votre chemin d’homme de cœur, mon vieil ami.

Répandez le bienfait autour de vous comme autrefois, comme tous les jours, et mariez ces deux enfants, sans assombrir leurs jeunes fronts par de mornes anticipations sur des craintes peut-être chimériques. Dieu, qui a pourvu alors à leur lendemain, y pourvoira encore avec cet avantage de plus qu’ils ont l’âge et les moyens voulus de s’aider eux-mêmes, désormais.

Le vieux docteur avait baissé le front. La réponse était péremptoire; elle fermait la bouche aux objections.

D’autant plus que Mme du Closquet, son argumentation générale donnée, ajoutait la note de confiance matérielle.

--Tenez, Le Budinio, souvenez-vous de ceci, une fois pour toutes: la vertu reçoit sa récompense dès ce monde, mon ami, sans préjudice des rémunérations que Dieu lui réserve dans l’autre. Il n’y aura pas de nuages aux noces de nos deux enfants, c’est moi qui vous en réponds, et vous me connaissez d’assez longue date pour savoir que je me trompe rarement dans mes prévisions.

Allez, allez, Joël sera heureux, Maïna sera heureuse, et tout me dit que, sans déroger à vos traditions d’héroïsme, d’abnégation et de charité, ils auront encore beaucoup de beurre à mettre sur leur pain.

Elle se tut. Elle venait de voir le visage du vieillard complètement rasséréné.

--Bonne amie!--s’écria-t-il avec effusion,--quelle créature d’élite vous êtes! Il suffit d’une parole de vous pour remonter le cœur, pour rendre la confiance aux plus ébranlés. Merci pour la force que vous venez de me donner.

--Alors,--conclut-elle, ressaisissant son habituelle verve de femme énergique et vaillante,--vous devez avoir plusieurs cœurs, en ce moment, Le Budinio,--car j’ai prononcé assez de paroles pour en remonter une centaine; qu’en pensez-vous?

Et, comme il riait de la boutade, le soleil flambant dans sa poitrine comme il flamboyait dans la cour, derrière les épais rideaux verts:

--Allez-vous-en, maintenant, docteur, car j’ai quelque idée que cette grande illumination des vitres est due aux rayons obliques du couchant. Doublez le pas; on pourrait être inquiet chez vous.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On l’était, en effet.

Maïna avait laissé Joël sur leur double aveu pour courir à la fenêtre de sa chambre et, de là, interroger anxieusement le coude de la rue qui s’infléchissait vers le Sillon.

Elle n’y était pas depuis trois minutes que, d’en bas, Joël et Tina l’entendirent s’écrier:

--Le voilà! le voilà! il vient!

Il arrivait d’un pas ingambe, l’allégresse au cœur.

Il fallut l’apparition de Corentine pour lui rappeler la recommandation du matin.

Il n’attendit pas à la deuxième demande pour exhiber les deux louis et l’écu de Cailleux.

Au lieu de les prendre, Tina ouvrit des prunelles grandes comme des portes cochères.

--Qu’est-ce que cela?--demanda-t-elle, ne se souvenant plus.

--Mais l’argent que tu m’avais demandé.

Elle éclata de rire:

--Gardez ça pour plus tard, monsieur. Le bon ange est passé aujourd’hui, et il a garni la huche pour longtemps.

Elle étalait sous les yeux un peu hébétés du médecin un superbe billet de banque de cinq cents francs.

Il mit quelque temps à comprendre. A la fin, les prunelles obscurcies par les larmes, il joignit les mains:

--Ah! sainte femme!--murmura-t-il avec ferveur,--voilà donc pourquoi elle me parlait de la Providence!

IV

Les plus longs jours, les plus chauds de l’année, prenaient fin petit à petit.

On arrivait à la mi-août, et c’était le 15, jour de l’Assomption, qu’on célébrait la fête du docteur, car parmi ses prénoms bretons, il comptait celui de Marie.

C’était sa mère, morte aux Indes, qui le lui avait donné, celui-là. Elle avait tenu à lui assurer une protection toute spéciale au Paradis et, disait Mme du Closquet, raillant encore les prétentions du vieillard à la prévoyance--«sa mère n’avait jamais été mieux avisée, parce que le docteur en aurait grand besoin, le jour venu de sa comparution devant le suprême tribunal».

Il y avait complot dans la maison pour fêter dignement ce jour de bénédiction.

Le vieillard s’en doutait quelque peu, à voir les mines confites, à surprendre, de temps à autre, des chuchotements que semblait effaroucher son approche.

Il va sans dire que ces précautions des conjurés étaient de trop bon augure pour qu’il s’en formalisât.

Mais il était curieux comme pas un, le bon docteur Le Budinio, et il n’eût point été fâché de connaître, ne fût-ce qu’un peu, le programme des réjouissances prochaines.

Il advint que la veille du jour, après midi, trouvant la porte d’entrée de la maison entre-bâillée, et des traces de terre fraîche dans le corridor, il flaira en ces indices la piste de quelque surprise.

Profitant de ce que personne ne l’avait vu rentrer, il monta sans bruit dans sa chambre, s’y enferma à double tour et prêta une oreille fort indiscrète aux rumeurs d’une conversation qui montait jusqu’à lui par l’ouverture de la fenêtre.

Joël était là, devisant avec Maïna de choses pas du tout indifférentes.

--Alors,--demandait la jeune fille, sur un ton qui surprit beaucoup le vieil indiscret,--elle a tenu à ce que ce fût toi, et non mon oncle, qui lui donnasses tes soins? C’est drôle, Joël, tout de même.

Qu’est-ce que c’était que cette histoire-là? Comment se faisait-il que Maïna, toujours à cheval sur le _vous_ sacramentel des convenances, tutoyait dans l’intimité son cousin avec tant de désinvolture?

Cela intriguait considérablement le docteur. Il fut promptement renseigné.

--Hé! non, ce n’est pas... drôle, comme tu dis,--répondait Joël,--et tu comprendras cela tout de suite. Cette dame habite Paris.

Dernièrement, mon chef de clinique, le professeur Boutan, mon illustre maître, fut appelé chez elle pour pratiquer sur un de ses enfants une opération fort simple, la cautérisation des amygdales au thermo-cautère.

Il m’emmena avec lui, et ce fut moi qui fus chargé par lui de continuer, en son absence, les pointes de feu tous les huit jours. J’y allai pendant cinq semaines, délai prescrit par Boutan, après quoi, je cessai mes visites.

Or, voilà que cette dame est venue passer la saison à Paramé avec ses enfants. Il y a une semaine, l’un d’eux, pas le même,--un autre, a eu une esquinancie très douloureuse. C’est la troisième fois en six mois que les abcès lui reviennent.

La mère a pris peur, s’est désolée, et allait prendre le parti de rentrer à Paris, lorsque, il y a quatre jours, on prononça le nom de Le Budinio devant elle. Vite, la voilà toute joyeuse: «Le Budinio, mais ce doit être l’interne qui servait d’aide à monsieur Boutan.» On lui parle de notre oncle. Ah! ouiche, c’est moi qu’elle voulait.

La voilà qui se met en route pour venir. La chance nous sert tous deux. Je la croise justement au débarcadère de Paramé. Elle venait ici me supplier de faire sur son deuxième enfant ce qui avait si bien réussi sur le premier. Je lui propose de s’adresser à mon oncle. Elle refuse; elle ne veut que moi. Dame! Je m’explique un peu la chose, vu qu’à Paramé, un médecin de Dinard, qui était là de passage, lui avait dit qu’il allait employer le nitrate d’argent.

Naturellement, elle a craint que l’oncle ne recourût à ce procédé-là, en quoi elle ne se trompait guère. Elle a l’horreur du crayon de pierre infernale, parce qu’on lui a raconté que ça se défaisait quelquefois et que l’enfant l’avalant était perdu.

Bref, elle tenait au thermo-cautère, et plutôt que de perdre l’occasion, ma foi! j’ai accepté. Voici ma troisième application et tout a marché à souhait. Pour moi, je suis simplement ravi, car la bonne dame, dans son exubérance, a payé royalement. Vois donc un peu ce qu’elle m’a donné.

Il fit sonner aux oreilles de la jeune fille cinq beaux louis d’or tout neufs.

--Voilà un début qui promet, Joël!--fit la jeune fille en battant des mains.

--Parbleu! la chance m’a servi. Seulement, tu comprends, cette opération revenait de plein droit à mon oncle, et je n’ai pas le droit de «faire la clientèle» sans sa permission. Je vais donc te remettre ces cent francs. J’entends qu’ils soient dépensés jusqu’au dernier centime. Fais ce que tu voudras, des choux et des raves, à la condition que tout soit employé pour fêter notre 15 août.

Sans doute, il y a eu confusion de noms au début, mais comme, en somme, c’était moi que l’on cherchait, comme c’est moi qui ai fait l’opération, j’estime l’argent honnêtement gagné et j’ai le droit de le donner à mon oncle sous telle forme qu’il me plaira. C’est donc cent francs de plus dans la caisse des réjouissances publiques. A toi de voir à quel chapitre des dépenses tu dois l’imputer.

Il se fit un silence entre les deux interlocuteurs.

Hugh Le Budinio sentait sa gorge serrée par l’émotion. Cette surprise, il ne l’avait point prévue.

Maïna répondait maintenant à son compagnon. Sa douce voix était calme et posée.

--C’est ton droit, Joël, et je ferai ce que tu voudras. Mais, si tu m’en crois, cent francs ne sont pas nécessaires, tant s’en faut. Ce serait presque du gaspillage, et l’oncle, s’il le savait, n’en serait pas content.

--Bah! Il n’en saura rien. Et puis, est-ce qu’il ne vaut pas cent francs, l’oncle?

--Ne raille pas, ami. Tu sais bien que ce n’est pas à ce prix-là qu’on peut évaluer les mérites d’un homme comme notre oncle. A ce compte, des millions n’y suffiraient pas.--Mais il y a une autre raison,--une raison sérieuse, puisque je te parle comme je le fais.

--Une raison sérieuse? Voyons, Maïna, que veux-tu dire, réponds?

Elle parla plus bas, comme si elle avait peur que les murs eussent des oreilles.

--Écoute, Joël, tu n’es pas sans t’être aperçu que, bien souvent, le front de l’oncle se ride, et que Tina reste silencieuse.

--Sans doute. Mais c’est précisément les dérider et les rendre loquaces que je cherche.

La voix de Maïna prit une expression de tendresse infinie.

--Joël, ce n’est pas à ce moyen-là qu’il faut recourir. Tu peux m’en croire, mon ami.

--Et lequel, alors? Dis vite, car tu me fais mourir d’impatience avec tes réticences.

--Eh bien! il faut réserver en cachette la plus grosse partie de la somme. Nous la donnerons à Tina, à l’insu de notre oncle. De cette façon le ménage aura un peu plus de répit pour attendre les rentrées des clients, qui se font continuellement tirer l’oreille pour payer.

En haut, dans sa chambre, le vieux docteur avait tressailli.

Ainsi, son secret, le secret de son dénuement qu’il croyait si bien gardé, cette petite fille, elle aussi, le possédait.

Maïna continua, avec le même accent de délicate attention:

--Tu comprends bien, Joël, n’est-ce pas? que Tina ne m’a parlé de rien. Elle se ferait hacher, la pauvre femme, avant de révéler la détresse de son maître. Elle ressemble au Caleb du roman de Walter Scott que tu m’as fait lire, quand j’étais toute petite.--Seulement, moi, je vois clair et, à tout instant, je trouve les indices de cette gêne.

--Chère enfant!--murmura là-haut le docteur avec émotion.

Joël reprenait la parole, à cette heure. Il était aisé de voir, au tremblement de sa voix, qu’il était attendri.

--Bonne Tina!--Tu as raison, Maïna. Ce serait folie que de dépenser cette somme en bagatelles. Tu as raison. Mets de côté, mais tiens! il y a un cadeau que je puis faire. Je t’en charge absolument.

--Lequel, Joël? Quel cadeau?

--Attends. Je vais te le dire à l’oreille.

--Oh! tu peux bien le dire de ta place, ce me semble.

--Non pas, non pas. Je ne sais pourquoi, mais je me défie toujours des murailles. Et toi?

--Oh! moi, ce n’est pas des murailles que je me défie,--répliqua Maïna rieuse.--N’importe! Dis toujours.

Il y eut un très court silence.

Et soudain, du jardin monta aux oreilles du docteur une onomatopée sur le caractère de laquelle il n’y avait pas à se méprendre.

C’était un baiser bien appliqué, sonore, suivi d’un plus sonore éclat de rire.

La gaieté de Joël fusait avec des explosions de notes de trompette. Toute sa jeunesse exultait.