Part 3
Une fois la porte d’un cœur entrebâillée, il n’est plus possible d’en rejeter le battant sur l’amour qui demande à entrer. La jeune fille éprouvait comme une dilatation de son âme.
Et puis, tout au fond de son esprit, vaguement, comme une survivance de cauchemar, elle découvrait des impressions bizarres dont sa mémoire, qui remontait bien haut pourtant, puisqu’elle la ramenait jusqu’à sa quatrième année, ne lui fournissait pas d’explications précises, de faits générateurs.
Il lui semblait voir d’autres figures indécises, estompées par un brouillard, une maison sombre, dans le noir de laquelle des êtres se mouvaient confusément. Des silhouettes passaient devant ses yeux, à l’instar de lointaines ombres découpées sur un fond de brume.
Vingt fois, elle avait eu la tentation de questionner à ce sujet le vieux docteur. Elle ne l’avait pas osé.
Puis les souvenirs se précisaient.
Elle se revoyait toute petite dans la riante demeure du quai Saint-Michel, courant dans le jardin ou sur la plage, au pied des remparts, donnant la main à son «oncle», ramassant des coquillages, se complaisant à creuser dans le sable des entonnoirs que le flot venait combler et niveler invariablement.
Elle se retrouvait dans les bras et sous les caresses, parfois un peu rudes, de Justine Kerbiel, débarbouillée, dressée, instruite dans la prière et les assiduités à l’église par la vieille et fervente Bretonne.
Le reste des événements se déroulait à la suite, comme les panneaux d’un diorama mécanique. Elle croyait entendre encore les paroles du docteur qui, six ans plus tôt, avait été pour elle la cause de sa première grande douleur:
--Décidément, cette enfant ne fait rien, n’apprend rien ici. La mère Sainte-Régine des Dames de la Sagesse m’a offert de la faire entrer comme pensionnaire dans un de leurs couvents de Paris, et...
--Ah! monsieur,--s’était écriée Tina,--vous n’y pensez pas? La pauvre mignonne vient tout juste de faire sa première communion cette année.
--Tina, tu n’y entends rien. Il faut bien que cette petite enfant fasse des études. Ce n’est pas moi qui peux lui enseigner ce qu’elle doit savoir. Et toi, t’en charges-tu?
Corentine s’était redressée très fière, les poings sur les hanches.
--Dame, c’est pas pour dire. Mais qui est-ce qui lui a appris à lire, à cette enfant? Et les sœurs d’ici, est-ce qu’elles ne pourraient pas l’éduquer tout aussi bien que les autres?
Le docteur était entêté. Il n’était pas de la roche dure pour rien.
Selon lui, il n’y avait qu’une ville au monde pour s’instruire: Paris. Mais, au lieu de discuter avec sa vieille gouvernante, il avait clos le débat d’une parole brève et qui laissait toujours Tina sans réplique:
--D’ailleurs, ma fille, madame du Closquet y tient.
C’était en effet une raison absolument péremptoire.
Et c’était ainsi que Maïna avait quitté Saint-Malo, un soir d’octobre, en compagnie d’une jeune religieuse au visage séraphique, qui l’avait consolée tout doucement le long du trajet et était devenue là-bas, à Paris, sa confidente et son amie des bons comme des mauvais jours.
Cependant elle n’avait point oublié le «Vieux Rocher», la tour Qui-Qu’en-Grogne, la plage aux coquillages, les remparts, les promenades sur le Sillon, les excursions à Dinard, à Paramé, à Saint-Servan. Et chaque fois que le mois d’août béni arrivait, elle avait les mêmes battements d’allégresse et d’impatience, la même ivresse, en remettant le pied sur l’asphalte du trottoir de la gare.
Soudain, les pensées de Maïna changeaient de cours.
Une réflexion presque puérile dans sa naïve profondeur lui étreignait le cœur.
Il est une idée à laquelle la jeunesse répugne tout naturellement par essence: c’est celle de la mort.
Et, à la vue des cheveux blancs sur les fronts des vieillards qu’elle chérissait, la jeune fille songeait à cette loi fatale, inéluctable, de la fin.
Un grand frisson la secouait quand elle voyait apparaître l’image de ce deuil à venir.
Ne prévoyant pas le trépas pour elle-même, elle le détournait, en quelque sorte, de ces têtes sacrées.
Car, que deviendrait-elle si un tel malheur la frappait? L’existence ainsi vidée pour elle lui faisait l’effet d’un trou noir, sinistre, dont elle n’apercevait point l’extrémité couverte de sombres nuages, dans une de ces clartés douteuses telles qu’elle en avait vu s’épandre sur la mer aux jours de grandes tempêtes.
Alors, ramenée par le contraste même à de plus riantes idées, elle reportait ses yeux sur le paysage ensoleillé qui l’entourait.
Du fond de son berceau de feuilles, elle voyait des taches d’or se plaquer sur le sable des petites allées, sur les massifs de verdure et de fleurs, sur les volets verts et la façade blanche de la maison.
Et alors aussi, dans l’encadrement des vignes vierges et des lierres qui grimpaient à l’escalade des murs, elle se surprenait à chercher un visage jeune enveloppé d’un fin collier de barbe. Elle était heureuse quand à son rêve répondait une réalité et que, du haut des fenêtres à petits carreaux de vitre, la voix entraînante de Joël lui criait:
--Hé, cousine, êtes-vous là, au jardin?
Souvent, d’instinct, pour se faire chercher, pour se faire réclamer, en vraie fille d’Ève qu’elle était, elle gardait le silence, bien certaine qu’il ne s’en tiendrait pas à ce premier appel.
Son attente n’était pas déçue. Joël quittait la baie ouverte, descendait à son tour au jardin et venait l’arracher de son nid, avec de joyeuses exclamations, de gais reproches sur sa surdité volontaire.
Il n’était vraiment pas mal ce Joël, son unique ami et confident d’enfance.
Les six ans qui séparaient leurs âges respectifs s’effaçaient aujourd’hui sous la conformité de leurs goûts et de leurs sentiments, malgré les apparentes contradictions de leurs caractères. Car Joël était aussi calme qu’elle était vive, aussi paisible qu’elle était batailleuse, aussi raisonnable qu’elle était folle.
Cette nature tempérée, cet équilibre vigoureux des facultés physiques et morales du jeune homme exaspéraient, d’apparence seulement, les nerfs susceptibles de l’enfant exubérante, mais elle ne pouvait s’empêcher d’admirer cette tranquille bonhomie, ce flegme à toute épreuve qui caractérisaient le tempérament de son cher cousin.
Elle ne s’en cachait à personne: elle l’aimait bien, son cousin Joël.
A personne? Pardon. Il y avait quelqu’un qui n’en savait rien bien positivement, bien qu’il s’en doutât quelque peu: c’était Joël lui-même. Celui-là aussi c’était un naïf à sa façon, car il adorait sa cousine Maïna, et lui, par exemple, n’avait fait à âme qui vive confidence de ses sentiments.
C’est qu’en Joël, ces sentiments, ou plutôt ce sentiment était complexe autant que compliqué.
Le brave garçon entrait dans la vie avec les salutaires ignorances de la perversité humaine.
Des faiblesses de l’espèce il ne connaissait que peu de chose en vérité. Si bien que, très fort en matière d’études médicales, tout à fait apte à soigner, voire à guérir le corps, il ignorait presque entièrement ces recoins et ces pudeurs de l’âme que l’œil scrutateur d’un psychologue met des années à pénétrer et à deviner.
Chez lui l’amour allait droit son chemin, sans ambages, sans réticences.
Aimant sa cousine Maïna, il en voulait faire sa femme.
Ses études, il les avait faites avec cette pensée bien arrêtée, cette conviction bien ancrée, qu’il succéderait à son oncle, qu’il hériterait de lui une clientèle qui valait bien quelque chose et certainement aussi un petit avoir qui, vu le long exercice de la médecine par le vieux praticien et ses nombreuses relations dans le département, ne devait pas être à dédaigner.
Et, pour mieux unir toutes les chances de prospérité, il recueillerait la seconde moitié de l’héritage en épousant celle à laquelle cette moitié revenait de plein droit.
Ainsi, c’était excessivement simple; sa carrière était toute tracée: une jeune femme jolie, intelligente, douce et entendue, pas ambitieuse,--un foyer déjà réchauffé par la tiède atmosphère de l’affection réciproque, et l’égide du vieil oncle qui, le prenant par la main, le guiderait en personne dans ses premiers pas à travers le monde du devoir et du labeur.
Assurément, le petit discours du docteur Hugh avait quelque peu ébranlé la confiance du docteur Joël. Mais il connaissait si bien le bonhomme, que, réflexions faites, il s’était dit que le vieillard avait simplement voulu mettre sa constance à l’épreuve, en lui présentant le tableau si chargé de teintes noires et peu encourageantes.
Sur le moment, le jeune homme s’était senti fort ému; il avait cédé à l’entraînement de son cœur, il s’était vu prêt à répondre qu’il acceptait ces perspectives moroses.
Puis, la raison avait fait entendre son langage tout différent, et Joël s’était dit que son oncle était dans le vrai en lui signalant le peu de ressources qu’offrait la vie de province. Puisque le vieillard lui-même l’y encourageait, il retournerait à Paris; il tâcherait d’y faire son petit trou, de s’y créer une situation indépendante, personnelle.
Et maintenant, avec un deuxième retour de la réflexion, il voyait derechef les choses sous l’aspect qu’elles avaient antérieurement.
Bien sûr, son oncle avait exagéré, s’était ri de lui. Il avait mieux que cela à lui offrir. Et, d’ailleurs, après tout, ne faut-il pas toujours un peu souffrir en ce monde? On n’obtient rien qu’au prix de luttes ou d’efforts. Il se rappelait la phrase du poète latin: _Nil sine magno labore natura dedit mortalibus._
Sans être aussi ferré que le vieux docteur sur les classiques, il avait fait de belles et bonnes études. Les prosateurs et les moralistes l’encourageaient à essayer ses forces, et les poètes lui peignaient le devoir et la vie sous de riants aspects.
Et puis, encore, Maïna n’était-elle pas là, sa chère Maïna qu’il voulait conquérir comme on gagne le paradis, au prix du labeur opiniâtre, du renoncement volontaire aux superfluités de l’existence, au mirage trompeur de l’ambition?
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Quinze jours après leur retour à Saint-Malo, ni l’un ni l’autre n’étaient encore fixés sur la détermination à prendre.
En revanche Joël, déjà très disposé à donner accès à l’amour, avait ouvert à deux battants les portes de son cœur à la pénétrante influence des charmes de sa cousine.
Il l’aimait ardemment à cette heure, et cette affection sincère et vraie ne contribuait pas peu à lui donner les dehors d’austérité et de régularité qui faisaient l’enthousiasme de son oncle.
Ainsi préparés au choc, à l’étincelle finale qui allait allumer la même flamme dans leurs deux cœurs, les jeunes gens suivaient les sentiers de leurs âmes, parallèles à l’apparence, mais certainement terminés en un angle que ni l’un ni l’autre ne prévoyaient, bien que les deux lignes se rapprochassent insensiblement du but commun.
Un soir, en cueillant à brassées des églantines et des pivoines dans le jardin, Véronique fit à son cousin le récit de l’attention du vieux docteur pour elle. Elle lui conta de l’histoire du pot de fleurs une version selon Tina Kerbiel, version touchante et pleine de tendresse.
Joël l’écouta avec une attention soutenue et une émotion qu’il ne chercha pas à dissimuler.
Quand elle eut fini, il lui demanda d’une voix qui tremblait un peu:
--Et que comptez-vous faire en retour, cousine?
Maïna le prit par la main et l’entraîna dans l’intérieur du petit bosquet.
--Tenez, voyez, dit-elle. Tina m’a remis la fleur. C’est moi qui la soigne maintenant. Et comme sa fête se célèbre le 15 août, à l’Assomption, ce jour-là, je lui porterai mon cadeau, et le docteur Hugh Le Budinio, en rentrant dans sa chambre, y trouvera sa véronique tout en fleurs.
Elle rayonnait. Son adorable visage resplendissait sous l’allégresse de son âme.
Joël n’y put tenir.
Il saisit spontanément les deux petites mains blanches et les serrant avec ferveur:
--Oh! vous dites vrai, car elle est déjà tout en fleurs, sa Véronique, la Véronique que nous aimons tous.
Maïna jeta un petit cri et voulut dégager ses doigts de l’étreinte.
--Que faites-vous donc, cousin!
--Ce que je fais, cousine?--répondit le jeune homme, emporté par la soudaineté de son émotion, ce que je fais, je vais vous le dire. Voilà. Je ne peux plus garder le secret que j’ai là, depuis des mois, sur le cœur, et il faut que je vous le donne à conserver.
--Un secret?--interrogea Maïna, devenue très rouge et devinant ce qu’elle allait entendre.
La voix de Joël se fit vibrante, comme mouillée de larmes.
--Oui, un secret, Maïna, un de ceux qui vous gonflent le cœur jusqu’à le faire éclater. Et, tenez, pour vous le dire, je ne peux même plus me servir de cet odieux vous que l’âge nous a imposé. J’en reviens à notre langage d’autrefois, en ce temps où tu venais, petite fille, demander à jouer avec ton aîné de sept ans, presque ton frère, qui regrettait de ne point l’être alors et qui te demanderait, s’il l’osait, de l’aimer aujourd’hui mieux qu’un frère.
Il n’avait laissé aller qu’une des mains de la charmante fille.
Celle-ci se détourna à moitié et couvrit de la main restée libre son visage empourpré.
Son corsage se soulevait sous la tumultueuse agitation de son sein.
Elle demeura ainsi quelques secondes sans trouver une parole.
Le trouble la paralysait.
Cet aveu spontané provoqué par la circonstance était pour elle aussi inattendu que délicieux.
A la fin, pourtant, elle put parler, mais non sans un pudique tremblement.
--C’est grave, Joël, ce que vous me dites là. Ce n’est pas de moi que dépend la réponse...
--Pas de toi, Maïna? Mais de qui donc, alors?
--Mais,--balbutia la jeune fille,--de notre oncle, ce me semble.
Joël avait prévu cette objection. Il murmura d’un ton plein de caresses:
--Notre oncle? Tu as raison, Maïna. Mais lui, il n’a qu’un consentement à donner, rien de plus. Ce que j’attends de toi, ce que je te demande, c’est la réponse de ton propre cœur: un _oui_ ou un _non_ seulement.
La jeune fille se taisait, le front penché, toujours palpitante d’émotion.
Joël insista doucement, pressant la petite main qu’il n’avait pas quittée.
--Voyons, Maïna, cela ne te coûte pas beaucoup. Nous sommes des orphelins tous deux. Nos enfances ont grandi côte à côte. Ne veux-tu pas que nos efforts demeurent unis pour faire le bonheur de cet homme de bien, qui a veillé sur nous, pauvres abandonnés? Ne veux-tu plus du concours du pauvre Joël, dont tu connais au moins le dévouement et l’affection, pour rendre à notre vieil oncle tout ce qu’il a fait pour nous?
Elle se retourna vers lui, souriante.
Il vit deux belles larmes, plus transparentes que des perles, étinceler à ses longs cils.
En même temps la petite main moite répondit doucement à la pression de la sienne.
--Oh! si, Joël, je le veux! Tu sais bien que rien ne peut être plus cher à mon cœur que le bonheur de notre oncle. Tu sais que tu peux tout me demander dès qu’il s’agit de lui.
--Alors,--s’écriait-il, exultant, radieux,--c’est _oui_ que tu prononces!
Et, elle, secouée de sa rapide mélancolie, retrouvant la belle gaieté de la jeunesse:
--Ce n’est pas _non_, bien sûr!--fit-elle avec un éclat de rire d’argent.
Il se pencha sur la petite main et y appuya ses lèvres longuement, enivré.
Tout à coup Véronique tressaillit.
Elle venait de s’apercevoir que le soleil avait déjà disparu de l’autre côté de la vieille maison, par delà la ligne du chemin de ronde des remparts.
--Oh! mon Dieu!--s’écria-t-elle,--il est au moins six heures, n’est-ce pas, Joël!
Le jeune homme consulta sa montre.
--Si tu disais sept heures moins un quart, tu serais dans la vérité.
--Et l’oncle qui n’est pas rentré!--proféra la jeune fille anxieuse.--Il se passe quelque chose de grave.
Maïna avait raison.
Il se passait quelque chose de grave, de très grave même.
Le matin de ce jour-là, Tina Kerbiel avait arrêté le docteur au moment où il allait sortir.
--Monsieur, avait-elle dit,--c’est pour vous demander de l’argent.
La question n’était pas pour surprendre le vieillard; il la connaissait bien.
C’est que l’argent n’affluait pas dans la paisible demeure.
Les amis intimes du praticien n’en étaient plus à compter leurs reproches de «prodigalités». Et quelles prodigalités!
Ce médecin était un véritable phénomène.
C’était chez lui, à coup sûr, que les riches payaient pour les pauvres, puisque ce que ceux-ci versaient pour solder leur compte de visites, Hugh Le Budinio le dépensait à secourir lui-même ses clients besogneux.
Aussi, au lieu du bénéfice que supposait Joël, le vieil oncle n’avait-il jamais connu que la modération la plus stricte. Il fallait le bon marché de la vie à Saint-Malo, la longanimité des fournisseurs, habitués à se voir payer à de lointaines échéances, pour que Tina Kerbiel pût allonger elle-même la courroie et faire durer le crédit indispensable à l’existence de son maître et à la sienne.
Or, ce matin-là, à la question habituelle, normale, de la gouvernante, Hugh Le Budinio n’avait pu donner de réponse.
Mais, selon une formule que celle-ci connaissait bien, il avait conclu, en branlant la tête:
--C’est bon, je vais voir à faire rentrer quelques sous.
C’était un pitoyable créancier que le vieux docteur. Il lui en coûtait tant de se faire payer!
Il s’était donc mis en route avec le ferme propos de réclamer son dû.
Dure condition que celle du médecin. Quand il soigne des clients riches, les nécessités de «la clientèle à faire» le contraignent à laisser traîner la note toute une année pour ne blesser ou ne contrarier personne.
S’agit-il, au contraire, de pauvres hères? Aussi réduit que soit le prix de la consultation ou de la visite, il est encore trop élevé pour la «pratique». Et l’homme de l’art en devient le martyr par excellence.
Le docteur méditait ces deux termes du dilemme en parcourant le chemin ordinaire de ses visites.
A quelle porte allait-il frapper? Auquel de ses habitués demanderait-il l’aumône?
Mais, à la première maison, il remarqua que la famille entière mangeait du pain sec, ce jour-là.
Alors, ce fut un autre sentiment qui étreignit le docteur, et il fut obligé d’exercer une surveillance attentive sur ses mouvements pour ne point porter intempestivement la main à sa poche.
Elle était si plate, cette poche, que les doublures se touchaient.
A la seconde maison, comme il allait en franchir le seuil, il rencontra une voisine qui lui raconta une histoire navrante.
Les Budik, c’était leur nom, avaient manqué de pain la veille; elle leur en avait prêté, et le matin, bien qu’il eût encore la fièvre, le père n’avait pas hésité à partir. Ce chômage coûtait trop cher, à la fin.
Le docteur revenait tête basse, se demandant ce qu’il dirait à Tina au retour.
Car aujourd’hui ils n’étaient plus seuls, tous les deux, pour supporter la privation: il y avait là Maïna et Joël.
Revenir bredouille n’est que plaisant pour un chasseur; c’est lamentable pour un père de famille.
Au moment où il regagnait la ville, quelqu’un courut derrière lui.
--Monsieur le docteur, hé! monsieur le docteur,--appelait une voix qu’il connaissait bien.
C’était l’aubergiste Cailleux qui le poursuivait.
Que pouvait-il bien lui vouloir?
Sa figure était hilare. Il apostropha sans façon le médecin:
--Dites donc, monsieur Le Budinio, j’ai un vieux compte à vous régler. Je n’y pensais plus.
Un vieux compte à régler! C’était ça qui tombait à merveille!
Mais si Cailleux n’y avait plus pensé, quelqu’un qui y avait certainement moins pensé que lui, c’était le médecin lui-même. Il ne se souvenait point d’avoir tant que cela hanté la gargote du faubourg.
N’importe! C’était une aubaine. Il s’en réjouissait.
Parbleu! L’hôte avait dit vrai. Il introduisit le docteur dans la grande salle de l’auberge, l’y laissa tout seul quelques secondes, pendant lesquelles il s’éclipsa, puis revint, tenant quarante-cinq francs dans sa main gauche et dans la droite une note d’honoraires.
Il prit sa figure la plus joviale pour bien montrer au médecin que ce règlement lui causait un extrême plaisir.
Quarante-cinq francs!
Il n’y avait pas là de quoi «chanter matines», comme disent les gens du Midi. N’importe. Ils étaient les bienvenus, ces deux louis flanqués de leur écu de cinq francs.
M. Le Budinio les prit en riant, serra la main à l’hôtelier, après avoir trinqué au cidre avec lui, et reprit gaillardement le chemin de la maison par le plus court.
En route, le souci lui revint.
Quarante-cinq francs, ça ne mène pas au bout du monde. Il fallait, dès à présent, songer à leur lendemain.
Et le vieillard, qui se rappelait avoir fait à plusieurs reprises l’addition de ses notes, trouvait que le paiement ne se faisait pas tout seul.
Or, il fallait vivre en attendant, et, pour vivre, il faut manger, pour manger, il faut de l’argent.
A qui demander le secours indispensable, ce moyen de laisser courir le temps?
A cette question primordiale, pleine d’un intérêt vital, la réponse fut longue à se faire.
Rien ne répugne autant à un homme de cœur que la pensée de tendre la main, ne fût-ce que pour un jour, ne fût-ce que pour une heure.
Le vieux Hugh Le Budinio éprouvait cette insurmontable répulsion.
Et, pourtant, il connaissait l’amitié, sous son véritable nom, dans sa plus noble et plus touchante acception.
Lui, l’ami des pauvres, il avait une amie dévouée.
Providence invisible, mais sans cesse attentive, quoique son aînée de dix ans, mais par là même remplissant, en quelque sorte, le rôle de grande sœur, Mme du Closquet veillait depuis des années sur ce grand enfant, car les êtres généreux et bons sont toujours des enfants par un côté.
Ce fut son image qui tout à coup se dessina, dans un rayonnement, aux yeux du vieux médecin.
Et, sans autre réflexion, il prit la route la plus directe de la bienfaisante demeure.
Il n’avait pas fait deux cents pas dans la rue Saint-Vincent, qu’il se trouva face à face avec la vieille dame.
Elle lui secoua énergiquement la main.
--Bonjour, docteur. Je viens de chez vous. Puisque je vous trouve, accompagnez-moi donc chez moi.
--J’y allais,--répondit simplement le médecin, le front penché.
Il ne se doutait guère, le pauvre brave homme, qu’il rééditait la parole de sublime candeur prononcée par La Fontaine pauvre lorsqu’il rencontra Mme d’Hervard.
Et galamment il offrit son bras à la vieille dame.
Sur le parcours, toutes les têtes se découvraient devant eux.
Car ils les connaissaient, les Malouins, ces deux saints, ces deux associés du dévouement et de la charité.
Et ce qu’ils ne pouvaient payer à Mme du Closquet millionnaire, à M. Le Budinio prodigue de soins, ils l’offraient pour leur bonheur en prières et en bénédictions.
Les deux vieillards répondaient aux coups de chapeau, le docteur par un geste familier de la main, la vieille femme avec une inclinaison gracieuse et un beau sourire de grande dame qui mettait des reflets de jeunesse immortelle sur ses traits, à l’entour de ses cheveux blancs.
Ils atteignirent ainsi l’hôtel du Closquet demeuré tel qu’il était sous Louis XIV, et même tel qu’il avait dû être en partie au temps des corsaires du moyen âge, avec sa cour aux dalles énormes, ses murs épais de deux mètres, ses culs-de-lampe à créneaux et à mâchicoulis.
Quand ils se furent assis en face l’un de l’autre dans le grand salon vert et noir, Mme du Closquet commença:
--Oui, je viens de chez vous, mon ami. A propos, dites-moi donc, je vous trouve l’air préoccupé, aujourd’hui?
--Préoccupé, moi?--essaya de bégayer le vieillard.--Allons donc! Vous voulez me railler?
--Oh! que non pas! Seriez-vous malade, par hasard?
--De mieux en mieux? Moi, malade? C’est ça qui serait drôle! Et mes clients? Qui les soignerait?
--Dame! Votre neveu. Il compte vous succéder, n’est-ce pas?
C’était un dérivatif, une préparation, une façon de précaution oratoire qui allait peut-être permettre au vieux médecin de trouver le joint pour révéler son souci de l’heure présente. Aussi bien, la douairière ajouta-t-elle:
--Et je suppose que vous n’êtes pas hostile à une telle vocation dans Joël?
--Hum! hum!--gronda Le Budinio qui toussa pour cacher son embarras.
--Comment? Est-ce que l’hypothèse ne vous agréerait point, par hasard?